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- Grimper pour mieux régner : l’escalade, nouveau marqueur social
Signe extérieur de distinction ou sport démocratique ? En jouant des pieds et des mains pour atteindre le sommet, les grimpeurs révèlent aussi, sans forcément le vouloir, à quelle hauteur sociale ils se trouvent. Derrière les prises colorées des salles urbaines, sur les falaises mythiques ou sur les crashpads branchés de Fontainebleau, l’escalade raconte la société : ses goûts, ses élites et ses privilèges, façon Bourdieu. Petite exploration sociologique dans les fissures du rocher social. © Erwan Mouton - Vertige Media Soyons honnêtes deux minutes : tout grimpeur digne de ce nom prétend volontiers que l’escalade est un sport ouvert à tous. On en oublierait presque que derrière les valeurs affichées – la communion avec la nature, l’effort personnel, la solidarité entre cordées – se cache aussi, subtilement mais sûrement, une histoire de classes. Oui, on parle bien de classes sociales. Derrière chaque baudrier, chaque chausson troué, ou chaque abonnement en salle branchée, se joue un petit théâtre sociologique qui ferait sourire Pierre Bourdieu s’il avait mis les pieds sur une paroi. Qu’on le veuille ou non, la grimpe est devenue un sport où on lit les nuances de notre position dans l’échelle sociale : une cotation implicite de notre capital culturel, symbolique et même économique. Bref, un formidable révélateur de goûts, de privilèges et d’identité – le tout saupoudré d’un peu de magnésie. L’escalade : une affaire de goût (et de classe) Pierre Bourdieu aurait sûrement adoré l’escalade. Sport exigeant physiquement mais surtout culturellement, la grimpe semble taillée sur mesure pour illustrer sa célèbre théorie de la distinction sociale. Dans La Distinction (1979) , Bourdieu soutient que nos loisirs ne sont jamais anodins : ils révèlent notre place dans l’échelle sociale. On ne choisit pas son sport par hasard. Chaque choix est porteur d’un capital culturel, économique ou symbolique. En somme, dis-moi où tu grimpes, je te dirai qui tu es. Car grimper, ce n’est pas simplement s’accrocher à un rocher ou à un mur coloré. C’est choisir une forme spécifique de confrontation au risque, à la nature, au dépassement de soi, et même à l’image que l’on veut donner aux autres. La pratique verticale requiert un investissement intellectuel et corporel particulier : lire une voie comme on lirait un texte exigeant, interpréter les prises comme on déchiffrerait une œuvre complexe, miser sur une stratégie, sur une réflexion autant que sur la force brute. Autant de qualités que l’on retrouve précisément chez ces catégories sociales aisées culturellement, mais sans ostentation vulgaire, que Bourdieu appelait avec malice les « fractions dominées des classes dominantes ». L’escalade n’est peut-être pas devenue un sport de millionnaires, mais elle reste indéniablement le terrain de jeu d’une élite culturelle qui s’ignore (ou fait semblant). Historiquement, l’alpinisme – et par extension l’escalade – a longtemps été leur territoire de prédilection. Traduisons clairement ce jargon bourdieusien : des profs, des intellos, des professions intermédiaires aisées en capital culturel mais modestes côté finances, qui trouvaient là le terrain idéal pour afficher discrètement leurs qualités distinctives. L’escalade, loin des sports collectifs populaires ou des activités ostentatoires réservées aux très riches, incarnait parfaitement cette combinaison subtile d’austérité, d’effort personnel et d’élégance ascétique chère à ces élites cultivées. Une manière presque littéraire d’habiter le corps et la nature, en somme, en transformant chaque paroi en miroir discret de leur identité sociale. Le grimpeur, un intello qui s’ignore ? La sociologie confirme : grimper est resté une pratique de privilégiés culturellement armés. Déjà, à la fin des années 80, une enquête montrait clairement que les grimpeurs étaient jeunes, majoritairement masculins (75 % d’hommes), mais surtout issus d’un milieu très diplômé : cadres, enseignants, ingénieurs, ou étudiants en passe de le devenir. Près de la moitié détenait un diplôme supérieur. Bref, dans les salles d’escalade des années Mitterrand, on avait plus de chances de croiser un khâgneux en pause active qu’un ouvrier à la chaîne. Chacun entretient le même type de rapport subtil à l’identité sociale : affirmer qui l’on est par le biais d’un style de pratique. Trente ans plus tard, malgré l’explosion des salles et une démocratisation apparente, le portrait-robot reste étonnamment stable. Olivier Aubel , sociologue spécialiste de la verticalité contemporaine, le confirme : « Le public de l’escalade en 2020 reste sensiblement celui décrit par Bourdieu en 1979 ». Derrière la modernité apparente des salles flambant neuves, les tendances hipster et la hype urbaine, la base sociale demeure remarquablement homogène : des diplômes à la pelle, des grimpeurs surqualifiés qui fréquentent les murs comme d’autres fréquentent les musées d’art contemporain – avec passion, rigueur et une pointe d’autosatisfaction. L’escalade n’est peut-être pas devenue un sport de millionnaires, mais elle reste indéniablement le terrain de jeu d’une élite culturelle qui s’ignore (ou fait semblant). Un sport d’éduqués, à la fois accessible sur le papier et subtilement fermé dans les faits, où chaque prise saisie révèle autant d’habileté sociale que physique. Génération bloc : entre jeunes cadres dynamiques et puristes nostalgiques Mais attention aux clichés faciles : la grimpe s’est aussi diversifiée en sous-groupes bien distincts, chacun avec son propre code de distinction. Exemple typique : le bloc en salle. Nouveau graal des jeunes cadres dynamiques pressés qui tartinent autant LinkedIn que leur main de magnésie. Leur style ? Efficacité, équipement dernier cri, pratique express entre deux réunions Zoom, et un sens affirmé de l’optimisation. Le mur artificiel, devenu salle de sport chic des quartiers gentrifiés, incarne une forme de « McDonaldisation » de la grimpe : rapide, efficace, calibrée et sans surprise, consommable aussi vite qu’un burger gourmet. À ce jeu-là, les statistiques ne mentent pas : près de 30 % de ces bloqueurs urbains gagnent plus de 5000 euros par mois. Gentrification , dites-vous ? Pas faux, mais prudence : cette catégorie ultra-visible, qui se fait remarquer autant par ses crashpads hors de prix que par ses comptes Instagram soigneusement mis en scène, ne représente pourtant qu’une petite minorité (environ 14 % des grimpeurs). Chaque grimpeur exprime sans même y penser une vision du monde, une philosophie implicite et une identité sociale bien définie. À l’autre extrême, persiste obstinément le mythe romantique du grimpeur roots , tendance dirtbag , vivant à l’arrière d’un van aménagé avec quelques euros en poche. Celui-là, généralement allergique aux salles aseptisées des grandes villes, préfère nettement bivouaquer au pied des grandes voies, fuir le latte soja et les prises colorées pour retrouver la poussière des vrais rochers et l’odeur âpre de la magnésie en pleine nature. Une figure anti-consumériste par nécessité autant que par conviction, pour qui la grimpe se conjugue avec minimalisme assumé et authenticité revendiquée. © Erwan Mouton - Vertige Media Entre ces deux pôles, chacun entretient pourtant le même type de rapport subtil à l’identité sociale : affirmer qui l’on est par le biais d’un style de pratique. Que ce soit par l’affichage discret d’un revenu élevé ou par la mise en scène d’une simplicité presque monacale, grimper devient ainsi une manière d’écrire sa biographie sociale sans en avoir l’air. Falaise vs salle, voie vs bloc : la guerre des goûts aura-t-elle lieu ? Grimper dehors ou grimper dedans, pratiquer la voie ou le bloc, viser la cotation extrême ou préférer l’expérience contemplative : autant de façons subtiles de se situer dans la hiérarchie symbolique du milieu. Dire, d’un ton faussement détaché, « la salle c’est du plastique, moi je grimpe uniquement dehors », revient à afficher subtilement un certain capital culturel : celui de l’authenticité, de la proximité avec la nature, du respect des traditions et d’un savoir-faire patiemment acquis. Autant de codes identitaires particulièrement prisés par les puristes, pour qui la grimpe indoor est au sport ce que le fast-food est à la gastronomie : rapide, efficace, mais désespérément pauvre en âme et en saveur. Les cotations jouent exactement le même rôle que les publications dans les revues prestigieuses pour les chercheurs ou les prix littéraires pour les écrivains : une monnaie symbolique précieuse qui permet d’afficher subtilement son rang. À l’inverse, les adeptes des salles urbaines revendiquent volontiers une vision plus démocratique et pragmatique de la pratique verticale : accessible facilement, sécurisée, conviviale, et débarrassée de l’élitisme « montagne » jugé intimidant ou obsolète. Mais derrière cette façade pop, où se mêlent ambiance musicale branchée, luminaires design et latte matcha, se cache souvent une réalité économique moins reluisante. L’abonnement annuel salé agit comme un filtre social discret mais efficace : la salle reste certes ouverte à tous, mais surtout à ceux qui peuvent se permettre d’y entrer régulièrement. Ainsi, sous couvert d’un débat anodin sur le choix du terrain de jeu – la falaise authentique versus la salle aseptisée, le bloc compact contre la grande voie aventureuse – c’est en fait une véritable guerre des goûts qui se joue. Et dans ce jeu subtil, chaque grimpeur exprime sans même y penser une vision du monde, une philosophie implicite et une identité sociale bien définie, que Bourdieu aurait observée avec un sourire gourmand. Grimpeur, ta cotation dira ton rang Dans ce jeu de distinction, même les cotations ne sont pas innocentes. Grimper du 8b+ en falaise ou passer un bloc noir ne constitue pas seulement un exploit sportif. C’est aussi et surtout un formidable capital symbolique à faire valoir dans la petite communauté des initiés. Ici, les cotations jouent exactement le même rôle que les publications dans les revues prestigieuses pour les chercheurs ou les prix littéraires pour les écrivains : une monnaie symbolique précieuse qui permet d’afficher subtilement son rang. Bourdieu aurait certainement adoré souligner, avec un plaisir un brin cynique, qu’enchaîner un 9a sur une falaise mythique ou réussir un bloc extrême à Fontainebleau ne génère aucun prestige en dehors du cercle restreint de la grimpe – exactement comme savoir lire parfaitement la poésie latine du Moyen-Âge ou maîtriser le clavecin baroque n’impressionne guère que quelques initiés triés sur le volet. Sous prétexte d’ouverture à tous, les espaces urbains branchés reproduisent, en sourdine, des mécanismes subtils d’exclusion sociale © Erwan Mouton - Vertige Media Ce que la cotation révèle, c’est finalement une hiérarchie subtile, intériorisée, mais implacable : elle signale non seulement la maîtrise technique, mais aussi un certain investissement culturel et intellectuel dans la pratique. Derrière chaque réalisation extrême se cache souvent une histoire faite de temps libre, de voyages lointains, de matériel coûteux ou de connaissances pointues sur le rocher et l’entraînement. En clair, la cotation est autant une prouesse sportive qu’une subtile expression d’un privilège social implicite. Une performance qu’on affiche humblement, mais jamais sans un léger sourire satisfait – après tout, pourquoi grimper haut si personne ne peut en être témoin ? L’escalade, miroir social : sport pour tous, ou pour les mêmes qu’avant ? Finalement, doit-on en conclure que l’escalade reste désespérément élitiste ? Pas si simple . Certes, difficile de nier que s’improviser grimpeur requiert aujourd’hui encore un capital minimum – culturel ou économique, au choix. Même l’explosion des salles flambant neuves , la popularité grandissante auprès des jeunes urbains branchés et la multiplication des prises flashy dans les centres-villes n’ont pas radicalement changé la donne sociale. On grimpe plus facilement certes, mais rarement de façon totalement égalitaire. Sous prétexte d’ouverture à toutes et tous, les espaces urbains branchés reproduisent, en sourdine, des mécanismes subtils d’exclusion sociale : on ouvre grand les portes, mais à condition d’avoir les clés – financières, culturelles ou symboliques – pour franchir durablement le seuil. Chaque geste technique, chaque choix de falaise ou de salle, chaque vêtement - choisi avec soin pour ne pas avoir l’air choisi - fonctionne comme un message subtil. Mais attention à ne pas tomber dans le piège facile du fantasme médiatique de la « grimpe totalement gentrifiée ». Cette image vendeuse de l’escalade comme nouveau hobby de jeunes urbains aisés et sur-diplômés masque une réalité plus contrastée. Si une minorité très visible attire effectivement l’attention médiatique avec son équipement dernier cri et ses voyages Instagramables, le cœur historique de la pratique reste plutôt stable : classes moyennes diplômées, intellectuels des centres urbains ou amoureux de la nature cultivant une forme d’ascétisme sportif, un peu vintage certes, mais toujours efficace en termes de distinction. Il y a donc bien démocratisation, mais elle est timide, relative, et souvent cantonnée aux marges. L'escalade, entre prise de tête et prise de conscience Pierre Bourdieu aurait sans doute adoré voir comment les grimpeurs, tout en jouant innocemment des prises multicolores ou des fissures de granite, révèlent sans cesse leurs positions sociales. Chaque geste technique, chaque choix de falaise ou de salle, chaque vêtement - choisi avec soin pour ne pas avoir l’air choisi - fonctionne comme un message subtil, une déclaration silencieuse adressée à ses pairs : « Voici qui je suis, voici ma tribu, voici ma position dans le monde ». Alors, grimpons, certes, mais grimpons de façon lucide : même à plusieurs mètres au-dessus du sol, la société continue de s’accrocher solidement à nos chaussons. L’escalade est définitivement un sport distinctif – mais au fond, n’est-ce pas le propre de toute activité humaine ? À travers les jeux subtils de la verticalité, on mesure autant sa performance physique que sa propre place sur l’échelle sociale. Et peut-être que, finalement, c’est précisément ce double jeu – physique et symbolique – qui rend la grimpe si passionnante, si complexe, et si délicieusement ironique.
- Coupé du monde, le Népal explose
Il a suffi d’un décret pour rallumer le volcan. Le 4 septembre, Katmandou a coupé vingt-six plateformes numériques, pensant réguler ses flux. Quatre jours plus tard : dix-neuf morts, un Premier ministre en fuite, des ministres exfiltrés en hélico, un couvre-feu dans la capitale. La coupure des réseaux sociaux n’a pas ouvert une parenthèse : elle a révélé la faille d’un pays saturé par la corruption, pris en otage par ses voisins, et peuplée d'une jeunesse en ébullition. (cc) Sebastian Pena Lambarri Dans notre article initial, Himalaya hors‑ligne : le Népal débranche les réseaux sociaux , nous avions raconté comment un décret avait soudain privé le pays de vingt-six plateformes, désorganisant la communication quotidienne et fragilisant la logistique des expéditions. Mais depuis, des échanges avec des acteurs locaux nous ont montré que nous étions passés à côté de l’essentiel : cette coupure n’est pas seulement un blackout numérique, mais le déclencheur d’une crise politique et sociale d’une ampleur inédite. Derrière l’écran noir, c’est tout un pays qui a basculé. Et parce que Vertige Media refuse d’en rester à la surface, nous nous devions d’y revenir. Quand Katmandou a tiré la prise Le 28 août, le gouvernement avait lancé un ultimatum : sept jours pour que les plateformes numériques ouvrent un bureau au Népal, nomment un représentant local et se plient aux « mécanismes de conformité » . Le 4 septembre, faute de réponse, le couperet est tombé pour une majorité d'entre elles : WhatsApp, Instagram, Facebook, YouTube, X, LinkedIn, Signal, Discord… En une nuit, l’écran d’accueil des smartphones népalais s’est vidé de sa substance. Certaines exceptions subsistaient pourtant. TikTok ou encore Viber ont continué de fonctionner, non pas par faveur politique, mais parce qu’elles s’étaient pliées à l’ensemble des exigences du gouvernement. La ligne rouge était claire : obéir, ou disparaître. La Cour suprême avait certes reconnu l’obligation d’enregistrement , mais elle n'a jamais ordonné la coupure. C’est le gouvernement qui a choisi d’aller plus loin, comme si le droit servait de prétexte à une démonstration d’autorité. Une décision administrative en apparence, mais aux conséquences abyssales : des millions de personnes privées de réseau, et des centaines d’expéditions brutalement désorganisées. L'effet boule de neige Le blackout n’a pas créé la colère, il l’a catalysée. Car le vase était déjà plein : Corruption et népotisme : le Népal figure depuis des années parmi les pays les plus corrompus d’Asie du Sud . Les scandales de détournement, les nominations de complaisance et la concentration du pouvoir entre quelques familles rythment la vie politique. Pour une jeunesse confrontée au chômage, ce théâtre est d’autant plus insupportable qu’elle y assiste en direct , nourrie quotidiennement par les réseaux sociaux qui exposent sans filtre la gabegie et l’impunité des élites. Racket géopolitique : le pays est pris en étau entre ses deux voisins géants. Pékin finance routes, barrages et infrastructures dans le cadre des « Nouvelles routes de la soie » , au prix d’un endettement croissant. L’Inde, de son côté, contrôle les importations de carburant et n’hésite pas à imposer des blocus (non officiellement reconnu par l’Inde) : en 2015, un ralentissement orchestré de ses flux avait paralysé le pays pendant des mois. Résultat : une souveraineté en trompe-l’œil, constamment négociée sous contrainte. Absence de perspectives : chaque année, environ 400 000 jeunes quittent le pays pour travailler au Qatar, aux Émirats ou en Corée. Les transferts d’argent envoyés par cette diaspora représentent près d’un quart du PIB — un chiffre record mondial, signe d’une économie incapable de retenir ses forces vives. Ceux qui restent se sentent prisonniers d’un système bloqué, sans ascenseur social, sans horizon. Dans ce contexte, priver la jeunesse de ses réseaux, c’était retirer le dernier espace de respiration. L’avalanche n’attendait qu’une secousse : elle est venue d’un écran noir. La rue contre le ciel La contestation a explosé. Dix-neuf morts selon le bilan officiel , des centaines de blessés. À Katmandou, mais aussi à Itahari et dans d’autres villes, des cortèges massifs ont défié l’interdiction, slogans scandés à pleins poumons, drapeaux brandis au milieu des flammes. La répression a été brutale : gaz lacrymogènes, canons à eau, tirs à balles réelles. Des maisons de dirigeants incendiées. Le Premier ministre KP Sharma Oli a fini par démissionner . Plusieurs ministres ont suivi. L’armée a dû évacuer par hélicoptère les responsables retranchés dans leurs résidences de Bhaisepati, symbole d’un pouvoir qui tente de s’échapper par les airs. Sans hashtags, sans tweets, sans lives, la jeunesse a provoqué une protestation pure, sans filtre. Le tourisme en apnée « Après deux jours de manifestations menées par la génération Z, la situation au Népal reste effectivement instable suite à la démission du gouvernement. En tant que professionnels du secteur touristique, nous avons la responsabilité de fournir des informations fiables et actualisées en temps réel. Garantir la sécurité de tous les voyageurs demeure notre priorité. Un couvre-feu général a été instauré à Katmandou, toutefois les taxis, ambulances et autres services essentiels sont autorisés à circuler », nous explique Emile Stantina, directeur de L'Everest Népal , une jeune agence locale. Le tourisme est une colonne vertébrale fragile mais vitale : près de 8% du PIB , des centaines de milliers d’emplois, et une vitrine internationale. Chaque saison, des milliers d’alpinistes et de trekkeurs passent par Katmandou avant de rejoindre le Khumbu, l’Annapurna ou le Langtang. Quand la capitale s’arrête, c’est toute la chaîne qui vacille : guides sans clients, porteurs sans missions, expéditions suspendues. L'avenir de la pratique au Népal ne se joue pas seulement au camp de base à 5 364 mètres, il se dessine en ce moment dans le quartier de Thamel, poumon touristique de la capitale et théâtre des heurts. Quand Katmandou suffoque, l’Himalaya retient son souffle. Le Népal restera le pays des 8 000, mais sera désormais celui d'un autre relief : une jeunesse à bout et désoeuvrée qui refuse d’être coupée du monde. En septembre 2025, ce n’est pas la montagne qui a donné le vertige, mais toute une société, révélant que la corde était déjà trop tendue.
- Block’Out ouvre ses portes (et ses murs) : trois jours pour grimper sans payer un centime
C’est peut-être le seul moment de l’année où on vous dira : venez, entrez, grimpez, tout est gratuit. Pas d’arnaque à la petite ligne, pas de piège. Les 19, 20 et 21 septembre, Block’Out organise ses Journées Portes Ouvertes . Et quand on dit « ouvertes », c’est au sens large : les portes, les bras, et les prises. Parce que derrière chaque porte, il y a un monde. Et derrière celles de Block’Out, il y a treize mondes en fait : Bordeaux, Cergy, Evry, Lyon, Metz, Nantes, Paris, Reims, Rennes, Strasbourg, Toulouse, Tours et Vitrolles. Treize salles qui partagent la même idée : faire découvrir l’escalade autrement. Ni sport élitiste, ni folklore pour baroudeurs en doudoune, mais une pratique accessible, ludique, où l’on vient parfois plus pour partager un moment que pour « performer ». Trois jours, treize salles, mille manières de grimper Le programme ? Aussi clair qu’un topo d’initiation : Vendredi 19 : de 11h à 23h, histoire de prouver qu’on peut faire du sport aussi après le bureau. Samedi 20 : de 9h à 21h, sauf pour Cergy, Nantes et Paris, qui commencent à 14h. Dimanche 21 : de 9h à 21h, pour conclure le week-end en altitude (relative). Et si vous n’avez jamais grimpé, tant mieux. Parce que l’idée n’est pas de vous transformer en Janja Garnbret ou Adam Ondra le temps d’un week-end, mais de vous montrer que la verticalité, ça se découvre. Il suffit de tendre la main vers une prise et, soudain, on n’est plus au sol. L’esprit Block’Out : un mur, mais pas que Block’Out, ce n’est pas seulement des blocs à grimper. C’est aussi des équipes qui accueillent, qui guident, qui encouragent. C’est un resto où l’on prolonge la séance autour d’une bière ou d’un plat du jour. C’est un mélange entre sport et lieu de vie, où les ateliers pour enfants croisent les discussions entre habitués, où le novice de passage se retrouve parfois à discuter technique avec un passionné. Bref, c’est une salle de sport qui ressemble davantage à une agora verticale. Une initiation pour toutes et tous Au menu de ces trois jours : ateliers grimpants pour toute la famille, découverte de l’escalade de manière ludique, et la possibilité de repartir avec autre chose qu’une simple photo souvenir : une envie de revenir. Parce qu’on ne va pas se mentir, la première fois qu’on se hisse sur un mur de bloc, on ne pense pas à « l’exploit » mais au plaisir simple de jouer avec la gravité. Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, des offres exceptionnelles seront proposées sur place pour prolonger l’expérience. Infos pratiques (à lire avant de filer) Tout est gratuit (entrée + chaussons de location sous réserve de disponibilité) Tenue de sport conseillée. Prévoyez un cadenas pour les vestiaires. Et surtout : inscription obligatoire par ici (sauf si tu as déjà un compte chez Block'Out) → inscriptions-blockout.fr/jpo . Trois jours pour découvrir que l’escalade n’est pas un sport d’élus mais une affaire d’envie. Trois jours pour comprendre qu’une salle de bloc, c’est moins une salle de sport qu’un terrain de jeu. Trois jours pour tester, gratuitement, si vous préférez être collé au sol ou happé par le mur. Article sponsorisé par Block'Out
- Grimpeuses Paris 2025 : le programme complet du festival
Les 4 et 5 octobre, Grimpeuses revient en Île-de-France pour une deuxième édition francilienne. Deux jours denses, pensés comme un aller-retour entre béton et forêt, magnésie et discussions, ateliers techniques et débats politiques. Vertige Media est partenaire de l’événement, parce que soutenir Grimpeuses, c’est affirmer que la grimpe n’appartient pas qu’aux récits dominants mais à toutes celles qui osent la réinventer. Voici le programme complet. © Loïc Lemahieu Samedi 4 octobre – Arkose Nanterre Entre café chaud et tapis, la tonalité est donnée : ici, on vient pour grimper, mais aussi pour penser la grimpe autrement. 9h - 9h30 : accueil café – Les bénévoles aux manettes pour lancer la journée. 9h30 - 10h : mot d’ouverture – Présentation du programme et des valeurs : safe , inclusif, exigeant. 10h - 12h30 : grimpe coachée – Échauffements, ateliers techniques, progression par niveaux. Dix groupes par heure, de quoi offrir à chacune son espace d’apprentissage. 12h30 - 13h30 : pause déjeuner & jeux – Pique-nique, discussions, ateliers barres énergétiques maison. 13h30 - 16h : grimpe & tables rondes – Alternance entre ateliers pratiques et discussions collectives. Comment s’entraîner autrement ? Comment s’approprier la salle sans reproduire les hiérarchies implicites ? 16h - 17h : grimpe libre & zone chill – Un moment pour souffler, tester sans pression, échanger. 17h - 18h : conférence-spectacle UPossible – Eline Le Menestrel brouille les frontières entre théâtre, récit intime et performance verticale. 18h : apéro & jeux – Un verre, des rires, et l’annonce pratique : penser au dernier RER. Dimanche 5 octobre – Fontainebleau (Mont Ussy) Changement de décor. Après le béton calibré, place au grès râpeux et au sable qui colle aux semelles. 9h30 : rendez-vous à la gare – Départ collectif, crashpads sur le dos. 10h15 : accueil & point écologie – Le staff rappelle les règles de respect du site, parce que grimper, c’est aussi préserver. 10h30 - 12h30 : grimpe projetée – Deux heures encadrées, avec un suivi par niveaux. 12h30 - 13h30 : pause déjeuner – Pique-nique partagé au pied des blocs. 13h30 - 14h30 : tables rondes – Trois discussions au milieu des arbres : impact des pratiques, mobilité douce, futur des sites. 14h30 - 16h30 : grimpe libre avec coaches – Chacune choisit son bloc, chute, recommence, s’acharne ou invente d’autres voies. Plan B en cas de pluie : repli à Karma, avec grimpe indoor et rando vers Roche d’Avon pour découvrir ce site emblématique. © Loïc Lemahieu Zoom sur les tables rondes Les ateliers de discussion sont le cœur battant du festival. Cette année, ils se structurent autour de quatre grands axes : Empowerment & performance : apprivoiser la peur, performer malgré les années, préparer une sortie en solo. Bien-être : alimentation, récupération, reprise après blessure. Féminisme & vivre ensemble : stéréotypes de genre, cycles féminins, ego et place dans la pratique. Écologie & territoires : respect des sites, valorisation du travail invisible, mobilité douce. Des thèmes qui rappellent que la grimpe ne s’arrête pas aux prises, mais qu’elle engage nos corps, nos imaginaires et notre rapport au vivant. Les invitées Quatre grimpeuses aux trajectoires singulières accompagneront ces deux jours : Eline Le Menestrel , militante et performeuse, itinérante à vélo entre grimpe, écologie et liberté. Soline Kentzel , aventurière autodidacte, adepte des expés sobres et joyeuses. Svana Bjarnason , grimpeuse professionnelle qui met des mots sur les silences du milieu. Caroline Ciavaldini , ancienne compétitrice devenue exploratrice de voies engagées, incarnation d’une pratique éthique et exigeante. Vertige Media, compagnon de cordée Vertige Media accompagne cette édition en tant que partenaire, non pas pour cocher une case, mais parce que ce festival incarne ce que nous cherchons à raconter au quotidien : une grimpe ouverte, engagée, et attentive à ce qui se joue au-delà du simple geste sportif. Infos pratiques 📅 4 & 5 octobre 2025 📍 Samedi : Arkose Nanterre / Dimanche : Fontainebleau (Mont Ussy) 👉 Inscriptions : www.grimpeuses.com/paris2025
- Alpinistes de Staline : des cimes aux purges de l'URSS
On dit généralement que l'alpinisme est l'art de tutoyer les sommets. Mais qu'arrive-t-il quand les sommets deviennent camarades, et que derrière chaque exploit se cache une étoile rouge et la moustache d’un certain Joseph ? Dans son livre décoiffant et glaçant, Alpinistes de Staline, Cédric Gras explore comment deux frères, géants des neiges et icônes soviétiques, ont grimpé jusqu'aux cimes du communisme avant d’être rattrapés par le vertige stalinien. Au centre, Vitali Abalakov, une photographie sans doute prise en 1936 © Lorenz Saladin L’alpinisme est un sport ambigu : à la fois quête d’absolu, art délicat du vide, et désir irrépressible de se hisser au-dessus du commun des mortels. Alors, imaginez ce qui arrive lorsque ce commun devient communiste, lorsque chaque sommet conquis doit glorifier un régime pour lequel le « sommet » suprême est d'écraser ses propres héros. Avec Alpinistes de Staline , Cédric Gras livre une enquête historique qui flirte avec le polar, raconte l'aventure comme un roman russe, et révèle le tragique destin des frères Abalakov : alpinistes géniaux, héros oubliés, victimes d'un régime pour qui même l’air pur des sommets était un terrain politique miné. Entre l’adrénaline des ascensions à 7 000 mètres et l’effroi des purges staliniennes, cette histoire plonge dans un paradoxe cruel : comment peut-on conquérir les cimes et finir en cellule ? Comment passer d'idole nationale à ennemi du peuple sans avoir rien changé, sinon de contexte politique ? On savait déjà que l’URSS avait la main lourde, on découvre ici qu’elle avait aussi la corde sensible. Fraternité, pic Lénine et assassinat politique Deux frères sibériens, une montagne de talent, et une idéologie prête à tout pour gravir les sommets… Bienvenue dans l’URSS stalinienne vue d’en haut. Vitali et Evgueni Abalakov, orphelins de Krasnoïarsk, découvrent très tôt les joies de la verticalité sur les rochers des Stolby. Dans les années 1920, alors que le communisme fait ses premières armes, ils rejoignent Moscou et le club très chic – enfin prolétaire, mais chic quand même – des premiers alpinistes soviétiques. Leur mission ? Faire de l’alpinisme autre chose qu'un luxe bourgeois : désormais, c'est la classe ouvrière qui grimpe au sommet pour y planter des bustes de Lénine et de Staline. Les deux frangins Abalakov deviennent très vite les stars d’une propagande soviétique dopée à la testostérone et à l’héroïsme des grands espaces. Dans les années 1930, Vitali, le cartésien à lunettes, et Evgueni, artiste charmeur aux mains d’acier, multiplient les premières dans le Caucase et les pics vertigineux du Pamir. En 1933, Evgueni s’offre la première ascension officielle du pic Staline (7 495 m), la plus haute montagne d’un pays qui aime toujours viser plus haut. Un an plus tard, les frérots signent ensemble une ascension triomphale du pic Lénine (7 134 m). Tout roule, jusqu’à ce que le destin leur glisse une peau de banane en 1936, sur les flancs redoutables du Khan Tengri (7 010 m). Une tempête fauche leur camarade suisse, Lorenz Saladin, et Vitali rentre amputé de plusieurs phalanges. Un drame ? Pour le régime, c'est simplement la preuve héroïque du courage bolchevik. Si Lionel Terray voyait les alpinistes occidentaux comme des « conquérants de l’inutile », Vitali et Evgueni Abalakov, eux, étaient forcés de devenir des « conquérants de l’utile » Mais quand la Grande Terreur déboule en 1937-1938, les héros d’hier deviennent vite les traîtres d’aujourd’hui. Vitali, coupable de trop d’amitiés étrangères et de vagues origines bourgeoises, est arrêté, torturé et jeté en prison pour « activités contre-révolutionnaires ». Il en ressort deux ans plus tard, brisé, libéré par un miracle bureaucratique digne de Kafka. Evgueni, lui, réussit à garder sa tête sur ses épaules : le régime lui doit bien ça, il sculpte des statues officielles, façon artiste d'État, et continue de grimper, sans trop se poser de questions, les pics comme les échelons du Parti. Pendant la guerre, chacun fait sa vie : Evgueni joue au soldat dans les montagnes du Caucase, tandis que Vitali, trop affaibli pour la bataille, dessine du matériel en coulisse. Leur lien, pourtant, s’étiole. Et en 1948, nouvelle chute : Evgueni est retrouvé mort dans sa salle de bain, asphyxié au monoxyde de carbone, avec un ami. Suicide ? Accident domestique ? Assassinat politique ? Les proches n’y croiront jamais vraiment, laissant flotter autour de lui un parfum de mystère toxique. Vitali, lui, reprend la route des sommets malgré les cicatrices physiques et morales. Il invente la célèbre lunule Abalakov – ce truc génial bien utile en cascade de glace –, organise les fameuses « alpiniades » soviétiques pour former des générations de grimpeurs robustes, et continue d’encadrer, d’organiser et de conseiller des expéditions et des alpiniades (notamment au Pamir) à 75 ans bien sonnés. Il s’éteint finalement en 1986, après avoir passé sa vie entre les cimes héroïques et les profondeurs lugubres d’une époque où même les montagnes avaient leurs petits papiers au NKVD. Cédric Gras, russophone et aventurier patient, s’est glissé dans les archives du KGB et jusqu’aux glaciers du Pamir pour ressusciter ces deux frères aux destins aussi vertigineux que tragiques. Son enquête n’est pas seulement un récit d’alpinisme : c’est l’histoire d’un siècle où, entre sommet et précipice, le vertige était d’abord politique. Quand l’idéologie met la montagne au pas Avec Alpinistes de Staline , Cédric Gras propose un livre hybride, à mi-chemin entre récit historique et thriller montagnard, qui vous accroche dès les premières pages. Ici, l’alpinisme n’a rien d’un plaisir désintéressé : au pays des Soviets, les cimes se conquièrent pour la Patrie et le Parti, avec un grand « P » comme Propagande. Si Lionel Terray voyait les alpinistes occidentaux comme des « conquérants de l’inutile », Vitali et Evgueni Abalakov, eux, étaient forcés de devenir des « conquérants de l’utile ». Il fallait bien rentabiliser ces sommets, au prix même de la liberté du geste alpin. Cédric Gras décortique ainsi finement comment une pratique a priori apolitique (ou du moins naïvement perçue comme telle) devient une arme de prestige aux mains d’un régime totalitaire. L’idée de grimper avec un buste de Staline dans son sac, histoire de l’exhiber sur un sommet à 7000 mètres, a quelque chose de presque absurde – un sketch tragique, une farce glacée, mais tellement révélatrice de l’obsession soviétique du symbole. Le parallèle subtil établi avec l’alpinisme nazi, qui manipulait lui aussi ses héros montagnards , offre une réflexion inattendue sur la capacité des régimes autoritaires à confisquer jusqu’à la pureté du geste sportif. Camp de base (expédition de 1936) au Khan Tengri. Montagne autrefois dans l'URSS aujourd'hui au Kazakhstan. © Lorenz Saladin Côté style, l’auteur assume pleinement sa posture d’écrivain-voyageur, jouant avec les codes du récit documentaire sans jamais devenir barbant. Cédric Gras maîtrise un équilibre délicat : son texte fourmille de détails historiques précis et documentés, mais évite constamment le piège du didactisme indigeste. L’humour discret et parfois grinçant distillé ici ou là permet même de respirer dans une atmosphère qui aurait vite pu devenir irrespirable – parce que bon, entre deux ascensions dantesques et une purge stalinienne, on ne rigole pas vraiment tous les jours. L’enjeu fondamental du livre, c’est la transmission. Transmission d’une mémoire enfouie, d’un morceau de l’histoire soviétique oublié Mais – parce qu'il y a toujours un mais – ce goût prononcé pour l’exhaustivité peut devenir étouffant. L’auteur semble parfois victime d’un TOC documentaire : tout doit être relaté, même l’ascension la plus obscure, au risque de noyer le lecteur sous une avalanche de patronymes sibériens et de sommets imprononçables. Certains passages gagneraient à être élagués, allégés, épurés. Cette honnêteté intellectuelle louable, ce refus absolu de combler par l’imagination les blancs laissés par les archives, enlève parfois au récit le frisson d’un suspense qui aurait pu être captivant. Malgré ces petites réserves, Alpinistes de Staline reste un livre essentiel, qui réussit à transformer une histoire méconnue en véritable expérience de lecture. Une plongée fascinante au cœur d’une époque glaçante, qui révèle comment même les sommets enneigés peuvent devenir un terrain miné quand c’est l’histoire qui vous encorde. Quand un détail technique mène à une aventure littéraire La naissance d’un livre tient souvent à peu de choses : une anecdote, un hasard ou une obsession qui finit par vous hanter. Pour Cédric Gras, tout part d’une technique – la fameuse « lunule Abalakov », ce génial bricolage d’assurage en escalade glaciaire consistant à former une boucle au sein même de la glace, dans le but d’y glisser une corde. Longtemps, Cédric Gras n’y prête guère attention, jusqu’au jour où, après quinze années d’expatriation et d’aventures diverses dans l’ex-URSS, le nom « Abalakov » ressurgit comme un vieux refrain soviétique oublié. Là, c’est le déclic : derrière cet accessoire technique se cache une histoire fascinante, des personnages hors normes, et une tragédie oubliée sur fond de propagande stalinienne. Rappel sur Abalakov (CC) Wikipédia Ce qui titille d’abord Cédric Gras, c’est le contraste radical entre les sommets éblouissants et la noirceur abyssale du système soviétique. Cette fascination initiale se double d’un ras-le-bol culturel : assez d’entendre toujours la même rengaine anglo-saxonne sur les aventuriers de l’Everest. Pourquoi ne pas mettre en lumière des héros venus de l’Est, des histoires qui valent aussi la peine d’être racontées ? Et voilà comment les frères Abalakov, héros soviétiques tombés en disgrâce, deviennent une obsession littéraire. Pour mener son enquête, Cédric Gras s’est plongé dans une véritable chasse aux trésors documentaires. Deux années durant, il dépouille archives soviétiques, carnets d’expédition poussiéreux, et documents du NKVD – rien de moins que le KGB vintage. Imaginez un instant : un auteur, seul face aux procès-verbaux jaunis de la police secrète stalinienne, découvrant page après page comment des héros nationaux se retrouvaient brutalement accusés de sabotage contre-révolutionnaire. Cédric Gras n’est pas un témoin de l’histoire, il vit dedans : l’ex-URSS devient son terrain de jeu, son laboratoire d’idées, et très vite son obsession littéraire. Mais Cédric Gras n’est pas qu’un rat d’archives. En bon alpiniste-explorateur, il est allé chercher les ambiances sur place : du camp de base du pic Lénine à l’âpre Sibérie natale des Abalakov, il s’est immergé dans ces lieux où l’histoire s’est écrite à coups de piolets, de crampons, et parfois même de balles dans la nuque. Il rencontre les descendants des protagonistes, dont Alexeï Abalakov, fils d’Evgueni, encore convaincu que son père a été victime d’un assassinat politique déguisé en banal accident domestique. Autant dire que l’auteur met les mains dans la glace et dans le cambouis, nourrissant son texte autant par le sensoriel que par le factuel. Ainsi naît Alpinistes de Staline , récit porté par une double identité : celle du journaliste intrépide qui fouille les archives, et celle de l’aventurier curieux qui grimpe physiquement sur les traces de ses héros tragiques. Cédric Gras assume pleinement ce mélange des genres : pour lui, l’enjeu fondamental du livre, c’est la transmission. Transmission d’une mémoire enfouie, d’un morceau de l’histoire soviétique oublié, et surtout de cette conviction que même les plus hauts sommets peuvent être écrasés par les bottes d’un régime totalitaire. Au fond, tout part d’un étonnement teinté d’indignation : comment un État peut-il glorifier ses héros un jour, et les jeter en prison le lendemain ? Cette question brûlante est devenue un livre nécessaire, émouvant et profondément humain. C’est ainsi que Cédric Gras, à partir d’un simple bout de métal et d’un souvenir vague, nous offre une plongée fascinante et troublante dans les coulisses glacées du siècle rouge. Cédric Gras : l’écrivain-voyageur qui fait rimer aventure avec écriture S’il fallait résumer la vie de Cédric Gras en une formule, on pourrait dire qu’il est l’homme qui a fait du globe terrestre son bureau. Né en 1982, cet écrivain-géographe n’a jamais caché son goût immodéré pour les chemins détournés et les régions dont personne ne parle jamais. Très jeune, il multiplie les aventures qui font rêver autant qu’elles donnent froid aux pieds : traversée à cheval de la Mongolie, Chine à vélo, randonnées tibétaines... Autant dire que ses années étudiantes ne ressemblent pas exactement à une sage préparation à la vie en entreprise. Diplômé en géographie, Cédric Gras décide rapidement que sa zone de confort sera définitivement à l’est du rideau de fer. Après un mémoire à Omsk, ville sibérienne où même les thermomètres rêvent de vacances au soleil, il file à Vladivostok enseigner le français à des étudiants russes. Direction ensuite Donetsk, en Ukraine de l’Est, où il dirige l’Alliance française de 2010 à 2014, aux premières loges d’un conflit qui secoue l’Europe jusqu’à aujourd’hui. Cédric Gras n’est pas un témoin de l’histoire, il vit dedans : l’ex-URSS devient son terrain de jeu, son laboratoire d’idées, et très vite son obsession littéraire. Ses récits naissent alors naturellement de ces expériences : dans Vladivostok, neiges et moussons (2011), il raconte la Russie du bout du monde. Avec Le Nord, c’est l’Est (2013), il explore une Russie arctique à la fois immense et confidentielle, tandis que L’Hiver aux trousses (2015) l’emmène à travers une Russie automnale qui ne semble jamais vouloir finir. Cédric Gras aime mélanger les genres : ses livres combinent poésie, géopolitique et anecdotes où se devinent l’ironie douce-amère d’un écrivain au regard affûté. En 2016, il franchit une nouvelle frontière littéraire en s’essayant au roman : Anthracite plonge dans l’univers sombre et poussiéreux du Donbass minier, directement inspiré de son vécu ukrainien. Finaliste du prix de Flore, le livre confirme que Cédric Gras sait aussi faire jaillir la fiction des réalités les plus dures. Son obsession pour l’espace postsoviétique le mène jusqu’aux confins glacés de l’Antarctique russe, expérience extrême qu’il relate dans La Mer des Cosmonautes (2017). L’écrivain-voyageur se double d’un écrivain-explorateur, passionné par les paysages spectaculaires, qu’ils soient faits de steppes infinies, de glaciers menaçants ou de montagnes indomptables. Son style sobre, jamais tape-à-l’œil mais toujours précis, traduit cette sensibilité particulière : Cédric Gras ne veut pas seulement décrire, il veut toucher, émouvoir, faire réfléchir. Cette fascination pour les histoires dissimulées, les destins en marge et les territoires négligés structure toute son œuvre. Qu’il explore la mer d’Aral asséchée dans Les routes de la soif (2025) ou les sommets maoïstes dans Alpinistes de Mao (2023), Cédric Gras raconte les mondes en crise avec une poésie et un humanisme engagé.
- Au Canada, la difficile co-gestion de la montagne
Au Canada, le parc provincial de Joffre Lakes sera fermé du 2 septembre au 3 octobre 2025 pour une raison toute particulière. Officiellement, pour « laisser le milieu souffler » et offrir aux Premières Nations Líl̓wat et N’Quatqua l’espace de leurs pratiques culturelles et spirituelles. Officieusement, pour lancer un test grandeur nature de co-gestion avec les peuples autochtones. Ce qui possède son lot de promesses, de frictions et de contradictions très contemporaines. © Matt Hanns Schroeter La scène est limpide, presque trop : une eau bleue « instagrammable », des lacs superposés comme trois filtres successifs, et, au-dessus, des glaciers qui rappellent que la montagne vieillit, elle aussi. Depuis quelques années, Joffre Lakes - Pipi7íyekw dans la langue líl̓wat -, situé dans la province canadienne de Colombie-Britannique, est passé du « secret bien gardé » au best-of des week-ends de Vancouver. Résultat : file de voitures, sentier poli par des milliers de semelles et gestion au pas de charge. Les chiffres l'expriment encore mieux : selon les autorités, depuis 2019, le parc provincial canadien a connu une hausse de fréquentation de +222 % par rapport à 2010 . En 2020 déjà, de multiples employés exprimaient leur désarroi face à des hordes de touristes qui faisaient la queue pour obtenir une photo sur un endroit du parc devenu culte : une bûche de bois qui flotte sur l'eau d'un lac surnommée « Instalog ». Au bout du rouleau, le gardien du parc avait fini par démissionner. Carte postale, foule et protocole Face au tourisme de masse, la Colombie-Britannique a donc tranché en décidant la fermeture du 2 septembre au 3 octobre de son parc. Sur le papier, le message officiel paraît implacable : « Cette fermeture permettra au parc de se régénérer après un été chargé et offrira du temps et de l'espace aux membres des nations Lil’wat et N’Quatqua pour renouer avec la terre, réaliser des pratiques culturelles et spirituelles, et célébrer la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation », annonce nt les autorités sur leurs canaux officiels. Sauf que les Premières Nations - qui forment, avec les Intuis et les Metis, les peuples autochtones du Canada - réclamaient une fermeture plus longue du 22 août au 23 octobre . Dans une déclaration commune, la Nation Lil'Wat et la Nation N' Quatqua invoquent le souci de se reconnecter à la terre, mener des cérémonies, récolter de la nourriture et des plantes médicinales, et laisser le parc se reposer. D'autant plus qu'avec cette décision, les autorités de Joffre Lakes ont maintenu le parc ouvert pendant le weekend de la Fête du Travail (Labour Day) où un important flux de visiteurs vient le parcourir. Les Premières Nations, quant à elles, rappellent que le temps culturel n’est pas un paramètre qu’on « équilibre » avec une photo souvenir : il structure leurs traditions La Colombie-Britannique avait pourtant fait sa mue : en signant la loi DRIPA (pour Declaration on the Rights of Indigenous Peoples Act , ndlr ) en 2019, elle donne à l’UNDRIP un cadre provincial . L'UNDRIP ? La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. Soit un instrument de l'ONU qui établit un cadre universel pour la survie, la dignité, le bien-être et les droits des peuples autochtones du monde entier. Dans la perspective de la gestion d'un parc provincial, il s'agit donc de tout partager avec les peuples qui étaient là bien avant l'administration : la décision sur les terres, l'eau, les us et les coutumes. Joffre Lakes offre un terrain d'expérimentation de co-gestion bienvenu. Parmi les parcs les plus emblématiques du pays, les autorités se sont déjà confrontées à la question sensible de la sur-fréquentation. Elles co-construisent avec les Premières Nations des stratégies d'usages depuis 6 ans. Elles ont mis en place des pass journaliers et trois fenêtres de fermeture saisonnière pour lisser l'afflux de visiteurs. Tout y est : la règle, l’outil, l’intention. Et pourtant, nous voilà encore à discuter de la longueur d’un mois. La question n’est pas « qui ferme la barrière », mais qui définit le temps social de la montagne. La Province produit un compromis, composé d'attentions écologiques, culturelles et d'accès public, qui tient debout juridiquement. Les Premières Nations, quant à elles, rappellent que le temps culturel n’est pas un paramètre qu’on « équilibre » avec une photo souvenir : il structure leurs traditions. L’écart n’est pas polémique, il est philosophique : l’un parle d’« ouverture contrôlée », l’autre de « repos nécessaire ». La montagne a droit au repos. Et nous, au doute. Fermer un parc n’est pas une violence faite au public, c’est souvent un soin apporté au lieu. À Pipi7íyekw, le repos est double. D'abord écologique : laisser les sols et la faune souffler. Puis culturel : rendre, quelques semaines, l’usage premier à celles et ceux qui habitent ces territoires bien avant nos hashtags . La vraie question n’est pas de savoir qui est « pour » et qui est « contre », mais qui rythme le repos ? Les Premières Nations et leur temps long, ou l’État et son calendrier civil ? © Anthony Maw Le problème se situe dans l'instrument de la décision. On demande à un outil - les pass journaliers - de résoudre un désaccord de souveraineté. L'outil peut amortir, il ne tranchera jamais. Le cadre légal de l'UNDRIP ou de la DRIPA n'est pas une baguette magique. Il oblige à aligner les lois et à co-construire mais il n’impose pas l’accord. À Joffre Lakes, le sujet est plus épineux qu'une déclaration couchée sur un bout de papier. Quand il s'agit de transférer des bouts de décision sur des terres non cédées, le droit a beau être là, la pratique tâtonne. Ne le prenons pas comme un échec : la polémique qui oppose l'administration canadienne aux peuples autochtones ne peut pas faire l'objet de consultations décoratives. Et c'est tant mieux. Car les conflits visibles sont le prix, parfois bruyant, du partage réel.
- La SCOP contre l'ubérisation des moniteurs d'escalade
Face à l'ubérisation rampante du métier de moniteur·ice d'escalade, Leslie Gesnouin oppose une résistance discrète mais incisive. Installée à Fontainebleau, elle construit avec quelques compagnons une alternative coopérative qui prône une désintermédiation assumée, refusant de céder à la facilité des plateformes numériques. Portrait d’une grimpeuse engagée, consciente que l'indépendance professionnelle ne s'obtient jamais sans combat. © Maël Serre « J’ai découvert l’escalade en Ardèche. À l’époque, grimper en salle me semblait absurde. Jusqu’à ce que je comprenne que la salle avait un sens : s’entraîner pour mieux grimper dehors. » Leslie Gesnouin aurait pu rester sur la voie classique d’un CDI parisien dans le design, mais l’appel de la verticalité a été le plus fort. À son retour d'une année sabbatique en van à travers l'Europe, elle choisit définitivement la voie indépendante et décroche son Diplôme d’État (DE) d’escalade. Derrière ce choix, une conviction forte : refuser le confort du salariat traditionnel pour affronter la précarité d'un métier soumis aux dérives économiques des plateformes numériques. Désormais, Leslie grimpera sans filet. Fracture, réflexion et rébellion entrepreneuriale Le destin, qui parfois s’amuse avec une ironie cruelle, impose à Leslie un coup d'arrêt brutal en février 2023 : une fracture de la malléole. Onze mois d’immobilité. Mais c’est précisément dans cette période contrainte qu’elle élabore son projet le plus ambitieux : « Plutôt que de sombrer dans l'ennui ou l'apitoiement, j'ai décidé de lancer un site web pour fédérer des moniteurs d'escalade indépendants autour de Fontainebleau. » Ce projet devient rapidement la Maison des Guides , une structure conçue comme un antidote radical à l’ubérisation ambiante. En France, la grande majorité des moniteurs·trices d’escalade exercent en indépendants, souvent sous le statut d’auto-entrepreneur, alternant contrats saisonniers et missions ponctuelles. Pour l’heure, l’ubérisation du métier se manifeste surtout par des agences ou opérateurs touristiques jouant le rôle d’intermédiaires entre client et encadrant, avec des marges variables selon les modèles. Mais comme dans d’autres secteurs — de la restauration au transport —, on peut imaginer que cette niche, encore confidentielle, finisse par attirer des plateformes plus puissantes, capables de standardiser l’offre et d’imposer leurs propres conditions économiques. C’est cette trajectoire-là que Leslie entend contrer avant qu’elle ne devienne inéluctable. « On n'est pas là pour conquérir le marché ni devenir gigantesques. Si on grossit trop, on risque justement de reproduire ce qu’on dénonce. L’idée, c’est de garder une échelle humaine, directe, et donc saine » Pour Leslie, la critique est frontale : « Ces plateformes commencent toujours par proposer un modèle gagnant-gagnant, mais à la longue, elles deviennent systématiquement perdantes pour les indépendants. Le modèle économique finit par les contraindre, ils perdent leur autonomie tarifaire, leur capacité à choisir leurs missions, et finalement, leur liberté professionnelle. » © Maël Serre Avec ses collègues DE (Diplômés d'État), Leslie refuse catégoriquement ce modèle prédateur. Elle préfère envisager un modèle coopératif, où chaque moniteur indépendant serait sociétaire, en prise directe avec les clients, sans intermédiaire inutile. « Si nous formalisons réellement cette structure, nous choisirons le modèle d’une SCOP, explique-t-elle. Je ne crois pas à la centralisation du pouvoir économique. Je ne crois pas aux plateformes qui promettent de faciliter la vie mais qui, in fine, l’appauvrissent. » Une résistance discrète mais ferme à l’ubérisation Leslie et ses collègues ne se contentent pas de théoriser : ils agissent concrètement. Le réseau local qu’ils tissent à Fontainebleau, avec le soutien de l'Office de tourisme, permet peu à peu à la Maison des Guides de se faire connaître. Leur démarche est pragmatique mais assumée politiquement : « On n'est pas là pour conquérir le marché ni devenir gigantesques. Si on grossit trop, on risque justement de reproduire ce qu’on dénonce. L’idée, c’est de garder une échelle humaine, directe, et donc saine », insiste-t-elle. « Nous avons besoin d’une autre grimpe, qui refuse l’ubérisation et la précarisation rampante. Une grimpe consciente, qui respecte autant les pratiquants que les moniteurs » Face aux salles privées d’escalade, qui multiplient désormais les offres outdoor , Leslie reste vigilante sans tomber dans l'opposition systématique. Elle considère que les salles peuvent être des partenaires, à condition qu'elles respectent des conditions tarifaires décentes : « Tant que l’intermédiaire apporte une valeur ajoutée réelle, ça peut fonctionner. Mais sinon, quel intérêt de perdre une part de sa rémunération au profit d’une simple mise en relation ? » Le cœur de sa réflexion est là : rétablir une relation directe entre les moniteurs et leurs clients. Pour Leslie, l’indépendance économique dépasse la simple dimension financière : elle y voit aussi une forme de dignité et de responsabilité professionnelle. Une escalade engagée, humaine et éthique Mais la Maison des Guides ne se limite pas à la désintermédiation économique. Leslie souhaite en faire un outil de sensibilisation, notamment sur des sujets sociétaux importants, comme les violences sexistes et sexuelles dans le milieu de la grimpe. « C’est Alice, une de mes collègues, qui porte ce combat-là. Il est essentiel que notre collectif ait aussi une mission pédagogique et sociale forte. » Ainsi, derrière l’apparente simplicité du projet de Leslie Gesnouin se dessine une réflexion profonde sur la pratique de l’escalade comme acte professionnel engagé, radicalement responsable et profondément humain. « Nous avons besoin d’une autre grimpe, qui refuse l’ubérisation et la précarisation rampante. Une grimpe consciente, qui respecte autant les pratiquants que les moniteurs », conclut-elle. À Fontainebleau, Leslie Gesnouin expérimente une alternative audacieuse et inspirante à la dérive économique des métiers de l' outdoor . Par son parcours, par sa volonté politique affirmée et par sa détermination tranquille, elle esquisse une grimpe radicale et autonome. Une grimpe où l’on se soucie autant du geste technique que du geste éthique. Une grimpe où l’indépendance économique devient une condition sine qua non de l’indépendance tout court. En somme, une grimpe désintermédiée.
- Symon Welfringer : « Les échecs, c’est en fait de la performance »
Aux côtés de Charles Dubouloz, Symon Welfringer est parti ouvrir la plus belle ligne de sa vie au sommet du Gasherbrum 4, à plus de 7000 mètres d’altitude. Après trois semaines en bas dans la face, la cordée française n’y est pas parvenue et s’est résignée à faire demi-tour. De retour à Grenoble, l’un des meilleurs alpinistes français du moment tente de revenir sur cette expédition sans sommet avec ce qu’elle convoque de frustration, de remise en question et de bascule narrative face aux exploits sportifs. Un nouveau récit dont le mantra pourrait tenir en trois mots : écouter nos défaites. Entretien en pente douce. Symon Welfringer et Charles Dubouloz quelque part en bas du sommet du Gasherbrum 4 © Mathieu Ruffray Vertige Media : Comment relativises-tu cette expédition sans sommet ? Symon Welfringer : Les retours d’expéditions sont toujours des moments très particuliers. Cela fait trois semaines que je suis rentré du Pakistan, et il y a toujours beaucoup de choses qui se mélangent. Surtout cette fois-ci, où il n’y a pas la pseudo-réussite qui vient noyer tout le reste. Tu rentres chez toi dans un état de fatigue, d’usure. Tes relations sociales, intimes, ont aussi été altérées par ton absence. Mais tous ces trucs négatifs sont normalement effacés par l’image du sommet. Le souvenir de ce moment où tu es arrivé en haut, quand tu commences à redescendre… Des émotions qui me paraissent mille fois plus dingues que tout ce que j’ai vécu dans ma vie. Vertige Media : Et cette fois-ci ? Symon Welfringer : Eh bien là, je ressens juste une fatigue énorme. Je crois que je n’ai jamais été aussi fatigué de toute ma vie. Ça fait trois semaines que je n’arrive pas à me lever le matin. Je me pose des questions sur la suite, sur mon niveau, sur la raison pour laquelle on a fait demi-tour, sur ma vraie motivation à faire tout ça. Tout le monde sait que quand on est fatigué, on ne réfléchit pas bien et qu’on a souvent tendance à broyer du noir. C’est un cercle vicieux qui n’est pas évident à gérer de retour chez soi. Vertige Media : Justement, comme gères-tu ce retour chez toi ? Symon Welfringer : J’ai une chance énorme : celle d’avoir un « vrai » métier à côté. Je bosse à l’antenne météo de Grenoble. Je fais des prévisions météo et de la nivologie donc les bulletins d’avalanche, les trucs comme ça… J’ai vraiment plaisir à retourner au bureau et à revoir mes collègues qui sont dans un autre monde : le monde normal. Parce que je trouve qu’il existe vraiment deux mondes. Ce qu’on vit là-haut, j’aurais beau essayer de te le décrire, te montrer des photos, ça reste un monde à part. Symon Welfringer, détente, dans un monde à part © Mathieu Ruffray Tout est mitigé. Tu es là… Tu n’as pas de croix à vendre, ni à partager sur les réseaux. C’est hyper facile de parler quand t’as fait un sommet et de dire que c’est le plus beau jour de ta vie. Là, on a plein de choses à dire, à transmettre mais c’est plus complexe. C’est plus sensible. Après, je ne retiens quasiment que du positif de cette expédition. Déjà, on est rentrés entiers. Et dans ce genre d’expé, ce n'est pas anodin. Je n’ai pas forcément envie qu’on retienne encore une fois que l’alpinisme, c’est une activité corrélée aux risques. Mais quand même… Envisager d’ouvrir une voie sur le Gasherbrum 4 en style alpin au-delà de 7500 mètres d’altitude, ça sous-entend que t’es prêt à tenter des choses. Et à ce niveau-là, ça veut dire que t’es pas sûr à 100% de rentrer. Vertige Media : C'est la première fois que tu rentres sans être allé au sommet ? Symon Welfringer : Non, pas du tout ! Avec Charlie ( Charles Dubouloz, son compagnon de cordée, ndlr ), on a déjà fait trois ou quatre expés où il ne s’est quasiment rien passé. D’ailleurs, l’an dernier on a réussi un truc vraiment fort au Hunghi, en ouvrant une voie qui culmine à plus de 7000 mètres d’altitude au Népal. On a fait un film, Le cavalier sans tête , qui parle de la place de l’échec. Quelque chose que j’ai beaucoup connu. Mais là, c’est la première fois qu’on échoue aussi proche du but. Normalement, quand les conditions ne sont pas bonnes en expédition, tu changes d’objectif et tu te rabats sur un plan B. Au Gasherbrum 4 (G4), on avait décidé que les mauvaises conditions feraient partie de l’expérience. En sachant très bien qu’on avait 5% de chances de réussir. « J'ai découvert la montagne de mes rêves. J’ai rencontré la ligne qui pouvait me faire dire : "Après ça, je pourrais tout arrêter". J’ai trouvé mon truc, ma muse » Vertige Media : Mais si tu savais que tu avais si peu de chance de réussir, comment expliques-tu cette si grande frustration de retour chez toi ? Symon Welfringer : Je pense que j’ai encore trop les crocs en fait. J’ai cette motivation, ce désir qui n’est pas encore assouvi, parce qu’arrivé là-bas, je pensais vraiment qu’on allait le faire. Il y a des expéditions que je n'ai pas faites et où je n’ai jamais été frustré tellement l’expérience a été horrible mais là… On se sentait bien physiquement, l'acclimatation a été très positive, tout se passait bien. Dans ma tête, à un moment je me suis dit qu’on avait 70% de chances de la faire mais en fait, non, c’est impossible. Le pourcentage objectif, c’est 5%. Et quand on a buté, j’ai compris qu’il fallait que je redescende de mon nuage. Mais ce jour-là, j’ai aussi découvert la montagne de mes rêves. J’ai rencontré la ligne qui pouvait me faire dire : « Après ça, je pourrais tout arrêter ». Là clairement, je te le dis sans filtre, la ligne dans la face sud du G4, j’ai envie de la faire dans ma vie. Je veux y retourner. Peut-être deux fois, trois fois. J’ai envie que ce soit un projet à long-terme. J’ai trouvé mon truc, ma muse. Vertige Media : Alors comment décrirais-tu cette muse, cette ligne qui t’obsède tant ? Symon Welfringer : Alors déjà, c’est une face. Et c’est un truc qui m’a toujours fait rêver depuis que j’ai commencé la montagne. On dit souvent qu’en Himalaya, tout a été grimpé. Que l’âge d’or de l’alpinisme est derrière nous . C’est un peu vrai quand il s’agit de parler des lignes majeures. Cela dit, personne n’a jamais vraiment grimpé dans les faces en Himalaya. Je ne dis pas qu’on a commencé à le faire avec Charles mais aller pleine face dans un sommet si haut, avec un style hyper léger, je pense que c’est une manière de faire assez novatrice. Elle résonne vachement en moi parce que je viens du monde de l’escalade. Pendant mes vingt premières années, j'habitais en Moselle et je faisais de la compèt de grimpe dans des gymnases. Je ne suis pas du tout un alpiniste à la base. Je suis un grimpeur de falaises qui travaille des projets de manière acharnée. Donc je viens de là, et je retrouve un peu ça dans l’alpinisme de face. Ce côté grimpe qui me hante un peu. La face sud du G4, c’est haut, c’est technique mais pas trop. Cette ligne rassemble tout ce qui me fait envie en montagne. Et avec une bonne équipe, je me sens capable de la faire un jour. « Plus tu as d'échecs, plus le moment où ça marche prend de l'ampleur et devient gratifiant. En suivant cette philosophie, même les échecs les plus cuisants peuvent se transformer en joie » Vertige Media : C’est aussi pour ça que vous avez choisi le Gasherbrum 4 à l'origine ? Symon Welfringer : Le projet de base n’était pas forcément clair. On avait le sommet, le G4, mais on ne savait pas trop par où le gravir. Ce n’est qu’après qu’on a découvert la face sud : une face vierge, un itinéraire mixte à la fois neigeux et rocheux, très logique. Ce choix avait aussi quelque chose de très important : il n’y a pas de risque objectif. Pas de chute de pierre, pas de sérac. Même si je te disais qu’il s’agit forcément de prendre des risques à ce niveau, ce qui m’est le plus cher dans mes expéditions, c'est de rentrer vivant. Pas de doute, ils ont vraiment les crocs © Mathieu Ruffray Vertige Media : Et pourtant, même avec ce risque calculé, vous avez bien failli ne pas rentrer tous les deux… Symon Welfringer : Oui, il s’est passé deux événements un peu marquants qui nous ont bien rappelé à l’ordre. Charles est tombé dans une crevasse et on s’est pris l’aérosol d’une avalanche. Après, Charles a employé ses mots. Moi, j’ai vécu le truc différemment. C’est sûr que c’était très chaud mais je suis toujours surpris de voir comment ce genre de truc prend de l’ampleur chez les gens. Ça m’interroge. Vertige Media : Comment ça ? Tu penses que ce n’est pas si grave que ça ? Symon Welfringer : D’année en année, il y a des choses auxquelles tu t'habitues un peu. Du coup, tu banalises certains risques. Tu vois, l’aérosol de l'avalanche, c’est hyper impressionnant. Mais moi, ça ne m’a pas fait peur du tout. On savait que ça n’allait pas nous tuer. Bon, ça a quand même arraché quatre tentes, donc la puissance de ce truc génère un risque. Disons que c’est un phénomène qu’on connaît un peu. On s’y attend. Pour la crevasse, c’est pareil, on sait que c’est écrit, que ça va arriver à un moment. Là, on a été cons parce qu’à ce moment-là, on n’était pas encordés. Bon ça, c’est l’altitude, tu perds ta lucidité, certains réflexes, ton instinct. C’est un peu comme être complètement bourré en fait. Tout ça est dangereux et en même temps, on a aussi découvert sur quoi il fallait s’entraîner. La crevasse, tout ça, ça traduit un manque d’expérience. Il faut savoir pourquoi tu en es arrivé là. Il faut en parler. Et là, cet incident est survenu en début d’expédition, pendant l’acclimatation. Une fois sortis d'affaires, on a un peu inconsciemment mis cette histoire dans un coin de notre tête. Notre cerveau l’a un peu caché. Parce que si ça prenait trop de place dans nos têtes, on allait rentrer chez nous. Vertige Media : Quelle relation tu as face au risque aujourd’hui ? Symon Welfringer : Avant, je ne pensais pas qu’on pouvait mourir en expédition. Je n’avais jamais le risque mortel en tête. Je me disais que c’était dangereux, mais que ça allait. Puis, il y a quatre ans, j’ai eu un grave accident en cascade de glace et je me suis rendu compte de beaucoup de choses. Depuis ce jour-là, j’ai conscience que le plus important, c’est de rentrer en vie. Cela dit, quand on aime autant l’engagement du sport de haut niveau et autant repousser les limites, il y a forcément un moment où tu ne te rends pas vraiment compte des risques que tu prends. Ça crée un vrai décalage avec les gens qui reviennent sur ce que tu as vécu. « Pourquoi fouler un sommet me rend-t-il si heureux ? Je me pose beaucoup la question et ce que je sais pour l’instant, c’est que je suis en quête. Une quête intérieure qui ne vise pas forcément l’exploit sportif mais une sensation à partager avec quelqu’un » Tu vois, par exemple, quand je suis rentré du G4, ma mère était de passage à Grenoble et on a parlé de l’histoire de la crevasse. Elle m’écoute, et ensuite elle me dit : « Je m’inquiète un peu Symon. Ça me marque la manière dont tu parles de ces accidents. Tu les banalises plus qu’avant. Ton vocabulaire a changé ». Je lui ai raconté l’épisode de manière très factuelle, alors que Charles a failli mourir. C’est en discutant avec des gens qui ne l’ont pas vécu que tu te rends compte que, de l’extérieur, ces événements peuvent paraître inhumains et inconscients. Mais il ne faut pas trop s’en inquiéter non plus : on a quand même des billes pour gérer ce genre de trucs là-haut. Vertige Media : Qu’est-ce que tu vas chercher personnellement dans ce type de projet ? Symon Welfringer : Quand je foule un sommet après avoir ouvert des voies, je ne peux pas être plus heureux. Je ne suis jamais aussi transcendé. C’est un plaisir profond qui peut m’habiter pendant très longtemps. Du coup, j’ai envie de le revivre. C’est ce qui me motive. C’est ce qui m’intrigue aussi. Pourquoi cela me rend-t-il si heureux ? Je me pose beaucoup la question et ce que je sais pour l’instant, c’est que je suis en quête. Une quête intérieure qui ne vise pas forcément l’exploit sportif mais une sensation à partager avec quelqu’un. « Un jour, elle sera mienne ! » © Mathieu Ruffray Vertige Media : Il y a quand même cette envie de laisser une trace, d’écrire quelque chose de singulier dans le monde de l’alpinisme, non ? Symon Welfringer : Oui, c’est vrai. Je viens du monde de la compète quand même. J’en ai fait en escalade, j’en ai fait en kayak. J’ai arrêté assez jeune pour me consacrer à mes études. Et même dans mes études, j'ai fait une prépa, maths sup/maths spé avec pas mal de concours. Et les concours, c’est quand même la grosse compèt’. Je n’ai jamais rien vu de plus extrême que ça. Tu passes des oraux avec deux autres élèves devant un prof. Et tu te fais déglinguer. À 20 ans, j’ai craqué en plein oral devant mes potes et un prof. Je n'arrivais pas à m’arrêter de pleurer. En sortant, je n’avais qu’une envie : lui montrer ce dont j’étais capable. Je me suis rendu compte que j’avais un esprit de compétition hyper présent. Aujourd’hui, je le noie un peu dans des visions artistiques, un peu mélancoliques. Mais si je suis totalement honnête, j’ai clairement envie de réussite et de faire une photo au sommet. Vertige Media : Au final, quel message porte cette expédition toute particulière ? Symon Welfringer : L'éloge de l'échec. C'est une notion que j'ai souvent partagée en escalade auprès de gens qui grimpaient beaucoup en falaise, mais qui s'interdisaient de travailler des voies trop dures pour eux. Et moi, assez rapidement, je suis allé dans des voies où je ne faisais pas les mouvements à la première montée. Des voies où j'ai mis un, deux, trois années de travail acharné. Pendant ce processus de travail, je faisais l'éloge de l'échec parce que j’ai compris que les échecs, en fait, c’est la performance. Les expés, c'est complètement ça. Plus tu as d'échecs, plus le moment où ça marche prend de l'ampleur et devient gratifiant. En suivant cette philosophie, même les échecs les plus cuisants peuvent se transformer en joie. Elle peut être énorme, unique. Et en partant en expédition, c’est cette joie que je continue d’aller chercher.
- Simone Badier et Maud Vanpoulle : sur la corde raide du risque
En partenariat avec Simond, Vertige Media prolonge l’expérience du podcast Learn from Altitude : alpinisme au féminin . Chaque épisode encorde deux trajectoires, deux époques, deux visions. Dans ce septième volet, Simone Badier, pionnière des années 60 et 70, et Maud Vanpoulle, guide et docteure en sociologie, se rejoignent symboliquement sur une arête invisible : celle du rapport au risque en montagne. Le risque en montagne est une évidence, une donnée brute comme la neige ou le rocher. Mais derrière cette apparente neutralité, une question se pose : les femmes et les hommes l’abordent-ils de la même manière ? À travers les décennies, les récits d’alpinisme ont surtout glorifié les prises de risque masculines, érigeant en vertus le panache, l’audace et la témérité. Et si les femmes, longtemps invisibles dans ces récits, avaient ouvert d’autres voies - tout aussi engagées mais différemment racontées ? C’est ce qu’illustre ce nouvel épisode en encordant symboliquement deux générations : Simone Badier, pionnière des années 70 aujourd’hui disparue, et Maud Vanpoulle, guide et sociologue. Deux visions, deux époques, une même corde tendue au-dessus du vide. Une femme libre face au nord « Tu es complètement folle d’avoir fait ce pas ! » La réplique sonne comme un reproche, elle résonne plutôt comme un hommage. Nous sommes sur l’éperon Croz, aux Grandes Jorasses. Simone Badier vient de franchir un passage en adhérence, sans prises franches, avec pour seule protection un piton hasardeux. Deux vies retenues par un morceau de fer planté dans du rocher douteux. La cordée survivra, et Simone, elle, inscrit un nouveau chapitre à son palmarès de courses extrêmes. Née en 1936, cette « petite femme légère et audacieuse » avait tout pour déjouer les attentes de son époque. Docteure en physique nucléaire, professeure d’université à Amiens, elle choisit ses étés pour grimper au plus haut niveau. Pas de gloire, pas de sponsor, pas même la recherche de reconnaissance : elle escalade pour elle-même, pour cette quête d’absolu que seule la montagne pouvait lui offrir. © Archives Claude Gardien À Fontainebleau et au Saussois, elle apprend d’abord la légèreté et la précision, avant de se lancer dans les Dolomites où elle signe ses premières grandes courses. Dès 1969, elle enchaîne la voie Andrichv-Faè et le dièdre Philipp-Flamm à la Civetta, deux itinéraires réputés parmi les plus difficiles du massif. Trois ans plus tard, elle gravit encore deux voies de 800 mètres sur la Marmolada en seulement deux jours, révélant une endurance et une efficacité qui impressionnent ses compagnons de cordée. Mais c’est dans les Alpes occidentales que Simone se confronte aux lignes les plus mythiques. Le pilier central du Fréney, cette cathédrale de granit au-dessus du glacier du même nom, la directe américaine aux Drus, ouverte par les légendes du Yosemite (en 1962 par Gary Hemming & Royal Robbins), ou encore la face sud du Fou, dont la réputation de sévérité en a rebuté plus d’un. Chaque fois, elle choisit la tête de cordée, assumant l’exposition et la responsabilité, là où beaucoup d’hommes eux-mêmes hésitaient à s’engager. La face sud du Fou : l’art du combat L’une de ses ascensions les plus marquantes reste sans doute celle de la face sud du Fou, en 1971. Un projet qu’elle ose proposer à son ami Thierry, pourtant amateur. Dès les premières longueurs, les difficultés s’accumulent : progression lente, bivouac inconfortable, fissures récalcitrantes. Dans la fameuse fissure diagonale, elle doit s’y reprendre à trois reprises pour franchir le surplomb. Puis vient la surprise brutale : les coins de bois censés sécuriser le passage clé ont disparu. Aucun point d’assurage possible. Simone s’élance malgré tout, portée par sa gestuelle souple et puissante, exposée à une chute qui aurait pu être fatale. Après un second bivouac, la cordée atteint enfin le sommet. Une victoire sur le rocher, mais aussi sur la peur et le doute, dont elle sort grandie. Dans un monde où l’alpinisme restait une chasse gardée masculine , Simone incarnait une liberté héritée de 68 : grimper vite, fort, et loin des projecteurs. Une liberté qu’elle couchera sur papier, en 2008, dans La Dame de Pic (Éditions Guérin/Paulsen, 2008), autobiographie sobre et tranchante, à son image. Maud Vanpoulle : la science des accidents Face à Simone, le podcast place une héritière différente : Maud Vanpoulle. Guide de haute montagne, intervenante à l’ENSA, ex-membre de l’Équipe nationale d’alpinisme féminin, elle a choisi d’attaquer la montagne par une autre voie : celle de l’analyse. Docteure en sociologie (Univ. Lyon 1, 2022) - une thèse soutenue par la Fondation Petzl - elle a travaillé sur l’accidentologie et les comportements face au risque. Maud Vanpoulle L’accidentologie, dans son approche, ce n’est pas seulement une liste de statistiques. C’est une tentative de comprendre comment et pourquoi les drames surviennent, d’analyser la chaîne de décisions et les contextes sociaux qui mènent à l’accident. Derrière chaque chute, chaque erreur de relais, il y a une histoire de perception du danger, de gestion de l’effort, mais aussi d’héritages culturels. Car l’hypothèse est là : notre rapport au risque ne se joue pas uniquement dans les mollets et les avant-bras, il se façonne aussi dans l’éducation, les attentes sociales, la manière dont on nous apprend, dès l’enfance, à oser ou à retenir. Entre deux cordées, un siècle d’écart En encordant symboliquement Simone et Maud, le podcast Learn from Altitude fabrique une passerelle fragile mais éclairante. D’un côté, une pionnière qui grimpait pour elle seule, dans une époque où les femmes devaient encore justifier leur présence sur les faces nord. De l’autre, une guide et sociologue qui décortique les mécanismes invisibles qui poussent encore bien des femmes à en faire davantage pour être simplement reconnues. Le contraste est saisissant : Simone Badier n’a quasiment jamais connu l’accident, malgré des prises de risque extrêmes. Maud Vanpoulle, elle, en fait son objet d’étude, convaincue que l’alpinisme moderne doit se doter d’outils pour mieux comprendre et prévenir les drames. Mais les deux récits se rejoignent : ce n’est pas seulement d’alpinisme qu’il est question, c’est de liberté, d’égalité, et de la façon dont nos sociétés distribuent la légitimité. La montagne comme révélateur La cordée Badier-Vanpoulle met au jour une évidence : la montagne ne se contente pas d’être un terrain de jeu, elle est un révélateur brutal. Brutal des forces physiques, bien sûr, mais aussi des rapports sociaux et des constructions culturelles. On grimpe avec ses bras, mais on grimpe aussi avec les représentations qu’on nous a collées sur le dos. Simone Badier a défié les attentes sociales de son époque en se hissant au sommet de voies où peu d’hommes osaient s’aventurer. Maud Vanpoulle, elle, interroge les héritages invisibles : pourquoi les femmes seraient-elles perçues comme plus prudentes ? Pourquoi les hommes comme plus « faits » pour le risque ? Et qu’est-ce que cela change quand une chute n’est plus métaphore, mais menace réelle ? Casser la glace, encore Avec ce nouvel épisode, Learn from Altitude : alpinisme au féminin poursuit sa mission : déconstruire le récit unique d’un alpinisme au masculin. En associant une pionnière disparue et une chercheuse engagée, il rappelle que les femmes ne sont pas seulement les actrices d’hier ou d’aujourd’hui : elles sont aussi celles qui redessinent les contours mêmes de ce qu’est « prendre un risque » en montagne. Simond, partenaire du projet, s’inscrit dans cette logique. Marque historique de l’alpinisme, elle choisit ici de soutenir une démarche qui questionne autant qu’elle raconte, qui ne se contente pas de célébrer des exploits mais éclaire aussi les angles morts du récit. Parce qu’au fond, le plus grand sommet à gravir n’est peut-être pas le Cervin ni les Grandes Jorasses, mais ce plafond invisible qui persiste encore au-dessus des têtes. Et que, cordée après cordée, épisode après épisode, il se fissure. À découvrir dans l’épisode 7 de Learn from Altitude : alpinisme au féminin, disponible sur Globule Radio et toutes les plateformes ( Spotify , Apple Podcasts , Deezer ). Ce podcast est inspiré de l’ouvrage Une histoire de l’alpinisme au féminin (Éditions Glénat, 2024) de Stéphanie et Blaise Agresti, qui ont eu l'idée originale de former ces cordées éphémères entre des femmes alpinistes d’hier et d’aujourd’hui.
- Karma La Villette : le fabuleux destin de la FFME
Alors que la FFME poursuit actuellement la construction de l’ouverture de sa deuxième salle d’escalade, Vertige Media a eu l’occasion de visiter le chantier en exclusivité. Dès 2016, il a fallu naviguer entre divers obstacles pour enfin pouvoir ériger un projet qui devrait voir le jour en octobre 2025, en plein cœur du Parc de la Villette. Visite guidée de Karma La Villette, une salle au destin (forcément) particulier. La future salle Karma La Villette en chantier, à Paris, juillet 2025 © Vertige Media Sur la façade métallique du bâtiment, une fresque colorée aux motifs géométriques tranche avec les structures industrielles du Parc de la Villette. Derrière cette enveloppe d'acier, résonne le ballet des perceuses et des nacelles élévatrices. Vincent Maratrat, directeur du développement à la FFME ( Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade, ndlr ), pousse la porte vitrée de ce qui fut, à l’époque, un cinéma d’un nouveau genre. Cinéma et réalité sociale Entre simulateur de vol et salle de cinéma, le Cinaxe avait été présenté à son ouverture, en 1991, comme une petite révolution. Vingt-quatre ans après, c’en est une autre que nous fait visiter Vincent Maratrat. Sur ce millier de mètres carrés que compte le chantier, c’est donc une salle d’escalade qui devrait ouvrir ses portes en octobre 2025. Nom de code ? Karma. Comme celle, ouverte par la fédération, il y a dix ans à Fontainebleau. Cinq lettres qui orneront la nouvelle fresque colorée de l’entrée, grâce à la collaboration avec un artiste du cru. La FFME ne s’interdit rien. Et ça commence à se voir en traversant les portes vitrées de l’accueil qui devraient donner sur un comptoir en L. Le bar intérieur fera face à une terrasse en bois extérieure, sise au milieu des arbres du parc et loin de l'agitation urbaine. « Là, derrière, vous avez le canal. Deux ou trois transats, et puis on pourra même faire une plage », plaisante notre guide. L'entrée du chantier de Karma La Villette avec l'ancienne fresque colorée © Vertige Media Karma La Villette semble épouser à merveille l’esprit du temps. Le projet sera le premier, dans Paris intra-muros, à pouvoir offrir la pratique des trois disciplines olympiques de l’escalade sportive : le bloc, la difficulté mais aussi la vitesse. Un clin d'œil assez bienvenu aux prochains Jeux Olympiques de Los Angeles pour lesquels les trois disciplines seront enfin séparées . Forcément, c'est aussi un objectif pour le deuxième projet de salle de la FFME. Même si le mur de vitesse qui s’érige devant nous servira d’autres velléités. « La vitesse peut paraître nouvelle pour la communauté des grimpeurs , explique Vincent Maratrat. Mais je pense qu’elle permettra aussi à d’autres publics de venir à l’escalade plus traditionnelle par cette discipline. La vitesse plaît aux jeunes. Et c’est peut-être un bon moyen de faire venir les gamins des quartiers autour. » Plantés dans la salle de voie, d’immenses panneaux de bois dessinent les deux futurs couloirs de vitesse. Le membre de la FFME l’assure, il y aurait un buzzer et un chrono, « comme en compèt ». En faisant demi-tour sur nous-mêmes, c’est l’allure des charpentes qui impressionne. Leur aspect dessine déjà la forme des voies de difficultés, avec leur dévers. En tout, entre 65 et 70 lignes de cordes sont prévues sur des murs qui culminent à 12 mètres de hauteur. C’est d’ailleurs perchés sur leur nacelle que les employé·es du fabricant français de murs d’escalade, Pyramides, sont en train de poser les derniers panneaux de bois. À l’étage, l’espace bloc est plus intimiste. Ici, les murs sont déjà posés mais attendent encore leurs prises colorées. Avec leur blancheur éclatante, les parois donnent au lieu des allures de décor de science-fiction. Pourtant, dans quelques mois, c’est une diversité de publics bien réelle qui s'agrippera sur les prises de Karma La Villette. Au milieu de la future salle de voie © Vertige Media Quand la FFME fait le ménage En tant que superviseur principal du projet, Vincent Maratrat le sait mieux que personne : cette salle a bien failli ne jamais voir le jour. Ce projet, la FFME le caresse depuis 2016 au moment où le Parc de la Villette lance un premier appel à projet qui tombe en désuétude pour en relancer un autre, quatre ans plus tard. Cette fois-ci, le dossier de la fédération, empreint d’olympisme et de social, de la fédération ira au bout. Et passe donc devant ceux déposés par les gérants de salles privées. Et là, attention, gros clash. « Pourquoi la fédération se refuserait à faire de l’argent ? Le résultat qui est engendré sur la salle de Fontainebleau, et on espère celui de la salle de la Villette, sert les intérêts généraux de la fédération et participe au budget général » Vincent Maratrat, directeur du développement de la FFME La future salle de bloc à l'étage de Karma La Villette Fin 2021, l’Union Des Salles d’Escalade (UDSE), qui fédère 90% des établissements privés, publie un communiqué au vitriol contre ce qu’elle perçoit comme une concurrence déloyale. L'organisation dénonce l'usage présumé de financements publics, la confusion entre mission de service public et activité commerciale, évoquant même des recours juridiques et la création d'une fédération concurrente. « J'ai relu la lettre, il faut dire que c'était gratiné , pose Vincent Maratrat. Le ton n’était pas amical mais le fond, surtout, était erroné. » Au cœur de la polémique : le financement du projet. L'UDSE dénonce un montant de 3,35 millions d'euros garantis à 50% par la Ville de Paris, y voyant une subvention déguisée. Le directeur du développement de la FFME réfute fermement cette présentation. « On a commencé par utiliser les fonds propres de la Fédération, comme à Fontainebleau, confie-t-il. Après, oui, on a emprunté. 3,5 millions d’euros pour réaliser les travaux et payer les études. Mais la garantie accordée par la Ville de Paris dont parle l’UDSE, elle nous coûte aussi cher qu’un cautionnement bancaire. On la paie. Il n’y a donc pas de concurrence déloyale. » Au-delà du financement, l’UDSE accusait aussi la FFME de « sortir de son rôle » en venant préempter le terrain de jeux des salles marchandes. Sur ce point, Vincent Maratrat reprend les mots de son président, Alain Carrière en apostrophant : « Pourquoi la fédération se refuserait à faire de l’argent ? Le résultat qui est engendré sur la salle de Fontainebleau, et on espère celui de la salle de la Villette, sert les intérêts généraux de la fédération et participe au budget général ». C’est le karma Il faudrait 200 pratiquants par jour viennent grimper à Karma La Villette pour que le projet de la FFME soit à l’équilibre. Vincent Maratrat est confiant. Au-delà de l’offre de grimpe proposée, la localisation en plein cœur du Parc est idéale. L’offre et le confort du bar et de la restauration sont alléchants. Le ticket moyen se situera probablement sur les prix du marché, à savoir l’entrée unique à 15 euros et l’abonnement annuel autour des 500 euros ( avec des réductions pour les licenciés et les clubs, ndlr ). La salle sera ouverte entre 8h et minuit tous les jours, « avec potentiellement une matinée de fermeture ». Vincent Maratrat ne veut rien laisser au hasard. Emmenée par un duo à la direction, la future équipe de Karma La Villette bénéficiera d’installations neuves : que ce soit l’isolation du bâtiment, les sanitaires, les bureaux ou la centrale de traitement de l’air, devenue essentielle suite aux récentes informations sur la pollution des salles d’escalade indoor . « On a une première reçu une première offre à 50 000 euros par an pour le ménage , détaille Vincent Maratrat. On va aussi proposer un règlement strict sur l’utilisation de la magnésie. » Les charpentes en bois qui serviront de base aux prochains murs de voies © Vertige Media Entre les murs encore dénués de prises, le dernier projet de la FFME résonne comme une sacrée ambition pour une fédération sportive. « Il est certain que c’est un sujet qui a beaucoup d’enjeux , continue le directeur de développement. On sent que tout le monde est impliqué à n’importe quel poste fédéral. Mais au final, ce projet de salle reprend l’objectif premier de la FFME : développer l’escalade. » Désormais, entre les mouvements de nacelles, les bruits de perceuses et les cartons à porter, Karma La Villette attend sa crémaillère. Même avec les derniers tracas administratifs à surveiller, Vincent Maratrat est convaincu qu’il tiendra les délais d’octobre. Reste simplement à espérer un petit bonus, sur lequel le directeur du développement n’a pas la main. « On sera quelques semaines après les championnats du monde d’escalade. Si nos athlètes ramènent des médailles voire le titre, on les invitera à l’inauguration. Vous imaginez la fête ? » Il n’y a plus qu’à soigner son karma. Karma La Villette Ouverture prévue en octobre 2025 Paris, dans le 19ème ouverture, au coeur du Parc de la Villette Deux espaces de grimpe distincts avec du bloc, de la voie et de la vitesse Horaires de 8h à minuit tous les jours Restauration rapide sur place (planches) et débit de boissons Prix d'entrée aux alentours de 15 euros
- La grimpe, bastion masculin ?
De la conquête héroïque des sommets à l'ambiance branchée de nos salles urbaines, l’escalade s’est longtemps racontée au masculin. Un sport pensé comme viril, pratiqué comme viril, transmis comme viril. Mais les pionnières ont fissuré le mur, et les grimpeuses d’aujourd’hui redessinent les contours de ce terrain vertical. © Possessed Photography L’image du grimpeur, dans l’imaginaire collectif, c’est encore trop souvent celle d’un homme. Un type sec, musclé, qui « engage », qui « conquiert » et qui se suspend dans le vide avec un petit sourire satisfait. L’escalade a été façonnée par ce récit : celui d’une virilité héroïque, conquérante, quasi militaire. Ce que Raewyn Connell appelle la masculinité hégémonique - un modèle dominant qui valorise la force, le risque et la domination, tout en marginalisant les autres façons d’exister - a trouvé dans la grimpe un terrain de jeu presque parfait. Pendant plus d’un siècle, ce sport s’est construit sur cette norme implicite : aux hommes le rôle de conquérants, aux femmes celui d’exception tolérée. Et pourtant, la fissure s’élargit. Des pionnières comme Lucy Walker ou Lynn Hill jusqu’aux championnes olympiques d’aujourd’hui, les grimpeuses ont peu à peu desserré l’étau de ce récit masculin. Mais si la paroi commence à se partager, le poids de cet héritage demeure. Derrière chaque voie nommée d’un sobriquet sexiste, derrière chaque conseil non sollicité donné en salle ou en falaise, derrière chaque performance jugée « pour une femme », la verticalité rappelle que ses murs sont encore traversés par des lignes de genre. Un sport d’hommes, un fief de virilité Pas d’égalité, pas de mixité : à l’origine, l’alpinisme - ancêtre direct de l’escalade sportive - fut conçu par des hommes et pour des hommes. Les clubs alpins du XIXe siècle n’avaient rien de lieux ouverts : ils fonctionnaient comme de véritables forteresses de la virilité sportive, où les femmes n’entraient qu’au prix d’une obstination rare. On parlait de « fiefs masculins » jalousement gardés, et chaque pionnière devait littéralement s’arracher le droit d’y poser ses chaussons. Le grimpeur héroïque y incarne la double fonction de ce modèle : dominer concrètement (la montagne, le risque, ses pairs masculins) et incarner symboliquement un exemple quasi inatteignable. Le récit fondateur lui-même transpire le patriarcat. Les premières ascensions furent racontées comme des épopées héroïques, truffées de métaphores guerrières : on « attaque » une face, on « conquiert » une cime, on « vainc » une montagne. Dans les années 1950-60, l’âge d’or de l’himalayisme a achevé de figer cette image : une poignée d’hommes, élevés au rang de héros nationaux, présentés comme des chevaliers modernes partant à la conquête de sommets vierges. Lionel Terray pouvait bien parler de « conquérants de l’inutile », la presse, elle, célébrait surtout des vainqueurs virils, des corps endurants, une virilité en bandoulière . Difficile de trouver mieux qu’un alpiniste d’après-guerre pour illustrer ce que Raewyn Connell appelle la masculinité hégémonique : cet idéal masculin dominant qui organise la hiérarchie des genres. Le grimpeur héroïque y incarne la double fonction de ce modèle : dominer concrètement (la montagne, le risque, ses pairs masculins) et incarner symboliquement un exemple quasi inatteignable. Résultat : pendant des décennies, l’image d’Épinal du grimpeur s’est confondue avec celle de l’homme fort au sommet de la hiérarchie, transformant la paroi en un miroir où ne se reflétait qu’un seul genre. Virilité verticale : force, risque et conquête Si l’escalade a longtemps été un bastion masculin, ce n’est pas un hasard : ses valeurs fondatrices épousent presque au millimètre les codes de la virilité. Monter une paroi, gravir une montagne, c’est mettre en scène tout ce qui a été historiquement associé aux hommes : la force brute, le goût du risque, l’ivresse du danger et la jouissance symbolique de la conquête. La langue populaire elle-même ne s’y trompe pas : on parle de héros suspendus au-dessus du vide, de sommets « vaincus » à la force des bras. Rien d’étonnant à ce que le risque sportif ait été perçu comme un terrain d’expression masculine par excellence : la performance, la domination et l’invulnérabilité sont des qualités directement connectées à ce que Raewyn Connell a nommé la masculinité hégémonique, ce modèle dominant qui érige l’homme fort, courageux et autonome en norme sociale désirable. Derrière les louanges, un stéréotype persistant : si elle y parvient, c’est qu’elle est, au fond, « presque un homme ». Pendant des décennies, la figure du grimpeur s’est confondue avec celle de l’homme intrépide. Les récits d’ascension regorgent de métaphores guerrières ou conquérantes, renforçant cette idée que l’homme se définit par sa capacité à relever des défis physiques hors du commun. Dans cette rhétorique héroïque, la femme n’a pas sa place, ou seulement en contrepoint. L’alpiniste, dans l’imaginaire collectif, c’est toujours il, jamais elle . Quand, par exception, une femme réussissait une grande voie ou une ascension mythique, son exploit se voyait immédiatement assigné à une catégorie à part : le « record féminin ». Manière élégante de rappeler qu’elle jouait dans une autre ligue. © Ben Kitching Le lexique de la grimpe en dit long sur ce climat viriliste. Les topos de falaise regorgent de noms de voies grivois, parfois ouvertement sexistes : « Rape and Carnage », « One Less Bitch » et autres insultes gravées dans le rocher. Dans les années 1980 aux États-Unis, certaines lignes furent même baptisées de termes homophobes , comme « Flogging a Dead Faggot ». Autant de vestiges d’une culture potache, où la blague viriliste faisait partie du folklore : ce qu’on n’aurait pas assumé en société trouvait refuge dans l’entre-soi des grimpeurs. En résumé, l’escalade a longtemps été régie par une norme implicite : le grimpeur idéal est un homme, fort, musclé, téméraire, prêt à en découdre avec la paroi. Une figure héroïque qui ne laissait guère de place aux autres : femmes, minorités, ou simples profils moins stéréotypés. Le patriarcat sportif, ici comme ailleurs, s’est entretenu en érigeant ce modèle comme l’évidence : l’aventure extrême serait, par nature, un domaine masculin. Femmes au pied du mur : les pionnières à l’assaut Face à ce bastion masculin, que restait-il aux femmes ? Pendant plus d’un siècle, grimper signifiait ruser, persévérer, et surtout prouver. À chaque fois. L’histoire n’a retenu que quelques pionnières, assez tenaces pour fissurer le plafond de verre, ou plutôt le plafond de rocher. En 1871, l’Anglaise Lucy Walker devient la première femme à atteindre le sommet du Cervin , jupe longue et piolet à la main. Son exploit défraye la chronique : « elle a réalisé ce que peu de gens pensaient qu’elle pouvait faire », écrivent les gazettes, tout en rappelant que le terrain reste « un sport dominé par les hommes ». Un siècle plus tard, en 1975, la Japonaise Junko Tabei inscrit son nom au sommet de l’Everest , vingt-deux ans après les premiers hommes. Entre-temps, les femmes alpinistes avaient dû parfois fonder leurs propres structures, comme le Ladies’ Alpine Club à Londres en 1907, pour pratiquer entre elles ce que les clubs masculins leur interdisaient encore. On connaît la rengaine : « Les femmes compensent par la technique et la souplesse ce qui leur manque en force pure ». Un compliment en apparence, une assignation en réalité. Chaque réussite féminine fut célébrée comme un événement symbolique, mais presque toujours sous le signe de l’exception. La « première femme » à réussir telle ascension devenait une héroïne, certes, mais une héroïne hors norme, tolérée précisément parce qu’elle sortait du lot. Derrière les louanges, un stéréotype persistant : si elle y parvient, c’est qu’elle est, au fond, « presque un homme ». Dans les années 1980, quand Catherine Destivelle ou Lynn Hill imposent leur puissance en falaise, la presse ne peut s’empêcher de commenter aussi leur apparence . On les décrit comme des « garçonnes » musclées, ou bien on insiste sur leur « élégance féline » et leur grâce, des adjectifs qu’aucun journaliste n’aurait songé à employer pour leurs homologues masculins. C’est le vieux paradoxe de la performance féminine : exceller dans un sport extrême reste tolérable à condition de compenser par une féminité affichée. La sociologie parle ici de « féminité compensatoire » : pour être acceptées, les sportives doivent rester belles, séduisantes, disponibles au regard, comme si « être jolie comptait plus qu’être performante ». À cela s’ajoutait un autre obstacle, tout aussi massif : l’absence de modèles visibles. Les manuels d’alpinisme, les films, les magazines montraient presque exclusivement des hommes en action. Quand une femme apparaissait, c’était souvent sous un angle sexualisé ou anecdotique. Une étude sur la presse spécialisée a mis en lumière ce double standard : les hommes sont montrés en plein effort, cramponnés à la paroi ; les femmes, elles, souvent cadrées sur le buste, en brassière, fragmentées en images érotisées. Stéréotypes accrochés aux prises : la paroi invisible Au-delà des chiffres de fréquentation, les clichés ont la peau dure. Même aujourd’hui, dans des salles où la parité semble de mise, les vieux réflexes ressurgissent dès qu’on parle de « qualités naturelles ». On connaît la rengaine : « Les femmes compensent par la technique et la souplesse ce qui leur manque en force pure ». Un compliment en apparence, une assignation en réalité. Derrière cette formule polie se cache la même logique depuis des décennies : aux hommes la puissance, l’audace, les grands mouv’ spectaculaires ; aux femmes la finesse, la prudence, la lecture subtile. La sociologue Aurélia Mardon l’a montré dans ses enquêtes en club : dès l’adolescence, garçons et filles intègrent ces rôles contrastés. Les moniteurs eux-mêmes, s’ils ne sont pas sensibilisés à la question, renforcent les biais : on demande aux garçons de visser les prises et de porter les cordes, on félicite les filles pour leur « style » délicat et leur prudence. Une pédagogie anodine en apparence, mais qui oriente d’un côté vers la performance, de l’autre vers la retenue. Un grimpeur fort est juste un grimpeur fort. Une grimpeuse forte, elle, doit être à la fois athlète et garante de son « charme ». Résultat : un plafond bien réel sur les parois. Les femmes ouvreuses en compétition restent rarissimes , non par manque de compétence mais parce que, dès le départ, on ne les a pas poussées à occuper ces postes « techniques » confisqués par les hommes. Sur les grandes falaises ou dans les expéditions lointaines, les cordées 100 % féminines restent minoritaires, freinées moins par l’envie que par les barrières invisibles : le doute de soi, le manque de modèles, le regard condescendant d’un milieu où l’on vous rappelle subtilement que vous n’êtes pas « vraiment à votre place ». Qui n’a pas vu, dans une salle de bloc, une grimpeuse subir les conseils insistants d’inconnus persuadés de mieux savoir qu’elle ? Le mansplaining est devenu une scène banale : « 95 % des conseils non sollicités que j’ai reçus en bloc venaient d’hommes, parfois moins bons techniquement que moi », nous partageait récemment une grimpeuse. L’entraide fait partie des valeurs de l’escalade, certes, mais quand elle se transforme en paternalisme condescendant, elle agit comme un rappel à l’ordre implicite : ici, ce sont toujours les hommes qui détiennent la légitimité technique. À cela s’ajoute un autre biais, plus insidieux encore : la manière dont on juge les performances féminines. Qu’une grimpeuse réussisse une voie extrême, et l’on s’empresse d’ajouter : « pour une femme ». Comme si le niveau devait être lu à deux vitesses. Les athlètes de haut niveau le savent : elles évoluent sur deux fronts simultanément, prouver qu’elles grimpent aussi bien que les hommes, tout en restant conformes à une féminité attendue, souriante et soignée . Un grimpeur fort est juste un grimpeur fort. Une grimpeuse forte, elle, doit être à la fois athlète et garante de son « charme ». Ce double standard s’infiltre jusque dans la médiatisation : les vidéos masculines glorifient la « puissance » et la « détermination », celles des femmes louent leur « grâce » et leur « fluidité ». Tant que ces carcans perdureront, les grimpeuses évolueront toujours sur un mur à deux faces : celui, bien réel, de la difficulté technique, et celui, invisible, des représentations sociales. La lente féminisation de l’escalade Heureusement, le paysage se fissure. L’escalade se féminise, doucement mais sûrement. Les chiffres restent parlants : selon l’étude menée par Vertige Media en 2025 , les femmes représentent aujourd’hui environ un tiers des pratiquants en France. Une progression réelle, même si le déséquilibre demeure net, surtout en falaise et en haute montagne . La paroi s’ouvre, certes, mais elle n’est pas encore totalement partagée. L’escalade n’est plus tout à fait le boys club qu’elle fut longtemps, mais le parfum d’entre-soi masculin flotte encore au pied de bien des falaises. Plusieurs dynamiques expliquent ce mouvement. L’explosion des salles de bloc et d’escalade indoor a bouleversé la donne. Finie l’image de l’alpiniste bourru, solitaire, affrontant les éléments hostiles. Place à un public urbain, mixte, qui grimpe après les cours ou le boulot, comme on irait au yoga ou au fitness. Ces lieux, pensés pour la convivialité, ont offert aux débutantes un cadre plus accessible, débarrassé - en apparence du moins - des rites virilistes hérités des clubs alpins. Même au niveau amateur, la répartition est contrastée : la parité se rapproche en salle, mais reste lointaine en falaise ou en grande voie, où pèsent encore les traditions viriles. La médiatisation du sport a elle aussi changé d’échelle. Depuis l’entrée de l’escalade aux Jeux olympiques en 2021, les projecteurs se braquent autant sur les femmes que sur les hommes. Des championnes comme Janja Garnbret, Shauna Coxsey ou Julia Chanourdie sont devenues des références mondiales. Quand on voit une grimpeuse dominer une Coupe du monde ou enchaîner un 9b+ , il devient difficile de maintenir le vieux préjugé selon lequel « les femmes n’ont pas le niveau ». Brooke Raboutou sur Excalibur, voie mythique cotée 9b+ © Crimp Films Mais le plus décisif est peut-être ailleurs : dans le discours critique qui émerge de l’intérieur. Les grimpeuses s’organisent, prennent la parole, dénoncent les blagues graveleuses, les inégalités de sponsoring , le sexisme latent dans certaines salles. Des événements comme le Festival Femmes en Montagne , qui donne chaque année une visibilité nouvelle aux récits féminins dans les sports alpins, ou le festival Grimpeuses , qui conjugue pratique, débats et culture autour de l’expérience féminine de la grimpe, participent à cette déconstruction. Sur les réseaux, des hashtags comme #balancetongrimpeur ont ouvert la voie, révélant ce que l’entre-soi masculin considérait jadis comme de simples « détails » : noms de voies sexistes, comportements déplacés, attitudes condescendantes au pied des blocs. Là où l’on riait encore il y a vingt ans, la tolérance est aujourd’hui bien moindre. « On n’a pas besoin d’un grand soir du féminisme en escalade. On a besoin d’un travail de fond, de graines plantées un peu partout », résumait Caroline Ciavaldini lors d'une conférence . Mais attention à l’angélisme. La route vers l’égalité reste semée de prises fuyantes. Les femmes cadres, entraîneures, ouvreuses demeurent rares. Les écarts de sponsoring persistent, les films de grimpe consacrés aux athlètes féminines se comptent encore sur les doigts d’une main, et les marques n’intègrent leurs égéries féminines qu’avec un retard notable. Même au niveau amateur, la répartition est contrastée : la parité se rapproche en salle, mais reste lointaine en falaise ou en grande voie, où pèsent encore les traditions viriles. Et la démocratisation elle-même n’est pas neutre : comme l’a montré l’étude de Vertige Media , elle profite surtout aux urbains diplômés . Les femmes issues de milieux populaires restent largement minoritaires, preuve que la mixité sociale et la mixité de genre ne progressent pas toujours au même rythme. Bref, l’histoire avance, mais sur une corde raide : entre évolution réelle et inertie tenace. Vers la fin d’une hégémonie masculine ? Alors, l’escalade est-elle en train de cesser d’être un sport d’hommes ? Oui… et non. Oui, parce qu’aucune règle formelle n’exclut désormais les femmes, parce que les mentalités les plus rétrogrades ont globalement disparu du discours public. Une grimpeuse de 20 ans peut aujourd’hui trouver une communauté accueillante, des modèles à admirer et revendiquer sans complexe son identité de grimpeuse. Elle peut s’entraîner, performer, encadrer à son tour. Bref, les portes forcées par les pionnières ne se referment plus. Même suspendus au-dessus du vide, nous n’échappons pas aux règles invisibles du jeu social. Mais non, parce que l’ombre de la masculinité hégémonique continue de planer sur la paroi. Les chiffres le rappellent : les hommes restent majoritaires, surtout là où s’exerce le pouvoir symbolique - ouvreurs, entraîneurs, équipeurs, auteurs de topos. Les normes informelles, elles, tiennent toujours : ces « petites choses » qui déterminent si l’on se sent légitime ou non dans un collectif. Comme le rappelle la sociologue Aurélia Mardon , ces codes sont profondément enracinés et façonnent durablement la manière dont chacun·e évolue dans l’escalade. Déconstruire ces habitudes, voilà ce qui serait l’étape suivante : former les moniteurs à l’égalité, repenser la pédagogie pour qu’elle ne soit pas genrée, valoriser les femmes à tous les niveaux (des compétitions mixtes aux expéditions dirigées par des cheffes de cordée), et surtout, ne pas effacer la mémoire des grimpeuses qui ont ouvert la voie. En réalité, la grimpe n’est qu’un miroir grossissant de la société : elle en reflète les inégalités autant que les progrès. Hier symbole d’une distinction masculine, elle devient peu à peu - mais au prix d’une lutte constante - un terrain partagé. L’héritage patriarcal ne disparaît pas d’un coup de brosse, mais le nommer, l’analyser, le mettre en lumière est déjà une manière de l’éroder. Pierre Bourdieu disait que nos loisirs sont des marqueurs sociaux. Il faut ajouter qu’ils sont aussi des marqueurs de genre. Dans la façon de grimper - bloc ou grande voie, plastique ou granit, indoor ou outdoor - s’expriment des normes qui disent autant notre place dans la société que notre place sur la paroi. Grimpons donc, mais grimpons les yeux ouverts : même suspendus au-dessus du vide, nous n’échappons pas aux règles invisibles du jeu social. L’escalade a longtemps été un sport d’hommes ; il est temps que la paroi se partage équitablement. Le sommet n’en sera que plus beau lorsque chacun·e pourra l’atteindre sans cordes symboliques pour entraver ses mouvements. Et peut-être qu’au fond, la vraie cotation à dépasser n’est pas un 9b+, mais celle, beaucoup plus retorse, des stéréotypes de genre. La meilleure prise à saisir, aujourd’hui, reste la plus politique : celle de la prise de conscience.
- Himalaya hors‑ligne : le Népal débranche les réseaux sociaux
Au Népal, l’État a tiré la prise. Les accès de vingt-six plateformes numériques, dont la majeure partie des réseaux sociaux principaux, ont été coupés. Derrière la décision administrative, c’est tout un écosystème qui s’étrangle. Car sans WhatsApp, Facebook, Instagram et consorts, ce ne sont pas que des selfies qui disparaissent. Ce sont des expéditions qui deviennent impossibles. © Sylwia Bartyzel On a toujours aimé l’idée romantique d’un Himalaya déconnecté, refuge ultime pour se couper du bruit du monde. Depuis le 4 septembre, c'est presque le cas. Mais ce ne sont pas les alpinistes qui ont décidé de faire silence. C'est le gouvernement népalais qui l'a imposé par décret. Depuis quatre jours, ce sont 26 plateformes numériques dont les principaux réseaux sociaux - Facebook, WhatsApp, Instagram, YouTube ou encore X - qui ont été bannies du paysage numérique du pays, faisant basculer des millions d'habitants et des centaines d'alpinistes de passage, dans un immense hors-ligne administratif. 48 heures pour éteindre la lumière Le 28 août dernier, le gouvernement népalais avait posé un ultimatum : sept jours pour que les plateformes ouvrent un bureau au Népal, nomment un référent sur place, et mettent en place certains « mécanismes de conformité ». Le 4 septembre, faute d’obtempérer, elles feraient l'objet d'une coupure de leurs services. Ainsi, Facebook, Instagram, WhatsApp, YouTube, X, LinkedIn, Snapchat, Reddit, Discord, Signal, WeChat… ont quitté les écrans des Népalais. La liste ressemble à l’écran d’accueil d’un smartphone . Seules quelques applis, échappent à la purge, à l'instar de TikTok. Dans la foulée, certains ont bougé : la solution de calendrier népalaise Hamro Patro a déposé son dossier, X a demandé officiellement les pièces à fournir, Meta a pris contact auprès des autorités du pays... De son côté, Katmandou promet de rallumer la lumière au fil des enregistrements. La mesure s’appuie sur un arrêt de la Cour suprême du 17 août qui entérine l’obligation d’enregistrement, mais ne prescrivait pas la coupure. Le gouvernement népalais a décidé d’aller plus loin, comme si la corde juridique permettait aussi de serrer la gorge des applis. Quand le réseau bégaie Sur le papier, le blackout devait être total. Dans la pratique, il est haché . Pourquoi ? Parce que les opérateurs téléphoniques (Nepal Telecom, public, et Ncell, privé) n’ont pas basculé du jour au lendemain. Le blocage se fait par couches : on filtre des adresses IP, on coupe des noms de domaine. Résultat : certaines applis passent encore par endroits, puis disparaissent. Vu de France, c’est comme si Orange et SFR bloquaient Instagram en décalé : un utilisateur peut encore poster un message depuis Lyon, mais le destinataire à Paris ne peut plus le consulter. Cette incertitude rend la communication imprévisible — ce qui, en expédition, est pire que la coupure nette. On ne sait jamais si le message est passé ou s’il s’est perdu en route. Effet collatéral : ruée sur Viber, qui devient l’appli de secours nationale. Ironie parfaite : c’est dans un groupe Viber que les fournisseurs d’accès se coordonnent… pour organiser la censure. Hors-ligne de vie En expédition, WhatsApp n’est pas une frivolité. C’est le tableau de bord qui fait tourner la machine. On y cale les rotations d’hélico, les bulletins météo, les horaires de porteurs, les changements d’itinéraire. Coupez ça, et toute la logistique s’effiloche. Le coureur américain Tyler Andrews, arrivé à Katmandou pour une tentative de record de vitesse à l’Everest, en a fait les frais : ses canaux de communication se sont évaporés pile au moment où il voulait lancer son récit . Les sponsors, habitués à un flux continu d’images et de posts, découvrent que l’alpinisme sans réseaux, c’est aussi moins de visibilité — et donc moins de retour sur investissement. Alors, on ressort les vieilles recettes : messages codés par satellite (« OK », « retard », « demi-tour », « besoin d’aide »), horaires fixes pour donner signe de vie, mails ou SMS quand le réseau le permet. Le confort des groupes WhatsApp, c’était bien. La débrouille, elle, redevient vitale. L’affaire ne se joue pas qu’au pied des glaciers. Elle déborde sur la scène politique. La Commission nationale des droits humains demande au gouvernement de reculer, rappelant que la Constitution garantit la liberté d’expression. Le Committee to Protect Journalists parle d’un « précédent dangereux » pour la presse . Dans les rues de Katmandou, la Génération Z appelle à manifester contre la coupure , soutenue par le maire Balendra Shah, figure populaire qui incarne une jeunesse connectée et frondeuse. Ce qui devait rester une plomberie réglementaire devient un bras de fer sur les libertés publiques. On croyait que les dangers venaient des séracs instables ou des corniches fragiles. En 2025, ils peuvent surgir d’un bureau ministériel à Katmandou. La dépendance aux applis a créé une vulnérabilité nouvelle. Et c'est toute une illusion de confort qui se fissure dès qu’un gouvernement décide de jouer au censeur.












