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Simone Badier et Maud Vanpoulle : sur la corde raide du risque

Dernière mise à jour : 11 sept. 2025

En partenariat avec Simond, Vertige Media prolonge l’expérience du podcast Learn from Altitude : alpinisme au féminin. Chaque épisode encorde deux trajectoires, deux époques, deux visions. Dans ce septième volet, Simone Badier, pionnière des années 60 et 70, et Maud Vanpoulle, guide et docteure en sociologie, se rejoignent symboliquement sur une arête invisible : celle du rapport au risque en montagne.


Simone Badier et Maud Vanpoulle

Le risque en montagne est une évidence, une donnée brute comme la neige ou le rocher. Mais derrière cette apparente neutralité, une question se pose : les femmes et les hommes l’abordent-ils de la même manière ? À travers les décennies, les récits d’alpinisme ont surtout glorifié les prises de risque masculines, érigeant en vertus le panache, l’audace et la témérité. Et si les femmes, longtemps invisibles dans ces récits, avaient ouvert d’autres voies - tout aussi engagées mais différemment racontées ? C’est ce qu’illustre ce nouvel épisode en encordant symboliquement deux générations : Simone Badier, pionnière des années 70 aujourd’hui disparue, et Maud Vanpoulle, guide et sociologue. Deux visions, deux époques, une même corde tendue au-dessus du vide.


Une femme libre face au nord


« Tu es complètement folle d’avoir fait ce pas ! » La réplique sonne comme un reproche, elle résonne plutôt comme un hommage. Nous sommes sur l’éperon Croz, aux Grandes Jorasses. Simone Badier vient de franchir un passage en adhérence, sans prises franches, avec pour seule protection un piton hasardeux. Deux vies retenues par un morceau de fer planté dans du rocher douteux. La cordée survivra, et Simone, elle, inscrit un nouveau chapitre à son palmarès de courses extrêmes.


Née en 1936, cette « petite femme légère et audacieuse » avait tout pour déjouer les attentes de son époque. Docteure en physique nucléaire, professeure d’université à Amiens, elle choisit ses étés pour grimper au plus haut niveau. Pas de gloire, pas de sponsor, pas même la recherche de reconnaissance : elle escalade pour elle-même, pour cette quête d’absolu que seule la montagne pouvait lui offrir.


Simone Badier
© Archives Claude Gardien

À Fontainebleau et au Saussois, elle apprend d’abord la légèreté et la précision, avant de se lancer dans les Dolomites où elle signe ses premières grandes courses. Dès 1969, elle enchaîne la voie Andrichv-Faè et le dièdre Philipp-Flamm à la Civetta, deux itinéraires réputés parmi les plus difficiles du massif. Trois ans plus tard, elle gravit encore deux voies de 800 mètres sur la Marmolada en seulement deux jours, révélant une endurance et une efficacité qui impressionnent ses compagnons de cordée.


Mais c’est dans les Alpes occidentales que Simone se confronte aux lignes les plus mythiques. Le pilier central du Fréney, cette cathédrale de granit au-dessus du glacier du même nom, la directe américaine aux Drus, ouverte par les légendes du Yosemite (en 1962 par Gary Hemming & Royal Robbins), ou encore la face sud du Fou, dont la réputation de sévérité en a rebuté plus d’un. Chaque fois, elle choisit la tête de cordée, assumant l’exposition et la responsabilité, là où beaucoup d’hommes eux-mêmes hésitaient à s’engager.


La face sud du Fou : l’art du combat


L’une de ses ascensions les plus marquantes reste sans doute celle de la face sud du Fou, en 1971. Un projet qu’elle ose proposer à son ami Thierry, pourtant amateur. Dès les premières longueurs, les difficultés s’accumulent : progression lente, bivouac inconfortable, fissures récalcitrantes. Dans la fameuse fissure diagonale, elle doit s’y reprendre à trois reprises pour franchir le surplomb. Puis vient la surprise brutale : les coins de bois censés sécuriser le passage clé ont disparu. Aucun point d’assurage possible. Simone s’élance malgré tout, portée par sa gestuelle souple et puissante, exposée à une chute qui aurait pu être fatale. Après un second bivouac, la cordée atteint enfin le sommet. Une victoire sur le rocher, mais aussi sur la peur et le doute, dont elle sort grandie.


Dans un monde où l’alpinisme restait une chasse gardée masculine, Simone incarnait une liberté héritée de 68 : grimper vite, fort, et loin des projecteurs. Une liberté qu’elle couchera sur papier, en 2008, dans La Dame de Pic (Éditions Guérin/Paulsen, 2008), autobiographie sobre et tranchante, à son image.


Maud Vanpoulle : la science des accidents


Face à Simone, le podcast place une héritière différente : Maud Vanpoulle. Guide de haute montagne, intervenante à l’ENSA, ex-membre de l’Équipe nationale d’alpinisme féminin, elle a choisi d’attaquer la montagne par une autre voie : celle de l’analyse. Docteure en sociologie (Univ. Lyon 1, 2022) - une thèse soutenue par la Fondation Petzl - elle a travaillé sur l’accidentologie et les comportements face au risque.


Maud Vanpoulle
Maud Vanpoulle

L’accidentologie, dans son approche, ce n’est pas seulement une liste de statistiques. C’est une tentative de comprendre comment et pourquoi les drames surviennent, d’analyser la chaîne de décisions et les contextes sociaux qui mènent à l’accident. Derrière chaque chute, chaque erreur de relais, il y a une histoire de perception du danger, de gestion de l’effort, mais aussi d’héritages culturels. Car l’hypothèse est là : notre rapport au risque ne se joue pas uniquement dans les mollets et les avant-bras, il se façonne aussi dans l’éducation, les attentes sociales, la manière dont on nous apprend, dès l’enfance, à oser ou à retenir.


Entre deux cordées, un siècle d’écart


En encordant symboliquement Simone et Maud, le podcast Learn from Altitude fabrique une passerelle fragile mais éclairante. D’un côté, une pionnière qui grimpait pour elle seule, dans une époque où les femmes devaient encore justifier leur présence sur les faces nord. De l’autre, une guide et sociologue qui décortique les mécanismes invisibles qui poussent encore bien des femmes à en faire davantage pour être simplement reconnues.


Le contraste est saisissant : Simone Badier n’a quasiment jamais connu l’accident, malgré des prises de risque extrêmes. Maud Vanpoulle, elle, en fait son objet d’étude, convaincue que l’alpinisme moderne doit se doter d’outils pour mieux comprendre et prévenir les drames. Mais les deux récits se rejoignent : ce n’est pas seulement d’alpinisme qu’il est question, c’est de liberté, d’égalité, et de la façon dont nos sociétés distribuent la légitimité.


La montagne comme révélateur


La cordée Badier-Vanpoulle met au jour une évidence : la montagne ne se contente pas d’être un terrain de jeu, elle est un révélateur brutal. Brutal des forces physiques, bien sûr, mais aussi des rapports sociaux et des constructions culturelles. On grimpe avec ses bras, mais on grimpe aussi avec les représentations qu’on nous a collées sur le dos.


Simone Badier a défié les attentes sociales de son époque en se hissant au sommet de voies où peu d’hommes osaient s’aventurer. Maud Vanpoulle, elle, interroge les héritages invisibles : pourquoi les femmes seraient-elles perçues comme plus prudentes ? Pourquoi les hommes comme plus « faits » pour le risque ? Et qu’est-ce que cela change quand une chute n’est plus métaphore, mais menace réelle ?


Casser la glace, encore


Avec ce nouvel épisode, Learn from Altitude : alpinisme au féminin poursuit sa mission : déconstruire le récit unique d’un alpinisme au masculin. En associant une pionnière disparue et une chercheuse engagée, il rappelle que les femmes ne sont pas seulement les actrices d’hier ou d’aujourd’hui : elles sont aussi celles qui redessinent les contours mêmes de ce qu’est « prendre un risque » en montagne.


Simond, partenaire du projet, s’inscrit dans cette logique. Marque historique de l’alpinisme, elle choisit ici de soutenir une démarche qui questionne autant qu’elle raconte, qui ne se contente pas de célébrer des exploits mais éclaire aussi les angles morts du récit.


Parce qu’au fond, le plus grand sommet à gravir n’est peut-être pas le Cervin ni les Grandes Jorasses, mais ce plafond invisible qui persiste encore au-dessus des têtes. Et que, cordée après cordée, épisode après épisode, il se fissure.


À découvrir dans l’épisode 7 de Learn from Altitude : alpinisme au féminin, disponible sur Globule Radio et toutes les plateformes (Spotify, Apple Podcasts, Deezer). Ce podcast est inspiré de l’ouvrage Une histoire de l’alpinisme au féminin (Éditions Glénat, 2024) de Stéphanie et Blaise Agresti, qui ont eu l'idée originale de former ces cordées éphémères entre des femmes alpinistes d’hier et d’aujourd’hui.

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