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Militantisme de confort : quand l’engagement grimpe sans jamais trop risquer

Dans notre petit monde de la grimpe, l’engagement s’affiche à coups de stories et de posts Instagram. Mais derrière ce vernis militant, une question dérange : qui prend vraiment des risques quand on se dit engagé·e — et qui se contente d’une indignation socialement très rentable et professionnellement très sûre ?


Militantisme de crashpag
Kelowna au Canada (cc) Jeremy Vejgman sur Unsplash

Il y a des soirs où, en scrollant les réseaux sociaux, on est gagné par cette étrange impression d’assister à une compétition parallèle, une sorte de contest silencieux où il ne s’agit plus de tenir une réglette improbable mais de prouver, par posts interposés, qu’on est du bon côté de l’Histoire. Les prises ne sont plus vissées sur le mur, elles sont vissées sur des mots : « safe », « inclusif·ive », « engagé·e », « féministe », « éco-responsable ». Et chacun·e y va de son run moral, plus ou moins spectaculaire, plus ou moins périlleux. Sauf qu’il y a un détail qui finit par gratter : dans bien des cas, le risque est surtout narratif. On peut tomber, oui — mais on tombe rarement sur quelque chose qui casse. Au pire, on se fait recadrer à son tour, on perd un peu de crédit dans un cercle, on encaisse une mauvaise journée de commentaires. Bref : une chute amortie. Appelons ça ce que c’est : une forme de militantisme de confort. Une manière d’être « du bon côté », à haute intensité visible, mais à faible coût réel. Le genre d’engagement qui sait choisir ses batailles là où le terrain reste praticable et les conséquences maîtrisables.


Le militantisme de confort


La scène est presque banale. Et c’est pour ça qu’elle mérite qu’on s’y attarde. Il s'agit de la campagne de communication d'une salle d'escalade. L'objet ? Une affiche qui veut bien fait mais rate une formulation, un symbole, un choix de mots. Rien de scandaleux, loin d’une affaire qui implique des victimes, des procédures, un rapport de domination. Plutôt un faux pas : perfectible et discutable. La salle, elle, a globalement bonne réputation. Elle paie correctement ses ouvreur·ses, ne cultive pas la légende du management brutal, tente des choses sur l’accessibilité, la mixité, la prévention, l’accueil. On est loin du patron ou de la patronne tyrannique. Loin du club qui couvre un·e encadrant·e violent·e. Loin d’une institution qui gère des dossiers sensibles comme on planque de la poussière sous un tapis. Et pourtant, c’est sur elle que tombe la foudre.


Soudain, stories en série, recadrages, sous-entendus, captures d’écran. Le message est clair : ce n’est pas assez, et surtout ce n’est pas « aligné ». Pendant ce temps, dans le même écosystème, tout le monde connaît d’autres histoires : celles qui ne tiennent pas dans une story, celles qui impliquent un rapport de force, un vrai risque de retour de bâton, un coût social. Celles où s’engager, ce n’est pas « corriger », c’est s’exposer.


Le militantisme de confort fonctionne souvent comme ça : il ne se demande pas d’abord « où est le problème le plus grave ? », mais « où est-ce qu’il est possible de frapper fort sans se mettre en danger ? ». On choisit la cible comme on choisit un bloc : en regardant d’abord l’engagement qu’il va demander. Si la cible a peu de pouvoir de nuisance, si elle est déjà « dans le camp du bien » et donc contrainte de répondre avec prudence, feu. Si, en revanche, la cible est réellement puissante — influence, réseau, capacité de nuire, capacité à fermer des portes — on devient soudain très silencieux.


C’est précisément le type de dynamique que deux philosophe américains, Justin Tosi et Brandon Warmke, décrivent avec la notion de moral grandstanding. Dans Grandstanding: The Use and Abuse of Moral Talk (2020), ces spécialistes de l'éthique décrivent bien ce moment où l’on utilise le langage moral en public, moins pour faire avancer un problème que pour se positionner soi-même comme particulièrement vertueux·se. La grimpe, qui aime déjà la mise en scène de la performance, n’échappe pas à cette logique quand elle s’attaque à ses propres démons. Le mécanisme est simple : je publie, je dénonce, je recadre. Bien sûr, je suis sincèrement attaché·e à la cause — personne ne dit que tout est faux ou calculé. Mais une partie non négligeable de la motivation vient aussi de ce que cette prise de parole dit de moi. Je ne suis pas juste grimpeur ou grimpeuse. Je suis du côté de la justice, de la sécurité, de l’égalité, de l’écologie. Je suis la personne qui « ose dire ». Sauf que « oser dire » n’a pas le même sens selon qu’on le fait face à quelqu’un qui peut réellement répliquer… ou pas.


L’indignation, dans ce cadre, devient un acte à très faible risque mais à fort rendement symbolique.

Dans beaucoup de cas, l’ego est parfaitement protégé. On ne risque pas son job, on ne compromet pas sa place dans une équipe, on ne rompt pas un contrat important, on n’affronte pas une figure véritablement intimidante. On s’indigne à hauteur de ce que nos relations sociales peuvent absorber. On se montre courageux·se à condition que le courage ne coûte pas trop cher.


L’indignation low cost


Ce militantisme-là adore les zones grises entre allié·es supposé·es. Il est plus facile — et parfois plus flatteur — de recadrer celui ou celle qui partage 90 % du diagnostic mais a « mal fait » les 10 % restants, que de s’attaquer à un système qui nie tout en bloc. Plus confortable de corriger un visuel que de soutenir une personne dans un processus long, incertain, épuisant. Plus tentant de faire un procès public à une structure « perfectible » que d’aller se frotter à celles qui disposent de vrais leviers : argent, réputation, sélection, emploi, accès.


L’indignation, dans ce cadre, devient un acte à très faible risque mais à fort rendement symbolique. Un geste qui produit immédiatement : des réactions, des applaudissements, une appartenance, une reconnaissance. Et c’est là que le diagnostic de Justin Tosi et Brandon Warmke est utile une seconde fois car le moral grandstanding reste une économie de statut. Une manière de convertir une posture morale en capital social. Le problème n’est pas d’être visible. Le problème, c’est quand la visibilité devient l’objectif, et que l’efficacité réelle devient secondaire. Quand l’acte moral est calibré pour être vu, partagé, reconnu — et surtout, pour ne pas coûter.


Les effets de bord


Le problème n’est pas seulement moral (« faire cela pour soi plus que pour la cause »), il est aussi politique, au sens concret du terme : ça transforme le paysage. À force de multiplier des polémiques à faible enjeu réel mais à fort bruit symbolique, on obtient trois effets délétères.


D’abord, une saturation de l’espace mental. Quand chaque choix de formulation, chaque détail d’organisation devient l’objet d’un débat public au ton dramatique, il devient très difficile de distinguer ce qui relève de la négligence réparable et ce qui relève de la violence structurelle. Vu de loin, tout se ressemble : une phrase maladroite et une structure qui protège des comportements graves finissent par se retrouver sur le même plan sonore.


Ensuite, une dévaluation du langage moral. Si tout est « inacceptable », alors rien ne l’est vraiment. Si le même vocabulaire sert à dénoncer une maladresse et à parler d’agressions, le mot finit par perdre son poids. Là encore, le moral grandstanding est un bon révélateur : à force de brandir la morale comme un trophée, on l’use.


Enfin, une fragilisation de celles et ceux qui prennent des risques réels. Dénoncer un·e encadrant·e violent·e, un·e supérieur·e abuseur·se, une structure qui couvre, ce n’est pas de l’indignation décorative. C’est accepter de perdre des choses très concrètes : des partenaires, des clients, des ami·es, parfois sa santé mentale. Pour ces personnes-là, voir le mot « courage » accaparé par des recadrages sans danger a quelque chose de brutal.


 Ce qui fatigue, ce n’est pas la lutte : c’est sa version confortable. Cette tendance à transformer des causes sérieuses en terrains d’entraînement pour l’ego.

Il faut le dire clairement : le problème ne vient pas des causes elles-mêmes. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans la grimpe, la question des rapports de pouvoir dans les salles, les enjeux écologiques autour des falaises, tout cela est non seulement légitime, mais vital. Ce n’est pas parce qu’on critique certaines postures qu’on rejoint, par ricochet, le camp de ceux qui voudraient qu’on se taise. Ce qui fatigue, ce n’est pas la lutte : c’est sa version confortable. Cette tendance à transformer des causes sérieuses en terrains d’entraînement pour l’ego, en espaces où l’on prouve qu’on est « du bon côté », sans jamais aller là où ça coûte.


Militer, c’est accepter de perdre quelque chose


On pourrait réduire ça à un procès en hypocrisie, mais ce serait trop simple. La plupart des personnes prises dans ce militantisme de confort ne se lèvent pas le matin en se disant « comment vais-je instrumentaliser une cause pour nourrir mon image ». Elles sont sincèrement attaché·es à l’idée de justice, d’égalité, de respect. Elles ont parfois vécu des situations de domination ou de violence. Simplement, comme tout le monde, elles cherchent un équilibre entre ce qu’elles pensent juste et ce qu’elles sont prêtes à risquer pour le défendre.


C’est précisément là que la question devient intéressante : à partir de quel moment peut-on dire qu’on milite vraiment ? Dans le monde de la grimpe comme ailleurs, la réponse tient sans doute à une idée très simple : le risque, au sens concret. Pas le risque d’un mauvais quart d’heure en commentaires — celui-là est devenu un bruit de fond — mais le risque de perdre quelque chose de tangible. Une relation, un contrat, une place, une opportunité, une sécurité. Militer, ce n’est pas choisir la cible la plus docile. C’est accepter que la personne ou la structure qu’on interpelle puisse réellement nous nuire. Et y aller quand même, parce qu’on estime que le silence serait pire. C’est parfois refuser un contrat, écrire un mail que l’on sait potentiellement explosif, soutenir une personne jusqu’au bout d’une démarche qui va épuiser tout le monde, s’asseoir dans un bureau où l’on ne nous attend pas.


Et c’est là, d’ailleurs, que le moral grandstanding devient un outil de lucidité : si la prise de parole rapporte beaucoup et ne coûte rien, si elle donne une belle image et ne met jamais en difficulté, il faut au moins accepter l’idée qu’elle relève peut-être davantage d’un positionnement que d’un engagement.


Changer de topo


Alors, que fait-on de tout ça dans le petit monde vertical ? Peut-être un geste simple : appliquer à nos engagements la même honnêteté que celle qu’on applique à l’entraînement. Recadrer une maladresse, demander à une salle d’ajuster un visuel, pointer une tournure : appelons ça ce que c’est, de la correction, de la pédagogie, parfois du ménage utile dans les représentations. C’est sain. Mais ce n’est pas, en soi, un acte de bravoure. En revanche, soutenir une personne qui témoigne, s’exposer contre une direction toxique, refuser un partenariat douteux, documenter des pratiques structurelles, accepter d’y laisser des plumes : là, on commence à parler d’engagement réel. Là, on n’est plus dans la performance morale. Là, on n’est plus seulement dans le récit.


Au fond, la question que ce militantisme de confort oblige à poser est désagréable, mais nécessaire : à qui sert l'engagement ainsi affiché ? Est-ce qu’il sert principalement à d’autres — les victimes, les personnes les plus exposées, celles et ceux qui n’ont pas accès au micro — ou est-ce qu’il sert d’abord à obtenir un rôle, une place, un vernis identitaire confortable ? On ne changera pas la culture de la grimpe avec une indignation à faible coût. On la changera avec des personnes qui acceptent parfois de s’engager sans garantie de sortie propre, sans applaudissements, sans retour immédiat — et qui le font quand même.

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