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Le skate, la grimpe et la sensation du vent

À 23 ans, Deva Rocca a réalisé un film d'escalade qui ne ressemble à aucun autre. Ni exploit, ni performance, encore moins de héros. Juste des skateurs parisiens découvrant les falaises d'Ailefroide entre émerveillement et galères. Tourné au caméscope, La Sensation du vent raconte une expérience de vie à 100 à l'heure, les fenêtres grandes ouvertes. Un premier film qui sonne comme un album de rock adolescent : imparfait, saturé et terriblement vivant.


La sensation du vent
Quand on arrive en montagne © Deva Rocca

Ça a cogné partout. Quand Deva reprend conscience, elle a mal à la tête et se demande si cette caravane qui file avec des Hollandais au volant est bien réelle. Tout de suite, elle demande où est Isaure, son amie, qui était assise à l'arrière. Les Bataves lui répondent vaguement qu'ils sont sur la route de l'hôpital, et qu'il ne faut pas s'inquiéter. La scène qu'ils lui décrivent ensuite fait pourtant bien peur. La voiture dans laquelle était Deva a fait une sortie de route puis quatre tonneaux avant de s'immobiliser au milieu d'un champ. La conductrice, rencontrée sur BlaBlaCar, s'est endormie au volant. Isaure et Deva étaient aussi en plein sommeil. Installée à l'avant, cette dernière ne se souvient de pas grand-chose mis à part les chocs un peu partout, et le bruit du chaos. Dans la caravane, il n'y a que la tête qui lui fait mal. Arrivée à l'hôpital, elle apprendra qu'Isaure s'est cassée la jambe. « Pour nous sortir de la voiture, les pompiers ont défoncé la vitre à coups de pelle », rembobine Deva, désormais confortablement assise sur le canapé de son appartement parisien. Quand la police est arrivée, elle m'a demandé si j'avais des objets de valeur à récupérer. J'ai instantanément répondu : "Ma caméra" ». Les policiers sont surpris. Ils ont bien découvert un objet, mais il ressemble plutôt à un caméscope bon marché. Deva leur explique qu'elle est en train de tourner un film. Tout le monde pense que la jeune femme est en état de choc. « Entre ce qu'il venait de se passer et mon caméscope à 50 balles, personne n'a cru que la première chose que j'allais faire en partant, c'était retourner sur le tournage de mon film. »

La sensation du vent
© Deva Rocca

Un an et demi après, La sensation du vent est projeté pour la première fois au cinéma de l'Arlequin, dans le sixième arrondissement de Paris. Désormais disponible sur YouTube, ce documentaire de 40 minutes réalisé par Deva Rocca raconte l'histoire d'un groupe de skateurs parisiens débarqués à Ailefroide, dans les Hautes-Alpes, pour découvrir l'escalade en falaise. Le film porte en lui la sortie de route qui l'a – un peu – constitué. Loin des documents d'escalade habituels, donc. Pas de récit héroïque, ni de paroi à conquérir. Juste un kaléidoscope d'émotions qui se fragmentent entre la peur, l'émerveillement, les galères et les accidents.

Autant on emporte le vent

Deva Rocca a 19 ans lorsqu'elle termine son premier grand voyage au bout de l'ennui. Hôtesse d'accueil dans une agence immobilière, la jeune femme doit faire quelque chose. Alors elle tape sur Google : « Comment écrire un scénario ». Elle ne connaît rien au cinéma, n'a jamais touché de caméra mais elle a terriblement envie. « Je me suis dit : je vais faire un film. C'est aussi simple que ça », explique-t-elle en visio, les yeux plantés dans la caméra de son ordinateur. Pendant six mois, l'apprentie cinéaste construit un dossier avec un découpage technique, des personnages, des situations ubuesques. « Au départ, je voulais faire une fiction, continue Deva Rocca. Un truc un peu étrange, hyper dur à faire. J'étais sans prod, sans acteur et le rendu n'était vraiment pas ouf. Mes potes galéraient à jouer. Je galérais à filmer. »


« C'était leur première fois sur ce genre de terrain, reprend Deva Rocca. Moi, je sais qu'un éboulement, ça n'arrive jamais. Et que si ça arrive, c'est un vrai danger mortel. C'était la deuxième fois qu'on manquait de mourir sur le tournage »

Deva Rocca En glissant sur son skate, la jeune femme improvise. Elle prend des scènes sur le vif, saisit des moments suspendus, capte des instants volés. Et se rend compte qu'elle tient peut-être quelque chose. « C'est le moment où je quitte mon envie de fiction pour basculer dans le documentaire un peu sauvage », résume-t-elle. Plus de découpage technique, le film se fait à mesure que des choses se passent, ou ne se passent pas. Au gré du vent. Résultat, au bout du bout, il y a deux téraoctets de rushs. Dedans : des skateurs entassés dans des voitures qui passent leurs bras par la fenêtre. Des plans de guitare autour du feu. Des interviews décadrées dans des chambres d'ados. Des plans-séquences dans la nature luxuriante d'Ailefroide. Des rires, des vannes, des pleurs, des cris. La sensation du vent est un documentaire choral à la croisée des genres. Un film qui ressemble à celles et ceux qui l'ont fait : jeunes, un peu perdus et terriblement vivants.

La sensation du vent
© Deva Rocca

La mort, elle, a pourtant failli s'inviter une deuxième fois sur le plateau. Après l'accident de voiture sur la route du tournage dont elle ressortira indemne, la réalisatrice prévoit une première scène sur les falaises d'Ailefroide où ses protagonistes apprennent à grimper en moulinette. À l'image, on voit une jeune femme s'exclamer qu'il y a « des chutes de pierre », sans s'inquiéter pour autant. « C'était leur première fois sur ce genre de terrain, reprend Deva Rocca. Moi, je sais que ça n'arrive jamais. Et que si ça arrive, c'est un vrai danger mortel. C'était la deuxième fois qu'on manquait de mourir sur le tournage. » La réalisatrice filme tout. Le retour de l'hôpital, les galères, les pleurs, l'atmosphère tendue. La sensation du vent devient parfois le documentaire d'un film en train de se faire. « J'ai choisi de mettre toutes ces scènes au montage car elles racontent vraiment l'aventure, confie-t-elle. Et encore, j'en avais tellement... J'aurais carrément pu faire un film Jackass. »

Stupeur et tremblements


Depuis ses 16 ans, Deva Rocca retourne à Ailefroide tous les étés. C'est même devenu vital. Pour elle, c'est juste « le plus bel endroit sur terre pour grimper ». Granit, grandes voies, trad, randos, camping sauvage. Quand elle décide d'emmener ses potes skateurs parisiens là-bas, elle est persuadée qu'ils vont tous s'émerveiller. Elle les connaît si bien. Ils skatent ensemble tous les jours Place des Fêtes, à Bastille. Elle sait qu'ils partagent la même soif de liberté que les grimpeurs, le même rapport à la prise de risque, la même pratique comme art de vivre. Mais une fois sur place, beaucoup paniquent. « Je pensais que l'expérience de la montagne était universelle, pose-t-elle. En fait, pas du tout. Pour certain·e·s, elle fait trop peur, elle est trop grande, elle est incontrôlable. »


Deva prend une claque, griffonne sur un petit carnet ses révélations. Au fil du tournage, il deviendra un véritable carnet d'aventure, noirci de pensées, de photos, de souvenirs. L'apprentie cinéaste pensait « faire kiffer tous ses potes », comme Galam qui siffle tout le temps et qui depuis le film se fait un devoir de retourner en falaise. Elle apprend aussi qu' « on n'est pas tous fait·es pour aimer la montagne ». Des certitudes s'éteignent, tout comme la fausse bonne idée d'intellectualiser la relation entre skateurs et grimpeurs, forcément faits pour s'entendre. « Je savais que c'était deux communautés qui pouvaient bien s'entendre, replace-t-elle. Mais sans plus. D'ailleurs, il y a ce cliché du skateur qui va forcément kiffer l'engagement dans la grimpe parce qu'il prend des risques sur le bitume. Ce n'est pas vrai. Mes potes qui font des gros kickflip au-dessus de dizaines de marches d'escalier ont eu très peur sur les falaises. »


« J'en ai marre des films qui vont chercher à perpète une signification philosophique à la neige blanche qui tombe du ciel. On se perd dans le réel »

Deva Rocca Si La sensation du vent est aussi un film sur la transmission, son autrice a tenu à le laisser brut, spontané, avec ses fêlures et ses interrogations. « Je n'aime pas les films qui prétendent tout expliquer et qui sur-intellectualisent tout, défend-t-elle. J'en ai marre en fait. Marre des films qui vont chercher à perpète une signification philosophique à la neige blanche qui tombe du ciel. On se perd dans le réel. » Pour Deva Rocca, de ces films, l'industrie du film outdoor en est farcie. Elle poursuit : « C'est joli, c'est filmé avec des caméras de fou. Mais au final, on se perd. C'est plus difficile de s'identifier. Moi, je n'ai rien à promouvoir d'hyper profond et d'hyper philosophique. Je vais juste faire kiffer mes potes et transmettre ce que je connais. » Deva Rocca n'a pas connu la pulsion pour la grimpe dans un boulot ennuyeux. Son histoire avec l'escalade remonte à l'enfance, lorsque son père – chasseur alpin – l'emmène sur des terrains verticaux. À 15 ans, elle commence à grimper dans le Var. Plutôt douée, elle intègre un groupe espoir du CAF. Là-bas, elle se formera à la grande voie, au trad, à l'alpinisme. Elle grimpe les parois de Corse, du Verdon, de Buoux, des Calanques, des Alpes... « C'était les meilleures années possibles. C'était l'approche la plus naturelle, la plus douce, la plus challengeante aussi. » Quand la jeune femme arrive à Paris pour ses études de sciences politiques et de droit, elle découvre l'escalade en salle. « Au début, c'était horrible, affirme-t-elle en rigolant. J'ai toujours grimpé pour le plaisir et là j'avais l'impression que tout le monde grimpait pour progresser. » En apprenant à domestiquer le choc culturel, Deva Rocca se fait aussi une promesse : parce qu'elle sait que l'escalade a bien plus à offrir que des prises en plastique, elle emmènera ses ami·e·s sur le rocher.

« J'étais déconnectée du réel »


Le 8 novembre 2024, l'Arlequin est plein à craquer. Quatre cents personnes sont venues regarder la première fois sur le caillou de jeunes qui font de la planche à roulette. L'ambiance est ultra-festive. Les skateur·ses hurlent dans la salle. Au moment du générique, la salle est en feu. Deva Rocca est entourée, embrassée, félicitée. C'est un moment de célébration intense. Et pourtant, la jeune femme n'est pas là. Mentalement, elle est déjà très bas. Loin de tous les tops. « Je me suis déconnectée du réel, confie-t-elle. Pendant la projection, j'étais actrice de mon propre corps. Il n'y avait rien de concret. » S'ensuivent trois mois de dépression. « J'étais dans mon lit, je me disais : "C'est fini en fait, je ne vais plus rien faire de ma vie". C'était trop dur ».

La sensation du vent
À gauche, Deva Rocca © Deva Rocca

La sensation du vent a été tournée à l'été 2023. Il aura fallu onze mois de montage pour tout ficeler. En rendant justice à l'âme qu'elle a voulu y faire habiter. « Ce film, c'est vraiment une partie de moi, de mon histoire, reprend Deva Rocca. L'escalade, ça occupe la moitié de ma vie depuis le lycée. Ce film, il m'a hanté pendant deux ans. » Au bout du tunnel, la réalisatrice reprend la première version, la raccourcit et fait ressortir une idée, qu'elle avait couchée sur ce fameux carnet : « La vérité, c'est que je me retrouve plus dans les gens que je me retrouve dans les sports ». Dans le rétroviseur, dansent les souvenirs d'une jeunesse qui s'enivre d'un nouveau projet. À fond la caisse, ils crient, ferment les yeux et laissent passer un bras par la fenêtre. Devant, il y a un monde vertical. Derrière, il y a un caméscope qui capte l'instant. Il n'y aura pas de respiration haletante, de manip' de corde, de cotations, de réta, d'arêtes sommitales, de crevasses, de résilience, d'exploit. Simplement des tonneaux d'émotions et la candeur d'une génération à laquelle une jeune femme qui s'ennuyait a décidé de redonner toute sa splendeur. Loin des réponses au sommet et des théories qui se ressemblent, il y a des choses qui ne s'expliquent pas mais qui se ressentent. Parmi elles, il y a La sensation du vent.


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