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- Pyrénées Magazine : reportage au pic d’un pari éditorial
Un an après avoir échappé à la disparition, Pyrénées Magazine incarne le pari d'un modèle coopératif de presse de territoire : ancrer l'indépendance éditoriale dans un écosystème d'acteurs locaux tout en préservant une ligne généraliste sur un massif entier. Entre héritage du pyrénéisme et pragmatisme économique, le titre teste la viabilité d'une promesse : raconter les Pyrénées sans les vendre. Reportage en pente douce. L'équipe de Pyrénées Magazine au complet © Jc Milhet Il faut croire que les clichés ont la vie dure. En tout cas, la photographie que rend le centre-ville de Toulouse par un vendredi après-midi ensoleillé n’est pas floue : la vie de bureau s’est arrêtée à 16h30. En mars, le soleil tape déjà fort sur les briquettes de la place Saint-Aubin, rendant les visages de celles et ceux qui bénéficient de la semaine de 4 jours et demi aussi roses que la ville. C’est en pénétrant dans « La cité de la RSE et de l’impact », où Pyrénées Magazine a installé sa rédaction, que je me rends définitivement compte qu’à cette heure-ci, plus personne ne marche à l’ombre dans la cité de Nougaro. Lorsque la directrice artistique du journal, Nathalie Cantaloube, reçoit pour faire le tour du propriétaire, seule la machine à café fait clignoter un signe de vie. L’ancien garage automobile reconverti en espace de co-working est désert. Il faut alors monter quelques marches pour réaliser qu’une lumière est bel et bien restée allumée. Là, dans un bureau d’une petite trentaine de mètres carrés, deux personnes s’affairent à déconstruire les clichés paresseux. Florence Gares, rédactrice en chef du titre et Marie Grenier, son adjointe, peaufinent les dernières touches d’une nouvelle parution. Le moment que choisit Christophe Agnus pour débarquer dans la pièce comme dans une sitcom. Son mètre quatre-vingt-dix pourrait le faire entrer dans le gabarit - cliché – des gaillards du sud-ouest. Pourtant, notre homme avoue tout sourire qu’il vient du Finistère. Cet ancien grand reporter, passé par Le Télégramme et L’Express , a descendu l’Hexagone pour diriger la rédaction de Pyrénées Magazine . Et la relancer. Car la petite équipe revient de loin. Ascensionner, sentir, écrire Depuis le 31 mai 2025, le journal pyrénéen s’est relancé en coopérative. Lâché par son ancienne maison-mère, Bayard, les salarié·e·s se sont réorganisé·e·s autour d’une SCIC ( Société Coopérative d’Intérêt Collectif, ndlr ). Désormais toutes et tous sont installé·e·s autour de la table de la rédaction. L’assiette du pape qui fume un joint sur l’étagère aux côtés du trophée d’un prix journalistique incarne à la fois la liberté et le départ de feu de l’initiative. Marie Grenier a reçu le prix Varenne pour un reportage dans une école de parapente qui permet aux personnes valides et handicapées de se former au vol libre. Un sujet qui, selon la rédactrice en chef, incarne parfaitement la ligne éditoriale du magazine. « On est catalogué comme un mag spécialisé , commence Florence Gares. Mais pour nous, on est généraliste. » « À part la politique politicienne et les faits divers, on s’intéresse à tout » , renchérit Marie Grenier . En atteste le dernier numéro en kiosque. Porté par une Une consacrée au chemin de Compostelle, les pages intérieures couvrent tour à tour un dossier sur la bataille de l’eau, le sauvetage du porc noir de Bigorre ou un festival des fiertés LGBTQIA+ dans la province basque de la Soule. Autant de sujets qui ne spécialisent finalement la revue bimestrielle que sur un territoire de prédilection, aussi diversifié qu’une chaîne aux mille reliefs. « Dans 100 ans on dira peut-être que Pyrénées Magazine fait partie de la bibliothèque pyrénéiste » Florence Gares, rédactrice en chef Florences Gares et Christophe Agnus dans les locaux de la rédaction de Pyrénées Magazine © Vertige Media Poser la question de l’identité pyrénéenne vous conduit immédiatement à lancer un exercice polyphonique. Tout à coup, c’est l’ensemble de l’équipe qui recouvre mezzo-forte la définition de son·sa voisin·e. Les qualificatifs pleuvent : « Diversifiée », « Riche », « Multiculturelle »… Mais très vite, le dénominateur commun se cale sur une comparaison avec les Alpes. Selon l’équipe, les Pyrénées seraient « plus douces, plus naturelles, plus sauvages », « moins équipées, moins industrialisées, moins chères ». L’opposition est une occasion d’installer le pyrénéisme dans la conversation, cette manière d’habiter la montagne, définie par Henri Beraldi, écrivain de la fin du 19ème siècle. « En réalité, cela vient de plus loin , corrige Florence Gares. C’est Louis Ramond de Carbonnières, un scientifique parisien débarqué dans les Pyrénées pour faire de la botanique, qui a amorcé cette réflexion. En découvrant les fleurs de montagne, il s’est mis à adorer marcher, à "ascensionner", comme il aimait dire. » De cette passion, naîtra un triptyque qui reste aujourd’hui l’une des meilleures façons de définir le pyrénéisme : « Ascensionner, sentir, écrire ». Le concept charrie alors l’expérience d’autres hommes, comme Henry Russel ou Franz Schrader, qui conquièrent des sommets en leur donnant parfois leur nom. « En réalité, ils faisaient comme les autres alpinistes , reprend Florence Gares en souriant. Mais ils se distinguaient par la transmission de l’écrit et une exploration plus lente que l’alpinisme. » Pyrénées Magazine porte-t-il alors le pyrénéisme en héritage ? « Pas vraiment », répond la rédactrice en chef avec une légère moue. Selon elle, le terme circule moins. « Les Pyrénéen·ne·s d’aujourd’hui n’aiment pas trop s’en revendiquer. Les jeunes affirment faire de l’alpinisme. La culture de l’écrit se perd, aussi. » Avant de rajouter : « Mais qui sait, dans 100 ans on dira peut-être que Pyrénées Magazine fait partie de la bibliothèque pyrénéiste ». Sauvé·e·s par le gang Une chose est sûre : l’histoire de la création du magazine fait écho à cet esprit d’exploration curieuse. Lorsqu'en 1989, Patrice Amen, fondateur de Milan Presse, décide de lancer sa nouvelle revue, c’est quasiment la première du genre. « Il existait peut-être une presse de territoire en Bretagne, mais elle fait partie des pionnières , confirme Florence Gares. Ce qui est drôle, c’est que Patrice adorait les Pyrénées, mais il n’y connaissait pas grand-chose. Il y emmenait ses enfants pour leur montrer les pics en inventant des noms. Il disait : "Ça c’est le Pic Trucmuche". Alors que pas du tout ! ». Franc-tireur, Amen lance Pyrénées Magazine sur un coin de table. Pour combler ses lacunes, le patron de presse s’entoure de têtes pensantes du massif. L’alpiniste et aumônier Louis Audoubert, le guide de haute montagne Patrice de Bellefon ou le géographe Georges Bertrand viennent garnir les pages de leurs sciences. « On pouvait avoir des articles de 20 pages dans les premiers numéros » , remet Florence Gares. Un peu trop pour Jean-Paul Bobin, qui débarque pour diriger la rédaction au milieu des années 90, en opérant un véritable virage journalistique. Pyrénées Magazine randonne et atteint son prime quelques années après, en attirant plus de 27 000 abonné·e·s. En 2004, Milan Presse est racheté par son grand concurrent, Bayard. La revue avec. Le loup dans la bergerie ? « Je venais d'être nommée à la rédaction en chef, confie Florence Gares qui a intégré le journal en 1999. J’ai senti une grosse crainte au départ mais jamais le groupe ne nous a dit quoi que ce soit. » Jusqu’en 2024 où le message tient en deux mots : « Au revoir ». « On a tous rajouté plein de métiers à nos jobs, explique Nathalie Cantaloube. L’enjeu, désormais c’est de tout mener de front » Nathalie Cantaloube, directrice artistique Fin 2023, Bayard décide d’arrêter ses titres du pôle « Nature et Territoire », fragilisés par des années de tensions économiques. Pour tout un écosystème pyrénéen, il est hors de question de laisser tomber une institution éditoriale vieille de 36 ans. Alors un projet de reprise prend forme dans les Hautes-Pyrénées, autour de Vincent Fonvieille, président de l’association Agora Pyrénées, qui est adossé à un réseau d’acteur·ice·s du massif. Après l’équivalent d’une année de tractations, la SCIC M’Pyrénées est constituée le 4 septembre 2024, à Tarbes. C’est elle qui sauvera Pyrénées Magazine . « Vincent voulait faire un projet collectif en associant le maximum de gens », raconte Christophe Agnus qui se retrouve premier de cordée. La SCIC regroupe alors cinq types de sociétaires : salarié·e·s, lecteur·ice·s, particulier·e·s et associations, entreprises et collectivités. Chaque groupe pèse 20% des votes en assemblée générale. Les bénéfices ne sont pas distribués mais réinvestis dans la pérennité du titre. « Honnêtement, d’un point de vue capitalistique, ce n’est pas la solution la plus simple, avoue le directeur général. Cela freine tous·te·s les investisseur·e·s traditionnel·le·s. Et on fait un pari sur l’envie de participer à un projet. » L’équipe salariée est conservée dans sa quasi-intégralité. Et s’embarque dans l’aventure avec une promesse de capital de départ fixé à 200 000 euros, qu’elle mettra un an à récupérer. L’objectif est d’en récolter 150 000 de plus pour combler les pertes cumulées du magazine jusqu'à l'équilibre. À ce jour, iels sont 240 sociétaires à avoir embrassé le pari. Régions Occitanie, Nouvelle-Aquitaine, lecteur·ice·s fidèles, communautés de communes, parc naturel, associations… tout un écosystème lié à « l’épine dorsale de la Péninsule Ibérique » © Vertige Media Inversion des courbes et petits bras musclés Si le défi financier est raide, relancer un journal ne se résume pas à lever de l’argent. Il faut rebâtir. « Il a fallu tout reprendre de zéro » , pose Christophe Agnus. Basculer les abonnements, construire un site Internet, reprendre la fabrication, la production et le développement du magazine. Autour de la table, tout le monde gonfle les joues. « On a tous rajouté plein de métiers à nos jobs , explique Nathalie Cantaloube. L’enjeu, désormais c’est de tout mener de front. » Après près d’un an de reprise, les efforts consentis sur la qualité du papier ou la communication ont d’ores et déjà payé. « La diffusion en kiosque est en hausse de 5% et nous avons augmenté le nombre d’abonné·e·s de 20% , assure le directeur général qui en revendique désormais 6 000. On est content, on a inversé toutes les courbes qui étaient en baisse. » Reste à dépasser l’effet, souvent éphémère, du neuf. Surtout que l’expédition est loin d’être terminée. Pour rester sereine, l’équipe devra encore convaincre 4 000 abonné·e·s. C’est le sens d’ une campagne Ulule en cours . Ce n’est pas celui de l’histoire qui montre que les rares titres de presse relancés en coopérative ont dévissé. Nice-Matin ou le quotidien La Marseillaise ont respectivement été rachetés et placés en redressement judiciaire. Mais encore une fois, l’équipe de Pyrénées Magazine invoque la puissance de l’héritage. « On a encore des abonné·e·s de la première heure , souligne Florence Gares. La durée moyenne d’un abonnement chez nous, c’est 8 ans. C’est énorme pour un journal. » « Un journal qui a culminé à 27 000 abonné·e·s à sa meilleure époque , rappelle Christophe Agnus. Ça montre que nos objectifs ne sont pas délirants. » Il reste encore quelques semaines pour savoir si la nouvelle campagne parviendra à installer son campement à une plus haute altitude. La prochaine étape leur permettrait de souffler, en continuant de solliciter la trentaine de contributeur·ice·s indépendant·e·s autour du magazine. Et, allez, de s’offrir une nouvelle recrue pour jongler avec les impératifs du digital. « On a lancé une newsletter mais j’aimerais aller plus loin sur le site Internet et les réseaux sociaux , ambitionne Christophe Agnus. On verra, pour l’instant, on y va seul·e·s, avec nos petits bras musclés. » Ascensionner, sentir, écrire. Même s’il est désuet, le triptyque pyrénéiste semble finalement bien convenir au défi qui se dresse encore devant Pyrénées Magazine . Quoi qu’il en soit, dans la sombre plaine de l’ open-space qui ne résonne plus que des verres qui s’entrechoquent dehors, la rédaction n’a toujours pas éteint la lumière.
- Kilter–Aurora : la vérité derrière la disparition de l’app
Que s’est-il réellement passé lors de la disparition de l’ancienne app Kilter fin mars ? À partir de documents consultés par Vertige Media et d’échanges directs avec le prestataire Aurora et l'application Kilter, ce nouvel article revient sur la séquence, ses zones d’ombre et ce qu’elle révèle de la fragilité structurelle des boards connectées. La Kilter Board de la salle d'escalade Block'Out Evry © Vertige Media Quand nous avions enquêté, à l’automne 2025, sur le conflit entre Kilter et Aurora , le cœur du sujet n’était déjà pas seulement judiciaire. Il tenait dans une question plus embarrassante pour tout l’écosystème des boards connectées : que vaut un mur « intelligent » lorsque son intelligence vit en partie ailleurs ? Fin mars 2026, cette question a cessé d’être théorique. L’ancienne app Kilter a disparu, les historiques se sont évaporés de l’interface, et des milliers de grimpeur·se·s ont découvert qu’une mémoire d’entraînement accumulée pendant des années pouvait soudain se retrouver suspendue à un conflit mêlant marques, code, hébergement et droits d’usage. Les explications les plus rapides ont naturellement pris le dessus. Une application qui tombe. Un prestataire tiers qui coupe l’accès. Une nouvelle app lancée dans l’urgence. Mais ce récit ne suffit pas à raconter ce qui s’est réellement joué. Car derrière l’incident, c’est toute une architecture de dépendance qui a brusquement refait surface. Bug de droit Pour comprendre ce qui s’est joué fin mars, il faut repartir d’un point simple : l’ancienne application Kilter n’a pas cessé de fonctionner à cause d’un bug technique au sens classique du terme. Elle a sauté au point de rencontre entre le droit, le logiciel et l’infrastructure. « Le 19 mars, Kilter a exigé qu’Aurora cesse immédiatement d’utiliser les marques et les éléments protégés de Kilter, en menaçant d’engager des poursuites si Aurora ne s’exécutait pas. » Peter Michaux, fondateur d’Aurora Climbing Le 19 mars 2026, Kilter adresse à Aurora une mise en demeure que Vertige Media a pu consulter. Dans ce document, l’entreprise exige l’arrêt immédiat de tout usage de ses marques, ainsi que de certains éléments visuels liés à la « Kilter Board Design », avec la menace d’ajouter de nouveaux griefs si Aurora ne s’exécute pas dans les cinq jours ouvrés. À ce moment-là, il ne s'agit déjà plus de la simple dégradation d’une relation commerciale. Il s'agit d'une reprise en main par les droits de propriété intellectuelle. Aurora, de son côté, nous a répondu très clairement sur la manière dont elle a lu cette séquence. Peter Michaux, fondateur d’Aurora Climbing, explique : « Oui, la lettre de mise en demeure envoyée par Kilter a été le déclencheur direct de la mise hors ligne de l’application. » Il poursuit : « Le 19 mars, Kilter a exigé qu’Aurora cesse immédiatement d’utiliser les marques et les éléments protégés de Kilter, en menaçant d’engager des poursuites si Aurora ne s’exécutait pas. » Puis il précise : « Les 24 et 25 mars, Aurora a informé Kilter et ses conseils que nous comprenions cette demande comme l’obligation de cesser de proposer ou de soutenir l’application, et nous leur avons demandé de nous le dire clairement si ce n’était pas ce qu’ils entendaient. Kilter n’a pas répondu directement, et leur avocat a laissé au nôtre un message vocal indiquant qu’ils exigeaient une conformité stricte à cette demande ». Tout se passe comme si Kilter cherchait à dissocier la lettre de ses conséquences concrètes : ne pas avoir écrit noir sur blanc « retirez l’app », tout en laissant Aurora face à une alternative extrêmement étroite, sinon intenable Vertige Media a également pu consulter le courrier envoyé le 25 mars par l’avocat d’Aurora à celui de Kilter. On y lit qu’« il est clair pour Aurora qu’elle ne peut pas continuer à proposer le téléchargement ni à soutenir l’application Aurora » , puis que l’entreprise va demander le retrait de l’app des stores Apple et Google, fermer le site, cesser l’hébergement et mettre fin au support. Dit autrement, Aurora écrit noir sur blanc qu’elle considère la mise en demeure comme incompatible avec la poursuite du service. Nous avons aussi pu consulter le mail envoyé le 25 mars par Peter Michaux à Jackie Hueftle, dirigeante de Kilter, ainsi que des messages textes allant dans le même sens. Michaux y explique, en substance, que si l’intention de Kilter n’était pas de provoquer l’arrêt de l’application, il fallait le dire clairement. Ce point compte, parce qu’il permet de distinguer deux choses que Kilter tend ensuite à rapprocher dans sa réponse écrite à Vertige Media comme dans sa communication publique sur la nouvelle app. D’un côté, l’absence de préavis public adressé aux utilisateur·rice·s. De l’autre, l’existence d’avertissements adressés à Kilter avant la coupure. Les deux ne se confondent pas. C’est là que la ligne de Kilter devient plus intéressante. Dans la réponse écrite transmise à Vertige Media , l’entreprise reconnaît qu’« Aurora a indiqué qu’elle ne voyait pas d’issue et qu’elle comptait retirer l’application ». Mais elle affirme aussi que « l’application a finalement été retirée sans préavis adressé à Kilter ni aux utilisateur·rices », puis qu’elle « n’a pas été informée à l’avance du moment où l’application serait retirée ». La formulation est habile. Kilter ne soutient pas qu’aucun signal n’a existé. Elle déplace la discussion : non plus l’existence d’un avertissement, mais l’absence d’information sur l’instant exact de la coupure. C’est aussi là que sa communication semble jouer sur l’écart entre la lettre et ses effets. Kilter ne dit jamais explicitement avoir demandé le retrait de l’application. Mais elle ne répond pas non plus à la question inverse, pourtant centrale : qu’attendait-elle concrètement d’Aurora après une mise en demeure exigeant l’arrêt immédiat de l’usage du nom Kilter, du logo et d’éléments visuels constitutifs de l’application telle qu’elle existait alors ? Autrement dit, tout se passe comme si Kilter cherchait à dissocier la lettre de ses conséquences concrètes : ne pas avoir écrit noir sur blanc « retirez l’app », tout en laissant Aurora face à une alternative extrêmement étroite, sinon intenable. Nous avons précisément relancé Kilter sur ce point, ainsi que sur deux autres questions simples : attendait-elle oui ou non qu’Aurora cesse d’opérer l’application après le 19 mars, et qu’est-ce qui serait, point par point, « factuellement inexact » dans la version d’Aurora ? La réponse reçue a été brève : « C’est tout ce que nous sommes en mesure d’envoyer à ce stade ». Là encore, ce silence partiel n’annule pas la position de Kilter. Mais il laisse sans réponse claire les zones les plus sensibles de sa version. Le mur et son cerveau Le plus révélateur n’est peut-être pas dans les pièces d’avocat, mais dans la communication publique de Kilter elle-même. Dans un billet publié le 31 mars sur Climbing Business Journal , présenté explicitement comme un « communiqué de presse », Kilter explique que la nouvelle app a été lancée plus tôt que prévu, qu’elle n’était pas destinée à sortir dans cet état, et surtout que, « pour la première fois », l’entreprise contrôle désormais « toute la stack technique ». Le site précise d’ailleurs que ce contenu est fourni par le sponsor et ne représente pas la position éditoriale du média. La formule mérite qu’on s’y arrête. Contrôler « enfin » toute la stack, c’est reconnaître qu’on ne la contrôlait pas auparavant. Dit autrement, le cœur du problème n’est pas seulement qu’une app ait disparu. C’est que l’industrie a, pendant des années, accepté comme allant de soi un produit dont les briques les plus décisives étaient réparties entre plusieurs mains : la marque d’un côté, le code et l’infrastructure de l’autre, l’expérience utilisateur au milieu, suspendue à la qualité de cette entente. C’est exactement ce que notre première enquête mettait déjà en lumière à l’automne 2025 . Derrière la magie apparente des boards connectées, il n’y a pas seulement un panneau, des prises rétro-éclairées et une communauté mondiale. Il y a une gouvernance. Qui décide de ce qui s’allume ? Qui gère les versions ? Qui détient la mémoire des sessions ? Qui arbitre la compatibilité entre hardware , firmware , appli et données ? Tant que tout fonctionne, ces questions restent invisibles. Dès que l’accord cesse, elles redeviennent centrales. L’article de Climbing ajoute ici un élément important de contexte. Il rappelle que la relation Kilter–Aurora était déjà dégradée depuis plusieurs années et rapporte que Kilter développait discrètement une nouvelle app depuis 2022. Le papier explique aussi qu’en mars 2025 cette nouvelle app aurait été modifiée pour pouvoir servir de remplacement possible au contrôleur d’Aurora. Ce point n’a rien d’anodin. Il ne prouve pas que la coupure du 26 mars aurait été entièrement préméditée par Kilter. En revanche, il interdit de croire à une scène improvisée de bout en bout. La séparation était déjà engagée avant d’être rendue publique. La coupure l’a rendue irréversible. Un indice public va dans le même sens : sur Google Play , la fiche de la nouvelle app Kilter mentionne une mise à jour au 16 mars 2026, soit trois jours avant l’envoi de la mise en demeure à Aurora. Cela ne permet évidemment pas de dater le début du développement. Mais cela confirme au moins qu’une version Android de la nouvelle application existait déjà avant l’accélération brutale de la séquence. Le 30 mars, dans une ordonnance consultée par Vertige Media, un juge fédéral du Colorado a rejeté l’action intentée par Kilter contre Aurora, sans préjudice. Là encore, la réponse écrite de Kilter à Vertige Media dit beaucoup par ce qu’elle n’éclaire pas. Oui, l’entreprise reconnaît qu’une nouvelle plateforme était déjà en développement. Non, elle ne précise ni depuis quand exactement, ni à quel stade de test elle se trouvait au moment où l’ancienne app a été retirée. Or cette date compte. Parce qu’elle dit si l’on a affaire à un plan B brutalement avancé, ou à un futur déjà prêt à bondir. La mémoire des prises Il y a enfin ce que l’affaire raconte des données, et peut-être plus largement de la propriété dans le sport connecté. Dans les jours qui ont suivi la coupure, beaucoup ont parlé de « données perdues ». La formule se comprend du point de vue des utilisateur·rices. Elle est moins juste si l’on essaie de regarder ce qui se joue réellement. Aurora affirme avoir conservé les données et fournir des exports aux utilisateur·rices qui en font la demande. Kilter, de son côté, soutient que les grimpeur·se·s « o nt droit à leurs données », dit travailler à une solution officielle de récupération, mais reconnaît qu’en l’état l’accès aux anciens historiques reste limité puisque l’ancienne application était opérée par Aurora. Dans sa communication publique, Kilter explique aussi qu’elle ne peut pas promettre la récupération des « carnets de bord » et de l’« historique », tout en mettant en avant une procédure permettant à certain·e·s utilisateur·rice·s de récupérer les blocs qu’ils et elles avaient créés. Or il faut ici éviter un raccourci. Récupérer des blocs créés sur un compte ne revient pas à restaurer un historique complet d’ascensions, d’essais, de projets et de progression. Pour les grimpeur·se·s, le problème n’est donc pas seulement de savoir si les données existent encore quelque part. Il est de savoir si elles peuvent être retrouvées, relues et réutilisées simplement dans la nouvelle application. Et sur ce point, on est encore loin d’un rétablissement complet. Cette asymétrie n’est sans doute pas anodine. Les historiques individuels comptent d’abord pour les utilisateur·rices. Les blocs créés par la communauté, eux, comptent aussi pour la valeur même de la board . Ils nourrissent le catalogue, densifient l’offre, entretiennent l’effet réseau et participent à ce qui fait, très concrètement, la force d’un écosystème comme Kilter. Cela ne signifie pas que Kilter se désintéresserait des historiques personnels. Mais cela aide à comprendre pourquoi la récupération des blocs créés occupe une place si visible dans sa communication, là où la restauration complète des parcours individuels reste, à ce stade, beaucoup plus incertaine. Le 30 mars, dans une ordonnance consultée par Vertige Media, un juge fédéral du Colorado a rejeté l’action intentée par Kilter contre Aurora, sans préjudice. Cela ne signifie pas que Kilter a perdu sur le fond. Cela signifie que, pour ce juge, ce n’est pas au Colorado de trancher cette affaire. Le dossier doit se jouer en Colombie-Britannique, au Canada, notamment parce que leur contrat désignait déjà les tribunaux de Colombie-Britannique comme juridiction compétente en cas de litige. Le tribunal dira peut-être, plus tard, qui avait juridiquement raison. Mais une chose est déjà acquise : fin mars, l’escalade indoor connectée a aperçu sa propre fragilité. Derrière la promesse d’un produit simple, lisible, presque transparent, se trouvait un montage plus instable qu’il n’y paraissait. Et ce sont les grimpeur·sefls qui, les premier·ère·s, en ont payé le prix.
- PFAS, Gore-Tex et la fin de l’innocence technique
Depuis quelques jours, les PFAS reviennent fortement dans les médias, souvent à travers un nom qui résume à lui seul plusieurs décennies d’imaginaire outdoor : Gore-Tex. Si le sujet s’impose avec autant de force maintenant, ce n’est pas parce que ses effets seraient soudain découverts, mais parce qu’il est entré dans une phase plus concrète. Depuis le 1er janvier 2026, la France interdit déjà une partie des vêtements, chaussures et imperméabilisants grand public contenant des PFAS, pendant qu’à l’échelle européenne une restriction plus large poursuit son examen. © Gore-Tex Les PFAS, pour substances per- et polyfluoroalkylées, désignent plusieurs milliers de composés utilisés pour leurs propriétés antiadhésives, déperlantes ou résistantes à la chaleur. L’Anses, l’agence publique française chargée d’évaluer les risques sanitaires liés notamment à l’alimentation, à l’environnement et au travail, rappelle qu’ils sont extrêmement persistants dans l’environnement, qu’ils contaminent les eaux, les sols, l’air, les sédiments et la chaîne alimentaire, et que certains s’accumulent dans les organismes vivants, en particulier chez l’être humain. Pour certains PFAS déjà bien étudiés, l’agence recense aussi des effets documentés sur la santé. Longtemps, ce dossier est resté cantonné à un registre d’alerte sanitaire et environnementale, abondamment documenté mais encore abstrait pour une grande partie du public. L’entrée en vigueur des premières interdictions dans le textile change la donne. Le sujet ne relève plus seulement de la toxicité de substances très persistantes. Il devient aussi une question de calendrier industriel, de mise en conformité réglementaire et de compromis techniques pour les marques qui ont bâti leur réputation sur la promesse de performance. Une bascule devenue juridique En France, la séquence a changé d’échelle avec la loi du 27 février 2025 visant à protéger la population des risques liés aux PFAS. Son article L. 524-1 prévoit qu’à compter du 1er janvier 2026, sont interdits les vêtements, chaussures et agents imperméabilisants destinés aux consommateurs contenant des PFAS. Le même texte prévoit cependant une exception pour les vêtements et chaussures conçus pour la protection et la sécurité des personnes, notamment dans le cadre de missions de défense nationale ou de sécurité civile. À partir du 1er janvier 2030, l’interdiction doit s’étendre à l’ensemble des produits textiles contenant des PFAS, avec des exceptions prévues pour certains usages liés à la souveraineté nationale et certains textiles techniques à usage industriel, notamment les vêtements et chaussures de protection utilisés par les militaires ou les pompiers. Dans ce contexte, Gore-Tex occupe une place particulière. La marque a longtemps incarné une forme de norme technique dans l’outdoor. Cette précision change sensiblement la lecture du dossier. La sortie des PFAS ne se fait pas par un effacement uniforme, simultané et total. Elle se fait par paliers, par catégories de produits, et avec un régime d’exemptions qui montre d’emblée qu’une partie des usages professionnels ou stratégiques reste considérée comme plus difficile à substituer que le textile grand public. Ces exemptions ne sont pas un détail réglementaire. Elles rappellent que la question des PFAS n’est pas seulement celle d’une dangerosité établie ou d’une vertu industrielle retrouvée. C’est aussi une question d’arbitrage : quels usages faut-il sortir en priorité ? Quels secteurs disposent réellement d’alternatives ? Quels niveaux de performance sont jugés remplaçables sans risque majeur, et lesquels continuent d’être considérés comme critiques ? À l’échelle européenne, le dossier continue d’avancer, mais il n’est pas clos. Début mars 2026, le comité d’évaluation des risques de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a adopté son avis final sur la proposition de restriction large des PFAS, tandis que le comité d’analyse socio-économique a arrêté son projet d’avis quelques jours plus tard. Une nouvelle consultation publique sur ce projet est désormais ouverte jusqu’au 25 mai 2026. Le cadre européen se précise donc, mais les arbitrages sur les usages, les délais et les exemptions restent centraux. La membrane « sans PFAS » n’efface pas le sujet Dans ce contexte, Gore-Tex occupe une place particulière. La marque a longtemps incarné une forme de norme technique dans l’outdoor et met aujourd’hui en avant sa membrane ePE comme base de sa nouvelle génération de produits. Sur son site, Gore-Tex présente cette membrane comme « PFAS-free », mais précise immédiatement, en note, qu’il s’agit de produits fabriqués sans PFAS ajoutés intentionnellement et qu’ils peuvent contenir des traces. La formule ne relève pas seulement d’une prudence juridique. Elle traduit aussi une réalité industrielle : ne plus ajouter volontairement de PFAS n’équivaut pas nécessairement à garantir l’absence absolue de toute trace. Pour les marques outdoor, cette phase ouvre un nouveau régime de communication. Patagonia emploie d’ailleurs une formulation très proche. La marque indique que, depuis la saison printemps 2025, tous ses nouveaux produits sont fabriqués sans PFAS ajoutés intentionnellement, c’est-à-dire sans ajout de composés fluorés pour obtenir une fonction technique. Elle présente cette évolution comme l’aboutissement d’un travail engagé de longue date : abandon des traitements C8, parmi les PFAS les plus anciens et les plus critiqués, puis remise en cause des alternatives C6, elles aussi fondées sur des chimies fluorées, avant les premières finitions déperlantes sans PFAS en 2019, puis un déploiement progressif sur les membranes et les finitions jusqu’au basculement annoncé pour 2025. Patagonia bénéficie d’ailleurs d’une position plus favorable dans cette séquence. Là où Gore-Tex concentre l’essentiel de l’attention comme incarnation du vêtement technique fluoré, la marque californienne est davantage associée à l’anticipation de la transition, alors même qu’elle a, elle aussi, longtemps eu recours aux PFAS. Cette évolution industrielle a une conséquence importante : elle rend plus visibles des compromis techniques longtemps restés en arrière-plan. Gore-Tex indique elle-même que ses traitements déperlants sans PFAS demandent un entretien plus fréquent. Dans sa FAQ, la marque précise que ces traitements sont généralement moins résistants aux huiles, qu’ils doivent être régulièrement entretenus pour fonctionner au mieux, et que lorsque la déperlance de surface ne remplit plus son rôle, le vêtement reste imperméable mais peut perdre en confort d’usage. La recommandation est alors claire : lavage, séchage, réactivation thermique, puis éventuelle réapplication d’un produit de réimperméabilisation. Autrement dit, la sortie des PFAS ne se résume pas à un simple échange de molécules invisible pour l’utilisateur·rice final·e. Elle modifie aussi le rapport au produit. Le vêtement technique continue d’être vendu comme imperméable, respirant et durable, mais sa performance repose davantage sur l’entretien, sur la bonne conservation de la déperlance et sur une acceptation plus explicite des contraintes d’usage. Gore-Tex l’écrit elle-même : sans traitement déperlant de surface efficace, la membrane continue de protéger de l’eau, mais l’étoffe extérieure peut se gorger, rendant le vêtement plus froid et plus inconfortable. Une nouvelle phase pour l’outdoor Pour les marques outdoor, cette phase ouvre un nouveau régime de communication. Pendant longtemps, le discours sur la technicité pouvait rester relativement simple : une membrane performante, une promesse d’imperméabilité, une image de fiabilité. La transition hors PFAS oblige désormais à raconter des matériaux plus complexes, des formulations plus prudentes et des produits dont la performance est parfois plus conditionnelle. Patagonia insiste sur le temps et les ressources investis pour maintenir le niveau de performance en supprimant les PFAS ajoutés intentionnellement. Gore-Tex, de son côté, met en avant une membrane plus légère, plus fine, avec une empreinte carbone réduite, tout en reconnaissant que les traitements déperlants non fluorés requièrent plus d’entretien. Le sujet n’est donc ni celui d’une absolution industrielle, ni celui d’un simple changement de vocabulaire. Il est plus concret : que vaut, dans la durée, le compromis proposé ? Comment les marques informeront-elles réellement leurs client·es sur les limites de la déperlance sans PFAS ? Et jusqu’où les consommateurs accepteront-ils une technicité moins « automatique », plus exigeante à l’usage, au nom d’une réduction des impacts chimiques ? Ces questions, aujourd’hui, comptent sans doute autant que l’annonce elle-même de la sortie des PFAS dans le textile grand public. Au fond, l’actualité PFAS ne raconte pas seulement la fin d’une chimie dont le coût sanitaire et environnemental devient impossible à ignorer. Elle raconte l’entrée de l’outdoor dans une période moins confortable, où les performances doivent être rediscutées, les exceptions justifiées, et les compromis rendus visibles. Pour un secteur qui a longtemps vendu l’idée d’une protection presque sans contrepartie, le déplacement est considérable.
- Jean-Luc Marion : « L’escalade, c'est ce que personne ne peut faire à votre place »
À 79 ans, Jean-Luc Marion, philosophe de renom et membre de l'Académie française, publie La Raison du Sport , un essai aussi érudit qu'accessible sur ce qui se joue vraiment dans l'effort. Ancien coureur de demi-fond, il y propose une idée-force : le sport n'est pas fait pour battre les autres, mais pour s'atteindre soi-même. Rencontre avec un penseur qui entend traiter le sport « sérieusement », comme peu l’ont fait avant lui. (cc) Fionn Claydon / Unsplash Vertige Media : Quelle est la raison de ce livre ? Jean-Luc Marion : Il y a deux raisons. La première, c'est une sorte de coming out . Le sport a été pour moi une expérience fondamentale dans ma perception du monde et dans l'expérience de moi-même. Je considère même que ça a été une grande chance qui m'a donné des atouts dans d'autres activités, y compris la philosophie. La deuxième raison, c'est que je pense qu'il faut servir le sport, c'est-à-dire essayer de l'analyser de manière sérieuse. Or, je trouve qu'il n'est pas souvent analysé sérieusement. Il ne l'est pas parce que celles et ceux qui en parlent souvent ne l'ont pas pratiqué ou parce qu'ils et elles proposent une connaissance technique des résultats, des modes d'entraînement, mais sans vision large du phénomène sportif pris socialement. Je crois que pour parler du sport, il faut avoir quelques concepts précis. La philosophie vous donne ces concepts. Donc j'ai voulu rendre hommage au sport en essayant d'en développer la raison, la rationalité. Vertige Media : Vous étiez coureur de demi-fond, c'est ça ? Jean-Luc Marion : Oui, quand j'étais adolescent. J'ai fait ça sérieusement au Stade Français en participant à quelques compétitions. J'ai un peu abandonné pour préparer le concours de l'École normale supérieure. J'ai repris après en faisant des courses sur route pendant 20 ans. J'avais un bon niveau régional. Mais comme disait mon entraîneur : j'étais bon, mais pas prêt. Je ne pouvais pas être champion olympique. Vertige Media : Comment votre travail de philosophe vient éclairer le sport ? Jean-Luc Marion : Je vais prendre un exemple patent que beaucoup de lecteurs ont immédiatement relevé. En philosophie contemporaine, en phénoménologie, depuis Edmund Husserl ( philosophe et logicien allemand du 20ᵉ siècle considéré comme le père fondateur de la phénoménologie, ndlr ), on fait une distinction capitale à propos de ce qu'on appelle le corps. Parce que le corps a au moins deux statuts. Il y a d'abord le corps mécanique qui interprète notre corps physique comme une machine. Une large part de la médecine est fondée là-dessus. Une large partie du sport, aussi. Le corps devient alors un instrument dont on se sert. L'interprétation mécanique du corps est peut-être partiellement juste, mais elle est largement insuffisante. Puisqu'il y a des cas où mon corps devient ce que depuis Husserl on appelle la chair, le Leib . C'est-à-dire ce qui se ressent soi-même. Vertige Media : C'est-à-dire ? Jean-Luc Marion : Prenez le principe de Descartes : ce n'est pas le corps qui sent, c'est l'âme. Je me sens moi-même quand je sens quelque chose, quand je m'éprouve. Or, dans le sport, on peut accéder relativement facilement à cet état de se ressentir pleinement soi-même. Cet état d'exaltation dans l'effort où on ne sait plus si on jouit ou on souffre. L'intérêt de cet état, c'est qu'on s'éprouve soi-même beaucoup plus que lorsque le corps est au repos. « On ne se regarde pas grimper. Je pense d'ailleurs que quand on fait un effort sérieux, on ne se regarde pas le faire. On est entièrement dedans » Vertige Media : Est-ce alors la raison première de faire du sport, pour se dépasser en quelque sorte ? Jean-Luc Marion : Ce n'est pas tellement pour se dépasser, quoique ce soit très important. Ce n'est pas pour battre quelqu'un d'autre, c'est en un sens annexe. C'est pour s'éprouver véritablement soi-même. Alors que dans la vie quotidienne, on passe son temps à avoir la tête ailleurs. On n'est pas soi-même, on ne sait pas ce qu'on fait. C'est un complexe répandu maintenant que les activités professionnelles sont du temps perdu. Ça ne signifie rien parce que précisément, on y est sans y être. On ne ressent pas son corps. Au moment où je vous parle, je ne ressens pas mon corps. Et quand on est plein d'activités professionnelles, sur un grand rythme, on a l'impression qu'on se donne, mais qu'on ne s'y retrouve pas. La pire impression, c'est que n'importe qui pourrait le faire à votre place. Et le sport, l'escalade, c'est ce que personne ne peut faire à votre place. Jean-Luc Marion © Jean-François Paga Vertige Media : Dans vos autres écrits, vous développez le concept d'« adonné ». Ce terme n'apparaît pas dans La Raison du Sport , mais caractérise pourtant très bien le sport comme « exercice de soi ». Pourriez-vous l'expliquer ? Jean-Luc Marion : Être adonné, c'est se recevoir soi-même à l'occasion de la réception du phénomène qui m'advient. Autrement dit, je nais à moi-même en même temps que les choses m'arrivent. Le bon exemple, c'est évidemment la naissance. À la naissance, d'un seul coup, le monde m'arrive, et j'arrive en même temps. Donc, être adonné, c'est le fait que moi-même, je suis reçu. Et je crois que le sportif quand il donne tout, donne en réalité ce qu'il n'a pas. Il le reçoit. « Dans le sport, la limite, quelle qu'elle soit, c'est toujours ce qu'il s'agit de dépasser, sans savoir si on a les moyens. On ne peut pas calculer à l'avance quelle va être la limite. C'est ça qui est excitant » Vertige Media : L'escalade est souvent qualifiée de pratique méditative parce qu'on ne peut penser à rien d'autre que ce qu'on est en train de faire. Est-ce lié ? Jean-Luc Marion : Oui, absolument. À ce moment-là, on est entièrement dans ce qu'on fait et on n'est pas dans une position de spectateur. On ne se regarde pas grimper. Je pense d'ailleurs que quand on fait un effort sérieux, on ne se regarde pas le faire. On est entièrement dedans. Donc on est abandonné à ce qu'on fait. On ne se laisse pas distraire. On ne prend pas de distance par rapport à soi. Vertige Media : Vous écrivez : « Nul ne sait ce qu'il peut parvenir à faire. Le vrai possible, c'est l'impossible qu'on a pourtant fait ». En quoi ce dépassement de soi est-il propre au sport ? Jean-Luc Marion : Pour autant que je puisse parler des professions normales, je crois que la plupart du temps, nous calculons le possible. La performance professionnelle est fondée sur des objectifs qu'on doit remplir et des moyens dont on dispose pour les remplir. On se donne des objectifs réalisables. On est dans le calcul du rapport entre les buts et les moyens. Donc on est dans la définition du possible, de la limite. On espère dépasser la limite, faire de la croissance, mais en principe, on prévoit ce qu'on va faire, jusqu'où on va aller. Tandis que dans le sport, la limite, quelle qu'elle soit, c'est toujours ce qu'il s'agit de dépasser, sans savoir si on a les moyens. On ne peut pas calculer à l'avance quelle va être la limite. C'est ça qui est excitant. Vertige Media : Même dans un monde désormais bardé de données ? Jean-Luc Marion : Ce qu'on appelle les datas servent à définir des limites, des limites qu'on renforce parce qu'on peut les calculer, les quantifier, les fixer. Mais dans le sport, les datas ne sont jamais le dernier mot. C'est à la rigueur le premier. Vertige Media : Beaucoup d'alpinistes disent se révéler à eux-mêmes en atteignant le sommet. Comment votre philosophie peut éclairer ce sentiment ? Jean-Luc Marion : J'ai étudié un alpiniste, Erhard Loretan ( alpiniste et guide de haute montagne suisse, ndlr ), qui avait décidé de faire dans l'Himalaya des courses en style alpin. Donc rapidement et avec le matériel le plus léger possible. À ce moment-là, les alpinistes ont l'impression de se soustraire aux contraintes terrestres. Et ils ont un sentiment de libération. Cette formule – que le sport révèle le sportif à lui-même – avait été prononcée par beaucoup de champions. Christophe Lemaitre ( ancien sprinteur français, ndlr ) le disait, Michel Jazy ( ancien coureur de demi-fond français, ndlr ) le disait. Je pense qu'il y a un moment de révélation de soi à soi. © Jean-François Paga et Grasset Vertige Media : Vous écrivez que le sport a tendance à devenir de plus en plus spectaculaire. Peut-il perdre sa crédibilité dans cette surenchère ? Jean-Luc Marion : Ah oui, bien sûr. Il y a déjà des sports qui ont perdu leur crédibilité. La boxe, par exemple, qui était un sport mondial. Elle suscitait les premiers reportages radio entre les États-Unis et la France pour des matchs où s'affrontaient Marcel Cerdan et Tony Zale. C'était énorme. Maintenant, il y a encore des matchs, mais tout le monde s'en fout. Je pense que le football est également profondément menacé. Il y a un écart de plus en plus grand entre le spectateur et les joueurs – économiquement, de notoriété, de mode de vie. Le lien d'identification entre le spectateur et le joueur est en train de se distendre. À partir du moment où le sport est dédoublé entre le praticien et le spectateur, le lien devient à la fois capital et fragile. Il faut que le spectateur soit un ancien praticien, ou que d'une manière ou d'une autre – bonne ou mauvaise, par chauvinisme, idéologie, peu importe – il adhère au spectacle. « Par sa spectacularisation, le sport a tendance à devenir plus extrême. Et met donc à distance les spectateurs » Vertige Media : Qu'est-ce qui se retrouve en jeu exactement ? Jean-Luc Marion : Il ne faut pas oublier que c'est le spectateur qui fait l'économie du sport. Si le sport devient un marché, un lieu d'investissement, c'est parce qu'il y a les spectateurs. Il faut donc qu'ils croient que le spectacle qu'ils voient est vrai. Et que c'est le leur, que ça met en jeu quelque chose qu'ils peuvent éprouver et à quoi ils peuvent participer. Par sa spectacularisation, le sport a tendance à devenir plus extrême. Et met donc à distance les spectateurs. Vertige Media : Quel regard portez-vous sur l'avenir du sport ? Jean-Luc Marion : En général, il est en danger. Il y a des sports qui vont s'en sortir, peut-être pas ceux qu'on croit. C'est pourquoi j'attache beaucoup d'importance positive au fait qu'il y ait des courses sur route de masse, où les gens ne sont pas là pour se faire des illusions, ils ne sont pas là pour se faire voir, ils sont là pour s'éprouver eux-mêmes. Ça, c'est sérieux. D'une certaine manière, c'est du sport non-spectacle. Et c'est celui-là qui a tendance à se développer, ce qui est plutôt bon signe. Tous les sports qui ne peuvent pas garder un rapport étroit avec la masse des pratiquants et qui sont réduits au spectacle sont en danger. Il faut vraiment qu'il y ait un enracinement social, historique, pour que le sport ne soit pas réduit à une image animée. Lire : La Raison du sport de Jean-Luc Marion (Grasset, 20 euros, 240p.)
- Style en escalade : ce que la science révèle sur la fluidité
La fluidité en escalade est généralement renvoyée à une affaire de « style », comme s’il s’agissait essentiellement d’un supplément esthétique. Une étude publiée en 2025 dans le Journal of Neurophysiology propose une lecture plus solide de cette intuition. Chez les grimpeur·se·s les plus expérimenté·e·s, le mouvement suivant commence à laisser sa trace dans le mouvement en cours. Ce que l’on appelle le style relèverait donc moins d’une grâce imprécise que d’une organisation motrice plus profonde, dans laquelle le corps prépare déjà la suite avant même qu’elle n’apparaisse. © Hugo Perez Au pied d’un bloc, les commentaires tombent vite : « C’était un peu subi », « Validé, mais pas hyper propre », « Passé avec de la marge ». Ce lexique a l’air vague, mais il vise souvent juste, parce qu’il essaye de nommer une différence très concrète entre une progression qui négocie chaque prise comme un problème séparé, et une autre qui semble déjà contenir la suite dans sa manière de se poser, de pivoter ou de charger un appui. Le travail publié par Antonella Maselli et ses collègues prend précisément cette intuition au sérieux. Chez les grimpeur·se·s les plus expérimenté·e·s, le geste d’après s’inscrit plus tôt dans le geste présent. Le mot juste Le terme central de l’étude est celui de « coarticulation ». Le mot peut paraître un peu sec, mais l’idée se laisse saisir assez vite. Dans une séquence de mouvements, le geste présent ne vit pas seul, puisqu’il porte déjà la marque de celui qui vient ensuite. Le futur ne succède donc pas simplement au présent, il commence déjà à le modeler. Appliquée à l’escalade, cette notion devient immédiatement très parlante. Une hanche qui se place ne sert pas uniquement à rester au plus près du mur, elle prépare déjà un transfert. Une main ne serre pas seulement pour tenir la prise actuelle, elle se positionne aussi en fonction de ce qu’elle devra permettre juste après. Une épaule s’ouvre, un pied se charge autrement, le torse pivote légèrement, et l’on comprend mieux pourquoi certaines ascensions donnent l’impression de ne pas être construites prise par prise. Cela rappelle au fond que, dans l’escalade, le mouvement commence un peu plus tôt, dans la lecture, dans la visualisation, et dans cette manière de ranger déjà la suite avant même de partir. C’est là que le sujet devient vraiment intéressant pour l’escalade, car le style cesse d’apparaître comme une couche décorative qu’on ajouterait à la performance une fois le reste acquis. Il peut aussi se lire comme l’effet visible d’une autre manière de préparer le mouvement, plus précoce, plus distribuée dans le corps, et sans aucun doute plus économe. Pour tester cette hypothèse, les auteur·rice·s ont construit un protocole contrôlé, et suffisamment proche de la logique réelle de la grimpe pour que la question garde du sens. Vingt-et-une personnes ont été incluses dans l’échantillon, dont six femmes. Trois groupes ont été distingués de manière pragmatique, des personnes ne pratiquant pas l’escalade, des débutant·e·s et des expert·e·s. Les auteur·rice·s reconnaissent d’ailleurs que cette catégorisation reste imparfaite, puisque l’expérience réelle se distribue davantage sur un continuum que dans des cases bien nettes. © Whole body coarticulation reflects expertise in sport climbing de Antonella Maselli, Lisa Musculus, Riccardo Moretti, Andrea d’Avella, Markus Raab et Giovanni Pezzulo Les participant·e·s devaient effectuer 80 essais sur un mur expérimental, avec dix répétitions pour chacune des huit voies prévues. La tâche était volontairement simple : deux mouvements de pieds initiaux restaient identiques, puis deux mouvements de mains variaient selon plusieurs configurations. L’objectif était de construire une séquence suffisamment stable pour observer comment le corps prépare ce qui arrive. Un détail du protocole compte beaucoup : avant chaque essai, les participant·e·s devaient jouer à vide la séquence à venir. Cela rappelle au fond que, dans l’escalade, le mouvement commence un peu plus tôt, dans la lecture, dans la visualisation, et dans cette manière de ranger déjà la suite avant même de partir. Pour capter les gestes, les chercheur·se·s ont utilisé dix caméras et 25 marqueurs placés sur les principales articulations. Les trajectoires ont ensuite été réduites grâce à une analyse en composantes spatio-temporelles, puis des classifieurs LDA ont servi à mesurer à quel point le corps révélait déjà des éléments du mouvement à venir, notamment la main qui allait bouger ensuite ou la cible finale à atteindre. Le corps en avance La réponse apportée par l’étude est cohérente. La coarticulation existe chez la plupart des participant·e·s, mais elle n’apparaît ni au même moment ni de la même manière selon le niveau d’expérience. Chez les personnes ne pratiquant pas l’escalade, cette préparation tend surtout à émerger près du déclenchement du geste suivant, alors que chez les expert·e·s, l’anticipation se manifeste plus tôt et mobilise davantage d’articulations. La différence ne tient donc pas seulement à la réussite finale du geste, mais aussi au moment où la suite commence à exister dans le corps. Un autre résultat va dans le même sens. L’information liée à la cible apparaît souvent plus saillante que celle qui concerne seulement le choix de la main. Cela confirme une intuition très concrète, à savoir que la suite d’un mouvement se lit rarement dans la main seule, mais dans un ensemble de signaux plus diffus, un bassin qui se place, un buste qui s’oriente, un appui qui se charge, un centre de masse qui part. Les figures de l’étude racontent d’ailleurs aussi une histoire de tempo. Elles montrent des profils temporels distincts, avec des personnes débutantes plus lentes sur certains événements, ce qui souligne une question de continuité plus qu’une simple affaire de vitesse brute. Autrement dit, ce qui distingue les grimpeur·se·s les plus expérimenté·e·s n’est pas seulement d’aller plus vite ou de réussir davantage, mais d’inscrire plus tôt la suite dans le geste présent. Cinématique du corps entier reconstruite à partir des composantes principales réelles et spatio-temporelles © Whole body coarticulation reflects expertise in sport climbing de Antonella Maselli, Lisa Musculus, Riccardo Moretti, Andrea d’Avella, Markus Raab et Giovanni Pezzulo L'étude de Maselli n’arrive pas dans un désert. Il entre en résonance avec plusieurs travaux déjà connus sur la coordination experte en escalade. La revue systématique de Dominic Orth, Keith Davids et Ludovic Seifert, publiée en 2016, décrivait déjà cette expertise à partir d’indices très concrets : moins de pauses prolongées, des trajectoires relativement simples dans la voie, et des transitions plus fluides entre les mouvements. Le style n’apparaît alors plus comme un supplément d’âme, mais comme une manière plus efficace d’organiser la continuité. Les travaux de Seifert sur l'escalade sur glace apportaient une nuance tout aussi utile, en montrant que l’expertise ne relevait pas d’une répétition rigide d’un schéma idéal, mais d’une variabilité plus fonctionnelle, avec moins d’exploration inutile et une meilleure calibration aux propriétés de l’environnement. Ce point compte, parce qu’il évite un contresens fréquent : un·e bon·ne grimpeur·se n’est pas nécessairement celui ou celle qui varie le moins, mais souvent celui ou celle qui varie mieux. Sur le versant perceptif, les recherches de Vicente Luis-del Campo et de ses collègues sur l’eye-tracking pendant la lecture d'une voie complètent bien le tableau. Les prises fixées pendant la pré-planification sont davantage utilisées ensuite, et l’expérience s’accompagne de fixations plus pertinentes ainsi que d’une grimpe plus rapide. Ici encore, la recherche rejoint une scène très ordinaire de la pratique. Lire une voie n’est pas un rituel extérieur au mouvement, c’est déjà une part du mouvement. Ce que Maselli et ses collègues apportent, c’est une articulation plus nette entre cette préparation et la matière même du geste. Il ne s’agit plus seulement de dire que les personnes expérimentées regardent mieux, mais de montrer que cette organisation du futur s’inscrit plus tôt dans le corps, jusque dans les segments encore occupés par le mouvement précédent. Ce que ça change Comme souvent avec les bonnes études, l’intérêt tient aussi à ce qu’ils ne permettent pas de conclure trop vite. Les auteur·rice·s listent plusieurs limites importantes, notamment des voies courtes et relativement simples, un échantillon limité et une distinction imparfaite entre débutant·e·s et expert·e·s. Ces précautions n’annulent pas le résultat, mais elles évitent d’en faire une vérité finale sur le style. L’étude ne prouve pas qu’un entraînement du « style » produirait mécaniquement ces signatures de coarticulation. Elle ne dit pas non plus qu’il existerait une seule bonne manière de grimper, lisse, continue, canonique, à laquelle tous les corps devraient ressembler. Elle montre quelque chose de plus précis, et sans doute de plus utile : l’expertise modifie la manière dont le corps répartit l’anticipation dans le temps. C’est déjà beaucoup, parce que cela permet de relire autrement une scène très banale de la grimpe, ce moment où un passage finit par « couler » après plusieurs essais, non parce qu’il devient soudain facile, mais parce qu’il cesse d’être découpé en problèmes indépendants. Le corps ne traite plus la voie comme une série de négociations locales. Il en a déjà commencé l’organisation. Dans l’escalade, le style est souvent coincé entre deux usages un peu pauvres. Tantôt il sert à désigner une belle allure, comme s’il s’agissait d’un supplément esthétique. Tantôt on le rabat sur une coquetterie, tolérée tant qu’elle ne gêne pas la performance. L’intérêt du travail publié par Maselli et ses collègues est de sortir légèrement de ce piège. L’étude ne retire rien à la part sensible d’une belle ascension, et elle ne réduit pas non plus la fluidité à un chiffre. Elle montre simplement qu’il existe, derrière cette impression de continuité, une organisation corporelle plus profonde. Un corps expert n’est pas seulement celui qui tient les prises ou choisit la bonne méthode. C’est aussi celui chez qui la prise d’après commence déjà. À partir de là, le mot style change un peu de statut. Il ne désigne plus uniquement ce que l’œil admire, il désigne aussi ce que le corps a déjà compris. Pour lire l’étude complète, Whole body coarticulation reflects expertise in sport climbing.
- États-Unis : un site d'escalade mythique, bientôt avalé par la mine
En mars 2026, l'État américain a officiellement transféré près de 1 000 hectares de terres publiques — dont Oak Flat, haut lieu du bloc dans le sud-ouest des États-Unis — à une entreprise minière. Lieu sacré pour les Apaches et destination phare pour des milliers de grimpeur·ses, c’est sans doute la perte la plus importante d’un site d’escalade public sur le territoire américain. © Mike Schennum « C'est une nouvelle dévastatrice pour Oak Flat et tous ceux qui aiment cet endroit sacré. » Trois jours auparavant, Russ McSpaden, qui s'est longuement engagé pour la préservation de ce site naturel emblématique de l'Arizona, apprenait que le site passait aux mains d'une entreprise minière. Oak Flat — ou Chí'chil Biłdagoteel pour la communauté apache de San Carlos — n'est plus une terre publique protégée depuis soixante-dix ans par un décret exécutif fédéral. Elle appartient désormais à Resolution Copper, filiale commune des géants miniers Rio Tinto et BHP. Pour les Apaches, le site est un lieu sacré où se déroulent des cérémonies religieuses ancestrales. Pour les grimpeur·ses, c'est l'un des joyaux de l'escalade du sud-ouest américain. La mine l'emportera Oak Flat, c'est 980 hectares de terre publique à une soixantaine de kilomètres à l'est de Phoenix, en Arizona. Niché dans la forêt nationale de Tonto, le site est une référence du bloc aux États-Unis. Pendant quinze ans, le site a même accueilli le Phoenix Bouldering Contest, l'une des plus grandes compétitions de bloc au monde. En 1955, le président Eisenhower avait classé Oak Flat comme terre protégée, interdisant toute exploitation minière et préservant son statut sacré pour les Apaches et d'autres tribus. Cette protection a tenu jusqu'en décembre 2014. Cette année-là, le sénateur John McCain fait adopter un décret, glissé dans la loi de finances annuelle de la défense. Le mécanisme est simple : Resolution Copper récupère Oak Flat en échange d'autres parcelles ailleurs. L'objectif : exploiter un gisement de 1,4 milliard de tonnes de cuivre enfoui sous le site. La méthode ? Le block-caving , soit une technique d'extraction par effondrement contrôlé. Concrètement, des infrastructures minières sont créées sous le minerai, qui s'effondre progressivement à mesure que le cuivre est extrait depuis le bas. Le résultat : un cratère énorme de plus de trois kilomètres de large et 300 mètres de profondeur. Oak Flat, ses voies, ses sites sacrés apaches — tout disparaîtra, avalé. « Le cratère engloutira Oak Flat et toutes ses ressources récréatives et culturelles fantastiques », résume l'Access Fund, l'organisation nationale de défense de l'escalade aux États-Unis, qui représente plus de 8 millions de grimpeur·ses. De son côté, Resolution Copper promet de maintenir l'accès au site « aussi longtemps que possible » et de construire un nouveau site « un jour ». En attendant, Vicky Peacey, présidente de Resolution Copper, assure à la radio KJZZ que « le site est ouvert et accessible, et il le sera aujourd'hui, demain et dans les années à venir ». Pour la dirigeante, c'est dans une décennie que la mine souterraine aura suffisamment avancé et qu'Oak Flat fermera définitivement. La communauté de l'escalade face au rouleau compresseur Face à cette menace, trois recours en justice ont été déposés. Le premier par la tribu apache de San Carlos. Le deuxième par une coalition d'organisations environnementales et de défense de l'escalade, dont l'Access Fund. Le troisième par des femmes apaches individuelles, pour protéger leur accès au site lors de cérémonies religieuses. Le 18 août 2025, un jour avant que l'agence fédérale de l' U.S. Forest Service ne prévoie de remettre les terres à Resolution Copper, la Cour d'appel du 9e Circuit accorde une injonction d'urgence bloquant temporairement le transfert. Une victoire provisoire. Le lendemain, Donald Trump réagit publiquement, qualifiant l'Access Fund et ses co-plaignant·es d'« anti-américains » pour avoir tenté de bloquer cette « cession de terres publiques ». La protection juridique ne tient que quelques mois. Le 13 mars 2026, la Cour d'appel lève l'injonction. Cette lourde défaite judiciaire révèle les limites des outils dont dispose la communauté de l'escalade pour protéger ses sites. L'Access Fund, présent dans la coalition, dispose pourtant d'une expertise reconnue : plus de cent ans d'expérience cumulée en matière de politiques publiques, plus de 1,60 million d’hectares de terres publiques protégées à travers le pays. Mais face à une loi votée par le Congrès en 2014, insérée dans un texte budgétaire de la défense, et soutenue par une administration déterminée, les recours juridiques se heurtent à un mur. « Le combat n'est pas terminé, même si Oak Flat devient la propriété d'un géant minier multinational », assure Russ McSpadden. Cela dit, la réalité est là : le site a changé de mains, et les premières foreuses exploratoires vont arriver. Un patrimoine naturel explosé à la dynamite Derrière ce transfert, une doctrine est clairement assumée par l'administration Trump. Le message est limpide : les terres publiques sont avant tout des réservoirs de ressources à exploiter. Patrimoine naturel, sites sacrés, zones récréatives — tout cela passe au second plan face aux impératifs industriels et à la rhétorique sécuritaire ( l'administration Trump dynamite des parcs naturels pour construire son mur à la frontière mexicaine, ndlr ). Oak Flat devient ainsi un cas d'école de ce que peut produire cette doctrine : une accélération administrative, un soutien politique massif, et une absence totale de considération pour les multiples usages et valeurs — culturelles, spirituelles, récréatives — de ces territoires. Pour la communauté de l'escalade, Oak Flat dit quelque chose de plus large : aucun site, aussi emblématique soit-il, n'est définitivement protégé. Un décret exécutif vieux de soixante-dix ans peut être balayé par un cavalier législatif glissé dans une loi budgétaire de défense. Les parcs régionaux, les forêts nationales, tous les espaces naturels où grimpent des millions d'Américain·es sont potentiellement menacés par ce précédent. Si Oak Flat peut tomber, n'importe quel site le peut. Tant que les sites d'escalade dépendront de protections révocables par voie législative, tant que les terres publiques seront considérées avant tout comme des gisements de ressources, la bataille sera déséquilibrée. Les outils juridiques existent, les organisations aussi — mais ils ne suffisent pas. Ce qui se joue à Oak Flat dépasse largement l'Arizona : c'est un modèle de ce qui peut arriver ailleurs, un avertissement sur la fragilité des espaces que la communauté de l'escalade croyait acquis. À condition, toutefois, de continuer à se battre pour les préserver.
- Le mythe du grimpeur rebelle est mort (et c'est une bonne nouvelle)
Une étude australienne révèle que l'escalade a troqué sa posture hédoniste, fabriqué par un imaginaire collectif, contre un engagement écologique massif. Derrière l'image éculée du « dirtbag », c'est peut-être une communauté qui assume enfin sa maturité. (cc) Chewool Kim / Unsplash Il y a quelque chose d'attendrissant dans la manière dont les grimpeur·se·s aiment se raconter. Rebelles. Marginaux·ales. Réfractaires à toute autorité. Beaucoup de récits sur la grimpe se plaisent encore à décrire la communauté grimpante comme elle a, un temps, été photographiée : pieds nus, avec un bandeau dans les cheveux et des leggings arlequin. C'était la fin des années 70, la France lisait encore Salut les copains et c'était encore ok de dire « yé-yé ». Goodbye stranger Dans l'imagerie populaire, ce récit a toujours possédé sa puissance narrative. On aime encore parler des grimpeur·se·s comme des punks qui fuient par le haut la société de consommation et sa neurasthénie horizontale. Mais que reste-il de nos amours fantasmés ? À croire une étude australienne publiée en ce début d'année dans le Journal of Outdoor and Environmental Education , plus grand-chose. Les chercheur·se·s de l'University of the Sunshine Coast, située dans l'État du Queensland au nord-est du pays, ont interrogé 239 grimpeur·se·s à travers l'Australie. Le verdict ? 95% considèrent l'environnement comme « très important » ou « extrêmement important » dans leur pratique. 84% s'engagent activement dans la protection et conservation des sites. Plus de 50% participent à des actions de « stewardship » ( gestion responsable des sites, ndlr ) au moins une fois par mois : entretien de sentiers, nettoyage de falaises, contrôle des espèces invasives, revégétation. « Je crois que tous les groupes peuvent négocier. Les grimpeur·se·s sont généralement très respectueux·se·s de l'environnement et des revendications des propriétaires traditionnels, comparé aux randonneur·se·s ou touristes » Une répondante de l'étude australienne On est loin de l'image du « dirtbag anarchiste » qui dort dans un van non-aménagé et qui se soulage derrière un rocher. Le·la grimpeur·euse contemporain·e ressemble davantage à un·e adhérent·e d'une association écolo labellisée B-Corp qui fait du sport en écoutant un podcast de philo pendant sa marche d'approche. Il faut l'acter, la beat generation verticale a vécu. Vous partagerez sans doute le pied des voies avec davantage de lecteur·ice·s d'Hugo Clément que de Jack Kerouac. C'est une belle rature dans le roman international que certain·e·s aimeront toujours lire à travers le kaléidoscope hallucinatoire des grimpeur·se·s insoumise·e·s. Mais vous savez quoi ? C'est probablement la meilleure nouvelle que l'escalade pouvait recevoir. Le ciel, les oiseaux et ta mère nature Car on le sait. Difficile de ne pas ressentir un pincement nostalgique face à ces chiffres. La génération des pionnier·ère·s – celle qui équipait sans permission, squattait les parkings, et considérait que les interdictions n'étaient que des suggestions administratives – a façonné l'ADN rebelle de l'escalade. Cette mythologie de la marge était fonctionnelle : elle permettait de se distinguer des « sportif·ves normaux·ales », de maintenir une aura de transgression qui donnait du sens à la pratique au-delà de la simple performance athlétique. Mais cette posture était aussi le luxe d'une communauté numériquement insignifiante. Quand quelques centaines de grimpeur·se·s développaient des falaises dans l'ombre, les gestionnaires d'espaces naturels fermaient les yeux. L'impact écologique était négligeable, les conflits d'usage rares. On pouvait jouer aux pirates sans vraiment menacer le navire. Aujourd'hui, rien qu'en Australie, on compte plus de 100 000 grimpeur·se·s qui vont en extérieur. En France, malgré les difficultés statistiques , on aime bien dire que près de 2 millions de personnes se sont adonnées à l'escalade dans l'année. De son côté, l'étude australienne assène un chiffre précis : aux États-Unis, 6,36 millions d'Américain·es ont grimpé en salle entre 2017 et 2023. Que l'on soit qualitativiste ou pas, ces données posent une chose : la massification change radicalement l'équation. Comprendre : ce qui était anodin à 500 devient problématique à 50 000. Les sentiers s'érodent, la végétation recule, les oiseaux nicheurs sont dérangés, les peuples autochtones voient débarquer des hordes de grimpeur·se·s sur leurs sites sacrés. Et dans ce contexte, l'émergence d'un ethos de responsabilité collective n'est pas une trahison de l'esprit originel de l'escalade (si tant est qu'il ait déjà habité l'ensemble de la communauté). C'est sa condition de survie. L'étude australienne documente donc une mutation sociologique notable. Les répondant·es ne se contentent pas de nettoyer passivement des déchets. Iels décrivent des pratiques systémiques et bien connues de préservation : éviter les zones de nidification, minimiser l'usage de la magnésie, brosser les traces de passage, installer des ancrages fixes en sommet de voies pour protéger les arbres et limiter l'érosion dans les ravins de descente. Plus révélateur encore : plusieurs répondant·e·s évoquent leur volonté de « travailler avec les gestionnaires de parcs et les peuples autochtones » pour négocier des accès pérennes. L'un·e d'entre eux·elles formule ainsi : « Je crois que tous les groupes peuvent négocier. Les grimpeur·se·s sont généralement très respectueux·se·s de l'environnement et des revendications des propriétaires traditionnels, comparé aux randonneur·se·s ou touristes ». « L'escalade est une quête spirituelle. Pour moi, c'est ma religion » Un répondant de l'étude australienne On pourrait y voir une forme de soumission, un renoncement à l'autonomie chère aux grimpeur·se·s des années 70-80. Mais c'est oublier que la vraie liberté n'est pas l'absence de règles, c'est la capacité à les co-construire. Les grimpeur·se·s sont en train d'apprendre – certes avec retard, certes maladroitement – qu'on peut être acteur·ice de la gestion des espaces naturels sans être simplement des consommateur·ice·s récréatif·ves. L'exemple du Mount Arapiles, toujours en Australie, est emblématique. Face aux restrictions proposées par Parks Victoria ( l'agence gouvernementale responsable de la gestion des parcs nationaux dans l'État de Victoria, ndlr ) pour protéger le patrimoine culturel aborigène, la communauté grimpante ne s'est pas contentée de crier au scandale. Des organisations locales de grimpeur·se·s – les fameuses Local Climbing Organizations – ont ouvert le dialogue. C'est laborieux, imparfait, parfois conflictuel. Mais c'est infiniment plus mature qu'une posture adolescente qui consiste à garder le majeur en l'air. Au nom de l'écologie et du Saint-Esprit Reste une tension, presque existentielle. 63% des répondant·e·s australien·ne·s décrivent l'escalade comme ayant des « bénéfices spirituels, méditatifs ou liés à la nature ». Certain·e·s vont jusqu'à déclarer : « L'escalade est une quête spirituelle. Pour moi, c'est ma religion ». Ce n'est plus le langage du·de la rebelle hédoniste, mais celui d'une pratique contemplative où se mêlent quête personnelle et responsabilité écologique. Cette spiritualisation de la pratique redistribue les hiérarchies symboliques. Le « vieux dur » qui grimpe en 8a sans peur devient moins légitime que le·la grimpeur·se « conscient·e » qui nettoie la falaise après sa séance. On passe d'un capital symbolique fondé sur la performance et le courage à un capital fondé sur l'éthique et la connexion à la nature. C'est un basculement sociologique – et, soyons honnêtes, probablement un basculement de classe sociale. L'escalade s'est embourgeoisée, avec le potentiel ascensionnel que cela permet, et les risques de dérapages que cela suppose. D'un côté, le danger d'une moralisation excessive, de « police de la falaise » ( plusieurs répondant·es craignent de passer pour donneur·se·s de leçons, nda ). De l'autre, une communauté capable d'auto-régulation, de transmission de normes écologiques, de pression sociale positive. Car l'étude le montre : les actions de « stewardship » ne sont pas que des initiatives individuelles vertueuses. Elles deviennent des marqueurs identitaires. Ne pas ramasser ses déchets, c'est désormais être exclu de la culture grimpante contemporaine. C'est exactement comme ça qu'une norme sociale se construit : par ostracisme doux des comportements déviants. L'étude australienne soulève une dernière question, plus politique. Si 29,5% des grimpeur·euse·s citent les « problèmes d'accès » comme principale limite à leur pratique, c'est que le futur de l'escalade se jouera dans les salles de négociation, pas dans les bivouacs sauvages. Les gestionnaires d'espaces naturels ne vont pas disparaître. Les peuples autochtones ne vont pas renoncer à leurs revendications territoriales. Le nombre de grimpeur·se·s ne va pas diminuer drastiquement. Il reste donc deux options. La première : s'accrocher à la mythologie rebelle, refuser le dialogue, s'arc-bouter sur une morale surannée, et regarder les interdictions se multiplier. La seconde : accepter que l'escalade soit devenue un fait social à part entière, avec les responsabilités qui vont avec. Former les nouveau·elles grimpeur·se·s en salle aux codes éthiques de la falaise. Participer aux commissions de gestion des parcs. Co-construire des plans de protection avec les scientifiques et les communautés locales comme c'est le cas en Espagne sur les falaises de Peralejos de las Trucas, à 50 kms de Madrid . Certain·e·s y verront une domestication. Voyons-y une forme de rébellion plus subtile : refuser la posture facile du·de la marginal·e pour assumer la complexité du réel. Être rebelle, aujourd'hui, ce n'est plus désobéir aux règles : c'est imposer sa présence à la table où elles se décident. Les chiffres australiens ne louvoient pas : 84% de grimpeur·se·s sont engagé·e·s dans la conservation, 50% actif·ves mensuellement. Ce n'est pas la mort de l'esprit de l'escalade. C'est son passage à l'âge adulte. Et franchement, après des décennies à jouer les Peter Pan du caillou, il était temps. Lire : l'étude australienne intitulée « Rockclimber’s motivations for participation, their stewardship of cliff environments, and access issues »
- La montagne et la rivière : le récit d'une escalade rassembleuse
L'escalade se déchire souvent entre puristes et nouveaux adeptes. Entre tradition et spectacle, une parabole bouddhiste – celle de la montagne et de la rivière – explique pourquoi ce conflit est stérile. Camille Pouget tombe dans les bras de Brooke Raboutou lors de la finale de difficulté de la Coupe du Monde à Chamonix en juillet 2025 © David Pillet Un samedi soir sur la Terre, dans une salle d'escalade. Trois générations grimpent côte à côte sur le même pan de mur. Un adolescent enchaîne un paddle dynamique. À côté, une femme d'une cinquantaine d'années négocie un dévers en compression. Entre les deux, un trentenaire filme son essai sur un bloc de coordination. Personne ne se parle vraiment. Chacun grimpe dans sa bulle, avec ses codes, ses références, sa grammaire. En 2026, la scène est devenue familière, presque banale. Mais cette cohabitation silencieuse raconte pourtant toute l'histoire de l'escalade contemporaine. L'ennui nous appartient La modernité peut parfois se lire avec le récit de paraboles ancestrales. En l'occurrence, celles des bouddhistes conviennent bien à notre problème. D'un côté, on trouve la montagne et sa force fixe. Dans l'histoire grimpante, ce sont les réglettes de grès, l'endurance des circuits de Bleau, les fondations posées depuis les années 1940. De l'autre, la rivière et sa fluidité : les coordinations spectaculaires, les prises lisses des compétitions ou encore les salles et leur esthétique futuriste. Entre les deux, une tension sourde qui traverse la communauté depuis vingt ans. Qui a raison ? Personne. Et c'est peut-être là toute la beauté de l'affaire. Posons-le franchement. Au commencement, l'escalade traditionnelle était peu spectaculaire, difficile à regarder. À l'orée des premières compétitions, notamment dans la foulée de celle de Bercy en 1988, un vieux titre de presse résumait bien la situation : « L'escalade, aussi ennuyeux que de la peinture qui sèche ». Pour un sport aspirant à la visibilité – les Jeux olympiques pointaient déjà –, il fallait réinventer le spectacle. Les compétitions ont mis du temps à s'imposer. Dans les années 1980-1990, beaucoup de grimpeur·se·s de haut niveau les rejetaient. Iels ont fini par céder, par amour de la compétition ou par nécessité. Mais l'escalade compétitive restait encore proche de celle que l'on pratiquait à l'extérieur : mouvements statiques, préhensions variées, endurance. Attention les yeux. Puis en 1998, les ouvreurs du Top Rock Challenge de Val-d'Isère créent les premières coordinations avec des enchaînements de rampes et de sauts. Personne ne mesure encore que ce détail va bouleverser la discipline. Les années suivantes voient ces mouvements se développer, timidement d'abord, puis de manière assumée. Jusqu'à ce que tout bascule. Paddle, smartphones et paraboles Suisse, septembre 2018. Tomoa Narasaki entre en finale de la Coupe du monde de bloc à Meiringen. Devant lui, le grimpeur japonais a des prises qui ressemblent à des coques de smartphones . Narasaki s'élance, paddle une prise, puis deux, trois, quatre. Ses pieds ne touchent plus le mur. Il se suspend uniquement par la force de contact de ses mains qui claquent sur les volumes ( la performance est à voir ici, à 2'23'30, ndlr ) . La foule retient son souffle, puis explose. Quelque chose vient de se passer. Trois ans plus tard, les Championnats du monde de Berne 2023 enfoncent le clou avec les prises 100 % lisses de Flathold et Pierre Broyer . Le concept ? Impossible de les tenir en statique. Il faut de la vitesse, une précision chirurgicale, un timing parfait. Les grimpeur·se·s traditionnel·le·s regardent ces images avec fascination et incompréhension. Et s'interrogent : est-ce encore de l'escalade ? Les forums, eux, s'enflamment. « L'escalade moderne trahit l'esprit du bloc. » « Les coordinations, c'est pour ceux qui n'ont jamais grimpé dehors. » « Ça demande trop de techniques différentes. » Au milieu de ce débat, une vieille parabole bouddhiste refait donc surface en opposant la supériorité de la montagne et de la rivière. Mais à cette question, le conte n'y répondra jamais. L'escalade classique – celle de Fontainebleau, des circuits historiques, des réglettes et des pinces – pose les fondements physiques du grimpeur. Elle enseigne les préhensions de base, la force à doigts, le gainage, la pose de pieds précise. C'est la montagne : solide, inébranlable, construite sur des millions de répétitions. L'escalade moderne met en avant une autre logique corporelle. La vitesse remplace l'endurance, la fluidité remplace la tension permanente. Les mouvements nécessitent une force de contact accrue : exercer une force maximale dans un temps très court, au moment précis où la main claque sur la prise. La précision doit être chirurgicale, car à haute vitesse, la moindre erreur se paie cash. Le bassin devient central : c'est en anticipant sa position d'arrivée que le grimpeur détermine le balancement nécessaire. C'est la rivière : fluide, rapide, adaptable. On pourrait bien sûr opposer ces deux styles. Dire que l'un est « vrai » et l'autre « artificiel ». Que Fontainebleau incarne l'authenticité et les salles de bloc la décadence spectaculaire. Mais ce serait passer à côté de l'essentiel : ces deux approches se complètent. Quand un bloc rend impossible une prise en statique, une méthode dynamique peut sauver la mise. Inversement, quand une coordination échoue, revenir à une grimpe plus fine – tension permanente, placement irréprochable – permet souvent de passer. Les meilleur·e·s grimpeur·se·s contemporain·e·s l'ont parfaitement compris. Elias Iagnemma réalise le 11 novembre 2025 la première ascension d' Exodia , qu'il propose en 9A+, l'un des blocs les plus durs au monde. Mais un an plus tôt, c'est son ascension de Burden of Dreams qui fascine : ce bloc mythique, premier 9A au monde, est réputé pour sa rigueur extrême sur réglettes et pieds microscopiques. Or Iagnemma trouve une méthode alternative : un paddle dynamique qui contourne la difficulté la plus ingrate. La montagne rencontre la rivière. Will Bosi incarne cette polyvalence depuis des années. Début 2026, il réalise la première ascension de Pôr do Sol , un bloc qu'il propose en 8C+ à Sintra, au Portugal. Le mouvement clé ? Un « sheriff » – soit un décroisé dynamique des bras – qui force une perte de pieds. Une gestuelle spectaculaire, imposée par la nature elle-même, comme sur le légendaire Rainbow Rocket de Fontainebleau. Bosi déclarera : « Probablement le meilleur bloc que j'aie jamais essayé ». Pas parce qu'il est statique ou dynamique, mais parce qu'il conjugue les deux logiques. Parkour toujours Reste une objection récurrente : « Les coordinations, c'est du parkour, pas de l'escalade ». L'argument revient dans les commentaires YouTube, sur les forums, au pied des blocs. En 2025, le grimpeur français Cyprien Bossut organise alors une expérience : il invite Raphaël Bourgeat-Lami, athlète de parkour de haut niveau, à tester onze blocs de compétition . La vidéo, vue par plusieurs centaines de milliers de personnes, tranche le débat. Bourgeat-Lami, pourtant habitué aux sauts, aux réceptions, aux mouvements explosifs, galère. Beaucoup. « Non, ça n'a rien à voir avec le parkour, finit-il par lâcher, essoufflé . La gestuelle est complètement différente. » Certes, il existe des similitudes : vitesse d'exécution, sens du timing, utilisation concomitante des membres supérieurs et inférieurs. Mais les logiques corporelles divergent radicalement. En parkour, tout repose sur la réception, l'amortissement, la gestion de l'impact. En escalade moderne, tout s'exécute sur la force de contact, la précision de saisie, le contrôle du balancement. Ce n'est juste pas la même discipline. D'ailleurs, cette évolution technique n'a rien d'exceptionnel dans l'histoire du sport. Le tennis a connu une mutation majeure avec les nouvelles raquettes en graphite dans les années 1980 : le jeu est devenu plus puissant, plus rapide. Le football a vu émerger le gegenpressing allemand dans les années 2010 : un style plus physique, plus intense, que les autres équipes ont dû adopter. L'escalade suit la même logique. Désormais, où va la grimpe ? Certains ouvreur·se·s émettent l'hypothèse d'un essoufflement des coordinations. Trop spectaculaires, trop répétitives, peut-être moins exigeantes que prévu. Une régulation autonome pourrait s'opérer. Les formats se renouvellent, les styles s'hybrident, les modes se répètent. Car il est inévitable que l'escalade moderne d'aujourd'hui sera l'escalade classique de demain. Dans vingt ans, les gamins des salles regarderont les vidéos de Tomoa Narasaki à Meiringen comme on regarde aujourd'hui Pierre Allain dans les années 1940 : avec respect, curiosité, et une pointe de condescendance amusée. Et peut-être qu'une nouvelle révolution est déjà en train de naître, discrètement, dans un coin obscur d'une salle d'escalade. Un·e ouvreur·se anonyme qui teste un nouveau type de prise. Un·e grimpeur·se qui trouve une méthode inédite sur un vieux bloc en forêt. L'histoire continue, inlassablement.
- Le business des Coupes du monde d'escalade : sous les comptes d'un sport en transition
En se plongeant dans les derniers résultats financiers de World Climbing, la rédaction de Vertige Media a essayé de mieux comprendre le modèle économique d'une jeune fédération internationale. Et entre les lignes comptables, les chiffres racontent moins la réussite éclatante d’un sport devenu machine à cash que la réalité plus intéressante d’un circuit encore largement porté par sa tournée. Explications. Coupe du Monde à Chamonix en juillet 2024 © David Pillet Il y a, dans les pages financières des fédérations internationales, une forme de vérité froide sur laquelle les discours promotionnels n’aiment pas trop s'attarder. World Climbing, la fédération internationale d'escalade, publie pourtant les siennes noir sur blanc : états financiers, système de frais, dépenses de l’Executive Board, tout est là, accessible, audité, classé . Et comme souvent avec ce qui est disponible, presque personne n’y prête vraiment attention. C’est dommage, car ces tableaux ne disent pas seulement combien entre et combien sort. Ils disent d’où vient l’argent, ce qu’il finance, et ce qu’il reste une fois que la machine a fini son cycle. En 2024, l’IFSC affiche 6,13 millions d’euros de revenus opérationnels pour 5,31 millions d’euros de coûts, soit un résultat net de 56 724 euros. Le chiffre n’a rien de spectaculaire. Mais il fixe très bien le décor : beaucoup de circulation, encore peu de surplus structurel. Le calendrier roi Le cœur du modèle tient dans une ligne comptable : les « calendar fees ». C’est là que se loge la véritable colonne vertébrale économique du circuit. En 2024 , ce poste pèse à lui seul 4,07 millions d’euros, soit l’essentiel des revenus rassemblés dans la rubrique « Sport & Events ». À partir de là, une confusion assez répandue tombe d’elle-même. Lorsqu’on demande combien « rapporte » une étape de Coupe du monde, on suppose souvent qu’il existe une réponse simple, comme si chaque manche produisait la même valeur selon une mécanique identique. Or le circuit ne fonctionne pas ainsi. Une partie importante de l’économie d’un événement se joue localement : dans la billetterie, dans les partenaires du comité d’organisation, dans les retombées territoriales espérées, et, très souvent aussi, dans le risque financier que l’organisateur accepte de porter. Ce que World Climbing facture, au fond, ce n’est pas toute la valeur d’une étape. C’est l’entrée dans la série. Le droit d’inscrire une ville dans le calendrier mondial, avec tout ce que cela charrie de standards, de services, de visibilité et de prestige institutionnel. En 2024, World Climbing déclare 665 453 euros de droits de diffusion et 330 000 euros de sponsoring. Ensemble, ces deux lignes représentent un peu moins d’un million d’euros. En 2024, accueillir une Coupe du monde de bloc ou de difficulté coûte 25 500 euros, avec un dépôt non remboursable de 5 000 euros. En 2025, la somme monte à 28 000 euros. Pour la vitesse, le ticket d’entrée s’établit à 14 500 euros en 2024, puis à 16 000 euros l’année suivante. Avant même de parler d’audience, de diffusion ou de sponsors, il faut donc d’abord acheter sa place dans la tournée. Le document prévoit aussi une politique de « no-show » visant non pas les organisateur·rices locaux, mais les fédérations nationales. Si une fédération inscrit nettement plus d’athlètes qu’elle n’en fait effectivement concourir, au-delà d’une tolérance de 10 %, World Climbing lui adresse en fin de saison une facture complémentaire. L’idée est simple : éviter que des inscriptions surestimées ne faussent la préparation logistique des étapes. Là encore, le message est clair : le circuit vend un cadre standardisé, pas seulement un spectacle. Belle image, petit moteur Pour situer réellement l’escalade dans l’économie des sports diffusés, il faut regarder le poste « Marketing ». En 2024, World Climbing déclare 665 453 euros de droits de diffusion et 330 000 euros de sponsoring. Ensemble, ces deux lignes représentent un peu moins d’un million d’euros. Ce n’est pas négligeable. Mais ce n’est pas encore un socle capable de porter, à lui seul, l’économie du circuit. La note associée aux comptes est instructive. La variation observée s’explique principalement par la renégociation de l’accord avec Dentsu, groupe japonais de publicité, de marketing et de conseil. Le détail compte, parce qu’il dit quelque chose de très concret sur la structure du modèle : la valeur médiatique du circuit existe, mais elle reste encore dépendante de quelques canaux majeurs, donc de quelques négociations décisives. On n’est pas face à une machine qui convertirait mécaniquement sa visibilité en revenus stables. On est encore dans une économie où quelques accords importants suffisent à faire varier sensiblement la photo d’ensemble. Ce n’est pas le signe d’un modèle défaillant. Ce n’est pas non plus la preuve d’une prospérité installée. Cela n’empêche pas World Climbing de chercher des relais de diffusion plus puissants. Le 11 septembre 2025, l’organisation annonce ainsi un accord avec Bilibili , présenté comme la nouvelle « maison de l’escalade » en Chine pour les derniers événements de 2025 et l’intégralité de la saison 2026 sur le territoire chinois. Dans son communiqué, World Climbing met en avant l’échelle de la plateforme, avec plus de 360 millions d’utilisateur·rices actif·ves mensuel·les et plus de 100 millions au quotidien. Le signal est intéressant : l’escalade parvient à se brancher sur des vitrines de masses. Mais, précisément parce que cet accord est postérieur aux comptes 2024, il est encore trop tôt pour savoir ce qu’il produira réellement sur le plan économique. Son effet, s’il est significatif, ne pourra se lire que dans les exercices suivants. C’est tout le paradoxe. Aujourd'hui, l'escalade compétitive se regarde bien. Elle a pour elle la verticalité, la tension immédiate, la lisibilité dramatique de l'échec et de la réussite, cette capacité rare à faire tenir un récit entier dans quelques mouvements. Mais ce potentiel visuel ne se convertit pas automatiquement en puissance économique. D’abord parce que produire l’image coûte. En 2024, la ligne « TV production » s’élève à 459 083 euros. En 2023, elle atteignait 952 056 euros. On peut y voir une rationalisation bienvenue ou, plus prudemment, un investissement revu à la baisse. Dans les deux cas, le constat de fond ne change pas : l’escalade n’est pas encore dans une configuration où la diffusion finance naturellement le sport. Elle reste dans une économie où il faut investir pour demeurer diffusable. À cela s’ajoute une autre limite, moins comptable mais tout aussi décisive. L’escalade reste, pour une partie du grand public, moins immédiatement lisible que d’autres disciplines olympiques. Il faut expliquer les formats, rendre intelligible la logique d’un bloc ou d’une voie, faire sentir pourquoi tel mouvement est décisif. Et l’attention, elle aussi, demeure cyclique : les Jeux olympiques créent des pics massifs de visibilité, mais entre deux olympiades, convertir cette curiosité occasionnelle en suivi régulier du circuit reste un défi. L’escalade se regarde donc très bien. Elle se monétise, pour l’instant, beaucoup moins facilement. L’ivresse olympique Les comptes 2024 sont lisibles. Mais ils comportent un piège : ils correspondent à une année olympique. Or une année olympique fait toujours entrer des flux qui gonflent les volumes, déforment la lecture et donnent parfois à voir une puissance économique qui tient autant au contexte qu’au modèle lui-même. Le moteur de cette séquence particulière s’appelle l’Olympic Qualifier Series. Dans les notes annexes, World Climbing explique que la hausse des revenus « Sport & Events » provient notamment de la compensation convenue avec le CIO et les comités d’organisation locaux pour l’organisation de l’OQS à Shanghai et Budapest, ainsi que de l’acquisition des droits médias et marketing sur ces événements. On n’est donc pas seulement face à une recette d’événement classique. On est dans une architecture plus hybride, où la fédération encaisse parce qu’elle organise, parce qu’elle porte des droits, et parce qu’elle assure toute une série de services liés à la qualification olympique. Chez World Athletics, les comptes 2024 annoncent 99,4 millions de dollars de revenus. Dans cet ensemble, 44 millions proviennent du « commercial and broadcast ». Sur le papier, l’effet est spectaculaire. Mais s’arrêter aux entrées d’argent serait une erreur. Car l’OQS ne produit pas seulement des recettes. Il produit aussi des sorties. Une partie de ce qui entre est redistribuée presque aussitôt sous forme de travel grants , de prize money et de prise en charge des ITOs, ces officiel·les techniques internationaux indispensables au déroulement de la compétition. Ces dépenses apparaissent dans les comptes sous la rubrique « Olympic & Multi-Sport Games Preparation / Games Services ». En clair, une année olympique peut faire gonfler les flux sans enrichir durablement la structure, tout simplement parce qu’une part importante de l’argent encaissé est aussi de l’argent à redistribuer, à absorber ou à affecter. Le résultat final le montre très bien. L’excédent opérationnel brut atteint 820 850 euros. Le chiffre est solide. Mais il s’effrite ensuite ligne après ligne : 60 307 euros d’amortissements, 30 021 euros d’effets de change, 36 866 euros de charges financières. S’y ajoute surtout l’affectation aux « Operating Funds », à hauteur de plus de 600 000 euros, autrement dit à ce matelas d’exploitation qui permet à la fédération de sécuriser sa trajectoire. À l’arrivée, le bénéfice net retombe à 56 724 euros. Ce n’est pas le signe d’un modèle défaillant. Ce n’est pas non plus la preuve d’une prospérité installée. C’est le portrait d’une structure qui profite d’une année exceptionnellement dense pour consolider ses appuis autant que pour faire tourner le spectacle. Même dopée par l’Olympisme, l’économie de la Coupe du monde ne dégage pas encore cette aisance structurelle qui permettrait de parler de véritable rente. Jeunes sports, vieux écarts Pour comprendre où se situe réellement l’escalade, la comparaison la plus utile n’est pas celle qui la mesure d’emblée aux grandes fédérations installées depuis des décennies. Elle consiste d’abord à la replacer dans sa vraie famille : celle des sports jeunes, récemment olympiques, dont l’économie repose encore largement sur l’événement lui-même. De ce point de vue, l’escalade n’a rien d’une exception. « Nous ne touchons rien de la redistribution des revenus des Jeux » Fernando Aguerre, Président de l’International Surfing Association L’International Surfing Association affichait ainsi en 2024 un total de 5,74 millions de dollars de revenus, dont 4,16 millions provenaient des « event revenues ». Chez World Skate , en 2023, la logique apparaissait plus nettement encore : 4,25 millions de dollars d’« events organizational fees and biddings », pendant que la ligne « advertisement and TV contracts » restait à zéro. Dans cette famille de disciplines, le socle est le même : on vit d’abord de la tournée, de la capacité à faire exister les compétitions, à trouver des villes hôtes, à vendre un calendrier. L’image vient après. C’est précisément ce qui distingue ces sports des fédérations plus anciennes, plus puissantes, plus solidement installées dans une économie de droits. Chez World Athletics ( la fédération internationale d'athlétisme, ndlr ) , les comptes 2024 annoncent 99,4 millions de dollars de revenus. Dans cet ensemble, 44 millions proviennent du « commercial and broadcast ». Et à cela s’ajoute une autre ressource d’une tout autre ampleur : le versement quadriennal du CIO, autrement dit la part des revenus olympiques redistribuée aux fédérations internationales, qui atteint ici 39,6 millions de dollars. Chez World Climbing, la lecture est plus éclatée : les comptes 2024 isolent bien 174 145 euros dans la ligne « IOC Funds », mais une partie des flux liés à l’orbite olympique apparaît aussi ailleurs, notamment dans les services liés aux Jeux et à l’OQS. L’écart n’est donc pas seulement un écart de taille. Il tient aussi à la manière dont ces revenus se structurent et se lisent dans les comptes. Ce décalage, les fédérations les plus récemment entrées dans l'olympisme l’ont parfois formulé très frontalement. En 2020, le président de l’International Surfing Association, Fernando Aguerre, résumait ainsi la situation auprès de Reuters : « Pour Tokyo, nous ne touchons rien de la redistribution des revenus des Jeux ». La formule date un petit peu, mais elle a le mérite de rendre sensible une tension durable : tous les sports olympiques ne se branchent pas, au même rythme ni dans les mêmes proportions, sur les grands circuits de redistribution et de valorisation. Chez World Aquatics ( la fédération internationale de natation, ndlr ) la structure est plus parlante encore : 107,83 millions de dollars de revenus répartis entre 38,86 millions pour l’« Olympic movement », 36,54 millions pour le « Hosting & commercial revenue » et 32,07 millions pour les droits TV et le sponsoring. Là, la diffusion et le commercial ne sont plus des promesses. Ce sont déjà des piliers. La conclusion n’est donc pas que l’escalade serait « en retard » que cette pratique parle encore majoritairement la langue du calendrier, des service fees , des villes hôtes et des circuits à financer. Les grandes fédérations, elles, parlent celle des droits audiovisuels, des grands partenaires commerciaux et des dividendes olympiques de grande ampleur. L’écart n’est pas seulement un écart de taille. C’est un écart de structure. D’ailleurs, les fédérations les plus récemment entrées dans l’orbite olympique l’ont parfois dit très frontalement. Le vrai produit Au fond, tout ramène à une question assez simple. Quand un sport vit d’abord de son calendrier, il dépend mécaniquement de la capacité des villes, des organisateur·rices et des partenaires locaux à acheter une étape, à la produire et à en assumer le risque. Quand un sport vit d’abord de ses droits, il dépend davantage de l’attention du public, de sa monétisation, de la robustesse de ses diffuseurs et de sa force de négociation sur le marché de l’image. Ce ne sont pas deux nuances d’un même modèle. Ce sont deux centres de gravité différents. En 2024, l’escalade internationale reste encore, majoritairement, du côté du premier. L’année olympique a joué comme un turbo. Elle a accru les flux, densifié les revenus, donné une impression de montée en puissance. Mais elle a aussi rappelé une chose essentielle : l’argent olympique n’est pas une rente simple. Il entre beaucoup, puis ressort vite. Il grossit les masses plus qu’il n’installe un confort durable. C’est peut-être là, finalement, le point aveugle du débat. La Coupe du monde d’escalade ne manque pas d’images. Elle est filmée, diffusée, regardée, commentée. Ce qui lui manque encore, structurellement, c’est la capacité à faire de ces images le socle principal de son économie. Tant que ce basculement n’aura pas lieu plus franchement, le circuit continuera à reposer d’abord sur sa tournée, sur la vente de ses étapes, sur la capacité des hôtes à payer pour entrer dans la série. Et tant que cet équilibre tiendra, tout le reste restera une affaire de répartition : le prize money , la production, les conditions de travail, la sécurité, les standards croissants imposés aux événements. Toutes ces demandes sont réelles, souvent légitimes, parfois urgentes. Mais elles se disputent encore à l’intérieur d’une économie qui n’est pas tout à fait celle que les images laissent croire. C’est peut-être la leçon la moins spectaculaire de ces comptes, et pourtant la plus utile : dans l’escalade internationale, la beauté du geste et du spectacle n’est pas encore devenue, à elle seule, un modèle rentable.
- Squamish : l'escalade rapporte 25 millions de dollars par an
Au Canada, Squamish prouve que l'escalade peut être le moteur économique d'une ville, voire d'une région entière. Une étude inédite menée sur sept mois vient de quantifier pour la première fois cet impact : 25,4 millions de dollars canadiens injectés dans l'économie locale en 2025. Un chiffre éloquent sur le poids économique de la pratique, qui ne doit toutefois pas éluder la question de sa régulation. (cc) Chewool Kim sur Unsplash Entre les parois granitiques du Stawamus Chief et les milliers de blocs disséminés dans la forêt pluviale, Squamish cultive depuis cinquante ans sa réputation de mecque mondiale de l'escalade. Ce que personne n'avait quantifié jusqu'ici, c'est à quel point cette pratique structure désormais une part importante de l’économie locale. Le 23 mars 2026, la Squamish Access Society (SAS), l'association locale des grimpeur·ses, publie la première étude d'impact socio-économique jamais réalisée au Canada sur un site d'escalade. « Squamish n'est pas seulement la meilleure destination d'escalade du Canada. C'est une destination de classe mondiale, et nous avons désormais les données pour le prouver », proclame l'association sur ses canaux. L'enquête s’appuie sur un dispositif conséquent : 566 questionnaires, 128 jours de comptages de terrain sur neuf sites majeurs entre avril 2024 et septembre 2025, interviews d'expert·es locaux·ales ainsi qu’une modélisation économétrique confiée à un cabinet spécialisé dans l’analyse des retombées économiques des activités de plein air en Colombie-Britannique. Et pour quelques millions de dollars de plus Les chiffres confirment que l’escalade constitue désormais un pilier de l’économie locale. En 2025, les grimpeur·se·s ont directement généré 25,4 millions de dollars canadiens dans l’économie locale de Squamish. L'impact total pour la Colombie-Britannique atteint 42,3 millions de dollars — cet écart s’explique par les effets indirects et induits : activité des fournisseur·se·s et sous-traitant·e·s, mais aussi dépenses réalisées par les salarié·e·s du secteur dans d’autres commerces de la région. L'étude recense 462 000 journées-grimpeur — unité de mesure standard qui comptabilise chaque journée de pratique individuelle ( deux personnes grimpant une journée équivalent à deux journées-grimpeur, ndlr ) — soit une multiplication par 40 depuis 1986. Cette fréquentation soutient 148 emplois directs à Squamish, 214 à l'échelle provinciale, et rapporte 7,1 millions de dollars de recettes fiscales. « Les gens qui grimpent aujourd'hui ont des carrières, de l'argent. Nous sommes devenu·e·s plus fortuné·e·s qu'il y a 20 ans » Ashley Green, responsable d'un magasin de grimpe historique à Squamish La répartition des dépenses révèle deux économies complémentaires. Les grimpeur·ses visiteur·ses — qui représentent 80 % des journées-grimpeur — dépensent 21,1 millions de dollars en hébergement, nourriture, transport et équipement. « Les grimpeur·se·s sont devenu·es un segment économique particulièrement précieux. Ils et elles restent plus longtemps, voyagent hors des périodes de pointe et sont très engagé·e·s avec le territoire », explique Lesley Weeks, directrice de Tourism Squamish , à la CBC . Les résident·e·s injectent 4,3 millions de dollars annuels en matériel technique, vêtements et abonnements en salle. Ashley Green, responsable opérationnelle de Climb On Equipment — magasin historique installé à Squamish depuis le milieu des années 1990 — voit bien cette transformation sociologique. « Les gens qui grimpent aujourd'hui ont des carrières, de l'argent. Nous sommes devenu·es plus fortuné·e·s qu'il y a 20 ans », confie-t-elle à la CBC . Son entreprise emploie 22 personnes à temps plein et 10 à 15 saisonnièr·es. En juillet, pic de la saison qui s'étend de mai à septembre, les ventes sont six fois supérieures à celles de janvier. Samuel Fagan, guide local chez Squamish Rock Guides — compagnie établie depuis 1991 — confirme l'évolution. « L'escalade a vraiment gagné en popularité ces dernières années… et les gens l'intègrent dans leurs vacances », raconte-t-il à la CBC . Guide depuis dix ans, il encadre jusqu’à quatre journées par semaine sur le terrain pendant la haute saison. « Je pense que cette étude économique montre vraiment que l'escalade est une industrie en plein essor dans cette ville. » Ces données confirment la place centrale de l’escalade dans l’économie touristique locale. Selon les données de Tourism Squamish, le tourisme global de Squamish génère 408 millions de dollars de dépenses en 2024 et soutient 3 640 emplois. L'escalade représente ainsi 6,2 % des dépenses touristiques totales, mais contribue fortement à façonner l’identité économique et sociale du territoire. Grimper pour vivre ici Car au-delà des flux économiques, l'étude met en lumière un phénomène rare de migration choisie lié à l’escalade. 81 % des grimpeur·ses résident·e·s — estimé·es à 1 567 personnes — déclarent que l'escalade a été « un facteur important » dans leur décision de déménager à Squamish. 88 % affirment que c'est une raison majeure pour rester. D'après l'étude, trois résident·e·s sur cinq ont déménagé à Squamish spécifiquement pour l'escalade. 10 % supplémentaires sont devenu·es grimpeur·se·s après leur installation. Peter Larose, chercheur principal de Larose Research & Strategy qui a piloté l'enquête, prend un peu de hauteur : « Squamish attire des travailleur·se·s mobiles, éduqué·e·s, qui choisissent leur lieu de vie en fonction de leur qualité de vie en plein air plutôt que de leur proximité à un employeur fixe ». Le profil des répondant·e·s va dans le même sens : 35 % des grimpeur·se·s résident·e·s ont plus de 40 ans, 30 % grimpent plus de 70 jours par an. L'escalade ne structure pas seulement les loisirs : elle organise le quotidien, les réseaux sociaux, les choix résidentiels. Les bénéfices autodéclarés en matière de santé et de bien-être atteignent des niveaux remarquables : 99 % des résident·es estiment que l'escalade améliore leur santé mentale (91 % « fortement d'accord »), 99 % leur santé physique, 99 % leur connexion à la nature. Ce consensus quasi total suggère que l'escalade fonctionne comme un système de valeurs partagé, bien au-delà d'une simple activité récréative. Les limites de la croissance Cette réussite économique et sociale a aussi son revers. L'enquête identifie trois tensions majeures : le stationnement, la surfréquentation et le camping sauvage. Les comptages révèlent des pics de fréquentation sur trois des sites les plus populaires, avec jusqu'à 160 véhicules simultanément. 40 % des résident·e·s se disent insatisfait·e·s de la foule. L'étude note qu'aucune corrélation n'existe avec le type d'escalade ou le niveau de difficulté. La saturation apparaît donc comme un phénomène généralisé. « Le surpeuplement est définitivement un problème. Mais facturer le stationnement aux résident·es pour accéder à leur nature, c'est créer une barrière économique qui exclut les populations marginalisées » Un·e résident·e de Squamish Le camping informel polarise les débats. 34 % des visiteur·ses pratiquent le camping sauvage ou en bord de route. Les résident·e·s réclament massivement « régulation et conformité » plutôt qu'une interdiction pure. Les commentaires libres révèlent une ligne de fracture : certain·es souhaitent réprimer cette pratique, d'autres demandent qu'elle soit autorisée et gérée. L'étude a d'ailleurs testé un scénario de stationnement payant (3 dollars canadiens de l'heure ou 10 dollars la journée). Résultat : 80 % des résident·e·s affirment qu'iels grimperaient « beaucoup moins » ou « moins » dans les zones payantes. Cette opposition massive cristallise une tension fondamentale entre gestion de la fréquentation et équité d'accès. Un verbatim de résident·e résume l'impasse : « Le surpeuplement est définitivement un problème. Mais facturer le stationnement aux résident·es pour accéder à leur nature, c'est créer une barrière économique qui exclut les populations marginalisées ». Au-delà de ces trois enjeux majeurs, l'étude dresse une liste de chantiers urgents : gestion des infrastructures d'escalade et reconnaissance des besoins spécifiques des grimpeur·se·s (sentiers, accès, équipements), traitement des déchets et déjections humaines, éducation à la sécurité et à l'environnement pour les débutant·e·s (pollution sonore, groupes laissant des cordes en place, chiens en liberté) ; régulation du camping en van, développement et entretien de nouvelles voies, protection de la faune et sensibilisation environnementale via une coordination entre agences et usager·e·s. « Les activités de plein air sont depuis longtemps comprises comme le fondement de Squamish. Des rapports spécifiques à une activité comme celle-ci quantifient l'importance de ce secteur pour notre économie maintenant et à l'avenir » Armand Hurford, maire de Squamish Face à ces préoccupations, le ministère de l'Environnement et des Parcs de Colombie-Britannique rappelle que les activités de plein air comme l'escalade contribuent directement à hauteur de 4,8 milliards de dollars à l'économie provinciale, et représentent 1,5 % du PIB réel. Armand Hurford, le maire de Squamish, a salué le rapport dans la foulée de sa publication : « Les activités de plein air sont depuis longtemps comprises comme le fondement de Squamish. Des rapports spécifiques à une activité comme celle-ci quantifient l'importance de ce secteur pour notre économie maintenant et à l'avenir. » L'étude de Squamish établit un précédent : c'est la première analyse aussi exhaustive jamais réalisée au Canada sur l'impact socio-économique d'une destination d'escalade. Les chiffres prouvent que l'escalade n'est plus une sous-culture de niche — c’est devenu un moteur territorial de premier plan, qui attire des populations, génère des millions, crée des centaines d'emplois. Mais cette réussite pose une question désormais incontournable : jusqu'où peut croître une destination d'escalade avant de s'épuiser elle-même ? Les données de Squamish résonnent bien au-delà de la Colombie-Britannique. À Margalef, village catalan de 100 habitant·e·s qui accueille 89 000 visites par an, les barrières payantes installées en octobre 2025 ont déclenché des appels au boycott et des actes de vandalisme répétés, selon les médias spécialisés. Partout, la même équation : l’escalade fait vivre des territoires, mais qui assume le coût de leur préservation ?
- Pourquoi l’escalade ressemble au surf
On les rapproche souvent pour ce qu’ils offrent de plus visible : le dehors, le style, l’intensité, la sensation flatteuse d’une liberté plus pure qu’ailleurs. Ce n’est pas faux. Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. Le surf et l’escalade ont en commun quelque chose de plus troublant : ce sont deux pratiques qui demandent à la fois un corps, un œil, un sens du moment — puis transforment très vite cette compétence en monde social, avec ses usages, ses hiérarchies et sa façon de décider qui est vraiment « dedans ». (cc) Unsplash Il suffit de regarder un spot un peu chargé, au moment où tout le monde attend sa vague, pour comprendre qu’une pratique peut avoir l’air libre sans être simple. Personne n’a besoin de faire un discours pour faire sentir qu’un corps de trop dans l’eau modifie l’équilibre général. Un placement un peu gourmand, une vague brûlée, une arrivée qui semble ignorer les usages, et la douceur du décor se ride aussitôt. La mer n’a pas changé. Le climat social, si. En escalade, la frontière se montre autrement. Elle a moins le bruit du ressac que celui, plus discret, d’une conversation au pied du mur, d’une remarque sur une voie, d’un silence un peu appuyé après une fanfaronnade mal dosée. Ici aussi, on observe, on jauge, on écoute comment quelqu’un parle d’un passage engagé, d’une cotation, d’un spot, d’une séance en salle. Et très vite, sans qu’aucune règle n’ait été affichée, on comprend qu’il existe des façons plus ou moins légitimes d’être là. Deux chercheurs norvégiens en sciences du sport, Tommy Langseth et Øyvind Salvesen, l’ont bien montré : en escalade, le risque n’est pas simplement affaire de tempérament : il engage aussi la reconnaissance au sein d’un système de valeurs partagé. C’est à cet endroit, et pas dans le simple décor, que surf et escalade commencent vraiment à se ressembler. Ce ne sont pas seulement deux sports de sensations. Ce sont deux pratiques qui débordent très vite le geste pour devenir des mondes sociaux à part entière : des univers où l’on apprend à lire un milieu, à reconnaître ce qui compte, à sentir ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, à comprendre enfin qu’une activité qui se rêve libre n’échappe jamais tout à fait à la vieille question de la légitimité. Lire avant de forcer Le premier point commun entre la vague et le rocher tient peut-être à cela : dans les deux cas, il ne suffit pas d’agir, il faut d’abord savoir lire. Lire un plan d’eau, une série, un courant, un déferlement. Lire une ligne, une texture, une exposition, un passage qui ne se donne pas tout de suite. Le surf comme l’escalade demandent plus qu’une exécution propre. Ils supposent une qualité d’attention, une intelligence de situation, un art de l’ajustement. C’est même, sans doute, ce qui leur donne une telle densité culturelle. On n’y admire pas seulement la puissance ou la technique. On y admire une manière de comprendre ce qui se passe. « Ce qui compte pour moi, c’est que les choses soient faites avec style. Si tu vois que tu n’as pas de marge, tu devrais redescendre » Rolf, un grimpeur norvégien Dans leur article sur l’escalade norvégienne, Langseth et Salvesen écrivent qu’il existe « un lien clair entre la prise de risque et la reconnaissance dans le système de valeurs de l’escalade ». La phrase mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle dégonfle une fiction tenace du milieu : celle selon laquelle le risque serait une affaire purement intime, presque psychologique, comme si l’on grimpait seul avec son tempérament. Leur idée est plus forte. À mesure qu’ils et elles entrent dans la culture grimpe, les pratiquant·e·s « apprennent ce qui a de la valeur » et finissent par faire de ces valeurs une part de leur propre motivation. Le risque ne vaut donc pas seulement parce qu’on le ressent. Il vaut aussi parce qu’un monde lui donne du sens. L’un des grimpeurs interrogés, Rolf, le formule d’ailleurs avec netteté : « Ce qui compte pour moi, c’est que les choses soient faites avec style. C’est-à-dire qu’une ascension soit réalisée comme, selon moi, elle doit l’être : avec style et avec de la marge. Si tu vois que tu n’as pas de marge, tu devrais redescendre ». La phrase est intéressante parce qu’elle dit beaucoup plus qu’une préférence personnelle. Elle rappelle qu’en escalade, le geste n’a jamais tout à fait de valeur en soi. Il en reçoit une de la manière dont il est conduit — et jugé. « Nous devons établir notre territoire » Crystal, une surfeuse californienne Le surf raconte quelque chose de très proche. Dans une étude récente menée auprès de surfeur·euse·s d’eau froide à Jæren, en Norvège, un pratiquant décrit le moment où il prend une vague ainsi : « On a l’impression de jouer avec la nature, mais à ses conditions à elle, parce qu’on ne peut pas lutter contre la vague, il faut aller avec son mouvement. Il y a tellement de puissance dans une vague, tellement de choses qui bougent. Tout est en mouvement, et il faut composer avec tous ces mouvements. » Là encore, ce qui impressionne n’est pas seulement la maîtrise physique. C’est l’idée qu’un bon geste est d’abord une bonne lecture. On comprend mieux, à partir de là, le prestige très particulier de ces deux pratiques. Elles donnent l’impression qu’il existe encore des activités où la compétence ne se réduit pas à l’application d’une méthode. Des activités où l’on peut avoir du niveau parce qu’on voit mieux, parce qu’on sent plus juste, parce qu’on comprend plus finement ce que le milieu autorise, refuse ou déplace. Ce n’est pas seulement une promesse sportive. C’est presque une promesse anthropologique : celle d’un savoir incarné Le cool a ses vigiles Rien n’est plus intéressant, ensuite, que la manière dont ces univers, si prompts à se dire libres, savent produire de la frontière. Dans le surf, le mécanisme est presque pédagogique. Une vague est une ressource rare. L’espace est limité. Le bon placement se gagne. Le partage est donc toujours, d’une certaine manière, un partage sous tension. Une étude consacrée aux surfeuses californiennes porte un titre qui dit déjà beaucoup : « Nous devons établir notre territoire ». La formule vient d’une pratiquante, Crystal, et elle fissure du même coup l’image d’Épinal. La glisse n’abolit pas les rapports de pouvoir, elle les recompose dans un autre décor. « Le fait que ces frontières ne soient pas claires ne signifie pas qu’elles n’existent pas » Tommy Langseth et Øyvind Salvesen Ce qui frappe dans cette littérature, c’est à quel point la question de la place y revient sans cesse. Place physique, évidemment : qui est où, qui passe, qui attend, qui gêne. Mais aussi place symbolique : qui a l’air d’être du coin, qui connaît les usages, qui peut se permettre telle audace, qui devra faire ses preuves plus longtemps. Le surf se rêve volontiers comme communauté. Il fonctionne aussi comme économie de la rareté. Une étude norvégienne sur les surfeur·euse·s le dit autrement : « Moins d’ami·e·s, plus de vagues : c’est l’ancienne règle ». Tout le paradoxe est là. Les pratiquant·e·s interrogé·e·s disent aimer partir à l’eau avec quelques proches, partager la session, se raconter les bons moments. Mais ils et elles savent aussi qu’au-delà d’un certain seuil, la communauté entame la ressource même qui la réunit. Quelques ami·e·s augmentent le plaisir, trop de monde le dégradent. Le surf adore les tribus, mais beaucoup moins les foules. L’escalade, de ce point de vue, paraît plus pacifiée. Elle l’est surtout dans ses formes. La frontière y prend moins volontiers le visage du territoire brut que celui, plus élégant, du goût. Ici, on trie avec des oppositions qui ont l’air naturelles : salle ou falaise, bloc ou grande voie, engagement ou confort, style ou force, aventure ou consommation. La hiérarchie n’est pas toujours formulée. Elle n’en travaille pas moins les regards et les réputations. Là encore, Langseth et Salvesen sont utiles parce qu’ils ne psychologisent pas trop vite ce que les grimpeur·euse·s appellent parfois « leur » rapport au risque. Ils montrent que le milieu valorise certaines prises de risque et en disqualifie d’autres. Ils vont même jusqu’à parler de « zones de crédibilité » pour décrire l’espace où un geste sera reçu comme admirable, puis les zones où il deviendra simplement inconséquent, voire ridicule. Leur phrase la plus juste est peut-être aussi la plus simple : « Le fait que ces frontières ne soient pas claires ne signifie pas qu’elles n’existent pas ». C’est tout le problème, et tout l’intérêt, de ces univers : ils remplacent les règlements visibles par des normes plus diffuses, donc souvent plus puissantes. C’est ici qu’il faut prendre au sérieux le mot de « style », si souvent employé dans ces mondes comme s’il allait de soi. Le style n’est pas qu’une affaire d’esthétique. C’est une manière de faire qui vaut socialement. Il dit qu’on n’est pas seulement capable, mais capable comme il faut. Dans le surf comme dans l’escalade, la légitimité ne se joue donc jamais seulement sur le résultat. Elle se joue sur la manière, sur le ton, sur l’aisance, sur le rapport jugé correct au risque, à l’effort, à l’espace, aux autres. C’est une hiérarchie plus feutrée qu’un classement. Ce n’est pas une hiérarchie plus douce. Le marché du vrai Le parallèle devient encore plus net quand ces deux pratiques se démocratisent. Plus le surf et l’escalade s’ouvrent, plus elles paraissent obsédées par la question de l’authenticité. Le phénomène n’a rien de mystérieux. À mesure que les publics s’élargissent, que les marques s’installent, que les salles se multiplient, que les bassins à vagues apparaissent, que les réseaux sociaux fabriquent du désir, il faut bien redéfinir ce qui distinguera encore les « vrai·e·s » des autres. L’authenticité cesse alors d’être une sensation : elle devient une frontière. Le surf donne ici un miroir particulièrement cruel. Dans Cultural Dissonance, Tommy Langseth et Adam Vyff partent d’un constat banal : « Les surfeur·euse·s se voient souvent comme “vert·e·s” »/ Puis ils montrent autre chose. Leur enquête, fondée sur un questionnaire auprès de 251 surfeur·euse·s norvégien·ne·s et six entretiens, conclut que la plupart se perçoivent comme écologiquement conscient·e·s, tout en achetant beaucoup d’équipement et en voyageant beaucoup. Les auteur·rice·s en tirent une conclusion : « Nos résultats montrent qu’il existe un écart entre les attitudes et les actions des surfeur·euse·s ». Ce qui les intéresse n’est pas de distribuer des bons et des mauvais points, mais de décrire une dissonance culturelle : le champ valorise à la fois le lien à la nature et les pratiques de consommation qui permettent de nourrir le désir de surf. L’escalade ne raconte pas une autre histoire. Elle aussi aime se penser comme une pratique plus nue, plus directe, plus réelle. Elle aussi est devenue une industrie de lieux, d’images, d’ambiances, de récits, de voyages et de signes distinctifs. L’enjeu n’est pas de dénoncer de haut une imposture. Il est plus fin, et plus intéressant : comment une pratique peut-elle continuer de se vivre comme accès privilégié au réel quand cet accès devient lui-même un produit hautement désirable ? Cette tension entre promesse d’authenticité et mise en marché traverse aujourd’hui une large partie des sports dits « lifestyle », et le surf en fournit un cas particulièrement documenté. C’est peut-être là, au fond, que la vague et le mur se rejoignent le plus franchement. Pas dans le simple goût du dehors. Pas même dans la promesse de sensations singulières. Mais dans cette manière très contemporaine de bâtir un prestige sur la sortie hors du sport ordinaire, puis d’administrer cette sortie à mesure qu’elle devient rentable, visible, désirée. Le surf et l’escalade aiment dire qu’ils desserrent les cadres. C’est sans doute vrai. Mais ils en fabriquent d’autres : plus souples, plus « stylés », plus difficiles à nommer — et souvent, pour cette raison même, plus efficaces. Sous le sel comme sous la magnésie, on retrouve toujours la même question, vieille comme le social, mais ici reformulée avec davantage de panache : qui est vraiment à sa place ?
- Grève à Climb Up : à Aubervilliers, le combat continue
Mercredi 18 mars, devant Climb Up Aubervilliers, cinq salarié·e·s ont maintenu la grève alors que leur syndicat venait d'annoncer sa suspension. Seul·e·s face au vent glacial, iels incarnent une colère qui ne s'éteint pas avec quelques concessions. Entre primes fantômes, objectifs inatteignables et modèle économique à bout de souffle, iels racontent surtout pourquoi iels refusent de lâcher prise. Reportage. Devant le siège de la salle Climb Up à Aubervilliers © Yoran Bonneau-Landrain Iels sont là depuis quelques heures, le menton dans le col et les mains enfoncées dans les poches. En ce mercredi 18 mars, à Aubervilliers, le vent devant la salle d'escalade du groupe Climb Up est glacial. Quand il souffle, il fait claquer des banderoles aux couleurs un peu plus chaudes, sur lesquelles sont inscrits des messages comme « Climb Up en grève », « Faisons bloc pour nos droits » ou encore « Ascension sociale, pas du capital ». Sur le parvis, iels sont cinq salarié·e·s à grelotter devant une petite table sur laquelle est posé un plot de chantier. Autour d'eux·elles, pas de cortège. Juste deux drapeaux CGT qui flottent, quelques client·e·s à qui iels tendent des tracts et des chouquettes, et une conviction : ne pas céder. Autant on emporte le vent La veille, leur syndicat a annoncé la suspension de la grève nationale après avoir obtenu la démission du directeur général du groupe , et quelques concessions sur les primes et les jours de fractionnement. Partout ailleurs dans le réseau, le mot d'ordre a été entendu : le mouvement, qui devait être national, s'arrête. Le syndicat et les représentants du personnel espèrent obtenir d'autres compromis à l'issue des Négociations Annuelles Obligatoires (NAO), qui devraient se tenir dans quelques semaines. Mais Yoran, Fanny* et leurs trois camarades n'y croient pas. « Ils nous ont déjà fait le coup l'an dernier », explique Fanny qui confie avoir avoir quand même obtenu une augmentation de 75 euros brut, comme tous·te·s ses collègues, sauf les cadres. En mars 2025, les salarié·e·s d'Aubervilliers ont déjà débrayé, signant la première mobilisation sociale de l'histoire de Climb Up. À l'époque, iels étaient près d'une vingtaine à se mobiliser contre le management d'un directeur de salle – parti depuis – et des licenciements qu'ils considéraient comme abusifs. Entre autres. « On est un peu les irréductibles Gaulois, sourit Fanny en jetant un coup d'oeil par-dessus son épaule. Aujourd'hui, on est seulement 5 mais le message qu'on essaie de faire passer reste le même : on ne se contentera pas des 3 miettes qui sont censées calmer notre faim. » « Ce qu'iels ont fait pendant les négociations, ce n'est pas un pas vers nous. Ce qu'ils ont fait hier, c'est mettre un pansement sur une jambe de bois » Fanny, salarié·e de Climb Up Aubervilliers Yoran et Fanny ne le cachent pas : iels sont déçu·e·s de la décision collective de leur syndicat. Pour eux·elles, le mouvement entamé par leurs collègues d'Angers , le mercredi 11 mars dernier, aurait vraiment pu inverser le rapport de force. « Là, on reste dans la temporalité de la direction , reprend Fanny. La démission du directeur général et les quelques concessions qu'iels nous ont lâchées ont été faites dans l'urgence. Et cette urgence, ce n'est pas la nôtre. » Quand Yoran compte les mesures concédées sur le bout de ses doigts, il en déduit que « pour l'instant, aucune ne donne un seul vrai avantage aux salarié·e·s ». « Nos conditions de travail sont toujours les mêmes et les objectifs restent inatteignables », résume-t-il. D'après les cinq salarié·e·s grévistes, personne ne peut encore parler de victoire. Aujourd'hui, avec leurs gilets cégétistes sur le dos, Fanny et Yoran savent bien que leur action est symbolique. Leur grève ne durera qu'un jour et ne sera pas suivie. Mais s'iels sont là, à braver le froid, c'est bien parce que leur enjeu est clair : « Ne pas se laisser duper ». Fanny poursuit : « Ce qu'iels ont fait pendant les négociations, ce n'est pas un pas vers nous. Ce qu'ils ont fait hier, c'est mettre un pansement sur une jambe de bois ». Le terrain contre des tableurs Excel À Aubervilliers, les salarié·e·s grévistes ont l'impression d'avoir créé « un bastion de résistance ». Iels ont été les premier·e·s de l'histoire du réseau de 33 salles à débrayer. Aujourd'hui, iels sont de nouveau les seul·e·s à reconduire le mouvement. Depuis qu'elle s'est érigée en avril 2022, l'établissement que le groupe présente souvent comme « la plus grande salle d'escalade d'Europe » a connu plusieurs agitations sociales. Des salariés ont été licencié·e·s, un ancien directeur de la salle très contesté est parti, une polémique sur l'affichage de symboles LGBTQIA+ est remontée jusqu'au siège, même des discussions sur le conflit israélien-palestinien ont créé de fortes tensions au sein du personnel. Tout se passe comme si Climb Up Aubervilliers était finalement le miroir d'une certaine époque faite de débats polarisants et de mouvements sociaux. © Yoran Bonneau-Landrain Pour autant, les grévistes du jour ne veulent pas laisser entendre que leurs revendications sont locales. À part trois points en bas de page, tout ce qu'iels ont noirci sur le tract constitue selon eux des problèmes globaux. En gras : « La dégradation des conditions de travail », « Le malaise social à l'échelle du groupe » et « La prime du tout ou rien ». C'est sur ce dernier point que Yoran souhaite insister en levant la main. Pour cet hôte d'accueil qui a débarqué dans le groupe en 2023, il est symptomatique d'un défaut de fonctionnement. « Plus personne ne réalise ses objectifs depuis le nouveau système de prime instauré en janvier , explique-t-il. Donc, plus personne ne touche rien. Soit on est tous·tes devenu·e·s incompétent·e·s en 2026, soit les objectifs sont mal fixés. » Fanny et Yoran croient savoir que cette situation s'exporte bien au-delà de l'enceinte de leur salle francilienne. Selon eux·elles, la stagnation que vit le secteur de l'escalade touche toutes les salles du réseau Climb Up, qui affichait en 2024 un résultat net déficitaire de 276 000 euros selon Libération . Le modèle économique de l'entreprise, Fanny le résume par un mot, « celui que la direction a le plus à la bouche depuis un an ou deux : rentabilité ». Sauf qu'elle se calcule sur « des objectifs trop ambitieux », selon la salariée. « C'est là où nos visions sont différentes , continue-t-elle. Nous, professionnel·les du secteur, nous sommes en contact avec les client·e·s. On a un rapport au secteur qui n'est pas le même que des gens qui regardent des chiffres dans un tableau Excel et qui coupent des budgets. » D'après les grévistes, les salles souffrent de ces coupes. « On ne parvient plus à les entretenir : ici, il n'y a plus de porte dans les toilettes, les douches sont crado, les fontaines à eau ne marchent plus , enchaîne Fanny. Moi franchement, si j'étais néo-grimpeuse, par rapport au prix qu'on me demande, je me dirais : "Bof" . » Un futur incertain Ce contact avec la réalité du terrain, les salarié·e·s grévistes de Climb Up le considèrent comme un vrai atout. Néanmoins, iels n'ont pas la sensation d'être écouté·e·s. « Depuis l'arrivée de François Charpy, tout a été uniformisé par la direction générale alors qu'on a plein de talents dans chaque salle » , indique Yoran. « Je pense qu'il y a tellement de mépris de classe vis-à-vis des employé·e·s qui sont au bas de l'échelle. C'est dommage, parce qu'on aurait deux ou trois conseils à leur donner. Si on faisait marcher l'intelligence collective, peut-être que l'ensemble serait plus cohérent », continue Fanny. Tous les cinq, iels dénoncent « un système qui dépasse les questions interpersonnelles ». « C'est la raison pour laquelle on ne peut pas se satisfaire de la démission de François Charpy (l'ancien directeur général, ndlr). Si le groupe reste sur son modèle, la personne qui le remplacera ne changera rien », tonne Yoran. « Ce qui est désolant, c'est qu'on a l'impression de n'avoir aucun contrôle sur la destinée de Climb Up qui continue d'aller droit dans le mur » Yoran, salarié de Climb Up Aubervilliers Au-delà des conditions de travail, une crainte plus profonde habite les grévistes : celle d'un plan social. Dans leur tract, iels rappellent que depuis septembre 2025, quatre personnes ont quitté les effectifs de Climb Up Aubervilliers et n'ont pas été remplacées depuis. « C'est un risque fort, on le sait , admet Yoran. Mais ce qui est désolant, c'est qu'on a l'impression de n'avoir aucun contrôle sur la destinée de Climb Up qui continue d'aller droit dans le mur. » Alors avec des chouquettes et des banderoles qui claquent, iels espèrent encore incarner un refus avant d'avoir à négocier une situation plus difficile encore. Et pour Fanny, même un vent glacial pourrait rallumer les braises. « Ce n'est pas la même situation que l'an dernier , dit-elle. Cette fois-ci, on sait que le mouvement peut repartir à tout moment. » Le directeur d'exploitation de la salle d'Aubervilliers, rencontré sur place, a décliné notre demande d'interview. * Le prénom a été modifié.












