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- Eutrop : un bon son brut pour les grimpeurs
À 24 ans, Eutrop mène déjà plusieurs vies. Après des études d’ingénieur, il s’apprête à se lancer dans la vie active quelque part en Suisse auprès d'athlètes skieurs. Mais c’est à la scène que le Franco-Canadien commence à faire tourner son blaze dans le milieu de l’escalade. Alors qu’il vient de sortir un album avec son pote Clov, rencontre avec un DJ qui a sans doute le mieux compris comment amplifier le mouvement des grimpeur·ses sur le rocher. Eutrop en plein mix au Poush, à Aubervilliers, juillet 2025 © Vertige Media Vertige Media : Comment t'as découvert l'escalade ? Eutrop : J'ai découvert l'escalade il y a 6 ans, de manière plutôt sérieuse. C’est devenu mon sport n°1 et je m’y consacre trois à quatre fois par semaine. J’ai commencé à regarder des compèt’ et tout. Je pense que c’est parce que le nouveau style de grimpe m’a pas mal intéressé. J’adore les jetés, attraper des prises lointaines et difficiles. Quand j’étais plus petit, je grimpais toujours aux arbres. Parfois, je m’amusais à escalader la façade des écoles, mais bon, ça, j’en parle pas trop. Et puis, comme gamin j’étais tout le temps dehors, j’ai très vite commencé à grimper en extérieur. Quel kif. Ça me correspond bien. J’aime beaucoup les sports intenses où je peux me mettre dans des situations un peu dangereuses. Vertige Media : Tu aimes donc le vertige que représente l'escalade, dans le sens où c’est une activité qui peut flirter avec le danger ? Eutrop : Exactement. J'aime bien les trucs qui sont suffisamment intenses pour que je ressente des choses. Je fais aussi pas mal de parachutisme. Vertige Media : Et tu grimpes où, en général ? Eutrop : J’ai pas mal bougé en six ans. J’ai commencé en salles à Lyon et à Milan puis quand je me suis installé dans le Valais, en Suisse, je ne suis allé grimper que dans des blocs naturels. Là-bas, il y a des forêts qui ne sont pas trop fréquentées. Il y a 1000 ans, des chutes de pierre ont créé cet environnement incroyable où l’on se balade entre des gros blocs de cailloux sur lesquels on essaie de monter. Vertige Media : Tu arriverais à verbaliser la sensation de bien-être que te procure la grimpe ? Eutrop : Je ressens beaucoup de calme. Je pense que c’est lié à l’effort intense qu’on met dans la réalisation d’une voie. On le sent vraiment dans chaque mouvement. Qu’on soit parvenu en haut ou pas. C’est limite plus satisfaisant quand je n’y arrive pas d’ailleurs. Je me dis : « Tiens, ça je vais pouvoir le travailler, en faire un projet ». Tu rentres en concentration extrême. J’ai connu des moments un peu tristes dans ma vie. Et à chaque fois, l’escalade était vraiment le truc qui me faisait penser à autre chose. « Je voulais vraiment mélanger quelque chose d'un peu dur, qui tape fort, comme le caillou. Et en même temps, je voulais intégrer des petites notes planantes qui représenteraient davantage le mouvement que font les grimpeurs » Vertige Media : Tu as assez vite travaillé avec des marques comme Arc’teryx ou Karma8a en produisant la musique de leurs films. Quel genre de vibe retrouves-tu chez eux ? Eutrop : Je trouve qu’ils sont très détendus. Ils préfèrent vraiment travailler des relations personnelles plutôt que de s’échiner à aller chercher les gens cool ou d’autres qui pèsent. Ça donne une ambiance de travail hyper chill, où on bosse beaucoup entre potes. On s’amuse. C’est d’ailleurs un peu la vision de l’escalade que défend Karma8a et que je partage. On va grimper pour kiffer, pas pour faire du 8a. Même si j’aimerais beaucoup faire un 8a un jour ! On y va pour traîner entre potes, faire nos trucs, se donner des challenges bien à nous, que ce soit facile ou difficile. Vertige Media : En produisant la musique de plusieurs vidéos d'escalade, tu as dit que tu avais trouvé le type de son qui correspondait bien au flow du mouvement des grimpeurs pro. Est-ce que tu saurais définir ce type de son ? Eutrop : Oui, du moins à ma manière. En parlant à pas mal de grimpeurs pro, j’ai réalisé qu’ils étaient tous hyper calmes. C'est des gens qui aiment bien faire des mouvements lents. Il y a une sorte d'histoire planante dans tout ce qu'ils font. Tout en sachant qu'ils grimpent sur des cailloux durs. Je voulais donc vraiment mélanger cet esprit dans ma musique en produisant quelque chose d'un peu dur, qui tape fort, comme le caillou. Et en même temps, je voulais intégrer des claviers dans le fond, des petites notes planantes qui représenteraient davantage le mouvement que font les grimpeurs sur ces cailloux. Vertige Media : Et tout cela qualifie bien ta musique ? Eutrop : Alors, j’ai commencé par faire beaucoup de house. Des morceaux assez simples et répétitifs. Mais quand René (Grincourt, co-fondateur de Karma8a, ndlr) m’a demandé de produire du son pour des vidéos de grimpe, j’y ai vu un défi hyper intéressant et je me suis créé une sorte de deuxième identité. Je mélange désormais plein d’univers : de la techno, au hip-hop en passant par la house. © Vertige Media Vertige Media : Quel lien fais-tu entre la montagne et ta musique ? Eutrop : Je marche énormément en montagne, pour faire des sommets. Et je trouve que tu passes d’un processus long et un peu chiant parfois pour y arriver au kif instantané d’arriver en haut, d’avoir une vue etc. Tu as souffert mais ton plaisir décuplé te fait apprécier la montée a posteriori. Je dirais que c’est un peu la même chose avec ma musique où je commence généralement avec un seul élément répétitif. C’est juste un kick ou un clap. Puis on va monter crescendo jusqu’au pic, qui serait le drop dans la musique. Ensuite, c’est une redescente d’adrénaline. On rentre chez nous, quoi. Vertige Media : Qu’est-ce que la montagne convoque en termes d’inspiration chez toi ? Eutrop : J’ai grandi à Toronto, au Canada. Donc une très grosse ville. Mais une très grosse ville entourée de montagnes. J’ai donc vécu un peu entre les deux. On faisait beaucoup de sorties en nature avec mon père, du canoë tout ça. C’est la même chose entre le caillou et le mouvement. J’associe la ville à un côté un peu brut, un peu dur. Alors que pour moi, la montagne possède plutôt ce caractère planant, même si elle peut être un peu violente aussi, parfois. Écouter : Ananas Service d’Eutrop et Clov (2025)
- Chaos d’Hugo Perez : éloge de la chute
Photographe autodidacte, grimpeur urbain pur jus et avocat en reconversion chronique, Hugo Perez s’amuse à sublimer les échecs de la grimpe dans son projet "Chaos". Un carnet photo intime où ça saigne, ça tombe, et où la poésie s’invite joyeusement dans le désordre. © Hugo Perez Si l’escalade est habituellement célébrée comme une danse aérienne entre deux prises, Hugo Perez préfère clairement la variante casse-gueule : celle où l’on hésite, glisse, râle, et finit les doigts en vrac avec l’ego en miettes. Avec Chaos, son dernier projet photographique, ce Parisien de 29 ans met le doigt sur ce que la grimpe a de plus touchant : sa capacité à nous montrer sous notre jour le plus vulnérable. Et, franchement, c’est beau à voir. Le beau désordre de l’échec Quinze ans à se frotter au plastique des salles parisiennes, ça vous forge un œil aussi acéré qu’une réglette bleausarde. Hugo fait partie de cette génération pionnière d’urbains accros aux salles : « J’allais grimper quasiment tous les jours vers Antrebloc », nous confie-t-il, avec l’aisance tranquille de celui qui a poncé la résine avant que ça devienne cool. Mais très vite, comme beaucoup de ses semblables, le voilà attiré par la forêt sacrée : Fontainebleau, ce temple où l’on apprend autant à tomber brutalement qu’à grimper avec style. Sans diplôme fédéral ni stage encadré, Hugo revendique cette dualité avec décontraction. « Moi, je n'en ai pas fait mon métier, je n'ai pas forcément cherché à le faire », avoue-t-il, préférant manier le flash plutôt que les mousquetons. Tout part d’un cours public de photo proposé par la mairie de Paris. L’exercice ? Concevoir un livre photo. Hugo ne réfléchit pas longtemps : ce sera la grimpe, mais version rebelle. « J'en avais marre des clichés trop léchés de Fontainebleau. On peut avoir l'impression de tourner en rond parfois », reconnaît-il sans détour. « Il s’agissait de casser les lignes, créer de nouvelles lignes, surtout celles de la chute » © Hugo Perez Plutôt que de saisir les mouvements parfaits et les blocs bien polis, il braque son flash sur ce qu’on cache d’ordordinaire : les échecs répétés, les doigts en sang, les sourires crispés après la dixième chute. « En général, on montre la photo finale, le beau mouvement bien réalisé. Mais l'échec, ça, on ne va pas forcément le montrer », explique-t-il. Et pourtant, « ce sont quand même des bons moments », insiste-t-il. Il fallait quelqu’un pour le dire. L’art du flou : quand le photographe perd pied Avec un usage décomplexé du flou et du flash, Hugo ne cherche pas à troubler le spectateur : il le déstabilise franchement. Là où les clichés classiques magnifient des corps gracieux suspendus dans l’éther, Chaos s’amuse à tracer d’autres lignes : celles de la chute, celles de la glissade incontrôlée, bref, celles de la lose assumée. C’est la lutte absurde, la quête obstinée du grimpeur face à un caillou qui refuse obstinément de se laisser conquérir « Il s’agissait de casser les lignes, créer de nouvelles lignes, surtout celles de la chute », annonce-t-il. Une démarche esthétique que n’aurait pas renié Chad Moore, ce photographe américain fasciné par le flou, le grain brut, et la poésie crue du réel. Hugo Perez offre ainsi une chorégraphie jubilatoire où les corps hésitent, vacillent, et chutent sans honte. Une ode à la gravité au sens propre comme au figuré. Une poésie géologique et existentielle Derrière le nom Chaos, Hugo ne cache pas une simple provocation esthétique : il nous offre aussi une jolie leçon de géologie. Car Chaos, à l’origine, décrit « un entassement naturel et désordonné de rochers », très fréquent dans les gorges d’Apremont, à Fontainebleau. Une belle image du joyeux bordel qu’est parfois la pratique du bloc. Mais Hugo, joueur jusqu’au bout, ne s’arrête pas là. Son chaos devient métaphorique, existentiel même : c’est la lutte absurde, la quête obstinée du grimpeur face à un caillou qui refuse obstinément de se laisser conquérir. Et voilà comment, en un clic de flash, une simple chute devient presque philosophique. Vers une suite au chaos : falaise et féminité Si Chaos est déjà une belle aventure, Hugo en veut plus. Il admet volontiers les limites de son travail actuel – « Il n’y a pas de femmes, par exemple » – et rêve d’élargir son terrain de jeu vers les falaises, armé d’une corde offerte par ses amis spécialement pour lui permettre de passer des heures suspendu à photographier. © Hugo Perez Son objectif ultime ? Transformer Chaos en un livre plus ambitieux, ouvert à toutes les diversités, capable de parler à un public plus large. En attendant, il espère exposer ses clichés dans les salles parisiennes, histoire d’insuffler un peu de poésie à ces temples modernes où, trop souvent, seule la réussite est mise à l’honneur. Avec Chaos, Hugo Perez ne nous montre pas simplement l’envers du décor : il célèbre cet envers avec un panache jubilatoire. En assumant pleinement l’imperfection, il rappelle que la grimpe, comme la vie, est souvent une histoire d’échecs splendides et de réussites modestes. Bref, avec Hugo, le chaos devient carrément désirable. On finirait presque par avoir envie de tomber plus souvent. Pour consulter en ligne Chaos, c'est juste ici.
- Archiver le relief : un danseur vertical face à l’effondrement
Quand les Alpes s’effondrent, certains bétonnent. D’autres prennent acte et gravent les gestes des grimpeuses et grimpeurs en archive poétique. À mi-chemin entre témoignage sensible et manifeste discret contre l’oubli, la démarche d’Aster Verrier redonne corps à un patrimoine en mutation accélérée. © Aster Verrier Au commencement était le mouvement. Celui du rocher qui se fissure, du glacier qui fond, du sommet qui s’efface. Face à ces bouleversements du paysage alpin, que peut faire un grimpeur, sinon tenter de préserver quelque chose du relief condamné ? L’artiste et grimpeur Aster Verrier répond à cette question par une pirouette aussi conceptuelle que poétique : il archive les gestes éphémères des grimpeurs, chorégraphies invisibles d’une pratique menacée par la disparition de ses supports naturels. Dans ce projet au croisement de la grimpe, de l’art contemporain et de l’anthropologie gestuelle, Aster ne célèbre pas la performance brute, cette course effrénée à la croix et aux cotations extrêmes. Il préfère le discret, l’imperceptible, la beauté intime d’un mouvement qui échappe à la tyrannie du spectaculaire. Rencontre avec celui qui a fait de l’archive un geste engagé, et de l’escalade une danse contemplative. De l’art délicat de grimper autrement À Saint-Gervais-les-Bains, petit théâtre bourgeois des Alpes, il fallait bien une forme d’art subtilement provocatrice pour questionner les certitudes locales sur ce qu’est véritablement l’escalade. Dans cette vallée où la performance alpine est souvent ramenée à une sorte de trophée social, Aster Verrier installe un projet en forme de contrepoint : ici, pas de héros en doudoune Arc’teryx, mais des silhouettes anonymes, dépouillées jusqu’à l’essence du mouvement. « La disparition des reliefs mythiques comme le pilier des Drus n’est pas un fantasme futuriste, elle se déroule sous nos yeux » « J’ai voulu sortir des clichés de l’escalade-performance pour revenir à ce qu’elle a d’universel et d’intime : le geste », nous explique-t-il. Pour ce faire, il est allé au contact des grimpeuses et grimpeurs locaux, des pros aux anonymes, qu’il a suivis et filmés avec une GoPro sur le casque. L’objectif ? Constituer une chorégraphie minutieuse des itinéraires, non pour figer une difficulté, mais pour capter une émotion. « Certains mouvements n’ont rien de spectaculaire, admet-il volontiers, mais leur valeur se révèle dans ce qu’ils évoquent pour les grimpeurs eux-mêmes. » © Aster Verrier Cette approche anthropologique du mouvement, délicate et profondément intellectuelle, tranche avec la culture dominante du spectacle sportif. Il ne s’agit plus de savoir qui grimpe le plus haut, mais comment un corps dialogue intimement avec le rocher. De la compétition à la contemplation : une trajectoire radicale Le parcours d’Aster Verrier n’est pas anodin. Ancien compétiteur, formé à l’école sévère du haut niveau, il en garde un goût ambivalent pour l’escalade sportive, mais finit par lui préférer l’art, « parce que grimper tous les jours à 15h était incompatible avec les horaires des cours ». Un choix assumé, confirmé par son exil aux Pays-Bas, où l’absence quasi totale de relief aiguise paradoxalement son regard sur la verticalité. « Ce que j’archive, c’est une émotion qui n’a rien à voir avec la difficulté brute, mais avec le sens profond qu’un mouvement peut revêtir pour celui qui l’effectue » C’est là-bas, loin des parois alpines, qu’il imagine d’abord une dystopie où tout relief aurait disparu sous les effets du dérèglement climatique. Le projet est d’abord fictionnel avant de devenir très concret à son retour dans les Alpes, lorsqu’il réalise que cette dystopie est en train de devenir réalité : « La disparition des reliefs mythiques comme le pilier des Drus n’est pas un fantasme futuriste, elle se déroule sous nos yeux ». Sa réponse sera donc esthétique autant que politique : constituer une mémoire gestuelle de ce patrimoine éphémère. L’archive devient ainsi une réponse subtile mais absolue au problème posé par l’effacement inexorable du paysage. Une archive sensible pour un patrimoine invisible Mais comment conserver la mémoire d’une voie quand son support est voué à disparaître ? Pour Aster Verrier, la réponse ne réside ni dans les images convenues du rock trip, ni dans la sacralisation des exploits athlétiques. « Ce que j’archive, c’est une émotion qui n’a rien à voir avec la difficulté brute, mais avec le sens profond qu’un mouvement peut revêtir pour celui qui l’effectue. » « J'espère que mon projet convoque un imaginaire contemplatif, pas forcément celui du rush à la montagne, d'aller faire des croix, mais plutôt d'en profiter » De fait, sa sélection des voies se révèle volontairement éclectique : une grimpeuse sélectionne ainsi un itinéraire moyen sur le papier, mais précieux pour elle parce qu’il lui rappelle ses heures de spéléologue. Archiver ces gestes-là, c’est préserver une mémoire intime qui échappe totalement aux médias dominants de la grimpe. En ce sens, Aster Verrier propose un contre-récit de l’escalade contemporaine, où l’intime supplante l’égo et où la mémoire sensible prime sur la performance quantifiable. Une démarche politique sans slogan La force de l’approche d’Aster Verrier tient aussi à sa discrétion : aucune posture militante explicite, mais un manifeste implicite, perceptible dans chaque choix artistique. « Mon projet, c'est une proposition d'archivage qui est questionnable, qui omet pas mal de choses. Ça ne parle pas forcément des discussions autour du climat, autour de la manière de pratiquer l'escalade. J'espère que mon projet convoque plutôt un imaginaire contemplatif, pas forcément celui du rush à la montagne, d'aller faire des croix, mais plutôt d'en profiter. » Aster Verrier rappelle que si le relief disparaît, la mémoire gestuelle, elle, peut continuer à vivre. Dans ce contexte, l’exposition présentée à Saint-Gervais jusqu’au 21 septembre prend un sens particulier. Les visiteurs non-initiés découvrent une grimpe débarrassée de ses codes sportifs, tandis que les grimpeuses et grimpeurs aguerris interrogent leurs propres pratiques. « Le plus étonnant, c’est la réception très positive de la communauté grimpe, qui pourtant sait bien ce que mes archives laissent de côté », souligne l'artiste. © Aster Verrier C’est précisément ce que Aster recherchait : ouvrir un espace de dialogue subtil mais fécond, loin des performances spectaculaires, pour penser collectivement la mémoire du paysage et la place du geste humain dans cette transformation radicale. Un patrimoine vivant malgré l’effondrement En archivant les gestes des grimpeurs, Aster Verrier ne prétend évidemment pas sauver les montagnes de leur effondrement annoncé. Mais il rappelle que si le relief disparaît, la mémoire gestuelle, elle, peut continuer à vivre. Son projet, riche de sens et chargé d’une émotion contenue, invite ainsi à dépasser la simple nostalgie d’un paysage en voie de disparition pour envisager l’avenir avec une sensibilité nouvelle. Une danse verticale, fragile et précieuse, qui témoigne que même dans l’effondrement, quelque chose de fondamental demeure : le mouvement, cette poésie silencieuse des corps accrochés au vide. L’exposition Archiver le relief d’Aster Verrier est à découvrir au musée de Saint-Gervais-les-Bains jusqu’au 21 septembre 2025. Plus d’infos sur le site du musée de Saint-Gervais.
- Pourquoi il faut (re)lire « L’Escalade libre en France »
Vingt ans après sa parution, L'Escalade libre en France d'Olivier Aubel reste d'une actualité saisissante. Ce livre universitaire austère cache en réalité une analyse jouissive et visionnaire de l'escalade française. Entre prophétie sportive et contradictions d'une communauté rebelle devenue mainstream, Aubel avait tout prévu. © Pierre-Gaël Pasquiou / Vertige Media L’Escalade libre en France : Sociologie d’une prophétie sportive d’Olivier Aubel a tout du livre universitaire typique : une couverture austère, un titre à rallonge, une maison d’édition qui sent bon l'amphi de fac (L'Harmattan, oui monsieur). Publié en 2005, ce pavé sociologique n'a pas forcément eu sa place entre les topos et les récits de grimpe. Dommage, parce que derrière ce vernis académique se cache un bouquin jouissif, truffé d'idées lumineuses sur l’histoire (très mouvementée) de l’escalade libre française. Vingt ans plus tard, on peut clairement dire que ce livre avait deux longueurs d'avance sur son temps. Il était une fois, une rupture La thèse d’Olivier Aubel, qui s’appuie sur les grands classiques de la sociologie – Max Weber, Pierre Bourdieu et Erving Goffman – raconte comment, à la fin des années 60, une poignée de grimpeurs français claque violemment la porte au nez de l’alpinisme traditionnel. Bye bye les sommets héroïques, bonjour les falaises-écoles, les blocs à Bleau, et les solos dans le Verdon. L’auteur n’hésite pas à qualifier cette rupture de « prophétie sportive » : oui, ces types savaient exactement ce qu’ils faisaient en se lançant dans cette aventure radicale. Ils inventaient un sport, une pratique entièrement nouvelle, affranchie des codes poussiéreux de la montagne d’alors. Aubel décrit avec jubilation les contorsions intellectuelles de grimpeurs qui veulent tout à la fois refuser l’argent sale du sponsoring et goûter aux joies du matériel gratos À travers des chapitres méthodiquement construits, Olivier Aubel démonte habilement l’idée reçue d’une escalade libre née simplement d’un élan romantique et désintéressé. Oui, les pionniers du libre rêvaient de liberté, d’autonomie et d’anti-système, mais Aubel met aussi à jour leurs ambitions secrètes : devenir les patrons de leur propre terrain de jeu. Créer une discipline, c’est aussi créer ses propres héros, ses propres règles, et (subtilement) tirer quelques bénéfices économiques et symboliques au passage. Une réalité délicieusement ambivalente qui, vingt ans plus tard, résonne étrangement avec notre époque de salles ultra-commerciales et d’influenceurs Instagram. Grimpeurs : libres mais pas trop ? C’est là que le bouquin devient particulièrement croustillant. En analysant finement les contradictions du milieu, Olivier Aubel montre comment, dès les années 80, l’escalade libre tombe dans son propre piège. Censée être un sport rebelle et anti-institutionnel, l’escalade libre se retrouve confrontée à la double pression du marché et de l’institutionnalisation. On assiste, médusés et amusés, à la naissance des compétitions (forcément « contestées »), aux premières salles privées, aux débats éthiques infiniment sérieux autour du « bon style » ou de l’usage de la magnésie. Aubel décrit avec jubilation les contorsions intellectuelles de grimpeurs qui veulent tout à la fois refuser l’argent sale du sponsoring et goûter aux joies du matériel gratos. Mention spéciale à ses passages sur Patrick Edlinger et Alain Robert. Loin des clichés médiatiques, Olivier Aubel rappelle que ces icônes hyper médiatisées ont certes popularisé l’escalade mais ont aussi éclipsé toute une communauté diverse et complexe. Le mythe du grimpeur solitaire et héroïque masquant l'incroyable foisonnement de pratiques bien plus collectives et nuancées. À travers ce livre, on comprend mieux pourquoi les grimpeurs cultivent souvent un esprit rebelle tout en cherchant constamment à être reconnus Mais la force réelle du livre, c’est peut-être son regard tendre, ironique et parfois mordant sur la tribu des grimpeurs elle-même. Des hippies bronzés du Verdon aux Bleausards bougons, des adeptes du solo aux compétiteurs fluo, Olivier Aubel dévoile une communauté grimpante en pleine crise d’identité, oscillant constamment entre revendication d’une pureté originelle et désir d’intégration dans la société de consommation. À travers ce livre, on comprend mieux pourquoi les grimpeurs cultivent souvent un esprit rebelle tout en cherchant constamment à être reconnus. Si tu fais partie de celles et ceux qui parlent du niveau de cotation comme on évoquerait un diplôme universitaire (« T'as quoi toi ? Ah seulement 7b ? »), ce livre t’explique précisément comment et pourquoi on en est arrivé là. Les cotations ne mesurent pas seulement la difficulté : elles hiérarchisent socialement les grimpeurs entre eux, avec tout ce que ça implique d’ego, de tensions et de reconnaissance. Un incontournable à (re)découvrir En refermant l’ouvrage, la question est inévitable : pourquoi un grimpeur de 2025 s’intéresserait-il à un livre paru en 2005 ? Tout simplement parce qu’Olivier Aubel avait compris avant tout le monde les enjeux sociaux, économiques et institutionnels auxquels l’escalade libre allait se heurter. Aujourd’hui, alors que l’escalade est olympique, que les salles sont partout, que les marques dictent presque notre manière de grimper, on se dit que ce livre est plus actuel que jamais. Les débats autour du sponsoring, de la fédération, des JO, ne sont qu’un remake grandeur nature des conflits analysés par Aubel vingt ans auparavant. Autant dire que sa lecture est devenue essentielle pour comprendre où on met les pieds aujourd’hui. On ne va pas se mentir : ce livre ne se lit pas en diagonale sur un crash-pad entre deux essais. Olivier Aubel ne fait aucune concession : c’est dense, intellectuellement exigeant, parfois ardu. Mais c’est précisément cette rigueur qui rend l'ouvrage incontournable. C’est la preuve que la grimpe mérite qu’on s’y intéresse sérieusement, qu’elle n’est pas juste un loisir sympathique ou une discipline fun pour remplir les salles privées. Alors oui, si tu veux comprendre pourquoi tu grimpes tel que tu grimpes aujourd’hui, mets tes chaussons au repos et prends le temps de lire ou relire ce bouquin. Parce que savoir d’où l’on vient, c’est encore la meilleure façon de ne pas devenir complètement aveugle sur là où on va.
- Le FOMO vertical : sociologie d’une anxiété sociale en salle d’escalade
Longtemps, grimper c’était affronter le vertige. Aujourd’hui, c’est plutôt une peur du plein qui saisit les grimpeurs et grimpeuses à Paris : trop de salles, trop de blocs, trop d’événements. Décryptage malicieux et joueur d’une anxiété urbaine devenue étrangement verticale. « Tu as vu les nouvelles ouvertures à Nation ? », « T’étais à la soirée Climbing District hier soir ? », « Pourquoi t’as raté ça ? ». Ces questions, anodines en apparence, sont devenues de véritables piqûres d’angoisse dans le quotidien du grimpeur ou de la grimpeuse parisienne. Si autrefois le vertige du grimpeur était celui du vide, aujourd’hui sa hantise semble plutôt celle d’être précisément ailleurs, là où ça ne grimpe pas. Soyons francs : nous aussi, nous ressentons parfois cette anxiété qui pousse à vérifier Instagram juste « au cas où ». Ce vertige urbain porte un nom précis : le FOMO (Fear of Missing Out), cette peur étrange de manquer quelque chose tout en ignorant précisément quoi. Le FOMO, fruit de l’accélération sociale Cette anxiété sociale contemporaine a été finement décortiquée par le sociologue allemand Hartmut Rosa dans son ouvrage désormais incontournable, Accélération : une critique sociale du temps (2010). Rosa y décrit comment la modernité est caractérisée par une triple accélération : celle du rythme de vie, celle des transformations sociales, et enfin celle des expériences disponibles pour chacun·e. Plus le monde s'accélère, plus nous disposons d'opportunités nouvelles, mais paradoxalement, plus nous ressentons l’angoisse profonde de passer à côté d’une vie qui semble toujours plus riche ailleurs. Cette frénésie temporelle crée un étrange vertige, un sentiment de manque permanent que Rosa formulait ainsi, au Monde, en 2016 : « Plus on économise le temps, plus on a la sensation d’en manquer ». En somme, la modernité accélérée nous place face à un piège subtil : chaque instant gagné augmente notre peur d’en gaspiller un autre, de perdre ce que nous n’avons même pas encore vécu. Appliquée à l’escalade urbaine parisienne, cette réflexion sociologique est limpide : la prolifération exponentielle des salles, la fréquence effrénée des nouvelles ouvertures, et l’intensification des événements ponctuels transforment l’expérience sportive en un tourbillon anxiogène où il devient vital de grimper partout, tout le temps. Le simple fait de grimper pour soi devient presque insuffisant. Il faudrait désormais saisir chaque bloc, chaque événement, chaque ouverture, pour ne pas disparaître socialement ou être marginalisé·e. « Lorsqu’un individu paraît devant autrui, il projette volontairement ou involontairement une définition de la situation dont une conception de lui-même constitue un élément essentiel » Ainsi, le FOMO vertical devient l’expression urbaine et sportive d’un phénomène beaucoup plus large identifié par Rosa : celui d’une société où la saturation d'expériences possibles se paie par une anxiété latente, celle de manquer irrémédiablement quelque chose d’indéfinissable, et de toujours grimper en sachant secrètement qu’on ne grimpe jamais assez. La salle d’escalade comme scène sociale Pourquoi ressent-on si intensément cette pression sociale ? Parce que grimper à Paris ne consiste plus seulement à résoudre des mouvements techniques ou à accumuler des croix dans son carnet d’ascensions. Aujourd’hui, c’est aussi (et peut-être surtout) interpréter un rôle social précis devant les autres grimpeurs et grimpeuses. La salle devient une scène où l’on soigne chaque geste, chaque expression, chaque réussite, afin de projeter une image cohérente et flatteuse de soi-même. Cette subtile mise en scène du quotidien a été parfaitement analysée dès 1959 par le sociologue canadien Erving Goffman dans son ouvrage culte La Mise en scène de la vie quotidienne. Goffman y explique que nos interactions ordinaires sont semblables à une pièce de théâtre permanente, où chacun·e doit maintenir une façade sociale cohérente. Il résume ainsi cette dramaturgie subtile : « Lorsqu’un individu paraît devant autrui, il projette volontairement ou involontairement une définition de la situation dont une conception de lui-même constitue un élément essentiel ». Autrement dit, chacun·e cherche à contrôler subtilement l’impression laissée aux autres afin de préserver son statut et son appartenance au groupe. Sur les tapis des salles parisiennes, cette « impression » se traduit très concrètement. Chaque grimpeur ou grimpeuse doit être perçu·e non seulement comme sportif·ve et performant·e, mais aussi comme un·e membre à part entière d’une communauté qui valorise autant la performance technique que l’engagement social et symbolique. Chaque séance devient une petite représentation publique, où réussir un bloc ne suffit plus : encore faut-il que cette réussite soit visible, partagée et reconnue par les autres. « Sur Internet, pour exister, il faut apparaître. L’identité numérique n’est pas seulement une extériorisation du soi, elle en devient la condition même d’existence sociale » Ainsi, la pire chute n’est plus vraiment celle que l’on fait sur le tapis, mais celle, plus subtile et cruelle, de l’oubli social. Le vertige moderne, c’est alors de devenir invisible sur une scène où, paradoxalement, tout le monde grimpe pour être vu·e. L’injonction numérique à l’apparence Le phénomène prend une autre dimension quand on comprend que les grimpeurs et grimpeuses n’en sont pas les seuls acteurs. En réalité, ils et elles participent – volontairement ou non – à une logique subtilement orchestrée par les salles elles-mêmes. Celles-ci sont de plus en plus nombreuses à mettre régulièrement à disposition des pieds pour smartphones, à aménager des zones explicitement pensées pour faciliter les prises de vues, et à concevoir des murs reconnaissables en un clin d'œil sur les photos et vidéos postées en ligne. Évidemment, elles s’empressent ensuite de « liker », partager ou commenter ces contenus publiés par leurs client·es, dans une stratégie marketing assumée, où la visibilité individuelle nourrit directement la communication collective. Pour saisir les racines sociologiques de cette logique numérique, on peut s’appuyer sur les travaux de Dominique Cardon, sociologue français spécialiste des identités numériques. Dans La démocratie Internet (2010), Cardon analyse avec précision comment les réseaux sociaux transforment notre rapport à la reconnaissance sociale : « Sur Internet, pour exister, il faut apparaître. L’identité numérique n’est pas seulement une extériorisation du soi, elle en devient la condition même d’existence sociale ». Transposée à l’univers vertical parisien, cette injonction numérique signifie simplement qu’une séance d’escalade non filmée, non publiée, non partagée, semble désormais perdre en intensité sociale. Chaque grimpeur ou grimpeuse doit non seulement prouver qu’il ou elle grimpe, mais aussi que cette grimpe est vue, validée, reconnue par les autres. « Face aux impératifs de vitesse, de rendement, d’efficacité, le corps devient l’espace d’une résistance subtile. Il permet de retrouver un ancrage intime dans une temporalité différente, une lenteur réparatrice contre l’accélération sociale permanente » Dès lors, la performance sportive devient inextricablement liée à la performance numérique : la satisfaction d’avoir résolu un bloc n’est complète que lorsqu’elle s’affiche sur l’écran des autres. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si certaines startups commencent à se positionner clairement sur ce créneau, avec l’ambition affichée de devenir le « Strava » de l’escalade indoor, en proposant des applications dédiées qui mêlent performance sportive, tracking numérique et validation communautaire. Le corps comme résistance douce à l’hypermodernité Mais tout n’est pas perdu dans ce ballet social accéléré, où chacun·e semble contraint·e à une performance permanente, verticale autant que numérique. Face à cette pression incessante, le sociologue français David Le Breton, spécialiste reconnu de l’anthropologie du corps, propose une réflexion profondément éclairante sur le corps comme espace privilégié de résistance à la modernité. Dans son ouvrage Anthropologie du corps et modernité (2005), Le Breton montre précisément comment le corps peut devenir un refuge essentiel face aux injonctions sociales d’accélération, de visibilité et de performance constante. Selon lui, la réappropriation du corps permet aux individus de ralentir consciemment le rythme effréné imposé par la modernité, retrouvant ainsi une temporalité intérieure plus lente, plus sereine, plus authentique. Il écrit ainsi : « Face aux impératifs de vitesse, de rendement, d’efficacité, le corps devient l’espace d’une résistance subtile. Il permet de retrouver un ancrage intime dans une temporalité différente, une lenteur réparatrice contre l’accélération sociale permanente ». Pour les grimpeurs et grimpeuses, cette perspective offre une piste très concrète : choisir volontairement une pratique plus lente, moins anxieuse, libérée de l’obsession constante d’être partout à la fois. En acceptant délibérément de manquer certains événements, certaines ouvertures, certaines opportunités, ils et elles affirment une liberté précieuse : celle de grimper d’abord pour soi, en résistant joyeusement à la frénésie numérique et sociale. La grimpe peut ainsi redevenir une expérience profondément corporelle et personnelle, une forme subtile et apaisée de résistance face à l’injonction moderne à être constamment connecté·e, visible et performant·e. En somme, une escalade consciente, plus calme et pourtant paradoxalement plus intense, qui permet de retrouver la pleine saveur d’un mouvement réalisé pour soi, loin des regards et des écrans. Vers une escalade consciente ? Finalement, analyser le phénomène du FOMO en salle d’escalade à travers les regards croisés de Rosa, Goffman, Cardon et Le Breton n’a rien d’un jugement facile ou condescendant. Au contraire, cela permet simplement de mieux comprendre ce que signifie grimper aujourd’hui dans une métropole saturée d’opportunités. Si cette anxiété sociale est profondément humaine et contemporaine, elle n’est ni ridicule ni méprisable. Elle invite simplement à réfléchir plus consciemment à nos choix de pratique, à accepter parfois de manquer ce qui semble incontournable pour privilégier une grimpe plus lente, plus calme, et peut-être finalement plus intense. En somme, la grimpe pourrait redevenir ce qu’elle a toujours été, au fond : une manière élégante et joyeusement malicieuse de jouer avec le vide, qu’il soit physique, social ou existentiel. Peut-être que la véritable liberté verticale consiste simplement à accepter ce vertige moderne : grimper en sachant que, parfois, la meilleure façon de ne rien manquer, c’est précisément d’accepter de manquer quelque chose.
- Sans grimpe en vacances : comment vaincre le FOMO vertical ?
Serviette, parasol et zéro falaise. Que vous soyez parti dans le calme plat ou que vous ne puissiez échapper à la famille pour toucher des prises, les congés d'été sont souvent la pire période pour un·e grimpeur·se. Votre téléphone vous envoie les journées de vos potes sur le caillou ? Bienvenue dans l'enfer du FOMO, ce mal du siècle qui transforme vos vacances en supplice psychologique. Heureusement, Vertige Media vous montre la voie. La seule qui vaille. Plus dure la vie (cc) Blake Cheek / Unsplash La scène se déroule chaque été, avec la régularité d'un métronome mal réglé. Vous êtes là, coincé entre la piscine gonflable des neveux et les discussions sur les impôts locaux de tonton Roger, quand votre smartphone vous balance une rafale de contenus qui piquent : vos copains de cordée qui enchaînent les longueurs dans les Calanques, cette grimpeuse que vous suivez qui pose devant l'Eiger, cette pote de votre salle qui vient de réaliser son 6c+ de rêve dans les Gorges du Verdon. Et vous ? Bah vous êtes en train de perfectionner votre technique de tartinage de crème solaire indice 50. FOMO dire comment faire Cette petite torture moderne a un nom : le FOMO, acronyme de « Fear of Missing Out » ou « peur de rater quelque chose », en VF. Théorisé par le psychologue Dan Herman en 2000, ce phénomène décrit cette angoisse particulière qui nous saisit toutes et tous quand nous avons l'impression que les autres vivent des expériences plus enrichissantes que les nôtres. Le FOMO repose sur un mécanisme psychologique bien documenté : la prévision affective. Comme l'explique la recherche en psychologie cognitive, notre cerveau anticipe le regret que nous pourrions ressentir en « ratant » une expérience, créant une anxiété bien réelle avant même que l'événement n'ait lieu. Dans le milieu de l'escalade, communauté hyper-connectée et passionnée, ce phénomène peut prendre des proportions particulièrement vertigineuses. Dit autrement, les grimpeurs et grimpeuses peuvent vite devenir cette tribu insupportable qui transforme chaque congé en quête existentielle de la prochaine prise. Laissant à celles et ceux qui vivent un calme plat sur une serviette mouillée, cette frustration 2.0 qui peut rendre zinzin. Bref, l'été peut être cette période bénie où tout le monde grimpe... sauf vous, coincé loin des falaises, probablement quelque part où le dénivelé le plus impressionnant est celui qui mène à la dune. L'impossibilité de toucher le rocher alors que votre fil Instagram ressemble à un catalogue de National Geographic peut vite vous pourrir votre été. Alors maintenant, respirez, allongez-vous près de la piscine parce que Vertige Media est là, avec une bouée et des brassards. Farniente gainée Commençons par le commencement : votre relation toxique avec les écrans. Fabien Olicard la connaît bien. Dans son ouvrage Votre temps est infini, le célèbre mentaliste français distingue plusieurs types de temps, dont le fameux « non-temps » : ces moments où vous scrollez machinalement sans rien en retirer, si ce n'est une bonne dose de frustration existentielle. Les neurosciences nous apprennent que cette consommation passive de contenu active les mêmes circuits de récompense que les addictions classiques, tout en nourrissant la comparaison sociale. Quand vous regardez cette story de votre pote qui attaque « Cheh, moi je suis là et pas toi » en 7c+, votre cerveau ne fait pas la différence entre sa réussite et votre échec supposé. La solution ? Transformer ce « non-temps » en « temps pour soi », spécifiquement orienté escalade. Suspensions sur poutre pour renforcer les doigts, travail des préhensions arquée et tendu, gainage et proprioception pour stabiliser le tronc... 15 minutes par jour suffisent selon tous les protocoles du monde, pour que votre FOMO vertical se transforme en entraînement optimal, et légitime les Spritz de la golden hour qui viendront derrière. D'autres recherches montrent que 6 semaines de travail proprioceptif améliorent significativement les performances. Ajoutez-y la visualisation mentale, technique validée par de nombreuses études en psychologie du sport : imaginez-vous réaliser vos mouvements, ressentez les prises, anticipez les séquences. Fermez les yeux. Imaginez-vous à la salle à la rentrée en train de mettre des buts à votre pote qui a soi-disant fait de la falaise tous les jours mais qui n'a en réalité poster que des latergram. Pression sociale et petits chevaux Sous ses airs de communauté bienveillante et nature-friendly, le milieu de l'escalade cultive parfois une pression sociale redoutable. Entre les récits d'exploits sur les réseaux, les projets toujours plus ambitieux et cette tendance à mesurer sa valeur à l'aune de sa cotation maximale, il peut être facile de se sentir largué. Cette pression sociale nous pousse à prendre des décisions non pas en fonction de nos envies réelles, mais de ce que nous pensons que les autres attendent de nous. En escalade, cela se traduit par cette petite voix qui murmure : « Si je ne grimpe pas pendant mes vacances, je vais me retrouver sur des vertes tout l'automne, mes copain·ines vont me corneriser, j'irais faire de l'auto-enrouleur comme une victime, je vais peut-être même devoir regarder les bêtas en QR code et finir par boire ma pinte d'IPA seul·e en écoutant les conseils d'un startupper qui vient de sortir une jaune » L'antidote ? Se poser cette question fondamentale avant chaque décision : « Suis-je guidé par l'envie ou par la peur ? » La recherche en psychologie positive montre que les décisions prises en cohérence avec nos valeurs profondes génèrent plus de satisfaction à long terme. Concrètement, cela signifie accepter que vos vacances en famille ont autant de valeur qu'un stage technique dans les Dolomites, que la récupération fait partie intégrante de la progression - les physiologistes parlent de « surcompensation » - et que votre légitimité de grimpeur ne se mesure pas à votre présence sur tous les spots à la mode. Alors relancez donc les dés, parce que vous allez la gagner cette partie de petits chevaux contre votre cousin sacrebleu ! La désescalade des champions Dernière étape de notre thérapie anti-FOMO : le changement de perspective. Les sciences cognitives nous enseignent que notre perception de la réalité est largement construite par le prisme à travers lequel nous l'observons. En psychologie positive, on appelle cela le « reframing » ou recadrage cognitif (pas notre faute si les boss de la psychologie cognitive sont américains hein, ndlr). Donc : au lieu de voir vos vacances comme une privation, considérez-les comme une opportunité. Les recherches en psychologie du sport montrent que les pauses dans la pratique permettent une récupération physique et mentale optimale. Le phénomène de « désentraînement » ne devient significatif qu'après plusieurs semaines d'arrêt complet. On va dire six, pour être hyper rassurant. Ces pauses peuvent nourrir votre pratique de manière inattendue : observation géologique de ces falaises contemplées depuis votre transat, micro-aventures locales avec ce bloc erratique ou cette via ferrata oubliée, projection mentale pour définir vos objectifs de rentrée et visualiser vos projets. Les neurosciences nous apprennent que la motivation intrinsèque est plus durable que celle liée aux récompenses externes. Vos vacances sans grimpe peuvent paradoxalement raviver cette flamme intérieure, cette envie pure qui vous a fait tomber raide dingue de la verticale. Après tout, combien de champion·nes ont arrêté la compèt pour revenir plus fort·es ? Vous n'êtes plus qu'un corps affalé de plus sur une plage, vous vous appelez Adam, Janja, Alex ou Oriane. Au final, le FOMO du ou de la grimpeur·se révèle une vérité inconfortable : notre époque transforme même la passion en performance anxiety (celui-là on était pas obligé, lol, ndlr). Gageons qu'il est difficile de passer ses journées à l'horizontale quand on est accroc à la verticalité. Et pourtant, la science nous apprend que le vrai défi n'est donc pas de grimper coûte que coûte, mais de cultiver cette intelligence émotionnelle qui fait les grands athlètes : savoir quand pousser, quand récupérer, et surtout, comment préserver cette flamme qui nous réchauffe face au vide. Alors, feu ! Courez donc nous préparer cet apéro légendaire devant le coucher de soleil.
- Grimper pour mieux régner : l’escalade, nouveau marqueur social
Signe extérieur de distinction ou sport démocratique ? En jouant des pieds et des mains pour atteindre le sommet, les grimpeurs révèlent aussi, sans forcément le vouloir, à quelle hauteur sociale ils se trouvent. Derrière les prises colorées des salles urbaines, sur les falaises mythiques ou sur les crashpads branchés de Fontainebleau, l’escalade raconte la société : ses goûts, ses élites et ses privilèges, façon Bourdieu. Petite exploration sociologique dans les fissures du rocher social. © Erwan Mouton - Vertige Media Soyons honnêtes deux minutes : tout grimpeur digne de ce nom prétend volontiers que l’escalade est un sport ouvert à tous. On en oublierait presque que derrière les valeurs affichées – la communion avec la nature, l’effort personnel, la solidarité entre cordées – se cache aussi, subtilement mais sûrement, une histoire de classes. Oui, on parle bien de classes sociales. Derrière chaque baudrier, chaque chausson troué, ou chaque abonnement en salle branchée, se joue un petit théâtre sociologique qui ferait sourire Pierre Bourdieu s’il avait mis les pieds sur une paroi. Qu’on le veuille ou non, la grimpe est devenue un sport où on lit les nuances de notre position dans l’échelle sociale : une cotation implicite de notre capital culturel, symbolique et même économique. Bref, un formidable révélateur de goûts, de privilèges et d’identité – le tout saupoudré d’un peu de magnésie. L’escalade : une affaire de goût (et de classe) Pierre Bourdieu aurait sûrement adoré l’escalade. Sport exigeant physiquement mais surtout culturellement, la grimpe semble taillée sur mesure pour illustrer sa célèbre théorie de la distinction sociale. Dans La Distinction (1979), Bourdieu soutient que nos loisirs ne sont jamais anodins : ils révèlent notre place dans l’échelle sociale. On ne choisit pas son sport par hasard. Chaque choix est porteur d’un capital culturel, économique ou symbolique. En somme, dis-moi où tu grimpes, je te dirai qui tu es. Car grimper, ce n’est pas simplement s’accrocher à un rocher ou à un mur coloré. C’est choisir une forme spécifique de confrontation au risque, à la nature, au dépassement de soi, et même à l’image que l’on veut donner aux autres. La pratique verticale requiert un investissement intellectuel et corporel particulier : lire une voie comme on lirait un texte exigeant, interpréter les prises comme on déchiffrerait une œuvre complexe, miser sur une stratégie, sur une réflexion autant que sur la force brute. Autant de qualités que l’on retrouve précisément chez ces catégories sociales aisées culturellement, mais sans ostentation vulgaire, que Bourdieu appelait avec malice les « fractions dominées des classes dominantes ». L’escalade n’est peut-être pas devenue un sport de millionnaires, mais elle reste indéniablement le terrain de jeu d’une élite culturelle qui s’ignore (ou fait semblant). Historiquement, l’alpinisme – et par extension l’escalade – a longtemps été leur territoire de prédilection. Traduisons clairement ce jargon bourdieusien : des profs, des intellos, des professions intermédiaires aisées en capital culturel mais modestes côté finances, qui trouvaient là le terrain idéal pour afficher discrètement leurs qualités distinctives. L’escalade, loin des sports collectifs populaires ou des activités ostentatoires réservées aux très riches, incarnait parfaitement cette combinaison subtile d’austérité, d’effort personnel et d’élégance ascétique chère à ces élites cultivées. Une manière presque littéraire d’habiter le corps et la nature, en somme, en transformant chaque paroi en miroir discret de leur identité sociale. Le grimpeur, un intello qui s’ignore ? La sociologie confirme : grimper est resté une pratique de privilégiés culturellement armés. Déjà, à la fin des années 80, une enquête montrait clairement que les grimpeurs étaient jeunes, majoritairement masculins (75 % d’hommes), mais surtout issus d’un milieu très diplômé : cadres, enseignants, ingénieurs, ou étudiants en passe de le devenir. Près de la moitié détenait un diplôme supérieur. Bref, dans les salles d’escalade des années Mitterrand, on avait plus de chances de croiser un khâgneux en pause active qu’un ouvrier à la chaîne. Chacun entretient le même type de rapport subtil à l’identité sociale : affirmer qui l’on est par le biais d’un style de pratique. Trente ans plus tard, malgré l’explosion des salles et une démocratisation apparente, le portrait-robot reste étonnamment stable. Olivier Aubel, sociologue spécialiste de la verticalité contemporaine, le confirme : « Le public de l’escalade en 2020 reste sensiblement celui décrit par Bourdieu en 1979 ». Derrière la modernité apparente des salles flambant neuves, les tendances hipster et la hype urbaine, la base sociale demeure remarquablement homogène : des diplômes à la pelle, des grimpeurs surqualifiés qui fréquentent les murs comme d’autres fréquentent les musées d’art contemporain – avec passion, rigueur et une pointe d’autosatisfaction. L’escalade n’est peut-être pas devenue un sport de millionnaires, mais elle reste indéniablement le terrain de jeu d’une élite culturelle qui s’ignore (ou fait semblant). Un sport d’éduqués, à la fois accessible sur le papier et subtilement fermé dans les faits, où chaque prise saisie révèle autant d’habileté sociale que physique. Génération bloc : entre jeunes cadres dynamiques et puristes nostalgiques Mais attention aux clichés faciles : la grimpe s’est aussi diversifiée en sous-groupes bien distincts, chacun avec son propre code de distinction. Exemple typique : le bloc en salle. Nouveau graal des jeunes cadres dynamiques pressés qui tartinent autant LinkedIn que leur main de magnésie. Leur style ? Efficacité, équipement dernier cri, pratique express entre deux réunions Zoom, et un sens affirmé de l’optimisation. Le mur artificiel, devenu salle de sport chic des quartiers gentrifiés, incarne une forme de « McDonaldisation » de la grimpe : rapide, efficace, calibrée et sans surprise, consommable aussi vite qu’un burger gourmet. À ce jeu-là, les statistiques ne mentent pas : près de 30 % de ces bloqueurs urbains gagnent plus de 5000 euros par mois. Gentrification, dites-vous ? Pas faux, mais prudence : cette catégorie ultra-visible, qui se fait remarquer autant par ses crashpads hors de prix que par ses comptes Instagram soigneusement mis en scène, ne représente pourtant qu’une petite minorité (environ 14 % des grimpeurs). Chaque grimpeur exprime sans même y penser une vision du monde, une philosophie implicite et une identité sociale bien définie. À l’autre extrême, persiste obstinément le mythe romantique du grimpeur roots, tendance dirtbag, vivant à l’arrière d’un van aménagé avec quelques euros en poche. Celui-là, généralement allergique aux salles aseptisées des grandes villes, préfère nettement bivouaquer au pied des grandes voies, fuir le latte soja et les prises colorées pour retrouver la poussière des vrais rochers et l’odeur âpre de la magnésie en pleine nature. Une figure anti-consumériste par nécessité autant que par conviction, pour qui la grimpe se conjugue avec minimalisme assumé et authenticité revendiquée. © Erwan Mouton - Vertige Media Entre ces deux pôles, chacun entretient pourtant le même type de rapport subtil à l’identité sociale : affirmer qui l’on est par le biais d’un style de pratique. Que ce soit par l’affichage discret d’un revenu élevé ou par la mise en scène d’une simplicité presque monacale, grimper devient ainsi une manière d’écrire sa biographie sociale sans en avoir l’air. Falaise vs salle, voie vs bloc : la guerre des goûts aura-t-elle lieu ? Grimper dehors ou grimper dedans, pratiquer la voie ou le bloc, viser la cotation extrême ou préférer l’expérience contemplative : autant de façons subtiles de se situer dans la hiérarchie symbolique du milieu. Dire, d’un ton faussement détaché, « la salle c’est du plastique, moi je grimpe uniquement dehors », revient à afficher subtilement un certain capital culturel : celui de l’authenticité, de la proximité avec la nature, du respect des traditions et d’un savoir-faire patiemment acquis. Autant de codes identitaires particulièrement prisés par les puristes, pour qui la grimpe indoor est au sport ce que le fast-food est à la gastronomie : rapide, efficace, mais désespérément pauvre en âme et en saveur. Les cotations jouent exactement le même rôle que les publications dans les revues prestigieuses pour les chercheurs ou les prix littéraires pour les écrivains : une monnaie symbolique précieuse qui permet d’afficher subtilement son rang. À l’inverse, les adeptes des salles urbaines revendiquent volontiers une vision plus démocratique et pragmatique de la pratique verticale : accessible facilement, sécurisée, conviviale, et débarrassée de l’élitisme « montagne » jugé intimidant ou obsolète. Mais derrière cette façade pop, où se mêlent ambiance musicale branchée, luminaires design et latte matcha, se cache souvent une réalité économique moins reluisante. L’abonnement annuel salé agit comme un filtre social discret mais efficace : la salle reste certes ouverte à tous, mais surtout à ceux qui peuvent se permettre d’y entrer régulièrement. Ainsi, sous couvert d’un débat anodin sur le choix du terrain de jeu – la falaise authentique versus la salle aseptisée, le bloc compact contre la grande voie aventureuse – c’est en fait une véritable guerre des goûts qui se joue. Et dans ce jeu subtil, chaque grimpeur exprime sans même y penser une vision du monde, une philosophie implicite et une identité sociale bien définie, que Bourdieu aurait observée avec un sourire gourmand. Grimpeur, ta cotation dira ton rang Dans ce jeu de distinction, même les cotations ne sont pas innocentes. Grimper du 8b+ en falaise ou passer un bloc noir ne constitue pas seulement un exploit sportif. C’est aussi et surtout un formidable capital symbolique à faire valoir dans la petite communauté des initiés. Ici, les cotations jouent exactement le même rôle que les publications dans les revues prestigieuses pour les chercheurs ou les prix littéraires pour les écrivains : une monnaie symbolique précieuse qui permet d’afficher subtilement son rang. Bourdieu aurait certainement adoré souligner, avec un plaisir un brin cynique, qu’enchaîner un 9a sur une falaise mythique ou réussir un bloc extrême à Fontainebleau ne génère aucun prestige en dehors du cercle restreint de la grimpe – exactement comme savoir lire parfaitement la poésie latine du Moyen-Âge ou maîtriser le clavecin baroque n’impressionne guère que quelques initiés triés sur le volet. Sous prétexte d’ouverture à tous, les espaces urbains branchés reproduisent, en sourdine, des mécanismes subtils d’exclusion sociale © Erwan Mouton - Vertige Media Ce que la cotation révèle, c’est finalement une hiérarchie subtile, intériorisée, mais implacable : elle signale non seulement la maîtrise technique, mais aussi un certain investissement culturel et intellectuel dans la pratique. Derrière chaque réalisation extrême se cache souvent une histoire faite de temps libre, de voyages lointains, de matériel coûteux ou de connaissances pointues sur le rocher et l’entraînement. En clair, la cotation est autant une prouesse sportive qu’une subtile expression d’un privilège social implicite. Une performance qu’on affiche humblement, mais jamais sans un léger sourire satisfait – après tout, pourquoi grimper haut si personne ne peut en être témoin ? L’escalade, miroir social : sport pour tous, ou pour les mêmes qu’avant ? Finalement, doit-on en conclure que l’escalade reste désespérément élitiste ? Pas si simple. Certes, difficile de nier que s’improviser grimpeur requiert aujourd’hui encore un capital minimum – culturel ou économique, au choix. Même l’explosion des salles flambant neuves, la popularité grandissante auprès des jeunes urbains branchés et la multiplication des prises flashy dans les centres-villes n’ont pas radicalement changé la donne sociale. On grimpe plus facilement certes, mais rarement de façon totalement égalitaire. Sous prétexte d’ouverture à toutes et tous, les espaces urbains branchés reproduisent, en sourdine, des mécanismes subtils d’exclusion sociale : on ouvre grand les portes, mais à condition d’avoir les clés – financières, culturelles ou symboliques – pour franchir durablement le seuil. Chaque geste technique, chaque choix de falaise ou de salle, chaque vêtement - choisi avec soin pour ne pas avoir l’air choisi - fonctionne comme un message subtil. Mais attention à ne pas tomber dans le piège facile du fantasme médiatique de la « grimpe totalement gentrifiée ». Cette image vendeuse de l’escalade comme nouveau hobby de jeunes urbains aisés et sur-diplômés masque une réalité plus contrastée. Si une minorité très visible attire effectivement l’attention médiatique avec son équipement dernier cri et ses voyages Instagramables, le cœur historique de la pratique reste plutôt stable : classes moyennes diplômées, intellectuels des centres urbains ou amoureux de la nature cultivant une forme d’ascétisme sportif, un peu vintage certes, mais toujours efficace en termes de distinction. Il y a donc bien démocratisation, mais elle est timide, relative, et souvent cantonnée aux marges. L'escalade, entre prise de tête et prise de conscience Pierre Bourdieu aurait sans doute adoré voir comment les grimpeurs, tout en jouant innocemment des prises multicolores ou des fissures de granite, révèlent sans cesse leurs positions sociales. Chaque geste technique, chaque choix de falaise ou de salle, chaque vêtement - choisi avec soin pour ne pas avoir l’air choisi - fonctionne comme un message subtil, une déclaration silencieuse adressée à ses pairs : « Voici qui je suis, voici ma tribu, voici ma position dans le monde ». Alors, grimpons, certes, mais grimpons de façon lucide : même à plusieurs mètres au-dessus du sol, la société continue de s’accrocher solidement à nos chaussons. L’escalade est définitivement un sport distinctif – mais au fond, n’est-ce pas le propre de toute activité humaine ? À travers les jeux subtils de la verticalité, on mesure autant sa performance physique que sa propre place sur l’échelle sociale. Et peut-être que, finalement, c’est précisément ce double jeu – physique et symbolique – qui rend la grimpe si passionnante, si complexe, et si délicieusement ironique.
- Quand le business de la grimpe rencontre la lutte des classes
En escalade, on apprend vite qu’un bon assureur, c’est quelqu’un qui écoute. Chez Touchstone Climbing , les employés ont découvert que leur direction, elle, était plutôt du genre sourdine maximale. Et quand les prises ne tiennent plus, il faut bien se rattacher à quelque chose. Eux ont choisi le syndicat. © Workers United C’est ainsi qu’en 2024, les salariés de cinq salles de la chaîne californienne ont organisé la première grande vague de syndicalisation des salles d’escalade aux États-Unis . Une union mur à mur, façon granit bien compact, sous la bannière de Workers United . Un exploit dans un pays où la syndicalisation est souvent perçue comme un sport extrême. Mais voilà, si grimper jusqu’ici a été une belle perf, la descente s’annonce plus rude : depuis six mois, la direction fait de la résistance passive et traîne des pieds dans les négociations. Point de rupture : une menace et un grand vide L’histoire commence en octobre 2023 avec une menace visant directement les salles de Touchstone Climbing à Los Angeles. Un truc suffisamment sérieux pour déclencher une enquête du FBI. Logiquement, les employés s’attendent à ce que la direction prenne les choses en main, assure leur sécurité, pose des procédures claires. Ce n’est pas vraiment ce qui se passe. À la place, c’est le grand flou. Infos contradictoires, communication au compte-goutte, gestion erratique… Et une impression croissante que personne n’est aux commandes. En l’absence de directives claires, les salariés s’organisent entre eux pour échanger des infos et évaluer la situation. Ce cafouillage agit comme un électrochoc : si la boîte est incapable de gérer une crise, qu’en est-il du reste ? Salaires en vrac, conditions de travail aléatoires, sécurité absente des abonnés... La question du syndicat, jusqu’ici une blague de salle de pause, devient un projet sérieux. En janvier 2024, Touchstone Workers United est né. Pourquoi syndiquer une salle d’escalade ? Syndiquer une entreprise aux États-Unis n’a rien d’anodin. Contrairement à la France où des syndicats existent déjà dans la plupart des grandes entreprises, le paysage est totalement différent outre-Atlantique. Le taux de syndicalisation en entreprise privée y est inférieur à 7%. Et dans l’univers des salles d’escalade, il est encore plus bas. Pourquoi ? Parce que ces jobs sont perçus comme des "passions" plutôt que des emplois. Un ouvreur de voies ? C’est avant tout un grimpeur. Un coach d’escalade ? Quelqu’un qui vit pour son sport. Sauf que cette image romantique masque une réalité bien plus précaire. Les jobs dans les salles d’escalade aux US sont souvent mal payés et considérés comme des postes temporaires. On attend des employés qu’ils soient disponibles, impliqués, qu’ils participent à la communauté… mais sans que cela se traduise par des conditions de travail correctes. C’est un schéma classique dans les métiers de la culture, du sport et des loisirs. Les grimpeurs de Touchstone Climbing ont donc dû batailler pour faire entendre qu’ils n’étaient pas juste là pour "l’amour du sport", mais qu’ils effectuaient un travail essentiel : assurer la sécurité des clients, ouvrir des voies, gérer la salle. Un job, pas un hobby. Syndicat 1 – Direction 0 (mais le match continue) Face au raz-de-marée, Touchstone Climbing aurait pu choisir la voie de l’intelligence : reconnaître le syndicat, jouer la carte du dialogue social, faire semblant d’être progressiste. Mais non. À la place, la direction active le kit antisyndical de base : Réunions où l’on explique doctement que « les syndicats, c’est pas top », Menaces larvées sur les avantages sociaux, Avalanche de courriers à domicile façon sortez de là tant qu’il est encore temps , Changement de ton final en mode ok, vous avez gagné, mais on vous fera payer ça en négociation . Pas de quoi impressionner les travailleurs, qui tiennent bon et remportent leur élection syndicale. Reste maintenant à transformer l’essai avec un premier contrat. Six mois de négociations… et pas une prise en vue Depuis septembre 2024, les salariés se heurtent à un mur. La direction a engagé un cabinet spécialisé dans la démolition des mouvements sociaux, qui applique la stratégie du vide : ralentir, noyer sous des justifications juridiques absconses, ne jamais faire de contre-proposition. Le problème, c’est que les demandes sont pourtant limpides : Sécurité : mise en conformité avec la loi, formation des équipes, plan d’évacuation en cas d’incident. Salaires : que l’ouvreur qui s'échine sur une échelle toute la journée touche un peu plus que le SMIC californien. Respect : communication interne claire, mécanismes de promotion, procédures contre le harcèlement. Et la réponse ? Silence radio. Pire, quand la direction décide unilatéralement de modifier les couvertures santé, elle propose aux employés de renoncer à une augmentation pour la conserver. C’est soit la corde, soit les chaussons, mais pas les deux. La grimpe, c’est aussi collectif Mais Touchstone Workers United ne lutte pas en solo. Le syndicat bénéficie d’un soutien massif de la communauté. Grimpeurs pros, clients fidèles, autres syndicats… Tout le monde suit l’affaire de près. Et la direction a du mal à ignorer les pancartes pro-syndicat affichées sur les sacs à pof. Le 7 mars 2025, une grande mobilisation a lieu devant la salle de Culver City, rassemblant des employés, des grimpeurs et d’autres syndicats. Un coup de pression en règle, et un rappel que le syndicat ne compte pas lâcher la prise. Et maintenant ? Si la direction espérait que le syndicat se fatiguerait, c’est mal connaître l’endurance des grimpeurs. Touchstone Workers United continue de pousser pour obtenir un vrai contrat. Si la situation reste bloquée, la question d’un mouvement de grève se posera très sérieusement. Pour le moment, la direction reste cramponnée à ses certitudes. Mais plus le soutien s’intensifie, plus le poids de l’opinion publique risque de faire plier la boîte. Dans un secteur où la syndicalisation est encore rare, cette lutte dépasse largement le cas de Touchstone Climbing . Elle pose une question clé : peut-on continuer à vendre l’escalade comme une “grande famille” si ceux qui la font tourner sont traités comme des variables d’ajustement ? Affaire à suivre. Pour aller plus loin, écoutez ce podcast (en anglais) où Ryan Barkauskas, employé à Touchstone Climbing Pasadena, et Jess Kim, ex-employée devenue organisatrice syndicale à plein temps, reviennent en détail sur leur lutte et les négociations en cours.
- Faut-il décoloniser l’escalade ?
On se dit souvent que l’escalade, c’est juste une histoire entre soi et le caillou. Pourtant, derrière le sourire Instagram-friendly du grimpeur cosmopolite se cache un héritage pas très reluisant : celui d’un alpinisme né sur fond de conquêtes coloniales et d’ego trips impériaux. Alors, il serait peut-être temps de se demander si les voies qu’on ouvre aujourd’hui ne portent pas encore les traces des conquêtes d’hier. Et si on osait enfin décoloniser l’escalade ? La première ascension du Cervin en 1865 (cc) Gustave Doré (Wikicommons) Soyons clairs, les premiers à gravir les Alpes ne montaient pas seulement pour l’amour du panorama. Au XIXᵉ siècle, ces messieurs de la bonne société britannique et française aimaient autant planter des drapeaux sur les sommets que leurs collègues militaires sur d’autres continents. La montagne était alors un territoire « vierge », un prolongement vertical de ces terres inconnues que l’Europe conquérante adorait coloniser. L’alpinisme moderne aurait-il gardé ce goût douteux pour les conquêtes symboliques ? Alors que d’autres sphères culturelles ont déjà commencé leur introspection postcoloniale, il serait temps que la communauté de l'alpinisme cesse de fermer les yeux sur son histoire pour enfin repenser sa relation à la montagne. Planter des drapeaux, une manie très européenne Grimper une montagne, ce n’est jamais seulement une histoire de panoramas à couper le souffle ou de « dépassement de soi ». Lorsque les gentlemen britanniques et leurs homologues continentaux prennent d’assaut les sommets européens au milieu du XIXᵉ siècle, ils y projettent tout l’imaginaire impérial de leur époque. La montagne est alors vue comme un prolongement naturel de la colonisation terrestre : des territoires « vierges », mystérieux et dangereux, que seuls les hommes blancs civilisés seraient capables de dompter. Ces alpinistes bourgeois célèbrent avant tout la conquête, le triomphe héroïque face à une nature qu’ils qualifient volontiers d’hostile. La montagne devient donc un « terrain de jeu » symbolique où l’on s’entraîne à planter son drapeau pour marquer son territoire, comme d’autres le faisaient déjà sur les cartes du globe. Entre 1854 et 1882, cette logique d’appropriation pousse même les grimpeurs britanniques à revendiquer la quasi-totalité des premières ascensions alpines : 31 sur 39, rien que ça. L’historien Simon Schama appelle ça un « colonialisme vertical », et franchement, l’expression est parfaite pour décrire cette obsession européenne d’aller toujours plus haut, toujours plus loin, comme pour mieux affirmer sa supériorité sur les autres peuples et territoires du monde. Doit-on vraiment parler d’itinéraires « vierges » alors que les montagnes grouillent de vie, d’histoires et de cultures locales depuis bien plus longtemps que nos premières sorties ? Cette folie verticale ne tarde pas à dépasser les Alpes pour s’attaquer aux plus hauts sommets du globe : Himalaya, Andes, Afrique de l’Est… Tout est bon pour étendre symboliquement les frontières de la domination européenne. En Himalaya, par exemple, les expéditions britanniques sous le Raj se lancent dès les années 1900 vers le Kangchenjunga, le K2 et l’Everest – rebaptisé au passage du nom d’un géomètre britannique, histoire d’effacer gentiment les noms locaux déjà existants : Chomolungma au Tibet ou Sagarmatha au Népal. Jules Jacot-Guillarmod, Charles-Adolphe Reymond et Alcesti C. Rigo De Righi (de gauche à droite) au camp de base de l'expédition du Kanchenjunga en 1905 (cc) Jules Jacot Guillarmod (Wikicommons) Car derrière l’idée séduisante de « première ascension » se cache souvent une ignorance volontaire. Ce n’était une première que pour les Européens : les peuples autochtones fréquentaient souvent ces sommets depuis des siècles, parfois même de manière régulière, comme le prouvent les momies incas retrouvées à plus de 6000 mètres sur le volcan Llullaillaco. Loin d’être une (con)quête de l’inutile, comme aimait à le dire un certain Lionel Terray, grimper relevait souvent, pour ces communautés, de pratiques spirituelles et vitales profondément ancrées dans leur culture. Comme si la montagne attendait patiemment d'être découverte par des humains civilisés venus lui donner un sens Et pourtant, dans les récits européens, les populations locales se retrouvaient reléguées au rang de figurants sympathiques mais secondaires. Le modèle du héros solitaire triomphant d’une nature sauvage dominait largement, façonnant pour longtemps l’imaginaire collectif autour de l’alpinisme. L’image du drapeau national flottant fièrement au sommet de l’Annapurna ou de l’Everest devint alors un symbole évident d’une domination que l’on qualifie aujourd’hui sans détour de coloniale. De quoi nous rappeler que grimper une montagne, c’est toujours plus qu’un acte sportif individuel. C’est une histoire de symboles, d’imaginaires et de rapports de pouvoir, hérités d’un temps pas si lointain où planter son drapeau n’avait vraiment rien d’innocent. Quand l’ancien monde squatte encore les voies modernes Bien sûr, on ne grimpe plus vraiment en uniforme. Pourtant, si les empires ont officiellement plié bagages, leurs fantômes continuent de hanter la grimpe moderne – parfois discrètement, souvent malgré nous. Le vocabulaire, par exemple : on continue à « conquérir » un sommet, à « ouvrir » une voie « vierge » ou à s’attribuer une « première ascension », comme si la montagne attendait patiemment d'être découverte par des humains civilisés venus lui donner un sens. Bref, le lexique guerrier et possessif hérité du XIXᵉ siècle persiste, même quand on porte fièrement nos t-shirts Patagonia estampillés « respect de la nature ». Cette petite musique coloniale fait doucement grincer quelques dents aujourd'hui. De plus en plus de grimpeurs et grimpeuses s’interrogent : doit-on vraiment parler d’itinéraires « vierges » alors que les montagnes grouillent de vie, d’histoires et de cultures locales depuis bien plus longtemps que nos premières sorties ? Quand on célèbre une « première », n'est-ce pas surtout la première réalisée par un homme blanc bien informé de son propre exploit ? Alors oui, changer ces mots-là pourrait avoir du sens. Peut-être en adoptant une sémantique moins agressive – dire « réaliser » une ascension plutôt que la « conquérir », parler de « première ascension officielle » plutôt que prétendre avoir découvert ce qui était déjà là. Un détail ? Pas tant que ça. Même avec les meilleures intentions « écolo-friendly », la logique reste celle de l’appropriation symbolique : la nature, tout comme les cultures locales, devient rapidement un décor folklorique servant les fantasmes exotiques du grimpeur voyageur. D’autant que l'imaginaire visuel ne fait rien pour arranger l'affaire. Feuilletez n'importe quel magazine ou faites défiler votre fil Insta : l'escalade reste une affaire d’hommes (souvent blancs) aux regards conquérants, triomphant seuls face aux éléments. Ce héros-là, héritier direct des explorateurs d’antan, occupe tout l’espace médiatique et culturel. Comme le résume une grimpeuse autochtone américaine, notre tradition occidentale adore « les récits de lutte héroïque, de souffrance glorieuse et de conquête in extremis », alors qu'ailleurs, la montagne n’est pas vue comme une ennemie à vaincre, mais plutôt comme une partenaire, voire un ancêtre avec qui composer. Là où ce colonialisme ordinaire devient franchement gênant, c’est dans la toponymie grimpeuse. On pourrait s’en amuser, si ce n’était pas aussi glauque : aux États-Unis, il y avait jusqu’à récemment un secteur nommé sans ironie « Slavery Wall » (Le mur de l’esclavage), et d'autres voies ont arboré des sobriquets aussi subtils que « Third Reich » ou « A Woman’s Place » (« La place d'une femme »). Le pire ? Ces noms figuraient noir sur blanc dans des topos publiés aussi récemment que 2020. Comme le dénonce la grimpeuse amérindienne Sena Crow, ce genre de dénomination renforce symboliquement l’exclusion, marginalisant celles et ceux qui ne sont ni blancs, ni hommes, ni tout à fait dans la norme du petit club alpin traditionnel. Ça se passe de commentaire © Collectif du 8 mars Ce malaise ne se limite pas aux États-Unis : en Europe aussi, les noms de voies exotiques traînent parfois leur lot d'allusions embarrassantes ou condescendantes, comme si le folklore colonial avait encore quelques belles années devant lui. Et puis il y a le tourisme de grimpe, où ce vieux rapport de domination Nord-Sud n’a pas totalement disparu. Le grimpeur occidental, saturé de ses spots locaux ou cherchant l’aventure loin de chez lui, part souvent équiper des falaises au Maroc, à Madagascar ou en Jordanie, reproduisant sans s’en rendre compte le geste colonial d’autrefois : débarquer, planter ses spits, aménager des sentiers, bref, modeler le paysage à sa convenance. Même avec les meilleures intentions « écolo-friendly », la logique reste celle de l’appropriation symbolique : la nature, tout comme les cultures locales, devient rapidement un décor folklorique servant les fantasmes exotiques du grimpeur voyageur. Côté médias spécialisés et marques outdoor, ce marketing vertical exotisant prospère à merveille : d’un côté Kalymnos vendue comme un « paradis de grimpe », de l’autre le Maroc ou la Jordanie mis en avant comme des destinations parfaites pour se dépayser loin de la civilisation, dans un imaginaire très « aventurier colonial 2.0 ». Évidemment, on met en avant la gentillesse des habitants, leur accueil chaleureux, mais on oublie souvent de leur donner une voix sur l’aménagement ou la gestion durable de leurs propres territoires. Une décolonisation réussie passe par une évolution sociologique profonde. Tant que l’image du grimpeur-type restera celle d’un homme occidental blanc, la culture grimpe peinera à sortir de son héritage colonial. L’exemple extrême, c’est l’Everest. Depuis quelques années, le sommet attire des centaines d'aspirants venus majoritairement des pays riches, prêts à payer cher pour planter leur drapeau personnel sur le toit du monde. Pendant ce temps, le travail le plus risqué est toujours assuré par les sherpas népalais, véritables ouvriers invisibles des sommets. En 2014, une avalanche tue treize d’entre eux dans la cascade de glace du Khumbu. Le respect pour les disparus pousse alors leurs collègues à stopper la saison, mais pas mal de clients occidentaux furieux ont réagi en mode colonial hardcore : incapables d'empathie, exigeant même que les sherpas reprennent le travail. Un épisode embarrassant, mais révélateur d’un sentiment de droit typiquement impérialiste. Même au quotidien, l’escalade reste un milieu marqué par les privilèges sociaux et culturels hérités des anciens empires. Aujourd’hui encore, grimper loin et grimper souvent reste le privilège de ceux qui en ont les moyens – souvent issus des anciennes puissances coloniales ou des classes aisées des pays émergents. Pour les autres, les « locaux », l’escalade demeure inaccessible ou simplement hors de leur horizon culturel. Encore un signe que le vieux monde n'a pas complètement quitté nos parois. Et si on profitait de ce constat pour dépoussiérer nos vieilles habitudes et grimper un peu plus en conscience ? Pas besoin d’être parfait, juste un peu moins colonial. Décoloniser l’escalade : grimper moins haut, penser plus loin Soyons clairs : décoloniser l’escalade, ce n’est pas juste rajouter trois stickers éthiques sur son casque ou se donner bonne conscience avec un repost Instagram engagé. Ça veut dire regarder droit dans les yeux ce qui coince dans nos pratiques, nos récits, nos habitudes – et prendre le pari de les changer en profondeur. Comment fait-on ça concrètement ? Plusieurs pistes à explorer, chacune aussi nécessaire qu’ambitieuse. 1. Arrêter d’envahir les montagnes avec nos mots Les mots ne sont jamais neutres, surtout quand ils sont hérités d’un passé un peu gênant. Pourquoi parler de « conquérir » une voie, de « dominer » un sommet, de réaliser une « première » comme si l'on posait fièrement son drapeau sur une terre vierge ? Non seulement c’est démodé, mais surtout, c’est faux. Les montagnes ne nous attendent pas, elles existaient bien avant notre arrivée en Gore-Tex flambant neuve. Alors, changeons le lexique : au lieu de « conquête », pourquoi ne pas simplement « réussir » ou « parcourir » une voie ? Remplaçons « sommet vierge » par « sommet non parcouru » ou « voie non répétée ». Certes, l’exercice est subtil, presque chirurgical, mais il s'agit là d’opérer un virage symbolique essentiel : rendre l’escalade moins martiale, moins coloniale, et finalement, moins arrogante. Quant aux médias, ils pourraient lâcher un peu l’obsession du record personnel pour mieux raconter l’expérience humaine, la coopération en cordée internationale, ou la richesse culturelle des lieux traversés. Entre nous, un reportage sur la beauté des échanges au pied des voies vaut bien mieux qu’un énième récit narcissique d'exploit individuel, non ? 2. Débaptiser les voies, rebaptiser les montagnes Décoloniser l’escalade, c’est aussi revoir nos noms de voies – et il était franchement temps. Aux États-Unis, par exemple, sous l’impulsion de grimpeuses noires et autochtones, Mountain Project et certains éditeurs de topos ont récemment été forcés de changer des noms franchement douteux (« Slavery Wall », vraiment ?). La France ne ferait pas mal non plus de se doter d'une charte éthique pour les ouvreurs, histoire d’éviter les intitulés aux sous-entendus embarrassants. Et pourquoi ne pas aller plus loin encore, en réintroduisant systématiquement les noms locaux ? Prenons exemple sur l’Australie, où Ayers Rock est redevenu Uluru, et non sur le gouvernement Trump qui a officiellement rebaptisé le mont Denali, point culminant de l’Amérique du Nord, en mont McKinley. Bref, reconnaître enfin que la montagne n’a jamais eu besoin de notre baptême pour exister pleinement. 3. Changer de narrateurs, enrichir l’histoire Pendant longtemps, l’histoire officielle de l’alpinisme s’est écrite à coups d’exploits occidentaux, reléguant les guides locaux, porteurs et grimpeurs autochtones au rôle de figurants sympathiques mais invisibles. Bonne nouvelle : ça commence enfin à changer. Des historiennes comme Bernadette McDonald sortent de l’ombre les vrais héros de l’Himalaya – sherpas, guides tibétains et pakistanais, longtemps éclipsés par les vedettes européennes. © The Mountaineers Books Et si on osait aller plus loin, en intégrant vraiment les récits autochtones dans nos films, festivals et articles ? Donnons la parole aux grimpeurs marocains à Taghia, aux Andins pour qui les montagnes ont un sens sacré, aux pêcheurs-cascadeurs de Chine ou aux chasseurs de miel du Népal. Parce que l’escalade n’est pas qu’une histoire de cotations et d’ego-trips sportifs ; elle peut devenir un dialogue riche, partagé, co-construit. Une montagne racontée par celles et ceux qui l’habitent, ça change quand même pas mal la perspective, non ? 4. Moins d’explorateurs, plus de partenaires Le tourisme de grimpe reste, qu’on le veuille ou non, chargé d’une forme de néocolonialisme discret mais tenace. Débarquer dans une vallée isolée du Sud global, équiper sans demander leur avis aux locaux, s’offrir un petit frisson exotique puis repartir, ce n’est pas franchement du tourisme durable. Alors, plutôt que de venir en conquérant, pourquoi ne pas venir en invité ? Mieux : en partenaire ? Cette décolonisation n’a rien d’une croisade culpabilisante. C’est plutôt une invitation joyeuse à repenser nos imaginaires pour les rendre un peu moins monochromes, un peu moins égocentrés, et surtout beaucoup plus intéressants. Concrètement, au lieu de planter nos spits au Mali, en Patagonie ou au Maroc, soutenons plutôt les initiatives locales. Formons des ouvreurs du coin, développons des partenariats économiques équitables (par exemple en reversant une partie des bénéfices des séjours organisés aux communautés locales), et laissons aux habitants la possibilité de gérer leurs falaises comme ils l’entendent. Respectons les montagnes qui restent volontairement non visitées, comme certains sommets sacrés du Bhoutan ou Uluru en Australie – car oui, toutes les premières ne sont pas forcément légitimes. 5. Diversifier les visages, élargir l’imaginaire Enfin, une décolonisation réussie passe par une évolution sociologique profonde. Tant que l’image du grimpeur-type restera celle d’un homme occidental blanc, la culture grimpe peinera à sortir de son héritage colonial. Heureusement, ça bouge : Nims Purja qui bouleverse les records himalayens ou des initiatives comme le film An American Ascent, qui raconte l’ascension du Denali par une équipe entièrement afro-américaine, montrent qu’il existe d’autres chemins pour écrire l’histoire verticale. C’est là que médias, marques et fédérations ont leur rôle à jouer : inviter des grimpeurs autochtones à leurs festivals, financer des expéditions menées par des équipes locales, projeter des films réalisés hors des circuits habituels… Autant de façons concrètes de décentrer les regards et de donner à voir une montagne où chacun peut enfin se reconnaître, quelle que soit sa couleur, son origine ou son genre. Décoloniser l’escalade, ce n’est donc ni un slogan à la mode ni un caprice woke, mais une chance unique de rendre ce sport plus intelligent, plus respectueux, plus inclusif. Bref, plus intéressant à vivre – et à raconter. Et si l'escalade sortait enfin de l'âge de pierre ? Alors, décoloniser la grimpe : vrai combat ou fausse bonne idée ? À ce stade, autant être honnête : la réponse penche fortement vers le « oui ». Pas pour se flageller au baudrier à cause des bourdes impérialistes de nos grands-oncles explorateurs, mais parce qu’il serait temps d’assumer vraiment les valeurs dont on se réclame à longueur de topos – ouverture d’esprit, respect, humilité – au-delà des beaux discours et des stickers sur nos gourdes. L’idée n’est pas d’annuler les récits historiques, mais de comprendre que notre façon de grimper, raconter et vivre la montagne est tout sauf innocente. Elle porte en elle des traces de domination qu’il serait bon d’effacer pour enfin faire des montagnes non plus un terrain conquis mais un espace partagé. Il est grand temps de remplacer l'image poussiéreuse du « conquérant héroïque » par celle, bien plus inspirante, du partenaire solidaire, de troquer le vieux drapeau planté au sommet pour une chaleureuse poignée de main au pied des falaises. Cette décolonisation n’a rien d’une croisade culpabilisante. C’est plutôt une invitation joyeuse à repenser nos imaginaires pour les rendre un peu moins monochromes, un peu moins égocentrés, et surtout beaucoup plus intéressants. C’est un chantier immense – pédagogique, culturel et militant – qui exige d’éduquer les nouvelles générations de grimpeurs à une histoire complète de l’alpinisme (y compris ses épisodes gênants), de célébrer une galerie de héros et héroïnes diversifiée, et de réinventer des pratiques de grimpe vraiment inclusives. Ambitieux ? Oui. Utile ? Absolument. Parce qu’à une époque où les crises planétaires exigent coopération et respect interculturel, la montagne pourrait enfin devenir un formidable laboratoire d’idées. Imagine un alpinisme débarrassé de son vieux costume colonial : des expés fondées sur la réciprocité, des exploits partagés plutôt que confisqués, une relation à la nature basée sur l’écoute plutôt que sur la performance à tout prix. Pas moins d’aventure donc, mais bien plus de sens, plus de profondeur. Décoloniser l’escalade, c’est peut-être ça, au fond : ouvrir des voies neuves, pas seulement dans le rocher mais aussi dans nos têtes. C’est élargir la cordée à toutes celles et ceux que l’histoire a trop longtemps oublié·es, et faire de la verticale un terrain de jeu libre, joyeux, ouvert – affranchi des hiérarchies d’hier et tendu vers un horizon où tout le monde peut enfin se reconnaître. Une belle promesse, non ?
- La grimpe, bastion masculin ?
De la conquête héroïque des sommets à l'ambiance branchée de nos salles urbaines, l’escalade s’est longtemps racontée au masculin. Un sport pensé comme viril, pratiqué comme viril, transmis comme viril. Mais les pionnières ont fissuré le mur, et les grimpeuses d’aujourd’hui redessinent les contours de ce terrain vertical. © Possessed Photography L’image du grimpeur, dans l’imaginaire collectif, c’est encore trop souvent celle d’un homme. Un type sec, musclé, qui « engage », qui « conquiert » et qui se suspend dans le vide avec un petit sourire satisfait. L’escalade a été façonnée par ce récit : celui d’une virilité héroïque, conquérante, quasi militaire. Ce que Raewyn Connell appelle la masculinité hégémonique - un modèle dominant qui valorise la force, le risque et la domination, tout en marginalisant les autres façons d’exister - a trouvé dans la grimpe un terrain de jeu presque parfait. Pendant plus d’un siècle, ce sport s’est construit sur cette norme implicite : aux hommes le rôle de conquérants, aux femmes celui d’exception tolérée. Et pourtant, la fissure s’élargit. Des pionnières comme Lucy Walker ou Lynn Hill jusqu’aux championnes olympiques d’aujourd’hui, les grimpeuses ont peu à peu desserré l’étau de ce récit masculin. Mais si la paroi commence à se partager, le poids de cet héritage demeure. Derrière chaque voie nommée d’un sobriquet sexiste, derrière chaque conseil non sollicité donné en salle ou en falaise, derrière chaque performance jugée « pour une femme », la verticalité rappelle que ses murs sont encore traversés par des lignes de genre. Un sport d’hommes, un fief de virilité Pas d’égalité, pas de mixité : à l’origine, l’alpinisme - ancêtre direct de l’escalade sportive - fut conçu par des hommes et pour des hommes. Les clubs alpins du XIXe siècle n’avaient rien de lieux ouverts : ils fonctionnaient comme de véritables forteresses de la virilité sportive, où les femmes n’entraient qu’au prix d’une obstination rare. On parlait de « fiefs masculins » jalousement gardés, et chaque pionnière devait littéralement s’arracher le droit d’y poser ses chaussons. Le grimpeur héroïque y incarne la double fonction de ce modèle : dominer concrètement (la montagne, le risque, ses pairs masculins) et incarner symboliquement un exemple quasi inatteignable. Le récit fondateur lui-même transpire le patriarcat. Les premières ascensions furent racontées comme des épopées héroïques, truffées de métaphores guerrières : on « attaque » une face, on « conquiert » une cime, on « vainc » une montagne. Dans les années 1950-60, l’âge d’or de l’himalayisme a achevé de figer cette image : une poignée d’hommes, élevés au rang de héros nationaux, présentés comme des chevaliers modernes partant à la conquête de sommets vierges. Lionel Terray pouvait bien parler de « conquérants de l’inutile », la presse, elle, célébrait surtout des vainqueurs virils, des corps endurants, une virilité en bandoulière. Difficile de trouver mieux qu’un alpiniste d’après-guerre pour illustrer ce que Raewyn Connell appelle la masculinité hégémonique : cet idéal masculin dominant qui organise la hiérarchie des genres. Le grimpeur héroïque y incarne la double fonction de ce modèle : dominer concrètement (la montagne, le risque, ses pairs masculins) et incarner symboliquement un exemple quasi inatteignable. Résultat : pendant des décennies, l’image d’Épinal du grimpeur s’est confondue avec celle de l’homme fort au sommet de la hiérarchie, transformant la paroi en un miroir où ne se reflétait qu’un seul genre. Virilité verticale : force, risque et conquête Si l’escalade a longtemps été un bastion masculin, ce n’est pas un hasard : ses valeurs fondatrices épousent presque au millimètre les codes de la virilité. Monter une paroi, gravir une montagne, c’est mettre en scène tout ce qui a été historiquement associé aux hommes : la force brute, le goût du risque, l’ivresse du danger et la jouissance symbolique de la conquête. La langue populaire elle-même ne s’y trompe pas : on parle de héros suspendus au-dessus du vide, de sommets « vaincus » à la force des bras. Rien d’étonnant à ce que le risque sportif ait été perçu comme un terrain d’expression masculine par excellence : la performance, la domination et l’invulnérabilité sont des qualités directement connectées à ce que Raewyn Connell a nommé la masculinité hégémonique, ce modèle dominant qui érige l’homme fort, courageux et autonome en norme sociale désirable. Derrière les louanges, un stéréotype persistant : si elle y parvient, c’est qu’elle est, au fond, « presque un homme ». Pendant des décennies, la figure du grimpeur s’est confondue avec celle de l’homme intrépide. Les récits d’ascension regorgent de métaphores guerrières ou conquérantes, renforçant cette idée que l’homme se définit par sa capacité à relever des défis physiques hors du commun. Dans cette rhétorique héroïque, la femme n’a pas sa place, ou seulement en contrepoint. L’alpiniste, dans l’imaginaire collectif, c’est toujours il, jamais elle. Quand, par exception, une femme réussissait une grande voie ou une ascension mythique, son exploit se voyait immédiatement assigné à une catégorie à part : le « record féminin ». Manière élégante de rappeler qu’elle jouait dans une autre ligue. © Ben Kitching Le lexique de la grimpe en dit long sur ce climat viriliste. Les topos de falaise regorgent de noms de voies grivois, parfois ouvertement sexistes : « Rape and Carnage », « One Less Bitch » et autres insultes gravées dans le rocher. Dans les années 1980 aux États-Unis, certaines lignes furent même baptisées de termes homophobes, comme « Flogging a Dead Faggot ». Autant de vestiges d’une culture potache, où la blague viriliste faisait partie du folklore : ce qu’on n’aurait pas assumé en société trouvait refuge dans l’entre-soi des grimpeurs. En résumé, l’escalade a longtemps été régie par une norme implicite : le grimpeur idéal est un homme, fort, musclé, téméraire, prêt à en découdre avec la paroi. Une figure héroïque qui ne laissait guère de place aux autres : femmes, minorités, ou simples profils moins stéréotypés. Le patriarcat sportif, ici comme ailleurs, s’est entretenu en érigeant ce modèle comme l’évidence : l’aventure extrême serait, par nature, un domaine masculin. Femmes au pied du mur : les pionnières à l’assaut Face à ce bastion masculin, que restait-il aux femmes ? Pendant plus d’un siècle, grimper signifiait ruser, persévérer, et surtout prouver. À chaque fois. L’histoire n’a retenu que quelques pionnières, assez tenaces pour fissurer le plafond de verre, ou plutôt le plafond de rocher. En 1871, l’Anglaise Lucy Walker devient la première femme à atteindre le sommet du Cervin, jupe longue et piolet à la main. Son exploit défraye la chronique : « elle a réalisé ce que peu de gens pensaient qu’elle pouvait faire », écrivent les gazettes, tout en rappelant que le terrain reste « un sport dominé par les hommes ». Un siècle plus tard, en 1975, la Japonaise Junko Tabei inscrit son nom au sommet de l’Everest, vingt-deux ans après les premiers hommes. Entre-temps, les femmes alpinistes avaient dû parfois fonder leurs propres structures, comme le Ladies’ Alpine Club à Londres en 1907, pour pratiquer entre elles ce que les clubs masculins leur interdisaient encore. On connaît la rengaine : « Les femmes compensent par la technique et la souplesse ce qui leur manque en force pure ». Un compliment en apparence, une assignation en réalité. Chaque réussite féminine fut célébrée comme un événement symbolique, mais presque toujours sous le signe de l’exception. La « première femme » à réussir telle ascension devenait une héroïne, certes, mais une héroïne hors norme, tolérée précisément parce qu’elle sortait du lot. Derrière les louanges, un stéréotype persistant : si elle y parvient, c’est qu’elle est, au fond, « presque un homme ». Dans les années 1980, quand Catherine Destivelle ou Lynn Hill imposent leur puissance en falaise, la presse ne peut s’empêcher de commenter aussi leur apparence. On les décrit comme des « garçonnes » musclées, ou bien on insiste sur leur « élégance féline » et leur grâce, des adjectifs qu’aucun journaliste n’aurait songé à employer pour leurs homologues masculins. C’est le vieux paradoxe de la performance féminine : exceller dans un sport extrême reste tolérable à condition de compenser par une féminité affichée. La sociologie parle ici de « féminité compensatoire » : pour être acceptées, les sportives doivent rester belles, séduisantes, disponibles au regard, comme si « être jolie comptait plus qu’être performante ». À cela s’ajoutait un autre obstacle, tout aussi massif : l’absence de modèles visibles. Les manuels d’alpinisme, les films, les magazines montraient presque exclusivement des hommes en action. Quand une femme apparaissait, c’était souvent sous un angle sexualisé ou anecdotique. Une étude sur la presse spécialisée a mis en lumière ce double standard : les hommes sont montrés en plein effort, cramponnés à la paroi ; les femmes, elles, souvent cadrées sur le buste, en brassière, fragmentées en images érotisées. Stéréotypes accrochés aux prises : la paroi invisible Au-delà des chiffres de fréquentation, les clichés ont la peau dure. Même aujourd’hui, dans des salles où la parité semble de mise, les vieux réflexes ressurgissent dès qu’on parle de « qualités naturelles ». On connaît la rengaine : « Les femmes compensent par la technique et la souplesse ce qui leur manque en force pure ». Un compliment en apparence, une assignation en réalité. Derrière cette formule polie se cache la même logique depuis des décennies : aux hommes la puissance, l’audace, les grands mouv’ spectaculaires ; aux femmes la finesse, la prudence, la lecture subtile. La sociologue Aurélia Mardon l’a montré dans ses enquêtes en club : dès l’adolescence, garçons et filles intègrent ces rôles contrastés. Les moniteurs eux-mêmes, s’ils ne sont pas sensibilisés à la question, renforcent les biais : on demande aux garçons de visser les prises et de porter les cordes, on félicite les filles pour leur « style » délicat et leur prudence. Une pédagogie anodine en apparence, mais qui oriente d’un côté vers la performance, de l’autre vers la retenue. Un grimpeur fort est juste un grimpeur fort. Une grimpeuse forte, elle, doit être à la fois athlète et garante de son « charme ». Résultat : un plafond bien réel sur les parois. Les femmes ouvreuses en compétition restent rarissimes, non par manque de compétence mais parce que, dès le départ, on ne les a pas poussées à occuper ces postes « techniques » confisqués par les hommes. Sur les grandes falaises ou dans les expéditions lointaines, les cordées 100 % féminines restent minoritaires, freinées moins par l’envie que par les barrières invisibles : le doute de soi, le manque de modèles, le regard condescendant d’un milieu où l’on vous rappelle subtilement que vous n’êtes pas « vraiment à votre place ». Qui n’a pas vu, dans une salle de bloc, une grimpeuse subir les conseils insistants d’inconnus persuadés de mieux savoir qu’elle ? Le mansplaining est devenu une scène banale : « 95 % des conseils non sollicités que j’ai reçus en bloc venaient d’hommes, parfois moins bons techniquement que moi », nous partageait récemment une grimpeuse. L’entraide fait partie des valeurs de l’escalade, certes, mais quand elle se transforme en paternalisme condescendant, elle agit comme un rappel à l’ordre implicite : ici, ce sont toujours les hommes qui détiennent la légitimité technique. À cela s’ajoute un autre biais, plus insidieux encore : la manière dont on juge les performances féminines. Qu’une grimpeuse réussisse une voie extrême, et l’on s’empresse d’ajouter : « pour une femme ». Comme si le niveau devait être lu à deux vitesses. Les athlètes de haut niveau le savent : elles évoluent sur deux fronts simultanément, prouver qu’elles grimpent aussi bien que les hommes, tout en restant conformes à une féminité attendue, souriante et soignée. Un grimpeur fort est juste un grimpeur fort. Une grimpeuse forte, elle, doit être à la fois athlète et garante de son « charme ». Ce double standard s’infiltre jusque dans la médiatisation : les vidéos masculines glorifient la « puissance » et la « détermination », celles des femmes louent leur « grâce » et leur « fluidité ». Tant que ces carcans perdureront, les grimpeuses évolueront toujours sur un mur à deux faces : celui, bien réel, de la difficulté technique, et celui, invisible, des représentations sociales. La lente féminisation de l’escalade Heureusement, le paysage se fissure. L’escalade se féminise, doucement mais sûrement. Les chiffres restent parlants : selon l’étude menée par Vertige Media en 2025, les femmes représentent aujourd’hui environ un tiers des pratiquants en France. Une progression réelle, même si le déséquilibre demeure net, surtout en falaise et en haute montagne. La paroi s’ouvre, certes, mais elle n’est pas encore totalement partagée. L’escalade n’est plus tout à fait le boys club qu’elle fut longtemps, mais le parfum d’entre-soi masculin flotte encore au pied de bien des falaises. Plusieurs dynamiques expliquent ce mouvement. L’explosion des salles de bloc et d’escalade indoor a bouleversé la donne. Finie l’image de l’alpiniste bourru, solitaire, affrontant les éléments hostiles. Place à un public urbain, mixte, qui grimpe après les cours ou le boulot, comme on irait au yoga ou au fitness. Ces lieux, pensés pour la convivialité, ont offert aux débutantes un cadre plus accessible, débarrassé - en apparence du moins - des rites virilistes hérités des clubs alpins. Même au niveau amateur, la répartition est contrastée : la parité se rapproche en salle, mais reste lointaine en falaise ou en grande voie, où pèsent encore les traditions viriles. La médiatisation du sport a elle aussi changé d’échelle. Depuis l’entrée de l’escalade aux Jeux olympiques en 2021, les projecteurs se braquent autant sur les femmes que sur les hommes. Des championnes comme Janja Garnbret, Shauna Coxsey ou Julia Chanourdie sont devenues des références mondiales. Quand on voit une grimpeuse dominer une Coupe du monde ou enchaîner un 9b+, il devient difficile de maintenir le vieux préjugé selon lequel « les femmes n’ont pas le niveau ». Brooke Raboutou sur Excalibur, voie mythique cotée 9b+ © Crimp Films Mais le plus décisif est peut-être ailleurs : dans le discours critique qui émerge de l’intérieur. Les grimpeuses s’organisent, prennent la parole, dénoncent les blagues graveleuses, les inégalités de sponsoring, le sexisme latent dans certaines salles. Des événements comme le Festival Femmes en Montagne, qui donne chaque année une visibilité nouvelle aux récits féminins dans les sports alpins, ou le festival Grimpeuses, qui conjugue pratique, débats et culture autour de l’expérience féminine de la grimpe, participent à cette déconstruction. Sur les réseaux, des hashtags comme #balancetongrimpeur ont ouvert la voie, révélant ce que l’entre-soi masculin considérait jadis comme de simples « détails » : noms de voies sexistes, comportements déplacés, attitudes condescendantes au pied des blocs. Là où l’on riait encore il y a vingt ans, la tolérance est aujourd’hui bien moindre. « On n’a pas besoin d’un grand soir du féminisme en escalade. On a besoin d’un travail de fond, de graines plantées un peu partout », résumait Caroline Ciavaldini lors d'une conférence. Mais attention à l’angélisme. La route vers l’égalité reste semée de prises fuyantes. Les femmes cadres, entraîneures, ouvreuses demeurent rares. Les écarts de sponsoring persistent, les films de grimpe consacrés aux athlètes féminines se comptent encore sur les doigts d’une main, et les marques n’intègrent leurs égéries féminines qu’avec un retard notable. Même au niveau amateur, la répartition est contrastée : la parité se rapproche en salle, mais reste lointaine en falaise ou en grande voie, où pèsent encore les traditions viriles. Et la démocratisation elle-même n’est pas neutre : comme l’a montré l’étude de Vertige Media, elle profite surtout aux urbains diplômés. Les femmes issues de milieux populaires restent largement minoritaires, preuve que la mixité sociale et la mixité de genre ne progressent pas toujours au même rythme. Bref, l’histoire avance, mais sur une corde raide : entre évolution réelle et inertie tenace. Vers la fin d’une hégémonie masculine ? Alors, l’escalade est-elle en train de cesser d’être un sport d’hommes ? Oui… et non. Oui, parce qu’aucune règle formelle n’exclut désormais les femmes, parce que les mentalités les plus rétrogrades ont globalement disparu du discours public. Une grimpeuse de 20 ans peut aujourd’hui trouver une communauté accueillante, des modèles à admirer et revendiquer sans complexe son identité de grimpeuse. Elle peut s’entraîner, performer, encadrer à son tour. Bref, les portes forcées par les pionnières ne se referment plus. Même suspendus au-dessus du vide, nous n’échappons pas aux règles invisibles du jeu social. Mais non, parce que l’ombre de la masculinité hégémonique continue de planer sur la paroi. Les chiffres le rappellent : les hommes restent majoritaires, surtout là où s’exerce le pouvoir symbolique - ouvreurs, entraîneurs, équipeurs, auteurs de topos. Les normes informelles, elles, tiennent toujours : ces « petites choses » qui déterminent si l’on se sent légitime ou non dans un collectif. Comme le rappelle la sociologue Aurélia Mardon, ces codes sont profondément enracinés et façonnent durablement la manière dont chacun·e évolue dans l’escalade. Déconstruire ces habitudes, voilà ce qui serait l’étape suivante : former les moniteurs à l’égalité, repenser la pédagogie pour qu’elle ne soit pas genrée, valoriser les femmes à tous les niveaux (des compétitions mixtes aux expéditions dirigées par des cheffes de cordée), et surtout, ne pas effacer la mémoire des grimpeuses qui ont ouvert la voie. En réalité, la grimpe n’est qu’un miroir grossissant de la société : elle en reflète les inégalités autant que les progrès. Hier symbole d’une distinction masculine, elle devient peu à peu - mais au prix d’une lutte constante - un terrain partagé. L’héritage patriarcal ne disparaît pas d’un coup de brosse, mais le nommer, l’analyser, le mettre en lumière est déjà une manière de l’éroder. Pierre Bourdieu disait que nos loisirs sont des marqueurs sociaux. Il faut ajouter qu’ils sont aussi des marqueurs de genre. Dans la façon de grimper - bloc ou grande voie, plastique ou granit, indoor ou outdoor - s’expriment des normes qui disent autant notre place dans la société que notre place sur la paroi. Grimpons donc, mais grimpons les yeux ouverts : même suspendus au-dessus du vide, nous n’échappons pas aux règles invisibles du jeu social. L’escalade a longtemps été un sport d’hommes ; il est temps que la paroi se partage équitablement. Le sommet n’en sera que plus beau lorsque chacun·e pourra l’atteindre sans cordes symboliques pour entraver ses mouvements. Et peut-être qu’au fond, la vraie cotation à dépasser n’est pas un 9b+, mais celle, beaucoup plus retorse, des stéréotypes de genre. La meilleure prise à saisir, aujourd’hui, reste la plus politique : celle de la prise de conscience.
- La société du risque : pourquoi accepte-t-on le danger en escalade ?
Autrefois perçue comme une pratique marginale et dangereuse, l’escalade s’invite aujourd’hui au cœur d’une société obsédée par la sécurité, les normes et le « risque zéro ». Entre salles surprotégées, auto-assureurs, free solo et statistiques d’accidents, Vertige Media mobilise la notion de « société du risque » du sociologue Ulrich Beck pour comprendre pourquoi nous continuons, malgré tout, à choisir le danger – et ce que cela raconte de notre époque. © David Pillet Paris, un mardi soir. À l’entrée de la salle, on signe une décharge de responsabilité en deux clics sur une tablette. On scrolle mécaniquement jusqu’en bas, on coche « J’ai lu et j’accepte les conditions générales », sans avoir rien lu du tout. Sur un bloc au milieu de la salle, une adolescente tombe de trois mètres sur un tapis épais comme un matelas de palace, éclate de rire, se relève, frappe ses mains sur ses cuisses et repart déjà sur une autre voie. Au pied du devers de 15 mètres, un moniteur répète pour la cinquième fois de la soirée les mêmes consignes de sécurité : « On s’encorde, on se fait vérifier par son partenaire, on ne lâche jamais la corde ». Tout est dit noir sur blanc : il y a un danger. Tout est fait pour que ce danger soit maîtrisé, documenté, encadré, sécurisé, absorbé par des tapis, des normes et des procédures. Et pourtant, on grimpe. Nous sommes des millions, en France et ailleurs, à accepter joyeusement de monter sur des murs dont on sait qu’une erreur peut, parfois, très mal finir. Dans une société obsédée par la sécurité, hantée par les catastrophes industrielles, le réchauffement climatique et les crises sanitaires, cette acceptation volontaire du risque a quelque chose de paradoxal. Pourquoi accepte-t-on, voire revendique-t-on, le danger en escalade alors même que notre époque semble vouloir traquer le moindre grain de risque, des aires de jeux des enfants jusqu’aux normes alimentaires ? Pour comprendre cette tension, la grille de lecture proposée par le sociologue allemand Ulrich Beck, théoricien de la « société du risque », offre un éclairage particulièrement précieux. Bienvenue dans la société du risque Ulrich Beck publie en 1986 « Risikogesellschaft », traduit quelques années plus tard en anglais sous le titre « Risk Society : Towards a New Modernity ». Pour lui, nous avons basculé d’une société industrielle centrée sur la production de richesses vers une société où l’enjeu principal devient la gestion des risques que cette même modernisation a engendrés. Non pas les risques « externes » – tempêtes, épidémies, famines – que l’on imputait autrefois au destin, au climat ou à la fatalité, mais des risques « fabriqués » par l’activité humaine elle-même : pollution, catastrophes nucléaires, dérèglement climatique, perturbateurs endocriniens, crise financière, etc. Dans cette perspective, la modernité ne se contente pas d’apporter confort, mobilité, technologies et loisirs : elle produit aussi ses propres menaces. C’est ce que Beck appelle la « modernisation réflexive » : une société contrainte de se retourner sur elle-même pour gérer les conséquences de son propre développement. Les débats sur le nucléaire, les OGM, les pandémies ou l’intelligence artificielle en sont des exemples quotidiens : nous devons apprendre à vivre avec des risques que nous avons nous-mêmes fabriqués. Plusieurs études menées dans des salles européennes montrent que le taux de blessure aiguë en escalade indoor tourne autour de 0,02 blessure pour 1 000 heures de pratique Société du risque ne veut pas dire société plus dangereuse qu’avant au sens propre du terme. Cela renvoie plutôt à une société où le risque devient le mode central d’organisation, de débat et de gouvernement. On calcule, on modélise, on anticipe, on assure. Les États légifèrent, les experts publient des courbes de probabilité, les industriels affichent des procédures de « gestion des risques », les individus eux-mêmes intègrent la figure du « citoyen responsable » censé veiller à sa santé, à sa retraite, à sa carrière, à ses assurances, à son empreinte carbone. Dans cette logique, le risque n’est plus seulement un danger objectif. Il devient un objet politique, économique et moral. Qui a le pouvoir de définir ce qui est acceptable ou non ? Quels risques sont tolérés, au nom de quel bénéfice, pour qui, et avec quelle répartition des conséquences en cas de problème ? Beck résume cela en une formule dérangeante : la société contemporaine ne se définit plus seulement par la distribution des richesses, mais par la distribution des risques – risques qui, loin d’être partagés équitablement, frappent plus fortement certains groupes que d’autres. Partant de là, l’escalade devient un laboratoire fascinant : un sport où le danger est à la fois exhibé, rationalisé, normalisé et revendiqué, à l’intérieur même d’une époque qui affiche partout la promesse du « zéro risque ». Un sport dangereux… mais raisonnablement On ne le répètera jamais assez : l’escalade n’est pas un jeu vidéo. On peut se faire vraiment mal, voire mourir. Des accidents graves surviennent chaque année, en falaise comme en salle. Des assureur·ses relâchent la corde au mauvais moment, des grimpeur·ses oublient de s’encorder ou de se clipper à un auto-assureur, des dégaines sont mal posées, des rochers se décrochent, des relais s’arrachent, des crash-pads mal positionnés transforment une chute anodine en fracture. Pourtant, si l’on sort des impressions pour regarder les chiffres, le tableau est plus nuancé. Plusieurs études menées dans des salles européennes montrent que le taux de blessure aiguë en escalade indoor tourne autour de 0,02 blessure pour 1 000 heures de pratique – un niveau très faible comparé à de nombreux sports collectifs ou de contact. La plupart de ces blessures sont d’ailleurs bénignes à modérées : entorses de cheville, doigts abîmés, petites luxations, traumatismes musculaires. Certes, d’autres travaux montrent qu’entre 30 et 50 % des grimpeur·ses déclarent avoir déjà été blessé·es au cours de leur pratique, en particulier à cause de sursollicitations des doigts, des épaules ou des coudes. Mais il s’agit majoritairement de pathologies chroniques, de « sur-usage » plus que de chutes dramatiques. La gravité des accidents varie fortement selon le type de pratique : bloc sur tapis épais, grande voie, trad engagé, alpinisme mixte. Une revue de littérature citée par Simon Rauch montre ainsi que le trad engagé présente, historiquement, des taux de blessures par heure plus élevés que certains sports réputés accidentogènes comme le football américain ou la moto. Dans les salles, la plupart des incidents qui tournent mal sont liés à quelques scénarios bien identifiés : erreurs d’assurage (mauvaise manipulation, inattention, mauvaise utilisation du système), oublis de clipper un auto-assureur, mauvaise réception sur les tapis de bloc. Des analyses menées sur des bases de données d’accidents en salles parlent d’un retour au sol pour environ 20 000 visites, avec, là encore, une forte concentration sur les erreurs humaines plutôt que sur les défaillances matérielles. La société du risque moderne se structure précisément autour de cette ambivalence : nous vivons dans un univers saturé de dangers abstraits que nous ne maîtrisons pas, tout en développant des espaces très codés où l’on peut, au contraire, expérimenter un danger hyper-localisé que l’on estime contrôler. On se retrouve donc avec une situation paradoxale : objectivement, l’escalade – notamment en salle – est un sport dont le taux d’accident grave reste relativement faible, surtout si on le rapporte au nombre d’heures pratiquées. Mais subjectivement, le danger est omniprésent : on tombe de haut, on voit des images de free solo, on signe des décharges, on entend parler de la moindre chute spectaculaire sur les réseaux sociaux. C’est précisément là que la logique de la société du risque entre en scène. Le danger n’est pas nié. Il est rendu calculable, assurable, organisable. La communauté de la grimpe produit des statistiques, des recommandations, des classifications de risques – jusqu’à la Commission médicale de l’UIAA qui propose une typologie des pratiques selon le niveau de danger objectif et la gravité attendue en cas de chute. L’escalade devient un risque « raisonnable », acceptable parce que chiffré, encadré, et compatible avec les exigences d’une société qui tolère le risque à condition qu’il soit géré. Danger choisi, danger subi Pour Beck comme pour d’autres sociologues, une des grandes fractures du monde contemporain tient à la différence entre les risques que l’on subit et ceux que l’on choisit. Les premiers sont diffus, invisibles, globaux : particules fines, pesticides, perturbations climatiques, volatilité financière. Ils traversent notre existence sans qu’on puisse les pointer du doigt, ils s’étendent bien au-delà de notre zone de contrôle. Les seconds sont localisés, concrets, momentanés : sauter à l’élastique, surfer une grosse houle, rouler trop vite, jouer en bourse… ou monter à 12 mètres sur un mur. La société du risque moderne se structure précisément autour de cette ambivalence : nous vivons dans un univers saturé de dangers abstraits que nous ne maîtrisons pas, tout en développant des espaces très codés où l’on peut, au contraire, expérimenter un danger hyper-localisé que l’on estime contrôler. L’escalade s’inscrit pleinement dans cette seconde catégorie. Les fédérations, les organismes internationaux, les assureurs, les exploitants de salles forment ensemble un dispositif qui transforme un danger en risque acceptable – et donc commercialisable. Les grimpeur·ses se racontent volontiers une histoire rassurante : ici, au moins, le risque est visible. On sait où il se trouve (la hauteur, le rocher, la prise douteuse, le mousqueton mal verrouillé), on peut s’y préparer, se former, s’équiper. On apprend à faire son nœud, à vérifier l’encordement, à placer une protection, à lire une voie. On répète des rituels de sécurité, on fait des « checks », on suit des cours, on passe des tests d’assurage. L’idée sous-jacente est simple : le danger existe, mais il obéit à des règles. Cette narration touche un point nerveux de la société du risque : la quête d’un danger qui resterait, malgré tout, maîtrisable. Dans un monde où l’on ne contrôle ni la fonte des glaciers ni les marchés financiers, l’escalade apparaît comme un territoire où l’on peut au moins décider de la voie que l’on tente, du niveau d’engagement, du partenaire avec lequel on grimpe. On ne supprime pas le risque, on le requalifie comme « risque choisi », au nom d’un bénéfice clair : la sensation d’intensité, le sentiment d’exister, la construction d’un récit de soi. Cette distinction entre risque subi et risque choisi explique aussi pourquoi de nombreuses personnes qui se déclarent « anxieuses » face à l’actualité globale acceptent paradoxalement de se mettre sciemment en danger sur une paroi. Ce n’est pas de l'inconséquence, c’est, d’une certaine façon, une stratégie psychique : déplacer l’angoisse vers un espace concret, limité, dans lequel l’effort, la technique et l’attention semblent pouvoir faire la différence. La salle, usine à fabriquer du risque acceptable Regardons de près une salle d’escalade moderne : c’est un petit condensé de société du risque. À l’accueil, on signe la fameuse décharge de responsabilité. On y lit, en substance, que la pratique comporte des risques graves, que l’exploitant ne peut pas tout maîtriser, que chacun grimpe sous sa propre responsabilité. Cet acte, d’apparence purement administrative, est typique de la logique décrite par Beck : le risque est identifié, énoncé, contractualisé, partiellement transféré à l’individu via un geste juridique. Sur les murs, la surface dangereuse est soigneusement organisée : hauteur limitée, angles cassés, volumes dessinés pour éviter les pièges mortels, tapis en mousse certifiée, dégaines rapprochées, points d’ancrage contrôlés, auto-assureurs inspectés. Des panneaux rappellent les règles de bonne conduite, parfois accompagnés de pictogrammes pédagogiques : ne pas courir sur les tapis, ne pas grimper sur la voie d'à côté, ne pas traverser sous quelqu’un. Les ouvreur·ses payent parfois physiquement le prix de cette industrialisation du risque « acceptable ». Travailler suspendu des heures sur corde, manipuler des volumes lourds, évoluer dans des environnements semi-publics avec du passage, c’est exposer son corps à des dangers structurels que le/la client·e final·e ne perçoit pas toujours. Dans la plupart des salles, on ne peut pas assurer un·e partenaire sans avoir passé un test de validation. On vérifie le type de système d’assurage utilisé, on impose des gestes standardisés, on refuse de laisser grimper quelqu’un qui ne respecte pas ces protocoles. On organise des sessions de sensibilisation, on diffuse des vidéos « bonnes pratiques » pour inciter à la prudence. Tout cela n’est pas seulement de la « sécurité » au sens pratique du terme. C’est une véritable infrastructure de gestion du risque, parfaitement alignée avec la logique décrite par Beck : rendre le danger prévisible, calculable, compatible avec les attentes des assurances, des pouvoirs publics, des parents qui laissent leurs enfants grimper. Les fédérations, les organismes internationaux, les assureurs, les exploitants de salles forment ensemble un dispositif qui transforme un danger en risque acceptable – et donc commercialisable. De ce point de vue, la salle n’est pas un espace en dehors de la société du risque, mais l’une de ses expressions les plus visibles : chaque prise vissée dans le mur, chaque consigne de sécurité, chaque harnais contrôlé participe à une gigantesque opération de traduction du danger en probabilité supportable. Accidents et boomerang Bien sûr, tout cela n’empêche pas les accidents. Les rapports d’incidents des clubs comme des fédérations montrent, année après année, les mêmes mécanismes : erreurs d’assurage, incompréhensions entre binômes, mauvaise manipulation d’auto-assureurs, sous-estimation de la hauteur de chute en bloc. Les auto-assureurs, en particulier, constituent un symbole presque caricatural de la société du risque : un dispositif conçu pour réduire le danger (supprimer le facteur « assureur inattentif ») introduit de nouveaux scénarios catastrophiques (oubli de se clipper, fausse impression de sécurité). Le secteur des salles de grimpe a connu plusieurs accidents graves, voire mortels, liés à ces appareils, au point que la fédération a publié des recommandations spécifiques après une série d’incidents jugés préoccupants. Dans la perspective de la société du risque, cette figure du free solo n’est pas un simple délire marginal. Elle fonctionne comme miroir extrême d’une époque qui tente, partout, de domestiquer la dangerosité. Beck parle, à propos des risques modernes, d’un « effet boomerang » : ceux qui produisent ou gèrent le risque finissent tôt ou tard exposés à ses conséquences. Dans l’escalade, on voit bien ce mécanisme à l’œuvre. Les salles qui misent sur un équipements massif en auto-assureurs pour attirer des publics débutants et fluidifier l’exploitation se retrouvent, en cas d’accident, en première ligne médiatique, juridique et économique. Les constructeurs de matériel, les assureurs, les fédérations également. L’incident d’un individu devient affaire de filière. Les ouvreur·ses payent parfois physiquement le prix de cette industrialisation du risque « acceptable ». Travailler suspendu des heures sur corde, manipuler des volumes lourds, évoluer dans des environnements semi-publics avec du passage, c’est exposer son corps à des dangers structurels que le/la client·e final·e ne perçoit pas toujours. Là encore, la question de qui encaisse effectivement le risque – et qui encaisse la valeur produite par la pratique – rejoint la trame analysée par Beck dans d’autres domaines : le risque n’est pas seulement une affaire individuelle, il est socialement distribué. L’acceptation du danger par les pratiquant·es se nourrit en partie de l’illusion que tout cela est « sous contrôle ». Les accidents rappellent régulièrement que ce contrôle a des failles, et que la vieille phrase de l’alpinisme traditionnel – « le risque zéro n’existe pas » – reste vraie, même dans un univers bardé de normes et de procédures. Le spectre du risque total À l’autre bout du spectre, il y a l’image qui hante autant qu’elle fascine : celle du grimpeur ou de la grimpeuse en free solo, sans corde, sur une paroi verticale où la moindre erreur serait fatale. Le succès mondial du film Free Solo (Oscar du meilleur documentaire en 2019, ndlr), retraçant l’ascension d’El Capitan par Alex Honnold, a projeté ce type de pratique à la une des écrans et des imaginaires. Dans la perspective de la société du risque, cette figure du free solo n’est pas un simple délire marginal. Elle fonctionne comme miroir extrême d’une époque qui tente, partout, de domestiquer la dangerosité. Là où la majorité des pratiquants s’inscrivent dans un régime de risque sécurisé, calculé, contractualisé, le free solo exhibe la version sans concession du danger : pas de tapis, pas de dégaines, pas d’assureur, pas de corde, pas de marge d’erreur. On pourrait croire que cette radicalité contredit la logique de Beck, comme un retour archaïque à un rapport primitif au danger. En réalité, elle lui est profondément liée. Car si ces exploits nous fascinent, c’est justement parce qu’ils se donnent à voir sur fond de société hyper-sécurisée. Plus notre quotidien est balisé par des ceintures de sécurité, des airbags, des normes, des check-lists, plus la vision d’un corps « nu » face à la paroi surgit comme une transgression absolue. Le free solo devient une sorte de contre-point spectaculaire à la promesse de sécurité généralisée. Il y a d’ailleurs quelque chose de profondément contemporain dans la façon dont ces exploits sont produits, filmés, diffusés. L’ascension d’El Capitan par Honnold est à la fois une performance individuelle extrême et un dispositif médiatique parfaitement calibré : équipe de tournage, sponsoring, narration, diffusion mondiale, récompense aux Oscars. La prise de risque radicale d’un individu s’inscrit dans un écosystème technique, économique et symbolique qui relève pleinement de la modernité réflexive : on mesure, on documente, on discute publiquement de la « rationalité » de ce choix de vie. Entre la salle de bloc surprotégée et le big wall en solo intégral, entre la couenne sportive à spits rapprochés et la fissure trad engagée, c’est tout un spectre d’acceptation du danger qui se dessine. Ce spectre n’est pas seulement technique, il est culturel : chaque sous-communauté de la grimpe produit ses normes implicites de ce qui est « normal » de faire ou non, de ce qui est vu comme courage, comme excès, comme inconscience. Pourquoi accepte-t-on le danger ? À ce stade, la question initiale peut se reformuler : dans une société qui valorise la sécurité, pourquoi autant de personnes trouvent-elles raisonnable, voire souhaitable, d’aller grimper sur des parois où la chute peut faire mal ? Une première réponse tient à la comparaison implicite que chacun fait, souvent sans le formuler : l’escalade est perçue comme un risque faible pour un bénéfice élevé. D’un côté, la majorité des séances se déroulent sans incident majeur, surtout en salle ; de l’autre, le plaisir ressenti – sentiment d’intensité, d’absorption, d’appartenance à une communauté, d’accomplissement physique – est immédiat. Et encore une fois, des études statistiques qui montrent que le taux de blessure grave par heure d’escalade indoor est plus bas que dans beaucoup d’autres sports confortent ce sentiment. Nous faisons confiance aux tapis, aux cordes, aux normes, aux assureurs, aux parois en contreplaqué, de la même manière que nous faisons confiance aux pilotes d’avion, aux ingénieur·es du nucléaire ou aux algorithmes de nos assurances santé. Une deuxième réponse tient à la distinction entre danger visible et danger invisible. Dans la hiérarchie intime des peurs contemporaines, nombre de personnes redoutent davantage un diagnostic médical, un licenciement, une crise climatique ou une guerre lointaine que la perspective de chuter sur un tapis ou au bout d’une corde dynamique. Là encore, le risque que l’on peut voir, toucher, anticiper, semble plus supportable que celui qui flotte dans l’horizon global. Une troisième réponse, plus inconfortable, touche au narcissisme contemporain. Dans un univers saturé d’images, la capacité à se montrer comme personne capable de « gérer le danger » devient une forme de capital symbolique. Poster une vidéo sur un bloc engagé, raconter sa première chute en tête, exhiber une cicatrice, deviennent des micro-récits identitaires : preuve qu’on n’est pas seulement un·e individu·e statistiquement exposé·e aux risques abstraits du monde, mais quelqu’un·e qui a choisi de les affronter à sa manière. Enfin, une quatrième réponse renvoie à la quête de sens. La société du risque ne produit pas seulement des angoisses, elle produit aussi un sentiment d’absurde : pourquoi rester sagement assis dans un monde où l’on peut, de toute façon, être frappé·e par une catastrophe globale qu’on n’aura ni vue venir ni pu stopper ? L’escalade offre une forme de contre-proposition : mettre son corps en jeu, ici et maintenant, sur un défi dont les paramètres sont tangibles. Pour beaucoup, cette mise en danger volontaire devient une manière de reprendre la main sur une existence perçue comme largement déterminée par des forces extérieures. Ce que cela dit de nous Regarder l’escalade à travers Ulrich Beck, ce n’est pas faire de la sociologie de salon, c’est accepter de lire dans notre manière de grimper un symptôme plus large de notre époque. Nous acceptons le danger en escalade parce que nous avons appris, collectivement, à préférer les risques que l’on peut cadrer à ceux que l’on subit passivement. Nous faisons confiance aux tapis, aux cordes, aux normes, aux assureur·es, aux parois en contreplaqué, de la même manière que nous faisons confiance aux pilotes d’avion, aux ingénieur·es du nucléaire ou aux algorithmes de nos assurances santé. Mais cette confiance a un prix : elle nous habitue à l’idée que tout danger peut – et doit – être maîtrisé, chiffré, absorbé. Or l’escalade, précisément, dément régulièrement cette illusion. Un mauvais clippage, un rocher qui casse, un moment d’inattention, et le réel s’invite brutalement dans l’espace pourtant saturé de procédures. Dans ce décalage entre danger maîtrisé et danger réel, il y a toute l’ambivalence de la société du risque. Grimper, aujourd’hui, c’est jouer avec cette ambivalence. C’est jouir d’un risque suffisamment encadré pour rester socialement acceptable, tout en flirtant avec la possibilité qu’il déraille. C’est se raconter qu’on maîtrise, tout en sachant très bien qu’une part du jeu nous échappe. Reste une dernière question, peut-être la plus essentielle : que fait-on de cette lucidité ? On peut continuer à consommer du danger comme on consomme un loisir encadré, en confiant au système le soin de nous protéger « au maximum ». On peut, à l’inverse, se réfugier dans une quête illusoire du zéro risque, qui ne fera que déplacer l’angoisse vers d’autres zones. Ou bien on peut essayer autre chose : habiter la grimpe comme un espace de responsabilité partagée. Prendre au sérieux les statistiques, les retours d’expérience, les alertes sur les auto-assureurs. Former les nouveaux, questionner les pratiques, accepter de renoncer parfois à une tentative trop hasardeuse. Refuser à la fois la naïveté du « ça passe » et le cynisme du « tant pis ». La société du risque, disait Beck, ne nous condamne pas à vivre dans la peur, mais à vivre dans la conscience. L’escalade, à sa manière, nous propose le même contrat : accepter le danger, oui, mais à condition d’ouvrir les yeux sur ce que nous faisons réellement quand nous passons la corde dans le pontet de notre baudrier. Ce n’est pas se prendre pour des héros, ni pour des victimes, c’est être des citoyen·nes lucides d’un monde où l’on ne grimpe jamais seulement sur du rocher ou du bois, mais aussi sur une montagne de choix collectifs, de normes, de récits et de risques partagés.
- Graou : le formidable homme des voies
À la faveur d’un topo immense sur le Verdon dont il est l’auteur, un célèbre grimpeur du coin sort soudain de l’ombre. En second, son vrai nom : Bruno Clément, équipeur hors pair. En tête, sa légende : Graou, qui précède tout et qui nous a obligés à nous mettre sur ses traces jusqu’à chez lui, à la Palud. Rencontre dantesque. Bruno Clément © Matthieu Amaré / Vertige Media Qu'est-ce qu'un topo ? Pour le commun des mortels, c’est un guide qui sert à s’orienter dans l’inconnu. Pour les grimpeurs en extérieur, c’est un outil crucial pour explorer de nouvelles falaises ou un nouveau secteur. Pour les gens du coin, c’est une vision de leur environnement, un regard parmi mille et une vues qui sert autant à figer une opinion qu’à lancer un charivari. Poser la question dans les Gorges du Verdon, c’est affronter le vertige absolu. Prétendre y répondre, c’est s’obliger à arpenter sa propre trace. Un pavé dans les Gorges La nôtre commence à La Palud-sur-Verdon. Dans les méandres sinueux de cette commune du sud-est de l’Hexagone, perchée en haut des Gorges, il faut d’abord couper à travers champ pour rencontrer celui qui vient de commettre le topo le plus vertigineux jamais réalisé sur le coin. Un ouvrage monumental, à la hauteur de la réputation qui précède son auteur : le célèbre Bruno Clément, surnommé « Graou ». La marche d’approche vers l’homme qu’on nous présente comme « mi-ours mi-homme des bois » se poursuit parmi les herbes hautes. À l’approche d’une maison de plain-pied, on passe devant la carcasse d’une caravane, on enjambe un panneau de limitation de vitesse pour finir par trouver trois ossements de biquettes, posées sur le rebord de la fenêtre. Dedans, Graou accueille dans un univers aussi chargé que son ouvrage. Au centre de la pièce, une table en bois dominée par un nid de frelons qui orne la pièce comme un lustre. Deux pianos, une centaine de photos jaunies, une guitare éventrée suspendue dans laquelle s’est formé un nid d’oiseaux. Bruno Clément pose la bête au centre du bazar. 800 pages, plus de 5000 longueurs référencées. Près d’un kilo d’infos sur les voies des Gorges du Verdon, la Mecque de l’escalade en extérieur. « Ça prend quand même du temps, c’est gros », commence-t-il par indiquer, avec un sourire discret. Comprendre : trois ans de boulot parachevé par une sortie en boutique le 7 mai dernier. Édité par Jean-Baptiste Tribout, autre figure de la grimpe française, le topo est présenté comme « une intégrale du Verdon ». En vérité, c’est la deuxième fois que Bruno Clément signe ce type d’ouvrage. Sauf qu’en 2021, cela s’était mal passé. « Il s’est fait défoncer par pas mal de grimpeurs, surtout à cause des tracés - très amateurs - des itinéraires », plaque Philippe Poulet, rédacteur en chef du magazine Vertical, qui a mis en page et remis en forme la topographie finale de la version de 2025. Joint par téléphone, Jean-Baptiste Tribout est plus mesuré mais ne dit pas autre chose : « J'avais jamais fait de topo de ma vie. C’était le premier et c’est vrai, il était inachevé en termes de qualité ». Dans des groupes Facebook, des forums, les lecteurs parlent alors d’un topo « truffé d’erreurs », « d’informations fausses sur les accès », parfois même « d’une bouse absolue »… « Graou est l’équipeur le plus prolifique au monde et incontestablement le meilleur de toute l’histoire de l’escalade en France » Philippe Poulet, rédacteur en chef de Vertical Magazine Devant nous, Bruno Clément fait la moue. Et nous renvoie à son éditorial qui évoque d’autres « très bons » topos, tout en légitimant celui qu’il vient de faire par « le manque d’un ouvrage regroupant les deux rives » du fleuve. « On est repartis de zéro en fait, éclaire Jean-Baptiste Tribout. On a vachement aéré la maquette, on a recoupé nos sources, on a ajouté des QR codes pour que les grimpeurs puissent générer les accès sur Google Maps… C’est pour ça que cette édition est trois fois plus volumineuse que la précédente. » Au départ, Graou était contre mais aujourd’hui, il doit bien avouer que « c’est très bien fait ». Pour les photos, c’est son fils Tom, 21 ans, avec qui il grimpe régulièrement, qui a nourri la majorité du guide. « Il fait en 5 minutes au drone ce qui m’aurait pris dix ans », précise le paternel. Verdon Subutex Tout le reste ? Du pur Graou. « Pour réaliser un truc aussi complet, il fallait la personne qui connaît le mieux le Verdon. Et pour moi, il n’y a pas photo : c’est Bruno », pose Tribout. Installé depuis 35 ans à la Palud, Bruno Clément tient la réputation d’y grimper partout, tout le temps. « La légende dit qu’il grimpe 365 jours par an », confie Philippe Poulet. L’intéressé, lui, hausse les épaules en rétorquant qu’il ne compte pas. « Je fouine, ça me plaît bien », répond-il. Je passe beaucoup de temps dans les montagnes, ici mais aussi tout autour ». Bruno Clément marche de parcs en parcs dans une région qui compte le Mercantour, les Pré-Alpes d’Azur, le Queyras… À l’approche de la soixantaine, le grimpeur n’a pas fini d’explorer son terrain de jeu, infini. « Quand il n’y a personne, c’est là où je me sens le mieux », lance-t-il en prenant un Pépito. Vous avez le topo © Pierre-Gaël Pasquiou / Vertige Media « Donner à faire un topo à Graou, c’est l’assurance d’obtenir un truc biscornu, original, pas hyper précis, continue Philippe Poulet. Mais à chacun son métier et cela il l'a bien compris en corrigeant le tir pour cette nouvelle version. Ce qu'il faut surtout retenir, c'est que Graou est l’équipeur le plus prolifique au monde ces vingts dernières années, et incontestablement le meilleur de toute l’histoire de l’escalade en France. » La légende ne dit pas combien de voies Bruno Clément a équipées. Sans doute des milliers, aux quatre coins du monde, avec toujours le même mantra : se retirer du monde. Justement ça tombe bien, il vient d’équiper « un truc bien ». Nous voilà partis en voiture pour aller voir une voie « graouesque ». En passant par « la city », le centre-ville de La Palud qui tient en un seul carrefour, Graou peste contre les motards et leurs engins bruyants. En nous guidant dans les virages, l’équipeur cause vite, s’agite, gesticule en livrant des indications à la mitraillette. Tout se passe comme s’il fallait vite quitter le monde des hommes. « L’époque est devenue obsédée par les chiffres. Cela nous fait passer à côté de l’escalade. Si ça ne tenait qu’à moi, au lieu de 6a ou de 7b, je mettrais "beau" ou "extrêmement beau" » Graou Perché à quelques mètres du belvédère de la Carelle, 300 mètres de vide nous sépare du Verdon, un fleuve à l’eau turquoise qui serpente entre les parois calcaires. Graou s’apprête à avaler 100 mètres de voie. Il faut d’abord se mettre en rappel dans le gaz, puis descendre le sac, puis envoyer Tom. En trois longueurs (7a/7b/8a) et 2h d’ascension, Bruno Clément sort la tête de la paroi comme un ravi de la crèche. Son « truc » est enchaîné pour la première fois. Le nom de la voie porte tout ce que l’auteur trimballe depuis longtemps : une ligne inédite dans une fissure, un gros dévers, pas mal d’engagement. Nom de code ? Vox Clementi in Deserto. « En latin, ça veut dire "La voix de Clément dans le désert" Je trouve que ça me correspond pas mal. » « Une belle ligne, un beau caillou, un bel endroit » Voilà 50 ans que Bruno Clément a décidé de consacrer sa vie à l’escalade. Et depuis sa première prise, l’homme a toujours grimpé en marge de l’époque, des modes et des gens. Pas de compétition, pas de clan, très peu de films, très peu de mots. Comme souvent, la légende s’est bâtie sur l’avis des autres. D’aucuns alimentent le mythe d’un grimpeur hors normes, très fort, d’un type exceptionnel, vrai : un esprit libre. Graou ? Les conteurs ne s’accordent pas. On ne sait pas très bien si cela vient du cri qu’il pousse quand il prend des buts dans les voies (des chutes, ndlr), si c’est parce qu’il vit reculé ou si c’est parce qu’il était tout costaud dans ses jeunes années de grimpe. En nous écoutant parler, l’intéressé plante son regard dans le nôtre et dessine un rictus. Il s’en fout comme de sa première chemise. « J’ai fait tous les sommets. Je montais par une vallée, je redescendais par une autre. Je voulais être seul dans des coins que je choisis moi-même. Mon travail, du moins c’est comme ça que je le voyais, c’était de découvrir le maximum. À l’époque, j’avais des cartes IGN, j’allais partout. Maintenant, tout ça, c’est fini. Je suis sur Google Earth. Depuis l’ordi, tu trouves tout. » Quand on lui demande de définir sa vision de l’escalade, il répond simplement : « Une belle ligne, un beau caillou, un bel endroit ». Graou, façon cowboy, sur le belvédère de la Carelle © Matthieu Amaré / Vertige Media Complètement étranger à la gloire, Bruno Clément ne voulait pas que son nom soit imprimé sur la couverture. Son histoire, sa philosophie, son identité semblent antinomiques avec ce que suppose un topo : des notes, des données, des cotations. « L’époque est devenue obsédée par les chiffres, explique-t-il en reprenant un gâteau. Cela nous fait passer à côté de l’escalade. C’est franchement trop con. Si ça ne tenait qu’à moi, au lieu de 6a ou de 7b, je mettrais “beau” ou “extrêmement beau” » Pour lui, beaucoup de grimpeurs passent à côté de belles expériences à cause des cotations. « J’ai un client, s’il voit marqué 5c+, il court dans la voie, continue Graou. Si c’est 6a en revanche, il s’écroule. Alors que tout ça est subjectif. C’est dommage. » Pour les 5000 exemplaires mis en vente, Bruno Clément a donc fait un effort. Il a tout coté, bien aidé par « ses potes », Philippe Poulet et Jean-Baptiste Tribout, qui touchent quand même un peu leur bille. Reste l’exercice de transparence dans l’avant-propos du topo « des cotations souvent vagues surtout dans les nouveaux secteurs (l’équipeur y accordant peu d’importance) ». Pour l’auteur, l’essentiel est ailleurs : dans la simplicité, encore une fois. « Équiper une voie, c’est la rendre accessible aux grimpeurs. C’est ça qui me plaît », conclut-il. Si Bruno Clément équipe des voies seul, il le fait pour les autres. Toute sa vie, le grimpeur s’est rémunéré en matériel - goujon, spit - et en quelconque avantage en nature - l’abonnement à une salle privée pour ses enfants. Guère plus. « Combien de fois ai-je payé des équipements moi-même ?, apostrophe Graou. C’est aussi pour cela que, parfois, les points sont éloignés, par souci d'économie… » Une réalité qui rappelle que le métier obéit d’abord à la passion, jamais à l’accumulation de richesse. « Je gagnerais peut-être un peu d’argent avec le topo mais bon, je trouve qu’au-delà de tout le boulot que ça représente, la responsabilité est énorme. Surtout à une époque où la conception de l’aventure a beaucoup changé. Je pense qu’on fait davantage gaffe. Et je dis pas ça en mal, hein. J’ai toujours considéré que l’escalade était un sport dangereux ». « Quand on fait ce que je fais, on arrive quand même à se faire pointer du doigt pour de prétendues “nuisances écologiques”. Ça me fait rigoler quand tu sais que t’as des bidasses qui tirent des obus en face » Graou La voix de Clément dans le désert Moniteur UCPA, le grimpeur distille son expertise et sa vision de la grimpe en encadrant de temps en temps. Ça permet de faire passer certains messages et ça rajoute des pâtes dans le garde-manger. Mais la vraie rançon de Graou, la plus importante de toutes, c’est la liberté. Celle qui peut le faire enrager contre le camp militaire de Canjuers situé de l’autre côté de la rive et dont les manœuvres d’obus font « trembler les murs de sa maison en hiver ». « Quand on fait ce que je fais, on arrive quand même à se faire pointer du doigt pour de prétendues “nuisances écologiques”, tempête-t-il. Ça me fait rigoler quand tu sais que t’as des bidasses qui tirent des obus en face et des chasseurs qui dézinguent à tout va. » En ce qui concerne l’impact écologique des grimpeurs, Bruno Clément n’a pas jugé nécessaire de dire les termes dans le topo. « Ça me paraît tellement évident de respecter un minimum ce qui se passe autour qu’il n’y a pas besoin de faire des phrases. On n’est pas là par hasard, je pense. » Loin des légendes et des contes, la vie de Bruno Clément s’est écoulée sans fortune ni providence. « J’ai toujours vécu simplement, pose Graou, les coudes sur la table. Je suis ici parce que j’aime mon environnement et si j’ai fini d’équiper les Gorges, j’irai derrière, dans les montagnes. » Rien ne nous destine à écrire la fin de l’histoire. Même s’il y a de quoi imaginer les prochains chapitres : le célèbre équipeur du Verdon continuera à faire ce qu’il a choisi. Manger des pâtes, faire du piano, fouiner dans les montagnes, grimper avec ses fils et s’envoyer sur de la grande voie deux fois par mois avec sa mère de 81 ans. Pour imaginer la suite, ou d’autres choses, il faudrait couper à travers champ et fendre les herbes folles. Car pour raconter Graou, il faut le voir, pour le croire.












