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- La montagne et la rivière : le récit d'une escalade rassembleuse
L'escalade se déchire souvent entre puristes et nouveaux adeptes. Entre tradition et spectacle, une parabole bouddhiste – celle de la montagne et de la rivière – explique pourquoi ce conflit est stérile. Camille Pouget tombe dans les bras de Brooke Raboutou lors de la finale de difficulté de la Coupe du Monde à Chamonix en juillet 2025 © David Pillet Un samedi soir sur la Terre, dans une salle d'escalade. Trois générations grimpent côte à côte sur le même pan de mur. Un adolescent enchaîne un paddle dynamique. À côté, une femme d'une cinquantaine d'années négocie un dévers en compression. Entre les deux, un trentenaire filme son essai sur un bloc de coordination. Personne ne se parle vraiment. Chacun grimpe dans sa bulle, avec ses codes, ses références, sa grammaire. En 2026, la scène est devenue familière, presque banale. Mais cette cohabitation silencieuse raconte pourtant toute l'histoire de l'escalade contemporaine. L'ennui nous appartient La modernité peut parfois se lire avec le récit de paraboles ancestrales. En l'occurrence, celles des bouddhistes conviennent bien à notre problème. D'un côté, on trouve la montagne et sa force fixe. Dans l'histoire grimpante, ce sont les réglettes de grès, l'endurance des circuits de Bleau, les fondations posées depuis les années 1940. De l'autre, la rivière et sa fluidité : les coordinations spectaculaires, les prises lisses des compétitions ou encore les salles et leur esthétique futuriste. Entre les deux, une tension sourde qui traverse la communauté depuis vingt ans. Qui a raison ? Personne. Et c'est peut-être là toute la beauté de l'affaire. Posons-le franchement. Au commencement, l'escalade traditionnelle était peu spectaculaire, difficile à regarder. À l'orée des premières compétitions, notamment dans la foulée de celle de Bercy en 1988, un vieux titre de presse résumait bien la situation : « L'escalade, aussi ennuyeux que de la peinture qui sèche ». Pour un sport aspirant à la visibilité – les Jeux olympiques pointaient déjà –, il fallait réinventer le spectacle. Les compétitions ont mis du temps à s'imposer. Dans les années 1980-1990, beaucoup de grimpeur·se·s de haut niveau les rejetaient. Iels ont fini par céder, par amour de la compétition ou par nécessité. Mais l'escalade compétitive restait encore proche de celle que l'on pratiquait à l'extérieur : mouvements statiques, préhensions variées, endurance. Attention les yeux. Puis en 1998, les ouvreurs du Top Rock Challenge de Val-d'Isère créent les premières coordinations avec des enchaînements de rampes et de sauts. Personne ne mesure encore que ce détail va bouleverser la discipline. Les années suivantes voient ces mouvements se développer, timidement d'abord, puis de manière assumée. Jusqu'à ce que tout bascule. Paddle, smartphones et paraboles Suisse, septembre 2018. Tomoa Narasaki entre en finale de la Coupe du monde de bloc à Meiringen. Devant lui, le grimpeur japonais a des prises qui ressemblent à des coques de smartphones . Narasaki s'élance, paddle une prise, puis deux, trois, quatre. Ses pieds ne touchent plus le mur. Il se suspend uniquement par la force de contact de ses mains qui claquent sur les volumes ( la performance est à voir ici, à 2'23'30, ndlr ) . La foule retient son souffle, puis explose. Quelque chose vient de se passer. Trois ans plus tard, les Championnats du monde de Berne 2023 enfoncent le clou avec les prises 100 % lisses de Flathold et Pierre Broyer . Le concept ? Impossible de les tenir en statique. Il faut de la vitesse, une précision chirurgicale, un timing parfait. Les grimpeur·se·s traditionnel·le·s regardent ces images avec fascination et incompréhension. Et s'interrogent : est-ce encore de l'escalade ? Les forums, eux, s'enflamment. « L'escalade moderne trahit l'esprit du bloc. » « Les coordinations, c'est pour ceux qui n'ont jamais grimpé dehors. » « Ça demande trop de techniques différentes. » Au milieu de ce débat, une vieille parabole bouddhiste refait donc surface en opposant la supériorité de la montagne et de la rivière. Mais à cette question, le conte n'y répondra jamais. L'escalade classique – celle de Fontainebleau, des circuits historiques, des réglettes et des pinces – pose les fondements physiques du grimpeur. Elle enseigne les préhensions de base, la force à doigts, le gainage, la pose de pieds précise. C'est la montagne : solide, inébranlable, construite sur des millions de répétitions. L'escalade moderne met en avant une autre logique corporelle. La vitesse remplace l'endurance, la fluidité remplace la tension permanente. Les mouvements nécessitent une force de contact accrue : exercer une force maximale dans un temps très court, au moment précis où la main claque sur la prise. La précision doit être chirurgicale, car à haute vitesse, la moindre erreur se paie cash. Le bassin devient central : c'est en anticipant sa position d'arrivée que le grimpeur détermine le balancement nécessaire. C'est la rivière : fluide, rapide, adaptable. On pourrait bien sûr opposer ces deux styles. Dire que l'un est « vrai » et l'autre « artificiel ». Que Fontainebleau incarne l'authenticité et les salles de bloc la décadence spectaculaire. Mais ce serait passer à côté de l'essentiel : ces deux approches se complètent. Quand un bloc rend impossible une prise en statique, une méthode dynamique peut sauver la mise. Inversement, quand une coordination échoue, revenir à une grimpe plus fine – tension permanente, placement irréprochable – permet souvent de passer. Les meilleur·e·s grimpeur·se·s contemporain·e·s l'ont parfaitement compris. Elias Iagnemma réalise le 11 novembre 2025 la première ascension d' Exodia , qu'il propose en 9A+, l'un des blocs les plus durs au monde. Mais un an plus tôt, c'est son ascension de Burden of Dreams qui fascine : ce bloc mythique, premier 9A au monde, est réputé pour sa rigueur extrême sur réglettes et pieds microscopiques. Or Iagnemma trouve une méthode alternative : un paddle dynamique qui contourne la difficulté la plus ingrate. La montagne rencontre la rivière. Will Bosi incarne cette polyvalence depuis des années. Début 2026, il réalise la première ascension de Pôr do Sol , un bloc qu'il propose en 8C+ à Sintra, au Portugal. Le mouvement clé ? Un « sheriff » – soit un décroisé dynamique des bras – qui force une perte de pieds. Une gestuelle spectaculaire, imposée par la nature elle-même, comme sur le légendaire Rainbow Rocket de Fontainebleau. Bosi déclarera : « Probablement le meilleur bloc que j'aie jamais essayé ». Pas parce qu'il est statique ou dynamique, mais parce qu'il conjugue les deux logiques. Parkour toujours Reste une objection récurrente : « Les coordinations, c'est du parkour, pas de l'escalade ». L'argument revient dans les commentaires YouTube, sur les forums, au pied des blocs. En 2025, le grimpeur français Cyprien Bossut organise alors une expérience : il invite Raphaël Bourgeat-Lami, athlète de parkour de haut niveau, à tester onze blocs de compétition . La vidéo, vue par plusieurs centaines de milliers de personnes, tranche le débat. Bourgeat-Lami, pourtant habitué aux sauts, aux réceptions, aux mouvements explosifs, galère. Beaucoup. « Non, ça n'a rien à voir avec le parkour, finit-il par lâcher, essoufflé . La gestuelle est complètement différente. » Certes, il existe des similitudes : vitesse d'exécution, sens du timing, utilisation concomitante des membres supérieurs et inférieurs. Mais les logiques corporelles divergent radicalement. En parkour, tout repose sur la réception, l'amortissement, la gestion de l'impact. En escalade moderne, tout s'exécute sur la force de contact, la précision de saisie, le contrôle du balancement. Ce n'est juste pas la même discipline. D'ailleurs, cette évolution technique n'a rien d'exceptionnel dans l'histoire du sport. Le tennis a connu une mutation majeure avec les nouvelles raquettes en graphite dans les années 1980 : le jeu est devenu plus puissant, plus rapide. Le football a vu émerger le gegenpressing allemand dans les années 2010 : un style plus physique, plus intense, que les autres équipes ont dû adopter. L'escalade suit la même logique. Désormais, où va la grimpe ? Certains ouvreur·se·s émettent l'hypothèse d'un essoufflement des coordinations. Trop spectaculaires, trop répétitives, peut-être moins exigeantes que prévu. Une régulation autonome pourrait s'opérer. Les formats se renouvellent, les styles s'hybrident, les modes se répètent. Car il est inévitable que l'escalade moderne d'aujourd'hui sera l'escalade classique de demain. Dans vingt ans, les gamins des salles regarderont les vidéos de Tomoa Narasaki à Meiringen comme on regarde aujourd'hui Pierre Allain dans les années 1940 : avec respect, curiosité, et une pointe de condescendance amusée. Et peut-être qu'une nouvelle révolution est déjà en train de naître, discrètement, dans un coin obscur d'une salle d'escalade. Un·e ouvreur·se anonyme qui teste un nouveau type de prise. Un·e grimpeur·se qui trouve une méthode inédite sur un vieux bloc en forêt. L'histoire continue, inlassablement.
- Le business des Coupes du monde d'escalade : sous les comptes d'un sport en transition
En se plongeant dans les derniers résultats financiers de World Climbing, la rédaction de Vertige Media a essayé de mieux comprendre le modèle économique d'une jeune fédération internationale. Et entre les lignes comptables, les chiffres racontent moins la réussite éclatante d’un sport devenu machine à cash que la réalité plus intéressante d’un circuit encore largement porté par sa tournée. Explications. Coupe du Monde à Chamonix en juillet 2024 © David Pillet Il y a, dans les pages financières des fédérations internationales, une forme de vérité froide sur laquelle les discours promotionnels n’aiment pas trop s'attarder. World Climbing, la fédération internationale d'escalade, publie pourtant les siennes noir sur blanc : états financiers, système de frais, dépenses de l’Executive Board, tout est là, accessible, audité, classé . Et comme souvent avec ce qui est disponible, presque personne n’y prête vraiment attention. C’est dommage, car ces tableaux ne disent pas seulement combien entre et combien sort. Ils disent d’où vient l’argent, ce qu’il finance, et ce qu’il reste une fois que la machine a fini son cycle. En 2024, l’IFSC affiche 6,13 millions d’euros de revenus opérationnels pour 5,31 millions d’euros de coûts, soit un résultat net de 56 724 euros. Le chiffre n’a rien de spectaculaire. Mais il fixe très bien le décor : beaucoup de circulation, encore peu de surplus structurel. Le calendrier roi Le cœur du modèle tient dans une ligne comptable : les « calendar fees ». C’est là que se loge la véritable colonne vertébrale économique du circuit. En 2024 , ce poste pèse à lui seul 4,07 millions d’euros, soit l’essentiel des revenus rassemblés dans la rubrique « Sport & Events ». À partir de là, une confusion assez répandue tombe d’elle-même. Lorsqu’on demande combien « rapporte » une étape de Coupe du monde, on suppose souvent qu’il existe une réponse simple, comme si chaque manche produisait la même valeur selon une mécanique identique. Or le circuit ne fonctionne pas ainsi. Une partie importante de l’économie d’un événement se joue localement : dans la billetterie, dans les partenaires du comité d’organisation, dans les retombées territoriales espérées, et, très souvent aussi, dans le risque financier que l’organisateur accepte de porter. Ce que World Climbing facture, au fond, ce n’est pas toute la valeur d’une étape. C’est l’entrée dans la série. Le droit d’inscrire une ville dans le calendrier mondial, avec tout ce que cela charrie de standards, de services, de visibilité et de prestige institutionnel. En 2024, World Climbing déclare 665 453 euros de droits de diffusion et 330 000 euros de sponsoring. Ensemble, ces deux lignes représentent un peu moins d’un million d’euros. En 2024, accueillir une Coupe du monde de bloc ou de difficulté coûte 25 500 euros, avec un dépôt non remboursable de 5 000 euros. En 2025, la somme monte à 28 000 euros. Pour la vitesse, le ticket d’entrée s’établit à 14 500 euros en 2024, puis à 16 000 euros l’année suivante. Avant même de parler d’audience, de diffusion ou de sponsors, il faut donc d’abord acheter sa place dans la tournée. Le document prévoit aussi une politique de « no-show » visant non pas les organisateur·rices locaux, mais les fédérations nationales. Si une fédération inscrit nettement plus d’athlètes qu’elle n’en fait effectivement concourir, au-delà d’une tolérance de 10 %, World Climbing lui adresse en fin de saison une facture complémentaire. L’idée est simple : éviter que des inscriptions surestimées ne faussent la préparation logistique des étapes. Là encore, le message est clair : le circuit vend un cadre standardisé, pas seulement un spectacle. Belle image, petit moteur Pour situer réellement l’escalade dans l’économie des sports diffusés, il faut regarder le poste « Marketing ». En 2024, World Climbing déclare 665 453 euros de droits de diffusion et 330 000 euros de sponsoring. Ensemble, ces deux lignes représentent un peu moins d’un million d’euros. Ce n’est pas négligeable. Mais ce n’est pas encore un socle capable de porter, à lui seul, l’économie du circuit. La note associée aux comptes est instructive. La variation observée s’explique principalement par la renégociation de l’accord avec Dentsu, groupe japonais de publicité, de marketing et de conseil. Le détail compte, parce qu’il dit quelque chose de très concret sur la structure du modèle : la valeur médiatique du circuit existe, mais elle reste encore dépendante de quelques canaux majeurs, donc de quelques négociations décisives. On n’est pas face à une machine qui convertirait mécaniquement sa visibilité en revenus stables. On est encore dans une économie où quelques accords importants suffisent à faire varier sensiblement la photo d’ensemble. Ce n’est pas le signe d’un modèle défaillant. Ce n’est pas non plus la preuve d’une prospérité installée. Cela n’empêche pas World Climbing de chercher des relais de diffusion plus puissants. Le 11 septembre 2025, l’organisation annonce ainsi un accord avec Bilibili , présenté comme la nouvelle « maison de l’escalade » en Chine pour les derniers événements de 2025 et l’intégralité de la saison 2026 sur le territoire chinois. Dans son communiqué, World Climbing met en avant l’échelle de la plateforme, avec plus de 360 millions d’utilisateur·rices actif·ves mensuel·les et plus de 100 millions au quotidien. Le signal est intéressant : l’escalade parvient à se brancher sur des vitrines de masses. Mais, précisément parce que cet accord est postérieur aux comptes 2024, il est encore trop tôt pour savoir ce qu’il produira réellement sur le plan économique. Son effet, s’il est significatif, ne pourra se lire que dans les exercices suivants. C’est tout le paradoxe. Aujourd'hui, l'escalade compétitive se regarde bien. Elle a pour elle la verticalité, la tension immédiate, la lisibilité dramatique de l'échec et de la réussite, cette capacité rare à faire tenir un récit entier dans quelques mouvements. Mais ce potentiel visuel ne se convertit pas automatiquement en puissance économique. D’abord parce que produire l’image coûte. En 2024, la ligne « TV production » s’élève à 459 083 euros. En 2023, elle atteignait 952 056 euros. On peut y voir une rationalisation bienvenue ou, plus prudemment, un investissement revu à la baisse. Dans les deux cas, le constat de fond ne change pas : l’escalade n’est pas encore dans une configuration où la diffusion finance naturellement le sport. Elle reste dans une économie où il faut investir pour demeurer diffusable. À cela s’ajoute une autre limite, moins comptable mais tout aussi décisive. L’escalade reste, pour une partie du grand public, moins immédiatement lisible que d’autres disciplines olympiques. Il faut expliquer les formats, rendre intelligible la logique d’un bloc ou d’une voie, faire sentir pourquoi tel mouvement est décisif. Et l’attention, elle aussi, demeure cyclique : les Jeux olympiques créent des pics massifs de visibilité, mais entre deux olympiades, convertir cette curiosité occasionnelle en suivi régulier du circuit reste un défi. L’escalade se regarde donc très bien. Elle se monétise, pour l’instant, beaucoup moins facilement. L’ivresse olympique Les comptes 2024 sont lisibles. Mais ils comportent un piège : ils correspondent à une année olympique. Or une année olympique fait toujours entrer des flux qui gonflent les volumes, déforment la lecture et donnent parfois à voir une puissance économique qui tient autant au contexte qu’au modèle lui-même. Le moteur de cette séquence particulière s’appelle l’Olympic Qualifier Series. Dans les notes annexes, World Climbing explique que la hausse des revenus « Sport & Events » provient notamment de la compensation convenue avec le CIO et les comités d’organisation locaux pour l’organisation de l’OQS à Shanghai et Budapest, ainsi que de l’acquisition des droits médias et marketing sur ces événements. On n’est donc pas seulement face à une recette d’événement classique. On est dans une architecture plus hybride, où la fédération encaisse parce qu’elle organise, parce qu’elle porte des droits, et parce qu’elle assure toute une série de services liés à la qualification olympique. Chez World Athletics, les comptes 2024 annoncent 99,4 millions de dollars de revenus. Dans cet ensemble, 44 millions proviennent du « commercial and broadcast ». Sur le papier, l’effet est spectaculaire. Mais s’arrêter aux entrées d’argent serait une erreur. Car l’OQS ne produit pas seulement des recettes. Il produit aussi des sorties. Une partie de ce qui entre est redistribuée presque aussitôt sous forme de travel grants , de prize money et de prise en charge des ITOs, ces officiel·les techniques internationaux indispensables au déroulement de la compétition. Ces dépenses apparaissent dans les comptes sous la rubrique « Olympic & Multi-Sport Games Preparation / Games Services ». En clair, une année olympique peut faire gonfler les flux sans enrichir durablement la structure, tout simplement parce qu’une part importante de l’argent encaissé est aussi de l’argent à redistribuer, à absorber ou à affecter. Le résultat final le montre très bien. L’excédent opérationnel brut atteint 820 850 euros. Le chiffre est solide. Mais il s’effrite ensuite ligne après ligne : 60 307 euros d’amortissements, 30 021 euros d’effets de change, 36 866 euros de charges financières. S’y ajoute surtout l’affectation aux « Operating Funds », à hauteur de plus de 600 000 euros, autrement dit à ce matelas d’exploitation qui permet à la fédération de sécuriser sa trajectoire. À l’arrivée, le bénéfice net retombe à 56 724 euros. Ce n’est pas le signe d’un modèle défaillant. Ce n’est pas non plus la preuve d’une prospérité installée. C’est le portrait d’une structure qui profite d’une année exceptionnellement dense pour consolider ses appuis autant que pour faire tourner le spectacle. Même dopée par l’Olympisme, l’économie de la Coupe du monde ne dégage pas encore cette aisance structurelle qui permettrait de parler de véritable rente. Jeunes sports, vieux écarts Pour comprendre où se situe réellement l’escalade, la comparaison la plus utile n’est pas celle qui la mesure d’emblée aux grandes fédérations installées depuis des décennies. Elle consiste d’abord à la replacer dans sa vraie famille : celle des sports jeunes, récemment olympiques, dont l’économie repose encore largement sur l’événement lui-même. De ce point de vue, l’escalade n’a rien d’une exception. « Nous ne touchons rien de la redistribution des revenus des Jeux » Fernando Aguerre, Président de l’International Surfing Association L’International Surfing Association affichait ainsi en 2024 un total de 5,74 millions de dollars de revenus, dont 4,16 millions provenaient des « event revenues ». Chez World Skate , en 2023, la logique apparaissait plus nettement encore : 4,25 millions de dollars d’« events organizational fees and biddings », pendant que la ligne « advertisement and TV contracts » restait à zéro. Dans cette famille de disciplines, le socle est le même : on vit d’abord de la tournée, de la capacité à faire exister les compétitions, à trouver des villes hôtes, à vendre un calendrier. L’image vient après. C’est précisément ce qui distingue ces sports des fédérations plus anciennes, plus puissantes, plus solidement installées dans une économie de droits. Chez World Athletics ( la fédération internationale d'athlétisme, ndlr ) , les comptes 2024 annoncent 99,4 millions de dollars de revenus. Dans cet ensemble, 44 millions proviennent du « commercial and broadcast ». Et à cela s’ajoute une autre ressource d’une tout autre ampleur : le versement quadriennal du CIO, autrement dit la part des revenus olympiques redistribuée aux fédérations internationales, qui atteint ici 39,6 millions de dollars. Chez World Climbing, la lecture est plus éclatée : les comptes 2024 isolent bien 174 145 euros dans la ligne « IOC Funds », mais une partie des flux liés à l’orbite olympique apparaît aussi ailleurs, notamment dans les services liés aux Jeux et à l’OQS. L’écart n’est donc pas seulement un écart de taille. Il tient aussi à la manière dont ces revenus se structurent et se lisent dans les comptes. Ce décalage, les fédérations les plus récemment entrées dans l'olympisme l’ont parfois formulé très frontalement. En 2020, le président de l’International Surfing Association, Fernando Aguerre, résumait ainsi la situation auprès de Reuters : « Pour Tokyo, nous ne touchons rien de la redistribution des revenus des Jeux ». La formule date un petit peu, mais elle a le mérite de rendre sensible une tension durable : tous les sports olympiques ne se branchent pas, au même rythme ni dans les mêmes proportions, sur les grands circuits de redistribution et de valorisation. Chez World Aquatics ( la fédération internationale de natation, ndlr ) la structure est plus parlante encore : 107,83 millions de dollars de revenus répartis entre 38,86 millions pour l’« Olympic movement », 36,54 millions pour le « Hosting & commercial revenue » et 32,07 millions pour les droits TV et le sponsoring. Là, la diffusion et le commercial ne sont plus des promesses. Ce sont déjà des piliers. La conclusion n’est donc pas que l’escalade serait « en retard » que cette pratique parle encore majoritairement la langue du calendrier, des service fees , des villes hôtes et des circuits à financer. Les grandes fédérations, elles, parlent celle des droits audiovisuels, des grands partenaires commerciaux et des dividendes olympiques de grande ampleur. L’écart n’est pas seulement un écart de taille. C’est un écart de structure. D’ailleurs, les fédérations les plus récemment entrées dans l’orbite olympique l’ont parfois dit très frontalement. Le vrai produit Au fond, tout ramène à une question assez simple. Quand un sport vit d’abord de son calendrier, il dépend mécaniquement de la capacité des villes, des organisateur·rices et des partenaires locaux à acheter une étape, à la produire et à en assumer le risque. Quand un sport vit d’abord de ses droits, il dépend davantage de l’attention du public, de sa monétisation, de la robustesse de ses diffuseurs et de sa force de négociation sur le marché de l’image. Ce ne sont pas deux nuances d’un même modèle. Ce sont deux centres de gravité différents. En 2024, l’escalade internationale reste encore, majoritairement, du côté du premier. L’année olympique a joué comme un turbo. Elle a accru les flux, densifié les revenus, donné une impression de montée en puissance. Mais elle a aussi rappelé une chose essentielle : l’argent olympique n’est pas une rente simple. Il entre beaucoup, puis ressort vite. Il grossit les masses plus qu’il n’installe un confort durable. C’est peut-être là, finalement, le point aveugle du débat. La Coupe du monde d’escalade ne manque pas d’images. Elle est filmée, diffusée, regardée, commentée. Ce qui lui manque encore, structurellement, c’est la capacité à faire de ces images le socle principal de son économie. Tant que ce basculement n’aura pas lieu plus franchement, le circuit continuera à reposer d’abord sur sa tournée, sur la vente de ses étapes, sur la capacité des hôtes à payer pour entrer dans la série. Et tant que cet équilibre tiendra, tout le reste restera une affaire de répartition : le prize money , la production, les conditions de travail, la sécurité, les standards croissants imposés aux événements. Toutes ces demandes sont réelles, souvent légitimes, parfois urgentes. Mais elles se disputent encore à l’intérieur d’une économie qui n’est pas tout à fait celle que les images laissent croire. C’est peut-être la leçon la moins spectaculaire de ces comptes, et pourtant la plus utile : dans l’escalade internationale, la beauté du geste et du spectacle n’est pas encore devenue, à elle seule, un modèle rentable.
- Squamish : l'escalade rapporte 25 millions de dollars par an
Au Canada, Squamish prouve que l'escalade peut être le moteur économique d'une ville, voire d'une région entière. Une étude inédite menée sur sept mois vient de quantifier pour la première fois cet impact : 25,4 millions de dollars canadiens injectés dans l'économie locale en 2025. Un chiffre éloquent sur le poids économique de la pratique, qui ne doit toutefois pas éluder la question de sa régulation. (cc) Chewool Kim sur Unsplash Entre les parois granitiques du Stawamus Chief et les milliers de blocs disséminés dans la forêt pluviale, Squamish cultive depuis cinquante ans sa réputation de mecque mondiale de l'escalade. Ce que personne n'avait quantifié jusqu'ici, c'est à quel point cette pratique structure désormais une part importante de l’économie locale. Le 23 mars 2026, la Squamish Access Society (SAS), l'association locale des grimpeur·ses, publie la première étude d'impact socio-économique jamais réalisée au Canada sur un site d'escalade. « Squamish n'est pas seulement la meilleure destination d'escalade du Canada. C'est une destination de classe mondiale, et nous avons désormais les données pour le prouver », proclame l'association sur ses canaux. L'enquête s’appuie sur un dispositif conséquent : 566 questionnaires, 128 jours de comptages de terrain sur neuf sites majeurs entre avril 2024 et septembre 2025, interviews d'expert·es locaux·ales ainsi qu’une modélisation économétrique confiée à un cabinet spécialisé dans l’analyse des retombées économiques des activités de plein air en Colombie-Britannique. Et pour quelques millions de dollars de plus Les chiffres confirment que l’escalade constitue désormais un pilier de l’économie locale. En 2025, les grimpeur·se·s ont directement généré 25,4 millions de dollars canadiens dans l’économie locale de Squamish. L'impact total pour la Colombie-Britannique atteint 42,3 millions de dollars — cet écart s’explique par les effets indirects et induits : activité des fournisseur·se·s et sous-traitant·e·s, mais aussi dépenses réalisées par les salarié·e·s du secteur dans d’autres commerces de la région. L'étude recense 462 000 journées-grimpeur — unité de mesure standard qui comptabilise chaque journée de pratique individuelle ( deux personnes grimpant une journée équivalent à deux journées-grimpeur, ndlr ) — soit une multiplication par 40 depuis 1986. Cette fréquentation soutient 148 emplois directs à Squamish, 214 à l'échelle provinciale, et rapporte 7,1 millions de dollars de recettes fiscales. « Les gens qui grimpent aujourd'hui ont des carrières, de l'argent. Nous sommes devenu·e·s plus fortuné·e·s qu'il y a 20 ans » Ashley Green, responsable d'un magasin de grimpe historique à Squamish La répartition des dépenses révèle deux économies complémentaires. Les grimpeur·ses visiteur·ses — qui représentent 80 % des journées-grimpeur — dépensent 21,1 millions de dollars en hébergement, nourriture, transport et équipement. « Les grimpeur·se·s sont devenu·es un segment économique particulièrement précieux. Ils et elles restent plus longtemps, voyagent hors des périodes de pointe et sont très engagé·e·s avec le territoire », explique Lesley Weeks, directrice de Tourism Squamish , à la CBC . Les résident·e·s injectent 4,3 millions de dollars annuels en matériel technique, vêtements et abonnements en salle. Ashley Green, responsable opérationnelle de Climb On Equipment — magasin historique installé à Squamish depuis le milieu des années 1990 — voit bien cette transformation sociologique. « Les gens qui grimpent aujourd'hui ont des carrières, de l'argent. Nous sommes devenu·es plus fortuné·e·s qu'il y a 20 ans », confie-t-elle à la CBC . Son entreprise emploie 22 personnes à temps plein et 10 à 15 saisonnièr·es. En juillet, pic de la saison qui s'étend de mai à septembre, les ventes sont six fois supérieures à celles de janvier. Samuel Fagan, guide local chez Squamish Rock Guides — compagnie établie depuis 1991 — confirme l'évolution. « L'escalade a vraiment gagné en popularité ces dernières années… et les gens l'intègrent dans leurs vacances », raconte-t-il à la CBC . Guide depuis dix ans, il encadre jusqu’à quatre journées par semaine sur le terrain pendant la haute saison. « Je pense que cette étude économique montre vraiment que l'escalade est une industrie en plein essor dans cette ville. » Ces données confirment la place centrale de l’escalade dans l’économie touristique locale. Selon les données de Tourism Squamish, le tourisme global de Squamish génère 408 millions de dollars de dépenses en 2024 et soutient 3 640 emplois. L'escalade représente ainsi 6,2 % des dépenses touristiques totales, mais contribue fortement à façonner l’identité économique et sociale du territoire. Grimper pour vivre ici Car au-delà des flux économiques, l'étude met en lumière un phénomène rare de migration choisie lié à l’escalade. 81 % des grimpeur·ses résident·e·s — estimé·es à 1 567 personnes — déclarent que l'escalade a été « un facteur important » dans leur décision de déménager à Squamish. 88 % affirment que c'est une raison majeure pour rester. D'après l'étude, trois résident·e·s sur cinq ont déménagé à Squamish spécifiquement pour l'escalade. 10 % supplémentaires sont devenu·es grimpeur·se·s après leur installation. Peter Larose, chercheur principal de Larose Research & Strategy qui a piloté l'enquête, prend un peu de hauteur : « Squamish attire des travailleur·se·s mobiles, éduqué·e·s, qui choisissent leur lieu de vie en fonction de leur qualité de vie en plein air plutôt que de leur proximité à un employeur fixe ». Le profil des répondant·e·s va dans le même sens : 35 % des grimpeur·se·s résident·e·s ont plus de 40 ans, 30 % grimpent plus de 70 jours par an. L'escalade ne structure pas seulement les loisirs : elle organise le quotidien, les réseaux sociaux, les choix résidentiels. Les bénéfices autodéclarés en matière de santé et de bien-être atteignent des niveaux remarquables : 99 % des résident·es estiment que l'escalade améliore leur santé mentale (91 % « fortement d'accord »), 99 % leur santé physique, 99 % leur connexion à la nature. Ce consensus quasi total suggère que l'escalade fonctionne comme un système de valeurs partagé, bien au-delà d'une simple activité récréative. Les limites de la croissance Cette réussite économique et sociale a aussi son revers. L'enquête identifie trois tensions majeures : le stationnement, la surfréquentation et le camping sauvage. Les comptages révèlent des pics de fréquentation sur trois des sites les plus populaires, avec jusqu'à 160 véhicules simultanément. 40 % des résident·e·s se disent insatisfait·e·s de la foule. L'étude note qu'aucune corrélation n'existe avec le type d'escalade ou le niveau de difficulté. La saturation apparaît donc comme un phénomène généralisé. « Le surpeuplement est définitivement un problème. Mais facturer le stationnement aux résident·es pour accéder à leur nature, c'est créer une barrière économique qui exclut les populations marginalisées » Un·e résident·e de Squamish Le camping informel polarise les débats. 34 % des visiteur·ses pratiquent le camping sauvage ou en bord de route. Les résident·e·s réclament massivement « régulation et conformité » plutôt qu'une interdiction pure. Les commentaires libres révèlent une ligne de fracture : certain·es souhaitent réprimer cette pratique, d'autres demandent qu'elle soit autorisée et gérée. L'étude a d'ailleurs testé un scénario de stationnement payant (3 dollars canadiens de l'heure ou 10 dollars la journée). Résultat : 80 % des résident·e·s affirment qu'iels grimperaient « beaucoup moins » ou « moins » dans les zones payantes. Cette opposition massive cristallise une tension fondamentale entre gestion de la fréquentation et équité d'accès. Un verbatim de résident·e résume l'impasse : « Le surpeuplement est définitivement un problème. Mais facturer le stationnement aux résident·es pour accéder à leur nature, c'est créer une barrière économique qui exclut les populations marginalisées ». Au-delà de ces trois enjeux majeurs, l'étude dresse une liste de chantiers urgents : gestion des infrastructures d'escalade et reconnaissance des besoins spécifiques des grimpeur·se·s (sentiers, accès, équipements), traitement des déchets et déjections humaines, éducation à la sécurité et à l'environnement pour les débutant·e·s (pollution sonore, groupes laissant des cordes en place, chiens en liberté) ; régulation du camping en van, développement et entretien de nouvelles voies, protection de la faune et sensibilisation environnementale via une coordination entre agences et usager·e·s. « Les activités de plein air sont depuis longtemps comprises comme le fondement de Squamish. Des rapports spécifiques à une activité comme celle-ci quantifient l'importance de ce secteur pour notre économie maintenant et à l'avenir » Armand Hurford, maire de Squamish Face à ces préoccupations, le ministère de l'Environnement et des Parcs de Colombie-Britannique rappelle que les activités de plein air comme l'escalade contribuent directement à hauteur de 4,8 milliards de dollars à l'économie provinciale, et représentent 1,5 % du PIB réel. Armand Hurford, le maire de Squamish, a salué le rapport dans la foulée de sa publication : « Les activités de plein air sont depuis longtemps comprises comme le fondement de Squamish. Des rapports spécifiques à une activité comme celle-ci quantifient l'importance de ce secteur pour notre économie maintenant et à l'avenir. » L'étude de Squamish établit un précédent : c'est la première analyse aussi exhaustive jamais réalisée au Canada sur l'impact socio-économique d'une destination d'escalade. Les chiffres prouvent que l'escalade n'est plus une sous-culture de niche — c’est devenu un moteur territorial de premier plan, qui attire des populations, génère des millions, crée des centaines d'emplois. Mais cette réussite pose une question désormais incontournable : jusqu'où peut croître une destination d'escalade avant de s'épuiser elle-même ? Les données de Squamish résonnent bien au-delà de la Colombie-Britannique. À Margalef, village catalan de 100 habitant·e·s qui accueille 89 000 visites par an, les barrières payantes installées en octobre 2025 ont déclenché des appels au boycott et des actes de vandalisme répétés, selon les médias spécialisés. Partout, la même équation : l’escalade fait vivre des territoires, mais qui assume le coût de leur préservation ?
- Pourquoi l’escalade ressemble au surf
On les rapproche souvent pour ce qu’ils offrent de plus visible : le dehors, le style, l’intensité, la sensation flatteuse d’une liberté plus pure qu’ailleurs. Ce n’est pas faux. Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. Le surf et l’escalade ont en commun quelque chose de plus troublant : ce sont deux pratiques qui demandent à la fois un corps, un œil, un sens du moment — puis transforment très vite cette compétence en monde social, avec ses usages, ses hiérarchies et sa façon de décider qui est vraiment « dedans ». (cc) Unsplash Il suffit de regarder un spot un peu chargé, au moment où tout le monde attend sa vague, pour comprendre qu’une pratique peut avoir l’air libre sans être simple. Personne n’a besoin de faire un discours pour faire sentir qu’un corps de trop dans l’eau modifie l’équilibre général. Un placement un peu gourmand, une vague brûlée, une arrivée qui semble ignorer les usages, et la douceur du décor se ride aussitôt. La mer n’a pas changé. Le climat social, si. En escalade, la frontière se montre autrement. Elle a moins le bruit du ressac que celui, plus discret, d’une conversation au pied du mur, d’une remarque sur une voie, d’un silence un peu appuyé après une fanfaronnade mal dosée. Ici aussi, on observe, on jauge, on écoute comment quelqu’un parle d’un passage engagé, d’une cotation, d’un spot, d’une séance en salle. Et très vite, sans qu’aucune règle n’ait été affichée, on comprend qu’il existe des façons plus ou moins légitimes d’être là. Deux chercheurs norvégiens en sciences du sport, Tommy Langseth et Øyvind Salvesen, l’ont bien montré : en escalade, le risque n’est pas simplement affaire de tempérament : il engage aussi la reconnaissance au sein d’un système de valeurs partagé. C’est à cet endroit, et pas dans le simple décor, que surf et escalade commencent vraiment à se ressembler. Ce ne sont pas seulement deux sports de sensations. Ce sont deux pratiques qui débordent très vite le geste pour devenir des mondes sociaux à part entière : des univers où l’on apprend à lire un milieu, à reconnaître ce qui compte, à sentir ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, à comprendre enfin qu’une activité qui se rêve libre n’échappe jamais tout à fait à la vieille question de la légitimité. Lire avant de forcer Le premier point commun entre la vague et le rocher tient peut-être à cela : dans les deux cas, il ne suffit pas d’agir, il faut d’abord savoir lire. Lire un plan d’eau, une série, un courant, un déferlement. Lire une ligne, une texture, une exposition, un passage qui ne se donne pas tout de suite. Le surf comme l’escalade demandent plus qu’une exécution propre. Ils supposent une qualité d’attention, une intelligence de situation, un art de l’ajustement. C’est même, sans doute, ce qui leur donne une telle densité culturelle. On n’y admire pas seulement la puissance ou la technique. On y admire une manière de comprendre ce qui se passe. « Ce qui compte pour moi, c’est que les choses soient faites avec style. Si tu vois que tu n’as pas de marge, tu devrais redescendre » Rolf, un grimpeur norvégien Dans leur article sur l’escalade norvégienne, Langseth et Salvesen écrivent qu’il existe « un lien clair entre la prise de risque et la reconnaissance dans le système de valeurs de l’escalade ». La phrase mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle dégonfle une fiction tenace du milieu : celle selon laquelle le risque serait une affaire purement intime, presque psychologique, comme si l’on grimpait seul avec son tempérament. Leur idée est plus forte. À mesure qu’ils et elles entrent dans la culture grimpe, les pratiquant·e·s « apprennent ce qui a de la valeur » et finissent par faire de ces valeurs une part de leur propre motivation. Le risque ne vaut donc pas seulement parce qu’on le ressent. Il vaut aussi parce qu’un monde lui donne du sens. L’un des grimpeurs interrogés, Rolf, le formule d’ailleurs avec netteté : « Ce qui compte pour moi, c’est que les choses soient faites avec style. C’est-à-dire qu’une ascension soit réalisée comme, selon moi, elle doit l’être : avec style et avec de la marge. Si tu vois que tu n’as pas de marge, tu devrais redescendre ». La phrase est intéressante parce qu’elle dit beaucoup plus qu’une préférence personnelle. Elle rappelle qu’en escalade, le geste n’a jamais tout à fait de valeur en soi. Il en reçoit une de la manière dont il est conduit — et jugé. « Nous devons établir notre territoire » Crystal, une surfeuse californienne Le surf raconte quelque chose de très proche. Dans une étude récente menée auprès de surfeur·euse·s d’eau froide à Jæren, en Norvège, un pratiquant décrit le moment où il prend une vague ainsi : « On a l’impression de jouer avec la nature, mais à ses conditions à elle, parce qu’on ne peut pas lutter contre la vague, il faut aller avec son mouvement. Il y a tellement de puissance dans une vague, tellement de choses qui bougent. Tout est en mouvement, et il faut composer avec tous ces mouvements. » Là encore, ce qui impressionne n’est pas seulement la maîtrise physique. C’est l’idée qu’un bon geste est d’abord une bonne lecture. On comprend mieux, à partir de là, le prestige très particulier de ces deux pratiques. Elles donnent l’impression qu’il existe encore des activités où la compétence ne se réduit pas à l’application d’une méthode. Des activités où l’on peut avoir du niveau parce qu’on voit mieux, parce qu’on sent plus juste, parce qu’on comprend plus finement ce que le milieu autorise, refuse ou déplace. Ce n’est pas seulement une promesse sportive. C’est presque une promesse anthropologique : celle d’un savoir incarné Le cool a ses vigiles Rien n’est plus intéressant, ensuite, que la manière dont ces univers, si prompts à se dire libres, savent produire de la frontière. Dans le surf, le mécanisme est presque pédagogique. Une vague est une ressource rare. L’espace est limité. Le bon placement se gagne. Le partage est donc toujours, d’une certaine manière, un partage sous tension. Une étude consacrée aux surfeuses californiennes porte un titre qui dit déjà beaucoup : « Nous devons établir notre territoire ». La formule vient d’une pratiquante, Crystal, et elle fissure du même coup l’image d’Épinal. La glisse n’abolit pas les rapports de pouvoir, elle les recompose dans un autre décor. « Le fait que ces frontières ne soient pas claires ne signifie pas qu’elles n’existent pas » Tommy Langseth et Øyvind Salvesen Ce qui frappe dans cette littérature, c’est à quel point la question de la place y revient sans cesse. Place physique, évidemment : qui est où, qui passe, qui attend, qui gêne. Mais aussi place symbolique : qui a l’air d’être du coin, qui connaît les usages, qui peut se permettre telle audace, qui devra faire ses preuves plus longtemps. Le surf se rêve volontiers comme communauté. Il fonctionne aussi comme économie de la rareté. Une étude norvégienne sur les surfeur·euse·s le dit autrement : « Moins d’ami·e·s, plus de vagues : c’est l’ancienne règle ». Tout le paradoxe est là. Les pratiquant·e·s interrogé·e·s disent aimer partir à l’eau avec quelques proches, partager la session, se raconter les bons moments. Mais ils et elles savent aussi qu’au-delà d’un certain seuil, la communauté entame la ressource même qui la réunit. Quelques ami·e·s augmentent le plaisir, trop de monde le dégradent. Le surf adore les tribus, mais beaucoup moins les foules. L’escalade, de ce point de vue, paraît plus pacifiée. Elle l’est surtout dans ses formes. La frontière y prend moins volontiers le visage du territoire brut que celui, plus élégant, du goût. Ici, on trie avec des oppositions qui ont l’air naturelles : salle ou falaise, bloc ou grande voie, engagement ou confort, style ou force, aventure ou consommation. La hiérarchie n’est pas toujours formulée. Elle n’en travaille pas moins les regards et les réputations. Là encore, Langseth et Salvesen sont utiles parce qu’ils ne psychologisent pas trop vite ce que les grimpeur·euse·s appellent parfois « leur » rapport au risque. Ils montrent que le milieu valorise certaines prises de risque et en disqualifie d’autres. Ils vont même jusqu’à parler de « zones de crédibilité » pour décrire l’espace où un geste sera reçu comme admirable, puis les zones où il deviendra simplement inconséquent, voire ridicule. Leur phrase la plus juste est peut-être aussi la plus simple : « Le fait que ces frontières ne soient pas claires ne signifie pas qu’elles n’existent pas ». C’est tout le problème, et tout l’intérêt, de ces univers : ils remplacent les règlements visibles par des normes plus diffuses, donc souvent plus puissantes. C’est ici qu’il faut prendre au sérieux le mot de « style », si souvent employé dans ces mondes comme s’il allait de soi. Le style n’est pas qu’une affaire d’esthétique. C’est une manière de faire qui vaut socialement. Il dit qu’on n’est pas seulement capable, mais capable comme il faut. Dans le surf comme dans l’escalade, la légitimité ne se joue donc jamais seulement sur le résultat. Elle se joue sur la manière, sur le ton, sur l’aisance, sur le rapport jugé correct au risque, à l’effort, à l’espace, aux autres. C’est une hiérarchie plus feutrée qu’un classement. Ce n’est pas une hiérarchie plus douce. Le marché du vrai Le parallèle devient encore plus net quand ces deux pratiques se démocratisent. Plus le surf et l’escalade s’ouvrent, plus elles paraissent obsédées par la question de l’authenticité. Le phénomène n’a rien de mystérieux. À mesure que les publics s’élargissent, que les marques s’installent, que les salles se multiplient, que les bassins à vagues apparaissent, que les réseaux sociaux fabriquent du désir, il faut bien redéfinir ce qui distinguera encore les « vrai·e·s » des autres. L’authenticité cesse alors d’être une sensation : elle devient une frontière. Le surf donne ici un miroir particulièrement cruel. Dans Cultural Dissonance, Tommy Langseth et Adam Vyff partent d’un constat banal : « Les surfeur·euse·s se voient souvent comme “vert·e·s” »/ Puis ils montrent autre chose. Leur enquête, fondée sur un questionnaire auprès de 251 surfeur·euse·s norvégien·ne·s et six entretiens, conclut que la plupart se perçoivent comme écologiquement conscient·e·s, tout en achetant beaucoup d’équipement et en voyageant beaucoup. Les auteur·rice·s en tirent une conclusion : « Nos résultats montrent qu’il existe un écart entre les attitudes et les actions des surfeur·euse·s ». Ce qui les intéresse n’est pas de distribuer des bons et des mauvais points, mais de décrire une dissonance culturelle : le champ valorise à la fois le lien à la nature et les pratiques de consommation qui permettent de nourrir le désir de surf. L’escalade ne raconte pas une autre histoire. Elle aussi aime se penser comme une pratique plus nue, plus directe, plus réelle. Elle aussi est devenue une industrie de lieux, d’images, d’ambiances, de récits, de voyages et de signes distinctifs. L’enjeu n’est pas de dénoncer de haut une imposture. Il est plus fin, et plus intéressant : comment une pratique peut-elle continuer de se vivre comme accès privilégié au réel quand cet accès devient lui-même un produit hautement désirable ? Cette tension entre promesse d’authenticité et mise en marché traverse aujourd’hui une large partie des sports dits « lifestyle », et le surf en fournit un cas particulièrement documenté. C’est peut-être là, au fond, que la vague et le mur se rejoignent le plus franchement. Pas dans le simple goût du dehors. Pas même dans la promesse de sensations singulières. Mais dans cette manière très contemporaine de bâtir un prestige sur la sortie hors du sport ordinaire, puis d’administrer cette sortie à mesure qu’elle devient rentable, visible, désirée. Le surf et l’escalade aiment dire qu’ils desserrent les cadres. C’est sans doute vrai. Mais ils en fabriquent d’autres : plus souples, plus « stylés », plus difficiles à nommer — et souvent, pour cette raison même, plus efficaces. Sous le sel comme sous la magnésie, on retrouve toujours la même question, vieille comme le social, mais ici reformulée avec davantage de panache : qui est vraiment à sa place ?
- Grève à Climb Up : à Aubervilliers, le combat continue
Mercredi 18 mars, devant Climb Up Aubervilliers, cinq salarié·e·s ont maintenu la grève alors que leur syndicat venait d'annoncer sa suspension. Seul·e·s face au vent glacial, iels incarnent une colère qui ne s'éteint pas avec quelques concessions. Entre primes fantômes, objectifs inatteignables et modèle économique à bout de souffle, iels racontent surtout pourquoi iels refusent de lâcher prise. Reportage. Devant le siège de la salle Climb Up à Aubervilliers © Yoran Bonneau-Landrain Iels sont là depuis quelques heures, le menton dans le col et les mains enfoncées dans les poches. En ce mercredi 18 mars, à Aubervilliers, le vent devant la salle d'escalade du groupe Climb Up est glacial. Quand il souffle, il fait claquer des banderoles aux couleurs un peu plus chaudes, sur lesquelles sont inscrits des messages comme « Climb Up en grève », « Faisons bloc pour nos droits » ou encore « Ascension sociale, pas du capital ». Sur le parvis, iels sont cinq salarié·e·s à grelotter devant une petite table sur laquelle est posé un plot de chantier. Autour d'eux·elles, pas de cortège. Juste deux drapeaux CGT qui flottent, quelques client·e·s à qui iels tendent des tracts et des chouquettes, et une conviction : ne pas céder. Autant on emporte le vent La veille, leur syndicat a annoncé la suspension de la grève nationale après avoir obtenu la démission du directeur général du groupe , et quelques concessions sur les primes et les jours de fractionnement. Partout ailleurs dans le réseau, le mot d'ordre a été entendu : le mouvement, qui devait être national, s'arrête. Le syndicat et les représentants du personnel espèrent obtenir d'autres compromis à l'issue des Négociations Annuelles Obligatoires (NAO), qui devraient se tenir dans quelques semaines. Mais Yoran, Fanny* et leurs trois camarades n'y croient pas. « Ils nous ont déjà fait le coup l'an dernier », explique Fanny qui confie avoir avoir quand même obtenu une augmentation de 75 euros brut, comme tous·te·s ses collègues, sauf les cadres. En mars 2025, les salarié·e·s d'Aubervilliers ont déjà débrayé, signant la première mobilisation sociale de l'histoire de Climb Up. À l'époque, iels étaient près d'une vingtaine à se mobiliser contre le management d'un directeur de salle – parti depuis – et des licenciements qu'ils considéraient comme abusifs. Entre autres. « On est un peu les irréductibles Gaulois, sourit Fanny en jetant un coup d'oeil par-dessus son épaule. Aujourd'hui, on est seulement 5 mais le message qu'on essaie de faire passer reste le même : on ne se contentera pas des 3 miettes qui sont censées calmer notre faim. » « Ce qu'iels ont fait pendant les négociations, ce n'est pas un pas vers nous. Ce qu'ils ont fait hier, c'est mettre un pansement sur une jambe de bois » Fanny, salarié·e de Climb Up Aubervilliers Yoran et Fanny ne le cachent pas : iels sont déçu·e·s de la décision collective de leur syndicat. Pour eux·elles, le mouvement entamé par leurs collègues d'Angers , le mercredi 11 mars dernier, aurait vraiment pu inverser le rapport de force. « Là, on reste dans la temporalité de la direction , reprend Fanny. La démission du directeur général et les quelques concessions qu'iels nous ont lâchées ont été faites dans l'urgence. Et cette urgence, ce n'est pas la nôtre. » Quand Yoran compte les mesures concédées sur le bout de ses doigts, il en déduit que « pour l'instant, aucune ne donne un seul vrai avantage aux salarié·e·s ». « Nos conditions de travail sont toujours les mêmes et les objectifs restent inatteignables », résume-t-il. D'après les cinq salarié·e·s grévistes, personne ne peut encore parler de victoire. Aujourd'hui, avec leurs gilets cégétistes sur le dos, Fanny et Yoran savent bien que leur action est symbolique. Leur grève ne durera qu'un jour et ne sera pas suivie. Mais s'iels sont là, à braver le froid, c'est bien parce que leur enjeu est clair : « Ne pas se laisser duper ». Fanny poursuit : « Ce qu'iels ont fait pendant les négociations, ce n'est pas un pas vers nous. Ce qu'ils ont fait hier, c'est mettre un pansement sur une jambe de bois ». Le terrain contre des tableurs Excel À Aubervilliers, les salarié·e·s grévistes ont l'impression d'avoir créé « un bastion de résistance ». Iels ont été les premier·e·s de l'histoire du réseau de 33 salles à débrayer. Aujourd'hui, iels sont de nouveau les seul·e·s à reconduire le mouvement. Depuis qu'elle s'est érigée en avril 2022, l'établissement que le groupe présente souvent comme « la plus grande salle d'escalade d'Europe » a connu plusieurs agitations sociales. Des salariés ont été licencié·e·s, un ancien directeur de la salle très contesté est parti, une polémique sur l'affichage de symboles LGBTQIA+ est remontée jusqu'au siège, même des discussions sur le conflit israélien-palestinien ont créé de fortes tensions au sein du personnel. Tout se passe comme si Climb Up Aubervilliers était finalement le miroir d'une certaine époque faite de débats polarisants et de mouvements sociaux. © Yoran Bonneau-Landrain Pour autant, les grévistes du jour ne veulent pas laisser entendre que leurs revendications sont locales. À part trois points en bas de page, tout ce qu'iels ont noirci sur le tract constitue selon eux des problèmes globaux. En gras : « La dégradation des conditions de travail », « Le malaise social à l'échelle du groupe » et « La prime du tout ou rien ». C'est sur ce dernier point que Yoran souhaite insister en levant la main. Pour cet hôte d'accueil qui a débarqué dans le groupe en 2023, il est symptomatique d'un défaut de fonctionnement. « Plus personne ne réalise ses objectifs depuis le nouveau système de prime instauré en janvier , explique-t-il. Donc, plus personne ne touche rien. Soit on est tous·tes devenu·e·s incompétent·e·s en 2026, soit les objectifs sont mal fixés. » Fanny et Yoran croient savoir que cette situation s'exporte bien au-delà de l'enceinte de leur salle francilienne. Selon eux·elles, la stagnation que vit le secteur de l'escalade touche toutes les salles du réseau Climb Up, qui affichait en 2024 un résultat net déficitaire de 276 000 euros selon Libération . Le modèle économique de l'entreprise, Fanny le résume par un mot, « celui que la direction a le plus à la bouche depuis un an ou deux : rentabilité ». Sauf qu'elle se calcule sur « des objectifs trop ambitieux », selon la salariée. « C'est là où nos visions sont différentes , continue-t-elle. Nous, professionnel·les du secteur, nous sommes en contact avec les client·e·s. On a un rapport au secteur qui n'est pas le même que des gens qui regardent des chiffres dans un tableau Excel et qui coupent des budgets. » D'après les grévistes, les salles souffrent de ces coupes. « On ne parvient plus à les entretenir : ici, il n'y a plus de porte dans les toilettes, les douches sont crado, les fontaines à eau ne marchent plus , enchaîne Fanny. Moi franchement, si j'étais néo-grimpeuse, par rapport au prix qu'on me demande, je me dirais : "Bof" . » Un futur incertain Ce contact avec la réalité du terrain, les salarié·e·s grévistes de Climb Up le considèrent comme un vrai atout. Néanmoins, iels n'ont pas la sensation d'être écouté·e·s. « Depuis l'arrivée de François Charpy, tout a été uniformisé par la direction générale alors qu'on a plein de talents dans chaque salle » , indique Yoran. « Je pense qu'il y a tellement de mépris de classe vis-à-vis des employé·e·s qui sont au bas de l'échelle. C'est dommage, parce qu'on aurait deux ou trois conseils à leur donner. Si on faisait marcher l'intelligence collective, peut-être que l'ensemble serait plus cohérent », continue Fanny. Tous les cinq, iels dénoncent « un système qui dépasse les questions interpersonnelles ». « C'est la raison pour laquelle on ne peut pas se satisfaire de la démission de François Charpy (l'ancien directeur général, ndlr). Si le groupe reste sur son modèle, la personne qui le remplacera ne changera rien », tonne Yoran. « Ce qui est désolant, c'est qu'on a l'impression de n'avoir aucun contrôle sur la destinée de Climb Up qui continue d'aller droit dans le mur » Yoran, salarié de Climb Up Aubervilliers Au-delà des conditions de travail, une crainte plus profonde habite les grévistes : celle d'un plan social. Dans leur tract, iels rappellent que depuis septembre 2025, quatre personnes ont quitté les effectifs de Climb Up Aubervilliers et n'ont pas été remplacées depuis. « C'est un risque fort, on le sait , admet Yoran. Mais ce qui est désolant, c'est qu'on a l'impression de n'avoir aucun contrôle sur la destinée de Climb Up qui continue d'aller droit dans le mur. » Alors avec des chouquettes et des banderoles qui claquent, iels espèrent encore incarner un refus avant d'avoir à négocier une situation plus difficile encore. Et pour Fanny, même un vent glacial pourrait rallumer les braises. « Ce n'est pas la même situation que l'an dernier , dit-elle. Cette fois-ci, on sait que le mouvement peut repartir à tout moment. » Le directeur d'exploitation de la salle d'Aubervilliers, rencontré sur place, a décliné notre demande d'interview. * Le prénom a été modifié.
- La fin du boom de l'outdoor aux États-Unis ?
L'industrie de l'outdoor américaine a franchi la barre symbolique des 1 300 milliards de dollars de production économique en 2024. Mais pour la première fois depuis 2020, sa croissance reste légèrement en deçà de l'économie nationale. Entre dynamiques contradictoires et nouveaux enseignements, ces chiffres dessinent un portrait nuancé d'une industrie en transformation. (cc) Blake Cheek / Unsplash Début mars 2026, trois figures de l'industrie outdoor du Colorado — Bryan Wachs, Gary Montes de Oca, et Stephen Barnes — annoncent le lancement de l'Outdoor Rec Collective. Cette nouvelle holding vise à racheter des marques outdoor pour les transférer progressivement en propriété salariée, comme alternative aux fonds d'investissement jugés trop court-termistes. L'initiative arrive au moment où les derniers chiffres publiés par le Bureau of Economic Analysis révèlent un ralentissement de la croissance du secteur. Et en dit long sur la mue que connaît actuellement le secteur outre-Atlantique. Des chiffres qui ne manquent pas d'air Depuis 2016 et l'adoption de Outdoor Recreation Jobs and Economic Impact Act , le Bureau of Economic Analysis mesure annuellement la contribution économique de l' outdoor aux États-Unis. Ces statistiques, publiées pour la huitième année consécutive, constituent la source la plus complète sur le secteur. Les données sont collectées au niveau national et par État, ajustées à l'inflation, permettant des comparaisons temporelles fiables. Les chiffres 2024 confirment le poids massif de l' outdoor : 696,7 milliards de dollars en valeur ajoutée, soit 2,4% du PIB américain. En production économique brute (sans ajustement pour l'inflation), l' outdoor atteint 1 300 milliards de dollars. Le secteur emploie 5 millions de personnes, représentant 3,2% de la main-d'œuvre nationale — davantage que l'agriculture ou les services publics. Mais cela fait un petit moment que le pays a l'habitude de ces chiffres qui atteignent des sommets. La vraie nouveauté réside dans le ralentissement. Avec une croissance de 2,7% en 2024 contre 5,3% l'année précédente, le secteur de l' outdoor passe pour la première fois depuis 2020 sous la barre de croissance de l'économie globale, située à 2,8%. Un signal d'autant plus notable que, sur la longue durée, le secteur affiche une performance remarquable : +84% en dollars bruts depuis 2012, +43% ajusté à l'inflation. « Ce que nous voyons aujourd'hui chez nos membres, c'est que les gens veulent être dehors. La demande d'expériences outdoor continue de croître » Kai Twanmoh, responsable de l'engagement de marque chez AllTrails Le Bureau of Economic Analysis (BEA) regroupe trois pratiques dans une catégorie unique : l'escalade, la randonnée et le camping sous tente. Cette classification, qui mélange des activités distinctes, ne permet pas d'isoler les chiffres spécifiques à l'escalade. Le BEA explique ce regroupement par la difficulté méthodologique de distinguer les dépenses et équipements dédiés à chaque pratique — une paire de chaussures de randonnée peut servir à l'approche d'une voie d'escalade, un sac à dos peut être utilisé aussi bien pour le bivouac que pour le trekking. Cette catégorie « escalade-randonnée-camping » totalise 7,75 milliards de dollars de valeur ajoutée en 2024. C'est l'un des segments affichant la plus forte croissance avec +6,5% sur un an, juste derrière la chasse ( considérée effectivement comme une activité outdoor aux États-Unis, ndlr ) qui bondit de 16,5%. En revanche, en valeur absolue, ce trio ne représente qu'environ 1,1% de l'outdoor total. Une marginalité économique qui contraste avec la vitalité du secteur. Pour comparaison, le nautisme et la pêche pèsent 38,4 milliards de dollars. Ce paradoxe révèle un secteur escalade-randonnée-camping dynamique et en expansion continue, mais dont la contribution au PIB outdoor global reste modeste face aux autres activités, historiquement populaires dans le pays. Des paradoxes piégeux En 2024, les parcs nationaux américains ont enregistré une fréquentation record. Dans le même temps, AllTrails, application de cartographie de sentiers comptant des dizaines de millions d'utilisateurs, annonce une croissance d'activité de 75% en 2025 — sa plus forte progression depuis la première année de pandémie en 2020. « Ce que nous voyons aujourd'hui chez nos membres, c'est que les gens veulent être dehors. La demande d'expériences outdoor continue de croître », explique Kai Twanmoh, responsable de l'engagement de marque chez AllTrails, lors de la présentation des données du BEA. « Nous nous attendons honnêtement à ce que 2026 soit encore plus importante alors que les gens s'éloignent de leurs écrans et du cycle de l'actualité. Nous prédisons de nouveaux records pour l'intérêt et la croissance de la récréation outdoor », continue-t-il, forcément optimiste. « Les portefeuilles sont plus légers, les voyages plus courts et les achats moins nombreux » Jessica Turner, présidente de l'Outdoor Recreation Roundtable Le constat de Jessica Turner, présidente de l'Outdoor Recreation Roundtable ( une organisation regroupant plus de 110 000 entreprises liées à l'économie de l'outdoor, ndlr ) est, quant à lui, plus contrasté : « Les Américain·e·s continuent de sortir en nombre record, mais les achats ont ralenti. » Un paradoxe qui traverse toutes les statistiques 2024 : la fréquentation explose, mais les dépenses stagnent. L'analyse sectorielle dessine une ligne de fracture nette : les activités à faible coût d'entrée (camping, randonnée) résistent ou progressent, tandis que les équipements coûteux nécessitant un investissement initial important (camping-cars, bateaux) peinent à maintenir leur dynamique. « Les portefeuilles sont plus légers, les voyages plus courts et les achats moins nombreux », continue Jessica Turner. Ce diagnostic synthétise les multiples pressions pesant sur le secteur en 2024 : inflation persistante, taux d'intérêt élevés, incertitude sur les budgets des ménages, droits de douane. Les petits détaillants ont absorbé une partie de ces coûts, comprimant leurs marges. Le contexte politique a également pesé. En 2025, l'administration fédérale a procédé à des licenciements massifs dans les agences de gestion des terres publiques : National Park Service, U.S. Forest Service, Bureau of Land Management. Des coupes budgétaires qui fragilisent la gestion des espaces naturels au moment même où leur fréquentation atteint des sommets. Paradoxalement, fin 2024, le Congrès adoptait l' EXPLORE Act , une loi visant à élargir l'accès aux espaces outdoor , améliorer les infrastructures et fluidifier les procédures d'autorisation. Mais la mise en œuvre de cette législation se heurte désormais à une administration fédérale affaiblie et sous-financée. Une industrie en transformation Au-delà des fluctuations conjoncturelles, ces chiffres révèlent une industrie qui reste massivement importante et en croissance absolue. Le ralentissement de 2024 s'apparente davantage à une normalisation post-pandémie qu'à un effondrement. Le boom exceptionnel de 2020 à 2023 — alimenté par les restrictions sanitaires et le télétravail — n'était probablement pas soutenable sur le long terme. La résilience différenciée des secteurs suggère une transformation structurelle. Les données montrent que les activités outdoor génèrent 350 millions de dollars par jour sur les seules terres fédérales, un argument de poids pour justifier des investissements publics. Mais l'industrie semble basculer progressivement d'un modèle centré sur la vente d'équipements coûteux vers un modèle privilégiant l'expérience et l'accessibilité. L'émergence de l'Outdoor Rec Collective s'inscrit dans cette évolution. En proposant une alternative aux fonds d'investissement via la propriété salariée, ses fondateurs anticipent une industrie devant concilier rentabilité économique et ancrage territorial. « L'objectif est de réduire l'anxiété des propriétaires et des salariés face aux incertitudes actuelles — droits de douane, économie, manque de neige — en offrant une voie de sortie ou de croissance qui ne sacrifie pas les conditions de travail », explique Bryan Wachs au Colorado Sun . Le modèle attire l'attention. Loren Rodgers, directeur du National Center for Employee Ownership, souligne que la propriété salariée progresse aux États-Unis et que les employés de ces entreprises disposent en moyenne un patrimoine supérieur de 92 % que ceux sans participation au capital. 2026, année charnière ? Pour 2026, les prévisions divergent. Kai Twanmoh d'AllTrails anticipe « de nouveaux records pour l'intérêt et la croissance de la récréation outdoor ». Jessica Turner de l'Outdoor Recreation Roundtable appelle à des actions concrètes : « Pour maintenir ce secteur économique fort en 2026, nous avons besoin d'action : investir dans l'accès, réduire les frictions dans les chaînes d'approvisionnement et les autorisations avec des environnements commerciaux stables, et adopter des politiques de bon sens soutenant les infrastructures de récréation outdoor et les terres et eaux publiques ». La question se pose également pour l'Europe et la France. Les tendances américaines préfigurent souvent les évolutions des marchés européens, même si des différences structurelles importantes demeurent. Cela dit, les facteurs communs sont nombreux : inflation, coût de l'équipement, arbitrages dans les budgets des ménages. Les chiffres américains de 2024 dessinent le portrait d'une industrie qui reste un moteur économique puissant mais entre dans une phase de maturité. L'industrie outdoor américaine s'interroge, s'adapte et invente de nouveaux modèles. Et qu'on le veuille ou non, le reste du monde se doit bien d'observer ses principaux signaux. Lire le rapport complet du Bureau of Economic Analysis, publié le 5 mars 2026
- « Il me laissait derrière… » : ce que l’« alpine divorce » raconte de la montagne à deux
Un mot viral, des témoignages qui affluent sur les forums, un procès en Autriche. L’« alpine divorce » pourrait passer pour un simple sujet de saison. Il met pourtant au jour une scène bien plus ancienne que le buzz lui-même. En montagne, l’écart de niveau ou d’expérience ne reste pas toujours un détail de sortie. Il peut devenir une autorité, puis un rapport de force, et, dans les cas les plus graves, une mise en danger très concrète des femmes. (cc) Andres Molina / Unsplash Avant qu’un tribunal s’en mêle, avant que les médias ne transforment l’expression en sujet, l’« alpine divorce » commence souvent de façon beaucoup moins spectaculaire. Un pas qui s’allonge. Une pause qu’on n’ose plus demander. Une fatigue requalifiée en manque de niveau. Puis cette mécanique, très familière à celles qui l’ont vécue, où l’on cesse peu à peu de se demander si l’autre va trop vite pour finir par se dire que l’on est peut-être, finalement, le problème. C’est cette scène que les témoignages apparus ces dernières semaines sur les forums ont remise au centre. L’une parle d’« à quel point je me suis sentie vulnérable et terrifiée ». Une autre raconte qu’au bout de vingt minutes de marche, son compagnon la laissait derrière elle, avant de justifier cela par de simples « rythmes différents ». Une vidéo TikTok devenue virale a donné à cette expérience un visage plus large encore, celui d’une jeune Américaine en pleurs, abandonnée en randonnée par son petit ami. À cet endroit, l’« alpine divorce » déborde déjà largement la querelle de couple ou la mauvaise entente en montagne. Ce qui affleure, ce n’est pas seulement un problème de rythme, mais la manière dont un écart d’expérience ou de puissance peut devenir autorité, puis rapport de pouvoir. « Des rythmes différents » Si le terme a circulé aussi vite, ce n’est pas seulement parce qu’il sonnait bien. En février 2026, un tribunal d’Innsbruck a condamné un alpiniste autrichien après la mort de sa compagne , retrouvée morte d’hypothermie à une cinquantaine de mètres du sommet. Le juge a estimé qu’il avait manqué à la responsabilité particulière que lui conférait son expérience supérieure. Le verdict n’est pas définitif, mais il a déjà déplacé le débat. La question n’est plus seulement de savoir si une sortie a mal tourné. Elle est de savoir ce que vaut, en montagne, l’autorité tacite du ou de la plus expérimenté·e quand l’autre s’y remet pour avancer, décider ou simplement tenir. « Tu veux dire : est-ce que j’ai envie de randonner seule et de te retrouver au sommet ? » Le mot « divorce » peut sembler trop bien calibré pour l’époque. Il a pourtant une efficacité redoutable. Il coupe court aux euphémismes. Il évite de parler d’un simple partenaire « plus rapide », d’un couple « qui ne fonctionne pas dehors » ou d’une simple « différence de niveau ». Il oblige à regarder la scène de plus près. Qui part devant. Qui impose le rythme. Qui décide que la fatigue n’est pas encore un problème. Qui fait passer l’autre pour trop lent·e, trop sensible, trop peu endurant·e, avant que la montagne ne transforme cette hiérarchie en danger très concret. C’est précisément ce que racontent les forums. Dans le fil Reddit r/climbergirls , une internaute écrit : « Vingt minutes après le début de chaque rando, il me laissait derrière, sans jamais s’arrêter pour souffler ou boire un coup ». Puis elle ajoute, à propos de l’explication que lui servait son compagnon : « Parce qu’il disait toujours qu’on avait juste “des rythmes différents” et que j’étais trop lente, blablabla ». Le geste est là, et le langage qui le recouvre avec lui. Un abandon requalifié en différence de style, presque en loi naturelle de la sortie. Le plus troublant, dans ce témoignage, est la vitesse avec laquelle la violence se banalise quand elle se répète. À force, raconte la même femme, la situation était devenue une blague de couple. « Tu veux dire : est-ce que j’ai envie de randonner seule et de te retrouver au sommet ? », finissait-elle par répondre quand il lui proposait une sortie. Ce qui se joue ici n’est plus seulement un écart de niveau. C’est la manière dont cet écart devient une norme, puis un décor, puis une habitude. C’est souvent ainsi que les rapports de domination s’installent le mieux, non pas dans une grande scène spectaculaire, mais dans la répétition, dans la phrase qui revient, dans le petit arrangement avec le réel auquel tout le monde finit par s’habituer. « Un jour, il m’a abandonnée sur le parking d’une petite montagne locale, dans l’Oregon. La police l’a intercepté à la sortie du parc pendant que moi, je marchais sur la route » Quand cette habitude commence enfin à se fissurer, le vocabulaire change encore. Plus loin dans le même message, on lit : « J’aurais aimé faire confiance à mon instinct ». La phrase est très simple. Elle dit pourtant l’essentiel. Dans beaucoup de ces récits, le plus difficile n’est pas d’abord de suivre physiquement. C’est de croire assez en sa propre perception pour se dire que quelque chose cloche. On se sent humilié·e, exposé·e, parfois franchement en danger, mais on continue à chercher l’erreur chez soi. Pas assez en forme. Pas assez solide. Pas assez alpine. Le doute ne porte pas d’abord sur celui qui mène. Il porte sur celle qui peine. Une vieille histoire Dans les témoignages qui ont le plus circulé ces dernières semaines, ce sont très majoritairement des femmes qui racontent avoir été laissées derrière par un compagnon plus rapide, plus expérimenté, ou simplement plus sûr de son droit à imposer le rythme. Cela ne veut pas dire que tous les hommes abandonnent et que toutes les femmes subissent. Cela veut dire que la scène ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans un monde où les hommes sont plus spontanément perçus comme légitimes à guider, à décider, à minimiser la peur, et où les femmes sont plus souvent poussées à douter de leur propre lecture d’une situation. La montagne n’invente pas cette distribution des rôles. Elle la simplifie, et parfois la durcit. Très souvent, dans ces récits, l’homme avance, tranche et considère sa lecture comme la bonne, parfois sans même avoir besoin de le dire. En face, la femme temporise, suit, hésite à contredire, puis s’interroge sur sa propre valeur avant de mettre en cause la conduite de l’autre. Le patriarcat, ici, ne prend pas la forme d’un grand mot d'ordre. Il apparaît dans la facilité avec laquelle l’autorité masculine se fait passer pour de la compétence pure, et l’inconfort féminin pour une faiblesse individuelle. Un article récent de l’American Alpine Club sur les facteurs humains dans les accidents va dans ce sens. Il rappelle que les hiérarchies d’expérience, d’âge ou de genre pèsent dans la manière dont les décisions se prennent et dont les doutes se taisent. Il note aussi que les femmes prennent moins facilement la parole dans des contextes mixtes et que les pratiquant·e·s moins expérimenté·e·s tendent davantage à faire confiance aux autres. Sur le terrain, cela ne ressemble pas forcément à un grand conflit. Cela ressemble souvent à quelqu’un qui n’ose pas dire non assez tôt, ou qui pense que son inconfort ne vaut pas encore comme signal légitime. Apprendre de lui, dépendre de lui Les forums donnent à cette asymétrie une texture qu’aucun concept ne remplace. Une autre internaute raconte : « Quand j’avais 21 ans, je sortais avec un grimpeur qui m’avait appris à grimper ». La phrase n’a l’air de rien, mais elle plante immédiatement le décor. Dans ce type de duo, la relation sentimentale se double d’une relation d’apprentissage. Le ou la plus fort·e n’est pas seulement aimé·e. Il ou elle est aussi celui ou celle qui sait. Et cela change tout quand la sortie se tend, parce que la compétence ne vaut pas seulement comme ressource technique. Elle vaut comme pouvoir d’interprétation du réel. La même femme poursuit : « Un jour, il m’a abandonnée sur le parking d’une petite montagne locale, dans l’Oregon. La police l’a intercepté à la sortie du parc pendant que moi, je marchais sur la route » . On sort ici du seul cas extrême jugé récemment en Autriche pour entrer dans quelque chose de plus gris, plus quotidien, plus embarrassant aussi pour le récit héroïque du couple outdoor . L’abandon n’arrive pas seulement tout là-haut. Il peut déjà être là, en plus petit, dans la manière de marcher ensemble, de s’énerver, de partir devant, de faire comprendre à l’autre qu’il ou elle pèse sur la sortie. C’est là que la formule de la psychologue Amélie Boukhobza sur la « violence par retrait » éclaire bien les témoignages. Une violence qui ne passe pas forcément par le choc frontal, mais par le retrait du soutien, de l’écoute, de la protection, parfois de la simple présence. L’autre est laissé·e seul·e avec sa peur, sa fatigue, son manque de repères, tandis que celui qui part peut encore prétendre n’avoir rien fait, ou presque. Dans un couple, cette forme de violence est d’autant plus difficile à nommer qu’elle se glisse dans une relation où la confiance, précisément, devrait protéger. Le tribunal au bout de l’arête Le dossier autrichien n’oblige pas seulement à regarder un drame de plus près. Il oblige à regarder autrement ce que l’expérience engage en montagne. Le juge n’a pas dit que tout accident à deux devait finir au pénal. Il a rappelé qu’un différentiel de compétence n’est pas neutre dès lors qu’il structure les décisions, le rythme et la capacité de l’autre à se mettre en sécurité. C’est là que l’affaire dépasse son seul caractère spectaculaire. L’expérience, en montagne, n’est pas une qualité purement personnelle. Dès lors qu’un·e partenaire s’y remet pour se guider, se rassurer ou simplement avancer, elle devient une responsabilité. Cela ne transforme pas chaque duo déséquilibré en affaire judiciaire. Mais cela empêche de faire comme si le « rythme » n’était qu’un trait de caractère, ou comme si la compétence du plus fort n’engageait jamais la sécurité du plus fragile. Et c’est précisément à cet endroit que la question du genre redevient centrale. Car, dans beaucoup de récits, le plus fort n’est pas seulement plus fort. Il est aussi plus autorisé socialement à se penser comme tel, à s’écouter, à imposer sa lecture, à considérer que l’autre exagère. La montagne radicalise cette autorisation. Elle met en jeu le froid, le relief, la fatigue, la vitesse, l’horaire. Bref, tout ce qui donne à une hiérarchie déjà installée le pouvoir d’aller jusqu’à l’abandon. Ce que les chiffres laissent dans l’ombre Les données disponibles invitent malgré tout à ne pas raconter n’importe quoi. Une étude sur les accidents de randonnée dans les Alpes autrichiennes entre 2015 et 2021 montre que les hommes représentent 80,8 % des victimes mortelles, tandis que les accidents non fatals concernent davantage de femmes. Ces chiffres ne suffisent évidemment pas à faire de l’« alpine divorce » une catégorie statistique en soi. Ils rappellent surtout que le succès récent du terme ne vient pas d’une révélation chiffrée, mais de récits qui mettent au jour un angle mort relationnel que les grandes données d’accidentologie saisissent mal. Les forums ne remplacent ni les études ni les dossiers judiciaires, mais ils restituent la scène avant le drame, ou loin du drame. Ils montrent ce moment où quelqu’un comprend trop tard que le « nous n’avons pas le même rythme » qu’on lui opposait depuis des mois servait moins à décrire la situation qu’à le ou la remettre à sa place. C’est là que le sujet touche juste. La montagne ne crée pas de toutes pièces ces rapports de pouvoir. Elle les simplifie, les accélère et, parfois, les rend impossibles à ignorer. Le succès d’« alpine divorce » tient peut-être à cette brutalité-là. Le terme est imparfait, mais il oblige au moins à voir que le dehors n’est pas hors sol. Les sentiers, les arêtes, les approches et les longues descentes ne lavent pas magiquement les rapports sociaux. Ils les embarquent avec eux. Et quand l’un marche devant en faisant passer son pas pour la seule mesure du monde, ce n’est pas seulement une histoire de cardio. C’est aussi une histoire de pouvoir. Toutes les citations de forums ont été traduites de l’anglais par la rédaction.
- Climb Up : le directeur général démissionne face à une grève nationale inédite
Le 11 mars 2026, la grève lancée à Climb Up Angers semblait encore locale. Quelques jours plus tard, elle menaçait de gagner une grande partie du premier réseau de salles privées d’escalade en France. Le mouvement devait culminer le 18 mars au matin. Mais, à la veille de l’échéance, il aura finalement été désamorcé par la démission du directeur général du groupe et par plusieurs concessions lâchées dans l’urgence. Récit d'une semaine vertigineuse. Lors d'un mouvement de grève devant une salle Climb Up à Aubervilliers en mars 2025 © Vertige Media Au bout du fil, Justin l'annonce d'emblée : il est rincé. Cela fait quelques jours, et sans doute quelques bouts de nuit, que ce salarié de Climb Up enchaîne les appels en vue de prendre le pouls du terrain du plus vaste réseau de salles d'escalade commerciales de France. Depuis la grève des salarié·e·s de Climb Up à Angers , le mercredi 11 mars, ce sont des dizaines de réunions et de coups de téléphone par jour. Et il y a de quoi être un peu fatigué. Car pour la première fois de l'histoire du secteur de l'escalade marchande, un mouvement de grève d'ampleur nationale est en train de s'organiser. Lorsque Justin se confie à Vertige Medi a, le lundi 16 mars 2026, rien n’est encore tranché . Il sort à peine d'une réunion avec quelques élu·e·s du CSE ( l'instance de représentation du personnel de l'entreprise, ndlr ) et un membre de la FERC-CGT pour discuter de la suite à donner au mouvement gréviste angevin. Autour de la table, tout le monde est d'accord pour dire que, cette fois-ci, la colère est bel et bien générale. « La direction a invité le CSE à discuter , nous expliquait Justin, hier dans l'après-midi. Mais on se doute de ce qu'il va se passer. Ils vont sans doute vouloir négocier quelque chose. » Le salarié de Climb Up ne s'y est pas trompé. Au sortir de la réunion, les élu·e·s ont appris que François Charpy, le directeur général du groupe, avait démissionné. Et que la direction acceptait plusieurs de leurs revendications. « Avant même que la question de la mobilisation nationale ne se pose, on s'est rendu compte que quasiment toutes les salles de Climb Up étaient décidées à faire grève » Justin, salarié de Climb Up Gerland mandaté par la FERC-CGT Ups and downs Selon nos informations, plusieurs événements successifs ont précipité la chute de François Charpy et poussé la direction à céder sur plusieurs points. Il y a d'abord eu le mouvement de grève isolé des salarié·e·s de Climb Up Angers, mercredi 11 mars. Puis, la préparation plus ou moins coordonnée d'une mobilisation à l'échelle nationale. Préparation qui aurait pris une tournure radicalement différente lorsque 28 des directeur·ice·s de salles ainsi que leurs adjoint·e·s ont annoncé soutenir le mouvement dans un courrier adressé directement au comité de direction du groupe. Le 16 mars encore, Justin nous confiait : « Avant même que la question de la mobilisation nationale ne se pose, on s'est rendu compte que toutes les salles de Climb Up étaient décidées à faire grève ». Devant l'ampleur inédite qu'aurait pu prendre le mouvement, en touchant la majorité des 33 salles et les 550 salarié·e·s que compte le réseau Climb Up, la direction a choisi de céder sur plusieurs points. À ce stade, les salarié·e·s obtiennent le retrait de décisions récentes qui symbolisaient selon eux une dégradation de leurs conditions de travail. Suppression des jours de fractionnement ( qui offrent deux jours supplémentaires à celles et ceux qui ne prennent pas quatre semaines consécutives entre le 1er mai et le 31 octobre, ndlr ) et autres réductions de primes figuraient parmi les revendications des salarié·e·s grévistes de Climb Up Angers. Mais c'est surtout la démission du directeur général du groupe qui a convaincu les élu·e·s du CSE de ne pas poursuivre un mouvement de grève que très peu de salles devraient finalement suivre le 18 mars. Ancien cadre dirigeant de Quick ou d'EuroDisney, François Charpy incarnait d'après eux la déconnexion de plus en plus flagrante entre le siège du groupe et le terrain. « Nous souhaitons unanimement exprimer notre défiance envers la politique managériale générale mise en place aujourd'hui au sein du groupe Climb Up » Une majorité de directeur·ice·s de salles Climb Up dans un courrier adressé à la direction générale Pour Victor*, ancien élu CSE et salarié du groupe, c'est vraiment la mobilisation inédite des directeur·ice·s de salle qui a tout changé. « Leur action a rapidement été rejointe par les directeur·ice ·s d'exploitation , souligne-t-il. François Charpy s'est soudainement retrouvé complètement isolé. » Dans le courrier qu'iels ont rédigé et que Vertige Media a pu consulter, le constat dressé est bel et bien accablant. Il commence ainsi : « Nous souhaitons unanimement exprimer notre défiance envers la politique managériale générale mise en place aujourd'hui au sein du groupe Climb Up ». « En cause, une gouvernance et une direction générale de plus en plus éloignée des réalités de terrain et des équipes », continuent-iels. Les directeur·rice·s dénoncent des « stratégies inefficaces » imposées « envers et contre tout, sans pédagogie aucune », malgré leurs retours répétés via leurs délégué·e·s régionaux·ales (DIREX). « Aujourd'hui, l'investissement demandé à nos équipes n'est pas aligné avec les moyens alloués, dégradant notre capacité à les engager et à les motiver », poursuivent-iels. Le texte évoque un « désengagement » des équipes qui « reflète un manque d'adhésion au projet d'entreprise, que nous, directrices et directeurs, vivons en premier lieu ». L'escalade contre des barquettes surgelées Justin est moniteur-ouvreur à Climb Up Gerland depuis 2014 et ex-manager de la salle. Depuis quelque temps, il est mandaté par la FERC-CGT pour accompagner le syndicalisme existant, le développer et accompagner les salarié·e·s du groupe. Il a donc eu le temps et le recul suffisant pour observer que la fracture devenait de plus en plus ouverte entre le réseau de salles et la direction générale. C'est au printemps 2025 que François Charpy prend les rênes du groupe Climb Up en tant que directeur général. En septembre de la même année, il organise une tournée de séminaires régionaux pour présenter son plan stratégique baptisé « Expédition 2028 ». « Il l'a fait à la manière d'un meeting électoral », précise Justin. Au-delà du slogan, le message est limpide : « uniformisation nationale ». Communication, événements, bar, encadrement — tout doit être standardisé. L'exemple de la restauration est celui que François Charpy utilise en premier pour justifier sa méthode. Après tout, le nouveau DG est un spécialiste de la filière F&B ( Food and beverage, ndlr ). « Il a beaucoup, beaucoup parlé de ça , confirme Justin. Qu'il fallait tout changer, que chacun faisait son truc dans son coin, qu'on perdait du temps et de l'argent. » La solution ? Rendre les commandes nationales. Concrètement, les produits locaux — légumes bios, bières artisanales, démarche zéro plastique — disparaissent au profit d'une gamme standardisée. « Du Coca, de la Heineken et des barquettes surgelées », résume Justin. La promesse : gagner en marge. Le résultat ? « On fait moins de ventes , affirme le salarié. On marge davantage, mais on vend beaucoup moins. Ça ne marche pas. » « François Charpy a dit une phrase un jour qui résume bien son rapport au métier : " Moi, vous ne me verrez jamais mettre un pied dans une salle d'escalade" » Justin, salarié de Climb Up, à propos du directeur général démissionnaire. Ce décalage entre décisions d'en haut et réalités du terrain, Justin l'a aussi vécu de l'intérieur. Ex-manager de Gerland, il se souvient de séminaires où l'ouverture et l'encadrement — pourtant l'un des cœurs de métier d'une salle d'escalade — figuraient aux points 9 et 10 de l'ordre du jour. « C'était vraiment le truc qu'on n'avait pas le temps de traiter à la fin », raconte-t-il. Selon lui, tout ce qui est censé faire le sel du fonctionnement d'une salle d'escalade – la sécurité, la formation, l'encadrement, les cours – se retrouve tout en bas de la liste des points à l'ordre du jour. À la place : des objectifs de rendement inatteignables et une qualité de service en baisse. Pour Justin, le profil de François Charpy incarne parfaitement cette bascule. Débarqué de grands groupes et sans aucune expérience du milieu de l'escalade, le directeur général applique une stratégie de réduction des coûts en éludant les spécificités du secteur. « Il a dit une phrase un jour qui résume bien son rapport au métier : " Moi, vous ne me verrez jamais mettre un pied dans une salle d'escalade" », confie Justin. D'après le salarié, l'impact a été immédiat : « Ça a fait perdre beaucoup de temps, beaucoup de logique, et beaucoup de client·e·s aussi ». Certain·e·s grimpeur·euse·s fidèles, sensibles à la philosophie coopérative et durable de l'escalade, « se sont détourné·e·s de Climb Up ». Le climat managérial s'est également durci. « Il était très intimidant », raconte Justin à propos de François Charpy. « La plupart des directeur·ice·s sont stressé·e·s voire angoissé·e·s à l'idée d'aller en rendez-vous avec lui. » Dans cette reconfiguration, François Petit, fondateur et président de Climb Up, aurait été écarté. « Il s'est fait effacer », plaque Justin. Officiellement repositionné sur un poste de « gestion technique de l'encadrement », il « n'était plus vraiment décisionnaire dans son réseau ». Une bataille après l'autre À l’issue de cette séquence, c'est un nouveau changement auquel doit se confronter le premier groupe français de salles d'escalade privées. Si certains anciens salarié·e·s grévistes d'Angers ou d'Aubervilliers ( un mouvement de grève avait été organisé en mars de l'année dernière , ndlr ) nous ont partagé leur satisfaction, Justin reste sur ses gardes. Recontacté le 17 mars, il confie à Vertige Media être lui aussi « satisfait qu'un nouveau rapport de force ait pu s'installer ». « C'est un rapport de force qu'on n'avait jamais vu auparavant et qui a manifestement fait peur à la direction puisqu'elle a dû prendre des décisions radicales », continue-t-il. Maintenant, le salarié espère que ces décisions puissent nourrir de véritables avancées. Selon nos informations, les négociations entre la direction et les représentants du personnel sont loin d'être terminées. Celles-ci devraient se poursuivre lors des Négociations Annuelles Obligatoires (NAO) qui rassemblent les deux parties dans les prochains jours et qui devraient durer un mois. « Il va falloir que la direction montre véritablement quelque chose car cette fois-ci, l'insatisfaction dépasse largement un petit noyau d'employé·e·s syndiqué·e·s », lâche Justin. « La reconnaissance de nos métiers et la qualité de notre travail sont en baisse continue depuis dix ans. Depuis que l'escalade a commencé son mouvement de marchandisation, nous sommes devenu·e·s des variables d'ajustement » Justin, salarié de Climb Up Celui qui fête sa douzième année dans l'entreprise ne le sait que trop bien : « J'ai connu toutes les époques, y compris celles où le réseau se portait à merveille . Eh bien, on avait déjà toutes les problématiques que l'on a aujourd'hui, bien avant François Charpy. La reconnaissance de nos métiers et la qualité de notre travail sont en baisse continue depuis dix ans. Depuis que l'escalade a commencé son mouvement de marchandisation, nous sommes devenu·e·s des variables d'ajustement. » Victor dénonce lui aussi une stratégie de fuite en avant qui met en péril l'ensemble d'un groupe qui, jadis, se portait bien. « Il ne faut pas oublier que c'est François Petit qui a décidé cette course en avant , rappelle-t-il. Avant le Covid, on avait encore cet objectif lunaire de monter 100 salles avant 2025. En créant des salles partout, dont certaines ne fonctionnent pas du tout, il a entraîné toute l'entreprise dans une situation financière très compliquée. » Ce qu'ils espèrent ? « J'aimerais qu'on se pose une vraie question avec la direction : quelles sont les salles d'escalade dont on a envie ? », réfléchit Justin. Pour lui, qui a rejoint Climb Up en raison de sa passion pour la grimpe et du caractère familial de l'entreprise, la situation de l'entreprise montre que son modèle ne fonctionne plus. En début d'année, une étude menée par L'Union Sport & Cycle en partenariat avec l'Union des Salles d'Escalade (UDSE) et la Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME) divulguait que l'ensemble du secteur accusait une perte moyenne de 4% de son chiffre d'affaires sur un an, entre 2024 et 2025. Dans le paysage français des salles privées , Justin veut croire que certaines s'en sortent mieux que d'autres. Et il est convaincu que ce ne sont pas celles qui ont choisi un modèle de croissance national et de mutualisation des coûts. « Des salles indépendantes voire coopératives montrent qu'un modèle fonctionne quand il rémunère bien son personnel et qu'il promeut un fort ancrage local , précise-t-il. Et je pense que c'est ça qui correspond aux valeurs de notre activité, davantage que le McDo ou le Quick de l'escalade. » Contactée par Vertige Media , la direction de Climb Up a déclaré qu'elle avait décidé de ne pas communiquer sur la situation que traverse l'entreprise, « pour l'instant ». À ce jour, et selon nos dernières informations, c'est un triumvirat composé de François Petit, la directrice des ressources humaines et le directeur administratif et financier qui fera l'intérim de François Charpy. Dans les semaines ou mois qui viennent, les investisseurs devraient nommer un·e nouvel·le directeur·rice général·e à la tête du groupe. Quoi qu'il en soit, au 17 mars, tout indique que le mouvement national, un temps envisagé dans de nombreuses salles, ne devrait finalement être suivi que très marginalement. *Le prénom a été modifié.
- Escalade commerciale : quand la rentabilité use la passion
Grèves, syndicalisation, tensions sur la rentabilité, débats sur la place des fédérations : l’escalade ne traverse pas une simple série de crispations isolées. Elle affronte une friction plus structurelle, née de sa transformation en industrie de services. Salle d'escalade du réseau Blocbuster © Naomi Fernandez-Martin pour Vertige Media La passion est une belle monnaie. Tout le monde jure qu’elle est inestimable, et c’est précisément pour cela qu’on la sollicite sans compter. Dans l’escalade, ce vieux ressort a longtemps fonctionné presque naturellement. On y entrait par goût, par style de vie, par attachement à une culture plus que par adhésion à un marché. Le lieu comptait, bien sûr, mais comme décor d’une scène avant d’être l’unité de base d’un modèle économique. Puis l’escalade s’est « indoorisée », sportivisée, commercialisée. Elle a changé d’échelle, changé de publics, changé de cadence. Et ce qui était encore, il y a peu, un milieu relativement resserré est devenu une industrie de services avec ses abonnements, ses objectifs de récurrence, ses coûts fixes, ses logiques de marque et ses arbitrages de gestion. La littérature académique le dit assez clairement : la diversification des pratiques et des publics va de pair avec la sportivisation de l’activité et avec des dynamiques commerciales qui en transforment la nature même. Des deux côtés de l’Atlantique, ce n’est pas un accident qui affleure, mais une friction de structure. Le problème n’est donc pas, ou pas seulement, que le business viendrait salir une passion préservée jusque-là dans sa pureté supposée. Le problème est plus retors : le business a besoin de la passion. Il a besoin de salarié·es qui croient encore au lieu, d’ouvreur·euses qui ne se contentent pas d’exécuter, d’une communauté qui revienne, d’une ambiance qui ne ressemble pas à celle d’un distributeur automatique de séances. Bref, il a besoin de quelque chose qui dépasse la transaction. Or c’est précisément là que la mécanique devient dangereuse. Car dès qu’une passion devient une ressource économique, elle peut aussi devenir un alibi managérial. Les travaux de Jae Yun Kim et de ses collègues montrent que l’attribution de « passion » à un·e travailleur·euse rend plus acceptable, socialement, sa mauvaise rémunération ou son mauvais traitement. Erin Cech , de son côté, résume le même phénomène : la passion ne paie pas, elle permet surtout d’attendre davantage sans mieux compenser. C’est pour cela que les conflits récents méritent mieux qu’un commentaire de surface sur quelques « dérapages sociaux ». En France, les grèves de 2025 puis la mobilisation de Climb Up Angers, le 11 mars 2026 , n’ont pas simplement mis en scène des colères locales. Elles ont ramené au premier plan des sujets très structurels : bas salaires, pression commerciale, objectifs jugés inatteignables, organisation du travail, qualité de l’expérience client, uniformisation des pratiques. Dans le cas d’Angers, un communiqué des grévistes allait jusqu’à rappeler une évidence que le secteur préfère parfois tenir pour une décoration plutôt que pour une contrainte : « L’escalade est une communauté avant d’être un marché ». Aux États-Unis, le tableau n’est pas plus apaisé. La syndicalisation des salles a progressé nettement ces dernières années. Fin 2025, la campagne Climbing Workers United revendiquait déjà 24 salles syndiquées via Workers United , auxquelles s’ajoutaient cinq autres salles syndiquées dans le Minnesota via l’UFCW. Et, en mars 2025, les ouvreur·euses de Touchstone en Californie ont lancé ce qui a été présenté comme la première grève de ouvreur·euses du pays . Autrement dit : des deux côtés de l’Atlantique, ce n’est pas un accident qui affleure, mais une friction de structure. Cette friction ne se limite d’ailleurs pas au rapport salarial. Elle touche aussi à une autre question, plus discrète mais au moins aussi décisive : qui a le droit de capter la valeur produite par une communauté ? La controverse autour du National Training Center de USA Climbing est, à cet égard, exemplaire. Plus de 100 salles ont protesté contre le projet dans sa forme actuelle, non parce qu’elles refuseraient l’idée d’un centre national, mais parce qu’elles contestent sa composante de salle commerciale ouverte au public. Leur argument est limpide : ce sont elles qui initient la majorité des nouveaux·elles grimpeur·euses, entraînent les compétiteur·rices et soutiennent matériellement la mission de la fédération. En face, USA Climbing assume un projet massif, soutenu à hauteur de 15 millions de dollars par la législature de l’Utah, opéré avec Momentum Indoor Climbing, et présenté comme capable d’accueillir environ 400 000 visiteur·euses par an pour plus de 225 millions de dollars d’impact économique sur dix ans. Là encore, le sujet n’est pas de savoir s’il faut aimer ou détester le projet. Il est de voir ce qu’il révèle : à partir de quel moment une institution censée structurer un écosystème devient-elle elle-même un acteur du marché ? Le cas français de Karma La Villette raconte, au fond, la même histoire avec d’autres accents. Dès 2021, l’UDSE dénonçait le projet de salle fédérale porté par la FFME comme une « concurrence déloyale », accusant la fédération de sortir de son cadre en ouvrant des salles privées et en gérant de la restauration. La FFME assumait, au contraire, une stratégie de diversification de ses revenus et obtenait la validation de son emprunt en assemblée générale, en expliquant que ces nouvelles recettes permettraient de financer l’ensemble de ses actions. La salle a finalement ouvert le 8 janvier 2026. Là non plus, on ne débat pas seulement d’un mur de plus dans Paris. On débat de la frontière entre mission fédérale, vitrine sportive et concurrence de marché. On débat, autrement dit, du moment où l’institution cesse d’être seulement l’architecte des règles pour devenir l’un·e des joueur·euses de la partie. Le secteur peut très bien apprendre à mieux monétiser son activité, il y est même condamné s’il veut durer. Et si ces lignes de faille remontent aujourd’hui avec autant d’insistance, c’est aussi parce que le fond économique s’est durci. En Amérique du Nord, le rapport Gyms & Trends 2025 décrit une année difficile pour beaucoup d’exploitant·es : moins d’ouvertures qu’en 2024, davantage de fermetures, un taux de croissance nette retombé à 4,7 %, des revenus et un trafic « globalement stable ou en baisse » dans de nombreuses salles existantes, et cette phrase d’un opérateur multi-sites qui sonne comme la fin d’une parenthèse : « La période de prospérité est révolue ». Mais le même rapport montre aussi que certains relais de croissance existent encore, notamment du côté des programmes jeunesse. Cela rappelle une chose simple : la rentabilité ne tombe pas du ciel. Elle se construit. Et, sur ce point, une recherche stratégique consacrée aux salles d’escalade arrive à une conclusion presque désarmante tant elle est concrète : ce qui fait l’avantage compétitif d’une salle, ce sont les employé·es, les voies et le management. Pas le storytelling tout seul, pas la seule inflation des mètres carrés, pas la simple croyance qu’un marché en expansion fera le reste. C’est peut-être là, au fond, que l’escalade est en train de payer le prix de sa propre transformation. Non pas parce qu’elle serait devenue « trop business », selon la formule paresseuse qu’on dégaine quand on veut éviter de penser. Mais parce qu’elle doit désormais affronter une question plus exigeante : comment transformer une culture en économie viable sans consumer ce qui faisait sa valeur au départ ? Une salle peut vendre des abonnements, des cours, du café, des anniversaires, du training , des événements. Mais ce qu’elle vend vraiment est plus difficile à mettre en colonne dans un tableur : une raison de revenir, un sentiment d’appartenance, une ambiance crédible, une promesse tenue. Le secteur peut très bien apprendre à mieux monétiser son activité, il y est même condamné s’il veut durer. Mais il découvrira alors — et il commence déjà à le découvrir — qu’on n’administre pas impunément une passion comme un simple poste de coûts. Ce qui fait revenir les gens ne se décrète pas. Ce qui fait tenir les équipes non plus. Et c’est peut-être dans cet écart, précisément, que se joue aujourd’hui l’avenir de l’escalade commerciale.
- « On Not Climbing Mountains » : ou le refus du fantasme de la conquête masculine
Dans On Not Climbing Mountains , l'écrivaine Claire Thomas traverse les Alpes suisses après la mort de son père. Elle ne grimpera jamais. Son récit cartographie une Suisse de salles d'attente, de trains et de fantômes — écrivaines mortes prématurément, grimpeurs communistes oubliés, infrastructures militaires cachées. Les montagnes sont partout, mais restent inaccessibles. Un anti-récit d'escalade féministe où la montagne devient une métaphore du deuil. Alpes suisses (cc) Photo de Gor Davtyan / Unsplash Un train glisse entre Zurich et Montricher par une fin d'après-midi brumeuse. Derrière la vitre, les Alpes défilent comme un décor de théâtre — arêtes grises, forêts d'épicéas, chalets miniatures accrochés aux pentes. Bee regarde ce paysage avec une fascination morne. Elle vient de perdre son père, émigré suisse installé en Australie qui n'est jamais retourné au pays. Elle traverse la Suisse de ses ancêtres pour comprendre quelque chose — quoi exactement, elle ne le sait pas encore. Mais une chose est sûre : elle ne grimpera pas. Pas une voie, pas un sommet, pas même une randonnée alpine. Les montagnes resteront là, immobiles, observées depuis les gares, les trains, les salles d'attente. Avec On Not Climbing Mountains , son troisième roman, l'écrivaine australienne Claire Thomas construit un récit de deuil qui refuse toute métaphore d'ascension. Pas de catharsis par le sommet, pas de conquête symbolique, pas de réconciliation par l'effort vertical. On Not Climbing Mountains est une déambulation géographique et mémorielle où la montagne reste inaccessible — non par incapacité physique, mais par choix esthétique et politique. Bee, la narratrice principale, circule autour des montagnes, jamais sur elles. Elle les regarde depuis les infrastructures humaines qui les traversent : tunnels ferroviaires, autoroutes suspendues, téléphériques touristiques. La Suisse devient un territoire de transit, où l'on passe sans jamais vraiment arriver. En refusant de grimper, Bee refuse aussi cette logique : pourquoi devrait-elle prouver quelque chose en montant ? Pourquoi la montagne serait-elle le seul moyen de légitimer sa présence dans ce paysage ? Cette posture — vivre à côté de la montagne plutôt que de la gravir — structure tout le livre. Claire Thomas refuse le sublime alpin, ce vertige esthétique qui transforme les sommets en métaphores de dépassement personnel. Chez elle, les montagnes ne sont pas des défis à relever mais des masses indifférentes, des présences-absences qui pèsent sur le paysage sans offrir de rédemption. Gaston Bachelard parlait de « topophilie » pour décrire l'amour d'un lieu. Ici, nous sommes en présence d'une topophilie négative : Bee est fascinée par la Suisse de son père, mais elle y reste étrangère, spectatrice, incapable d'habiter pleinement ce territoire. Comme si le deuil l'avait placée derrière une vitre invisible, séparée du monde par 6mm d'épaisseur de verre. Les fantômes de l'altitude Plutôt que de grimper elle-même, Bee collectionne des histoires de gens qui ont vécu près des montagnes — souvent des femmes, souvent mortes jeunes, souvent oubliées. Ces fantômes peuplent le récit comme des présences tutélaires. Il y a Annemarie Schwarzenbach, écrivaine et photographe suisse, aventurière des années 1930 qui a sillonné l'Afghanistan et la Perse, mais qui meurt à 34 ans d'une chute banale de vélo sur une route de campagne suisse. Il y a Sophie Taeuber-Arp, pionnière de l'art abstrait, membre du mouvement Dada à Zurich, qui meurt à 53 ans d'une intoxication au monoxyde de carbone dans une maison mal ventilée. Ces figures féminines ne sont pas des grimpeuses, mais elles ont vécu dans l'ombre des montagnes, dans un pays qui glorifie l'effort vertical masculin tout en invisibilisant leurs trajectoires artistiques et intellectuelles. Le livre devient alors peu à peu une critique féministe du mythe alpin. L'escalade, dans l'imaginaire suisse et occidental, reste un sport d'hommes, un fantasme de conquête où le corps féminin n'apparaît qu'en spectatrice ou en victime . En refusant de grimper, Bee refuse aussi cette logique : pourquoi devrait-elle prouver quelque chose en montant ? Pourquoi la montagne serait-elle le seul moyen de légitimer sa présence dans ce paysage ? Il y a aussi Lorenz Saladin, grimpeur et activiste communiste du début du XXe siècle, fondateur du mouvement ouvrier d'escalade en Suisse. Claire Thomas le convoque brièvement, comme un contrepoint : Saladin voulait démocratiser la montagne, arracher l'alpinisme aux élites bourgeoises pour en faire une pratique collective, égalitaire. Mais son projet a échoué. Aujourd'hui, la Suisse reste un pays où la montagne est privatisée, commercialisée, transformée en parc d'attractions pour touristes fortunés. Bee observe ce décalage avec ironie : les téléphériques qui montent au Jungfraujoch ( un col inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, ndlr ) coûtent 200 francs suisses aller-retour. L'accès au sublime est hors de prix. L'impossibilité d'une cime Le père de Bee n'apparaît jamais directement dans le récit. Il est une absence, une ombre portée sur tout le voyage. Né à Montricher, petit village vaudois, il a émigré en Australie dans les années 1960 et n'est jamais retourné en Suisse. Pourquoi ? L'autrice ne donne pas de réponse claire. Bee cherche la maison natale à Montricher, mais ne la trouve jamais vraiment — ou plutôt, elle en trouve plusieurs, toutes possibles, aucune certaine. Les cadastres ont changé, les bâtiments ont été rénovés, les ancien·ne·s habitant·e·s sont mort·e·s. La quête devient absurde, kafkaïenne. Claire Thomas - On Not Climbing Mountains © Hachette Australia Cette errance géographique est une métaphore du deuil lui-même. Après un décès, on cherche tous·te·s quelque chose — une explication, un sens — mais on ne trouve jamais exactement ce qu'on cherchait. On tourne autour, on accumule des indices, on finit par accepter que la résolution ne viendra pas. Claire Thomas refuse la dramaturgie classique du récit de deuil (déni, colère, acceptation) pour préférer une forme plus horizontale, plus incertaine : la circulation sans destination. Bee prend des trains, visite des musées, lit des plaques commémoratives, dort dans des hôtels anonymes. Elle ne « surmonte » rien, elle se déplace. L'artiste suisse Jean-Frédéric Schnyder, que Claire Thomas visite à Bâle, a peint pendant des années des waiting rooms — salles d'attente de gares, espaces de transit où l'on ne fait que passer. Thomas y voit une métaphore du deuil : être coincé dans une salle d'attente éternelle, attendant un train qui ne viendra jamais. Le deuil comme impossibilité de reprendre le mouvement. Les montagnes jouent le même rôle : elles sont là, massives, mais on ne peut ni les franchir ni les habiter. On ne peut que circuler à leurs pieds, comme Bee circule en Suisse sans jamais vraiment y arriver. Heidi, des bunkers et une romancière alcoolique La Suisse que décrit Claire Thomas n'est pas celle des cartes postales. Pas de pureté alpine, pas de chalets fleuris, pas d'Heidi gambadant dans les prairies. L'écrivaine convoque ironiquement le mythe Heidi — ce roman de Johanna Spyri (1881) qui a figé l'imaginaire suisse dans une fresque pastorale édulcorée — pour mieux le déconstruire. Bee visite le « village d'Heidi » à Maienfeld, attraction touristique où l'on reconstitue la maison de la petite fille des montagnes. C'est une maison de poupée, un décor de studio, une Suisse Disney. Claire Thomas note avec acidité que la vraie Suisse — celle des infrastructures militaires, des bunkers cachés sous les chalets, des tunnels autoroutiers qui éventrent les montagnes — reste invisible aux touristes. Car la Suisse est aussi un pays militarisé, un bastion alpin construit pendant la guerre froide comme forteresse contre l'invasion soviétique. Des milliers de bunkers sont dissimulés dans les Alpes, camouflés en granges, en rochers, en chalets. Thomas en visite quelques-uns, aujourd'hui désaffectés, transformés en musées ou en data centers . Elle s'attarde sur ce paradoxe : un pays qui vend l'image de la neutralité pacifique tout en construisant des infrastructures de guerre massives. La montagne n'est pas seulement un paysage, c'est aussi un territoire colonisé par l'État, quadrillé, militarisé, rendu productif. Un bunker dans les Alpes (cc) Thierry Llasandes /flickr Cette dimension coloniale apparaît aussi dans l'histoire des infrastructures ferroviaires. Le tunnel du Gothard, inauguré en 1882, a nécessité la mort de centaines d'ouvriers italiens — immigrés pauvres, exploités, enterrés vivants lors d'effondrements. Claire Thomas évoque brièvement ces morts anonymes, mais ne s'y attarde pas. Plutôt que de décrire une Suisse exhaustive, le livre s’attache surtout à un pays façonné par une histoire où les figures mises en avant restent majoritairement blanches, européennes et de classe moyenne, tandis que les travailleurs immigrés – ceux qui ont construit routes, tunnels et barrages hydrauliques – demeurent en arrière‑plan, comme des présences à peine visibles. La montagne a été domptée non par des explorateurs héroïques, mais par une main-d'œuvre corvéable, rendue invisible par l'historiographie officielle. Patricia Highsmith, exilée à Tegna ( dans le canton du Tessin, ndlr ) dans les années 1980, habitait une maison-bunker : murs épais, fenêtres minuscules, quasi-fortifiée. Claire Thomas la visite avec fascination, y voyant une métaphore de la Suisse elle-même — un pays qui se protège, se replie, refuse l'ouverture. Highsmith, romancière américaine, a fui les États-Unis pour se réfugier dans cette forteresse alpine, mais elle y est restée isolée, alcoolique, paranoïaque. La montagne n'a pas été une libération, plutôt une prison dorée. Rester en bas Montricher, gare miniature, fin de journée. Bee attend le train qui la ramènera à Zurich, puis l'avion pour l'Australie. Elle n'a pas trouvé la maison de son père. Elle n'a pas grimpé les montagnes. Elle n'a pas résolu son deuil. Derrière elle, les Alpes se découpent dans le ciel gris, indifférentes, intactes. Elles resteront là longtemps après qu'elle sera partie, longtemps après que tout le monde sera mort. Claire Thomas clôt son récit sans consolation, sans révélation finale. Bee repart comme elle est venue : spectatrice d'un paysage qu'elle ne possèdera jamais. On Not Climbing Mountains est un livre radical de passivité, prise comme un antidote à la gesticulation performative. Il refuse la dramaturgie de l'escalade — l'effort, la chute, la victoire — pour préférer une forme de présence contemplative, mélancolique, féministe. Vivre près des montagnes sans les gravir, c'est aussi refuser le fantasme masculin de la conquête, cette obsession verticale qui transforme la nature en adversaire à soumettre. Bee reste en bas, et c'est un acte politique. Comme affirmer qu'on peut exister dans la montagne sans avoir besoin de la vaincre. Lire – On Not Climbing Mountains de Claire Thomas (Hachette Australia, 298p.)
- USA Climbing face à la fronde des salles privées autour de son futur centre national
À Salt Lake City, le futur National Training Center de USA Climbing suscite une opposition croissante d’une partie du secteur privé. Non pas parce qu’il serait contestable qu’une fédération se dote d’un centre national, mais parce que le projet assume aussi une dimension commerciale. Derrière la bataille autour de ce site, c’est une question plus large qui s’invite dans le débat : que devient une instance sportive lorsqu’elle commence, elle aussi, à occuper le terrain du marché ? (cc) Photo de Dan Hirslund / Unsplash À Salt Lake City, le futur National Training Center de USA Climbing ( l'organisme qui gouverne la compétition d'escalade aux États-Unis, ndlr ) n’est plus seulement un projet de centre national. USA Climbing veut y installer son siège , un lieu d’entraînement, un espace capable d’accueillir de grands événements et une structure ouverte au public, pensée pour tenir aussi sur le plan économique. Sur le papier, l’ensemble a sa cohérence. Dans les faits, c’est précisément ce mélange des fonctions qui met le feu au dossier . Car lorsqu’une fédération ne se contente plus d’organiser la compétition, de structurer une filière et d’incarner l’intérêt général de son sport, mais se met aussi à exploiter un équipement ouvert au marché, elle ne change pas seulement de dimension : elle déplace sa position. En France, le débat n’est pas inédit. Avec Karma La Villette , la FFME a déjà dû défendre l’idée qu’une fédération pouvait assumer une activité commerciale sans sortir de son rôle. Ce que raconte aujourd’hui le cas américain, avec plus de bruit et à une autre échelle, c’est donc une tension que le monde de l’escalade connaît déjà de ce côté-ci de l’Atlantique. Le mur de trop Le point de départ américain est désormais clair. Début 2026, une coalition représentant plus de 100 salles d’escalade a adressé une lettre au conseil municipal de Salt Lake City pour contester le projet dans sa forme actuelle. Leur formule est nette : le projet, écrivent-ils, « ne bénéficie pas d’un large soutien de la profession », et leur soutien irait à « un véritable centre national d’entraînement, pas à une salle commerciale ». Autrement dit, l’opposition ne vise pas le principe d’un centre national, mais le fait qu’il soit aussi pensé comme une salle ouverte au public. Cette critique est portée de manière encore plus frontale par Dustin Buckthal, propriétaire et CEO de The Front, une salle d'escalade emblématique basée à Salt Lake City . Dans les colonnes de nos confrères de chez Climbing , il dit : « Nous ne pensons pas que USA Climbing, en tant qu’organisation à but non lucratif, doive commencer à concurrencer l’une de ses principales parties prenantes, à savoir les salles d’escalade commerciales ». Puis il enfonce le clou sur le terrain économique : « Il existe un consensus assez fort chez les exploitants de salles : sur le plan économique, cela n’a tout simplement pas de sens, et USA Climbing va se mettre en faillite ». Sa charge ne porte donc pas seulement sur la concurrence locale, mais sur la légitimité même d’une fédération à venir disputer le terrain de ses propres partenaires. « Toutes les fédés se posent la question de diversifier leurs ressources » Alain Carrière En face, USA Climbing ne contourne pas vraiment le sujet . Elle l’assume en le replaçant dans une logique institutionnelle plus large. Dans sa FAQ , l’organisation explique que la mission du National Training Center (NTC) est de servir la haute performance, le développement des athlètes, l’accessibilité et l’accueil d’événements, « tout en assurant durablement la viabilité financière de USA Climbing ». Marc Norman, son président-directeur général, insiste lui aussi sur les « piliers clés du projet : performance, événements, accessibilité et accès du public ». Le cœur du différend est là : les exploitants voient une salle commerciale, USA Climbing répond qu’elle construit un outil structurant, dont la soutenabilité économique fait partie du mandat. Ce n’est d’ailleurs pas un glissement implicite. Dans l’annonce du partenariat avec Momentum , une chaîne privée de salles d’escalade basée elle-aussi à Salt Lake City, USA Climbing explique que le modèle d’exploitation doit permettre d’explorer « des sources de revenus autres que les modèles traditionnels d’adhésion », tout en maintenant un engagement en faveur de l’accès du public. Marc Norman y salue un partenaire aligné avec « notre mission et nos objectifs pour le NTC ». Là encore, tout est déjà dans le vocabulaire : mission, accès, développement, mais aussi revenus, modèle, exploitation. C’est précisément cette superposition des registres qui rend le dossier inflammable. Le grand écart français Le cas français est différent par son échelle, mais voisin sur le fond. Lorsque la FFME valide en 2021 l’autorisation d’emprunt pour Karma La Villette , Alain Carrière – président de la fédération française alors en exercice - explique officiellement que le projet doit permettre à la fédération de « diversifier ses sources de revenus », revenus appelés à « développer l’ensemble des actions de la fédération ». À ce stade, le discours reste institutionnel. Il renvoie à une stratégie de financement, mais reste encore formulé dans la langue prudente des structures qui avancent sous bannière fédérale. Quatre ans plus tard, dans son entretien à Vertige Media , Alain Carrière choisit une formulation beaucoup plus directe : « Il n’y a pas de guillemets à mettre : c’est un projet commercial. Et je l’assume ». Puis il élargit immédiatement le propos : « Toutes les fédés se posent la question de diversifier leurs ressources ». La force de cette séquence, c’est qu’elle évite l’hypocrisie. Elle ne cherche pas à maquiller la salle en simple outil d’animation fédérale. Elle la présente comme une activité marchande appelée à soutenir le reste. Le débat n’est donc pas un malentendu lexical. Il porte bien sur la possibilité, pour une fédération, d’ajouter à ses fonctions sportives une fonction d’opérateur économique. « Le business, et ses mots, peuvent choquer les gens » Alain Carrière L'ancien président de la FFME va même plus loin lorsqu’il mobilise l’exemple de Karma Fontainebleau pour justifier le modèle. « Grosso modo, l’an dernier, la salle a rapporté 220 000 euros au budget de la fédé », explique-t-il, avant d’ajouter : « Un excédent de 220 000 euros, c’est deux euros de moins à demander à chaque licencié de la FFME ». Ici, le raisonnement est limpide : la salle n’est pas seulement un symbole ou un équipement. Elle est une source de marge, donc un levier budgétaire. On peut contester la stratégie, mais difficile de prétendre qu’elle n’a pas été explicitée. C’est d’ailleurs ce qui rend le parallèle avec Salt Lake City si intéressant. Dans les deux cas, l’institution ne dit pas seulement : nous avons besoin d’un lieu. Elle dit : nous avons besoin d’un lieu qui permette de financer plus largement notre action. Aux États-Unis, cela passe par la « viabilité financière » et par des revenus qui ne reposent pas sur les seules adhésions. En France, cela par la diversification assumée des ressources et l’idée qu’un excédent commercial peut soulager le budget fédéral. Le vocabulaire change peu, seule l’échelle diffère. Joueur et arbitre Il serait trop simple de conclure que les fédérations n’ont rien à faire sur ce terrain. Dans des sports où les coûts augmentent, où les subventions stagnent ou se contractent, et où la compétition internationale exige des outils de plus en plus sophistiqués, la recherche de nouvelles recettes n’a rien d’absurde. USA Climbing présente son futur centre comme un équipement capable de servir les athlètes, la jeunesse, les événements et la communauté. La FFME, de son côté, défend l’idée qu’une activité rentable peut soutenir les clubs et les équipes de France. Pris séparément, ces arguments ne relèvent pas d’un cynisme particulier : ils relèvent d’une rationalité de gestion devenue banale dans le sport contemporain. Le problème commence ailleurs : lorsqu’une même structure devient à la fois organisatrice du jeu et actrice du marché. Dustin Buckthal le formule depuis la position d’un exploitant privé qui ne veut pas voir une fédération « commencer à concurrencer l’une de ses principales parties prenantes ». Carrière, lui, répond depuis une logique de responsabilité budgétaire , en rappelant que « le business, et ses mots, peuvent choquer les gens », mais qu’il existe dans l’escalade une activité commerciale rentable. Entre ces deux phrases, il n’y a pas seulement un désaccord d’intérêt. Il y a deux définitions concurrentes de ce qu’une fédération est encore autorisée à être. C’est la raison pour laquelle le débat ne peut pas être réduit à une querelle locale entre opérateurs vexés et institution ambitieuse. Aux États-Unis, USA Climbing continue d’organiser une partie de ses compétitions avec l’appui de salles partenaires à travers le pays, tout en avançant son propre National Training Center comme futur point névralgique du dispositif. En France, la FFME a, elle aussi, dû défendre l’idée qu’elle ne sortait pas de son rôle en exploitant une salle ouverte au public. Dans les deux cas, l’enjeu est identique : comment rester l’instance qui coordonne un écosystème lorsque l’on entre soi-même dans la compétition économique qui l’organise ? La question, au fond, n’appelle ni réponse morale simple ni verdict automatique. Une fédération peut vouloir sécuriser ses ressources sans trahir sa mission. Mais plus elle avance dans cette direction, plus elle doit accepter que sa neutralité perçue se fissure. Ce n’est pas le commerce qui choque : c’est le moment où une structure peut à la fois fixer le cadre, invoquer l’intérêt général, solliciter la loyauté de ses partenaires, puis venir occuper le même terrain qu’eux. Salt Lake City et Karma La Villette racontent exactement cela : non pas l’irruption du marché dans le sport, mais le moment où les institutions sportives cessent de prétendre qu’elles peuvent rester complètement en dehors de lui.
- Sandra Berger, présidente de la FFME : « Je ne sors pas de nulle part »
L’ancienne secrétaire générale de la Fédération française de la montagne et de l’escalade vient d’être élue à la présidence sur un quasi-plébiscite. À 44 ans, elle devient la première femme présidente de l’histoire de l’organisation ainsi que l’une des très rares à prendre la tête d’une fédération olympique en France. Pour autant, le souffle de Sandra Berger est ailleurs. Et pour le connaître, il faut plonger dans la première grande interview qu’elle a décidé de donner depuis son élection. Sandra Berger à Paris, mars 2025 © Louis Lepron pour Vertige Media C’est comme si elle avait pris de l’élan. On ne sait pas tout à fait ce qui vient de se passer quand nous nous asseyons en face de Sandra Berger, mais une chose est sûre : il faut reprendre son souffle. Entre le moment où elle nous a salués et celui où nous avons atterri un étage au-dessus, le chrono s’est un peu emballé. Le palpitant, aussi. Une porte, deux portes, une dizaine de marches avalées comme un skieur de fond norvégien et cette faculté à vous inviter à passer dans la pièce d'à côté tout en y étant déjà. L’après-Carrière On lui avait pourtant dit que l’entretien se ferait au long cours. Mais ce démarrage en trombe traduit sans doute une forme d’empressement. De nervosité, aussi. Après tout, c’est la première interview que Sandra Berger donne depuis qu’elle a été élue à la présidence de la Fédération de la montagne et de l’escalade (FFME). De son propre aveu, c’est même « une première dans l’exercice tout court ». Et c’est aussi la raison pour laquelle elle a tenu à être accompagnée de son directeur de la communication qui va devoir plier son mètre 93 dans ce salon pas bien grand, situé au premier étage du siège de la fédération. Les bureaux ont beau être au bord du canal de l’Ourcq, dans le 19e arrondissement de Paris, on ne profitera pas vraiment du fil de l’eau. À la place : une timide fenêtre, trois fauteuils en simili cuir et entre nous, des notes que la présidente a tenu à préparer « au cas où ». « Je sais ce que c‘est. Comment on vous regarde. Ce qu’on attend de vous » Dans un des rares entretiens qu’elle a menés ( longtemps avant le nôtre pour le podcast Altitudes , ndlr ), Sandra Berger confiait être mal à l’aise avec la reconnaissance. Elle vient d’être élue avec 94,8% des voix. « Est-ce que je suis à l’aise aujourd’hui ? Oui, parce que je ne sors pas de nulle part , entame-t-elle. J’existe dans le paysage fédéral depuis de nombreuses années. » Avant d’être élue à la tête de la FFME, Sandra Berger a occupé le poste de présidente de la Ligue Île-de-France, puis celui de secrétaire générale, communément admis pour être l’échelon n°2 de la fédération. « Le poste de présidente, je l’ai donc déjà incarné , poursuit-elle. Je sais ce que c’est. Comment on vous regarde. Ce qu’on attend de vous. » En novembre dernier, son prédécesseur, Alain Carrière, annonçait au bureau fédéral de la FFME sa volonté de démissionner . Moins de trois mois après, voilà Sandra Berger dans son fauteuil. « La question de prendre la relève d’Alain Carrière, elle a fini par se poser, confie-t-elle. Je l’avais dans un coin de ma tête, je savais que je pouvais incarner la fonction mais j’interrogeais juste l’impact personnel. » Sandra Berger a 44 ans, un métier de psychologue et une résidence principale dans le Gard, où elle a déménagé il y a quelques années. Après avoir sondé son entourage, la décision est prise assez rapidement. Selon nos informations, sa candidature ne faisait plus aucun doute au moment où Alain Carrière annonçait son retrait. « Sandra, c’est le choix le plus évident pour nous , ajoute un des proches collaborateurs du bureau fédéral. En tant que secrétaire générale, elle connaît tous les dossiers. C’est même elle qui préparait les trois quarts d’entre eux. » Peu de doute donc que la nouvelle présidente poursuive méticuleusement le travail entamé par la liste menée par Alain Carrière, dont elle a hérité. « Je n’hérite pas , corrige-t-elle. Ce plan stratégique a été construit en équipe. J’y ai grandement contribué. » Sandra Berger fera donc très bien la promotion du fameux « plan » adopté à la dernière olympiade et baptisé « Découvrir - Progresser - Performer - S’engager ». Elle dira aussi peu ou prou l es mêmes choses que son prédécesseur sur les enjeux majeurs de la FFME . La situation économique préoccupante ? « On a déjà augmenté le prix de la licence, on ne le refera pas ». Le développement des salles commerciales Karma ? « Une nouvelle ligne de revenu ». Les objectifs de l’équipe de France aux Jeux olympiques de Los Angeles en 2028 ? « Nous n’en avons pas, nous préférons travailler sur le parcours des athlètes ». La popularité récente de l’escalade ? « C’est chouette mais il faut qu’on parvienne à davantage fidéliser les licencié·e·s . » Dans les locaux de la FFME, à Paris © Louis Lepron pour Vertige Media Sexisme Education On l’aura compris, l’élection de Sandra Berger ne provoquera pas d ’aggiornamento dans le programme de la fédération. Reste l’incarnation de la fonction, forcément différente, pour celle qui veut représenter « une gouvernance accessible, partagée et moderne ». La nouvelle élue devient la première femme présidente de la FFME. En 2026, elle rejoint les deux seules femmes présidentes d’une fédération olympique d’été ( avec Dominique Mérieux à la Fédération française de gymnastique et Lise Legrand, co-présidente de la Fédération française de lutte, ndlr ). De quoi marquer un tournant ? « Je pense que la fonction de présidente produit la capacité à incarner ces questions de sexisme , répond-elle. Il faut pouvoir permettre d’autoriser le dialogue sur ces questions. Il faut aussi pouvoir les endosser. » « On se retrouve confronté·e·s à des phénomènes sociétaux complexes et nous n’avons ni les dispositifs ni les moyens ni la formation pour y répondre » Sandra Berger à Paris en mars 2025 © Louis Lepron pour Vertige Media Cette fonction, Sandra Berger l’endosse justement dans un contexte particulier. En fin d’année dernière, alors qu’Alain Carrière venait tout juste d’annoncer sa démission, un cas présumé d’agression sexuelle au sein de l’équipe de France d’escalade a été révélé dans nos colonnes . La victime y raconte son calvaire et surtout, la manière dont elle s’est sentie abandonnée par les instances de sa fédération, notamment sa direction. Depuis, c’est souvent la directrice générale de la FFME, Anne Grospeillet-Quintin, qui fait le SAV dans les médias. En expliquant que sa structure souffre du manque d’accompagnement de l’État sur ces cas extrêmement sensibles. La présidente ne dit pas autre chose. « Je sais ce que ces sujets impliquent et aujourd’hui, une fédération n’est pas outillée pour ça , affirme-t-elle. On se retrouve confronté·e·s à des phénomènes sociétaux complexes et nous n’avons ni les dispositifs ni les moyens ni la formation pour y répondre. » Comme certain·e·s homologues, la dirigeante appelle à la création d’une instance trans-fédérations, indépendante et experte des questions de violences sexistes et sexuelles. « Elle aurait un pouvoir d’enquête qui permettrait d’accélérer les procédures de la justice civile qui prend, sur ces cas-là, des années », explique-t-elle. Pour autant, la nouvelle présidente de la FFME n’entend pas uniquement se situer dans ce qu’elle appelle « le combat du contre ». Autrement dit ? « C’est important de poser des limites aux auteurs de ces violences-là , traduit-elle. Mais c’est aussi essentiel de redonner de la capacité d’agir aux victimes. Il s’agit de leur faire ressentir que c’est ok d’en parler mais surtout, que leur parole va être entendue, accueillie et accompagnée. » Est-ce l’incarnation d’une femme de 44 ans, encore en activité, qui va le permettre ? « Ce sont des facteurs objectifs », répond l’élue, avec un léger sourire. Avant de botter en touche : « Mais je ne vous donnerai pas de scoop. Cette animation, cette façon d’incarner, elle se prépare en équipe ». « L’engagement social a été un héritage. J’y ai trouvé une manière de donner un sens à ma vie » En attendant, les probabilités ne s’y tromperont pas. Sandra Berger a été victime de sexisme au sein de la FFME. Comment les a-t-elle dépassées ? « Je ne sais pas si je devrais dire ça , commence-t-elle, avec un suspense qui fige instantanément son directeur de communication . Mais il y a beaucoup de choses dont je me suis rendue compte après coup. » Les remarques du type – « Vous êtes une femme, vous êtes jeune, il vous manquait plus que d’être noire et vous faisiez le jackpot » –, la présidente ne les conscientise pas tout de suite. Parfois, elle les excuse. Comment l’explique-t-elle ? « Je crois que mon métier m’aide beaucoup , répond celle qui accompagne en tant que psychologue des adolescents qui ont des parcours de vie très douloureux. Quand on est avertie, on ne prend pas les impacts de la même manière. » Mais après avoir réfléchi longuement à la question, elle pense plutôt que la raison, la vraie, se trouve « dans la force de mon engagement ». Elle continue : « À un moment, dans la balance, c’était plus positif. Si je ne me suis pas attardée sur ces choses-là [les remarques sexistes, nda], c’est parce que mon engagement primait. » Sandra Berger à Paris, mars 2025 © Louis Lepron pour Vertige Media Le pouvoir des pierres D’aussi loin qu’elle se souvienne, la nouvelle présidente de la FFME est engagée depuis l’enfance. Très impliqués sur des chantiers de restauration de monuments historiques, ses parents l’immergent très tôt dans l’éducation populaire. « J’ai baigné dans un climat où les gens vivaient pour cet engagement social , reprend l’intéressée . Ça a été un héritage. Ça a surtout été un épanouissement incroyable. J’y ai trouvé une manière de donner un sens à ma vie. » La jeune Sandra Berger travaille alors sur des monuments à restaurer, puis en centre de loisirs. Elle s'engage à la Croix-Rouge française où elle fait du bénévolat auprès de sans-abri mais aussi du secourisme, pendant 10 ans. « Je devais avoir 25 ans quand j’ai pris conscience que je prenais énormément de plaisir à vivre ce qu’on déployait , confie-t-elle. L’engagement associatif, c’est un terrain de créativité incroyable. On a plein de contraintes mais ça nous challenge. Plus on a de défis, plus on vit des émotions folles. Les liens qu’on crée, les situations qu’on dépasse ensemble… c’est unique. » Sandra Berger découvre l’escalade en 2005. À l’époque, son compagnon l’emmène dans les Pyrénées. « J’étais en train d’escalader un passage , retrace-t-elle. Ce n’était pas vraiment de l’escalade, mais j’étais quand même obligée de mettre les mains. Et je me souviens d’avoir vécu quelque chose de fort. J’avais mon sac hyper lourd, les mains sur les rochers et à ce moment-là, je me suis promis de revivre l’expérience en rentrant à Paris. » Pour la première fois de l’entretien, notre interlocutrice s'adosse à son fauteuil, replie une jambe entre ses mains. Et laisse couler. « J’ai un rapport au minéral qui est extrêmement intime, continue-t-elle. J’ai grandi en partie au milieu des pierres, dans une commanderie templière à Coulommiers. Donc sentir le minéral à pleine main, c’est quelque chose qui m’apaise. » De sa première sortie à Fontainebleau, l’année d’après, la jeune pratiquante se souvient même que le temps s’est en quelque sorte arrêté. « On rentrait de la Dame Jouanne (massif historique de Bleau, ndlr) en voiture, et je me souviens avoir verbalisé : “Elle est incroyable cette journée, j’avais complètement oublié que ma vie existait en dehors”. » De retour dans sa vie, Sandra Berger bascule. Elle grimpe énormément, passe ses vacances en falaises mais ça ne suffit pas. Il faut qu’elle s’engage. « Il y avait des compétitions, j’avais envie d’être juge. Il y avait une buvette, j’avais envie de la tenir », pose-t-elle. Alors, elle tient la buvette, devient juge, puis présidente de jury, compétitrice, ouvreuse… Jusqu’à ce que son club FFME se dise qu’il a trouvé là une cheville ouvrière devenue indispensable. Le reste suit un parcours fédéral vertical jusqu’à la tête d’une organisation dont elle fête aussi les 20 ans de compagnonnage. C’est cette trajectoire que la présidente entend montrer aux clubs, dont elle a fait une des priorités de son mandat. Partout où elle passe, elle sait qu’elle incarnera un pur produit de la maison. Sa légitimité, son autorité, elle les tirera – encore – de la « force de son engagement ». La présidente de la FFME n’aura jamais touché ses notes. A capella , elle aura plutôt essayé d’expliquer la méthode avec laquelle elle imprimera cette gouvernance « moderne, partagée et accessible ». C’est encore flou. C’est sans doute encore trop tôt. Pour l’heure, Sandra Berger doit aller faire des photos. Et évidemment, à peine lui a-t-on demandé de sortir qu’elle n’est déjà plus là.












