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Arnaud Guillemot et l’accessibilité fantôme du monde de la montagne

La montagne a ses pentes, la société a ses seuils — et Arnaud Guillemot connaît les deux. Ingénieur des « risques opérationnels » à Grenoble, passionné d’alpinisme et sourd, il a appris que l’obstacle le plus tenace n’est pas toujours sur l’arête, mais dans les critères flous, les informations absentes et les portes « ouvertes » qu’on ne vous laisse pas franchir. Il raconte comment cette expérience a nourri « Silence, on grimpe », un collectif qui traque l’accessibilité… quand elle existe sur le papier, mais disparaît au moment de la rendre visible.


la Roche de la Muzelle
Arnaud Guillemot sur la Roche de la Muzelle © Vertical Flow

Un festival lui propose de monter sur scène, de dire « un petit mot », devant 3 000 personnes. Arnaud Guillemot lit le message, pose le téléphone, laisse passer une minute, puis tranche. « J’ai répondu : "Oui, je vais le faire". Parce que… si je ne le fais pas, qui le fera ? » Ce n’est pas une scène héroïque, c’est une scène de bascule. Elle dit tout ce que Arnaud Guillemot raconte ensuite : le moment où l’on comprend qu’un angle mort ne se corrige pas avec de la bonne volonté générale, mais avec du travail précis — parfois ingrat, souvent invisible, toujours méthodique. Et surtout : elle dit que l’accessibilité n’est pas, pour lui, une posture. C’est une conséquence. Celle d’années passées à naviguer dans des systèmes qui affichent des règles sans les rendre lisibles, qui promettent des « ouvertures » tout en laissant les personnes concerné·es se débrouiller dans les angles morts.


Faux sommet


Le projet de devenir guide a longtemps été, pour Guillemot, une ligne de crête — sportive, bien sûr, mais surtout institutionnelle. « Je ne peux pas transmettre un message par radio, je ne peux pas téléphoner », pose-t-il. Alors plutôt que d’en faire une fatalité, il traite la question comme un problème à objectiver : il vérifie, consulte, et va voir le secours en montagne à Grenoble pour comprendre ce qui bloque réellement. Il en ressort avec une conclusion qui déplace le centre de gravité : l’enjeu existe, mais il n’est pas — ou plus — un argument total. Les outils ont évolué, les pratiques aussi. L’accès à l’alerte ne se résume pas à une radio tenue en main. Autrement dit : si la porte se ferme, ce n’est pas uniquement à cause de la transmission radio. Le verrou est ailleurs.


« On m’a ouvert la porte, mais on ne veut pas me laisser rentrer »

Et c’est là que commence ce qu’il décrit comme un tunnel : relances, silences, réponses qui n’atterrissent jamais au même endroit, décisions toujours remises à une semaine. Au bout, une sensation qu’il formule sans pathos, avec la précision d’un diagnostic : « On m’a ouvert la porte, mais on ne veut pas me laisser rentrer ».


Arnaud Guillemot
Arnaud Guillemot sur l'Aiguille Argentière © Etienne Chavignon

Même lorsqu’il se présente aux épreuves, le malaise ne vient pas de l’exigence en soi. Il vient de la zone grise : ce moment où l’on vous compare aux autres, puis où l’on vous explique qu’il ne s’agit pas d’un concours — tout en vous évaluant comme si c’en était un. Arnaud Guillemot revient souvent à un point très simple, très concret : l’absence de retour exploitable. « Comme les examinateurs ne débriefent pas correctement, tu as toujours l’impression qu’il y a quelque chose derrière », assène-t-il. Son propos n’est pas « on m’a injustement recalé ». Son propos, c’est : sans débrief clair, l’échec devient inutilisable. Et quand l’échec est inutilisable, l’institution ne sélectionne pas seulement : elle épuise.


Ce que cette séquence produit, au fond, c’est un déplacement. Arnaud Guillemot ne parle plus seulement d’effort, mais d’accès. Non pas l’accès romantique — « la montagne pour toutes et tous » — mais l’accès concret : des critères lisibles, des retours exploitables, des conditions d’entrée qu’on ne découvre pas au dernier moment, quand la porte se referme.


Accessibilité fantôme


C’est ici que « Silence, on grimpe » cesse d’être un « à-côté » et devient une continuité. Concrètement, « Silence, on grimpe », c’est un collectif né autour d’une idée simple : si les festivals de films de montagne veulent être des lieux de récit et de partage, alors encore faut-il que ces récits soient accessibles — et que l’information sur cette accessibilité soit lisible. Leur outil principal, c’est une enquête : recenser les événements, vérifier ce qui est annoncé, ce qui est effectivement proposé, et publier un état des lieux qui distingue les efforts réels des effets d’annonce.


Arnaud Guillemot situe le départ : « Ça a commencé par une enquête en novembre 2022 ». D’abord par à-coups, puis de façon de plus en plus structurée. Jusqu’au moment où l’évidence devient insoutenable : il ne peut plus porter ça seul. « J’ai bossé au moins mille heures bénévolement ». Il parle de semaines de « 50 heures », d’insomnies, d’une tête qui tourne en boucle — et de ce moment typiquement « projet » où l’on comprend que la seule manière de tenir, c’est de former un collectif.


Là où beaucoup s’attendent à un débat technique (sous-titres ou pas sous-titres), Arnaud Guillemot insiste sur autre chose : l’information. Le nerf de la guerre, c’est ce qui est annoncé — ou pas. Il décrit des événements où des films sont sous-titrés, mais où rien ne l’indique. Résultat : l’accessibilité existe, mais reste inutilisable pour les personnes concerné·es, donc elle n’existe pas socialement. « Il y avait beaucoup d’événements qui avaient des films sous-titrés, mais aucune information sur leur site internet ».


 « C’est facile de soutenir toutes les causes du monde, mais s’il n’y a pas d’accès, ça ne marche pas »

Pire : certains écrivent noir sur blanc que ce n’est pas accessible, alors que, sur place, des séances le sont (au moins partiellement). Là, on n’est plus seulement dans le « manque de moyens ». On bascule dans une désorientation qui casse la confiance : le public apprend à ne plus croire les annonces, et les personnes concerné·es apprennent à ne plus se déplacer. Dans un univers d’événements, ce n’est pas un détail : l’accès commence bien avant la salle. Il commence au moment où l’on se projette… ou au moment où l’on renonce.


Arnaud Guillemot
Arnaud Guillemot sur La Meije © Pierrick Merino

Face à ça, « Silence, on grimpe » répond par une méthode : enquêter, cartographier, relancer, et publier un état des lieux. Valoriser quand ça progresse, pointer quand ça n’avance pas. Pas pour « punir », insiste Arnaud Guillemot, mais pour rendre l’inaction visible — et surtout pour éviter le piège classique : applaudir si fort le moindre effort qu’on rend le reste du chemin intouchable. Il faut savoir se réjouir d’une « mention » ajoutée, sans transformer une marche de dix centimètres en sommet.


Effet domino


À la fin de notre échange, Arnaud Guillemot formule ce qui ressemble à la thèse cachée de tout son récit : « En fait, tous les problèmes sont liés ». Rendre la culture de montagne accessible, ce n’est pas seulement « ajouter des sous-titres ». C’est permettre à des publics de revenir, de se sentir légitimes, de fréquenter des lieux qui, sinon, restent des vitrines sans portes. Et, par ricochet, c’est obliger l’écosystème — festivals, médias, institutions — à cesser de traiter l’accessibilité comme une option décorative.


La phrase la plus sèche arrive presque comme une mise en garde contre le militantisme d’apparat : « C’est facile de soutenir toutes les causes du monde, mais s’il n’y a pas d’accès, ça ne marche pas ». On peut y entendre un reproche. On peut aussi y voir un diagnostic très contemporain : l’époque aime les valeurs, moins les dispositifs. Or, dans la montagne comme ailleurs, ce sont les dispositifs — et la façon de les rendre lisibles — qui décident de qui entre, et de qui reste dehors, même quand la porte a l’air entrouverte.


Et c’est peut-être là le lien le plus clair entre ses deux fronts, celui de la filière guide et celui des festivals : la pente n’est pas toujours sur le terrain. Parfois, elle est dans les règles mal expliquées. Dans les débriefs trop flous. Dans les mentions absentes. Dans cette façon qu’a le monde de vous dire « c’est ouvert » — puis de vous laisser deviner, seul, comment passer.

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