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- Himalaya hors‑ligne : le Népal débranche les réseaux sociaux
Au Népal, l’État a tiré la prise. Les accès de vingt-six plateformes numériques, dont la majeure partie des réseaux sociaux principaux, ont été coupés. Derrière la décision administrative, c’est tout un écosystème qui s’étrangle. Car sans WhatsApp, Facebook, Instagram et consorts, ce ne sont pas que des selfies qui disparaissent. Ce sont des expéditions qui deviennent impossibles. © Sylwia Bartyzel On a toujours aimé l’idée romantique d’un Himalaya déconnecté, refuge ultime pour se couper du bruit du monde. Depuis le 4 septembre, c'est presque le cas. Mais ce ne sont pas les alpinistes qui ont décidé de faire silence. C'est le gouvernement népalais qui l'a imposé par décret. Depuis quatre jours, ce sont 26 plateformes numériques dont les principaux réseaux sociaux - Facebook, WhatsApp, Instagram, YouTube ou encore X - qui ont été bannies du paysage numérique du pays, faisant basculer des millions d'habitants et des centaines d'alpinistes de passage, dans un immense hors-ligne administratif. 48 heures pour éteindre la lumière Le 28 août dernier, le gouvernement népalais avait posé un ultimatum : sept jours pour que les plateformes ouvrent un bureau au Népal, nomment un référent sur place, et mettent en place certains « mécanismes de conformité ». Le 4 septembre, faute d’obtempérer, elles feraient l'objet d'une coupure de leurs services. Ainsi, Facebook, Instagram, WhatsApp, YouTube, X, LinkedIn, Snapchat, Reddit, Discord, Signal, WeChat… ont quitté les écrans des Népalais. La liste ressemble à l’écran d’accueil d’un smartphone . Seules quelques applis, échappent à la purge, à l'instar de TikTok. Dans la foulée, certains ont bougé : la solution de calendrier népalaise Hamro Patro a déposé son dossier, X a demandé officiellement les pièces à fournir, Meta a pris contact auprès des autorités du pays... De son côté, Katmandou promet de rallumer la lumière au fil des enregistrements. La mesure s’appuie sur un arrêt de la Cour suprême du 17 août qui entérine l’obligation d’enregistrement, mais ne prescrivait pas la coupure. Le gouvernement népalais a décidé d’aller plus loin, comme si la corde juridique permettait aussi de serrer la gorge des applis. Quand le réseau bégaie Sur le papier, le blackout devait être total. Dans la pratique, il est haché . Pourquoi ? Parce que les opérateurs téléphoniques (Nepal Telecom, public, et Ncell, privé) n’ont pas basculé du jour au lendemain. Le blocage se fait par couches : on filtre des adresses IP, on coupe des noms de domaine. Résultat : certaines applis passent encore par endroits, puis disparaissent. Vu de France, c’est comme si Orange et SFR bloquaient Instagram en décalé : un utilisateur peut encore poster un message depuis Lyon, mais le destinataire à Paris ne peut plus le consulter. Cette incertitude rend la communication imprévisible — ce qui, en expédition, est pire que la coupure nette. On ne sait jamais si le message est passé ou s’il s’est perdu en route. Effet collatéral : ruée sur Viber, qui devient l’appli de secours nationale. Ironie parfaite : c’est dans un groupe Viber que les fournisseurs d’accès se coordonnent… pour organiser la censure. Hors-ligne de vie En expédition, WhatsApp n’est pas une frivolité. C’est le tableau de bord qui fait tourner la machine. On y cale les rotations d’hélico, les bulletins météo, les horaires de porteurs, les changements d’itinéraire. Coupez ça, et toute la logistique s’effiloche. Le coureur américain Tyler Andrews, arrivé à Katmandou pour une tentative de record de vitesse à l’Everest, en a fait les frais : ses canaux de communication se sont évaporés pile au moment où il voulait lancer son récit . Les sponsors, habitués à un flux continu d’images et de posts, découvrent que l’alpinisme sans réseaux, c’est aussi moins de visibilité — et donc moins de retour sur investissement. Alors, on ressort les vieilles recettes : messages codés par satellite (« OK », « retard », « demi-tour », « besoin d’aide »), horaires fixes pour donner signe de vie, mails ou SMS quand le réseau le permet. Le confort des groupes WhatsApp, c’était bien. La débrouille, elle, redevient vitale. L’affaire ne se joue pas qu’au pied des glaciers. Elle déborde sur la scène politique. La Commission nationale des droits humains demande au gouvernement de reculer, rappelant que la Constitution garantit la liberté d’expression. Le Committee to Protect Journalists parle d’un « précédent dangereux » pour la presse . Dans les rues de Katmandou, la Génération Z appelle à manifester contre la coupure , soutenue par le maire Balendra Shah, figure populaire qui incarne une jeunesse connectée et frondeuse. Ce qui devait rester une plomberie réglementaire devient un bras de fer sur les libertés publiques. On croyait que les dangers venaient des séracs instables ou des corniches fragiles. En 2025, ils peuvent surgir d’un bureau ministériel à Katmandou. La dépendance aux applis a créé une vulnérabilité nouvelle. Et c'est toute une illusion de confort qui se fissure dès qu’un gouvernement décide de jouer au censeur.
- Lucien Martinez et l'après Grimper : « J'avais ce poids... »
Pendant plus de six ans, Lucien Martinez a dirigé la rédaction de Grimper, média emblématique du monde de l’escalade en France. Dans cet entretien exclusif pour Vertige Media, il explique les véritables raisons de son départ, entre désaccord stratégique, volonté d'élargir l'ambition du magazine, et besoin personnel de se réinventer. Interview qui envoie du lourd. Lucien Martinez © Caro Sinno Vertige Media : Comment tu vas ? Lucien Martinez : Ça va. Je vis une grande période d'oisiveté parce que juste après avoir arrêté de bosser pour Grimper , je me suis éclaté l'épaule en vélo. Et j'en ai pour quelques semaines sans grimpe. Donc, je suis passé d'un projet pro à temps plein et d'un projet sportif à rien du tout. J'espère que je vais récupérer au niveau de l'épaule et que ça ne va pas m'emmerder trop longtemps. Vertige Media : Q u'est-ce qui se passe dans ta tête le premier jour où tu ne te lèves plus le matin pour bosser pour Grimper ? Lucien Martinez : L'équivalent de quand tu finis un concours. Tu as eu une activité cérébrale importante et le jour d'après, ça se lève d'un coup. Tu as l'esprit léger. Vraiment, c'était assez fou. Je ne sais pas si « soulagement » est le bon mot. Mais c'est un poids qui s'enlève. Donc, de ce point de vue-là ... Oui, on peut dire que c'est une sorte de soulagement. Avant, je ne m'apercevais pas à quel point j'avais ce poids... Après, c'est normal. Avec un boulot, tu as des responsabilités. Vertige Media : Avant de revenir sur ta carrière chez Grimper , et parler de tes projets futurs, est-ce que tu peux revenir un petit peu sur tes études ? De mémoire, tu avais fait des études d'ingénieur ? Lucien Martinez : Oui, dans l'agronomie. J'ai fait mes études d'ingénieur jusqu'au bout, en essayant toujours de combiner grimpe de haut niveau en falaise et études. Ça a été prenant, avec une frustration constante de ne pas avoir pu tout donner pour l'escalade. Après mon diplôme, j'ai pris une année sabbatique pour tester mes limites en escalade. Je m'étais fixé deux projets très ambitieux : pour l'hiver, Fight or Flight (9B à Oliana). À cette époque, seulement quelques grimpeurs dans le monde avaient atteint ce niveau (9B). Aucun Français, pas même Seb Bouin. Et pour l'été, Three Degrees of Separation (9A+ à Céüse), une voie alors réussie uniquement par Chris Sharma et Adam Ondra. J'ai passé un an sur ces deux voies sans succès, ce qui m'a frustré. Mais cette période m'a permis de réaliser que l'escalade était véritablement mon univers. J'avais du mal à me projeter dans un emploi d'ingénieur sans lien avec la grimpe. En réfléchissant à la suite, je me suis dit que le journalisme, qui m'intéressait et faisait appel à mon esprit de synthèse et d'analyse, pourrait être une manière indirecte de réinvestir mes études tout en restant proche de l'escalade. Je me suis donc lancé en freelance , dans le journalisme en escalade sans fermer la porte à l'agronomie. Cette période a duré environ six mois. Et puis, à un moment donné, le rédacteur de Grimper est parti. Son poste s'est libéré, on me l'a proposé, et j'ai accepté. Lucien Martinez à Supermanjoc, sa falaise de coeur, dans un projet extrême. © Pierre Trolliet « Avant même d'être embauché à Grimper, j’avais assuré Adam Ondra à Flatanger pendant qu’il travaillait Silence. Évidemment, je ne l’ai pas grimpée, mais j’étais là, j’ai discuté avec lui, je l’ai vu dedans. Ça me donne une vraie matière, une forme de légitimité concrète. Je ne suis pas juste quelqu’un derrière un ordi qui rapporte des propos » Vertige Media : Tu as dit quelque chose d'intéressant qu'on entend souvent chez les passionnés d'escalade : « J'ai vraiment su que l'escalade, c'était mon monde ». Comment tu en as pris conscience concrètement ? Lucien Martinez : Déjà, c’est une histoire d'assurance. J'avais la sensation de maîtriser vraiment un sujet, de ressentir une forme d'expertise naturelle à propos de l'escalade et des gens qui la pratiquent. Aussi, j’ai réalisé que je ne me lassais jamais d'y penser. Dans d’autres domaines qui m'intéressent, il y a toujours un moment où j’ai besoin de décrocher de temps en temps. Mais avec l'escalade, jamais. Quand tu remarques que tu ne satures jamais sur un sujet, tu te dis que c’est probablement un signe très clair que c’est ton univers. C’était ce genre de petits indices, cette impression de toujours être bien, content, quand je croise des grimpeurs. Vertige Media : Tu t'es retrouvé journaliste sans avoir suivi d'études spécifiques pour ça. Est-ce que tu as ressenti une forme de syndrome de l'imposteur au début, ou est-ce que cette assurance dont tu parlais vis-à-vis du monde de l'escalade t'a suffi pour te sentir immédiatement légitime dans ce rôle ? Lucien Martinez : Franchement, zéro syndrome de l’imposteur. Ça pourrait m’arriver sur d’autres sujets, mais là, pas du tout. Déjà, j’étais un gros lecteur de presse sportive, notamment de Grimper . Et puis surtout, ça faisait quelques mois que j’écrivais déjà des articles pour eux, donc je me suis senti directement légitime. Ça s’est très bien passé. Vertige Media : Pour mieux comprendre quel profil Grimper recherchait quand ils t'ont recruté, est-ce qu'ils voulaient absolument quelqu'un qui grimpe fort ? Lucien Martinez : Je ne pense pas que c’était le plus important. Ce n’est pas fondamental en soi. Évidemment, grimper fort peut être utile ponctuellement, pour avoir une certaine expertise technique dans certains articles ou faciliter des contacts. Personnellement, ça m’a permis d’apporter une touche, un angle particulier, une sorte d’âme à certains sujets. Mais honnêtement, ce n’est pas non plus le nerf de la guerre. C’était juste une spécificité que j’avais et qui a pu donner une identité à certains articles du magazine. Mais attention, ce n’est pas une légitimité absolue. Si tu es très fort mais que tu racontes n’importe quoi, que tu ne respectes aucune règle de déontologie ou que tu mens, tu n’es pas légitime pour autant. Moi, par exemple, avant même d'être embauché à Grimper , j’avais assuré Adam Ondra à Flatanger pendant qu’il travaillait Silence . Évidemment, je ne l’ai pas grimpée, mais j’étais là, j’ai discuté avec lui, je l’ai vu dedans. Ça me donne une vraie matière, une forme de légitimité concrète. Je ne suis pas juste quelqu’un derrière un ordi qui rapporte des propos. C’est utile, mais ce n’est pas non plus vital. Vertige Media : Si tu devais retenir un moment vraiment marquant ou particulièrement satisfaisant de tes années chez Grimper , ce serait lequel ? Lucien Martinez : Ce n’est pas évident à choisir. Mais je crois que le moment le plus marquant, c’était même juste avant mon embauche chez Grimper . J’avais croisé par hasard Charles Albert à Fontainebleau. À l’époque on ne se connaissait pas très bien. Je savais qu’il travaillait sur un énorme projet, un bloc en 9A. Je lui demande où il en est, il me répond qu’il se repose aujourd'hui et va l’essayer le lendemain. Je lui demande si je peux venir le voir, il accepte. Donc le lendemain, je suis là, il fait beau, et il réussit le bloc devant moi. J’étais seul avec lui. À l’époque, le seul 9A existant, c’était Burden of Dreams . Donc ce serait le deuxième 9A du monde. J’avais l’exclusivité totale, et on avait convenu avec Grimper d’en faire la couverture du prochain numéro, sans rien dévoiler avant la sortie en kiosque. C’était fou comme expérience : l’intimité de ce moment, avoir le scoop … C’était hyper fort. Il y a eu d’autres beaux moments après, mais celui-là est resté vraiment particulier pour moi. « On a gardé une approche très conservatrice chez Grimper, toujours centrée sur les mêmes thématiques historiques. On est resté dans un esprit très communautaire, très orienté vers la grimpe outdoor » Vertige Media : Plus généralement, pendant tes six années chez Grimper , tu as vu l'escalade changer : elle est devenue un sport olympique, les salles indoor ont explosé, la communauté s'est élargie… Comment as-tu intégré ces évolutions dans la ligne éditoriale du magazine ? Est-ce que tu as l'impression d'avoir apporté quelque chose de nouveau, ou plutôt d'avoir suivi la continuité d’une certaine tradition déjà établie ? Lucien Martinez : Honnêtement, je pense que je n’ai pas apporté grand-chose à ce niveau-là. Je dirais même que je n’ai pas vraiment été à la hauteur sur cette question. On a gardé une approche très conservatrice chez Grimper, toujours centrée sur les mêmes thématiques historiques. On est resté dans un esprit très communautaire, très orienté vers la grimpe outdoor, alors que la communauté, elle, s’élargissait nettement. Vous, chez Vertige Media , vous en êtes d’ailleurs une preuve. Peut-être que rester aussi communautaire, c'était une erreur. C'est une question qu'on s'est souvent posée sans jamais vraiment trancher : fallait-il s'élargir ou non ? On n’a jamais vraiment tranché cette question, car elle soulève plusieurs enjeux. Il y a notamment une dimension économique : quelle est la bonne stratégie ? Si tu restes un magazine communautaire, un peu niche, c’est plus solide, tu gardes un lectorat fidèle qui considère vraiment Grimper comme « son » magazine. Si tu élargis trop, tu prends le risque de perdre ce lectorat historique sans pour autant séduire suffisamment de nouveaux lecteurs prêts à acheter un magazine papier. Mais honnêtement, ce n’était pas mon rôle non plus de faire des études de marché. Vertige Media : Comment tu analyses aujourd'hui l'indépendance éditoriale que tu avais vis-à-vis des annonceurs ? Lucien Martinez : Il y avait clairement une vigilance sur ce sujet, notamment par peur de la diffamation. Il fallait éviter absolument les procès. Le point sensible, c’était surtout sur les sélections de matériel : on ne pouvait pas publier une sélection matos sans solliciter nos annonceurs. Pour le reste, la vraie zone « politique », c’était surtout autour des fédérations, avec parfois des articles un peu sensibles sur les conflits internes. Mais honnêtement, ce n’était pas trop mon truc, donc sous ma direction, Grimper a été encore moins politique qu'avant. Moi, je faisais surtout du sport, du spot, des sujets de grimpe pure. Je n'ai pas souvenir d’avoir écrit quelque chose qui aurait pu réellement heurter un annonceur. « Mon rôle, c'était d’aller chercher ce qu’il y avait d'intéressant ou de beau dans l’escalade, pas de défendre une cause ou un engagement précis » Après, oui, il pouvait y avoir quelques retours gênants, du genre un athlète sponsorisé par une marque apparaissant sur une photo d’archive avec le mauvais matériel, sans les bons chaussons ou le bon baudrier. Mais je n’ai jamais été confronté à une situation où il aurait fallu couvrir un scandale majeur lié à un annonceur, comme une affaire fiscale ou sociale. Peut-être aussi parce que je ne suis simplement jamais allé sur ce terrain-là. Vertige Media : Pourtant, dans le podcast de Grimposphère , tu disais clairement qu'il y avait des sujets que vous aviez choisi de ne pas traiter, de façon tout à fait assumée, parce qu'ils auraient pu compromettre des contrats avec certains annonceurs. Ce sont bien tes mots, non ? Lucien Martinez : Oui, c'était bien mes mots. Mais attention, s'il s'agit de savoir si on a subi des ingérences directes du genre « vous ne pouvez pas écrire ça », clairement, non, ce n'est jamais arrivé. En revanche, ce qu'il y avait effectivement, c'était une forme d'auto-censure. Même si le terme est peut-être un peu fort. Disons plutôt qu'on était tellement habitués à ce cadre éditorial conservateur chez Grimper qu'on ne se posait même pas la question d'aller sur certains terrains sensibles. Ce n'était tout simplement pas dans l’ADN du magazine. Vertige Media : Justement, au fond, c'est quoi concrètement la ligne éditoriale de Grimper ? Lucien Martinez : La ligne éditoriale de Grimper , en tout cas telle que je l’ai vécue, c’est un magazine fait pour les passionnés. Ça n’a jamais été écrit officiellement, mais c’est comme ça que je l’ai ressenti : je m'adressais avant tout à une communauté de passionnés. Je ne faisais pas du journalisme « sérieux » au sens strict. Je n'étais absolument pas habité par une mission sociétale ou quoi que ce soit. Pour moi, c'était du journalisme-divertissement, sans prétention particulière. Mon rôle, c'était d’aller chercher ce qu’il y avait d'intéressant ou de beau dans l’escalade, pas de défendre une cause ou un engagement précis. Et je pense que ça se ressentait clairement dans mes éditos. Dans un 7b à Alcañiz (Espagne). © Caro Sinno Après, il faut aussi se remettre dans le contexte. Aujourd'hui, tu vois, par exemple, avec la grève chez Climb Up , c'est un vrai sujet qui secoue la communauté. Là, effectivement, la question se pose de savoir comment tu traites ça. Mais à mon époque, ce genre de situation, c'était vraiment exceptionnel. Peut-être qu'avec la croissance actuelle du marché de l'escalade et l'arrivée de gros acteurs économiques, ce type de sujets deviendra plus fréquent, mais dans mon expérience, ça n'arrivait quasiment jamais. L'univers dans lequel j'ai évolué était encore très familial, très restreint. Les acteurs se connaissaient tous plus ou moins. Vertige Media : Au fond, pendant ces six années à la tête de Grimper , quelle vision de l'escalade ou quelle idée du journalisme d'escalade as-tu cherché à défendre ? Lucien Martinez : Honnêtement, je n'ai défendu aucune vision particulière du journalisme d’escalade. Peut-être parce que je ne viens pas vraiment du milieu journalistique. Je n'avais aucun idéal spécifique à défendre. Mon seul objectif, c'était simplement de proposer des articles sympas avec de belles photos. Je ne me sentais pas investi d'une responsabilité ou d’une mission sociale particulière. Franchement, je n’ai rien défendu de particulier. Ou alors, si vraiment je dois trouver quelque chose, c’est l’idée que l’escalade peut nourrir l’âme. Qu’on peut y trouver du beau, des sensations fortes, une vraie dimension esthétique. Je crois sincèrement à ça. S’il y avait un truc que j’ai cherché à transmettre à travers Grimper , c’est peut-être uniquement ça, mais rien de plus. Bon j'ai quand même essayé d'apporter une prise de conscience écologique plus forte dans les contenus du magazine. J'ai notamment fait en sorte qu'on arrête progressivement de promouvoir les destinations exotiques lointaines, en privilégiant des lieux plus proches, plus cohérents avec une pratique responsable de l'escalade. C'était ma manière d'apporter quelque chose de nouveau, qui correspondait aussi à mes convictions personnelles. « J’ai ressenti le besoin d’aller plus loin. Même si je trouvais que la ligne conservatrice de Grimper restait pertinente, je pensais vraiment qu’il fallait être plus offensif, avoir plus d’ambition » Vertige Media : Si on en vient maintenant à ton départ de Grimper , on a beaucoup entendu : « Lucien a arrêté pour aller grimper ». On sait aussi que tu n'es pas vraiment d'accord avec cette explication... Lucien Martinez : Oui, exactement. Parce que formulé ainsi, ça pourrait laisser croire que je voulais juste m’échapper, réduire mon temps de travail ou fuir mes responsabilités, ce qui n’est absolument pas le cas. En réalité, après plus de six ans passés dans le rythme intense des bouclages, avec une ligne éditoriale assez conservatrice - ce qui n’est pas du tout un reproche, car c’était assumé et ça correspondait bien à ce qu’est Grimper - j’ai ressenti le besoin d’aller plus loin. Même si je trouvais que cette ligne restait pertinente, vu les évolutions rapides du milieu de l’escalade, je pensais vraiment qu’il fallait être plus offensif, avoir plus d’ambition. Il fallait une réflexion stratégique pour profiter de ce boom, pour développer davantage le magazine, explorer de nouveaux projets et lui donner une nouvelle dynamique. Je pensais qu'il fallait vraiment permettre au magazine de grandir. C'était logique vu l'explosion du nombre de pratiquants, de gens potentiellement intéressés. Il y avait clairement matière à toucher un public plus large. Mais entre-temps, il y a eu le rachat de l'entreprise qui possède Grimper , il y a un peu plus de deux ans. On s'est retrouvés intégrés dans une structure beaucoup plus grosse, avec des enjeux différents et plus complexes. Je tiens à préciser que mon départ ne s'est pas fait sur un conflit ou quoi que ce soit. Il n'y avait aucun problème avec le magazine en tant que tel. Je m'y sentais bien, et aujourd'hui encore, j'en reste un lecteur fidèle. Mais j'avais une vision différente, j'ai tenté de soumettre cette idée, mais elle s'est vite noyée dans les multiples enjeux d'un grand groupe, où les idées d'un rédacteur en chef pèsent finalement très peu. Je n'ai simplement pas réussi à amener cette discussion là où je l'aurais voulu. Vertige Media : Quand tu as annoncé ton départ et qu'il a fallu chercher ton successeur, est-ce que tu as participé d'une manière ou d'une autre à cette étape ? Lucien Martinez : Oui et non. En fait, mon successeur c'est Martin Baudry, et pour tout le monde c'était une évidence absolue. Il n'y a même pas vraiment eu de débat : il était disponible, c'est un excellent grimpeur et un vrai journaliste. Avant même de partir, je savais quasiment déjà que ce serait lui. Vertige Media : La dernière fois qu’on s’est parlé, tu nous disais : « Laissez-moi un peu de temps, je profite de l’oisiveté ». Aujourd'hui, tu en es toujours là ou tu commences à avoir une idée plus précise de la suite ? Lucien Martinez : Je rumine pas mal en ce moment. Je prends encore le temps de réfléchir, de peser les différentes possibilités. Là, de toute façon, j’ai quelques semaines obligatoires sans grimper, donc j’en profite pour bien y penser. Ce qui est sûr, c’est que j’aimerais garder une patte journalistique et rester dans l’escalade. Je suis aussi grimpeur, athlète d'une certaine manière, donc j’ai quelques idées de projets qui pourraient avoir une vraie valeur médiatique. Mais reste à savoir sous quelle forme les raconter : est-ce que c’est mieux en vidéo, ou en article écrit, avec des photos, sous forme de récits ? Ou même pourquoi pas en tentant moi-même les projets si j’en ai le niveau, ou alors inviter des athlètes qui résonnent avec ces idées-là... Bref, tout ça tourne pas mal dans ma tête, je fais quelques essais, mais rien n'est encore fixé.
- Cordée brune : comment le nazisme a instrumentalisé l’escalade
Escalade et nazisme. Une cordée improbable, entre orgueil racial et ivresse verticale. Sous le Troisième Reich, le rocher devient propagande, l’altitude héroïsme, et la chute glorieuse. Mais derrière les sourires figés sur pellicule et les cordes tendues comme des bras levés, qu’en était-il vraiment des grimpeurs allemands dans l'ombre de la croix gammée ? Une histoire où la poudre blanche sur les doigts cache parfois une idéologie plus sombre. (CC) Wikipédia En montagne, le danger vient souvent d’en haut. Au milieu des années 1930, pourtant, pour les grimpeurs allemands, la menace venait surtout de Berlin. Le nazisme n’a pas seulement conquis l’Europe, il a aussi tenté de conquérir les sommets, instrumentalisant l'escalade comme une démonstration de force aryenne. Pendant douze ans, les parois rocheuses se sont transformées en théâtres politiques, les ascensions en actes patriotiques et les tragédies alpines en sacrifices nationaux. Pourtant, loin de l’agitation brune, des grimpeurs continuaient d’ouvrir des voies comme autant d’échappées discrètes face à un régime où chaque geste devait servir la grandeur germanique. Vertige Media plonge aujourd’hui dans cette période trouble où l’escalade s'est trouvée encordée au nazisme, dévoilant les ambiguïtés d’un sport qui a vu ses idéaux libertaires contraints de marcher au pas. Bienvenue dans l’histoire d'une grimpe en clair-obscur. L’escalade au service du Reich : des sommets pour mieux sombrer À peine installés aux commandes du pays en 1933, les nazis transforment tous les terrains de jeu sportifs en terrains idéologiques . Football, athlétisme, natation : tout devient prétexte à forger des corps d'acier au service d'une Allemagne obsédée par la pureté raciale et la préparation guerrière. Mais parmi ces disciplines mises au pas cadencé, l’alpinisme – et par extension l’escalade, sa cousine technique et moins médiatique – fait figure de prise de choix pour les idéologues bruns. La raison ? Sur une paroi, on n’est jamais loin du mythe héroïque : l’homme, blond si possible, triomphe de la nature hostile, exhibant au passage courage, détermination et muscles bandés comme les cordes qui le retiennent du vide. Une panoplie d’attributs parfaits pour l'idéal nazi d'un homme nouveau, plus proche du demi-dieu nietzschéen que du sportif dominical. Peu importe si l’ascension se terminait parfois en fiasco – une chute mortelle sur les sommets devenait aussitôt une offrande glorieuse, preuve supplémentaire de la disposition totale du héros germanique à mourir pour sa patrie. Ainsi naît la devise emblématique de l’époque : « La paroi sera à nous, ou nous serons à elle » . Poétique façon de rappeler aux grimpeurs que leur vie appartenait désormais autant au Reich qu’à la montagne. Hans von Tschammer und Osten , maître à penser du sport nazi ( Reichssportführer pour être précis, mais gardons nos forces pour les phrases longues), a rapidement flairé l’aubaine propagandiste qu’offrait la verticalité. Après l’euphorie médiatique des Jeux Olympiques de Berlin en 1936 , le régime voulait d’autres sommets, moins olympiques mais plus escarpés, à conquérir devant caméras et micros. Car rien ne valait un alpiniste aryen, triomphant d’une face réputée impossible, pour vanter la supériorité génétique dont Hitler rêvait la nuit. En 1938, le Führer lui-même enfonça le clou – ou plutôt le piton – en déclarant vouloir faire des héros des montagnes les ambassadeurs itinérants de sa prétendue race supérieure . L’escalade, désormais, servirait à former les guerriers de demain en même temps qu’elle alimenterait la machine à fantasmes aryens du régime. Dès 1934, l’Himalaya devient le nouveau fantasme de grandeur du Reich, une sorte d’« Eiger des Himalayas » La grimpe n’était plus seulement un défi personnel mais un devoir national, un exercice politique en altitude. Le sport, instrumentalisé jusqu’à la corde, n’était plus un simple dépassement de soi, mais bien une ascension idéologique. Ou comment prendre de la hauteur pour toucher le fond. Propagande verticale : quand les nazis tutoyaient les sommets Pour les nazis, la montagne n’est pas qu’un paysage de carte postale, c’est un décor idéal où se joue en direct le drame nationaliste. Dès les années 1930, les sommets mythiques deviennent des scènes où triomphe l’idéal aryen – quitte à tirer un peu sur la corde (et pas seulement métaphoriquement). L’exemple le plus parlant ? La mythique face nord de l’Eiger en juillet 1938 . Une ascension surmédiatisée, où quatre grimpeurs germano-autrichiens se retrouvent bien malgré eux dans le rôle d’acteurs d’une pièce politique grandeur nature. Adolf Hitler, dans son fauteuil berlinois, suit heure par heure l’ascension, faisant de cette cordée héroïque le symbole idéal de l’union germano-autrichienne fraîchement célébrée par l’Anschluss. À leur descente, Anderl Heckmair, Ludwig Vörg, Heinrich Harrer et Fritz Kasparek se voient immédiatement élevés au rang de héros nationaux, accueillis à bras ouverts par un Führer radieux lors d’un grand show politico-sportif à Breslau . Une photo célèbre immortalise le moment, transformant à jamais ces hommes en icônes instrumentalisées d’un Reich avide de mythes. Face nord de l’Eiger (CC) Wikipédia La propagande nazie ne s’arrête évidemment pas aux falaises suisses : elle s’approprie chaque victoire alpine comme autant de preuves vivantes de la supériorité aryenne. On fête ainsi les frères Schmid, conquérants de la face nord du Cervin dès 1931, ou l’Autrichien Hermann Buhl, dont l’obsession pour le Nanga Parbat germe à l’époque nazie pour éclore en 1953, longtemps après la chute du régime. Dès 1934, l’Himalaya devient le nouveau fantasme de grandeur du Reich, une sorte d’« Eiger des Himalayas » où l’Allemagne se doit d’inscrire sa domination. Lorsqu’une expédition allemande échoue dramatiquement cette année-là (10 morts, dont le célèbre Willy Merkl ), le régime n’a pas honte d’en faire un récit épique, héroïsant chaque mort comme un martyr sacrificiel offert à la gloire du Reich. Pour donner du corps à ce délire vertical, on crée en 1936 la Deutsche Himalaja-Stiftung (DHS), fondation directement pilotée par le Reichssportführer von Tschammer und Osten et quelques alpinistes aussi fanatiques que zélés. Entre 1936 et 1939, la DHS organise ainsi plusieurs expéditions ambitieuses au Nanga Parbat, cumulant au passage un impressionnant bilan de victimes. La devise était limpide, quoique glaçante : « Les alpinistes gagneront de l’honneur pour l’Allemagne, ou mourront en essayant ». Un programme réjouissant, où chaque sommet vaincu valait trophée national, et chaque vie perdue un nouveau chapitre d’héroïsme morbide. En matière d’antisémitisme, certains clubs alpins germanophones n’avaient pas attendu l’arrivée du Führer pour prendre de l’avance. Évidemment, cette mise en scène repose sur une presse complaisante, prête à amplifier chaque exploit ou chaque tragédie avec un sens du dramatique à faire pâlir Hollywood. Les journaux sportifs du Reich relaient ainsi avec frénésie ces épopées alpines, servant au peuple allemand une évasion verticale qui cache mal la réalité beaucoup moins glorieuse d'un régime en quête permanente de légitimité. Même le cinéma est mis à contribution grâce à Leni Riefenstahl, réalisatrice chouchoute du Führer, dont les Bergfilme (films de montagne) façonnent l’imaginaire du grimpeur idéal : audacieux, intrépide, et surtout aryen jusqu'au bout des crampons. En Italie, alliée fidèle mais concurrente de l’Allemagne dans la course aux sommets, Riccardo Cassin triomphe des Grandes Jorasses (face nord, éperon Walker) et dédie aussitôt son exploit au sport fasciste , s’attirant les faveurs personnelles de Mussolini. Ainsi, sous le Troisième Reich, l’escalade et l’alpinisme cessent définitivement d’être de simples aventures individuelles : elles deviennent outils et otages d’une dictature prête à tout pour prouver sa grandeur, quitte à transformer les montagnes en piédestaux branlants d’une idéologie à pic. Clubs d’escalade sous contrôle : l’aryanisation par la face nord Si les nazis se sont empressés de grimper les parois pour leur propagande, ils n’ont pas tardé non plus à mettre au pas tous ceux qui les fréquentaient. Mais soyons honnêtes : en matière d’antisémitisme, certains clubs alpins germanophones n’avaient pas attendu l’arrivée du Führer pour prendre de l’avance. Dès les années 1920, bien avant le premier salut nazi officiel, des refuges alpins du Club Alpin austro-allemand (DÖAV) affichaient sans gêne des panneaux indiquant : « Les Juifs ne sont pas désirés ici ». Pire, dès 1924 – oui, neuf ans avant qu’Hitler n’empoigne les commandes – des drapeaux à croix gammée flottaient déjà sur certains chalets de montagne . De quoi sérieusement relativiser le mythe d’un alpinisme apolitique ou innocent. Après 1933, l’aryanisation des clubs alpins devient systématique et brutale. Le régime décrète l’expulsion immédiate de tous les grimpeurs juifs ou jugés politiquement suspects. Avec l’Anschluss en 1938, les clubs autrichiens sont purement et simplement fondus dans le DÖAV du Reich, nettoyés des derniers « indésirables » pour satisfaire l’idéal nauséabond du nazisme en altitude. Affiche sur les refuges du DÖAV : « Les Juifs et les membres du Club Donauland ne sont pas les bienvenus » (CC) Wikipédia Le DÖAV lui-même n’échappe pas au nettoyage idéologique. Jadis officiellement « neutre », il devient rapidement une organisation alignée à 100 % sur les dogmes du régime. Le nazisme, grand amateur d’uniformité, applique le fameux « Principe du Führer » même dans les associations sportives : chaque club doit avoir son propre petit chef, validé évidemment par le NSDAP. En 1936, la Deutsche Himalaja-Stiftung sert elle-même de courroie de transmission pour parfaire cette mise au pas. Dès lors, toutes les structures alpines – des formations de guides à la gestion des refuges – doivent impérativement servir les ambitions nationales. Les nazis avaient parfaitement compris comment mélanger plaisir sportif et endoctrinement idéologique. Dans ce contexte de contrôle total, toute organisation concurrente ou suspecte passe immédiatement à la trappe. Parmi les premiers visés, les Naturfreunde , ces « Amis de la Nature », grimpeurs et randonneurs à tendance ouvrière et proches des sociaux-démocrates, sont interdits dès 1933 . Leurs refuges, les accueillants Naturfreundehäuser , sont confisqués et cédés à des groupes nazifiés, tandis que leurs membres entrent en résistance ou poursuivent clandestinement leurs activités. Certains, surnommés les « bergers rouges », prendront même le risque d’aider des persécutés à franchir discrètement les frontières en montagne – jusqu’à ce que la répression s’intensifie brutalement à la fin des années 1930. De rares petits clubs clandestins voient également le jour, comme le Kletterklub Gamsspitzler 07 en Saxe ou les Lindenbrüder Hohenstein , fondé en 1940 par d’anciens membres des Nature Friends . Ces initiatives courageuses, quoique marginales, restent très discrètes. En effet, à cette époque, la moindre cordée non contrôlée par le parti pouvait vite finir en chute libre. De manière générale, l’idéologie nazie imprègne profondément la communauté des grimpeurs et alpinistes, créant des situations ambigües. Certains, comme Heinrich Harrer ou Fritz Kasparek, héros célébrés de l’Eiger, affichent fièrement leur carte du NSDAP et rejoignent la SS. D’autres, tel Anderl Heckmair, chef de cordée pourtant glorieux à l’Eiger, restent politiquement distants. Ce dernier grimpe avant tout par passion, mais voit son exploit malgré tout happé par la machine propagandiste du Reich. D’autres encore font preuve d’un opportunisme assez banal : porter ostensiblement les symboles nazis leur ouvre des portes administratives ou financières. Ainsi, des clichés datant du début des années 30 montrent des groupes de grimpeurs saxons paradant en falaises vêtus de tenues SA, brassard à croix gammée soigneusement épinglé au bras. Le photographe Rudolf Kobach raconte même avec détachement que lui et ses camarades « s’amusaient à jouer au national-socialisme » dans ces séances très mises en scène. Une ferveur factice qui disparaîtra bien vite, laissant place à une réalité bien moins drôle : celle de la militarisation totale de la montagne, où les grimpeurs troqueront leurs brassards de théâtre pour des uniformes de guerre. Jeunesse, escalade et nazisme : la face sombre du scoutisme vertical Sous le Troisième Reich, l’escalade n’était pas seulement bonne pour la propagande. Elle était aussi idéale pour préparer discrètement la jeunesse hitlérienne à la guerre. Dès la fin des années 1930, la grimpe devient officiellement partie intégrante des programmes paramilitaires imposés aux jeunes Allemands. La Hitlerjugend ne tarde pas à proposer des sorties « nature », les fameuses Bergfahrten , où l’on apprend autant à manier les mousquetons que les fusils. En 1943, la chose devient carrément officielle : on annonce fièrement la création des Bergfahrtengruppen , des « groupes d’escalade de la HJ », destinés à entraîner la future élite militaire du Reich. Soirées techniques, séances d’escalade en falaise, puis stages prolongés en altitude : le tout supervisé par les officiers supérieurs de la Wehrmacht , histoire d’être sûr qu’aucun jeune ne passe à côté des vertus guerrières promises par le régime. Sous couvert d’améliorer la santé des travailleurs, ces escapades en montagne avaient surtout pour but de renforcer l’adhésion au régime par des expériences collectives et valorisantes. Concrètement, il s’agissait moins de former des grimpeurs que de futurs Gebirgsjäger , ces soldats d’élite spécialisés dans la guerre en montagne. L’idée ? Constituer un réservoir de jeunes recrues capables, dès leur majorité, d’affronter le froid, le vertige et les balles ennemies. Un projet qui séduit tant les généraux que l’expérience sera massivement amplifiée en 1944, même si, à ce stade, l’Allemagne était déjà plongée jusqu’au cou dans le chaos de la guerre totale. D’ailleurs, le Deutscher Alpenverein , traditionnellement perçu comme une sympathique organisation de montagnards en culottes de cuir, se retrouve lui-même chargé officiellement, de 1933 à 1945, du recrutement direct des troupes alpines. La via ferrata, l’escalade technique, les bivouacs extrêmes : autant d’activités récréatives reconverties en parcours d’obstacles militaires. Actualités concernant les dirigeants nazis et les responsables des jeunesses hitlériennes associés à l'ouverture de l'école formation dans un camp des jeunesses hitlériennes © United States Holocaust Memorial Museum Les nazis avaient parfaitement compris comment mélanger plaisir sportif et endoctrinement idéologique. Les films d’époque montrent des files joyeuses de jeunes Allemands, shorts impeccables et chants du parti à la bouche, avançant en rang serré dans les Alpes bavaroises. Derrière l’ambiance bon enfant se cachait évidemment une logique de conditionnement implacable : discipline, camaraderie virile et dépassement de soi – toutes ces qualités érigées en valeurs « typiquement germaniques » . Un film particulièrement marquant de 1941 présente même de jeunes membres de la Hitlerjugend en plein apprentissage sur une paroi rocheuse, sous l’œil attentif d’instructeurs en uniforme. En clair, ce n’était plus du scoutisme, mais un entraînement militaire déguisé en colonie de vacances. Et la jeunesse n’était pas la seule concernée. Même les adultes civils étaient invités, via des organisations aussi sympathiques que le NS-Volkswohlfahrt (« Bien-être populaire nazi ») ou la Kraft durch Freude (« La force par la joie »), à prendre un grand bol d’air frais alpin à prix très modique. Sous couvert d’améliorer la santé des travailleurs, ces escapades en montagne avaient surtout pour but de renforcer l’adhésion au régime par des expériences collectives et valorisantes. Mais dès le début de la guerre en 1939, ces charmants programmes de loisirs furent remplacés par des entraînements exclusivement militaires. Veste d'alpinisme de la ligue des jeunes filles allemandes (CC) Wikipédia L’escalade devint alors presque entièrement l’affaire des soldats, des recrues et des instructeurs. Durant la Seconde Guerre mondiale, les Gebirgsjäger allemands utiliseront largement ces techniques apprises en altitude sur les fronts montagneux – des sommets glacés du front de l’Est aux escarpements rocheux de Crète. Des alpinistes civils, même célèbres comme Heinrich Harrer – l’homme de l’Eiger, devenu membre de la Waffen-SS – ou Peter Aufschnaiter, instructeur militaire tyrolien, se retrouvent mobilisés dans cette guerre verticale. L’escalade, initialement sport d’aventure et de liberté, finira ainsi instrumentalisée jusqu’au bout de la corde par une Allemagne décidée à militariser chaque recoin de la société, même les plus vertigineux. Escalade sous le Reich : de la grimpe entre parenthèses L’escalade s’est retrouvée enrôlée dans l’idéologie du Reich, mais elle n’en a pas moins continué à vivre sa vie de manière plus discrète, loin des fanfares guerrières. Durant les années 1930, à l’écart des grandes ascensions politisées, la grimpe sportive pure – celle des falaises, des parois rocheuses et des gestes techniques pointus – poursuit tranquillement sa progression. En Saxe notamment, la légendaire Suisse saxonne ( Sächsische Schweiz ), terrain de jeu historique des grimpeurs allemands, reste un laboratoire d’innovation verticale. C’est ici, en 1936, que Rudolf Stolle parvient enfin à dompter la face ouest du Teufelsturm , ce monument de 40 mètres en grès lisse réputé infranchissable, établissant au passage un nouveau jalon technique (coté VIIIb sur l’échelle locale). Une prouesse accomplie en silence, loin des discours tonitruants du régime. Ironiquement, certains sites alpins bénéficieront tout de même des infrastructures construites par les nazis. Même constat dans l’Autriche annexée (désormais l’ Ostmark , selon la terminologie nazie), où grimpeurs locaux continuent d’ouvrir des voies ardues dans les Alpes calcaires ou au Wienerwald, atteignant des degrés de difficulté inédits (VIᵉ et VIIᵉ UIAA). Idem du côté de la Bohême , où grimpeurs tchèques et allemands se côtoient encore sur les fabuleuses tours de grès d’Adrspach et Teplice, tentant de préserver leur passion verticale malgré la tempête politique qui fait rage autour d’eux. Mais avec l’arrivée de la guerre en 1939, cette bulle d’insouciance éclate brutalement. Les falaises autrefois grouillantes de passionnés se vident, jeunes grimpeurs et alpinistes étant massivement mobilisés au front. Les rares parois encore fréquentées servent surtout de terrains d’exercices militaires. On est loin de l’ambiance détendue d’une séance de grimpe loisir – ici, le rocher est devenu une affaire sérieuse, voire carrément stratégique, surtout dans les Alpes où les voies peuvent croiser des lignes de défense ou des théâtres de combat. En France occupée, la grimpe survit en mode discret et artisanal, à l’image des pionniers du bloc comme Pierre Allain, qui continue à fréquenter Fontainebleau malgré les pénuries et restrictions qui rendent tout déplacement en montagne compliqué. C’est justement ce même Pierre Allain qui, en 1935, invente le chausson d’escalade à gomme adhérente , révolution technique majeure pour la discipline. Quatre ans plus tard, il conçoit aussi un mousqueton en alliage d’aluminium, innovation géniale qui ne se diffusera véritablement qu’après-guerre, faute de moyens industriels. Ces avancées témoignent d’une communauté grimpeuse active et ingénieuse, mais contrainte d’évoluer discrètement, à l’ombre du Reich et de ses obsessions militaires. Ironiquement, certains sites alpins bénéficieront tout de même des infrastructures construites par les nazis : refuges flambant neufs, routes spectaculaires ou téléphériques de prestige, tels que celui du Kehlstein (« Nid d’Aigle », 1938) ou la route alpine du Grossglockner (1935). Évidemment, ces réalisations visaient surtout à épater les foules ou à faciliter les mouvements militaires ; mais pour les grimpeurs, ce luxe inattendu leur permettait parfois d’accéder à des parois auparavant quasi-inaccessibles. Ce serait un raccourci paresseux de conclure que l’escalade n’existait plus vraiment à l’époque nazie. Elle continuait bel et bien d’exister, mais elle se retrouvait simplement fondue dans le vaste creuset de l’alpinisme officiel. Enfin, une poignée de grimpeurs talentueux traverse tant bien que mal la période, conservant précieusement leurs connaissances techniques jusqu’à la fin du conflit. Après 1945, ces experts rescapés, comme Anderl Heckmair (oui, encore lui), vont transmettre leur savoir à une nouvelle génération libérée, participant ainsi au renouveau de l’escalade allemande et autrichienne d’après-guerre. La grimpe, enfin débarrassée des relents idéologiques du Reich, retrouvera peu à peu son esprit d’origine : celui d’un jeu exigeant mais libre, où la seule lutte qui vaille est celle contre la gravité – et surtout pas contre l’Histoire. Escalade vs Alpinisme sous le nazisme : la grande paroi contre la petite falaise Sous le Troisième Reich, tout le monde était censé marcher droit, même en montagne. Mais, clairement, toutes les grimpes ne se valaient pas. Aux yeux des nazis, l’alpinisme XXL, celui des faces nord mythiques et des sommets himalayens, représentait le summum de l’héroïsme aryen. Gravir une paroi invincible était la parfaite métaphore d’une Allemagne que rien ne pouvait arrêter – ni la roche, ni le froid, ni la mort. L’Eiger en 1938, les tentatives répétées et mortelles au Nanga Parbat : ces expéditions monumentales devinrent de véritables blockbusters idéologiques orchestrés, financés, et exploités par le régime. Hitler lui-même distribuait accolades et poignées de main aux héros de ces « exploits nationaux », voyant en eux les ambassadeurs idéaux de sa folie expansionniste. En prime, l’alpinisme offrait aux militaires des cartes stratégiques inédites et un vivier parfait pour les futures troupes d’élite alpines. Autrement dit, grimper un sommet vierge servait autant l’égo du Führer que la logistique du front. Face à ce spectacle grandiose et tragique, l’escalade pure – celle des falaises locales, des tours rocheuses, des blocs techniques – faisait figure de parent pauvre. Jamais célébrée par la propagande, elle restait dans l’ombre, cantonnée à un rôle secondaire : vivier discret de formation technique, activité paramilitaire pour la jeunesse hitlérienne, ou simple entraînement préparatoire aux grandes aventures alpines. Sous le Reich, personne n’applaudissait une « première » dans une falaise inconnue, aucun journal n’en faisait sa une. Ces performances discrètes, réalisées par quelques passionnés dans les tours de grès saxonnes ou les rochers calcaires bavarois, n’intéressaient guère un régime en quête permanente de symboles grandioses. Pourtant, ce serait un raccourci paresseux de conclure que l’escalade n’existait plus vraiment à l’époque nazie. Elle continuait bel et bien d’exister, mais elle se retrouvait simplement fondue dans le vaste creuset de l’alpinisme officiel. À cette époque, la frontière entre grimpe sportive et alpinisme engagé restait d’ailleurs assez floue : grimper l’Eiger ou les Drus exigeait autant de technique verticale que d’endurance en haute montagne. Les nazis, pas vraiment adeptes des nuances subtiles, considéraient tout cela comme une seule et même chose : une « performance de montagne » destinée à prouver la supériorité génétique du peuple allemand. Ainsi, l’escalade ne disposait ni d’une organisation nationale dédiée, ni d’une fédération autonome. Elle relevait entièrement du Club Alpin ou des sections montagne de la Hitlerjugend . Ce n’est qu’après-guerre, loin des cris de propagande et des slogans guerriers, qu’elle commencera timidement à s’émanciper : création de clubs spécialisés, rédaction de topos spécifiques, apparition d’une identité propre. En résumé, sous le nazisme, l’alpinisme fut le porte-drapeau flamboyant et sinistre de l’idéologie verticale du régime, tandis que l’escalade resta une activité fonctionnelle, presque marginale, pratiquée par des passionnés souvent hors des projecteurs. Malgré l’emprise idéologique du Reich – exclusions des grimpeurs juifs, encadrement militaire, pressions politiques constantes – ces amoureux du rocher continuèrent discrètement à tracer leurs voies, préserver leur savoir-faire et faire progresser techniquement leur discipline. L’escalade sous Hitler fut donc paradoxale : contrainte à l’obscurité par un régime obsédé par la grandeur, elle réussit malgré tout à progresser en silence, attendant patiemment que la tempête passe pour retrouver enfin son identité véritable – libre, inventive et irrévérencieuse.
- Faut-il décoloniser l’escalade ?
On se dit souvent que l’escalade, c’est juste une histoire entre soi et le caillou. Pourtant, derrière le sourire Instagram-friendly du grimpeur cosmopolite se cache un héritage pas très reluisant : celui d’un alpinisme né sur fond de conquêtes coloniales et d’ego trips impériaux. Alors, il serait peut-être temps de se demander si les voies qu’on ouvre aujourd’hui ne portent pas encore les traces des conquêtes d’hier. Et si on osait enfin décoloniser l’escalade ? La première ascension du Cervin en 1865 (cc) Gustave Doré (Wikicommons) Soyons clairs, les premiers à gravir les Alpes ne montaient pas seulement pour l’amour du panorama. Au XIXᵉ siècle, ces messieurs de la bonne société britannique et française aimaient autant planter des drapeaux sur les sommets que leurs collègues militaires sur d’autres continents. La montagne était alors un territoire « vierge », un prolongement vertical de ces terres inconnues que l’Europe conquérante adorait coloniser. L’alpinisme moderne aurait-il gardé ce goût douteux pour les conquêtes symboliques ? Alors que d’autres sphères culturelles ont déjà commencé leur introspection postcoloniale, il serait temps que la communauté de l'alpinisme cesse de fermer les yeux sur son histoire pour enfin repenser sa relation à la montagne. Planter des drapeaux, une manie très européenne Grimper une montagne, ce n’est jamais seulement une histoire de panoramas à couper le souffle ou de « dépassement de soi ». Lorsque les gentlemen britanniques et leurs homologues continentaux prennent d’assaut les sommets européens au milieu du XIXᵉ siècle, ils y projettent tout l’imaginaire impérial de leur époque. La montagne est alors vue comme un prolongement naturel de la colonisation terrestre : des territoires « vierges », mystérieux et dangereux, que seuls les hommes blancs civilisés seraient capables de dompter. Ces alpinistes bourgeois célèbrent avant tout la conquête, le triomphe héroïque face à une nature qu’ils qualifient volontiers d’hostile. La montagne devient donc un « terrain de jeu » symbolique où l’on s’entraîne à planter son drapeau pour marquer son territoire, comme d’autres le faisaient déjà sur les cartes du globe. Entre 1854 et 1882, cette logique d’appropriation pousse même les grimpeurs britanniques à revendiquer la quasi-totalité des premières ascensions alpines : 31 sur 39 , rien que ça. L’historien Simon Schama appelle ça un « colonialisme vertical », et franchement, l’expression est parfaite pour décrire cette obsession européenne d’aller toujours plus haut, toujours plus loin, comme pour mieux affirmer sa supériorité sur les autres peuples et territoires du monde. Doit-on vraiment parler d’itinéraires « vierges » alors que les montagnes grouillent de vie, d’histoires et de cultures locales depuis bien plus longtemps que nos premières sorties ? Cette folie verticale ne tarde pas à dépasser les Alpes pour s’attaquer aux plus hauts sommets du globe : Himalaya, Andes, Afrique de l’Est… Tout est bon pour étendre symboliquement les frontières de la domination européenne. En Himalaya, par exemple, les expéditions britanniques sous le Raj se lancent dès les années 1900 vers le Kangchenjunga, le K2 et l’Everest – rebaptisé au passage du nom d’un géomètre britannique, histoire d’effacer gentiment les noms locaux déjà existants : Chomolungma au Tibet ou Sagarmatha au Népal. Jules Jacot-Guillarmod, Charles-Adolphe Reymond et Alcesti C. Rigo De Righi (de gauche à droite) au camp de base de l'expédition du Kanchenjunga en 1905 (cc) Jules Jacot Guillarmod (Wikicommons) Car derrière l’idée séduisante de « première ascension » se cache souvent une ignorance volontaire. Ce n’était une première que pour les Européens : les peuples autochtones fréquentaient souvent ces sommets depuis des siècles, parfois même de manière régulière, comme le prouvent les momies incas retrouvées à plus de 6000 mètres sur le volcan Llullaillaco . Loin d’être une (con)quête de l’inutile, comme aimait à le dire un certain Lionel Terray, grimper relevait souvent, pour ces communautés, de pratiques spirituelles et vitales profondément ancrées dans leur culture. Comme si la montagne attendait patiemment d'être découverte par des humains civilisés venus lui donner un sens Et pourtant, dans les récits européens, les populations locales se retrouvaient reléguées au rang de figurants sympathiques mais secondaires. Le modèle du héros solitaire triomphant d’une nature sauvage dominait largement, façonnant pour longtemps l’imaginaire collectif autour de l’alpinisme. L’image du drapeau national flottant fièrement au sommet de l’Annapurna ou de l’Everest devint alors un symbole évident d’une domination que l’on qualifie aujourd’hui sans détour de coloniale. De quoi nous rappeler que grimper une montagne, c’est toujours plus qu’un acte sportif individuel. C’est une histoire de symboles, d’imaginaires et de rapports de pouvoir, hérités d’un temps pas si lointain où planter son drapeau n’avait vraiment rien d’innocent. Quand l’ancien monde squatte encore les voies modernes Bien sûr, on ne grimpe plus vraiment en uniforme. Pourtant, si les empires ont officiellement plié bagages, leurs fantômes continuent de hanter la grimpe moderne – parfois discrètement, souvent malgré nous. Le vocabulaire, par exemple : on continue à « conquérir » un sommet, à « ouvrir » une voie « vierge » ou à s’attribuer une « première ascension », comme si la montagne attendait patiemment d'être découverte par des humains civilisés venus lui donner un sens. Bref, le lexique guerrier et possessif hérité du XIXᵉ siècle persiste, même quand on porte fièrement nos t-shirts Patagonia estampillés « respect de la nature ». Cette petite musique coloniale fait doucement grincer quelques dents aujourd'hui. De plus en plus de grimpeurs et grimpeuses s’interrogent : doit-on vraiment parler d’itinéraires « vierges » alors que les montagnes grouillent de vie, d’histoires et de cultures locales depuis bien plus longtemps que nos premières sorties ? Quand on célèbre une « première », n'est-ce pas surtout la première réalisée par un homme blanc bien informé de son propre exploit ? Alors oui, changer ces mots-là pourrait avoir du sens. Peut-être en adoptant une sémantique moins agressive – dire « réaliser » une ascension plutôt que la « conquérir », parler de « première ascension officielle » plutôt que prétendre avoir découvert ce qui était déjà là. Un détail ? Pas tant que ça. Même avec les meilleures intentions « écolo-friendly », la logique reste celle de l’appropriation symbolique : la nature, tout comme les cultures locales, devient rapidement un décor folklorique servant les fantasmes exotiques du grimpeur voyageur. D’autant que l'imaginaire visuel ne fait rien pour arranger l'affaire. Feuilletez n'importe quel magazine ou faites défiler votre fil Insta : l'escalade reste une affaire d’hommes (souvent blancs) aux regards conquérants, triomphant seuls face aux éléments. Ce héros-là, héritier direct des explorateurs d’antan, occupe tout l’espace médiatique et culturel. Comme le résume une grimpeuse autochtone américaine , notre tradition occidentale adore « les récits de lutte héroïque, de souffrance glorieuse et de conquête in extremis », alors qu'ailleurs, la montagne n’est pas vue comme une ennemie à vaincre, mais plutôt comme une partenaire, voire un ancêtre avec qui composer. Là où ce colonialisme ordinaire devient franchement gênant, c’est dans la toponymie grimpeuse. On pourrait s’en amuser, si ce n’était pas aussi glauque : aux États-Unis, il y avait jusqu’à récemment un secteur nommé sans ironie « Slavery Wall » (Le mur de l’esclavage), et d'autres voies ont arboré des sobriquets aussi subtils que « Third Reich » ou « A Woman’s Place » (« La place d'une femme ») . Le pire ? Ces noms figuraient noir sur blanc dans des topos publiés aussi récemment que 2020. Comme le dénonce la grimpeuse amérindienne Sena Crow, ce genre de dénomination renforce symboliquement l’exclusion, marginalisant celles et ceux qui ne sont ni blancs, ni hommes, ni tout à fait dans la norme du petit club alpin traditionnel. Ça se passe de commentaire © Collectif du 8 mars Ce malaise ne se limite pas aux États-Unis : en Europe aussi, les noms de voies exotiques traînent parfois leur lot d'allusions embarrassantes ou condescendantes, comme si le folklore colonial avait encore quelques belles années devant lui. Et puis il y a le tourisme de grimpe, où ce vieux rapport de domination Nord-Sud n’a pas totalement disparu. Le grimpeur occidental, saturé de ses spots locaux ou cherchant l’aventure loin de chez lui, part souvent équiper des falaises au Maroc, à Madagascar ou en Jordanie , reproduisant sans s’en rendre compte le geste colonial d’autrefois : débarquer, planter ses spits, aménager des sentiers, bref, modeler le paysage à sa convenance. Même avec les meilleures intentions « écolo-friendly », la logique reste celle de l’appropriation symbolique : la nature, tout comme les cultures locales, devient rapidement un décor folklorique servant les fantasmes exotiques du grimpeur voyageur. Côté médias spécialisés et marques outdoor , ce marketing vertical exotisant prospère à merveille : d’un côté Kalymnos vendue comme un « paradis de grimpe », de l’autre le Maroc ou la Jordanie mis en avant comme des destinations parfaites pour se dépayser loin de la civilisation, dans un imaginaire très « aventurier colonial 2.0 ». Évidemment, on met en avant la gentillesse des habitants, leur accueil chaleureux, mais on oublie souvent de leur donner une voix sur l’aménagement ou la gestion durable de leurs propres territoires. Une décolonisation réussie passe par une évolution sociologique profonde. Tant que l’image du grimpeur-type restera celle d’un homme occidental blanc, la culture grimpe peinera à sortir de son héritage colonial. L’exemple extrême, c’est l’Everest. Depuis quelques années, le sommet attire des centaines d'aspirants venus majoritairement des pays riches, prêts à payer cher pour planter leur drapeau personnel sur le toit du monde. Pendant ce temps, le travail le plus risqué est toujours assuré par les sherpas népalais, véritables ouvriers invisibles des sommets. En 2014, une avalanche tue treize d’entre eux dans la cascade de glace du Khumbu . Le respect pour les disparus pousse alors leurs collègues à stopper la saison, mais pas mal de clients occidentaux furieux ont réagi en mode colonial hardcore : incapables d'empathie, exigeant même que les sherpas reprennent le travail. Un épisode embarrassant, mais révélateur d’un sentiment de droit typiquement impérialiste. Même au quotidien, l’escalade reste un milieu marqué par les privilèges sociaux et culturels hérités des anciens empires. Aujourd’hui encore, grimper loin et grimper souvent reste le privilège de ceux qui en ont les moyens – souvent issus des anciennes puissances coloniales ou des classes aisées des pays émergents. Pour les autres, les « locaux », l’escalade demeure inaccessible ou simplement hors de leur horizon culturel. Encore un signe que le vieux monde n'a pas complètement quitté nos parois. Et si on profitait de ce constat pour dépoussiérer nos vieilles habitudes et grimper un peu plus en conscience ? Pas besoin d’être parfait, juste un peu moins colonial. Décoloniser l’escalade : grimper moins haut, penser plus loin Soyons clairs : décoloniser l’escalade, ce n’est pas juste rajouter trois stickers éthiques sur son casque ou se donner bonne conscience avec un repost Instagram engagé. Ça veut dire regarder droit dans les yeux ce qui coince dans nos pratiques, nos récits, nos habitudes – et prendre le pari de les changer en profondeur. Comment fait-on ça concrètement ? Plusieurs pistes à explorer, chacune aussi nécessaire qu’ambitieuse. 1. Arrêter d’envahir les montagnes avec nos mots Les mots ne sont jamais neutres, surtout quand ils sont hérités d’un passé un peu gênant. Pourquoi parler de « conquérir » une voie, de « dominer » un sommet, de réaliser une « première » comme si l'on posait fièrement son drapeau sur une terre vierge ? Non seulement c’est démodé, mais surtout, c’est faux. Les montagnes ne nous attendent pas, elles existaient bien avant notre arrivée en Gore-Tex flambant neuve. Alors, changeons le lexique : au lieu de « conquête », pourquoi ne pas simplement « réussir » ou « parcourir » une voie ? Remplaçons « sommet vierge » par « sommet non parcouru » ou « voie non répétée ». Certes, l’exercice est subtil, presque chirurgical, mais il s'agit là d’opérer un virage symbolique essentiel : rendre l’escalade moins martiale, moins coloniale, et finalement, moins arrogante. Quant aux médias, ils pourraient lâcher un peu l’obsession du record personnel pour mieux raconter l’expérience humaine, la coopération en cordée internationale, ou la richesse culturelle des lieux traversés. Entre nous, un reportage sur la beauté des échanges au pied des voies vaut bien mieux qu’un énième récit narcissique d'exploit individuel, non ? 2. Débaptiser les voies, rebaptiser les montagnes Décoloniser l’escalade, c’est aussi revoir nos noms de voies – et il était franchement temps. Aux États-Unis, par exemple, sous l’impulsion de grimpeuses noires et autochtones, Mountain Project et certains éditeurs de topos ont récemment été forcés de changer des noms franchement douteux (« Slavery Wall », vraiment ?) . La France ne ferait pas mal non plus de se doter d'une charte éthique pour les ouvreurs, histoire d’éviter les intitulés aux sous-entendus embarrassants. Et pourquoi ne pas aller plus loin encore, en réintroduisant systématiquement les noms locaux ? Prenons exemple sur l’Australie, où Ayers Rock est redevenu Uluru, et non sur le gouvernement Trump qui a officiellement rebaptisé le mont Denali, point culminant de l’Amérique du Nord, en mont McKinley . Bref, reconnaître enfin que la montagne n’a jamais eu besoin de notre baptême pour exister pleinement. 3. Changer de narrateurs, enrichir l’histoire Pendant longtemps, l’histoire officielle de l’alpinisme s’est écrite à coups d’exploits occidentaux, reléguant les guides locaux, porteurs et grimpeurs autochtones au rôle de figurants sympathiques mais invisibles. Bonne nouvelle : ça commence enfin à changer. Des historiennes comme Bernadette McDonald sortent de l’ombre les vrais héros de l’Himalaya – sherpas, guides tibétains et pakistanais, longtemps éclipsés par les vedettes européennes. © The Mountaineers Books Et si on osait aller plus loin, en intégrant vraiment les récits autochtones dans nos films, festivals et articles ? Donnons la parole aux grimpeurs marocains à Taghia, aux Andins pour qui les montagnes ont un sens sacré, aux pêcheurs-cascadeurs de Chine ou aux chasseurs de miel du Népal. Parce que l’escalade n’est pas qu’une histoire de cotations et d’ego-trips sportifs ; elle peut devenir un dialogue riche, partagé, co-construit. Une montagne racontée par celles et ceux qui l’habitent, ça change quand même pas mal la perspective, non ? 4. Moins d’explorateurs, plus de partenaires Le tourisme de grimpe reste, qu’on le veuille ou non, chargé d’une forme de néocolonialisme discret mais tenace. Débarquer dans une vallée isolée du Sud global, équiper sans demander leur avis aux locaux, s’offrir un petit frisson exotique puis repartir, ce n’est pas franchement du tourisme durable. Alors, plutôt que de venir en conquérant, pourquoi ne pas venir en invité ? Mieux : en partenaire ? Cette décolonisation n’a rien d’une croisade culpabilisante. C’est plutôt une invitation joyeuse à repenser nos imaginaires pour les rendre un peu moins monochromes, un peu moins égocentrés, et surtout beaucoup plus intéressants. Concrètement, au lieu de planter nos spits au Mali, en Patagonie ou au Maroc, soutenons plutôt les initiatives locales. Formons des ouvreurs du coin, développons des partenariats économiques équitables (par exemple en reversant une partie des bénéfices des séjours organisés aux communautés locales), et laissons aux habitants la possibilité de gérer leurs falaises comme ils l’entendent. Respectons les montagnes qui restent volontairement non visitées, comme certains sommets sacrés du Bhoutan ou Uluru en Australie – car oui, toutes les premières ne sont pas forcément légitimes. 5. Diversifier les visages, élargir l’imaginaire Enfin, une décolonisation réussie passe par une évolution sociologique profonde. Tant que l’image du grimpeur-type restera celle d’un homme occidental blanc, la culture grimpe peinera à sortir de son héritage colonial. Heureusement, ça bouge : Nims Purja qui bouleverse les records himalayens ou des initiatives comme le film An American Ascent , qui raconte l’ascension du Denali par une équipe entièrement afro-américaine, montrent qu’il existe d’autres chemins pour écrire l’histoire verticale. C’est là que médias, marques et fédérations ont leur rôle à jouer : inviter des grimpeurs autochtones à leurs festivals, financer des expéditions menées par des équipes locales, projeter des films réalisés hors des circuits habituels… Autant de façons concrètes de décentrer les regards et de donner à voir une montagne où chacun peut enfin se reconnaître, quelle que soit sa couleur, son origine ou son genre. Décoloniser l’escalade, ce n’est donc ni un slogan à la mode ni un caprice woke , mais une chance unique de rendre ce sport plus intelligent, plus respectueux, plus inclusif. Bref, plus intéressant à vivre – et à raconter. Et si l'escalade sortait enfin de l'âge de pierre ? Alors, décoloniser la grimpe : vrai combat ou fausse bonne idée ? À ce stade, autant être honnête : la réponse penche fortement vers le « oui ». Pas pour se flageller au baudrier à cause des bourdes impérialistes de nos grands-oncles explorateurs, mais parce qu’il serait temps d’assumer vraiment les valeurs dont on se réclame à longueur de topos – ouverture d’esprit, respect, humilité – au-delà des beaux discours et des stickers sur nos gourdes. L’idée n’est pas d’annuler les récits historiques, mais de comprendre que notre façon de grimper, raconter et vivre la montagne est tout sauf innocente. Elle porte en elle des traces de domination qu’il serait bon d’effacer pour enfin faire des montagnes non plus un terrain conquis mais un espace partagé. Il est grand temps de remplacer l'image poussiéreuse du « conquérant héroïque » par celle, bien plus inspirante, du partenaire solidaire, de troquer le vieux drapeau planté au sommet pour une chaleureuse poignée de main au pied des falaises. Cette décolonisation n’a rien d’une croisade culpabilisante. C’est plutôt une invitation joyeuse à repenser nos imaginaires pour les rendre un peu moins monochromes, un peu moins égocentrés, et surtout beaucoup plus intéressants. C’est un chantier immense – pédagogique, culturel et militant – qui exige d’éduquer les nouvelles générations de grimpeurs à une histoire complète de l’alpinisme (y compris ses épisodes gênants), de célébrer une galerie de héros et héroïnes diversifiée, et de réinventer des pratiques de grimpe vraiment inclusives. Ambitieux ? Oui. Utile ? Absolument. Parce qu’à une époque où les crises planétaires exigent coopération et respect interculturel, la montagne pourrait enfin devenir un formidable laboratoire d’idées. Imagine un alpinisme débarrassé de son vieux costume colonial : des expés fondées sur la réciprocité, des exploits partagés plutôt que confisqués, une relation à la nature basée sur l’écoute plutôt que sur la performance à tout prix. Pas moins d’aventure donc, mais bien plus de sens, plus de profondeur. Décoloniser l’escalade, c’est peut-être ça, au fond : ouvrir des voies neuves, pas seulement dans le rocher mais aussi dans nos têtes. C’est élargir la cordée à toutes celles et ceux que l’histoire a trop longtemps oublié·es, et faire de la verticale un terrain de jeu libre, joyeux, ouvert – affranchi des hiérarchies d’hier et tendu vers un horizon où tout le monde peut enfin se reconnaître. Une belle promesse, non ?
- Grimpeuses 2025 : un espace qui fissure le récit dominant
Les 4 et 5 octobre, entre Arkose Nanterre et la forêt de Fontainebleau, Grimpeuses revient pour une deuxième édition francilienne. Plus qu’un simple rendez-vous de grimpe, c’est un laboratoire vertical : ici, les femmes n’attendent pas la permission pour prendre leur place. © Loïc Lemahieu On pourrait croire que l’escalade, sport de liberté par excellence, aurait naturellement produit un espace égalitaire. Après tout, une prise est une prise, que le rocher ne distingue pas du reste. Sauf que dans la réalité, la grimpe s’écrit encore majoritairement au masculin : héros solitaires, récits virils, légendes bâties à coups de premières. Grimpeuses naît précisément de ce décalage. Non pas pour colorier les marges, mais pour réécrire la partition, montrer que l’inclusif ne se décrète pas : il se construit, bloc après bloc, discussion après discussion. Aux origines d’un collectif vertical L’idée de Grimpeuses émerge en 2018, presque comme une évidence. Si les femmes peuplent les salles, pourquoi restent-elles si peu visibles sur les falaises et dans les récits ? La réponse fut d’abord un rendez-vous intimiste à La Capelle, puis d’autres formats : des week-ends entiers à Ailefroide , une première édition parisienne, et même des stages réguliers. Toujours le même fil rouge : créer un espace en mixité choisie, où la progression technique dialogue avec la prise de parole. En juin dernier, à Ailefroide, elles étaient cinquante-six, malgré une météo dantesque, à enchaîner ateliers, débats et même une jam session improvisée. En octobre, le projet revient en Île-de-France pour une deuxième édition francilienne, avec un programme pensé comme un aller-retour entre salle et forêt, crashpads et discussions, magnésie et idées. Samedi à Nanterre : la cathédrale de béton Samedi matin, Arkose Nanterre. L’odeur de café se mélange à celle, plus persistante, de la magnésie. Les crashpads claquent mollement, les chaussons crissent sur le béton ciré. Mais quelque chose change : les groupes se forment sans hiérarchie tacite, l’ambiance est sérieuse sans être compassée. © Victoire de Parscau La matinée déroule son lot d’ateliers : échauffements, grimpe coachée par niveaux, discussions improvisées entre deux tentatives. L’après-midi, les tables rondes prennent le relais, transformant la salle en agora où l’on parle autant d’engagement que de méthode de bloc. Et pour clore la journée, le spectacle UPossible d’ Eline Le Menestrel , qui brouille les frontières entre récit intime, performance artistique et manifeste politique. On y grimpe avec des phrases, on chute dans des silences, on cherche des prises dans ses propres failles. Puis vient le relâchement : apéro, jeux, magnésie incrustée jusqu’aux cuticules. Dimanche à Fontainebleau : retour au grès Le lendemain, changement radical. Exit le béton calibré, place au chaos organique de Mont Ussy. Fontainebleau, ce temple du bloc à ciel ouvert, devient le prolongement naturel du projet. Sous les chênes, les crashpads s’empilent, les semelles se chargent de sable, le grès râpe les doigts. Le matin, on grimpe encadré. À midi, pique-nique partagé. Puis les tables rondes s’installent au milieu des arbres, pour parler écologie. Parce qu’on ne peut pas aimer un site et le piétiner. Parce que grimper en forêt oblige à penser au vivant. L’après-midi, grimpe libre : chacune se lance, chute, recommence. La forêt se transforme en place commune, où l’expérience collective compte autant que la réussite individuelle. Quatre invitées, quatre trajectoires Grimpeuses ne se contente pas d’afficher des slogans, il les incarne. Cette édition réunit quatre grimpeuses dont les parcours déplacent les lignes : Eline Le Menestrel sillonne l’Europe à vélo, reliant escalade, écologie et liberté. Son spectacle, comme sa pratique, montre que grimper est un acte politique. Soline Kentzel vit sa grimpe comme une fugue. Grandes parois, expés en autonomie, traversées océaniques : elle défend une pratique joyeuse, sobre et collective. Svana Bjarnason , ses contenus mettent des mots sur l’invisible : la place des femmes dans un milieu qui se prétend inclusif. Elle milite pour une escalade joyeuse, politique, résolument partagée. Caroline Ciavaldini , enfin, relie passé et futur. Ancienne compétitrice, aujourd’hui exploratrice de voies engagées, elle incarne une pratique exigeante, éthique, profondément humaine. Plus qu’un festival : une réécriture collective Réduire Grimpeuses à un « festival féminin » serait une erreur de jugement. Ici, la progression ne se mesure pas en cotations mais en audace. Les débutantes y trouvent autant leur place que les bloqueuses confirmées. Tomber devient une normalité, recommencer une victoire. Dans un univers où la performance sert trop souvent de hiérarchie implicite, Grimpeuses propose un autre système de valeurs. On apprend à poser un talon, certes, mais surtout à poser les bases d’un autre récit. Les femmes ne sont pas des exceptions : elles sont le cœur battant d’une pratique qui n’appartient à personne. Vertige Media, compagnon de cordée Si Vertige Media s’associe officiellement à cette édition, ce n’est pas pour cocher la case diversité ni pour ajouter un logo en bas d’une affiche. C’est parce que nous reconnaissons dans Grimpeuses ce que nous défendons : une grimpe qui dépasse le simple geste sportif, qui refuse les silences, qui interroge nos imaginaires. © Victoire de Parscau Soutenir Grimpeuses , c’est affirmer que la visibilité des femmes n’est pas une faveur mais une évidence. Que l’écologie n’est pas un supplément d’âme mais un socle. Que la grimpe, enfin, peut être à la fois plaisir, performance et politique. Bref, que les murs sont faits pour être grimpés, et parfois pour être abattus. Rendez-vous au pied du bloc Les 4 et 5 octobre, entre Arkose et Fontainebleau, Grimpeuses propose deux jours de grimpe et d’échanges, de sueur et de feuilles mortes. Deux jours pour apprendre à grimper autrement, mais surtout pour penser la grimpe autrement. Parce qu’au fond, la première prise, c’est toujours celle qu’on ose saisir. 👉 Infos et inscriptions : www.grimpeuses.com/paris2025
- « Ce n’est pas du tout ce qui se passe chez Climb Up » : François Petit répond à Mediapart
En réaction à l’article publié sur Mediapart le 22 juillet 2025, la direction de Climb Up a publié un communiqué le lendemain pointant « des attaques portées contre la profession ». Le président fondateur du plus grand réseau de salles privées d’escalade en France a répondu aux questions de Vertige Media. Et que ce soit sur les grèves, les ouvertures, le marché, la situation économique, l’inclusion et la diversité, le management et les jeunes générations, François Petit dit tout. Entretien exclusif. © Giulia Squillace Vertige Media : Dans quel état d'esprit es-tu, après la publication de l'article sur Mediapart ? François Petit : On est effectivement un peu triste de ce qui est écrit. La situation décrite, ce n'est pas du tout ce qu’il se passe dans nos salles. À Aubervilliers, il y a eu des problèmes au printemps, il y a eu des grèves mais depuis, beaucoup de choses ont été réglées. Et puis quand Mediapart nous a envoyé la liste de questions, très ciblée, c'était pendant mes congés. On avait seulement trois jours pour répondre, donc on n'a pas pu le faire. Ils nous ont envoyé les questions le 6 ou le 7 juillet. Il fallait rendre nos réponses le 10. C’est leur méthode, bon ( en réalité, les questions de Mediapart ont été envoyées le 4 juillet par email avec une relance le 9 par texto, ndlr ) Ils avaient déjà des informations de certain·es collaborateur·ices. Certainement celles et ceux qui ont été licencié·es. Et puis, le responsable de la CGT qu’ils ont interviewé, nous, on n’a jamais rencontré cette personne. Bref, après, il n’y a pas que ça. À la suite des grèves, des articles sur la pollution de l’air ont été publiés, ça a dégradé encore plus l’image des salles d’escalade. C’est pour ça qu’on a fait un communiqué de presse un peu plus large. Vertige Media : C’est vrai que ce communiqué de presse est très global. Vous insistez beaucoup sur « les attaques portées contre la profession ». Pourquoi avoir préféré une communication sur l’ensemble du secteur alors que l’enquête de Mediapart traite spécifiquement du réseau de salles de Climb Up ? François Petit : Parce qu’on trouve qu’en ce moment, c'est compliqué dans la profession. La fréquentation est plutôt stable, alors qu'avant on progressait. Là, ça devient tendu pour tous les acteurs. On trouve que c'est une attaque contre Climb Up, mais également sur l'ensemble de la profession, que ce soit les ouvreurs ou les encadrants. Pourtant, on fait le maximum pour eux. On met des temps de pause. On essaye de leur donner des dotations matérielles : des chaussures d'approche pour les encadrants, de façon à ce qu'ils travaillent dans les meilleures conditions. Depuis 4 ans, on produit des enquêtes bien-être à destination de nos collaborateur·ices. 68% des salarié·es se déclarent satisfait·es de leurs horaires, 69% de leur temps de repos et 91% estiment que les conditions de sécurité sont respectées. Voilà. Ça dénote un petit peu avec ce qui est écrit sur Mediapart . La majorité de nos collaborateur·ices est contente de travailler chez nous. On met en place des choses derrière pour améliorer leurs conditions de travail. Alors quand on lit ce type d’article, il y a un peu de déception, effectivement. Ce sont des choses tout à fait erronées et infondées sur les conditions de travail dans nos salles. Le communiqué de presse de la direction de Climb Up daté du 24/07/2025 Vertige Media : Mediapart parle d'une augmentation du nombre d'accidents sur auto-enrouleurs depuis 2020 dans vos salles. Est-ce que tu confirmes ? François Petit : Depuis quelques années, il est vrai qu’on a mis davantage d'auto-enrouleurs. Depuis 2019, on en a mis à Aubervilliers, sur Angers, à Mulhouse… On a 59 auto-enrouleurs en tout sur nos 1550 lignes de cordes. Et donc, effectivement, il y a eu des accidents. On a un accident grave qui est arrivé à Confluence ( une quartier de Lyon, ndlr ) avec quelqu'un qui ne s'est pas assuré, qui ne s'est pas mousquetonné. Mais voilà, on n'a pas plus d'accidents ( selon un rapport interne, 7 accidents sur auto-enrouleurs ont été déclarés dans l'ensemble des salles de Climb Up en France en 2024, ndlr ) Vertige Media : Là, tu parles du décès à Lyon , en novembre 2024 ? François Petit : Oui. Vertige Media : Justement, l'article dit aussi que depuis, vous avez retiré les auto-enrouleurs de cette salle à Lyon. C'est le cas ? François Petit : Oui. En fait, ces auto-enrouleurs, ils étaient mélangés avec d'autres lignes de cordes dans la salle. D'où la confusion. Il y a souvent 4 à 5 voies sur auto-enrouleurs parmi des lignes de corde. Et parfois, des personnes veulent essayer les voies à gauche ou à droite qui sont libres. Elles partent dans la voie sans se mousquetonner. Comme à Lyon, les auto-enrouleurs sont un peu dispersés dans la salle, on ne pouvait pas mettre tous les auto-enrouleurs dans un espace confiné. Donc on les a retirés. Et sur les autres salles, on enlève effectivement la ligne de corde à droite ou à gauche d’une voie avec auto-enrouleurs pour que les gens ne puissent pas grimper dedans. Pour sécuriser. « Je n’aurais jamais imaginé que les salarié·es de Climb Up puissent faire grève un jour. Mais voilà, la CGT a un peu poussé pour que certaines personnes le fassent » Vertige Media : Pourquoi ne pas avoir mis en place des espaces dédiés, confinés, aux auto-enrouleurs ? François Petit : À Confluence, on ne pouvait pas faire des espaces dédiés, donc on les a retirés complètement. Mais pour moi, on a pas besoin de mettre des auto-enrouleurs. Pour nous, la grimpe, c’est à deux. On a une corde, il y a un assureur, un grimpeur. Voilà. Quand tu es deux, il y a effectivement moins de chance de faire une bêtise parce que tu as le grimpeur qui va regarder si l’assureur a bien mis son appareil d’assurage et l’assureur regarde si le noeud est bien fait. Vertige Media : Mais pourtant, tu en as quand même mis dans tes salles. Qu'est-ce qui t'a convaincu d'en mettre ? François Petit : Parce qu’il y a des gens qui souhaitent grimper de façon autonome. On met donc les auto-enrouleurs proche de l'accueil ou proche d'un endroit où on peut surveiller. En revanche, il n'y a pas encore d’espaces dédiés à part ceux consacrés au fun climbing où l’on trouve des surveillants pour encadrer les enfants. Vertige Media : Un membre de la CGT souligne que vous avez refusé d’embaucher des surveillant·es chargé·es de contrôler l’assurage dans les salles Climb Up. Est-ce que c’est le cas ? François Petit : On avait déjà des surveillant·es dans certaines salles avant d'avoir des discussions avec les délégué·es du personnel : à Gerland ( quartier de Lyon, ndlr ), Porte d’Italie ( arrondissement de Paris, ndlr ) par exemple. On a donc mis en place ces surveillant·es dans les endroits et les moments où il y a beaucoup de monde : le soir, le dimanche, pendant les vacances. On a essayé d’isoler les espaces et les temps où il y avait aussi beaucoup de nouveaux·elles client·es qui peuvent faire des bêtises. En sachant qu’un nouveau·elle client·e qui n’a pas l’habitude, il va plutôt demander à côté si ce qu’il fait est ok. On a remarqué que les accidents de voies proviennent plutôt de fautes d'inattention de personnes qui sont plutôt confirmées. Les accidents graves surviennent souvent avant la troisième dégaine. Chaque année, on produit des statistiques sur les accidents dans nos salles. J’ai reçu le dernier rapport ce matin. Les accidents de débutant concernent plutôt le bloc car ces gens-là savent moins bien tomber. Les accidents en voie concernent plutôt des gens confirmés dans la pratique. Vertige Media : Ces surveillant·es, ils font ça à temps plein ou ils font aussi d’autres choses dans la salle ? François Petit : Non, ce sont des encadrant·es salarié·es. Ce ne sont pas des gens qui sont à l'accueil et puis qui vont surveiller. Il faut quand même connaître les bases de l'encadrement pour savoir aussi si le nœud est bien fait, que le mousqueton à vis est bien fermé, que la personne sait assurer en cinq temps… Il y en a à peu près un par salle qui intervient beaucoup sur les périodes d’affluence. Vertige Media : Beaucoup d’ouvreur·ses se plaignent de leurs conditions de travail. Mediapart publie le chiffre de 75% à 80% des ouvreur·ses qui se blessent annuellement. François Petit : C’est faux. Vertige Media : Qu’est-ce qui te fait dire que c’est faux ? François Petit : On possède des statistiques sur les arrêts maladie et les arrêts de travail de nos salarié·es. Je ne peux pas te donner un chiffre exact mais chez nous, c’est moins de 30%. « Les jeunes ouvreurs ont un niveau d’escalade qui est bien moins élevé que celui des anciens » Vertige Media : Les ouvreur·ses se plaignent aussi de la précarité de leur profession. La plupart sont indépendant·es… François Petit : Pas chez nous. La majorité sont en CDI. On n’a que 8% des ouvreur·ses en CDD. En revanche, ce sont des salarié·es multi-tâches : ils peuvent faire de la maintenance, de l’encadrement voire de l’accueil pour certain·es. Ils le font en fonction de leurs compétences et de leurs envies. C’est vrai que sur Paris, nos oeuvreur·se sont davantage à temps partiel. C’est un peu la méthode Arkose : ils sont à 20 ou 27h sous un responsable d’ouverture. Ils font plusieurs salles dans Paris, de plusieurs franchises. Et moi, je pense qu’ils font trop d’ouvertures donc à un à moment, voilà, ils se blessent. Vertige Media : Vous avez des discussions au sein de la direction du groupe pour tenter de pallier au problème ? François Petit : Oui, bien sûr, on en discute. On a des réunions avec un groupe d’ouvreurs : Julien Gras qui est ouvreur international, Gérome Pouvreau, Florence Pinet… Les jeunes ouvreurs ont un niveau d’escalade qui est bien moins élevé que celui des anciens. Ces derniers étaient des passionnés, avaient des muscles et des tendons adaptés. Aujourd’hui, les jeunes deviennent ouvreurs au bout de deux ou trois ans. Ils vous ouvrent des blocs difficiles et ils font ça 3 fois par semaine. C’est beaucoup. Vertige Media : Donc ils ne se rendraient pas compte de la pénibilité du métier ? François Petit : Nous, on avait une marge, quand on ouvrait. J’ai été ouvreur pendant 15 ans, et avant d’ouvrir je faisais de grosses séances d'entraînement. J’étais d’abord athlète et après j’ai ouvert. Je testais des blocs pendant 2 ou 3h mais, de par mon entraînement, je n’étais pas trop fatigué. Là, ils se mettent des charges important de test, en voulant ouvrir des blocs qu’ils n’ont pas le niveau de réaliser. Donc effectivement, je trouve que le niveau est un peu limite par rapport au niveau d’exigence que cela demande. Vertige Media : Et spécifiquement chez vous, vous avez mis des choses en place pour prévenir ces blessures ? François Petit : Après le Covid aussi, on a mis en place des séances de kiné, de renforcement ou d'échauffement, pour sensibiliser nos ouvreur·ses. Tous les mois ou tous les trimestre - ça dépend des salles -, un·e kiné intervient pour un groupe pendant quelques heures. On a testé le dispositif à Gerland et désormais, il est mis en place dans toutes nos salles. On a aussi introduit des formations en interne qui visent à former notre staff sur la bonne utilisation du matériel etc. Certaines choses sont obligatoires comme mettre des lunettes ou des chaussures de sécurité. Certain·es ne le font pas et ça donne des arrêts maladie bêtes. On va être plus strict là-dessus. Car un·e ouvreur·se en arrêt maladie, ça a un impact financier et humain. Quand un ouvreur·se n’est pas là, c'est soit une ouverture qui ne se fait pas, soit un·e autre qui va travailler davantage. Après, sur l’ensemble du groupe, concernant les arrêts maladie et les accidents du travail, on est à 4%. La moyenne française est à 5,8% ( le taux d’absentéisme en réalité, ndlr ) donc on est en dessous. « On a recadré le directeur d'exploitation Paris qui regardait trop les caméras de surveillance. » Vertige Media : Si on revient sur ce qui a motivé le piquet de grève du 29 mars dernier, chez Climb Up Aubervilliers, nos informations convergent vers le licenciement de six salarié·es pour faute grave. Est-ce que tu pourrais nous détailler les faits précis qui ont conduit à ces licenciements ? François Petit : Il s’agit de repas qui n’ont pas été payés mais offerts à des amis ou à des clients. Après, les montants, ce ne sont pas les montants donnés par Mediapart . C'est beaucoup plus gros. En fonction des personnes, on se parle de 800 à 3000 euros. Les faits se sont déroulés sur une période. On ne pouvait pas vérifier parce que les salarié·es ne sortaient pas les notes sur notre logiciel. Mais on voyait ce qui sortait et ce qui manquait. Vertige Media : Comment ? François Petit : Eh bien, avec le système des stocks. Et puis après, sur les caméras. Le directeur de la salle a regardé les caméras et a constaté que certaines personnes mangeaient sur le dos de la société. Ensuite, on a quantifié pour tomber sur les chiffres que je t’ai donnés. Vertige Media : Et ça, sur l'utilisation de ces caméras, ça ne te pose pas problème de l'utiliser comme un outil de surveillance ? François Petit : On a vu qu'il y avait des problèmes sur les encaissements de la partie restauration. Donc après, effectivement, on a vérifié sur les caméras ce qu’il se passait. En tout cas, on a recadré le directeur d'exploitation Paris qui regardait trop, on va dire, ces caméras. Vertige Media : Tu as perçu qu'effectivement, le fait de surveiller des salariés par caméra de façon constante et permanente, c'est illégal ? François Petit : Effectivement, on ne peut pas les surveiller à distance, mais par contre, on peut vérifier des choses. Donc, il y a eu des vérifications qui ont été faites. Vertige Media : Des discussions ont eu lieu avant de licencier ces six personnes ? François Petit : Ça faisait un petit moment que cela se passait. Moi, je n’étais pas sur place, c’est le directeur de la salle, qui leur expliquait. Il est arrivé en janvier et avant lui, le directeur était un peu laxiste. Donc de mauvaises habitudes avaient été prises. Mais derrière tout cela, il y a des règles. Et on les applique dans toutes nos salles. On paye toutes et tous nos consommations, moi le premier. On a un tarif de -30% dessus. Donc quelqu’un qui prend 50 euros ou 500 euros, il vole. Vertige Media : Les tensions proviennent aussi beaucoup de la relation entre le directeur actuel et les salarié·es. Son profil de non-grimpeur revient beaucoup dans leurs déclarations… François Petit : Un bon directeur est-il obligé d’être un bon grimpeur ? Un champion ? Un ouvreur, oui. Un responsable d’ouverture, oui. Mais un directeur de salle n’est pas forcé de venir du monde de l’escalade. Après, ça n’a pas arrangé la situation. Il y a eu un manque de respect. On n’a pas eu la même situation dans notre salle de Porte d’Italie où les seules choses que nous ont demandé les grévistes, c’était d’avoir davantage de t-shirt Climb Up. Là-bas, il y a un bon directeur qui gère ses équipes. « Peut-être qu'effectivement, je n’aurais pas dû retirer ces symboles LGBTQIA+ de la salle d’Aubervilliers » Vertige Media : Aujourd’hui, quelle est la situation sociale à Climb Up Aubervilliers ? François Petit : Ça va mieux. On a aussi nommé un nouveau directeur adjoint, qui était directeur adjoint à Porte d'Italie et qui vient du monde de l'escalade. C’est un très bon grimpeur. Ça se passe bien parce que lui, il est respecté. Il sait de quoi il parle sur son périmètre technique. Et puis, il fait un bon binôme avec le directeur. De nouvelles personnes motivées sont arrivées. Celles et ceux qui étaient là depuis trois ans n'avaient pas évolué depuis un moment. Ils/elles étaient un peu frustré·es, ne mettaient plus beaucoup d’implication dans leur travail. C’est dur de faire évoluer une équipe de 35 personnes. C’est normal qu’il y ait un peu de turnover . Vertige Media : Mediapart souligne aussi le fait que tu aurais demandé de faire retirer des symboles LGBTQIA+ de la salle, lors d’un de tes passages à Aubervilliers. Est-ce que c’est toi qui a spécifiquement demandé de les retirer ? François Petit : Oui, il faut qu'on reste neutre. Après, je comprends, puisqu'on est partenaire des Eurogames ( évènement qui se déroule à Climb Up Lyon-Gerland, très orienté sur l’inclusion et la diversité, ndlr ) depuis neuf mois. Pour moi, dans les salles, il faut être neutre. Il y avait déjà des problèmes à Aubervilliers avec un Israélien sur la guerre. Donc pour moi, tout signe ostentatoire doit être évité. Vertige Media : Tu considères une orientation sexuelle ou un signe de soutien à la communauté LGBTQIA+ comme un signe ostentatoire ? François Petit : Non, non, c'est plus ouvert, effectivement. C’est davantage une question d’ouverture d’esprit. Peut-être qu'effectivement, je n’aurais pas dû retirer ces symboles. J’avais demandé de retirer un drapeau LGBT dans une autre salle, ça n’avait pas posé problème. Là, à Aubervilliers, il s’agissait d’auto-collants à l’accueil. Ce n’était pas très propre. Avec le recul, c’est un choix qui était un peu dur, mais à l’époque, il fallait un peu cadrer ce qui se passait à Aubervilliers. Ils faisaient trop de choses de leur côté. On arrivait pas trop à maîtriser tout ça. Vertige Media : Dans les mesures que vous mettez en avant dans le communiqué de presse, il est question de la mise en place d’une « safe place ». Peux-tu nous en dire plus ? François Petit : C’est une façon de dire que nos salles sont ouvertes à tous. Les hommes, les femmes, la communauté LGBT... On veut faire en sorte que nos salles soient des espaces sains et sécurisés pour tout le monde. On est aussi en train de mettre en place une cellule de veille contre les violences sexistes. Vertige Media : De quoi s’agit-il concrètement ? François Petit : On travaille dessus avec nos collaborateurs·ices. L’idée serait d'avoir une personne par salle qui serait déléguée sur ce thème là. On a un séminaire à la rentrée pour rentrer dans plus de détails mais cela provient d’une demande du CSE ( Comité Social Économique soit l’instance représentative du personnel dans une entreprise, ndlr ). On est tombé d’accord sur leur proposition. On veut aussi mettre en place une commission de lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans nos salles. Vertige Media : Parce que se sont déroulés des incidents dans les salles de Climb Up ? François Petit : Non, il n’y pas eu de faits. Vertige Media : Une mesure concerne aussi la revalorisation de tous les salaires non-cadres. Est-elle déjà actée ? François Petit : Oui, elle a eu lieu pendant les négociations annuelles des salaires. Elle a été faite le 1er juillet 2025 et elle concerne l’ensemble des salarié·es, hors directeur. Elle était d’un même montant pour tout le monde. Vertige Media : Et tu peux nous donner ce montant ? François Petit : 75 euros brut. C'est important quand même. Surtout dans un moment où les salles ne progressent plus en termes d'activité. On a aussi mis en place aussi une prime de partage de la valeur qui varie en fonction de l’ancienneté mais qui tourne autour de 200 euros. Vertige Media : En tant que dirigeant, comment analyses-tu la santé économique du marché des salles privées d’escalade ? François Petit : J’ai reçu les derniers chiffres de l’Union Sport & Cycle et je suis étonné d’apprendre qu’il y a eu 11% de salles d’escalade de plus en France cette année. Je m’attendais à moins. Arkose en a ouvert une. Bloc Session en ouvre. Il y a quelques salles indépendantes aussi. Pourtant, au global, le chiffre d’affaires descend de 3%. Sur les salles historiques, c’est même 12% de moins avec une fréquentation en baisse de 10%. Tu le vois bien, Vertical’Art a fermé à Lyon . Une salle en Bretagne a fermé . Chez Climb Up, on a ouvert beaucoup de salles entre 2021 et 2022. Elles continuent de progresser mais depuis novembre 2024, on connaît une inflexion. Et depuis mars 2025, on subit une baisse de fréquentation par rapport à l’année dernière. « On voit que le foot en salle et le padel progressent à nouveau. Donc on pense que l’escalade va repartir » Vertige Media : Comment tu l’expliques ? François Petit : Par la conjoncture économique. Les Français ont moins confiance en l’avenir, ils mettent de l’argent de côté comme jamais ils n’en ont mis depuis les années 60. Le marché des loisirs est le premier impacté. Après, on regarde ailleurs et on a des raisons d’espérer. Par exemple, on voit que le foot en salle et le padel progressent à nouveau. Donc on pense que l’escalade va repartir. L’effet de mode se portait beaucoup sur le bloc mais je pense que l’escalade en voie va se stabiliser puis continuer à progresser. On verra en septembre, c’est généralement un mois très important pour nous. Vertige Media : Dans son article, Mediapart, avance le chiffre d’un endettement à 61% du chiffre d'affaires de Climb Up. Tu confirmes ? François : C'est un petit peu moins, mais oui, on a un endettement important. On a beaucoup emprunté. On a fait un PGE ( Prêt garanti par l’État, ndlr ) pendant le Covid, d’autres prêts. On est en train de tout rembourser. Vertige Media : Au-delà de l’espoir de voir la conjoncture s’améliorer, quelle est la stratégie du groupe pour les années qui viennent François : On va se calmer. On va essayer d’améliorer notre rentabilité. En ce moment, on travaille beaucoup sur la restauration, le B2B ( pour « business to business », qui d ésigne une activité dans laquelle une entreprise effectue une opération commerciale avec une autre entreprise, ndlr ) . On veut accueillir plus de séminaires, de comités d’entreprise. On veut évidemment améliorer l’expérience client dans nos salles. On va donc s’occuper de nos ouvertures de voies, de bloc… On va aussi faire évoluer l’école d’escalade. On a 10 500 enfants. On veut améliorer le suivi de ce projet. « Les jeunes n’ont pas le même état d'esprit que les anciens. J'ai commencé à travailler en salle d'escalade il y a 20 ans. Ce n'était pas du tout pareil. Les jeunes, j'ai l'impression qu'ils pensent plus à eux, à leur équilibre, et moins à l'entreprise » Vertige Media : Discutez-vous avec la direction d’autres acteurs du marché des salles privées ? François : Oui, on s’entend assez bien. Antoine Paulhac m’a appelé après la publication de l’article de Mediapart . Ghislain Brillet aussi, le président de l’UDSE ( Union Des Salles d’Escalade, ndlr ). On sait que pour certains groupes, la situation est compliquée. Mais on échange, ça fait du bien. C’est comme ça qu’on a créé l’UDSE en juin 2020 après le Covid. En se rassemblant. C’est un moment difficile pour la profession. Ils me soutiennent. Je n’aurais jamais imaginé que les salarié·es de Climb Up puissent faire grève un jour. Mais voilà, la CGT a un peu poussé pour que certaines personnes le fassent. On était en pleine négociation annuelle des salaires et ils l’ont fait pour mettre la pression à la direction et pour négocier. Vertige Media : Tu dirais que tu apprends encore, en tant que dirigeant ? François : Ah bah oui. C'est nouveau. Gérer une salle d'escalade, ce n’est pas pareil que d’en gérer 30. Donc, j'apprends, oui. Et puis, c'est dur. Quand t'as 500 salariés qui travaillent au quotidien, tu sais que c'est eux qui font marcher la boîte : à l'accueil, à l'encadrement, à l'ouverture. Nous, on est là pour essayer de les soutenir et pour les faire avancer dans le bon sens. C'est à la fois beau parce que c'est de l'humain, mais c'est aussi dur parfois. Surtout dans les moments difficiles. Et surtout avec des jeunes. Des jeunes qui n’ont pas le même état d'esprit que les anciens. J'ai commencé à travailler en salle d'escalade il y a 20 ans. Ce n'était pas du tout pareil. Les jeunes, j'ai l'impression qu'ils pensent plus à eux, à leur équilibre, et moins à la boîte. Nous, on était différents. Rectification le 24 juillet à 23h30 : modification d’une information erronée donnée par l’intervieweur sur le recadrage du directeur d’exploitation Paris de Climb Up. Rectification le 25 juillet à 11h : modification d’une information erronée donnée par l’intervieweur sur le délai accordé par Mediapart pour répondre à leurs questions avant la publication de leur article du 22 juillet.
- « La fleur des huit montagnes » : Paolo Cognetti à la verticale du cinéma
Après avoir tutoyé les sommets littéraires avec 'Les huit montagnes', Paolo Cognetti prend cette fois la caméra pour tracer son propre itinéraire documentaire. Dans 'La fleur des huit montagnes', il nous embarque au cœur du Mont Rose, sur ses traces intimes, pour raconter une montagne qui change, des vies suspendues, et notre époque en plein vertige écologique. Un premier film brut et sensible, fidèle à l'écrivain : à la fois minimaliste et intense. © Fiore Mio On le savait écrivain, contemplatif, volontiers sauvage et surtout très peu porté sur la célébrité. Mais voilà que Paolo Cognetti dégaine une caméra et s’invente réalisateur. Ce documentaire, il ne pouvait pas le confier à d’autres mains que les siennes : trop personnel, trop urgent. Alors il filme comme il écrit, sobrement, patiemment, avec cette authenticité abrupte qui lui est propre. La fleur des huit montagnes ( Fiore mio ), prolongement intime et naturel de son roman à succès, est une invitation à marcher avec lui, à ralentir le pas, pour mieux comprendre sa montagne et peut-être, au passage, un peu mieux notre époque. Genèse à l'italienne Été 2022, la chaleur plombe le Val d’Aoste. Une sécheresse tenace coupe net l’eau du chalet d’Estoul où Cognetti s’est réfugié pour fuir Milan, la ville, les gens, le bruit du monde. C’est le déclic. « Ma montagne était en train de changer, elle devenait méconnaissable », explique l'auteur. Plutôt que de subir, il empoigne une caméra, enrôle Ruben Impens (le directeur photo du film tiré de son roman), embarque son chien Laki dans la combine, et part à la rencontre de celles et ceux qui vivent là-haut toute l’année. Résultat : un documentaire brut, d’une beauté à couper le souffle, sobre comme une cabane d’altitude, sans fioritures ni triche, juste l’alpin brut. Présenté devant une foule de 8 000 spectateurs au Festival de Locarno en août 2024, puis en Italie et en Pologne ( Millennium Docs Against Gravity , mai 2025), le film prend doucement sa route. Mais inutile pour l'instant de chercher à le streamer : Cognetti reste fidèle à lui-même, discret, privilégiant encore les festivals et salles obscures. Le grand public attendra début 2026. Cognetti, des mots aux sommets Paolo Cognetti, on l’a d’abord connu pour ses romans. Et quels romans ! Les huit montagnes , son chef-d’œuvre paru en 2016, était une ode puissante à l’amitié, au rapport complexe père-fils et à ces montagnes qui nous élèvent ou nous brisent, au choix. Son écriture délicate et nerveuse, au rythme lent, avait valu au livre une avalanche de prix : Strega en Italie, Médicis en France, deux millions d’exemplaires vendus, une adaptation cinéma récompensée à Cannes… L'homme ne faisait pas les choses à moitié. Pas de drone ni de slow-motion pompeux, juste une caméra à hauteur d’homme et de montagne. C’est brut, c’est beau, et ça pique juste là où il faut. Mais au fond, Cognetti a toujours été un cinéaste qui s'ignorait. « Je décris ce que je vois comme un réalisateur », disait-il déjà à la sortie de son roman. C’était écrit : tôt ou tard, il finirait derrière une caméra. Avec La fleur des huit montagnes , le voilà enfin dans son élément naturel, transformant ses visions littéraires en images bien réelles. Un regard brut sur la montagne qui bouge Sur l’écran, pas de grands discours sur l'écologie ni de sermons culpabilisants sur l’état du monde. Juste des hommes et des femmes authentiques, filmés au naturel, dans leur quotidien. Une gardienne de refuge, un artisan du bois, une yogi d’altitude, ou encore un cuistot népalais perdu dans les Alpes… Tous racontent leur vie suspendue, là-haut. Le film respire au rythme de leurs confidences simples mais puissantes : « Quand la montagne dira stop, elle continuera sans nous », souffle Marta, la gardienne de refuge. Cognetti l’écoute sans la contredire. On ne débat pas avec la vérité quand on la côtoie tous les jours. Le Mont Rose, ce territoire entre Piémont et Val d’Aoste, est bien plus qu’un décor, c’est un personnage en soi. La presse spécialisée est unanime : le film de Cognetti évite habilement le piège du documentaire esthétisant, préférant un réalisme pur, sans fard. Pas de drone ni de slow-motion pompeux, juste une caméra à hauteur d’homme et de montagne. C’est brut, c’est beau, et ça pique juste là où il faut. Entre les lignes du livre et les images du film Ceux qui ont lu Les huit montagnes reconnaîtront immédiatement le décor, mais surtout l'esprit. On y retrouve le même rapport intime à la montagne, cette dualité entre l’enracinement nécessaire et le besoin de partir ailleurs. Mais là où le roman suivait une fiction intimiste, entre les trajectoires croisées de deux amis, le documentaire s’ancre dans une réalité tangible, celle de Paolo Cognetti lui-même et de ses rencontres authentiques en montagne. Cognetti y filme comme il écrit, avec sincérité, humilité et sens aigu du détail qui tue. D’un côté, un récit d’apprentissage sensible où la montagne servait de décor métaphorique aux choix existentiels des héros. De l’autre, un regard direct, cru parfois, où la montagne n’est plus un symbole mais une réalité immédiate : glaciers fondants, villages désertés, quotidien incertain mais assumé de ceux qui restent. Avec ce documentaire, Cognetti confirme ce qu'on pressentait depuis longtemps : le Mont Rose, ce territoire entre Piémont et Val d’Aoste, est bien plus qu’un décor, c’est un personnage en soi. Complexe, exigeant, attachant. La montagne cognettienne dans toute sa splendeur et toute sa dureté. En attendant la suite Pour l'heure, aucune sortie officielle en streaming ou en salle grand public en France. On le voit en festivals, ou on ne le voit pas encore. Une démarche presque provocante à l'ère du tout-immédiat. Mais Cognetti n’a jamais fait dans la facilité. Peut-être même que l’attente est voulue. Qu’il cherche, consciemment ou non, à reproduire ce sentiment de solitude patiente propre aux marcheurs d’altitude. Quoi qu’il en soit, début 2026 semble un horizon réaliste pour enfin découvrir ce film ailleurs que dans des projections confidentielles. La fleur des huit montagnes est une parenthèse bienvenue, un geste artistique qui ne se précipite pas. Cognetti y filme comme il écrit, avec sincérité, humilité et sens aigu du détail qui tue. Si son roman était déjà culte, son documentaire s’annonce comme un compagnon nécessaire, une œuvre à part entière, un complément brut qui ne dénature rien mais enrichit tout. C'est Cognetti tel qu'on l'aime, simple et profond à la fois, sans artifices.
- Les Éditions Paulsen et Guérin : une alliance au sommet de la littérature alpine
Les Éditions Paulsen, créées en 2005 par l’éditeur suédois Frederik Paulsen, se sont rapidement imposées comme une référence dans les domaines de l’aventure, de la nature et de la littérature de voyage. Leur ambition : proposer des récits exigeants qui célèbrent l’esprit d’exploration et la transmission des savoirs. En 2015, Paulsen franchit une étape importante en rachetant les Éditions Guérin , fondées en 1995 par Michel Guérin à Chamonix. Célèbres pour leurs « livres rouges » reconnaissables entre tous, les Éditions Guérin étaient devenues une référence pour les passionnés d’alpinisme et de montagne, publiant des textes marquants de figures comme Gaston Rébuffat, Lionel Terray ou Reinhold Messner. Cette acquisition a permis de préserver une maison d’édition emblématique, en difficulté financière après le décès de son fondateur en 1996, tout en lui offrant un nouvel élan. Les livres rouges Guérin sont restés au cœur du catalogue, intégrés à l’univers Paulsen sans perdre leur identité singulière. Aujourd’hui, l’alliance Paulsen–Guérin représente un patrimoine éditorial unique : un catalogue qui combine récits d’exploration, biographies d’alpinistes, essais sur la montagne et œuvres littéraires d’auteurs contemporains. Cette union témoigne d’une volonté commune : célébrer la beauté, la grandeur et parfois la rudesse des sommets à travers des ouvrages d’exception. Grâce à ce rapprochement, les Éditions Paulsen ont consolidé leur rôle de référence dans l’édition de montagne et d’aventure. Leur catalogue illustre une conviction simple mais essentielle : au-delà des exploits, ce sont les récits qui font vivre l’esprit de l’alpinisme et de l’exploration.
- Les Éditions Paulsen : l’aventure éditoriale au service de l’exploration
Les Éditions Paulsen , fondées en 2005 par Frederik Paulsen, sont une maison d’édition française singulière dans le paysage littéraire. Spécialisées dans l’aventure, la nature, l’exploration et la littérature de voyage, elles se distinguent par une ligne éditoriale qui fait la part belle aux grands espaces et aux destins hors norme. Dès leurs débuts, les Éditions Paulsen ont cherché à renouer avec l’esprit des pionniers : raconter le monde à travers celles et ceux qui l’explorent. Loin d’un simple goût pour l’exotisme, la maison cultive une approche exigeante, ancrée dans la tradition des récits de voyage et attentive aux enjeux contemporains liés à l’environnement et à la transmission culturelle. En 2015, une étape décisive est franchie avec l’intégration des Éditions Guérin, fondées vingt ans plus tôt par Michel Guérin. Cette maison était déjà une référence pour les amateurs d’alpinisme et de montagne grâce à sa mythique collection des « livres rouges ». En réunissant ces deux catalogues, Paulsen a enrichi son identité d’une dimension alpine forte, tout en préservant l’âme et l’exigence éditoriale propres à Guérin. Aujourd’hui, les Éditions Paulsen poursuivent leur développement avec une ouverture vers de nouveaux horizons. En mai 2023, elles ont inauguré une collection de fiction intitulée « La Grande Ourse », pensée comme un prolongement littéraire de l’aventure, où les romans dialoguent avec l’histoire et la réalité. Le lancement de cette collection avec Ravage de Ian Manook illustre cette volonté de conjuguer exigence littéraire et ouverture à de nouveaux lecteurs. Le catalogue Paulsen réunit aussi bien des figures historiques, comme Alexandra David-Néel, que des explorateurs contemporains tels que Jean-Louis Étienne. À travers ces publications, la maison s’impose comme un lieu de mémoire et de transmission, où la littérature permet de prolonger l’expérience de l’aventure et de rendre hommage à celles et ceux qui repoussent les limites du connu. Si les chiffres économiques rappellent les difficultés inhérentes au secteur de l’édition indépendante, la force des Éditions Paulsen réside dans leur constance : une exigence éditoriale, un soin apporté aux textes et à la fabrication, et la conviction que l’aventure, qu’elle soit polaire, alpine ou intérieure, mérite d’être racontée avec justesse et profondeur. En moins de vingt ans, Paulsen a su s’imposer comme une maison incontournable pour qui s’intéresse à la littérature d’exploration. Ses ouvrages, qu’ils relatent des expéditions en haute montagne, des traversées polaires ou des voyages au long cours, rappellent qu’au-delà des exploits, c’est la puissance des récits qui ouvre des horizons et nourrit l’imaginaire.
- Lignes de vie : Antoine Le Menestrel invite Nanterre à lever la tête
Le 30 août, à Nanterre, Antoine Le Menestrel et sa compagnie Les Lézards Bleus présenteront Lignes de vie. Plus qu’un spectacle, une traversée où le public marche aux côtés des interprètes, et où les murs deviennent partenaires de danse. Dans le nouveau quartier des Groues, encore en quête de mémoire collective, cette performance vient inscrire une première histoire, faite de gestes suspendus et de regards transformés. © Nathalie Sternalski Il ne s’agit pas d’un spectacle au sens classique. Lignes de vie est une traversée : la ville devient scène, le spectateur devient marcheur. Le 30 août, à Nanterre, dans le nouveau quartier des Groues, Les Lézards Bleus vont grimper, courir, se suspendre, et redonner au béton une fonction que l’architecte n’avait pas prévue : celle de provoquer de l’émotion. Une émotion qui ne se raconte pas, mais qui se vit sur place. Antoine Le Menestrel : du rocher au béton, sans corde de rappel Dans les années 80 et 90, Antoine Le Menestrel ne se contentait pas de « faire des perfs » : il sculptait des ascensions comme d’autres écrivent des poèmes. Grimpeur de haut niveau, ouvreur, performeur avant l’heure, il avait cette manière singulière de voir chaque voie comme un récit. Puis, alors que beaucoup auraient capitalisé sur leur palmarès, lui a tourné la page… pour en écrire une autre, plus vaste. La falaise restait dans son corps, mais son regard, lui, s’est posé sur les murs de la ville. Ce virage l’a conduit à inventer la « danse de façade » : une discipline hybride, qui n’imite ni l’escalade pure ni la danse académique, mais qui puise dans les deux pour créer un langage inédit. Les murs deviennent des partenaires, les rebords, des répliques, les gestes, des phrases. Depuis, Antoine parcourt le monde avec sa compagnie, Les Lézards Bleus , pour amener la verticalité là où personne ne l’attend, et prouver qu’elle ne se résume pas à un sport ou à un loisir : c’est un état d’esprit. Lignes de vie : marcher, grimper, raconter Lignes de vie n’est pas une pièce que l’on regarde assis sur un siège numéroté. C’est une traversée, un déplacement collectif où le public suit les interprètes dans un quartier, un bâtiment, un espace à ciel ouvert. Les cinq danseurs-traceurs ne viennent pas « faire le show » : ils viennent dialoguer avec l’architecture. Chaque prise, chaque saut, chaque suspension est une réponse à une forme, une texture, une ouverture. Le parkour devient ici une grammaire, et la danse, une ponctuation. Le public, lui, vit l’expérience au rythme de la déambulation. Parfois proche, parfois à distance, il se laisse surprendre par un mouvement sur un mur qu’il croyait inaccessible, par une silhouette suspendue là où son œil n’avait jamais regardé. Lignes de vie n’est pas pensé pour la caméra : il est pensé pour l’instant, pour l’énergie qui circule entre les corps, le mur et les spectateurs. Les Groues : un terrain neuf à désordonner Le quartier des Groues, à Nanterre, c’est l’urbanisme contemporain dans toute sa maîtrise : 65 hectares en reconversion, un mélange de logements, de bureaux, d’espaces verts, reliés à la future gare du RER E Nanterre-La-Folie. Pensé pour accueillir 12 000 habitants d’ici 2030, il affiche des façades propres, des perspectives soignées, des circulations fluides. En somme, un espace idéal… peut-être trop idéal. C’est là que réside l’enjeu : comment introduire de la vie dans un lieu qui n’a pas encore de mémoire collective ? En investissant les Groues avec Lignes de vie , Les Lézards Bleus viennent inscrire une première histoire. Une diagonale sur un mur, un saut entre deux balcons, une pause en équilibre sur un rebord : autant de gestes qui, pour ceux qui les verront, feront partie de la cartographie intime du quartier. Quand, plus tard, ces spectateurs reviendront, ils ne verront pas seulement du béton. Ils se souviendront d’un corps qui l’a habité autrement. Une tournée mondiale… et locale à la fois Depuis sa création, Lignes de vie a voyagé. Maroc, Belgique, Espagne, Royaume-Uni… Chaque ville offre un vocabulaire différent. Les façades en pierre de Rabat ne parlent pas comme les briques rouges de Stockton-on-Tees, et encore moins comme les balcons de Port-de-Bouc ou les volumes italiens de la Festa di Roma. Antoine et ses interprètes adaptent leur langage à chaque nouvelle page architecturale, réécrivant sans cesse le spectacle. Mais chaque représentation est aussi profondément ancrée dans son lieu. C’est ce paradoxe qui fait la force du projet : être capable de voyager dans le monde entier, tout en restant, à chaque fois, absolument spécifique à l’endroit où il se joue. Le 30 août, ce sera donc une version unique, façonnée pour les Groues, et qui ne se rejouera jamais à l’identique. Un geste artistique et politique Pour Antoine, « tracer » ne consiste pas à laisser une marque visible. C’est changer un regard. Quand on a vu un corps courir le long d’une façade, on ne regarde plus jamais ce mur de la même façon. C’est une manière douce, mais radicale, de réappropriation de l’espace public. Ici, la politique n’est pas dans le slogan, mais dans l’usage. Et cette politique-là est contagieuse : elle invite chacun à imaginer d’autres façons de se déplacer, de vivre, de s’arrêter. Lignes de vie est un spectacle, oui, mais c’est aussi un acte d’ouverture : ouvrir des chemins invisibles dans des lieux qui semblaient fermés, ouvrir des possibles là où tout semblait réglé. Informations pratiques : 📅 Samedi 30 août – 18h15 📍 Quartier des Groues, Nanterre (secteur Hanriot / Jardin des Rails) 🎟️ Gratuit – durée : environ 1h 🚆 RER E Nanterre-La-Folie, tram, bus Ne venez pas « voir » Lignes de vie. Venez le vivre. Marchez, suivez, levez la tête. Et repartez avec l’impression que, peut-être, votre propre ville peut aussi s’habiter autrement.
- Payer les ouvreurs au pourboire : le très mauvais tips
Et si, demain, votre salle d’escalade vous proposait de glisser un pourboire à l’ouvreur·se, comme on le ferait pour un·e serveur·se ou un·e chauffeur·se de taxi ? Aux États-Unis, l’idée a déjà pris la forme d’une application mobile, Tip Your Setter. Une innovation présentée comme un geste de reconnaissance, mais qui, à y regarder de plus près, révèle bien plus sur la précarité d’un métier essentiel et sur la tentation de déléguer au·à la client·e ce que l’employeur·se ne veut pas assumer. © Tip Your Setter Un lundi soir, vous arrivez à la salle. L’odeur de magnésie flotte dans l’air, les crash pads amortissent les chocs, les prises flambant neuves dessinent un bloc qui attire immédiatement votre regard. Vous l’essayez, tombez, riez, recommencez. La séquence parfaite : une idée brillante d’ouvreur·se, quelques prises bien placées, ce mélange d’ingéniosité et de cruauté qui vous donne envie de revenir. Et puis, au moment de ranger vos affaires, un QR code sur le mur : « Aimez-vous cette ouverture ? Tipez son·sa ouvreur·se. » Bienvenue dans la grimpe version tip culture . Ce n’est pas une fiction : aux États-Unis, un grimpeur et développeur new-yorkais a lancé en juillet 2025 Tip Your Setter , une appli pour rémunérer directement l’ouvreur·se qui a imaginé votre projet du soir. Dans un pays où le pourboire est devenu une seconde monnaie, l’idée s’intègre naturellement. Mais dans la communauté, le débat fait rage : reconnaissance ou régression sociale ? Les ouvreur·ses, ces architectes invisibles On pourrait croire que les ouvreur·ses travaillent dans l’ombre. C’est faux : leur travail est sous vos yeux, sur chaque mur, chaque bloc, chaque mouv’ qui vous fait douter de vos abdos ou de votre lecture. Mais eux·elles, on ne les voit pas. Un matin à l’aube, perché·e·s sur une échelle, « choqueuse » en main, perçant, brossant, testant, modifiant. Puis disparaissant avant que la salle ne se remplisse. En France, certain·e·s sont salarié·e·s — à temps plein ou partiel —, d’autres travaillent en indépendant·e, souvent en micro-entreprise. Les premier·e·s jonglent entre leurs ouvertures et d’autres missions (accueil, maintenance, animation), les second·e·s enchaînent les contrats ponctuels, parfois pour des tarifs figés depuis des années. La passion compense souvent la paie, mais à quel prix ? Un bloc réussi ne se mesure pas seulement en nombre de prises : il a un coût en créativité, en sueur, et parfois en santé physique. Tip Your Setter : l’idée qui grimpe outre-Atlantique Aux États-Unis, Tip Your Setter a débarqué sur l’App Store le 22 juillet 2025. Concept : vous scannez le bloc ou la voie, choisissez un montant, et hop — l’ouvreur·se reçoit votre pourboire, moins 10 % de commission prélevés par l’application. Un intermédiaire de plus dans un monde qui en compte déjà trop, mais qui s’adosse à une culture où le pourboire est une norme sociale quasi automatique. © Tip Your Setter Sauf que l’escalade n’est pas la restauration. Dans un restaurant, le pourboire vient compléter un salaire horaire souvent ridicule. En salle, rien n’oblige — pour l’instant — à intégrer les ouvreur·ses dans cette catégorie de travailleur·ses « à pourboire ». Mais le risque est clair : en introduisant ce modèle, on offre aux employeur·ses une excuse parfaite pour geler ou baisser les rémunérations de base, en comptant sur la générosité des client·es pour combler le vide. La précarité derrière la prise Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le Climbing Business Journal , un·e ouvreur·se junior américain·e commence autour de 16 $/h. Un·e Head Setter expérimenté·e gagne mieux, mais rarement de quoi rivaliser avec le coût de la vie dans les grandes villes. En France, les grilles salariales sont floues, les contrats précaires fréquents. Côté indépendant·es, les tarifs tournent souvent entre 200 et 300 € la journée, selon l’expérience, la région et le type d’ouverture. Des montants qui, rapportés aux exigences physiques et techniques du métier, restent modestes — et qui, dans bien des cas, n’ont pas bougé depuis des années. Alors, bien sûr, un billet glissé en douce ou une bière offerte, ça fait plaisir. Mais quand ce geste devient structurel, il masque un problème : le manque de reconnaissance financière par celles et ceux qui tirent réellement profit des ouvertures — les exploitant·es de salles. Et dans ce jeu, les applis comme Tip Your Setter peuvent vite devenir un pansement sur une fracture ouverte. La culture du tip : un virus américain ? Dans les cafés, les bars, les taxis, les livreur·ses, les coiffeur·ses : aux États-Unis, le pourboire est partout. Ce qui était à l’origine un geste de gratitude s’est transformé en obligation sociale. Dire non à l’écran qui vous propose 20 % ? Culpabilité garantie. Ce mécanisme a permis à certain·e·s employeur·ses de transférer une partie de la rémunération sur les épaules des client·es, tout en gardant le contrôle sur le coût du travail. Appliquer cette logique à l’escalade, c’est jouer avec le feu. Car la salle, ce n’est pas juste un lieu de pratique, c’est une entreprise avec un abonnement, des marges, et une main-d’œuvre qualifiée. Et faire croire que le pourboire est un plus, c’est ouvrir la porte à un modèle où la reconnaissance financière de l’ouvreur·se dépend plus de la sympathie du·de la grimpeur·se que de la responsabilité de l’employeur·se. Pourquoi ça nous concerne aussi En France, la culture du pourboire est beaucoup moins intégrée, mais elle n’est pas absente. Et dans un marché de la salle en pleine expansion, avec une pression croissante sur les coûts, la tentation d’externaliser le « merci » pourrait émerger. Certain·e·s ouvreur·ses, déjà payé·e·s à la prestation, pourraient voir leurs tarifs stagner au prétexte que « les grimpeur·ses peuvent compléter » La frontière est fine entre reconnaissance libre et substitution au revenu. Et il faut le dire clairement : l’ouvreur·se n’est pas un·e figurant·e qu’on remercie à la volée. C’est l’architecte du jeu, le·la metteur·se en scène de vos réussites et de vos échecs. Il·elle mérite une rémunération stable, juste, et garantie — que ce soit par une fiche de paie ou par un contrat digne de ce nom. Tip Your Setter est peut-être déjà vouée à rejoindre le cimetière des idées mal appliquées : adoption limitée, critiques massives, et même un message de son créateur laissant entendre que le projet allait s’arrêter. Mais le débat qu’elle soulève mérite de rester ouvert. Car derrière la question du pourboire, c’est toute la place des ouvreur·ses dans l’économie de la grimpe qui se joue.
- Alpinistes pour Gaza : entretien sous le drapeau palestinien
Un drapeau de 145 m² déployé dans la face ouest des Drus, en plein cœur du massif du Mont-Blanc. Derrière ce geste spectaculaire, un collectif d’alpinistes anonymes qui entend rappeler que l’escalade, loin d’être un refuge apolitique, peut devenir une caisse de résonance pour dénoncer l’inacceptable : le génocide en cours à Gaza. © Alpinistes pour Gaza Il y a des gestes qui dérangent parce qu’ils ne laissent aucune échappatoire. Suspendre un drapeau palestinien de la taille d’un court de tennis dans la face ouest des Drus, ce n’est pas un simple happening militant : c’est mettre la montagne devant ses responsabilités. Les Drus, bloc minéral qu’on croyait indifférent aux tragédies humaines, se retrouvent soudain couverts d’un cri muet. Et ce cri dit ceci : pendant que l’Occident ferme les yeux, un peuple est en train d’être méthodiquement écrasé — plus de 62 000 morts recensés à Gaza depuis octobre 2023, dont une majorité de femmes et d’enfants, des dizaines de milliers de disparus, une famine organisée, une extermination documentée par l’ONU mais toujours impunie. Mais derrière le geste spectaculaire, il y a une voix — ou plutôt un chœur. Le collectif d’alpinistes, qui a choisi l’anonymat, s’est exprimé auprès de Vertige Media par l’intermédiaire d’un porte-parole. Nous avons échangé avec l'un d'entre eux pour comprendre les raisons de ce choix, les coulisses de l’opération et, surtout, la conviction qu’il y a un lien indissociable entre escalade et politique. Car si l’alpinisme aime se raconter comme un espace pur, hors des contingences sociales, ce drapeau planté en altitude rappelle que l’acte de grimper, lui aussi, peut devenir un langage politique. Vertige Media : Aviez-vous envisagé d’autres formes d’action auparavant, ou cette idée est-elle née spontanément à ce moment-là ? Membre du collectif : Non, avec ce groupe-là en tout cas, c’était la première idée qui nous est venue. Personnellement, cela faisait un moment que j’avais envie de poser des gestes forts, de prendre position et de faire parler. Même s’il y a un sentiment général d’impuissance face à ce qui se passe, alerter de cette manière et mettre la cause palestinienne en lumière c’était essentiel pour nous. Vertige Media : Pourquoi avoir choisi une paroi aussi emblématique que les Drus plutôt qu’un autre lieu ou un autre mode d’expression ? Membre du collectif : La réponse est dans la question, les Drus sont particulièrement emblématiques. L’idée est venue d’un camarade qui voulait faire quelque chose dans les Alpes, pour atteindre la communauté de la montagne en France. Les Drus se sont imposés naturellement, parce qu’ils sont visibles depuis toute la vallée, et occupent une place symbolique forte à Chamonix. C’était un moyen de frapper fort et juste. © Alpinistes pour Gaza Vertige Media : Le drapeau suspendu, immense, ça a aussi été influencé par ce qui s’est passé au Yosemite récemment ? Membre du collectif : Oui, on peut dire qu’il y a eu une certaine inspiration. Les parois d’escalade sont un support idéal pour afficher un message en grand, visible de loin. Ce qu’ils ont fait au Yosemite avec le drapeau américain à l’envers et le drapeau transgenre a sans doute fait partie des inspirations. Et puis c’est une façon d’articuler sport et activisme. « On savait que ça allait faire réagir, que tout le monde ne serait pas d’accord. Mais qu’ils [les autorités] s’acharnent aussi vite, aussi fort, ça nous a mis en colère » Vertige Media : Quand vous avez vu les efforts déployés par les autorités pour décrocher le drapeau – alors que vous comptiez le laisser quelques jours – comment l’avez-vous interprété ? Membre du collectif : Au départ, on a été surpris. On était encore en montagne quand on a vu l’opération : trois ou quatre allers-retours d’hélicoptère, un passage avec un drone, plusieurs tentatives où on les entendait galérer à la radio… À un moment, ils ont même abandonné en disant « c’est trop la merde, on se casse », avant de revenir plus tard et de finir par y arriver. Ce n’était pas une petite opération, il y avait un vrai risque pour eux aussi. Je trouve fou de mettre autant d’énergie et d’argent public pour retirer un symbole pacifiste, un geste de solidarité non violent. On savait que ça allait faire réagir, que tout le monde ne serait pas d’accord. Mais qu’ils s’acharnent aussi vite, aussi fort, ça nous a mis en colère. Quelles sont leurs priorités ? Vertige Media : Le sport est souvent présenté comme neutre. En quoi, selon vous, est-il forcément politique ? Membre du collectif : C’est la grande critique qu’on nous a faite. Beaucoup disent : « Laissez la montagne neutre, c’est un terrain apolitique pour tout le monde ». Mais c’est faux. La montagne a toujours été politique. Il suffit de regarder l’histoire : de nombreuses premières ascensions ont été dédiées au fascisme ; la course aux sommets en Himalaya était purement politique. Le livre Alpinisme et anarchisme l’explique très bien. Et plus largement, le sport a toujours été politique, hier comme aujourd’hui. « La plupart des critiques viennent d’alpinistes privilégiés, attachés à "leur petite montagne", sans vouloir voir les tragédies du monde. On titille leur confort, ça les dérange » Vertige Media : Comment percevez-vous les réactions de la communauté grimpe et outdoor à votre action ? Membre du collectif : Je la trouve divisée. En lisant les commentaires sur les articles qui ont relayé l’action, je ne m’attendais pas à autant de réactions négatives. Peut-être que je vis dans mon entre-soi, mais ça m’a surpris. Pour moi, c’est une preuve qu’il faut continuer à être présent politiquement dans le sport. La plupart des critiques viennent d’alpinistes privilégiés, attachés à « leur petite montagne », sans vouloir voir les tragédies du monde. On titille leur confort, ça les dérange. Vertige Media : Votre communiqué a été envoyé aussi à des médias généralistes. Quelles réactions avez-vous eues ? Membre du collectif : On a eu plusieurs sollicitations. Par exemple, Le Dauphiné Libéré a publié un article assez critique , après nous avoir contactés. C’est normal : tout le monde ne peut pas être d’accord, et c’est intéressant aussi. Ça fait partie du jeu. © Alpinistes pour Gaza Vertige Media : Sur le choix de l’anonymat, qu’est-ce que cela dit de votre action et de votre rapport à la parole publique ? Membre du collectif : Ce n’était pas évident au départ, on en a discuté. Mais rapidement, on a voulu que l’action soit perçue comme venant d’une communauté, pas d’individus. On ne voulait pas mettre un nom ou un visage en avant, mais laisser l’impression que c’est « la montagne » qui parle. Et puis il y a aussi une crainte réelle de répression, voire d’arrestations. Mais la raison principale, c’était vraiment de mettre le message avant les personnes. Vertige Media : Qui êtes-vous concrètement ? Que représente votre collectif ? Membre du collectif : C’est une action ponctuelle, pas un collectif structuré. Concrètement, nous sommes une dizaine à une quinzaine de personnes francophones, sensibles à la cause palestinienne, qui discutent ensemble. Ça vient de là. Ce n’est pas un groupe chamoniard, c’est plus large. « Cette banderole a parlé à beaucoup de gens. Elle a suscité quelque chose. Même si ce n’est qu’une étincelle, j’espère que ça peut servir d’amorce, que d’autres s’en emparent pour mener leurs propres actions » Vertige Media : Comment avez-vous préparé l’action d’un point de vue sécuritaire ? Membre du collectif : Seules des personnes très compétentes en montagne ont participé. On a été prudents. Le drapeau a été fabriqué avec des filets d’échafaudage cousus et peints, ce qui le rendait léger et percé de petits trous, donc sans prise au vent. Contrairement au grand drapeau américain du Yosemite, qui avait failli causer un accident en se transformant en voile, le nôtre était bien plus sûr. C’était une vraie prouesse technique et stratégique. © Alpinistes pour Gaza Vertige Media : Qu’espérez-vous concrètement de cette action ? Sensibiliser le public ? Secouer le monde du sport ? Interpeller les politiques ? Membre du collectif : Un peu tout ça. Créer un élan de solidarité dans le monde de l’escalade et de la montagne, qui puisse s’élargir ensuite. Mettre une pression, petit à petit, sur Israël et les gouvernements occidentaux. On espère aussi encourager d’autres actions. D’ailleurs, dès le lendemain, des parapentistes à Chamonix ont volé avec des drapeaux palestiniens, et certaines salles, notamment en Belgique, ont affiché des drapeaux. C’est ce type de multiplication des gestes qui peut peser, comme l’ont fait les manifestations ou les boycotts dans le passé. Cette banderole a parlé à beaucoup de gens. Elle a suscité quelque chose. Même si ce n’est qu’une étincelle, j’espère que ça peut servir d’amorce, que d’autres s’en emparent pour mener leurs propres actions.












