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  • La fin du boom de l'outdoor aux États-Unis ?

    L'industrie de l'outdoor américaine a franchi la barre symbolique des 1 300 milliards de dollars de production économique en 2024. Mais pour la première fois depuis 2020, sa croissance reste légèrement en deçà de l'économie nationale. Entre dynamiques contradictoires et nouveaux enseignements, ces chiffres dessinent un portrait nuancé d'une industrie en transformation. (cc) Blake Cheek / Unsplash Début mars 2026, trois figures de l'industrie outdoor du Colorado — Bryan Wachs, Gary Montes de Oca, et Stephen Barnes — annoncent le lancement de l'Outdoor Rec Collective. Cette nouvelle holding vise à racheter des marques outdoor pour les transférer progressivement en propriété salariée, comme alternative aux fonds d'investissement jugés trop court-termistes. L'initiative arrive au moment où les derniers chiffres publiés par le Bureau of Economic Analysis révèlent un ralentissement de la croissance du secteur. Et en dit long sur la mue que connaît actuellement le secteur outre-Atlantique. Des chiffres qui ne manquent pas d'air Depuis 2016 et l'adoption de Outdoor Recreation Jobs and Economic Impact Act , le Bureau of Economic Analysis mesure annuellement la contribution économique de l' outdoor aux États-Unis. Ces statistiques, publiées pour la huitième année consécutive, constituent la source la plus complète sur le secteur. Les données sont collectées au niveau national et par État, ajustées à l'inflation, permettant des comparaisons temporelles fiables. Les chiffres 2024 confirment le poids massif de l' outdoor : 696,7 milliards de dollars en valeur ajoutée, soit 2,4% du PIB américain. En production économique brute (sans ajustement pour l'inflation), l' outdoor atteint 1 300 milliards de dollars. Le secteur emploie 5 millions de personnes, représentant 3,2% de la main-d'œuvre nationale — davantage que l'agriculture ou les services publics. Mais cela fait un petit moment que le pays a l'habitude de ces chiffres qui atteignent des sommets. La vraie nouveauté réside dans le ralentissement. Avec une croissance de 2,7% en 2024 contre 5,3% l'année précédente, le secteur de l' outdoor passe pour la première fois depuis 2020 sous la barre de croissance de l'économie globale, située à 2,8%. Un signal d'autant plus notable que, sur la longue durée, le secteur affiche une performance remarquable : +84% en dollars bruts depuis 2012, +43% ajusté à l'inflation.  « Ce que nous voyons aujourd'hui chez nos membres, c'est que les gens veulent être dehors. La demande d'expériences outdoor continue de croître » Kai Twanmoh, responsable de l'engagement de marque chez AllTrails Le Bureau of Economic Analysis (BEA) regroupe trois pratiques dans une catégorie unique : l'escalade, la randonnée et le camping sous tente. Cette classification, qui mélange des activités distinctes, ne permet pas d'isoler les chiffres spécifiques à l'escalade. Le BEA explique ce regroupement par la difficulté méthodologique de distinguer les dépenses et équipements dédiés à chaque pratique — une paire de chaussures de randonnée peut servir à l'approche d'une voie d'escalade, un sac à dos peut être utilisé aussi bien pour le bivouac que pour le trekking. Cette catégorie « escalade-randonnée-camping » totalise 7,75 milliards de dollars de valeur ajoutée en 2024. C'est l'un des segments affichant la plus forte croissance avec +6,5% sur un an, juste derrière la chasse ( considérée effectivement comme une activité outdoor aux États-Unis, ndlr ) qui bondit de 16,5%. En revanche, en valeur absolue, ce trio ne représente qu'environ 1,1% de l'outdoor total. Une marginalité économique qui contraste avec la vitalité du secteur. Pour comparaison, le nautisme et la pêche pèsent 38,4 milliards de dollars. Ce paradoxe révèle un secteur escalade-randonnée-camping dynamique et en expansion continue, mais dont la contribution au PIB outdoor global reste modeste face aux autres activités, historiquement populaires dans le pays. Des paradoxes piégeux En 2024, les parcs nationaux américains ont enregistré une fréquentation record. Dans le même temps, AllTrails, application de cartographie de sentiers comptant des dizaines de millions d'utilisateurs, annonce une croissance d'activité de 75% en 2025 — sa plus forte progression depuis la première année de pandémie en 2020. « Ce que nous voyons aujourd'hui chez nos membres, c'est que les gens veulent être dehors. La demande d'expériences outdoor continue de croître », explique Kai Twanmoh, responsable de l'engagement de marque chez AllTrails, lors de la présentation des données du BEA. « Nous nous attendons honnêtement à ce que 2026 soit encore plus importante alors que les gens s'éloignent de leurs écrans et du cycle de l'actualité. Nous prédisons de nouveaux records pour l'intérêt et la croissance de la récréation outdoor », continue-t-il, forcément optimiste. « Les portefeuilles sont plus légers, les voyages plus courts et les achats moins nombreux » Jessica Turner, présidente de l'Outdoor Recreation Roundtable Le constat de Jessica Turner, présidente de l'Outdoor Recreation Roundtable ( une organisation regroupant plus de 110 000 entreprises liées à l'économie de l'outdoor, ndlr ) est, quant à lui, plus contrasté : « Les Américain·e·s continuent de sortir en nombre record, mais les achats ont ralenti. » Un paradoxe qui traverse toutes les statistiques 2024 : la fréquentation explose, mais les dépenses stagnent. L'analyse sectorielle dessine une ligne de fracture nette : les activités à faible coût d'entrée (camping, randonnée) résistent ou progressent, tandis que les équipements coûteux nécessitant un investissement initial important (camping-cars, bateaux) peinent à maintenir leur dynamique. « Les portefeuilles sont plus légers, les voyages plus courts et les achats moins nombreux », continue Jessica Turner. Ce diagnostic synthétise les multiples pressions pesant sur le secteur en 2024 : inflation persistante, taux d'intérêt élevés, incertitude sur les budgets des ménages, droits de douane. Les petits détaillants ont absorbé une partie de ces coûts, comprimant leurs marges. Le contexte politique a également pesé. En 2025, l'administration fédérale a procédé à des licenciements massifs dans les agences de gestion des terres publiques : National Park Service, U.S. Forest Service, Bureau of Land Management. Des coupes budgétaires qui fragilisent la gestion des espaces naturels au moment même où leur fréquentation atteint des sommets. Paradoxalement, fin 2024, le Congrès adoptait l' EXPLORE Act , une loi visant à élargir l'accès aux espaces outdoor , améliorer les infrastructures et fluidifier les procédures d'autorisation. Mais la mise en œuvre de cette législation se heurte désormais à une administration fédérale affaiblie et sous-financée. Une industrie en transformation Au-delà des fluctuations conjoncturelles, ces chiffres révèlent une industrie qui reste massivement importante et en croissance absolue. Le ralentissement de 2024 s'apparente davantage à une normalisation post-pandémie qu'à un effondrement. Le boom exceptionnel de 2020 à 2023 — alimenté par les restrictions sanitaires et le télétravail — n'était probablement pas soutenable sur le long terme. La résilience différenciée des secteurs suggère une transformation structurelle. Les données montrent que les activités outdoor génèrent 350 millions de dollars par jour sur les seules terres fédérales, un argument de poids pour justifier des investissements publics. Mais l'industrie semble basculer progressivement d'un modèle centré sur la vente d'équipements coûteux vers un modèle privilégiant l'expérience et l'accessibilité. L'émergence de l'Outdoor Rec Collective s'inscrit dans cette évolution. En proposant une alternative aux fonds d'investissement via la propriété salariée, ses fondateurs anticipent une industrie devant concilier rentabilité économique et ancrage territorial. « L'objectif est de réduire l'anxiété des propriétaires et des salariés face aux incertitudes actuelles — droits de douane, économie, manque de neige — en offrant une voie de sortie ou de croissance qui ne sacrifie pas les conditions de travail », explique Bryan Wachs au Colorado Sun . Le modèle attire l'attention. Loren Rodgers, directeur du National Center for Employee Ownership, souligne que la propriété salariée progresse aux États-Unis et que les employés de ces entreprises disposent en moyenne un patrimoine supérieur de 92 % que ceux sans participation au capital. 2026, année charnière ? Pour 2026, les prévisions divergent. Kai Twanmoh d'AllTrails anticipe « de nouveaux records pour l'intérêt et la croissance de la récréation outdoor ». Jessica Turner de l'Outdoor Recreation Roundtable appelle à des actions concrètes : « Pour maintenir ce secteur économique fort en 2026, nous avons besoin d'action : investir dans l'accès, réduire les frictions dans les chaînes d'approvisionnement et les autorisations avec des environnements commerciaux stables, et adopter des politiques de bon sens soutenant les infrastructures de récréation outdoor et les terres et eaux publiques ». La question se pose également pour l'Europe et la France. Les tendances américaines préfigurent souvent les évolutions des marchés européens, même si des différences structurelles importantes demeurent. Cela dit, les facteurs communs sont nombreux : inflation, coût de l'équipement, arbitrages dans les budgets des ménages. Les chiffres américains de 2024 dessinent le portrait d'une industrie qui reste un moteur économique puissant mais entre dans une phase de maturité. L'industrie outdoor américaine s'interroge, s'adapte et invente de nouveaux modèles. Et qu'on le veuille ou non, le reste du monde se doit bien d'observer ses principaux signaux. Lire le rapport complet du Bureau of Economic Analysis, publié le 5 mars 2026

  • « Il me laissait derrière… » : ce que l’« alpine divorce » raconte de la montagne à deux

    Un mot viral, des témoignages qui affluent sur les forums, un procès en Autriche. L’« alpine divorce » pourrait passer pour un simple sujet de saison. Il met pourtant au jour une scène bien plus ancienne que le buzz lui-même. En montagne, l’écart de niveau ou d’expérience ne reste pas toujours un détail de sortie. Il peut devenir une autorité, puis un rapport de force, et, dans les cas les plus graves, une mise en danger très concrète des femmes. (cc) Andres Molina / Unsplash Avant qu’un tribunal s’en mêle, avant que les médias ne transforment l’expression en sujet, l’« alpine divorce » commence souvent de façon beaucoup moins spectaculaire. Un pas qui s’allonge. Une pause qu’on n’ose plus demander. Une fatigue requalifiée en manque de niveau. Puis cette mécanique, très familière à celles qui l’ont vécue, où l’on cesse peu à peu de se demander si l’autre va trop vite pour finir par se dire que l’on est peut-être, finalement, le problème. C’est cette scène que les témoignages apparus ces dernières semaines sur les forums ont remise au centre. L’une parle d’« à quel point je me suis sentie vulnérable et terrifiée ». Une autre raconte qu’au bout de vingt minutes de marche, son compagnon la laissait derrière elle, avant de justifier cela par de simples « rythmes différents ». Une vidéo TikTok devenue virale a donné à cette expérience un visage plus large encore, celui d’une jeune Américaine en pleurs, abandonnée en randonnée par son petit ami. À cet endroit, l’« alpine divorce » déborde déjà largement la querelle de couple ou la mauvaise entente en montagne. Ce qui affleure, ce n’est pas seulement un problème de rythme, mais la manière dont un écart d’expérience ou de puissance peut devenir autorité, puis rapport de pouvoir. « Des rythmes différents » Si le terme a circulé aussi vite, ce n’est pas seulement parce qu’il sonnait bien. En février 2026, un tribunal d’Innsbruck a condamné un alpiniste autrichien après la mort de sa compagne , retrouvée morte d’hypothermie à une cinquantaine de mètres du sommet. Le juge a estimé qu’il avait manqué à la responsabilité particulière que lui conférait son expérience supérieure. Le verdict n’est pas définitif, mais il a déjà déplacé le débat. La question n’est plus seulement de savoir si une sortie a mal tourné. Elle est de savoir ce que vaut, en montagne, l’autorité tacite du ou de la plus expérimenté·e quand l’autre s’y remet pour avancer, décider ou simplement tenir. « Tu veux dire : est-ce que j’ai envie de randonner seule et de te retrouver au sommet ? » Le mot « divorce » peut sembler trop bien calibré pour l’époque. Il a pourtant une efficacité redoutable. Il coupe court aux euphémismes. Il évite de parler d’un simple partenaire « plus rapide », d’un couple « qui ne fonctionne pas dehors » ou d’une simple « différence de niveau ». Il oblige à regarder la scène de plus près. Qui part devant. Qui impose le rythme. Qui décide que la fatigue n’est pas encore un problème. Qui fait passer l’autre pour trop lent·e, trop sensible, trop peu endurant·e, avant que la montagne ne transforme cette hiérarchie en danger très concret. C’est précisément ce que racontent les forums. Dans le fil Reddit r/climbergirls , une internaute écrit : « Vingt minutes après le début de chaque rando, il me laissait derrière, sans jamais s’arrêter pour souffler ou boire un coup ». Puis elle ajoute, à propos de l’explication que lui servait son compagnon : « Parce qu’il disait toujours qu’on avait juste “des rythmes différents” et que j’étais trop lente, blablabla ». Le geste est là, et le langage qui le recouvre avec lui. Un abandon requalifié en différence de style, presque en loi naturelle de la sortie. Le plus troublant, dans ce témoignage, est la vitesse avec laquelle la violence se banalise quand elle se répète. À force, raconte la même femme, la situation était devenue une blague de couple. « Tu veux dire : est-ce que j’ai envie de randonner seule et de te retrouver au sommet ? », finissait-elle par répondre quand il lui proposait une sortie. Ce qui se joue ici n’est plus seulement un écart de niveau. C’est la manière dont cet écart devient une norme, puis un décor, puis une habitude. C’est souvent ainsi que les rapports de domination s’installent le mieux, non pas dans une grande scène spectaculaire, mais dans la répétition, dans la phrase qui revient, dans le petit arrangement avec le réel auquel tout le monde finit par s’habituer. « Un jour, il m’a abandonnée sur le parking d’une petite montagne locale, dans l’Oregon. La police l’a intercepté à la sortie du parc pendant que moi, je marchais sur la route » Quand cette habitude commence enfin à se fissurer, le vocabulaire change encore. Plus loin dans le même message, on lit : « J’aurais aimé faire confiance à mon instinct ». La phrase est très simple. Elle dit pourtant l’essentiel. Dans beaucoup de ces récits, le plus difficile n’est pas d’abord de suivre physiquement. C’est de croire assez en sa propre perception pour se dire que quelque chose cloche. On se sent humilié·e, exposé·e, parfois franchement en danger, mais on continue à chercher l’erreur chez soi. Pas assez en forme. Pas assez solide. Pas assez alpine. Le doute ne porte pas d’abord sur celui qui mène. Il porte sur celle qui peine. Une vieille histoire Dans les témoignages qui ont le plus circulé ces dernières semaines, ce sont très majoritairement des femmes qui racontent avoir été laissées derrière par un compagnon plus rapide, plus expérimenté, ou simplement plus sûr de son droit à imposer le rythme. Cela ne veut pas dire que tous les hommes abandonnent et que toutes les femmes subissent. Cela veut dire que la scène ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans un monde où les hommes sont plus spontanément perçus comme légitimes à guider, à décider, à minimiser la peur, et où les femmes sont plus souvent poussées à douter de leur propre lecture d’une situation. La montagne n’invente pas cette distribution des rôles. Elle la simplifie, et parfois la durcit. Très souvent, dans ces récits, l’homme avance, tranche et considère sa lecture comme la bonne, parfois sans même avoir besoin de le dire. En face, la femme temporise, suit, hésite à contredire, puis s’interroge sur sa propre valeur avant de mettre en cause la conduite de l’autre. Le patriarcat, ici, ne prend pas la forme d’un grand mot d'ordre. Il apparaît dans la facilité avec laquelle l’autorité masculine se fait passer pour de la compétence pure, et l’inconfort féminin pour une faiblesse individuelle. Un article récent de l’American Alpine Club sur les facteurs humains dans les accidents va dans ce sens. Il rappelle que les hiérarchies d’expérience, d’âge ou de genre pèsent dans la manière dont les décisions se prennent et dont les doutes se taisent. Il note aussi que les femmes prennent moins facilement la parole dans des contextes mixtes et que les pratiquant·e·s moins expérimenté·e·s tendent davantage à faire confiance aux autres. Sur le terrain, cela ne ressemble pas forcément à un grand conflit. Cela ressemble souvent à quelqu’un qui n’ose pas dire non assez tôt, ou qui pense que son inconfort ne vaut pas encore comme signal légitime. Apprendre de lui, dépendre de lui Les forums donnent à cette asymétrie une texture qu’aucun concept ne remplace. Une autre internaute raconte : « Quand j’avais 21 ans, je sortais avec un grimpeur qui m’avait appris à grimper ». La phrase n’a l’air de rien, mais elle plante immédiatement le décor. Dans ce type de duo, la relation sentimentale se double d’une relation d’apprentissage. Le ou la plus fort·e n’est pas seulement aimé·e. Il ou elle est aussi celui ou celle qui sait. Et cela change tout quand la sortie se tend, parce que la compétence ne vaut pas seulement comme ressource technique. Elle vaut comme pouvoir d’interprétation du réel. La même femme poursuit : « Un jour, il m’a abandonnée sur le parking d’une petite montagne locale, dans l’Oregon. La police l’a intercepté à la sortie du parc pendant que moi, je marchais sur la route » . On sort ici du seul cas extrême jugé récemment en Autriche pour entrer dans quelque chose de plus gris, plus quotidien, plus embarrassant aussi pour le récit héroïque du couple outdoor . L’abandon n’arrive pas seulement tout là-haut. Il peut déjà être là, en plus petit, dans la manière de marcher ensemble, de s’énerver, de partir devant, de faire comprendre à l’autre qu’il ou elle pèse sur la sortie. C’est là que la formule de la psychologue Amélie Boukhobza sur la « violence par retrait » éclaire bien les témoignages. Une violence qui ne passe pas forcément par le choc frontal, mais par le retrait du soutien, de l’écoute, de la protection, parfois de la simple présence. L’autre est laissé·e seul·e avec sa peur, sa fatigue, son manque de repères, tandis que celui qui part peut encore prétendre n’avoir rien fait, ou presque. Dans un couple, cette forme de violence est d’autant plus difficile à nommer qu’elle se glisse dans une relation où la confiance, précisément, devrait protéger. Le tribunal au bout de l’arête Le dossier autrichien n’oblige pas seulement à regarder un drame de plus près. Il oblige à regarder autrement ce que l’expérience engage en montagne. Le juge n’a pas dit que tout accident à deux devait finir au pénal. Il a rappelé qu’un différentiel de compétence n’est pas neutre dès lors qu’il structure les décisions, le rythme et la capacité de l’autre à se mettre en sécurité. C’est là que l’affaire dépasse son seul caractère spectaculaire. L’expérience, en montagne, n’est pas une qualité purement personnelle. Dès lors qu’un·e partenaire s’y remet pour se guider, se rassurer ou simplement avancer, elle devient une responsabilité. Cela ne transforme pas chaque duo déséquilibré en affaire judiciaire. Mais cela empêche de faire comme si le « rythme » n’était qu’un trait de caractère, ou comme si la compétence du plus fort n’engageait jamais la sécurité du plus fragile. Et c’est précisément à cet endroit que la question du genre redevient centrale. Car, dans beaucoup de récits, le plus fort n’est pas seulement plus fort. Il est aussi plus autorisé socialement à se penser comme tel, à s’écouter, à imposer sa lecture, à considérer que l’autre exagère. La montagne radicalise cette autorisation. Elle met en jeu le froid, le relief, la fatigue, la vitesse, l’horaire. Bref, tout ce qui donne à une hiérarchie déjà installée le pouvoir d’aller jusqu’à l’abandon. Ce que les chiffres laissent dans l’ombre Les données disponibles invitent malgré tout à ne pas raconter n’importe quoi. Une étude sur les accidents de randonnée dans les Alpes autrichiennes entre 2015 et 2021 montre que les hommes représentent 80,8 % des victimes mortelles, tandis que les accidents non fatals concernent davantage de femmes. Ces chiffres ne suffisent évidemment pas à faire de l’« alpine divorce » une catégorie statistique en soi. Ils rappellent surtout que le succès récent du terme ne vient pas d’une révélation chiffrée, mais de récits qui mettent au jour un angle mort relationnel que les grandes données d’accidentologie saisissent mal. Les forums ne remplacent ni les études ni les dossiers judiciaires, mais ils restituent la scène avant le drame, ou loin du drame. Ils montrent ce moment où quelqu’un comprend trop tard que le « nous n’avons pas le même rythme » qu’on lui opposait depuis des mois servait moins à décrire la situation qu’à le ou la remettre à sa place. C’est là que le sujet touche juste. La montagne ne crée pas de toutes pièces ces rapports de pouvoir. Elle les simplifie, les accélère et, parfois, les rend impossibles à ignorer. Le succès d’« alpine divorce » tient peut-être à cette brutalité-là. Le terme est imparfait, mais il oblige au moins à voir que le dehors n’est pas hors sol. Les sentiers, les arêtes, les approches et les longues descentes ne lavent pas magiquement les rapports sociaux. Ils les embarquent avec eux. Et quand l’un marche devant en faisant passer son pas pour la seule mesure du monde, ce n’est pas seulement une histoire de cardio. C’est aussi une histoire de pouvoir. Toutes les citations de forums ont été traduites de l’anglais par la rédaction.

  • Climb Up : le directeur général démissionne face à une grève nationale inédite

    Le 11 mars 2026, la grève lancée à Climb Up Angers semblait encore locale. Quelques jours plus tard, elle menaçait de gagner une grande partie du premier réseau de salles privées d’escalade en France. Le mouvement devait culminer le 18 mars au matin. Mais, à la veille de l’échéance, il aura finalement été désamorcé par la démission du directeur général du groupe et par plusieurs concessions lâchées dans l’urgence. Récit d'une semaine vertigineuse. Lors d'un mouvement de grève devant une salle Climb Up à Aubervilliers en mars 2025 © Vertige Media Au bout du fil, Justin l'annonce d'emblée : il est rincé. Cela fait quelques jours, et sans doute quelques bouts de nuit, que ce salarié de Climb Up enchaîne les appels en vue de prendre le pouls du terrain du plus vaste réseau de salles d'escalade commerciales de France. Depuis la grève des salarié·e·s de Climb Up à Angers , le mercredi 11 mars, ce sont des dizaines de réunions et de coups de téléphone par jour. Et il y a de quoi être un peu fatigué. Car pour la première fois de l'histoire du secteur de l'escalade marchande, un mouvement de grève d'ampleur nationale est en train de s'organiser. Lorsque Justin se confie à Vertige Medi a, le lundi 16 mars 2026, rien n’est encore tranché . Il sort à peine d'une réunion avec quelques élu·e·s du CSE ( l'instance de représentation du personnel de l'entreprise, ndlr ) et un membre de la FERC-CGT pour discuter de la suite à donner au mouvement gréviste angevin. Autour de la table, tout le monde est d'accord pour dire que, cette fois-ci, la colère est bel et bien générale. « La direction a invité le CSE à discuter , nous expliquait Justin, hier dans l'après-midi. Mais on se doute de ce qu'il va se passer. Ils vont sans doute vouloir négocier quelque chose. » Le salarié de Climb Up ne s'y est pas trompé. Au sortir de la réunion, les élu·e·s ont appris que François Charpy, le directeur général du groupe, avait démissionné. Et que la direction acceptait plusieurs de leurs revendications. « Avant même que la question de la mobilisation nationale ne se pose, on s'est rendu compte que quasiment toutes les salles de Climb Up étaient décidées à faire grève » Justin, salarié de Climb Up Gerland mandaté par la FERC-CGT Ups and downs Selon nos informations, plusieurs événements successifs ont précipité la chute de François Charpy et poussé la direction à céder sur plusieurs points. Il y a d'abord eu le mouvement de grève isolé des salarié·e·s de Climb Up Angers, mercredi 11 mars. Puis, la préparation plus ou moins coordonnée d'une mobilisation à l'échelle nationale. Préparation qui aurait pris une tournure radicalement différente lorsque 28 des directeur·ice·s de salles ainsi que leurs adjoint·e·s ont annoncé soutenir le mouvement dans un courrier adressé directement au comité de direction du groupe. Le 16 mars encore, Justin nous confiait : « Avant même que la question de la mobilisation nationale ne se pose, on s'est rendu compte que toutes les salles de Climb Up étaient décidées à faire grève ». Devant l'ampleur inédite qu'aurait pu prendre le mouvement, en touchant la majorité des 33 salles et les 550 salarié·e·s que compte le réseau Climb Up, la direction a choisi de céder sur plusieurs points. À ce stade, les salarié·e·s obtiennent le retrait de décisions récentes qui symbolisaient selon eux une dégradation de leurs conditions de travail. Suppression des jours de fractionnement ( qui offrent deux jours supplémentaires à celles et ceux qui ne prennent pas quatre semaines consécutives entre le 1er mai et le 31 octobre, ndlr ) et autres réductions de primes figuraient parmi les revendications des salarié·e·s grévistes de Climb Up Angers. Mais c'est surtout la démission du directeur général du groupe qui a convaincu les élu·e·s du CSE de ne pas poursuivre un mouvement de grève que très peu de salles devraient finalement suivre le 18 mars. Ancien cadre dirigeant de Quick ou d'EuroDisney, François Charpy incarnait d'après eux la déconnexion de plus en plus flagrante entre le siège du groupe et le terrain. « Nous souhaitons unanimement exprimer notre défiance envers la politique managériale générale mise en place aujourd'hui au sein du groupe Climb Up » Une majorité de directeur·ice·s de salles Climb Up dans un courrier adressé à la direction générale Pour Victor*, ancien élu CSE et salarié du groupe, c'est vraiment la mobilisation inédite des directeur·ice·s de salle qui a tout changé. « Leur action a rapidement été rejointe par les directeur·ice ·s d'exploitation , souligne-t-il. François Charpy s'est soudainement retrouvé complètement isolé. » Dans le courrier qu'iels ont rédigé et que Vertige Media a pu consulter, le constat dressé est bel et bien accablant. Il commence ainsi : « Nous souhaitons unanimement exprimer notre défiance envers la politique managériale générale mise en place aujourd'hui au sein du groupe Climb Up ». « En cause, une gouvernance et une direction générale de plus en plus éloignée des réalités de terrain et des équipes  », continuent-iels. Les directeur·rice·s dénoncent des « stratégies inefficaces  » imposées «  envers et contre tout, sans pédagogie aucune  », malgré leurs retours répétés via leurs délégué·e·s régionaux·ales (DIREX). « Aujourd'hui, l'investissement demandé à nos équipes n'est pas aligné avec les moyens alloués, dégradant notre capacité à les engager et à les motiver », poursuivent-iels. Le texte évoque un « désengagement  » des équipes qui « reflète un manque d'adhésion au projet d'entreprise, que nous, directrices et directeurs, vivons en premier lieu ». L'escalade contre des barquettes surgelées Justin est moniteur-ouvreur à Climb Up Gerland depuis 2014 et ex-manager de la salle. Depuis quelque temps, il est mandaté par la FERC-CGT pour accompagner le syndicalisme existant, le développer et accompagner les salarié·e·s du groupe. Il a donc eu le temps et le recul suffisant pour observer que la fracture devenait de plus en plus ouverte entre le réseau de salles et la direction générale. C'est au printemps 2025 que François Charpy prend les rênes du groupe Climb Up en tant que directeur général. En septembre de la même année, il organise une tournée de séminaires régionaux pour présenter son plan stratégique baptisé « Expédition 2028 ». « Il l'a fait à la manière d'un meeting électoral », précise Justin. Au-delà du slogan, le message est limpide : « uniformisation nationale ». Communication, événements, bar, encadrement — tout doit être standardisé. L'exemple de la restauration est celui que François Charpy utilise en premier pour justifier sa méthode. Après tout, le nouveau DG est un spécialiste de la filière F&B ( Food and beverage, ndlr ). « Il a beaucoup, beaucoup parlé de ça , confirme Justin. Qu'il fallait tout changer, que chacun faisait son truc dans son coin, qu'on perdait du temps et de l'argent. » La solution ? Rendre les commandes nationales. Concrètement, les produits locaux — légumes bios, bières artisanales, démarche zéro plastique — disparaissent au profit d'une gamme standardisée. « Du Coca, de la Heineken et des barquettes surgelées », résume Justin. La promesse : gagner en marge. Le résultat ? « On fait moins de ventes , affirme le salarié. On marge davantage, mais on vend beaucoup moins. Ça ne marche pas. » « François Charpy a dit une phrase un jour qui résume bien son rapport au métier : " Moi, vous ne me verrez jamais mettre un pied dans une salle d'escalade" » Justin, salarié de Climb Up, à propos du directeur général démissionnaire. Ce décalage entre décisions d'en haut et réalités du terrain, Justin l'a aussi vécu de l'intérieur. Ex-manager de Gerland, il se souvient de séminaires où l'ouverture et l'encadrement — pourtant l'un des cœurs de métier d'une salle d'escalade — figuraient aux points 9 et 10 de l'ordre du jour. « C'était vraiment le truc qu'on n'avait pas le temps de traiter à la fin », raconte-t-il. Selon lui, tout ce qui est censé faire le sel du fonctionnement d'une salle d'escalade – la sécurité, la formation, l'encadrement, les cours – se retrouve tout en bas de la liste des points à l'ordre du jour. À la place : des objectifs de rendement inatteignables et une qualité de service en baisse. Pour Justin, le profil de François Charpy incarne parfaitement cette bascule. Débarqué de grands groupes et sans aucune expérience du milieu de l'escalade, le directeur général applique une stratégie de réduction des coûts en éludant les spécificités du secteur. « Il a dit une phrase un jour qui résume bien son rapport au métier : " Moi, vous ne me verrez jamais mettre un pied dans une salle d'escalade" », confie Justin.   D'après le salarié, l'impact a été immédiat : « Ça a fait perdre beaucoup de temps, beaucoup de logique, et beaucoup de client·e·s aussi ». Certain·e·s grimpeur·euse·s fidèles, sensibles à la philosophie coopérative et durable de l'escalade, « se sont détourné·e·s de Climb Up ». Le climat managérial s'est également durci. « Il était très intimidant », raconte Justin à propos de François Charpy. « La plupart des directeur·ice·s sont stressé·e·s voire angoissé·e·s à l'idée d'aller en rendez-vous avec lui. » Dans cette reconfiguration, François Petit, fondateur et président de Climb Up, aurait été écarté. « Il s'est fait effacer », plaque Justin. Officiellement repositionné sur un poste de « gestion technique de l'encadrement », il « n'était plus vraiment décisionnaire dans son réseau ». Une bataille après l'autre À l’issue de cette séquence, c'est un nouveau changement auquel doit se confronter le premier groupe français de salles d'escalade privées. Si certains anciens salarié·e·s grévistes d'Angers ou d'Aubervilliers ( un mouvement de grève avait été organisé en mars de l'année dernière , ndlr ) nous ont partagé leur satisfaction, Justin reste sur ses gardes. Recontacté le 17 mars, il confie à Vertige Media être lui aussi « satisfait qu'un nouveau rapport de force ait pu s'installer ». « C'est un rapport de force qu'on n'avait jamais vu auparavant et qui a manifestement fait peur à la direction puisqu'elle a dû prendre des décisions radicales », continue-t-il. Maintenant, le salarié espère que ces décisions puissent nourrir de véritables avancées. Selon nos informations, les négociations entre la direction et les représentants du personnel sont loin d'être terminées. Celles-ci devraient se poursuivre lors des Négociations Annuelles Obligatoires (NAO) qui rassemblent les deux parties dans les prochains jours et qui devraient durer un mois. « Il va falloir que la direction montre véritablement quelque chose car cette fois-ci, l'insatisfaction dépasse largement un petit noyau d'employé·e·s syndiqué·e·s », lâche Justin. « La reconnaissance de nos métiers et la qualité de notre travail sont en baisse continue depuis dix ans. Depuis que l'escalade a commencé son mouvement de marchandisation, nous sommes devenu·e·s des variables d'ajustement     »  Justin, salarié de Climb Up Celui qui fête sa douzième année dans l'entreprise ne le sait que trop bien : « J'ai connu toutes les époques, y compris celles où le réseau se portait à merveille . Eh bien, on avait déjà toutes les problématiques que l'on a aujourd'hui, bien avant François Charpy. La reconnaissance de nos métiers et la qualité de notre travail sont en baisse continue depuis dix ans. Depuis que l'escalade a commencé son mouvement de marchandisation, nous sommes devenu·e·s des variables d'ajustement.  » Victor dénonce lui aussi une stratégie de fuite en avant qui met en péril l'ensemble d'un groupe qui, jadis, se portait bien. « Il ne faut pas oublier que c'est François Petit qui a décidé cette course en avant , rappelle-t-il. Avant le Covid, on avait encore cet objectif lunaire de monter 100 salles avant 2025. En créant des salles partout, dont certaines ne fonctionnent pas du tout, il a entraîné toute l'entreprise dans une situation financière très compliquée. » Ce qu'ils espèrent ? « J'aimerais qu'on se pose une vraie question avec la direction : quelles sont les salles d'escalade dont on a envie ? », réfléchit Justin. Pour lui, qui a rejoint Climb Up en raison de sa passion pour la grimpe et du caractère familial de l'entreprise, la situation de l'entreprise montre que son modèle ne fonctionne plus. En début d'année, une étude menée par L'Union Sport & Cycle  en partenariat avec l'Union des Salles d'Escalade (UDSE) et la Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME) divulguait que l'ensemble du secteur accusait une perte moyenne de 4% de son chiffre d'affaires sur un an, entre 2024 et 2025. Dans le paysage français des salles privées , Justin veut croire que certaines s'en sortent mieux que d'autres. Et il est convaincu que ce ne sont pas celles qui ont choisi un modèle de croissance national et de mutualisation des coûts. « Des salles indépendantes voire coopératives montrent qu'un modèle fonctionne quand il rémunère bien son personnel et qu'il promeut un fort ancrage local , précise-t-il. Et je pense que c'est ça qui correspond aux valeurs de notre activité, davantage que le McDo ou le Quick de l'escalade.  » Contactée par Vertige Media , la direction de Climb Up a déclaré qu'elle avait décidé de ne pas communiquer sur la situation que traverse l'entreprise, « pour l'instant ». À ce jour, et selon nos dernières informations, c'est un triumvirat composé de François Petit, la directrice des ressources humaines et le directeur administratif et financier qui fera l'intérim de François Charpy. Dans les semaines ou mois qui viennent, les investisseurs devraient nommer un·e nouvel·le directeur·rice général·e à la tête du groupe. Quoi qu'il en soit, au 17 mars, tout indique que le mouvement national, un temps envisagé dans de nombreuses salles, ne devrait finalement être suivi que très marginalement. *Le prénom a été modifié.

  • Escalade commerciale : quand la rentabilité use la passion

    Grèves, syndicalisation, tensions sur la rentabilité, débats sur la place des fédérations : l’escalade ne traverse pas une simple série de crispations isolées. Elle affronte une friction plus structurelle, née de sa transformation en industrie de services. Salle d'escalade du réseau Blocbuster © Naomi Fernandez-Martin pour Vertige Media La passion est une belle monnaie. Tout le monde jure qu’elle est inestimable, et c’est précisément pour cela qu’on la sollicite sans compter. Dans l’escalade, ce vieux ressort a longtemps fonctionné presque naturellement. On y entrait par goût, par style de vie, par attachement à une culture plus que par adhésion à un marché. Le lieu comptait, bien sûr, mais comme décor d’une scène avant d’être l’unité de base d’un modèle économique. Puis l’escalade s’est « indoorisée », sportivisée, commercialisée. Elle a changé d’échelle, changé de publics, changé de cadence. Et ce qui était encore, il y a peu, un milieu relativement resserré est devenu une industrie de services avec ses abonnements, ses objectifs de récurrence, ses coûts fixes, ses logiques de marque et ses arbitrages de gestion. La littérature académique le dit assez clairement : la diversification des pratiques et des publics va de pair avec la sportivisation de l’activité et avec des dynamiques commerciales qui en transforment la nature même. Des deux côtés de l’Atlantique, ce n’est pas un accident qui affleure, mais une friction de structure. Le problème n’est donc pas, ou pas seulement, que le business viendrait salir une passion préservée jusque-là dans sa pureté supposée. Le problème est plus retors : le business a besoin de la passion. Il a besoin de salarié·es qui croient encore au lieu, d’ouvreur·euses qui ne se contentent pas d’exécuter, d’une communauté qui revienne, d’une ambiance qui ne ressemble pas à celle d’un distributeur automatique de séances. Bref, il a besoin de quelque chose qui dépasse la transaction. Or c’est précisément là que la mécanique devient dangereuse. Car dès qu’une passion devient une ressource économique, elle peut aussi devenir un alibi managérial. Les travaux de Jae Yun Kim et de ses collègues montrent que l’attribution de « passion » à un·e travailleur·euse rend plus acceptable, socialement, sa mauvaise rémunération ou son mauvais traitement. Erin Cech , de son côté, résume le même phénomène : la passion ne paie pas, elle permet surtout d’attendre davantage sans mieux compenser. C’est pour cela que les conflits récents méritent mieux qu’un commentaire de surface sur quelques « dérapages sociaux ». En France, les grèves de 2025 puis la mobilisation de Climb Up Angers, le 11 mars 2026 , n’ont pas simplement mis en scène des colères locales. Elles ont ramené au premier plan des sujets très structurels : bas salaires, pression commerciale, objectifs jugés inatteignables, organisation du travail, qualité de l’expérience client, uniformisation des pratiques. Dans le cas d’Angers, un communiqué des grévistes allait jusqu’à rappeler une évidence que le secteur préfère parfois tenir pour une décoration plutôt que pour une contrainte : « L’escalade est une communauté avant d’être un marché ». Aux États-Unis, le tableau n’est pas plus apaisé. La syndicalisation des salles a progressé nettement ces dernières années. Fin 2025, la campagne Climbing Workers United revendiquait déjà 24 salles syndiquées via Workers United , auxquelles s’ajoutaient cinq autres salles syndiquées dans le Minnesota via l’UFCW. Et, en mars 2025, les ouvreur·euses de Touchstone en Californie ont lancé ce qui a été présenté comme la première grève de ouvreur·euses du pays . Autrement dit : des deux côtés de l’Atlantique, ce n’est pas un accident qui affleure, mais une friction de structure. Cette friction ne se limite d’ailleurs pas au rapport salarial. Elle touche aussi à une autre question, plus discrète mais au moins aussi décisive : qui a le droit de capter la valeur produite par une communauté ? La controverse autour du National Training Center de USA Climbing est, à cet égard, exemplaire. Plus de 100 salles ont protesté contre le projet dans sa forme actuelle, non parce qu’elles refuseraient l’idée d’un centre national, mais parce qu’elles contestent sa composante de salle commerciale ouverte au public. Leur argument est limpide : ce sont elles qui initient la majorité des nouveaux·elles grimpeur·euses, entraînent les compétiteur·rices et soutiennent matériellement la mission de la fédération. En face, USA Climbing assume un projet massif, soutenu à hauteur de 15 millions de dollars par la législature de l’Utah, opéré avec Momentum Indoor Climbing, et présenté comme capable d’accueillir environ 400 000 visiteur·euses par an pour plus de 225 millions de dollars d’impact économique sur dix ans. Là encore, le sujet n’est pas de savoir s’il faut aimer ou détester le projet. Il est de voir ce qu’il révèle : à partir de quel moment une institution censée structurer un écosystème devient-elle elle-même un acteur du marché ? Le cas français de Karma La Villette raconte, au fond, la même histoire avec d’autres accents. Dès 2021, l’UDSE dénonçait le projet de salle fédérale porté par la FFME comme une « concurrence déloyale », accusant la fédération de sortir de son cadre en ouvrant des salles privées et en gérant de la restauration. La FFME assumait, au contraire, une stratégie de diversification de ses revenus et obtenait la validation de son emprunt en assemblée générale, en expliquant que ces nouvelles recettes permettraient de financer l’ensemble de ses actions. La salle a finalement ouvert le 8 janvier 2026. Là non plus, on ne débat pas seulement d’un mur de plus dans Paris. On débat de la frontière entre mission fédérale, vitrine sportive et concurrence de marché. On débat, autrement dit, du moment où l’institution cesse d’être seulement l’architecte des règles pour devenir l’un·e des joueur·euses de la partie. Le secteur peut très bien apprendre à mieux monétiser son activité, il y est même condamné s’il veut durer. Et si ces lignes de faille remontent aujourd’hui avec autant d’insistance, c’est aussi parce que le fond économique s’est durci. En Amérique du Nord, le rapport Gyms & Trends 2025  décrit une année difficile pour beaucoup d’exploitant·es : moins d’ouvertures qu’en 2024, davantage de fermetures, un taux de croissance nette retombé à 4,7 %, des revenus et un trafic « globalement stable ou en baisse » dans de nombreuses salles existantes, et cette phrase d’un opérateur multi-sites qui sonne comme la fin d’une parenthèse : « La période de prospérité est révolue ». Mais le même rapport montre aussi que certains relais de croissance existent encore, notamment du côté des programmes jeunesse. Cela rappelle une chose simple : la rentabilité ne tombe pas du ciel. Elle se construit. Et, sur ce point, une recherche stratégique consacrée aux salles d’escalade arrive à une conclusion presque désarmante tant elle est concrète : ce qui fait l’avantage compétitif d’une salle, ce sont les employé·es, les voies et le management. Pas le storytelling tout seul, pas la seule inflation des mètres carrés, pas la simple croyance qu’un marché en expansion fera le reste. C’est peut-être là, au fond, que l’escalade est en train de payer le prix de sa propre transformation. Non pas parce qu’elle serait devenue « trop business », selon la formule paresseuse qu’on dégaine quand on veut éviter de penser. Mais parce qu’elle doit désormais affronter une question plus exigeante : comment transformer une culture en économie viable sans consumer ce qui faisait sa valeur au départ ? Une salle peut vendre des abonnements, des cours, du café, des anniversaires, du training , des événements. Mais ce qu’elle vend vraiment est plus difficile à mettre en colonne dans un tableur : une raison de revenir, un sentiment d’appartenance, une ambiance crédible, une promesse tenue. Le secteur peut très bien apprendre à mieux monétiser son activité, il y est même condamné s’il veut durer. Mais il découvrira alors — et il commence déjà à le découvrir — qu’on n’administre pas impunément une passion comme un simple poste de coûts. Ce qui fait revenir les gens ne se décrète pas. Ce qui fait tenir les équipes non plus. Et c’est peut-être dans cet écart, précisément, que se joue aujourd’hui l’avenir de l’escalade commerciale.

  • « On Not Climbing Mountains » : ou le refus du fantasme de la conquête masculine

    Dans On Not Climbing Mountains , l'écrivaine Claire Thomas traverse les Alpes suisses après la mort de son père. Elle ne grimpera jamais. Son récit cartographie une Suisse de salles d'attente, de trains et de fantômes — écrivaines mortes prématurément, grimpeurs communistes oubliés, infrastructures militaires cachées. Les montagnes sont partout, mais restent inaccessibles. Un anti-récit d'escalade féministe où la montagne devient une métaphore du deuil. Alpes suisses (cc) Photo de Gor Davtyan / Unsplash Un train glisse entre Zurich et Montricher par une fin d'après-midi brumeuse. Derrière la vitre, les Alpes défilent comme un décor de théâtre — arêtes grises, forêts d'épicéas, chalets miniatures accrochés aux pentes. Bee regarde ce paysage avec une fascination morne. Elle vient de perdre son père, émigré suisse installé en Australie qui n'est jamais retourné au pays. Elle traverse la Suisse de ses ancêtres pour comprendre quelque chose — quoi exactement, elle ne le sait pas encore. Mais une chose est sûre : elle ne grimpera pas. Pas une voie, pas un sommet, pas même une randonnée alpine. Les montagnes resteront là, immobiles, observées depuis les gares, les trains, les salles d'attente. Avec On Not Climbing Mountains , son troisième roman, l'écrivaine australienne Claire Thomas construit un récit de deuil qui refuse toute métaphore d'ascension. Pas de catharsis par le sommet, pas de conquête symbolique, pas de réconciliation par l'effort vertical. On Not Climbing Mountains  est une déambulation géographique et mémorielle où la montagne reste inaccessible — non par incapacité physique, mais par choix esthétique et politique. Bee, la narratrice principale, circule autour  des montagnes, jamais sur  elles. Elle les regarde depuis les infrastructures humaines qui les traversent : tunnels ferroviaires, autoroutes suspendues, téléphériques touristiques. La Suisse devient un territoire de transit, où l'on passe sans jamais vraiment arriver. En refusant de grimper, Bee refuse aussi cette logique : pourquoi devrait-elle prouver quelque chose en montant ? Pourquoi la montagne serait-elle le seul moyen de légitimer sa présence dans ce paysage ? Cette posture — vivre à côté  de la montagne plutôt que de la gravir — structure tout le livre. Claire Thomas refuse le sublime alpin, ce vertige esthétique qui transforme les sommets en métaphores de dépassement personnel. Chez elle, les montagnes ne sont pas des défis à relever mais des masses indifférentes, des présences-absences qui pèsent sur le paysage sans offrir de rédemption. Gaston Bachelard parlait de « topophilie » pour décrire l'amour d'un lieu. Ici, nous sommes en présence d'une topophilie négative : Bee est fascinée par la Suisse de son père, mais elle y reste étrangère, spectatrice, incapable d'habiter pleinement ce territoire. Comme si le deuil l'avait placée derrière une vitre invisible, séparée du monde par 6mm d'épaisseur de verre. Les fantômes de l'altitude Plutôt que de grimper elle-même, Bee collectionne des histoires de gens qui ont vécu près des montagnes — souvent des femmes, souvent mortes jeunes, souvent oubliées. Ces fantômes peuplent le récit comme des présences tutélaires. Il y a Annemarie Schwarzenbach, écrivaine et photographe suisse, aventurière des années 1930 qui a sillonné l'Afghanistan et la Perse, mais qui meurt à 34 ans d'une chute banale de vélo sur une route de campagne suisse. Il y a Sophie Taeuber-Arp, pionnière de l'art abstrait, membre du mouvement Dada à Zurich, qui meurt à 53 ans d'une intoxication au monoxyde de carbone dans une maison mal ventilée. Ces figures féminines ne sont pas des grimpeuses, mais elles ont vécu dans l'ombre des montagnes, dans un pays qui glorifie l'effort vertical masculin tout en invisibilisant leurs trajectoires artistiques et intellectuelles. Le livre devient alors peu à peu une critique féministe du mythe alpin. L'escalade, dans l'imaginaire suisse et occidental, reste un sport d'hommes, un fantasme de conquête où le corps féminin n'apparaît qu'en spectatrice ou en victime . En refusant de grimper, Bee refuse aussi cette logique : pourquoi devrait-elle prouver quelque chose en montant ? Pourquoi la montagne serait-elle le seul moyen de légitimer sa présence dans ce paysage ? Il y a aussi Lorenz Saladin, grimpeur et activiste communiste du début du XXe siècle, fondateur du mouvement ouvrier d'escalade en Suisse. Claire Thomas le convoque brièvement, comme un contrepoint : Saladin voulait démocratiser la montagne, arracher l'alpinisme aux élites bourgeoises pour en faire une pratique collective, égalitaire. Mais son projet a échoué. Aujourd'hui, la Suisse reste un pays où la montagne est privatisée, commercialisée, transformée en parc d'attractions pour touristes fortunés. Bee observe ce décalage avec ironie : les téléphériques qui montent au Jungfraujoch ( un col inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, ndlr ) coûtent 200 francs suisses aller-retour. L'accès au sublime est hors de prix. L'impossibilité d'une cime Le père de Bee n'apparaît jamais directement dans le récit. Il est une absence, une ombre portée sur tout le voyage. Né à Montricher, petit village vaudois, il a émigré en Australie dans les années 1960 et n'est jamais retourné en Suisse. Pourquoi ? L'autrice ne donne pas de réponse claire. Bee cherche la maison natale à Montricher, mais ne la trouve jamais vraiment — ou plutôt, elle en trouve plusieurs, toutes possibles, aucune certaine. Les cadastres ont changé, les bâtiments ont été rénovés, les ancien·ne·s habitant·e·s sont mort·e·s. La quête devient absurde, kafkaïenne. Claire Thomas - On Not Climbing Mountains © Hachette Australia Cette errance géographique est une métaphore du deuil lui-même. Après un décès, on cherche tous·te·s quelque chose — une explication, un sens — mais on ne trouve jamais exactement ce qu'on cherchait. On tourne autour, on accumule des indices, on finit par accepter que la résolution ne viendra pas. Claire Thomas refuse la dramaturgie classique du récit de deuil (déni, colère, acceptation) pour préférer une forme plus horizontale, plus incertaine : la circulation sans destination. Bee prend des trains, visite des musées, lit des plaques commémoratives, dort dans des hôtels anonymes. Elle ne « surmonte » rien, elle se déplace. L'artiste suisse Jean-Frédéric Schnyder, que Claire Thomas visite à Bâle, a peint pendant des années des waiting rooms  — salles d'attente de gares, espaces de transit où l'on ne fait que passer. Thomas y voit une métaphore du deuil : être coincé dans une salle d'attente éternelle, attendant un train qui ne viendra jamais. Le deuil comme impossibilité de reprendre le mouvement. Les montagnes jouent le même rôle : elles sont là, massives, mais on ne peut ni les franchir ni les habiter. On ne peut que circuler à leurs pieds, comme Bee circule en Suisse sans jamais vraiment y arriver. Heidi, des bunkers et une romancière alcoolique La Suisse que décrit Claire Thomas n'est pas celle des cartes postales. Pas de pureté alpine, pas de chalets fleuris, pas d'Heidi gambadant dans les prairies. L'écrivaine convoque ironiquement le mythe Heidi  — ce roman de Johanna Spyri (1881) qui a figé l'imaginaire suisse dans une fresque pastorale édulcorée — pour mieux le déconstruire. Bee visite le « village d'Heidi » à Maienfeld, attraction touristique où l'on reconstitue la maison de la petite fille des montagnes. C'est une maison de poupée, un décor de studio, une Suisse Disney. Claire Thomas note avec acidité que la vraie Suisse — celle des infrastructures militaires, des bunkers cachés sous les chalets, des tunnels autoroutiers qui éventrent les montagnes — reste invisible aux touristes. Car la Suisse est aussi un pays militarisé, un bastion alpin construit pendant la guerre froide comme forteresse contre l'invasion soviétique. Des milliers de bunkers sont dissimulés dans les Alpes, camouflés en granges, en rochers, en chalets. Thomas en visite quelques-uns, aujourd'hui désaffectés, transformés en musées ou en data centers . Elle s'attarde sur ce paradoxe : un pays qui vend l'image de la neutralité pacifique tout en construisant des infrastructures de guerre massives. La montagne n'est pas seulement un paysage, c'est aussi un territoire colonisé par l'État, quadrillé, militarisé, rendu productif. Un bunker dans les Alpes (cc) Thierry Llasandes /flickr Cette dimension coloniale apparaît aussi dans l'histoire des infrastructures ferroviaires. Le tunnel du Gothard, inauguré en 1882, a nécessité la mort de centaines d'ouvriers italiens — immigrés pauvres, exploités, enterrés vivants lors d'effondrements. Claire Thomas évoque brièvement ces morts anonymes, mais ne s'y attarde pas. Plutôt que de décrire une Suisse exhaustive, le livre s’attache surtout à un pays façonné par une histoire où les figures mises en avant restent majoritairement blanches, européennes et de classe moyenne, tandis que les travailleurs immigrés – ceux qui ont construit routes, tunnels et barrages hydrauliques – demeurent en arrière‑plan, comme des présences à peine visibles. La montagne a été domptée non par des explorateurs héroïques, mais par une main-d'œuvre corvéable, rendue invisible par l'historiographie officielle. Patricia Highsmith, exilée à Tegna ( dans le canton du Tessin, ndlr ) dans les années 1980, habitait une maison-bunker : murs épais, fenêtres minuscules, quasi-fortifiée. Claire Thomas la visite avec fascination, y voyant une métaphore de la Suisse elle-même — un pays qui se protège, se replie, refuse l'ouverture. Highsmith, romancière américaine, a fui les États-Unis pour se réfugier dans cette forteresse alpine, mais elle y est restée isolée, alcoolique, paranoïaque. La montagne n'a pas été une libération, plutôt une prison dorée. Rester en bas Montricher, gare miniature, fin de journée. Bee attend le train qui la ramènera à Zurich, puis l'avion pour l'Australie. Elle n'a pas trouvé la maison de son père. Elle n'a pas grimpé les montagnes. Elle n'a pas résolu son deuil. Derrière elle, les Alpes se découpent dans le ciel gris, indifférentes, intactes. Elles resteront là longtemps après qu'elle sera partie, longtemps après que tout le monde sera mort. Claire Thomas clôt son récit sans consolation, sans révélation finale. Bee repart comme elle est venue : spectatrice d'un paysage qu'elle ne possèdera jamais. On Not Climbing Mountains  est un livre radical de passivité, prise comme un antidote à la gesticulation performative. Il refuse la dramaturgie de l'escalade — l'effort, la chute, la victoire — pour préférer une forme de présence contemplative, mélancolique, féministe. Vivre près des montagnes sans les gravir, c'est aussi refuser le fantasme masculin de la conquête, cette obsession verticale qui transforme la nature en adversaire à soumettre. Bee reste en bas, et c'est un acte politique. Comme affirmer qu'on peut exister dans la montagne sans avoir besoin de la vaincre. Lire – On Not Climbing Mountains de Claire Thomas (Hachette Australia, 298p.)

  • USA Climbing face à la fronde des salles privées autour de son futur centre national

    À Salt Lake City, le futur National Training Center de USA Climbing suscite une opposition croissante d’une partie du secteur privé. Non pas parce qu’il serait contestable qu’une fédération se dote d’un centre national, mais parce que le projet assume aussi une dimension commerciale. Derrière la bataille autour de ce site, c’est une question plus large qui s’invite dans le débat : que devient une instance sportive lorsqu’elle commence, elle aussi, à occuper le terrain du marché ? (cc) Photo de Dan Hirslund / Unsplash À Salt Lake City, le futur National Training Center de USA Climbing ( l'organisme qui gouverne la compétition d'escalade aux États-Unis, ndlr ) n’est plus seulement un projet de centre national. USA Climbing veut y installer son siège , un lieu d’entraînement, un espace capable d’accueillir de grands événements et une structure ouverte au public, pensée pour tenir aussi sur le plan économique. Sur le papier, l’ensemble a sa cohérence. Dans les faits, c’est précisément ce mélange des fonctions qui met le feu au dossier . Car lorsqu’une fédération ne se contente plus d’organiser la compétition, de structurer une filière et d’incarner l’intérêt général de son sport, mais se met aussi à exploiter un équipement ouvert au marché, elle ne change pas seulement de dimension : elle déplace sa position. En France, le débat n’est pas inédit. Avec Karma La Villette , la FFME a déjà dû défendre l’idée qu’une fédération pouvait assumer une activité commerciale sans sortir de son rôle. Ce que raconte aujourd’hui le cas américain, avec plus de bruit et à une autre échelle, c’est donc une tension que le monde de l’escalade connaît déjà de ce côté-ci de l’Atlantique. Le mur de trop Le point de départ américain est désormais clair. Début 2026, une coalition représentant plus de 100 salles d’escalade a adressé une lettre au conseil municipal de Salt Lake City pour contester le projet dans sa forme actuelle. Leur formule est nette : le projet, écrivent-ils, « ne bénéficie pas d’un large soutien de la profession », et leur soutien irait à « un véritable centre national d’entraînement, pas à une salle commerciale ». Autrement dit, l’opposition ne vise pas le principe d’un centre national, mais le fait qu’il soit aussi pensé comme une salle ouverte au public. Cette critique est portée de manière encore plus frontale par Dustin Buckthal, propriétaire et CEO de The Front, une salle d'escalade emblématique basée à Salt Lake City . Dans les colonnes de nos confrères de chez Climbing , il dit : « Nous ne pensons pas que USA Climbing, en tant qu’organisation à but non lucratif, doive commencer à concurrencer l’une de ses principales parties prenantes, à savoir les salles d’escalade commerciales ». Puis il enfonce le clou sur le terrain économique : « Il existe un consensus assez fort chez les exploitants de salles : sur le plan économique, cela n’a tout simplement pas de sens, et USA Climbing va se mettre en faillite ». Sa charge ne porte donc pas seulement sur la concurrence locale, mais sur la légitimité même d’une fédération à venir disputer le terrain de ses propres partenaires. « Toutes les fédés se posent la question de diversifier leurs ressources » Alain Carrière En face, USA Climbing ne contourne pas vraiment le sujet . Elle l’assume en le replaçant dans une logique institutionnelle plus large. Dans sa FAQ , l’organisation explique que la mission du National Training Center (NTC) est de servir la haute performance, le développement des athlètes, l’accessibilité et l’accueil d’événements, « tout en assurant durablement la viabilité financière de USA Climbing ». Marc Norman, son président-directeur général, insiste lui aussi sur les « piliers clés du projet : performance, événements, accessibilité et accès du public ». Le cœur du différend est là : les exploitants voient une salle commerciale, USA Climbing répond qu’elle construit un outil structurant, dont la soutenabilité économique fait partie du mandat. Ce n’est d’ailleurs pas un glissement implicite. Dans l’annonce du partenariat avec Momentum , une chaîne privée de salles d’escalade basée elle-aussi à Salt Lake City, USA Climbing explique que le modèle d’exploitation doit permettre d’explorer « des sources de revenus autres que les modèles traditionnels d’adhésion », tout en maintenant un engagement en faveur de l’accès du public. Marc Norman y salue un partenaire aligné avec « notre mission et nos objectifs pour le NTC ». Là encore, tout est déjà dans le vocabulaire : mission, accès, développement, mais aussi revenus, modèle, exploitation. C’est précisément cette superposition des registres qui rend le dossier inflammable. Le grand écart français Le cas français est différent par son échelle, mais voisin sur le fond. Lorsque la FFME valide en 2021 l’autorisation d’emprunt pour Karma La Villette , Alain Carrière – président de la fédération française alors en exercice - explique officiellement que le projet doit permettre à la fédération de « diversifier ses sources de revenus », revenus appelés à « développer l’ensemble des actions de la fédération ». À ce stade, le discours reste institutionnel. Il renvoie à une stratégie de financement, mais reste encore formulé dans la langue prudente des structures qui avancent sous bannière fédérale. Quatre ans plus tard, dans son entretien à Vertige Media , Alain Carrière choisit une formulation beaucoup plus directe : « Il n’y a pas de guillemets à mettre : c’est un projet commercial. Et je l’assume ». Puis il élargit immédiatement le propos : « Toutes les fédés se posent la question de diversifier leurs ressources ». La force de cette séquence, c’est qu’elle évite l’hypocrisie. Elle ne cherche pas à maquiller la salle en simple outil d’animation fédérale. Elle la présente comme une activité marchande appelée à soutenir le reste. Le débat n’est donc pas un malentendu lexical. Il porte bien sur la possibilité, pour une fédération, d’ajouter à ses fonctions sportives une fonction d’opérateur économique. « Le business, et ses mots, peuvent choquer les gens » Alain Carrière L'ancien président de la FFME va même plus loin lorsqu’il mobilise l’exemple de Karma Fontainebleau pour justifier le modèle. « Grosso modo, l’an dernier, la salle a rapporté 220 000 euros au budget de la fédé », explique-t-il, avant d’ajouter : « Un excédent de 220 000 euros, c’est deux euros de moins à demander à chaque licencié de la FFME ». Ici, le raisonnement est limpide : la salle n’est pas seulement un symbole ou un équipement. Elle est une source de marge, donc un levier budgétaire. On peut contester la stratégie, mais difficile de prétendre qu’elle n’a pas été explicitée. C’est d’ailleurs ce qui rend le parallèle avec Salt Lake City si intéressant. Dans les deux cas, l’institution ne dit pas seulement : nous avons besoin d’un lieu. Elle dit : nous avons besoin d’un lieu qui permette de financer plus largement notre action. Aux États-Unis, cela passe par la « viabilité financière » et par des revenus qui ne reposent pas sur les seules adhésions. En France, cela par la diversification assumée des ressources et l’idée qu’un excédent commercial peut soulager le budget fédéral. Le vocabulaire change peu, seule l’échelle diffère. Joueur et arbitre Il serait trop simple de conclure que les fédérations n’ont rien à faire sur ce terrain. Dans des sports où les coûts augmentent, où les subventions stagnent ou se contractent, et où la compétition internationale exige des outils de plus en plus sophistiqués, la recherche de nouvelles recettes n’a rien d’absurde. USA Climbing présente son futur centre comme un équipement capable de servir les athlètes, la jeunesse, les événements et la communauté. La FFME, de son côté, défend l’idée qu’une activité rentable peut soutenir les clubs et les équipes de France. Pris séparément, ces arguments ne relèvent pas d’un cynisme particulier : ils relèvent d’une rationalité de gestion devenue banale dans le sport contemporain. Le problème commence ailleurs : lorsqu’une même structure devient à la fois organisatrice du jeu et actrice du marché. Dustin Buckthal le formule depuis la position d’un exploitant privé qui ne veut pas voir une fédération « commencer à concurrencer l’une de ses principales parties prenantes ». Carrière, lui, répond depuis une logique de responsabilité budgétaire , en rappelant que « le business, et ses mots, peuvent choquer les gens », mais qu’il existe dans l’escalade une activité commerciale rentable. Entre ces deux phrases, il n’y a pas seulement un désaccord d’intérêt. Il y a deux définitions concurrentes de ce qu’une fédération est encore autorisée à être. C’est la raison pour laquelle le débat ne peut pas être réduit à une querelle locale entre opérateurs vexés et institution ambitieuse. Aux États-Unis, USA Climbing continue d’organiser une partie de ses compétitions avec l’appui de salles partenaires à travers le pays, tout en avançant son propre National Training Center comme futur point névralgique du dispositif. En France, la FFME a, elle aussi, dû défendre l’idée qu’elle ne sortait pas de son rôle en exploitant une salle ouverte au public. Dans les deux cas, l’enjeu est identique : comment rester l’instance qui coordonne un écosystème lorsque l’on entre soi-même dans la compétition économique qui l’organise ? La question, au fond, n’appelle ni réponse morale simple ni verdict automatique. Une fédération peut vouloir sécuriser ses ressources sans trahir sa mission. Mais plus elle avance dans cette direction, plus elle doit accepter que sa neutralité perçue se fissure. Ce n’est pas le commerce qui choque : c’est le moment où une structure peut à la fois fixer le cadre, invoquer l’intérêt général, solliciter la loyauté de ses partenaires, puis venir occuper le même terrain qu’eux. Salt Lake City et Karma La Villette racontent exactement cela : non pas l’irruption du marché dans le sport, mais le moment où les institutions sportives cessent de prétendre qu’elles peuvent rester complètement en dehors de lui.

  • Sandra Berger, présidente de la FFME : « Je ne sors pas de nulle part »

    L’ancienne secrétaire générale de la Fédération française de la montagne et de l’escalade vient d’être élue à la présidence sur un quasi-plébiscite. À 44 ans, elle devient la première femme présidente de l’histoire de l’organisation ainsi que l’une des très rares à prendre la tête d’une fédération olympique en France. Pour autant, le souffle de Sandra Berger est ailleurs. Et pour le connaître, il faut plonger dans la première grande interview qu’elle a décidé de donner depuis son élection. Sandra Berger à Paris, mars 2025 © Louis Lepron pour Vertige Media C’est comme si elle avait pris de l’élan. On ne sait pas tout à fait ce qui vient de se passer quand nous nous asseyons en face de Sandra Berger, mais une chose est sûre : il faut reprendre son souffle. Entre le moment où elle nous a salués et celui où nous avons atterri un étage au-dessus, le chrono s’est un peu emballé. Le palpitant, aussi. Une porte, deux portes, une dizaine de marches avalées comme un skieur de fond norvégien et cette faculté à vous inviter à passer dans la pièce d'à côté tout en y étant déjà. L’après-Carrière On lui avait pourtant dit que l’entretien se ferait au long cours. Mais ce démarrage en trombe traduit sans doute une forme d’empressement. De nervosité, aussi. Après tout, c’est la première interview que Sandra Berger donne depuis qu’elle a été élue à la présidence de la Fédération de la montagne et de l’escalade (FFME). De son propre aveu, c’est même « une première dans l’exercice tout court  ». Et c’est aussi la raison pour laquelle elle a tenu à être accompagnée de son directeur de la communication qui va devoir plier son mètre 93 dans ce salon pas bien grand, situé au premier étage du siège de la fédération. Les bureaux ont beau être au bord du canal de l’Ourcq, dans le 19e arrondissement de Paris, on ne profitera pas vraiment du fil de l’eau. À la place : une timide fenêtre, trois fauteuils en simili cuir et entre nous, des notes que la présidente a tenu à préparer « au cas où  ». « Je sais ce que c‘est. Comment on vous regarde. Ce qu’on attend de vous »  Dans un des rares entretiens qu’elle a menés ( longtemps avant le nôtre pour le podcast Altitudes , ndlr ), Sandra Berger confiait être mal à l’aise avec la reconnaissance. Elle vient d’être élue avec 94,8% des voix. « Est-ce que je suis à l’aise aujourd’hui ? Oui, parce que je ne sors pas de nulle part , entame-t-elle. J’existe dans le paysage fédéral depuis de nombreuses années. » Avant d’être élue à la tête de la FFME, Sandra Berger a occupé le poste de présidente de la Ligue Île-de-France, puis celui de secrétaire générale, communément admis pour être l’échelon n°2 de la fédération. « Le poste de présidente, je l’ai donc déjà incarné , poursuit-elle. Je sais ce que c’est. Comment on vous regarde. Ce qu’on attend de vous. » En novembre dernier, son prédécesseur, Alain Carrière, annonçait au bureau fédéral de la FFME sa volonté de démissionner . Moins de trois mois après, voilà Sandra Berger dans son fauteuil. «  La question de prendre la relève d’Alain Carrière, elle a fini par se poser, confie-t-elle. Je l’avais dans un coin de ma tête, je savais que je pouvais incarner la fonction mais j’interrogeais juste l’impact personnel. » Sandra Berger a 44 ans, un métier de psychologue et une résidence principale dans le Gard, où elle a déménagé il y a quelques années. Après avoir sondé son entourage, la décision est prise assez rapidement. Selon nos informations, sa candidature ne faisait plus aucun doute au moment où Alain Carrière annonçait son retrait. « Sandra, c’est le choix le plus évident pour nous , ajoute un des proches collaborateurs du bureau fédéral.  En tant que secrétaire générale, elle connaît tous les dossiers. C’est même elle qui préparait les trois quarts d’entre eux. » Peu de doute donc que la nouvelle présidente poursuive méticuleusement le travail entamé par la liste menée par Alain Carrière, dont elle a hérité. « Je n’hérite pas , corrige-t-elle. Ce plan stratégique a été construit en équipe. J’y ai grandement contribué.  » Sandra Berger fera donc très bien la promotion du fameux « plan  » adopté à la dernière olympiade et baptisé « Découvrir - Progresser - Performer - S’engager ». Elle dira aussi peu ou prou l es mêmes choses que son prédécesseur sur les enjeux majeurs de la FFME . La situation économique préoccupante ? « On a déjà augmenté le prix de la licence, on ne le refera pas ». Le développement des salles commerciales Karma ? « Une nouvelle ligne de revenu ». Les objectifs de l’équipe de France aux Jeux olympiques de Los Angeles en 2028 ? « Nous n’en avons pas, nous préférons travailler sur le parcours des athlètes  ». La popularité récente de l’escalade ? « C’est chouette mais il faut qu’on parvienne à davantage fidéliser les licencié·e·s . » Dans les locaux de la FFME, à Paris © Louis Lepron pour Vertige Media Sexisme Education On l’aura compris, l’élection de Sandra Berger ne provoquera pas d ’aggiornamento  dans le programme de la fédération. Reste l’incarnation de la fonction, forcément différente, pour celle qui veut représenter «  une gouvernance accessible, partagée et moderne ». La nouvelle élue devient la première femme présidente de la FFME. En 2026, elle rejoint les deux seules femmes présidentes d’une fédération olympique d’été ( avec Dominique Mérieux à la Fédération française de gymnastique et Lise Legrand, co-présidente de la Fédération française de lutte, ndlr ). De quoi marquer un tournant ? « Je pense que la fonction de présidente produit la capacité à incarner ces questions de sexisme , répond-elle. Il faut pouvoir permettre d’autoriser le dialogue sur ces questions. Il faut aussi pouvoir les endosser.  » « On se retrouve confronté·e·s à des phénomènes sociétaux complexes et nous n’avons ni les dispositifs ni les moyens ni la formation pour y répondre » Sandra Berger à Paris en mars 2025 © Louis Lepron pour Vertige Media Cette fonction, Sandra Berger l’endosse justement dans un contexte particulier. En fin d’année dernière, alors qu’Alain Carrière venait tout juste d’annoncer sa démission, un cas présumé d’agression sexuelle au sein de l’équipe de France d’escalade a été révélé dans nos colonnes . La victime y raconte son calvaire et surtout, la manière dont elle s’est sentie abandonnée par les instances de sa fédération, notamment sa direction. Depuis, c’est souvent la directrice générale de la FFME, Anne Grospeillet-Quintin, qui fait le SAV dans les médias. En expliquant que sa structure souffre du manque d’accompagnement de l’État sur ces cas extrêmement sensibles. La présidente ne dit pas autre chose. « Je sais ce que ces sujets impliquent et aujourd’hui, une fédération n’est pas outillée pour ça , affirme-t-elle. On se retrouve confronté·e·s à des phénomènes sociétaux complexes et nous n’avons ni les dispositifs ni les moyens ni la formation pour y répondre.  » Comme certain·e·s homologues, la dirigeante appelle à la création d’une instance trans-fédérations, indépendante et experte des questions de violences sexistes et sexuelles. « Elle aurait un pouvoir d’enquête qui permettrait d’accélérer les procédures de la justice civile qui prend, sur ces cas-là, des années  », explique-t-elle. Pour autant, la nouvelle présidente de la FFME n’entend pas uniquement se situer dans ce qu’elle appelle « le combat du contre ». Autrement dit ? « C’est important de poser des limites aux auteurs de ces violences-là , traduit-elle. Mais c’est aussi essentiel de redonner de la capacité d’agir aux victimes. Il s’agit de leur faire ressentir que c’est ok d’en parler mais surtout, que leur parole va être entendue, accueillie et accompagnée. » Est-ce l’incarnation d’une femme de 44 ans, encore en activité, qui va le permettre ? « Ce sont des facteurs objectifs », répond l’élue, avec un léger sourire. Avant de botter en touche : « Mais je ne vous donnerai pas de scoop. Cette animation, cette façon d’incarner, elle se prépare en équipe ».  « L’engagement social a été un héritage. J’y ai trouvé une manière de donner un sens à ma vie » En attendant, les probabilités ne s’y tromperont pas. Sandra Berger a été victime de sexisme au sein de la FFME. Comment les a-t-elle dépassées ? « Je ne sais pas si je devrais dire ça , commence-t-elle, avec un suspense qui fige instantanément son directeur de communication . Mais il y a beaucoup de choses dont je me suis rendue compte après coup. » Les remarques du type – « Vous êtes une femme, vous êtes jeune, il vous manquait plus que d’être noire et vous faisiez le jackpot  » –, la présidente ne les conscientise pas tout de suite. Parfois, elle les excuse. Comment l’explique-t-elle ? « Je crois que mon métier m’aide beaucoup , répond celle qui accompagne en tant que psychologue des adolescents qui ont des parcours de vie très douloureux. Quand on est avertie, on ne prend pas les impacts de la même manière.  » Mais après avoir réfléchi longuement à la question, elle pense plutôt que la raison, la vraie, se trouve « dans la force de mon engagement  ». Elle continue : « À un moment, dans la balance, c’était plus positif. Si je ne me suis pas attardée sur ces choses-là [les remarques sexistes, nda], c’est parce que mon engagement primait.  » Sandra Berger à Paris, mars 2025 © Louis Lepron pour Vertige Media Le pouvoir des pierres D’aussi loin qu’elle se souvienne, la nouvelle présidente de la FFME est engagée depuis l’enfance. Très impliqués sur des chantiers de restauration de monuments historiques, ses parents l’immergent très tôt dans l’éducation populaire. « J’ai baigné dans un climat où les gens vivaient pour cet engagement social , reprend l’intéressée . Ça a été un héritage. Ça a surtout été un épanouissement incroyable. J’y ai trouvé une manière de donner un sens à ma vie. » La jeune Sandra Berger travaille alors sur des monuments à restaurer, puis en centre de loisirs. Elle s'engage à la Croix-Rouge française où elle fait du bénévolat auprès de sans-abri mais aussi du secourisme, pendant 10 ans. «  Je devais avoir 25 ans quand j’ai pris conscience que je prenais énormément de plaisir à vivre ce qu’on déployait , confie-t-elle.  L’engagement associatif, c’est un terrain de créativité incroyable. On a plein de contraintes mais ça nous challenge. Plus on a de défis, plus on vit des émotions folles. Les liens qu’on crée, les situations qu’on dépasse ensemble… c’est unique. » Sandra Berger découvre l’escalade en 2005. À l’époque, son compagnon l’emmène dans les Pyrénées. « J’étais en train d’escalader un passage , retrace-t-elle. Ce n’était pas vraiment de l’escalade, mais j’étais quand même obligée de mettre les mains. Et je me souviens d’avoir vécu quelque chose de fort. J’avais mon sac hyper lourd, les mains sur les rochers et à ce moment-là, je me suis promis de revivre l’expérience en rentrant à Paris.  » Pour la première fois de l’entretien, notre interlocutrice s'adosse à son fauteuil, replie une jambe entre ses mains. Et laisse couler. « J’ai un rapport au minéral qui est extrêmement intime, continue-t-elle. J’ai grandi en partie au milieu des pierres, dans une commanderie templière à Coulommiers. Donc sentir le minéral à pleine main, c’est quelque chose qui m’apaise.  » De sa première sortie à Fontainebleau, l’année d’après, la jeune pratiquante se souvient même que le temps s’est en quelque sorte arrêté. « On rentrait de la Dame Jouanne (massif historique de Bleau, ndlr) en voiture, et je me souviens avoir verbalisé  : “Elle est incroyable cette journée, j’avais complètement oublié que ma vie existait en dehors”. » De retour dans sa vie, Sandra Berger bascule. Elle grimpe énormément, passe ses vacances en falaises mais ça ne suffit pas. Il faut qu’elle s’engage. « Il y avait des compétitions, j’avais envie d’être juge. Il y avait une buvette, j’avais envie de la tenir », pose-t-elle. Alors, elle tient la buvette, devient juge, puis présidente de jury, compétitrice, ouvreuse… Jusqu’à ce que son club FFME se dise qu’il a trouvé là une cheville ouvrière devenue indispensable. Le reste suit un parcours fédéral vertical jusqu’à la tête d’une organisation dont elle fête aussi les 20 ans de compagnonnage. C’est cette trajectoire que la présidente entend montrer aux clubs, dont elle a fait une des priorités de son mandat. Partout où elle passe, elle sait qu’elle incarnera un pur produit de la maison. Sa légitimité, son autorité, elle les tirera – encore – de la « force de son engagement ».  La présidente de la FFME n’aura jamais touché ses notes. A capella , elle aura plutôt essayé d’expliquer la méthode avec laquelle elle imprimera cette gouvernance « moderne, partagée et accessible ». C’est encore flou. C’est sans doute encore trop tôt. Pour l’heure, Sandra Berger doit aller faire des photos. Et évidemment, à peine lui a-t-on demandé de sortir qu’elle n’est déjà plus là.

  • La salle d’escalade est-elle une machine à dopamine ?

    On dit volontiers qu’une séance de bloc « shoote » le cerveau. La formule claque, mais elle est trompeuse. Car la salle d’escalade ne distribue pas du plaisir à la chaîne. Elle combine des objectifs lisibles, des retours immédiats, une incertitude bien dosée, une progression visible et une récompense sociale presque continue. Moins une fabrique à euphorie qu’une machine redoutablement efficace pour donner envie de revenir. (cc) Photo de Stacie Ong  / Unsplash À l’échelle d’une soirée dans une salle, le mécanisme paraît presque banal. Un mouvement ne passe pas, on recommence. Il passe à moitié, on recommence encore. Un pied trouve enfin le bon endroit, une coordination jusque-là opaque devient d’un coup lisible, et tout le bloc change de visage. Ce qui semblait impossible dix minutes plus tôt devient soudain « presque là ». La grimpe en salle a cette manière très particulière de fabriquer des micro-événements qui donnent immédiatement envie d’en relancer un. C’est souvent à ce moment-là que peut surgir le mot dopamine, pour désigner tout ce qui accroche, motive, stimule ou récompense. Le problème n’est pas que le terme soit totalement à côté de la plaque. Le problème est qu’il écrase plusieurs réalités sous une seule image, celle d’un cerveau qui recevrait sa petite dose de plaisir à chaque essai. Or les recherches sur la récompense, la motivation et l’apprentissage racontent une histoire plus fine, et finalement plus intéressante. Si la salle agit avec autant de force sur l’envie de grimper, ce n’est pas parce qu’elle serait une fontaine magique à euphorie. C’est parce qu’elle ressemble, sous bien des aspects, à une machine d’apprentissage très bien construite. Il faut le vouloir pour le croire Il faut commencer par dégonfler un contresens devenu presque automatique. La dopamine n’est pas simplement la « molécule du plaisir ». Les sources mobilisées ici, de l’Inserm à l’Institut du Cerveau, rappellent au contraire qu’elle intervient dans la motivation , l’anticipation, la récompense et, surtout, dans la manière dont le cerveau apprend qu’une action mérite d’être poursuivie. Autrement dit, elle compte moins comme thermomètre du bonheur que comme carburant de l’élan. La salle attire parfois moins pour ce qu’elle fait planer que pour ce qu’elle met en tension Cette nuance est décisive pour comprendre ce qui se joue en salle. Un des cadres les plus solides pour penser la grimpe vient des travaux de Wolfram Schultz sur l’erreur de prédiction de récompense . Lorsque le résultat est meilleur que prévu, le signal n’est pas le même que lorsqu’il est conforme aux attentes, ou moins bon. Ce n’est pas une subtilité de laboratoire sans intérêt pour les grimpeur·euse·s. C’est exactement ce qui se passe dans une séance où l’on imagine tomber au premier mouvement, puis où l’on se retrouve à buter au dernier. L’écart entre ce qui était attendu et ce qui est obtenu devient lui-même un moteur. « Aimer » et « vouloir » dans le cerveau et dans la dépendance. © Kent C. Berridge et Terry E. Robinson Une autre distinction éclaire très bien la grimpe, celle entre le fait d’aimer et le fait de vouloir. Les travaux de Kent Berridge insistent sur le fait que la dopamine est davantage liée au wanting , à l’élan vers l’objet , qu’au simple plaisir ressenti. Cela aide à comprendre un phénomène familier dans les salles. On peut avoir très envie de se remettre dans un bloc, de regarder une vidéo du mouvement, de revenir le lendemain, sans pour autant vivre chaque essai comme un moment euphorique. La salle attire parfois moins pour ce qu’elle fait planer que pour ce qu’elle met en tension. La fabrique à presque Sans en avoir l’air, un mur de bloc réunit plusieurs ingrédients que les travaux sur la récompense et la motivation rendent bien lisibles : un objectif clair, un retour immédiat, un coût d’essai faible, beaucoup de tentatives possibles et une progression découpée en micro-victoires. Tenir une réglette, comprendre comment positionner son bassin, sortir du crux, en finir enfin avec ce qui résistait... Cette mécanique n’est pas sans rappeler, très partiellement, ce que l’on connaît du côté des jeux d’argent : l’incertitude, la répétition, et surtout la force du « presque » La salle ajoute à cela une forme d’incertitude très particulière. On ne sait pas exactement si le prochain essai sera le bon, mais on sait qu’il pourrait l’être. Cette zone intermédiaire, celle du presque, est sans doute l’un de ses plus grands pouvoirs. Le dernier mouv’ qui zippe, la méthode qui se révèle d’un coup, le bloc qui semblait fermé et s’ouvre brutalement après une correction minuscule, tout cela nourrit l’envie de relancer. Non pas parce que la salle donnerait une récompense énorme à chaque fois, mais parce qu’elle sait rendre la récompense crédible, proche, suspendue. Cette mécanique n’est pas sans rappeler, très partiellement, ce que l’on connaît du côté des jeux d’argent : l’incertitude, la répétition, et surtout la force du « presque ». Évidemment, la comparaison a ses limites. Une salle d’escalade n’est ni un casino ni un dispositif de perte organisé. Mais il existe une parenté de structure dans la manière dont un résultat suspendu, proche et rejouable nourrit l’envie de recommencer. L’attrait de la salle ne relève pas d’un unique circuit du plaisir. Il se joue dans un mélange plus dense, fait de motivation, de tension, d’attention et d’effort Le renouvellement fréquent des ouvertures renforce encore cette dynamique. Une salle ne propose pas un objet stable, elle remet en circulation de nouvelles énigmes. Chaque couleur, chaque volume, chaque coordination, chaque style d’ouverture relance une économie de l’attention et du désir. Il faut ajouter à cela la dimension sociale, qui n’est jamais décorative. La présence des autres, l’observation mutuelle, les encouragements, les tentatives commentées à voix basse ou filmées à la volée, tout cela produit un supplément de valeur. Des travaux sur la musique et la récompense , ainsi que des recherches sur la récompense sociale liée aux réseaux sociaux , suggèrent d’ailleurs qu’une salle contemporaine n’est pas seulement un espace d’effort physique. C’est un environnement sensoriel, social et symbolique très dense. Un savant mélange Si la dopamine aide à comprendre pourquoi la salle attire, elle ne suffit pas à raconter tout ce qu’une séance produit. Les travaux de Vanessa D. Sherk, d’Artur Magiera, de Nick Draper ou de Dario Vrdoljak rappellent que la grimpe mobilise aussi d’autres dimensions physiologiques, liées à l’effort, au stress et à l’intensité de l’engagement . Sur le plan biologique, la salle n’est donc pas un simple distributeur de plaisir. L’étude de Vanessa D. Sherk sur une séquence continue de grimpe indoor rapporte une hausse aiguë de la testostérone et de l’hormone de croissance , tandis que les travaux d’Artur Magiera montrent qu’avec la difficulté, la répétition ou la compétition, le stress physiologique monte lui aussi. Lorsqu’un·e grimpeur·euse découvre une voie sans l’avoir essayée auparavant, d'autres chercheur·euses ont déjà mis en évidence des variations du cortisol liées à l’anxiété et à la confiance en soi. Autrement dit, l’attrait de la salle ne relève pas d’un unique circuit du plaisir. Il se joue dans un mélange plus dense, fait de motivation, de tension, d’attention et d’effort. C’est aussi pour cela que réduire l’après-séance à la seule dopamine serait trompeur. La sensation de bien-être peut passer par d’autres systèmes, notamment ceux mis en évidence dans le travail de Henning Boecker sur les opioïdes endogènes ou dans les études recensées sur les endocannabinoïdes après effort. La dopamine éclaire une partie du phénomène, mais elle ne résume pas toute la chimie de la grimpe. Dire qu’une salle d’escalade est une machine à dopamine reste donc excessif, si l’on entend par là un simple distributeur de plaisir chimique. Mais la formule retrouve un sens dès lors qu’on la débarrasse de son folklore neuro-pop. La salle agit moins comme une source d’euphorie que comme une machine à engagement, capable de rendre l’effort désirable, le progrès lisible et le retour presque inévitable.

  • Climb Up Angers se met en grève : la colère monte chez le leader français de l'escalade

    Le 11 mars 2026, les salariés de la salle d'escalade Climb Up Angers se mettent en grève pour dénoncer la dégradation de leurs conditions de travail. Depuis l'arrivée d'un nouveau directeur général à l'été 2025, le groupe multiplie selon eux les décisions unilatérales : suppression d'acquis sociaux, objectifs financiers inatteignables, uniformisation à marche forcée. Cette mobilisation locale pourrait être le symptôme d'un malaise plus large au sein du plus grand réseau de salles d'escalade en France. Et plus largement, dans l'ensemble de l'escalade commerciale française. Les salarié·e·s de Climb Up Angers en grève devant leur salle © Vertige Media Début mars 2026, une note de service s'affiche dans les locaux de Climb Up Angers. Sur quelques lignes, est inscrite l'obligation de poser quatre semaines de congés pendant la période estivale, et la suppression des deux jours de fractionnement qui y étaient jusqu'alors associés. Pour les vingt salariés de la salle angevine, c'est la goutte d'eau. Le 11 mars, ils débrayent et organisent une mobilisation devant les locaux de la salle où iels sont employé·e·s. Ce n'est pas la première fois que le groupe Climb Up fait face à une mobilisation sociale. En mars 2025, la salle d'Aubervilliers s'était déjà mise en grève , suivie quelques mois plus tard par celle de Porte d'Italie. Mais un an plus tard, à Angers, la colère ne semble pas provenir d'un conflit qui, jadis, semblait localisé : elle s'enracine dans une transformation structurelle amorcée huit mois plus tôt. Des conditions de travail dégradées « Le point de départ, c'est le renoncement au jour de fractionnement », pose Camille*, salarié de Climb Up Angers. Créés en 1973 pour inciter les salariés à étaler leurs congés sur l'année, les jours de fractionnement offrent deux jours supplémentaires à celles et ceux qui ne prennent pas quatre semaines consécutives entre le 1er mai et le 31 octobre. « L'avantage, c'était de pouvoir avoir plusieurs périodes de congés dans l'année, et d'être moins fatigué·e le reste du temps », explique-t-il. « Depuis l'installation de la nouvelle direction au siège, il n'y a pratiquement plus de dialogue entre le siège et le terrain » Camille, salarié de Climb Up Angers Mais cette suppression n'arrive pas seule. Elle couronne une série de décisions vécues comme autant de renoncements. « Récemment, on nous a aussi imposé d'ouvrir la salle le 1er mai. Symboliquement, c'est quand même compliqué. Je veux dire, tout est fermé à côté, même Carrefour », continue Camille. Ce dernier confie aussi que le système de primes a été modifié en cours d'année, passant d'un calcul progressif à un mécanisme du « tout ou rien ». « Avant, même si on faisait 80 % de l'objectif, on avait quand même une prime. Maintenant, c'est zéro. Au final, on va aller au moins jusqu'au mois d'août avec zéro prime », poursuit-il. Car les salarié·e·s de Climb Up Angers ont également vu leurs objectifs changer. Des objectifs qu'ils jugent inatteignables. « Avec l'arrivée d'Arkose (une enseigne concurrente, ndlr), c'est devenu impossible de faire nos chiffres. D'autant plus que l'ensemble du secteur est touché, on voit bien que tout ralentit », pose Camille. Ces mesures ne sont pas isolées. Elles s'inscrivent dans une réorganisation plus large, amorcée à l'été 2025. En juillet 2025, François Charpy, ancien cadre de Quick et d'EuroDisney, prend la direction générale de Climb Up. Dans la foulée, lors d'une réunion avec les salarié·e·s de Climb Up Angers, il présente son plan d'action : uniformisation de la communication, des événements, du bar, de l'encadrement. Camille se souvient : « Il n'était pas ouvert à la discussion. En gros, c'était : on va faire comme cela et voilà. » Les conséquences ne se font pas attendre. Les événements locaux qui faisaient vivre la salle — soirées fluo, Saint-Valentin — sont supprimés. « Tout doit être rentable. Tout ce qui ne rapporte pas d'argent a été supprimé », tranche Camille. Au bar, les produits locaux et la démarche zéro plastique disparaissent au profit d'une gamme standardisée censée dégager plus de marge. Résultat : « On vend moins quand même, donc leur méthode ne fonctionne pas non plus », constatent les salarié·e·s. Dans l'encadrement, la planification des cours est surveillée en temps réel par le siège. « On doit vraiment en avoir un certain nombre. Sinon, le siège le voit tout de suite », précise Camille. Des messages ont été placardés à l'entrée de la salle Climb Up Angers © Vertige Media Pour les salariés, c'est surtout la rupture du dialogue qui marque le tournant. « Depuis l'installation de la nouvelle direction au siège, il n'y a pratiquement plus de dialogue entre le siège et le terrain », soupire Camille. Les mails envoyés par le directeur de la salle depuis son ouverture en 2019 restent sans réponse ou reçoivent des fins de non-recevoir. Les revendications remontées en CSE ( Comité social et économique, ndlr ) sont ignorées. Cette situation place la direction locale dans une position inconfortable. « Notre directeur est très investi, il dialogue pas mal avec la direction, il fait vraiment ce qu'il peut », tempère Camille. Mais il se retrouve coincé entre le siège qui impose son plan d'action et des équipes qui refusent de le subir. Angers, première étincelle ? Le 11 mars au matin, la totalité des salarié·e·s de Climb Up Angers se mobilise. « Aucun n'a émis un avis négatif », assure un des responsables de la mobilisation. Des banderoles sont prévues dès 9 heures devant la salle. Reste à savoir si la direction locale décidera d'ouvrir malgré tout. Contactée le 10 mars, la direction de Climb Up n'a pas souhaité réagir. « On aimerait bien rallier d'autres salles à notre cause. En plus, on a tous le même problème. Mais comme pour tout, il en faut un qui commence » Camille, un salarié de Climb Up Angers Publiées dans un communiqué, les revendications sont claires : ouverture d'un dialogue avec le siège, retrait ou renégociation des mesures imposées unilatéralement, objectifs de primes « réalistes et transparents », respect des acquis sociaux. Mais au-delà de ces demandes immédiates, Camille espère que la mobilisation fasse tache d'huile : « J'ai contacté l'UES [Unité Économique et Sociale, ndlr]. On aimerait bien rallier d'autres salles à notre cause. En plus, on a tous le même problème. Mais comme pour tout, il en faut un qui commence. » Les grèves précédentes chez Climb Up — Aubervilliers en mars 2025, Porte d'Italie quelques mois plus tard — étaient plutôt liées à des conflits locaux. Cette année, celle d'Angers cible directement la stratégie du siège. Les salarié·e·s angevin·e·s comptent aussi sur le soutien de leur clientèle, déjà observé lors de la grève d'Aubervilliers. Au-delà du cas Climb Up, cette mobilisation interroge le modèle économique de l'escalade commerciale en France. « On se rend vraiment compte des difficultés qu'il y a désormais au sein du marché de l'escalade. Les gens ne le sentent pas forcément. Alors cette mobilisation, elle est aussi organisée pour faire en sorte qu'iels le sachent », explique Camille. Entre impératifs de rentabilité et valeurs communautaires, l'équilibre semble difficile à trouver. Le communiqué de presse diffusé par les grévistes tient à le rappeler en conclusion : « L'escalade est une communauté avant d'être un marché ». *Le prénom a été modifié

  • Éline Le Menestrel : en vert et contre tout

    À 27 ans, Éline Le Menestrel incarne une nouvelle génération de grimpeurs.ses : celle qui rend l'incommensurable non seulement possible mais aussi désirable. À grands coups de pédale, l’athlète et activiste écologiste fait brûler ses engagements et son intarissable soif d’apprendre en mettant dans sa roue tous les sujets inflammables du moment : environnement, féminisme, héritage familial et vertige existentiel. Portrait d’une jeune fille en feu. © Chris Eyre-Walker « Ma vie, c’est vraiment le bazar en ce moment ». On aurait presque du mal à y croire tant la phrase est lâchée avec flegme. Quand Éline Le Menestrel la prononce, elle s’apprête à croquer dans un mezzé d’un restaurant syrien à Bruxelles. Le visage barré par une trace de paillettes dorées sous les yeux, elle finit sa bouchée, s’essuie les doigts avec un bout de serviette et se rappelle que « c’est quand même vachement bon ici ! ». Éline Le Menestrel est de cette trempe. De ces gens qui vous annoncent des trucs pas possibles avec un tel relâchement que vous ne savez pas vraiment s’ils vous disent la vérité. Ou s’ils ont simplement appris à faire tenir ensemble le chaos apparent et une forme bien à eux de lucidité. Chez elle, le désordre ne ressemble jamais tout à fait à une perte de repères. Plutôt à une manière souple d’habiter les virages. Elle avance à sa façon, entre intuition, éclats de rire et détours assumés. La tête dans le guidon Et pourtant, la grimpeuse est bel et bien dans la sauce. Le bazar ? Ses révisions de fin de première année de master en Sciences et Gestion de l’Environnement. La bûcheuse est en retard, elle en parle d’ailleurs beaucoup sur son compte Instagram : « Dois-je réviser ou aller grimper ? », demande-t-elle à sa communauté. Une question rhétorique, car en réalité, la slasheuse a toujours fait ce qui lui plaisait. « Je n’ai jamais réfléchi en termes de débouchés dans mes choix d'études, pose-t-elle avec un léger accent belge. Je réfléchis en fonction de ce que j’aime faire de mes journées ». Et d’un jour à l’autre, Éline Le Menestrel aime faire beaucoup de choses. Si elle se définit comme « grimpeuse professionnelle et activiste écologiste », la jeune femme de 27 ans est aussi étudiante, conférencière, cycliste et comédienne… Entre un taboulé à la menthe et de l’houmous, elle pointe son pote Pablo, assis à table avec nous. Le jeune Bruxellois aime aussi se lancer des défis. Un beau jour, il a décidé de rentrer d’un voyage-grimpe en Norvège à vélo. Alors pour le soutenir, et parce qu’elle en avait envie ce jour-là, Éline Le Menestrel est allée le chercher en Allemagne pour le ramener à Bruxelles. 500 km avalés en 38h. « On a dû dormir trois heures », lancent-ils en chœur. Depuis quelques années, la grimpeuse a souvent la tête dans le guidon. Si bien qu’elle est devenue « la meuf qui part grimper à vélo ». En 2023, elle a créé « Upossible » avec son ex. Financé par son sponsor Salewa et pas mal d’apports personnels, ce projet part du principe qu’aller grimper à bicyclette est à la fois possible et désirable. Le couple débarque alors à Bruxelles, Vienne, au Luxembourg, à Naples et pédale pendant trois ou quatre jours. À la fin, ils proposent un spectacle pour raconter le monde qu’ils veulent faire exister. « U, c’est pour utopie et possible pour se le réapproprier », éclaire la fondatrice de l’initiative. Un film retraçant le projet Upossible d'Éline Le Menestrel en 2023. « Aller grimper à vélo, ce n’est pas juste pour réduire notre impact carbone individuel. C’est pour changer le monde dans la mesure où on en fait exister un autre qui n’a pas besoin de cette dépendance capitaliste. Quand tu pédales à 15 km/h, tu ne fais pas que penser l’environnement, tu le vois défiler. Tu le vis dans ton corps » © Chris Eyre-Walker Associé à un autre mouvement dans lequel elle est aussi très impliquée - EcoPoint (qui est un dérivé du mot anglais RedPoint signifiant “enchaîner une voie”, ndlr) - « Upossible » donne à la grimpeuse la conviction qu’il faut continuer à pédaler. « Le mouvement EcoPoint est aussi une manière de redéfinir la performance en escalade sur le rocher, indique-t-elle. Désormais elle ne compte que si, et seulement si, on y est allé de manière écologique ». Derrière les deux projets, se déroule tout l’arsenal de pensée écolo d’Éline Le Menestrel. Un corpus qu’elle apprend, étudie et interroge tous les jours. « Premièrement, il y a les faits : le transport c’est 70% de l’impact carbone moyen d’un grimpeur, plaque-t-elle. Ensuite, il y a la philosophie : on se tape des kilomètres à vélo pour faire exister le monde dans lequel on veut vivre. Et ce monde, on ne veut pas qu’il dépende des énergies fossiles. Aller grimper à vélo, ce n’est pas juste pour réduire notre impact carbone individuel. C’est pour changer le monde dans la mesure où on en fait exister un autre qui n’a pas besoin de cette dépendance capitaliste. Quand tu pédales à 15 km/h, tu ne fais pas que penser l’environnement, tu le vois défiler. Tu le vis dans ton corps. L’Eco-Point, c’est ce qu’on appelle un levier écologique ». Une affaire de famille Il est 17h. La pause-dej qu’Eline Le Menestrel vient de s’accorder le jour de sa compétition doit prendre fin. Elle s’est qualifiée pour la finale, et avec Pablo, ils doivent rempiler. Bras-dessus, bras-dessous, les deux coéquipiers se redirigent vers l’église Saint-Antoine de Padoue, dans le quartier de Forest. C’est dans une église du XVe siècle que Maniak, un réseau de salles d’escalades privées belge, organise les festivités. Sous l’immense nef, se dressent des murs de plus de 15 mètres de haut. En désacralisant une partie des lieux, les nouveaux propriétaires peuvent faire profiter d’une grimpe vénérable à la crème du monde de l’escalade belge. Après avoir claqué deux bises, Éline part s’échauffer sur les tapis. La jeune grimpeuse s’assure puis monte une voie qui reproduit les ouvertures extérieures de ce qu’on appelle les « Big Wall », ces ascensions en falaises qui peuvent nécessiter plusieurs jours, du fait de leur hauteur et de leur difficulté. En redescendant, elle regarde ses mains qu’elle vient de fourrer dans une fissure artificielle et souffle : « Je suis clairement meilleure en extérieur qu’en indoor ». « J’ai des choses à prouver. J’ai quand même un sacré besoin de reconnaissance. C’est mon plus grand défaut, je crois » Éline Le Menestrel fait partie de la poignée d’athlètes dans le monde qui ont réalisé les plus grands exploits sur le rocher. Parmi eux, Mingus une voie de 300 mètres dans le Verdon qu'elle a réalisée en style « Eco Point ». « En termes de niveau, je culmine à 8b+, détaille la Franco-Belge. Les filles au top font du 9b+ donc je ne suis pas au sommet. Mais je pense que j’apporte quelque chose à l’escalade avec toute ma réflexion sur l’écologie ». Avant d’ajouter : « J’ai des choses à prouver. J’ai quand même un sacré besoin de reconnaissance. C’est mon plus grand défaut, je crois ». © Guillaume Broust Éline Le Menestrel est née à Melun, en 1998. À trois semaines, elle passait déjà ses journées en forêt, à Fontainebleau. Ses premiers pas, elle les a quasiment faits sur les blocs du spot le plus légendaire du monde. Il faut dire qu’elle n’a pas trop eu le choix. Son père, Marc, et son oncle, Antoine, sont des légendes de l’escalade libre. Son grand-père répétait aussi de grandes voies mythiques dans les Dolomites. « Bref, l’escalade, c’était obligatoire. Tous les weekends, on allait grimper. Si tu n’avais pas envie, tu y allais quand même », raconte-t-elle. « Non seulement il fallait qu’on grimpe mais on n'avait pas le droit de faire de compétition. Il fallait rester dehors, dans la nature ». L’exigence flirte parfois avec l’intransigeance. Les Menestrel s’installent à Barcelone pendant dix-huit ans puis Éline file à Marseille, dans « ce quart sud-est de la France incroyable où on est entourés des parois parmi les plus belles du monde ». L’installation en Belgique pour une grimpeuse peut sembler étrange. Le « plat pays » offre peu de reliefs à part quelques spots ici et là. Et puis Bruxelles, c’est la ville. Mais ici, Éline Le Menestrel y trouve une mixité, un vivre-ensemble et une ouverture sur les sujets de genre, « beaucoup plus avancés qu’en France ». Si elle est là, c’est aussi pour se rapprocher de sa mère, Belge de nationalité. « Elle a été centrale dans mon parcours, confie la fille. Mon père est très connu dans le milieu, c’est sûrement une des personnes les plus intelligentes que je connaisse mais il aime beaucoup la lumière. Ma mère m’a appris à sortir de moi pour apporter quelque chose au monde ». Quand tout excitée, elle lui parle pour la première fois, du projet Upossible, Éline se prend d’abord une énorme veste. « Elle m’a dit : “Ouais, mais ce projet tu le fais pas pour l’écologie, tu le fais pour toi. C’est comme ces gens qui courent un marathon pour eux et qui greffent une cause à leur exploit personnel. C’est hypocrite” ». Alors la jeune grimpeuse réfléchit, réoriente son action en essayant de la collectiviser. Vertige existentiel dans les Dolomites « J’ai porté mon choix sur Salewa parce que c’est une entreprise familiale. Tu n’as pas de gros actionnaires qui font pression derrière », explique-t-elle. Pour prendre sa décision, à 22 ans, Éline Le Menestrel part dans les Dolomites, en Italie, accompagnée par sa mère qui a 35 ans d’expérience pro dans le secteur de l’écologie. Une fois au siège, elle mitraille la famille des fondateurs : Comment marche votre innovation ? Quelles sont vos intentions ? Vers où vous voulez aller ? « J'ai vraiment eu besoin d'avoir le sentiment que les dirigeants cherchent un modèle de business différent ». Après son « audit », la fille demande à la mère ce qu’elle en pense et finit par accepter. Pour autant, la grimpeuse pro n’est pas dupe. « Je sais qu’un sponsor utilise mon image pour faire du business. Mais je les utilise aussi pour faire passer mes idées ». Aujourd’hui, certains des projets que signent Éline Le Menestrel en tant qu’activiste sont financés par Salewa. « Chez moi tout est confondu, mon activisme fait partie de mon activité de grimpeuse pro. Il est écrit dans mon contrat qu'une partie de mon travail d'athlète, c'est d'aller poser des questions qui dérangent ». © Emile Pino Malgré l’assise de son éducation, l’héritage familial pèse souvent et conduit la jeune femme à penser qu’elle a des choses à prouver. Comme en 2020, alors qu’elle entame sa première année d'athlète professionnelle sous contrat. À 22 ans, Éline Le Menestrel part dans les Dolomites faire une voie que son grand-père a lui-même répété au même âge : la mythique Hasse-Brandler. « En faisant ça, je voulais raconter l’histoire de notre famille, retrace-t-elle. Je devais la faire avec mon père sauf qu’à cause du Covid, il est resté bloqué à Singapour ». Livrée à elle-même avec le désir d'impressionner et de faire « un truc stylé pour mon sponsor », la grimpeuse part avec une amie dans Le Poisson, une voie extrêmement engagée de La Marmolada. Et commence par faire une erreur qui lui sera fatale. L’accident est terrible. Éline Le Menestrel se casse le poignet, un os du pied et se fracasse la cheville en 30 morceaux. Une grave commotion cérébrale l’oblige à rester un mois dans le noir de sa chambre, sans lire, sans écran, sans podcast et sans le droit de parler à quelqu’un plus de cinq minutes. À l’issue de trois opérations, le meilleur chirurgien de Bruxelles lui annonce qu’il ne sait pas si elle remarchera un jour. « Pleine d’éco-anxiété et de questionnements, je découvre l’activisme en groupe. C’est à partir de ce moment-là que je découvre la force du collectif et que je réalise à quel point agir fait du bien. Cet accident a été la clé, il a profondément changé qui je suis. » Le droit des montagnes, Camille Étienne et les carbo-capitalistes « Cet accident aurait dû m’éteindre, il a tout rallumé », lâche Éline, désormais assise en tailleur dans le calme d’une salle annexe à la nef. Des mois de kiné, des heures de musculation et un gros mental l’aident à surmonter l’épreuve. C’est aussi à ce moment-là que des Italiennes la contactent pour le projet des droits des montagnes d’Europe. Baptisé « United Mountains of Europe », il s’agit de faire évoluer la loi en dotant les montagnes d’une personnalité juridique. La jeune éclopée y voit une proposition philosophique, juridique, culturelle et sociétale qu’elle portera jusqu’au Parlement européen. « Pleine d’éco-anxiété et de questionnements, je découvre l’activisme en groupe. C’est à partir de ce moment-là que je découvre la force du collectif et que je réalise à quel point agir fait du bien. C’est à ce moment-là que je décide de faire de l’escalade mon métier et que ce métier doit apporter quelque chose au monde. Cet accident a été la clé, il a profondément changé qui je suis ». Aujourd’hui, à 27 ans, la soif d’apprentissage d’Éline Le Menestrel semble intarissable. Au-delà du corpus académique de son master qui lui fait passer du Bruno Latour ou du Baptiste Morizot entre les mains, l’étudiante lit et écoute Salomé Saqué, Camille Étienne... « En ce moment, je suis en pleine réflexion sur l’opposition entre changement institutionnel et actions individuelles, glisse-t-elle. Je suis en train de me rendre compte que je n’ai pas assez dit que le changement à l’échelle individuelle est un outil au service du statu quo. C’est une manière de dépolitiser les questions écologiques. Pendant trop longtemps, on a rejeté la faute sur les individus à nous faire croire qu’être écolo, c’est recycler et prendre son vélo. Ça a juste permis à l’élite des carbo-capitalistes de continuer à extraire du pétrole, à vendre des armes et à détruire la planète. Désormais, j’ai envie de pointer du doigt les coupables ainsi que les mécanismes de pouvoir qu’ils utilisent pour nous faire culpabiliser ». Et si finalement l’escalade était un prétexte pour Éline Le Menestrel ? Pour elle, c’est d’abord un métier, une passion et un ancrage dans une communauté. « C’est aussi ce qui me relie à ma famille, la nature et aux territoires qui m’ont forgée, poursuit-elle. C’est un noyau, mais c’est vrai que c’est surtout un moyen de faire passer des idées et un message politique », répond-elle. Lequel ? « Je me bats pour qu’on ait tous le droit, le temps et les moyens pour passer durablement davantage de temps dehors ».

  • Alain Robert, la revanche d'un roc

    Dans l'épisode précédent , un homme éclopé – miraculé de deux terribles accidents – prouvait sa capacité hors normes à remonter la pente. Plus fort que jamais, le Valentinois va désormais bluffer ses pairs en se hissant sur le toit du monde de l'escalade mondiale. Il ne le sait pas encore, mais l'homme araignée est aussi en train de faire sa mue en lézard des buildings . Et d'écrire sa légende... © Coll Philippe Poulet C’est en 1991 que Laurent Belluard pousse pour la première fois la porte de la rédaction de Vertical . Fondé au début des années 80 à Grenoble, le journal est devenu la référence de son temps en matière de grimpe. Alors qu’il fait ses premiers pas dans son nouveau canard, Belluard a déjà entendu parler d’Alain Robert. En bon connaisseur, il sait que ce qu’il fait est remarquable. Alors, quand le grimpeur valentinois passe une tête chez Vertical pour voir si un journaliste-photographe veut l’accompagner sur son nouveau projet, Laurent Belluard ne se fait pas prier. Alain contre Goliath « On est descendu à Buoux avec sa voiture, rembobine l’intéressé au bout du fil . Je me souviens qu'au péage, au moment de payer, il met ses pièces dans le creux de sa main et galère tellement que la moitié tombe par terre.  » Les stigmates de ses handicaps donnent le ton de l’aventure. Car le projet est dingue : il s’agit de faire La Nuit du Lézard en solo intégral. Une ligne improbable tracée par Jean-Baptiste Tribout en 1986. Un bombé initial puis une dalle lisse comme du graphène : du 8a+ complètement aléatoire. L’archétype même de la voie à éviter en solo. « Arrivés à proximité de la voie, on voit qu’un couple est dedans, reprend Belluard . Un Allemand, blond, sculptural, qui grimpe la voie avec sa copine magnifique en train de l’assurer. Quand on arrive, Alain me dit tout de suite : "Laurent, dis-lui d’enlever sa corde, faut pas qu’on traîne, le soleil va tourner" (sous la chaleur, l’adhérence est moins forte, ndlr). Quand l’Allemand voit débarquer Alain comme un zébulon tout tordu, il l’a regardé comme un clochard. Alain a fait un passage pour s’entraîner puis s’est lancé dans la voie qu’il a super bien enchaînée. Il bute un peu sur la fin mais finit. J’ai regardé l’Allemand en bas. J’ai jamais vu un mec aussi dégoûté. Il a dû arrêter l’escalade le jour même.  » « Il a une capacité à se décaler de l'événement qui fait qu’il est presque meilleur en solo qu’avec une corde » Laurent Belluard Les yeux dans le viseur de l’appareil photo, Laurent Belluard ne verra pas qu’Alain Robert a zippé deux fois sur des cupules et manqué de se tuer. Qu’importe, la croix est faite et c’est sans doute le solo le plus audacieux de l’histoire qui vient de tomber. Cette année-là, le Valentinois claquera onze solos intégraux d’envergure dont les deux premiers 8b au monde. Alain Robert est à l’apogée de sa carrière de soloïste. Il a peut-être le mental le plus solide du monde. Et beaucoup de personnes ont du mal à l’expliquer. « Je pense qu’il a une capacité à se décaler de l'événement qui fait qu’il est presque meilleur en solo qu’avec une corde », explique Laurent Belluard avec le recul. Pour Laurent Jacob, on rentre quasiment dans la sphère spirituelle : « Ces accidents ont renforcé ses objectifs et sa détermination, jusqu’à faire de lui un champion absolu. C’était sa destinée, il a accompli le plan qu’il avait dans la graine ». D’après Philippe Poulet, autre journaliste de Vertical , les raisons sont plus rationnelles : « Alain s’entraînait tout simplement plus que les autres et avait développé des facultés physiques et mentales au-dessus de ses contemporains ». À l’époque, le débat ne fait pas vraiment rage : Alain Robert est rangé chez les fous. Quand les autres grimpeurs apprennent qu’il a fait La Nuit du Lézard , le grimpeur de la Drôme reste à leurs yeux un barge au physique abîmé. « Ce qu’il faisait était quand même très aléatoire, corrobore David Chambre . On est vraiment à la limite du raisonnable. Il fait La Nuit mais deux ans après, il remet ça dans Pour une poignée de Chamallow (8a/b). C’est pour moi son sommet d’engagement. Un truc qu’il faisait une fois sur trois encordé. Je veux dire, même à la roulette russe vous avez plus de chances de vous en sortir  ». Personne ne prendra autant de risque que lui. Même 30 ans après, les légendes du genre s’inclinent toutes devant tant d’audace. À commencer par Alex Honnold qui dans une interview de 2023 explique : « Personnellement, j’essaie toujours d’avoir de la marge, plusieurs niveaux en dessous de mon niveau maximal encordé et je veux rester dans cette zone de confort. Alain a fait du 8b à une époque où le maximum encordé était 9a, et avec une marge très faible. Donc il était vraiment à la pointe de notre sport, à la limité du potentiel humain à l’époque  ». Principaux solos d’Alain Robert sur rocher 📍 Buoux Courage fuyons , 7a+, 1990 La Chèvre et le chou , 7c, 1990 Rêve de papillon , 8a, 1990 Cauchemar de l’éléphant , 8a, 1991 La Nuit du lézard , 8a+, 1991 La Nuit du cauchemar , 8a+, 1991 📍 Cornas L’Abominable Homme des doigts , 7b+ Boukouni , 7c, 1987 Au théâtre ce soir , 8a, 1991 L’Abominafreux , 8a, 1990 Pour une poignée de Chamallows , 8a/b, 1993 Triptyque , 8b 📍 Verdon L’Ange en décomposition , 7a Polpot , 7c+, 1996 Crac boum hue , 8a, 1991 « Je crois que je suis vraiment barge, en fait » À le voir demander à la serveuse une nouvelle coupe de champagne avec la mine d’un gamin, difficile d’imaginer Alain Robert défiant les pires lois de gravité. Pourtant, autour de la table, à Paris, ils le confessent tous : ils ne comptent plus les frayeurs que l’homme de 50 kilos leur a données sur les falaises. Pour Claude, son ami de 40 ans, c’était dans Pol Pot en 1996, en compagnie de la femme et des trois enfants du grimpeur. « J’ai voulu faire mon adieu à l’escalade extrême avec cette voie en 7c+ dans le Verdon, Claude me photographiait pour l’occasion. J’étais à 300 m du sol et je bute sur le passage-clé à cause de mon manque d’allonge. Après des secondes interminables d’hésitation, je pousse sur la pointe de son chausson pour atteindre la prise salvatrice, mais franchement, ça revenait à jeter une pièce en l’air. Je réussis le pas et là, je lui dis tout de suite : "Claude, je crois que je suis vraiment barge en fait" ». L’intrépide a arrêté de compter les moments où il aurait pu s’envoler. Ces instants, il les appelle « les moments blancs », où même parfois le souvenir disparaît : « On retient l’avant et l’après mais entre les deux, le temps s’est suspendu, il est devenu transparent ». À 63 ans, ces secondes mystiques sont devenues les perles d’une philosophie de vie qu’il n’a jamais trahie depuis que, gamin, il a lu cette citation de son idole, l’alpiniste italien Reinhold Messner : « Plus la peur est grande, plus fort est le plaisir  ». Coupé-décalé © Coll Philippe Poulet « Même à la roulette russe vous avez plus de chances de vous en sortir » David Chambre Au début des années 90, alors qu’il passe pour la première fois au journal de TF1, Alain Robert hésite entre se présenter en adulte responsable et donner à voir l’image d’un fou. Ce sera les deux. Tantôt il défend qu’il est père de famille, tantôt il se fait prendre en photo en suspension au-dessus de couteaux aiguisés. Le personnage est tout simplement en train de faire sa mue. La Nuit du Lézard vaincue, Alain Robert abandonne les lycras arlequins pour un style de reptile. Désormais, il se prend pour un iguane, se collant au rocher avec des fringues en serpent qui lui donnent des faux airs de Crocodile Dundee. David Chambre, lui, voit une autre référence à la pop-culture : « Il me faisait penser à Gainsbarre ». C’est bien vu tant, à l’instar de l’homme à la tête de chou, Robert semble vouloir accoucher de son double maléfique. Robert, chenapan « Ma transition sur les gratte-ciel et mes fringues en peau de serpent, c’était une manière de leur dire à tous : "Je vous emmerde" ». Au dernier étage de son hôtel parisien, Alain Robert est de nouveau face à une coupe pleine. À l’effervescence du champagne, se mêle une certaine forme de rancœur lorsqu’on lui demande de revenir sur ses relations avec le milieu de l’escalade du début des années 90. À la fin de l’année 1991, le grimpeur prend pourtant une petite revanche sur la vie. À la faveur d’un film diffusé sur TF1, Passion vitale , qui rend compte de son exploit sur La Nuit du Lézard , Patrick Edlinger décide de lui remettre le Prix de la Performance Sportive. Une forme de couronnement, quand on resitue le statut de l’ange blond Edlinger face à Robert, le marginal. « Patrick m’a rendu ma légitimité car il savait que j’avais fait un truc important, explique le lauréat . Il le savait parce qu’il n’a jamais réussi à faire La Nuit du Lézard avec une corde  ». En faisant tournoyer son verre, il tient aussi à rappeler une chose : « Je me suis toujours bien entendu avec Patrick, comme avec Berhault, Tribout et les autres. Ceux qui ne m'aimaient pas, c'étaient les grimpeurs moyens  ». La distinction des meilleurs ne sera pas suffisante. Mal-aimé et délaissé par un sport qui se standardise, Alain Robert traîne de plus en plus son image de vilain petit canard à la patte cassée. Alors quand en 94, une marque de montre lui propose d’escalader un gratte-ciel de Chicago pour de l’argent, il n’hésite plus. Quitte à se défaire définitivement du milieu. « À ce moment-là, c’est l’émergence des compétitions d’escalade, de leur structuration, remet Laurent Belluard . En France, les grimpeurs à la mode s’appellent François Legrand, Didier Raboutou. Sur le rocher, c’est la guerre au 9a... Encore une fois, Alain est en complet décalage avec l’époque.  » Pour le journaliste, ce n’est même pas que la communauté le rejette, c’est qu’elle s’en moque. « Ce qu’il fait est méprisé. Pour eux, l’escalade sur building, c’est tout simplement hors-sujet.  » Et pourtant. En traversant l’Atlantique pour contenter des boîtes horlogères ou des compagnies d’assurance, Alain Robert va faire basculer sa vie. En très peu de temps, l’ancien vendeur de Bado Sport va devenir un super-héros mondialement connu dont les ascensions seront parfois suivies au pied des tours par des centaines de milliers de personnes. Le public, lui, s’attache enfin à ce personnage en peau de lézard qui semble aussi libre qu’un serpent de mer. Il lui donne un nom – « The French Spider-Man » – ainsi qu’une légende que les médias vont installer. Ces derniers raffolent autant de ses exploits que de ses arrestations, puisque toutes ses escalades sont illégales. Après avoir grimpé 250 édifices dans le monde entier, le Spider-Man français détient aussi le record de l’homme qui a connu le plus de prisons différentes. Les anecdotes sont toutes plus incroyables les unes que les autres : des battles de pompes à une main avec les détenus de Staten Island au roi de Malaisie qui le déplace de sa geôle au palais royal pour l’inviter à dîner. Mais surtout, les « buildings », comme il aime le dire, donnent enfin à Alain Robert de quoi bien gagner sa vie. Toutes fondées sur des propositions commerciales, ses ascensions peuvent parfois lui rapporter jusqu’à 250 000 euros. Spider-Man s’éclate, régale sa famille qu’il trimballe à l’autre bout du monde et commence à se faire un nom. Bien plus grand que ceux de François Legrand ou Didier Raboutou. Alain Robert sur la tour Sears de Chicago (443 mètres) © Coll Philippe Poulet « Ma transition sur les gratte-ciel et mes fringues en peau de serpent, c’était une manière de leur dire à tous : "Je vous emmerde" » Alain Robert Pour David Chambre, Alain Robert n’a pourtant rien inventé. « Je crois même que j’ai fait ma première ascension de building avant lui, affirme-t-il . Jean-Claude Droyer avait déjà fait la tour Montparnasse et Laurent Jacob la Tour Eiffel  ». En revanche, pour l’historien de la grimpe, le Valentinois a eu une intuition géniale : « Il a inventé un sport. Là où nous nous sommes dits que c’était juste sympa, lui a complètement embrassé l'univers. C’est son vrai coup de génie  ». Et pour les puristes, Chambre rappelle que Robert n’a pas simplement fait ça pour les caméras. Certaines de ces prestations sur les tours sont de véritables exploits. « Comme sur le rocher, 90% de ce qu’il a fait n’a jamais été répété. Si vous prenez les Sears Tower de Chicago ou la tour Framatome à La Défense (maintenant la Tour Areva, ndlr), je suis prêt à parier que plus personne ne mettra les mains dedans  ». À tel point que l’auteur a exhorté le grimpeur à produire sa propre échelle de cotation sur les immeubles. Résultat ? Alain Robert a évidemment réalisé les tours les plus dures du monde. ​ À 64 ans, c’est désormais ce que le French Spider-Man essaie de défendre. Le héros a bien compris qu’il ne parviendrait probablement pas à réhabiliter sa carrière sur le rocher. Alors, il tente de faire comprendre que ses escalades d’immeubles ne sont pas que des coups médiatiques. Certains l’ont bien compris, comme Alexis Landot, la grande relève française de la grimpe urbaine, qui considère ce qu’a fait Alain Robert comme de « véritables exploits ». Au Salon de l’escalade, où ils ont partagé la scène d’une table ronde, le jeune de 23 ans n’a eu de cesse de célébrer son aîné. Pourtant, le lendemain, en pleine interview, le sexagénaire se contente de hausser les épaules. Les éloges de Landot semblent glisser sur son costume d'alligator comme l’eau sur les écailles d’un poisson. Alors, frustré l’homme araignée ? « Ah non, je ne veux surtout pas passer pour un mec frustré, bondit-il quand on fait mariner le terme . Ma reconnaissance, je suis allé la chercher et je l’ai obtenue ! » Comment ? Et auprès de qui ? Pour le savoir, il faut comme toujours avec Alain Robert passer partout. Sauf par la voie normale… Suite au prochain et dernier épisode...

  • Alain Robert, la revanche d'un punk

    Dans l'épisode précédent, on quittait le French Spider-Man au sommet de son art mais en mal de reconnaissance. Retour à Paris, au Salon de l'Escalade, où Alain Robert explique enfin pourquoi il a tant besoin de communiquer sur son passé. Quitte à agacer tout le monde. Suite et fin de notre série XXL entre le rock, des questions d'héritage et Wall-E. Petit repérage pour un prochain live Instagram © Philippe Poulet Attroupement derrière les préfabriqués de la Porte de Versailles. Au milieu des stands, Alain Robert pose avec Oriane Bertone, quadruple championne de France et vice-championne du monde de bloc. Du haut de la photo, ce sont 40 ans de grimpe en mutation qui nous contemple. Quand le vieux grimpeur fait des signes « rock and roll » avec les doigts, l’espoir de l’escalade française dissimule un rire derrière la paume de sa main. Un petit mot sympa, une légère accolade puis Bertone disparaît pour laisser Alain Robert aux prises avec une vingtaine de jeunes venus dédicacer leur fingerboard. Legacy, son héritage À plus de 60 ans, la popularité du French Spider-Man semble intacte, même auprès d’un public âgé de 18 à 25 ans. La raison tient à sa proximité avec la relève de la grimpe urbaine. Si Alain Robert s’encorde pour gravir le Burj Khalifa avec Alexis Landot, c’est autant pour prouver qu’il est encore dans le coup que pour toucher la base d’un million et demi d’abonnés du jeune soloïste de 23 ans. Le parrain de l’escalade urbaine ne manque pas non plus de s’afficher avec Leo Urban, le « Tarzan français » qui grimpe aussi des buildings et qui compte plus de 2 millions d’abonnés sur Instagram et 300 000 sur YouTube. Autant de pas dans la porte qui ont un objectif : s’assurer que sa légende imprime encore comme il faut auprès d’un public jeune, passionné par ses escalades dangereuses et pleines de suspense. Le sexagénaire ne s’y trompe pas. Gérant lui-même sa communication sur ses réseaux, il utilise les mêmes codes que ses héritiers. Des reels de 30 secondes qui ouvrent sur des glissades, du vertige et des titres comme « All of a sudden, I slipped and nearly fell… What the fuck ». La recette fonctionne. Alain Robert est aujourd’hui un des rares grimpeurs à dépasser le million d’abonnés sur Instagram, loin devant les athlètes français en vogue comme les frères Mawem, Oriane Bertone ou Mejdi Schalck. Néanmoins, cette omniprésence digitale se fait au prix d’une certaine dispersion, pour ne pas dire un grand n’importe quoi. Jeté dans le monde des réseaux sociaux, le French Spider-Man semble vouloir s’accrocher à tout ce qui bouge, en faisant sa Toile partout et nulle part à la fois. « Il ne peut plus vendre ses solos sur le rocher. C’était il y a 30 ans, tout le monde s’en fout » Philippe Poulet En interview, Alain Robert se plaint encore. Cette fois-ci, c’est la faute des drones qui n’existaient pas du temps de ses premières ascensions et auxquelles on ne pourra jamais rendre justice, comparées aux vidéos d’Alexis Landot ou de Leo Urban. Le grimpeur va alors s’adonner à une énième tirade sur le fait que les gens ne pourront pas retenir son vrai héritage, qu’il appelle « my legacy ». Cette obsession pour la reconnaissance se retrouve partout. Elle se glisse entre les questions et les réponses, remplit le moindre blanc dans la conversation, colore la moindre digression. Sur le Net, elle est aussi de tous les lives Instagram. Alain Robert ne cesse de répéter ses mots-clés/principales réalisations comme un alphabet : Pol Pot, La Nuit du Lézard, premier 8b en solo, etc. Pour Philippe Poulet, rédacteur en chef de Vertical, cette dispersion médiatique « fait monter la sauce ». « Elle sert sa notoriété. C’est aussi son fond de commerce. Il a besoin de constamment parler de lui pour ensuite décrocher des contrats », ajoute le journaliste. Alors depuis Bali, Robert poste énormément. Depuis qu’il s’est installé sur l’île avec sa deuxième femme et son quatrième fils, difficile pour le grimpeur de vivre d’amour et d’eau fraîche. Et ce n’est guère le petit partenariat avec le Sofitel local qui va pouvoir lui financer un train de vie arrosé au champagne. « Ses ascensions lui rapportent un peu d’argent mais il en fait beaucoup moins qu’avant, continue Philippe Poulet. Ses principales ressources, ce sont ses conférences. » Des prises de parole que Robert peut facturer entre 10 000 et 12 000 euros à de grandes entreprises qui aiment tant motiver leurs cadres avec des récits d’aventures. Alain Robert et Alexis Landot au sommet du Burj Khalifa, la plus haute tour du monde © Coll Alexis Landot « Je ne maîtrise plus le sujet, on arrête » Pour bien se vendre, Alain Robert n’a pas le choix. Même s’il ne lui plaît pas, c’est son surnom de French Spider-%an qui assure l’essentiel de sa puissance marketing. En vérité, l’araignée est partout : sur son site officiel, sa chaîne YouTube, son compte Instagram… « Il ne peut plus vendre ses solos sur le rocher, ressert Philippe Poulet. C’était il y a 30 ans, tout le monde s’en fout. » Même s’il place toujours quelques anecdotes sur le caillou dans ses masterclass, Alain Robert en revient forcément aux immeubles. « Ça parle davantage aux gens, renchérit son frère, Thierry. Les buildings, c’est la ville, c’est le décor de leur vie. Et Spider-Man, ça imprime beaucoup plus que des cotations. » Ce qui explique aussi que plus le grimpeur essaiera de réhabiliter ses performances sur le rocher, plus il créera du décalage. « En même temps, Alain ne fait plus grand-chose à part communiquer, souligne Laurent Belluard, son biographe. Il est forcément obligé de remplir le vide puisqu’il ne fera plus jamais rien sur le rocher. » « Ma force, ça a toujours été de grimper à ma limite. Avant, j’étais une Ferrari en zone rouge. Aujourd’hui, je suis une Clio Diesel en zone rouge ! » Alain Robert Pour ses 60 ans, l’iguane a tout de même tenté un petit coup médiatique : un come-back dans le Verdon pour faire quelques images et montrer au monde entier qu’il pouvait encore donner le vertige sur le caillou, pieds nus et en peau de serpent. Sauf que cela ne s’est pas passé comme prévu. Philippe Poulet était là. « Il s’est rendu compte qu’il était à la rue, assène-t-il. Il est parti du 6a+ et il a galéré comme jamais. Il était au taquet tout le temps (il était à vue, à 250m du sol, ndlr) ». Son ami, débarqué pour prendre des photos, s’est même fait quelques frayeurs. « Quand il a voulu se lancer en solo, je lui ai gueulé dessus et lui ai balancé une corde. En vérité, il était venu de Bali les mains dans les poches, en pensant qu’il ferait le Verdon sans se préparer. Mais t’as vieilli mon pote ! » Présentes pour l'événement, les caméras de l’émission Riding Zone tournent aussi. Elles filment un Alain Robert qui tâtonne et qui confie face caméra qu’il n’est plus dans le coup. « Je suis complètement dépassé », lâche-t-il dans une séquence assez émouvante du documentaire. Et finit par dire : « Je ne maîtrise plus le sujet, on arrête ». Trois ans plus tard, le grimpeur avoue que cet épisode l’a un peu secoué. Mais avec le recul, il ne regrette aucun moment : l’escalade au taquet est une de ses maximes de vie. « Ma force, ça a toujours été de grimper à ma limite. Avant, j’étais une Ferrari en zone rouge. Aujourd’hui je suis une Clio Diesel en zone rouge ! », aime-t-il répéter. Au volant de sa citadine, Alain Robert ne compte pas s’arrêter là. En 2023, il décide de faire chaque année la Tour Total de la Défense jusqu’à l’âge de départ à la retraite annoncé par le gouvernement français donc 64 ans, peut-être 67. La dernière fois, le vieux briscard s’est offert la compagnie du meilleur falaisiste du monde en la personne de Sébastien Bouin. Un kif, entre quelques glissades. La boue sur les chaussons d’abord, puis une forte polémique ensuite. La communauté des grimpeurs reprochant aux deux grimpeurs de s’afficher sur la tour d’une des entreprises les plus polluantes du monde. Alain Robert en free solo dans le Verdon, à 60 ans © Philippe Poulet La dernière fleur sur Terre C’est aussi ça l’énigme Robert. Parmi les divagations et les déluges de mots, difficile de discerner où se situe le personnage-citoyen. Il est souvent arrivé au grimpeur de se servir de ses ascensions pour exprimer des causes comme le Cheung Kong Center en 2019, en Chine, où il déploie une banderole en soutien aux manifestations pour la paix entre Hong Kong et Pékin. Ou dix ans auparavant à Londres pour alerter sur le réchauffement climatique. Puis dans la foulée, il prend l’avion en première classe pour aller donner des conférences à des banques privées. Dans un récent portrait publié par le magazine américain, The Summit Journal, il est même dépeint en complotiste qui remet en cause les premiers pas de l’homme sur la Lune. « Des conneries proférées par le journaliste », balaie l’intéressé. La faute notamment à ses interventions, publiques et répétées, sur la guerre en Ukraine. Des analyses qui remettent souvent en cause le narratif dominant des médias de masse et qui peuvent apporter de l’eau au moulin du récit « Alain le reptilien contre l’État profond ». Pour se défendre, notre homme brandit alors les thèses d’universitaires américains reconnus, comme Jeffrey Sachs ou John Mearsheimer, qu’il est capable de reprendre pendant des heures. « Alain, c’est Wall-E. » Laurent Jacob À l’instar de ces prises de risque inconsidérées en solo, ses positions, son personnage et ses projets seront toujours teintés de controverses. Comme si cela lui collait à la peau. Sûrement les marques d’un type qui a passé l’essentiel de sa vie à prendre sa revanche. « De mon point de vue, c’est beaucoup plus profond que ça, croit savoir Laurent Jacob, qui partage l’affiche d’un documentaire étonnant sur les clés de l’auto-guérison avec son ami. Ce qui est devenu le plus important chez Alain n’est pas ce qu’il est, mais ce qu’il représente à savoir le pied de nez permanent. Il a été fidèle à lui-même toute sa vie en nous disant : "Je suis petit, je suis mal foutu, je suis cassé de partout, et je vous emmerde" ». Pour l’ancienne locomotive de l’escalade libre devenu docteur, son compère n’aurait pas conscience de la portée - immense, selon lui - de son message. Mais lequel ? « Il nous prévient, reprend Jacob un peu poète, que nous sommes à un moment de bascule et qu’il faut se réveiller si nous ne voulons pas finir ébouillantés comme la grenouille dans la casserole. Il me fait penser à ce petit robot qui, dans un monde devenu un dépotoir, tombe amoureux de la dernière fleur sur Terre. Alain, c’est Wall-E ». Pour l’heure, le grimpeur destine plutôt son art à « la contestation d’une société de plus en plus policée, protégée et hyper sécuritaire ». À longueur d’interview, le trompe-la-mort ne cesse d’exhorter son public à « vivre ses rêves et à ne pas rêver sa vie ». Il en est persuadé : son histoire accidentée montre surtout qu’il est possible d’être « maître de son destin ». « Une étude de la CIA [sic] a montré que 80% des gens aux États-Unis n’aimaient pas leur boulot, explique-t-il. Moi, j’ai décidé assez tôt de choisir ce que je voulais faire dans la vie. Et je suis toujours resté libre. » Les faits et gestes de la vie d’Alain Robert sont à étudier comme autant de lignes de fuites à tout contrôle. De la corde d’abord, du monde de l'escalade ensuite, de la société enfin. Reste cette obsession à contrôler sa « legacy » mais, après quatre heures d’entretien, le Spiderman français semble enfin avoir trouvé l’apaisement : « Je ne veux pas passer pour un frustré, confie-t-il. On m’a beaucoup sali dans la vie mais depuis, Alex Honnold et quelques journalistes m’ont rendu ma légitimité ». Alors, quelle revanche reste-t-il à prendre ? Depuis que le petit Alain Robert a décidé de grimper l'immeuble de sa résidence en solo, il a connu la honte et la rédemption, le coma et la rééducation, le déshonneur et la gloire, les prisons et l’Élysée, Valence et Bali. En fin de repas, les deux frères Robert se rappellent à cette vieille idée de retaper une grange à La Palud-sur-Verdon pour y couler des jours heureux en famille. Mais pas tout de suite, il y a d’abord un biopic à tourner (prévu pour 2027, ndlr), et surtout ce serait une vraie folie. « Je suis bien à Bali, il n'y a pas de tentation, explique Alain Robert. Si je m’installe dans le Verdon, j’irai grimper en solo tous les jours et ce n’est plus raisonnable. Je risquerai d’y passer alors que l’objectif ultime, celui qui dépasse tous les autres, c’est vivre. »

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