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- Grimpeurs contre industries fossiles : l'escalade face aux pétrodollars
Dans une déclaration, un collectif d'activistes britanniques exhorte des grimpeur·ses à refuser tout sponsoring des industries fossiles. L’enjeu ? Préserver l'escalade de la financiarisation carbonée avant qu'il ne soit trop tard. Et face aux milliards des compagnies aériennes et des marques automobiles, les résistant·es n'ont pas de pétrole mais il·elles ont des idées. Caroline Ciavaldini © Neil Hart À l’orée de l’automne, c’est peut-être le moment de l’année où il est le plus beau. Au-dessus, le ciel est rougeoyant prend parfois des teintes violettes qui semblent entourer les cimes du Scafell Pike et du Helvellyn comme un feutre de coloriage. En cette saison, le Lake District, - le plus grand parc national de l'Angleterre situé au nord-ouest du pays - est un endroit sublimement irréel. Pourtant, quelque chose cloche. Quand Liam et ses amis décrochent les sacs à cordes de leurs épaules, l'atmosphère est pesante. Il fait bien trop lourd, l’air est quasi absent. Et tout à coup, ce lieu magique où se dressent les plus hauts sommets de l’île, devient le théâtre d’un tableau peint en noir. Les fossiles et le marteau « Cela fait des années qu’on en parle , reprend Liam Killeen, grimpeur amateur et activiste écologique. Désormais, quand on va grimper au Lake District, on passe des journées étranges, avec des conditions bizarres. Là, à la rentrée, ça nous a carrément laissé une sensation de malaise. » Ce malaise, Liam le porte depuis longtemps. Assez jeune, il entreprend des études sur le mouvement climatique. Et à 29 ans, il est désormais doctorant à l'université de Lancaster où il étudie son organisation politique. Le jeune Britannique est également membre de la campagne « Badvertising » qui entend stopper les publicités et les sponsors qui aggravent la crise climatique. Le 26 septembre dernier, en plein Championnats du monde d’escalade à Séoul , Liam Killeen lance avec son réseau la « Fossil Free Declaration ». La déclaration sans énergie fossile, en VO, engage ses signataires à couper le lien entre l’escalade et les industries polluantes, en particulier l’aviation et l’automobile.Derrière cette initiative, on trouve « Cool Down », un collectif international créé par Freddie Daley qui réunit athlètes, organisations sportives et militants climatiques. « C'est un lieu de mise en réseau où nous pouvons nous rassembler, coordonner nos actions et amplifier nos travaux respectifs », explique Liam Killeen. La liste des premier·e·s signataires de la Fossil Free Declaration affiche des noms bien connus du milieu de la grimpe et de l’alpinisme : James Pearson, Caroline Ciavaldini, Katherine Choong, Sébastien Berthe, Arnaud Petit ou encore la Fondation de l’ultratraileur, Kilian Jornet. Le texte pose un constat : l’escalade explose et il faut préserver la discipline du capitalisme carboné, avant qu’il ne soit trop tard. « Nous sommes à un carrefour , résume Liam Killeen depuis Lancaster, en visio. Soit nous laissons l’escalade devenir comme tous les autres sports avec des compagnies aériennes et des constructeurs automobiles floqués sur chaque maillot. Soit nous empruntons une voie différente. » « L'escalade n'est pas encore rattrapée par le capitalisme, tout du moins il reste quelques résistant·es » Arnaud Petit, ancien champion du monde, signataire de la Fossil Free Declaration Mille milliards de mille sabord(age) Bien placées dans le sillage du développement de l’escalade, de plus en plus d’industries lorgnent sur son potentiel économique. « Je connais un athlète olympique, un très gros nom, qui a été approché par une compagnie aérienne nationale pour du sponsoring », confie Liam Killeen. Avant d’ajouter qu’un autre athlète lui avait soufflé avoir eu sous les yeux l’offre d’une grande marque automobile qui, pour une seule journée, équivalait à son contrat de sponsoring actuel à l’année. L’échelle des sommes dépasse souvent l’entendement. Selon The Guardian , les entreprises de combustibles fossiles investissent à elles seules 4 milliards d'euros dans le sponsoring sportif mondial. « Et c'est sans compter les compagnies aériennes et les plus grands constructeurs automobiles du monde , précise l’activiste. Si on parlait d'eux, ce serait des milliards et des milliards en plus. » Jusqu’à présent, l’escalade semblait éloignée de ce jeu financier démentiel. Mais depuis que l’IFSC ( la fédération internationale d’escalade, ndlr ) a noué un partenariat avec l’Arabie Saoudite pour les NEOM Masters, le vent a tourné. Deux éditions ont été organisées, en 202 3 et 2024 . Il n’y en a jamais eu d’autres. Sans doute parce qu’une lettre ouverte du réseau ACTS signée par beaucoup d’athlètes et relayée dans le monde entier avait convaincu l'IFSC de ne pas rempiler. « J’ai lancé ACTS il y a cinq ans avec l’alpiniste français Christophe Dumarest , rembobine Arnaud Petit, ancien champion du monde d’escalade et signataire de la déclaration. À l’époque, nous avions lancé ACTS avec un manifeste pour engager les grimpeur·ses pros et les guides de haute-montagne à limiter leur impact sur l’environnement. » Depuis le sud-est de la France où il vit, il nous confie qu’il voit en la Fossil Free Declaration une bonne manière de convaincre les instances de son sport. « Ça a marché avec les NEOM Masters, on peut se dire que ça vaut le coup d’essayer. » Katherine Choong © Cédric Lachat Même si elle fut éphémère, cette collaboration entre l’IFSC et l’Arabie Saoudite inquiète Liam Killeen. Pour le doctorant, c’est un cas d’école de « sportwashing », soit un outil de soft power dopé aux pétrodollars. « L’Arabie Saoudite fait ça pour redorer son image , explique-t-il. C’est un moyen pour des États, voire des entreprises, qui ont une très mauvaise réputation en matière de pollution ou de droits de l’homme de s’associer à la santé, à la jeunesse et à la perfection physique. Chaque fois que l’Arabie Saoudite est critiquée dans la presse, que fait-elle ? Elle achète un très gros contrat de licence ou elle sponsorise un nouveau sport. C'est une tactique très efficace. » L’activiste rappelle que c’est un scénario possible pour l'escalade. La discipline est pour l’instant relativement préservée mais les NEOM Masters créent un précédent et peuvent la projeter dans un futur que le monde du football vit déjà. « Le fait que la FIFA soit sponsorisée par Aramco montre vraiment comment cela fonctionne. Pouvez-vous imaginer la plus grande compagnie pétrolière du monde sponsoriser la Coupe du monde ? Eh bien, c’est déjà le cas et personne n'en parle . » « Le sport devrait être un vecteur positif pour les pratiquant·es, les spectateur·rices, la société. Il ne devrait pas être associé à des industries qui détruisent notre avenir » Katherine Choong, grimpeuse professionnelle et signataire de la Fossil Free Declaration Les premiers mots de la déclaration n’ont pas été choisis par hasard. Ils remettent la discipline au centre de ses enjeux. « Pour nous, l'escalade est plus qu'un simple sport, c'est un mode de vie », peut-on lire dans le texte . « C'est une pratique qui nous ancre dans le monde naturel, offrant une connexion avec l'extérieur dans sa forme la plus pure. Nous grimpons pour la beauté, le défi, le flow et le sentiment incomparable de liberté qui vient du mouvement dans les montagnes. » Cette vision trouve un écho particulier chez Katherine Choong, grimpeuse professionnelle suisse qui a signé. Sans hésiter. « Je passe énormément de temps en nature et je vois de mes yeux son évolution et les dégâts causés par l'activité humaine », nous souligne-t-elle. Pour la grimpeuse, la contradiction est évidente : « La nature n'est pas notre terrain de jeu, elle était là bien avant nous. C'est à nous de la respecter et de limiter notre impact. Le sport devrait être un vecteur positif pour les pratiquant·es , les spectateur·rices , la société. Il ne devrait pas être associé à des industries qui détruisent notre avenir . » « Dégager les marques polluantes du sport » © Cool Down Les grimpeur·ses : des proies faciles ? Cela dit, la réalité financière des grimpeur·ses complique l'équation. Beaucoup de leurs contrats de sponsoring ne rapportent pas beaucoup d'argent. Sans parler des sommes en jeu lors des compétitions, dérisoires par rapport aux autres sports. Cela devient plus facile pour une industrie florissante de convaincre les athlètes de faire leur promotion. Liam Killeen parle d’offres à 20 000 livres ( environ 23 000 euros, ndlr) pour quelques jours de travail. « Le risque, c’est que cela devienne comme au foot chez les hommes , poursuit-il. Vous ne pouvez même plus avoir de conversations avec eux sur ces questions climatiques. Les montants qu’ils touchent les ont complètement décollés de la société et de ses enjeux. » « Vous ne pouvez pas travailler sur le sujet du développement durable sans investissement » Fabrizio Rossini, directeur de la communication de l’IFSC Aujourd’hui, les grimpeur·ses en sont loin et la Fossil Free Declaration vient aussi rappeler que des digues tiennent. « Cette initiative est importante parce que j’ai le sentiment que l’escalade n’est pas encore une activité rattrapée par le capitalisme , pose Arnaud Petit. Du moins il reste quelques résistant·es . Je suis content de voir que certains des grimpeur·ses les plus emblématiques du monde, comme Alex Honnold ou Adam Ondra, n'aient pas succombé aux propositions de Red Bull. » Même si ses compétitions n'arborent pas encore de grosses Jeep ou des compagnies aériennes, l'IFSC se retrouve bel et bien dans le viseur. Sur les réseaux sociaux, des centaines de commentaires interpellent la fédération sur sa politique de sponsoring. Face à la pression, le directeur de la communication, Fabrizio Rossini, contacté par Vertige Media, déclare que la fédération internationale reste ouverte au dialogue. « Nous avons une commission consacrée aux enjeux de développement durable , assure-t-il au bout du fil. Nous ne sommes pas l'institution sportive typique qui se protège de toute déclaration. » En 2018, l'IFSC avait signé un contrat de sponsorship avec la compagnie aérienne japonaise Japan Airlines qui a financé ses évènements pendant deux ans. « Nous travaillons sur la durabilité, c’est essentiel, reprend Fabrizio Rossini . Nous essayons de faire de notre mieux. Nous avons de nouveaux projets pour le futur mais même le développement durable a besoin d’un budget et d’argent. Vous ne pouvez pas travailler sur ce sujet sans investissement. » « Vous êtes des hypocrites » Au sein même de la communauté d'escalade, l'initiative suscite quelques réactions contrastées. « Les rares critiques qu’on a reçues, ce sont toujours les mêmes : on nous accuse d’être hypocrites , confie Liam Killeen. Des gens nous disent : “Regardez, vous conduisez une voiture, vous prenez l’avion vous aussi” ». Si elles sont habituelles, ces résistances peuvent être pernicieuses selon le doctorant, surtout si elles braquent les athlètes. « Il y a une peur chez les meilleur·e·s grimpeur·ses d’être vu·e·s comme de vrai·e·s hypocrites s’ils s’expriment , continue-t-il. Mais il n’y a aucun moyen de vivre un mode de vie sans carbone dans le monde occidental. » Cette question de pureté morale, c’est un piège selon les membres de Cool Down. « Si vous mettez la barre trop haute en termes de perfection, vous devenez passif·se. Nous essayons donc de dire aux grimpeur·ses de ne pas trop s’inquiéter. S’ils/elles doivent conduire un van pour partir à l’aventure, c’est ok. » Quand on s’attarde sur la liste des signataires, une chose frappe : aucun athlète du circuit officiel de l'IFSC n’a encore signé. Comme si la Fossil Free Declaration n’était tamponnée que par des athlètes émancipé·e·s des logiques fédérales, et il faut bien le dire, déjà connu·e·s pour leur engagement écologique. « Les autres sont beaucoup plus difficiles à atteindre , reconnaît Liam Killeen. Mais récemment, nous avons obtenu la signature d'Harisson Campbell ( un grimpeur australien qui a notamment participé aux Jeux Olympiques de Paris en 2024, ndlr ). Mais les autres sont très occupés. » Ou pas assez de liberté pour signer ? Quoi qu’il en soit, la stratégie de Cool Down mise sur une approche progressive. « En ce moment, nous essayons de développer le réseau encore davantage , remet Liam Killeen. Nous sommes en discussion avec une fédération nationale d'escalade qui est très proche de signer. » L'idée étant de créer un rapport de force : « Plus nous avons de soutien au niveau des grimpeur·se et des fédérations nationales, plus nous aurons de leviers pour discuter avec l’IFSC ». De son côté, la fédération internationale confie à Vertige Media être prête à entendre Cool Down. L’heure du choix Dans l’attente, Katherine Choong mise quant à elle sur l'exemplarité : « J'espère que cette déclaration enverra un message clair : les grandes organisations sportives, comme l'IFSC, ne devraient plus offrir de vitrine commerciale aux industries fossiles. Cette campagne vise principalement ce problème. Il ne s’agit pas de moraliser ou de condamner les comportements individuels. Si nous, sportifs, montrons qu'un autre modèle est possible, cela peut être un vrai catalyseur de changement. » Arnaud Petit abonde : « Ça peut faire boule de neige. L'escalade est un sport en vue et d'autres sports vont constater cet engagement, et pourront se dire qu’il est possible de faire des événements sans valoriser des entreprises à fort impact carbone. » Dans une communauté encore relativement libre de ses choix, l'avenir d'un sport se joue peut-être dans ces signatures qui s'accumulent, une à une, loin des projecteurs et des contrats mirobolants. À mesure qu’elle fait un pas de plus dans son ascension, l'escalade devra se demander où elle mettra le prochain pied. Sommée de se recentrer dans une ligne qui semble intimement liée à son histoire, force est de constater que le futur de la discipline peut encore s’engager dans plusieurs voies. Et beaucoup d’entre elles annoncent des journées aussi étranges et des conditions aussi bizarres que celles du Lake District en automne. La Fossil Free Declaration est ouverte à tous les grimpeur·ses et organisations sportives sur le site de Cool Down.
- Petzl WHISPER : 170 grammes pour un vrai baudrier de grimpe et d’alpinisme
Léger comme un baudrier de ski-alpinisme, mais équipé comme un modèle polyvalent : le WHISPER tente de réunir deux mondes que tout oppose. Baudrier Whisper de Petzl © Petzl Les baudriers ultralégers ont longtemps eu le même défaut : on les enfile comme un accessoire de secours, on grimace deux minutes en suspension, puis on les range au fond du sac en se jurant de ne les sortir qu’en cas de nécessite absolue. Le WHISPER, lui, essaie de casser ce cliché. Avec moins de 200 grammes sur la balance, il s’affiche comme un harnais qu’on peut oublier dans le sac, mais aussi utiliser vraiment une fois au pied de la voie. Grande voie calcaire, arête alpine encombrée de coinceurs, ou simple envie de voyager léger sans jouer les ascètes : ce baudrier veut montrer qu’ultraléger ne rime pas forcément avec inconfort ni compromis absurde. Léger, mais complet La première surprise, c’est que le WHISPER ne donne pas l’impression d’avoir été dessiné au rayon diététique du matos. À l’essai, il ressemble à un vrai baudrier, pas à une ficelle de secours qu’on tolère par principe. On y retrouve cinq porte-matériels bien dimensionnés : deux grands et rigides à l’avant, capables d’aligner un jeu de dégaines ou quelques friends sans broncher, deux à l’arrière qui restent accessibles même avec un sac sur le dos, et un cinquième plus souple pour la cordelette ou le petit foutoir qu’on finit toujours par emporter. Ajoutez à cela deux passants pour CARITOOL, qu’on garnira au choix d’une broche, d’une gourde ou d’une paire de gants, et le tableau est complet. Bref, on n’est pas condamné·e à jouer au Tetris avec son matériel. Le WHISPER assume qu’on parte chargé·e, et il le supporte. Ce détail change tout : à 170 g en taille M, on s’attendrait presque à un baudrier de secours qu’on glisse dans le sac « pour la forme ». Ici, c’est l’inverse. C’est un baudrier ultraléger qui accepte l’usage sérieux, sans réduire la pratique à une caricature du minimalisme. Un contre-pied salutaire dans un univers où la chasse au gramme vire souvent à l’obsession, quitte à rogner ce qui fait l’essence d’un harnais de grimpe : porter du matos, et le porter bien. MATRYX®, la matière qui change tout Si le WHISPER tient son pari, ce n’est pas par magie mais grâce au MATRYX®, un textile qui rompt avec les sangles épaisses et les mousses classiques. Le principe est simple mais efficace : des fils de polyamide et de polyéthylène haute ténacité, enduits un par un, qui forment une trame fine mais étonnamment résistante. Résultat, on a un tissu à la fois respirant, déperlant et costaud… trois qualités rarement réunies dans un baudrier de moins de 200 grammes. Sur le terrain, ça se traduit par des détails qui comptent. Le harnais ne se transforme pas en sauna portatif dès que la marche d’approche s’allonge, il sèche vite après une pluie ou une cascade de sueur, et il ne râle pas au premier frottement contre le caillou. Et surtout, une fois plié, il se tasse au fond du sac et prend moins de place qu’une gourde : un vrai gage de légèreté assumée. En clair, le MATRYX® n’est pas un gimmick marketing de plus : c’est ce qui permet au WHISPER d’être plus qu’un baudrier de course-éclair, et de prétendre à un usage sérieux en grande voie ou en alpinisme technique. Ajustements réduits, fit exigeant Le WHISPER n’a pas vocation à flatter les indécis·es : il se contente d’une boucle unique à la taille et de cuisses fixes tenues par des élastiques. Pas de réglages multiples, pas de sangles qui pendouillent : on enfile, on serre, et on grimpe. La contrepartie, c’est qu’il laisse beaucoup moins de marge pour affiner l’ajustement. Les tailles s’échelonnent du XS (65–71 cm) au L (84–92 cm), avec un poids qui varie de 140 à 185 g selon le gabarit. Les premiers retours soulignent un taillant plutôt petit : si vous êtes entre deux, mieux vaut viser la taille au-dessus. Ce n’est pas un défaut, c’est un choix : celui de la coupe près du corps, de l’épure, de l’efficacité. Le WHISPER assume une coupe ajustée : efficace pour celles et ceux qui tombent juste dans la grille, mais moins tolérant pour les morphologies intermédiaires. Un confort à sa place À moins de 200 grammes, personne n’attend un fauteuil. Le WHISPER ne cherche pas à tromper sur la marchandise : ce n’est pas un baudrier de couenne dans lequel on peut passer l’après-midi à travailler un pas, mais un harnais qui s’efface en mouvement. Léger, souple, respirant, il accompagne sans se faire sentir sur les approches comme dans la grimpe. Aux relais, il tient son rôle : on peut y rester assis le temps d’un relais ou d’une manip sans souffrir, à condition de ne pas confondre « ultraléger » avec « suspension confortable ». Là encore, la philosophie est claire : il s’adresse à celles et ceux qui privilégient la fluidité et l’efficacité, pas aux grimpeur·euse·s qui passent leurs journées à penduler pour travailler une voie. Pour ça, le SITTA garde une longueur d’avance. Le WHISPER, lui, rappelle qu’on ne peut pas tout avoir : la légèreté impose des limites, et il vaut mieux les connaître avant d’acheter. Entre FLY et SITTA, une vraie place à part Dans la gamme Petzl, le WHISPER s’installe pile entre deux extrêmes. D’un côté, le FLY : 100 à 130 g seulement, un harnais minimaliste pensé pour le ski-alpinisme et les courses rapides, mais trop dépouillé pour embarquer un vrai jeu de matériel. De l’autre, le SITTA : 275 g en taille M, un modèle qui assume la suspension répétée et les séances de travail en couenne ou en grande voie sportive, mais qui perd logiquement en compacité. Le WHISPER se place exactement dans l’entre-deux : plus complet qu’un baudrier minimaliste, bien plus léger qu’un modèle « all-round » classique. Il parle autant aux alpinistes qui cherchent à voyager léger qu’aux grimpeur·euse·s de grande voie qui veulent limiter le volume dans le sac. Un baudrier capable de porter du matériel sans devenir une enclume, et qui trouve ainsi un créneau que peu de concurrents occupent. Fiche technique Modèle : Petzl WHISPER Poids : XS 140 g · S 155 g · M 170 g · L 185 g Tailles : XS 65-71 cm / S 71-77 cm / M 77-84 cm / L 84-92 cm (tour de taille) Construction : MATRYX® (fils HMPE + polyamide enduits individuellement), zones renforcées sur les pontets et porte-matériels Rackage : 5 porte-matériels (2 avant rigides très grands, 2 arrière compatibles sac, 1 arrière souple) + 2 passants CARITOOL Réglages : 1 boucle à la taille, cuisses fixes (élastiques) Certifications : CE EN 12277 type C · UIAA Prix public : env. 179,95 € (promos autour de 150 €) Idéal pour : alpinisme technique, grandes voies rapides, terrain d’aventure, grimpe légère avec rack complet
- Osprey Transporter Duffel : le duffel qui se porte comme un sac à dos
Dans la catégorie des sacs de voyage, le duffel est souvent un mal nécessaire : pratique pour avaler du volume, pénible dès qu’il s’agit de le porter autrement que dans un coffre. Osprey promet l’inverse avec son Transporter : un duffel pensé pour être porté sur le dos aussi confortablement qu’un sac de rando. Après plusieurs semaines de terrain, entre gares, parkings boueux et bivouacs improvisés, il confirme surtout une chose : le confort change la donne quand on parle de 15 kilos de charge. © Osprey Un duffel, c’est souvent l’allié encombrant qu’on tolère faute de mieux : on y jette tout, on le traîne à bout de bras, on peste dans les escaliers. Pourtant, pour qui voyage avec cordes, chaussons et duvet compressé à la hâte, il reste l’option la plus simple. Avec le Transporter, Osprey tente de renverser la logique : faire d’un sac pensé pour le volume un objet qu’on peut aussi assumer sur le dos, non plus comme une punition mais comme un vrai mode de portage. Un duffel pensé pour être porté Le premier atout du Transporter, c’est son harnais. Là où la plupart des duffels se contentent de bretelles symboliques, bonnes à dépanner deux minutes dans un hall de gare, Osprey a pris le parti d’intégrer de vraies sangles inspirées du sac à dos : rembourrage correct, sangle de poitrine, et surtout la possibilité de les escamoter proprement lorsqu’on balance le sac en soute. Dans les faits, cela change tout. Même chargé à bloc, le Transporter se porte sur quelques kilomètres sans donner l’impression de traîner une enclume en bandoulière. La charge se répartit bien, le sac reste stable, et l’on peut avancer d’un pas normal plutôt que d’errer en mode contorsionniste. Ce n’est pas un sac de trek, mais dans la catégorie des duffels, rares sont ceux qui offrent un portage aussi crédible — et c’est peut-être là sa vraie différence. Une matière qui encaisse Osprey décline aujourd’hui deux générations de Transporter. L’ancienne reposait sur un polyester 900D enduit TPU, un choix rustique, qui donnait au sac une allure blindée et une sensation de rigidité parfois un peu raide. La nouvelle, lancée en 2025, adopte un tissu baptisé NanoTough™ : nylon haute ténacité 100 % recyclé, avec une enduction carbonate pensée pour résister à l’abrasion et améliorer la déperlance. Dans les faits, la différence se sent dès la prise en main : la toile est plus souple, moins « plastique » au toucher, et le sac gagne quelques centaines de grammes sur les gros volumes. Pas un régime spectaculaire, mais assez pour se faire remarquer quand on manipule le 95 ou le 120 litres. Dans les deux cas, on reste dans du solide, avec un fond renforcé en 840D conçu pour supporter les chocs répétés : le sac qu’on jette sur un quai de gare ou dans une benne de pickup sans trop se poser de questions. Le Transporter n’a pas l’épaisseur quasi-bunker d’un Base Camp de The North Face, mais il joue la carte de la résistance intelligente : assez costaud pour durer, assez souple pour ne pas être une contrainte dès qu’on doit le manipuler. Déperlant, pas étanche Les rabats de zip, l’enduction et les coutures du Transporter limitent efficacement les infiltrations. Sous une pluie soutenue, le contenu reste protégé, et on peut traverser une averse ou marcher un quart d’heure en extérieur sans craindre pour ses affaires. Mais il faut savoir où placer la barre : le Transporter « classique » n’est pas un sac étanche. Osprey décline pour cela une version spécifique, le Transporter Waterproof, certifiée IPX7 et capable de supporter une immersion d’un mètre pendant une demi-heure. Là, on parle d’expéditions en kayak ou de descentes de rivière. Le Duffel, lui, est pensé pour la route et les aléas du voyage, pas pour flotter sur un torrent. C’est un sac qui encaisse sans broncher la pluie, l’humidité d’un quai de gare ou la boue d’un parking de falaise, mais qui ne prétend pas remplacer un dry bag. En clair : parfait compagnon de voyage et de terrain, à condition de ne pas lui demander ce pour quoi il n’a pas été conçu. Organisation minimale mais bien pensée Le Transporter reste fidèle à l’ADN du duffel : un grand compartiment principal et peu de concessions à la compartimentation. L’accès se fait par un large U-zip verrouillable, pratique pour voir d’un coup d’œil tout ce qu’on a entassé. À l’extérieur, une poche d’extrémité accueille les petits essentiels qu’on veut garder à portée — clés, frontale, tickets de train — sans avoir à tout vider. À l’intérieur, un filet zippé permet de séparer vêtements propres et linge déjà marqué par l’effort. Pas de fioritures, mais des détails utiles. Les sangles de compression internes, par exemple, évitent que le contenu se transforme en boule informe après trois transferts successifs. Et quand il est vide, le sac se replie dans une housse mesh fournie : de quoi le glisser au fond d’un coffre, ou l’utiliser comme sac de linge en voyage. Une simplicité assumée, qui privilégie l’efficacité au gadget — et c’est exactement ce qu’on attend d’un duffel. Du 40 au 150 litres : choisir son camp Le Transporter Duffel existe en six volumes, du 30 litres presque assimilable à un daypack jusqu’au 150 litres qui tient davantage du coffre de toit souple que du sac. Chaque taille raconte un usage. Le 40 litres reste le plus polyvalent : suffisamment compact pour être envisagé en cabine selon les compagnies aériennes, assez spacieux pour un week-end prolongé avec matériel de grimpe. Mais le vrai « sweet spot » comme disent les américains , celui que beaucoup considèrent comme le plus équilibré, est le 65 litres : dimension idéale pour partir une à deux semaines, avec de quoi loger corde, chaussons, fringues et duvet sans sacrifier la portabilité. On reste sur un sac qu’on peut encore porter à l’épaule ou sur le dos sans s’épuiser. Au-delà, les 95 et 120 litres visent un autre registre : expéditions ou voyages où l’on emporte tout l’attirail. Là, le portage reste possible, mais ce sont surtout des volumes pensés pour la soute et les grands trajets. Quant au 150 litres, il relève presque de la provocation : plus très loin de pouvoir accueillir matelas, cordes, duvet XXL et vivres pour une expé, mais clairement moins à l’aise quand il faut affronter un escalier de métro bondé. Une question de compromis Le Transporter n’est pas le duffel le plus blindé du marché : à l’épreuve du toucher et du coup d’œil, The North Face Base Camp conserve la palme de l’épaisseur brute, ce côté bâche indestructible qui rassure autant qu’il alourdit. Osprey, lui, a choisi une autre voie. Le Transporter ne cherche pas à impressionner par son armure mais par sa capacité à être porté réellement, et c’est souvent là que la différence se joue. On se souvient rarement du grammage exact d’un textile, mais tout le monde garde en mémoire la traversée d’une gare avec 18 kilos de matos sur le dos. Dans ce contexte, le Transporter marque des points : il ne prétend pas être indestructible, mais il s’impose comme le duffel le plus crédible quand il s’agit de transformer un sac de stockage en sac de transport. C’est un compromis assumé, qui préfère l’efficacité concrète au discours de force brute. Fiche technique (Transporter Duffel 65) Volume : 65 L Dimensions : 62 × 35 × 40 cm Poids : 1,206 kg Matière : NanoTough™ (nylon HT 630D recyclé, enduction carbonate) + fond 840D Fermeture : U-zip YKK EYL verrouillable + rabat anti-pluie Portage : bretelles escamotables type sac à dos + sangle de poitrine Organisation : poche d’extrémité zippée, poche filet interne, sangles de compression Imperméabilité : déperlant, non submersible Tailles disponibles : 30 / 40 / 65 / 95 / 120 / 150 L Fabrication : Vietnam (site certifié bluesign®) Prix public : env. 150 € (selon distributeur) Idéal pour : voyages et expés, bloc/voie avec matos encombrant, usage mixte route-terrain
- Le vrai visage de Vertige Media
Un an et demi après notre lancement, Vertige Media dévoile sa nouvelle identité visuelle. L'histoire d'une transformation qui raconte, en creux, celle d'un média qui chemine et assume enfin ce qu'il est vraiment. Fierté, joie, envie, générosité ou surprises... Plongez dans la couleur de nos sentiments ! Ça flash ! © Vertige Media Parfois, il faut savoir se faire petit. Au départ de l'immense voie de notre identité visuelle, nous aurions pu partir dans d'innombrables lignes. Alors, tout petiot, nous avions fait un choix : crapahuter en noir et blanc. Discrètement, des saillies colorées venaient se glisser dans les fissures mais nous tâtonnions, jamais trop à l'aise à l'idée d'en faire un feu d'artifice. C'est compliqué, la couleur. Nous cheminions avec cette sobriété un peu passe-partout. Tranquille. Le problème ? Ça ne froisse personne. Et ça ne dit rien non plus de ce qu'on est vraiment. Vous commencez à connaître, on l'a quand même un peu ouvert. Sobrement habillés certes, mais ça gueule. Depuis le début, Vertige Media parle d'escalade comme d'un « fait social, culturel et politique » . On creuse, on questionne, on révèle. Bref, on fait du journalisme sur une pratique qui explose — 25 millions de pratiquant·e·s en 10 ans, quand même. Alors pourquoi notre identité visuelle ne reflétait-elle pas cette ambition ? Jaune et joli C'est au milieu du chemin qu'on a rencontré Christelle Perrin. Directrice artistique, cofondatrice de Médianes , elle a notamment travaillé pour La Déferlante , Libération , Les Jours ... Après lui avoir partagé nos réflexions de l'été, on s'encorde. On discute puis Christelle met rapidement quelques essais dans la voie. « Une piste s'est dégagée et j'ai pu la tester sur différents supports , confie-t-elle. Mon idée était de convoyer à la fois les idées de sérieux, de solidité, mais aussi quelque chose de moderne, d'un peu fun, assez vif et dynamique. » « Les couleurs sont flashy, saturées, rappelant les couleurs des cordes, de l'équipement technique (casque, chaussures...) et des prises en salle » Christelle Perrin, directrice artistique cofondatrice de Médianes Quand elle nous présente sa première proposition, Vertige Media vient déjà de prendre un vol. Dans le vide, on croise des chiffres et des lettres : #0041F5, #FFFC61. Notre nouveau monde est alors peint de bleu outre-mer et de jaune soleil. Depuis le relais, Christelle pose calmement : « Les couleurs sont flashy, saturées, rappelant les couleurs des cordes, de l'équipement technique (casques, chaussures...) et des prises en salle. L'idée est de composer une palette de couleurs dynamiques, sportives, tout en ayant des teintes secondaires plus claires et plus à même de délimiter des encadrés ou arrière-plans » La couleur des sentiments © Vertige Media Elle nous le répétait souvent : « Pour moi , " Vertige" est un média sur l'escalade. C'est aussi un média sur les enjeux d'écologie et de féminismes propres à une pratique sportive en plein air. L'objectif de ce travail était donc de proposer de nouvelles couleurs, une nouvelle police pour améliorer le confort de lecture et fluidifier l'expérience utilisateur·ice sans trop perturber les habitudes ». De notre côté, tout devient plus évident. Le jaune possède ce côté éclairant qui nous pousse à mettre en lumière des faits et les angles morts de la discipline. Une discipline qui doit se révéler au grand jour des enjeux sociétaux qui la gouvernent. Et quand c'est jaune, ça se voit. Même chose pour toutes les couleurs dynamiques. Voyez-y un trait de cohérence : le média emprunte aux codes de la montagne. Sur les sentiers et les voies, on porte du fluo pour être vu. Vertige Media veut qu'on le voit. Les cordes sensibles L'autre piste de Christelle Perrin, ce sont ces fameuses « cordes ». La directrice artistique nous propose alors d'apposer des bandes identifiables, inspirées des rythmes des cordes pour séparer les éléments de notre production. Cela nous semble tellement évident. Colorées, modernes, mouvantes, insaisissables, vitales... Elles racontent l'escalade sans avoir besoin de photos de falaises ou de grimpeur·ses suspendus dans le vide. C'est aussi le topo de la nouvelle typo. En vedette, mesdames et messieurs, laissez-nous vous présenter la B ooster Polygonal Bold. « Une structure assez architecturale, avec des courbes crénelées, qui peut donner une impression de taillé dans la pierre au burin », explique-t-elle. Il y a une idée de quelque chose qui a demandé de l'effort, de l'expérimentation. » Et c'est ainsi que dans les titres des maquettes, dans la structure de nos articles, on ressent les émotions qui suivent une session d'escalade. Le reste est une invitation au voyage, avec ses temps calmes et ses périodes agitées. Nos articles longs ? « L'environnement ici est plus calme, afin de ne pas troubler la lecture des articles, et de mettre en avant la dimension sérieuse et sourcée des contenus. » Nos réseaux sociaux ? « Couleurs plus vives, aplats plus présents pour maximiser l'impact ». Notre newsletter ? « É quilibre subtil entre accroche visuelle et confort de lecture. » © Vertige Media L'identité d'un média qui chemine Vous l'aurez compris, cette nouvelle identité visuelle raconte l'histoire d'un média qui a mûri. Quand on a lancé Vertige Media , on était deux types avec l'envie de faire bouger les lignes et quelques idées. Un an et demi après, on a multiplié les enquêtes, les portraits XXL, les analyses fouillées sur des sujets que personne ne traitait. Cette identité visuelle, c'est la traduction de ce que nous sommes devenus : un média jeune, en mouvement, ouvert et libre sur une pratique en complète mutation. On ne va pas vous mentir : passer d'une identité sage à quelque chose d'aussi assumé, c'est vertigineux. Mais on a décidé de s'engager un peu plus et surtout d'essayer de porter fièrement l'illustration d'une communauté vibrante, inclusive, passionnée et vigilante. Ces choix que nous portons, c'est aussi à nos lectrices et à nos lecteurs que nous les destinons. Il y a trois mois, nous avons publié un manifeste , bien sobre dans la « DA ». Un petit bout de texte qui affichait nos valeurs, nos convictions, nos combats. Nous avons proposé à notre lectorat de le signer parce que cela nous engageait à respecter notre promesse éditoriale. Il s'agit désormais d'être à la hauteur. Cette nouvelle identité visuelle est un premier pas. « Nous parlons d'un fait social, culturel et politique. » Cela a été dit. Désormais, cela se voit.
- Para-escalade : « La France est la première nation au monde »
À côté des finales haletantes et des médailles d’argent d’Oriane Bertone ou de Mejdi Schalck, la vraie réussite de l’équipe de France lors des Championnats du Monde d’escalade 2025, c’est son équipe para. Coach adjoint, Baptiste Cruzel revient sur ses performances « totalement exceptionnelles » et ce qu’elles disent de la méthode française ainsi que de la manière dont on visibilise les para-athlètes. Entretien plaqué or. © IFSC Vertige Media : Vous rentrez de Séoul avec 7 médailles dont 4 titres mondiaux. Quel est votre ressenti sur les performances de votre équipe ? Baptiste Cruzel : Pour moi, ces mondiaux sont une réussite. Les athlètes qui avaient déjà des titres ou de grosses performances internationales ont réussi à renouveler l'exploit. Pour les médailles de bronze, ce sont des grimpeurs·ses moins expérimenté·e·s sur ce type d'échéances à enjeux. Ils/elles ont quand même réussi à décrocher des médailles, donc je suis très satisfait pour eux aussi. Douze athlètes représentaient l’équipe de France de para-escalade sur ces Mondiaux. La grande majorité d’entre eux/elles ont accédé en finale, c'est une bonne chose. Globalement, le sentiment est très positif pour toute l'équipe. « Durer aussi longtemps à aussi haut niveau sans coup de mou, c'est remarquable » Vertige Media : Cette performance est-elle particulièrement marquante ? Baptiste Cruzel : La performance de l’équipe peut s'observer selon différents spectres. Il y a ces multiples médaillés installés depuis très longtemps. Pour Aloïs ( Pottier, ndlr ), c'est plus récent ( 2ème titre mondial, ndlr ) mais pour les trois autres — Thierry Delarue, Solenne Piret et Lucie Jarrige — ils dominent leur catégorie depuis très longtemps ( respectivement 5ème, 5ème et 6ème titre mondial, ndlr ). Au vu de leur régularité et des performances qu'ils accomplissent, c'est totalement exceptionnel. Même au-delà de l'escalade, dominer autant et être quintuple champion du monde, c'est rare dans d'autres disciplines. Cette longévité n'est pas la norme dans le paralympisme : durer aussi longtemps à aussi haut niveau sans coup de mou, c'est remarquable. Derrière, nous avons un deuxième groupe qui pousse très fort, avec tous les grimpeurs sélectionnés pour ces Championnats du Monde. Ce sont les potentiels « médaillables » des prochaines années, avec une structuration de leur environnement performance qui se réalise au fil des mois et des années. Vertige Media : Comment la France se situe-t-elle au sein des autres nations ? Baptiste Cruzel : Nous observons et analysons les performances de chaque nation au niveau international depuis quelques années. De 2018 à 2024, sur l'ensemble des étapes internationales - Coupes du Monde et Championnats du Monde - si on classe par nombre de médailles d'or comme aux Jeux Olympiques et Paralympiques, la France est la première nation au monde. Il existe d'autres méthodes d'analyse, comme le rapport médailles/nombre d'habitants, mais je me fonde sur l'analyse classique des performances internationales. « J'ai l'impression que les voies de qualification de ces Championnats du Monde n'ont jamais été aussi difficiles. Les athlètes arrivent de plus en plus préparé·e·s et la concurrence est de plus en plus rude » Cependant, nous observons depuis deux ans l'arrivée de nombreux athlètes et la structuration de nouvelles nations. Les Américains arrivent massivement sur les podiums et en finales. Les Roumains sont très présents depuis longtemps. Les Japonais sont de plus en plus nombreux. La Chine arrive avec une stratégie uniquement tournée vers les Jeux Olympiques et Paralympiques. Ils ne sont pas encore au niveau des autres nations en termes de performance, mais ils se structurent et sont nombreux. Cela laisse présager qu'ils prendront une place importante dans les prochaines années. La discipline sera plus compétitive, ce qui n'est pas une mauvaise chose. Vertige Media : Concrètement, que signifie cette structuration des autres nations ? Baptiste Cruzel : Nous ne pouvons pas avoir toutes les informations sur leur structuration interne, mais nous observons qu'au fil des années, il y a de plus en plus de nouveaux grimpeurs concurrentiels dans les catégories. Le niveau de performance augmente aussi. Les voies de qualification de ces championnats du monde n'ont jamais été aussi difficiles. Les athlètes arrivent de plus en plus préparé·e·s et la concurrence est de plus en plus rude. Pour toutes les nations, l'enjeu est d'avoir des structures, des ouvertures et des prises cohérentes avec le haut niveau. Nous discutons régulièrement avec les coachs des autres nations pour identifier les axes de développement. Par exemple, les Roumains nous expliquent que leurs athlètes para-escalade sont très populaires dans leur pays, ce qui participe à une stratégie nationale de valorisation de cette discipline. Les Italiens et les Suisses commencent à développer des actions de détection, comme nous l'avons fait en France cette année. Baptiste Cruzel en pleine causerie © Aurèle Bremond Vertige Media : Qu'est-ce qui explique cette avance française ? Baptiste Cruzel : Il faut rendre à César ce qui est à César. Les athlètes multiples médaillé·e·s qui font briller la France sont avant tout des grimpeurs·ses passionné·e·s qui s'entraînent depuis très longtemps. Ils/elles ont cette envie, cette motivation, cette dynamique d'aller au plus haut niveau d'eux/elles-mêmes. C'est le fond de ces performances : des athlètes ultra-motivé·e·s animé·e·s par ce très haut niveau de performance et de dépassement. Il y a évidemment un environnement autour, sur lequel nous les accompagnons au mieux. L'équipe de France et les nouvelles dynamiques que nous instaurons avec les personnes de la fédération actives sur le sujet - Hélène Lerouge ( référente para-escalade à la FFME, ndlr ), Aristotelis ( Liontos , entraîneur principal de l’équipe de France de para-escalade,ndlr ), Hugues ( Lhopital, coach adjoint, ndlr ), le classificateur, le médecin de l'équipe - ont une influence considérable. La méthode française prend aussi sa source dans la cohésion d’équipe qui s’est instaurée au fil des regroupements, des stages, des compétitions avec une vision très tournée vers le collectif. Dans mes discussions avec certains multiples médaillés, j'ai l'impression qu'ils ne se sont jamais autant entraînés. « La moyenne d'âge en para-escalade est plus élevée qu'en escalade valide. Ce sont souvent des personnes avec des vies déjà structurées. Leur demander de déménager pour s'entraîner peut signifier perdre un emploi, vendre une maison » Vertige Media : Comment travaille l’équipe de France en termes de préparation des para-athlètes ? Baptiste Cruzel : Nous avons une notion de « glissement » où nous visualisons les athlètes à différents niveaux. L'objectif est que ces niveaux roulent : tout en haut, les athlètes de très haut niveau, multiples médaillé·e·s. Juste en dessous, celles et ceux qui tendent vers ce niveau. Puis, encore en dessous, les jeunes détecté·e·s cette année qui s'entraînent de plus en plus, structurent leur entraînement et rejoignent des clubs dynamiques. Cette dynamique vise à maintenir la France comme nation concurrentielle sur le court, moyen et long terme. Un de nos objectifs est de nous structurer au niveau des entraînements, du guidage et de l'accès à des structures qui permettent un projet cohérent de haut niveau. Nous menons ce travail par la création de séminaires et, à moyen terme, de formations pour la montée en compétences des guides et entraîneurs. Les athlètes doivent individuellement accéder aux structures les plus cohérentes près de chez eux, car il n'y a pas de Pôle France aujourd'hui. Vertige Media : Quelles évolutions seraient nécessaires pour optimiser votre préparation ? Baptiste Cruzel : Nous rêverions d'avoir un mur avec des ouvertures et des prises permettant aux athlètes de se mettre en situation de compétition au quotidien, mais ce n'est pas pour tout de suite. Il faut des moyens considérables, trouver le bon endroit en France, la bonne modalité. Il y a tout un tas de leviers à actionner. Il faut aussi considérer une donnée importante : la moyenne d'âge en para-escalade est plus élevée qu'en escalade valide. Ce sont souvent des personnes avec des vies déjà structurées. Leur demander de déménager pour s'entraîner peut signifier perdre un emploi, vendre une maison. Chez les grimpeurs valides, la moyenne d'âge plus basse rend ces contraintes moins pesantes. © IFSC Vertige Media : Pourquoi cette moyenne d'âge plus élevée ? Baptiste Cruzel : Les déficiences physiques et sensorielles arrivent statistiquement plus tard dans la vie. Plus on vieillit, plus on a de probabilités d'avoir des expériences de vie ou des pathologies menant à des déficiences. L'accès au sport pour les personnes en situation de handicap tend vers la démocratisation, mais peine encore à arriver précocement chez les très jeunes. Ces facteurs expliquent que les athlètes paralympiques, toutes disciplines confondues, aient des moyennes d'âge plus élevées que les athlètes olympiques. Vertige Media : Quels sont vos objectifs pour Los Angeles 2028 ? Baptiste Cruzel : En tant que staff, nous nous sommes fixé des objectifs, mais le principal est que les athlètes se fixent les leurs et les atteignent. Notre mission en tant que staff est de les accompagner et qu’ils puissent rayonner à leur juste valeur lors des Jeux. On peut imaginer que les multiples champion·nes du monde viseront le titre paralympique dans trois ans. Pour celles et ceux qui décrochent des médailles actuellement ou aspirent à en décrocher prochainement, ils/elles participeront également à cette quête de médailles. Vertige Media : Sur un plan plus personnel, comment vous êtes-vous impliqué dans la para-escalade ? Baptiste Cruzel : Depuis toujours, j'ai cette envie d'aider mon prochain. Jeune étudiant, je voulais faire kinésithérapeute, puis je me suis orienté vers l'ergothérapie - un métier paramédical qui consiste à accompagner les personnes pour qu'elles soient autonomes et indépendantes dans leurs gestes de la vie quotidienne. « Cette image de super-héros c’est de la survalorisation. On rend ces grimpeurs exceptionnels non pas par ce qu'ils font, mais par ce qu'ils sont. C'est dérangeant car cela ramène ces personnes à leur déficience » Durant ces études, j'ai orienté mes projets de groupe et mon mémoire autour de l'escalade comme moyen thérapeutique. Au milieu de ces études, le confinement est arrivé, provoquant une grosse remise en question. J'étais dans une période de recherche de performance personnelle en compétition et en bloc. Je me suis rendu compte que ce qui m'animerait vraiment serait de combiner les deux. J'ai donc fait des études dans le sport, spécialité escalade et entraînement sportif. En combinant les deux, je suis arrivé stagiaire auprès d'Aristotelis dans l'équipe de France. Petit à petit, il m'a laissé l'opportunité de me faire ma place et de participer au développement de l'équipe. Vertige Media : Qu'avez-vous appris en tant que passionné de cette discipline ? Baptiste Cruzel : Si je devais retenir une seule chose, c'est une image qu'Aristotelis et Hugues m'ont partagée quand j'ai commencé à les côtoyer : il ne faut pas visualiser un grimpeur para comme un grimpeur para. Il faut imaginer les grimpeurs, qu'ils soient para ou non, comme des pièces de puzzle. Toutes sont différentes - certaines dans les coins, d'autres sur les bords, d'autres au milieu. Chaque pièce a sa place quelque part, et il ne faut pas se dire qu'une pièce est fondamentalement différente d'une autre. C'est pareil en para-escalade. Peu importe que le grimpeur n'ait qu'une main, qu'une jambe, qu'il n'ait pas la vue. Ce qui compte, c'est son projet, ce qu'il a envie de faire dans l'escalade, comment il veut s'investir, ce qu'il est prêt à mettre pour son objectif. Effectivement, il faut parfois adapter - ne pas mettre de prises bouchées à quelqu'un qui n'a pas de main, par exemple - mais globalement, dans l'approche, il faut voir ça de la même façon. Cette image du puzzle m'a beaucoup fait réfléchir et a alimenté ma conception de la discipline. Vertige Media : Les récits médiatiques présentent souvent les para-athlètes comme des « super-héros ». Est-ce la bonne manière de les présenter ? Baptiste Cruzel : Je ne suis pas vraiment d'accord avec cette approche. Si un grimpeur para réalise une performance exceptionnelle sur le papier, qu'il soit para ou non, là oui, ça peut être jugé exceptionnel. Mais ce n'est pas parce qu'un grimpeur fait une voie - même sans forcer - et qu'il n'a qu'une main ou qu'une jambe que cela devient automatiquement exceptionnel. C'est de la survalorisation. On rend ces grimpeurs exceptionnels non pas par ce qu'ils font, mais par ce qu'ils sont. C'est dérangeant car cela ramène ces personnes à leur déficience. Leur déficience fait partie de ce qu’ils sont, mais c’est une erreur de s’arrêter à cela. Il me semble que ce n'est pas ce qu'ils viennent chercher en participant à une compétition. Ce qu'ils viennent chercher, c'est avant tout se dépasser et aller le plus loin possible dans leur performance personnelle. Ils ne viennent pas pour être idolâtrés parce qu'ils grimpent avec une seule main. Pendant les Jeux Paralympiques de Paris, on entendait partout : « C'est exceptionnel, ce sont des super-héros ». Un athlète l'a d'ailleurs remis en perspective sur un plateau de télévision ( en réalité, il s'agissait du para-basketteur Sofyane Mehiaoui qui a répondu aux propos de Teddy Riner dans une story Instagram , ndlr ) : « On n’est pas des super-héros, on est des athlètes. Donc, venez nous voir parce qu’on va faire des performances ». Vertige Media : Comment jugez-vous l'évolution de la visibilité de la para-escalade ? Baptiste Cruzel : Je suis forcément biaisé puisque je baigne dedans tout le temps, mais j'ai l'impression que petit à petit, ça se démocratise et devient plus visible. Cette impression s'appuie surtout sur des ressentis. J'observe que les récits, témoignages, démonstrations et publications tendent vers une augmentation de la visibilité. Vertige Media : Quel message souhaitez-vous faire passer sur la réalité de la para-escalade ? Baptiste Cruzel : C'est d'abord des athlètes qui s'investissent énormément dans leur développement sportif. Mais il ne faut pas oublier que la para-escalade, c'est une magnifique vitrine qui montre aussi à tous·tes les autres qu’ils/elles peuvent être accepté·e·s dans des clubs, avoir leur groupe de grimpeur·ses comme n'importe quel·le autre grimpeur·ses et vraiment kiffer leur pratique. L'équipe de France et les médailles, c'est formidable et c'est ce qui m'anime personnellement. Mais il ne faut pas oublier tous ces grimpeur·ses partout en France qui parfois ne savent même pas que la para-escalade existe en tant que discipline compétitive et paralympique.
- Kalymnos : le festival d’escalade qui n’a jamais lieu
Petite île grecque du Dodécanèse, Kalymnos vit depuis 20 ans au rythme de ses falaises. Son festival d’escalade, disparu depuis 2019, devait revenir cet automne. Marché public attribué début septembre, 100 000 euros engagés, société organisatrice choisie… Et pourtant : aucune date, aucun programme, pas même une affiche. Un festival fantôme qui en dit long sur la dépendance relative d’un territoire à une niche touristique et sur les contradictions écologiques d’un évènement... renvoyé aux calendes grecques. © The North Face / Damiano Levati Kalymnos, c’est l’histoire d’une petite île qui a trouvé son salut dans le vide. Un rocher gris strié, des grimpeur·euses débarquant avec plus de cordes que de valises, et une réputation mondiale forgée en deux décennies. Chaque automne, quand les plages se vident et que les ferries s'évadent, l’île devient une des capitales éphémères de l’escalade sportive. Un festival de grimpe, né au tournant des années 2000, avait fini de colorier la carte postale : une grand-messe où se croisaient les pros sponsorisé·es et les amateur·rices en quête de mythes, entre tavernes bondées et workshops sur la discipline. Songes d'une nuit d'été À lui seul, le festival pouvait faire la pluie et le beau temps d'une année sur l'île. Kalymnos, surnommée « l'île aux éponges » en raison de son industrie jadis florissante de pêche à l'éponge a connu un déclin socio-économique violent. Des années après, l'escalade est devenue sa bouffée d'oxygène. À la fin des années 1990, des grimpeur·euses italiens et grec·ques équipent les premières voies. En vingt ans, Kalymnos devient un pèlerinage. Aujourd’hui, plus de 5000 voies réparties sur 70 sites tapissent ses falaises aux stalactites spectaculaires. Le Kalymnos Climbing Festival , quant à lui, naît en 2000. Dopé par le soutien de The North Face, il prend de l’ampleur dans les années 2010 qui y envoie grimpeur·euses starisé·es, caméras et budget marketing. Sa Grande Grotta s’illumine, Kalymnos s’affiche dans les magazines spécialisés et attire régulièrement des grimpeur·euses de renommée internationale. Au début des années 2010, on pouvait voir de grands noms de la discipline comme Alex Megos, Barbara Zangerl, Nina Caprez, Caroline Ciavaldini ou encore Jean-Baptiste Tribout crapahuter dans la douceur estivale-indienne du mercure grec. On y faisait des longueurs marathons au coucher de soleil, on admirait les pros depuis un bateau faire du deep water solo ... La parenthèse semblait pouvoir durer une éternité. Car d errière une poignée de jours de fête, c'est tout un écosystème qui se hissait sur une année entière : magasin d'équipements, hôtels, restaurants... Déjà magnifié par son climat et ses rochers splendides, Kalymnos et son festival allaient alors définitivement se situer sur la carte de l'escalade mondiale. « Il n'y a pas une trace de la présence d'un quelconque festival sur l'île. Pas une affiche que ce soit dans les restos, les magasins de matos... Rien » Pascal Étienne, grimpeur et alpiniste français Il a fallu une pandémie pour que l'histoire s'arrête. Depuis le Covid, le Kalymnos Climbing Festival n'est jamais reparti. 2019 reste aujourd'hui comme la dernière édition officielle en date. En 2020, la municipalité de l'île annulait pour raisons sanitaires. En 2022, un retour « en grande pompe » fait pschitt à la dernière minute. Même chose l'année suivante. Mais cette fois, en 2025, c'est sûr. À la faveur de l'élection d'un nouveau maire, l'événement aura lieu en octobre prochain. Promesse tenue ? Rien n'est moins sûr. Un festival « dans les airs » Présent sur l'île depuis quelques jours, Pascal Etienne - grimpeur et alpiniste français - a décidé de s'accorder quelques jours paisibles sur les falaises de Kalymnos. Contacté par Vertige Media , il est formel : « Il n'y a pas une trace de la présence d'un quelconque festival sur l'île. Pas une affiche que ce soit dans les restos, les magasins de matos... Rien ». Étrange. Le 5 septembre dernier, la mairie a pourtant attribué à Proopsis Business Consultants S.A ., société basée à Athènes, l’organisation du festival. Le montant ? 80 654 euros hors taxes. Une seule offre déposée. Le cahier des charges imposait que l’offre couvre l’ensemble du marché – de la logistique à la communication – excluant de fait les entreprises locales qui auraient pu se positionner sur des volets partiels. Kalymnos Polydrastikí S.A ., l’entité qui avait organisé les précédentes éditions du festival, n’a même pas été sollicitée. Mais qu'importe, l'opération permettait à la municipalité de le dire haut et fort : le Kalymnos Climbing Festival revient. « L'entreprise qui organise le festival n'a rien à voir avec l'escalade. Et la municipalité ne fait rien pour la pratique. Selon moi, ils essaient de faire un truc à la dernière minute » Aris Theodoropoulos, grimpeur grec et organisateur des premières éditions du Kalymnos Climbing Festival Aris Theodoropoulos, est un grimpeur et alpiniste athénien. Il fait partie de ceux qui ont vu en premier le potentiel de l'île. C'est aussi lui qui a convaincu la municipalité d'investir dans l'escalade pour en faire une manne touristique. Principal instigateur de la première édition du festival, Theodoropoulos , n'est aujourd'hui plus impliqué dans son organisation. Contacté par Vertige Media , il confie : « Je n'ai plus rien à voir avec le festival. Ce que je sais, c'est qu'ils l'ont annoncé la semaine dernière et espèrent l'organiser le 17 octobre prochain ». La presse locale affirme que la signature du contrat entre la municipalité et la société organisatrice de l'événement est prévue fin septembre. « Un festival international exige des mois de préparation, une publicité ciblée et une coordination avec la communauté mondiale des grimpeurs. Si les dates restent inconnues, comment les intéressé·es peuvent-ils s’organiser ? », alerte Kalymnos News . « Nous sommes très déçus , reprend Aris Theodoropoulos. L'entreprise qui organise le festival n'a rien à voir avec l'escalade . Et la municipalité ne fait rien pour la pratique. Selon moi, ils essaient de faire un truc à la dernière minute. Mais même cela, je ne suis pas sûr qu'ils soient capables de le faire. » Pendant ce-temps là, la presse grecque parle d'un « festival dans les airs » : attribué, budgété mais sans dates, sans programme, sans communication. Autrement dit : invisible pour le reste du monde. Les critiques fusent : délai irréaliste, exclusion des acteurs locaux, opacité municipale. Les professionnel·les du tourisme, eux, restent suspendu·es à cette incertitude : hôtels, restos, magasins d’équipement ne peuvent rien planifier. Alors la presse s'interroge : « Pourquoi ces retards injustifiés ? Pourquoi l’absence d’une information minimale ? Va-t-il se perdre une année de plus, laissant derrière lui une chaîne d’occasions manquées ? » Réparer Kalymnos Kalymnos n’a ni plages glamour comme Mykonos, ni ruines antiques comme Rhodes. Elle a ses falaises. Les hôtels affichent des posters d’Adam Ondra, les tavernes rebaptisent leurs plats pour séduire les grimpeur·euses, les boutiques vendent des mousquetons et des cordes. Le festival n’était pas la clé de voûte de l’économie, mais il jouait un rôle stratégique : prolonger la saison, donner un coup de projecteur, nourrir le storytelling international. Kalymnos news souligne aussi que : « L’escalade n’est pas un produit touristique quelconque. C’est le pilier le plus solide du tourisme alternatif dont dispose l’île. » Et c’est bien là que le bât blesse : quand le festival piétine, c’est l’image globale de Kalymnos qui s’érode, au moment où d’autres spots grecs - Leonidio, Meteora - avancent leurs pions. « Kalymnos n'a pas besoin d'un festival d'escalade. Ce dont nous avons besoin, c'est de prendre soin de nos falaises » Aris Theodoropoulos, grimpeur grec et organisateur des premières éditions du Kalymnos Climbing Festival Également impliqué dans le développement de l'escalade à Leonidio ( situé dans le Péloponnèse, ndlr ), Aris Theodoropoulos, est affirmatif : « Kalymnos n'a pas besoin d'un festival d'escalade ». « Ce dont nous avons besoin, c'est de prendre soin de nos falaises, de nos équipements et des infrastructures que nous avons », continue-t-il. Pionnier de l'escalade en Grèce, le grimpeur a vu passer toutes les éditions du Kalymnos Climbing Festival . Il voit aussi passer des centaines et des centaines de grimpeurs·ses chaque année se masser au pied des voies qu'il a quasiment toutes équipées. « Le mois d'octobre, c'est encore la haute saison pour l'escalade sur l'île , poursuit-il. Cela ne sert à rien de faire un festival qui engorgera des voies qu'on a besoin de protéger. » Depuis qu'il n'est plus impliqué dans le festival, Aris Theodoropoulos, a emprunté une voie toute différente. Fini les évènements promotionnels, il s'agit désormais de protéger un site naturel d'exception. Alors, avec des grimpeur·ses et équipeur·ses passionné·e·s, il a monté le collectif international Rebold Kalymnos . Avec une mission : ré-équiper toutes les voies de l'île. « C'est un mouvement fait par des grimpeurs·ses, juste des grimpeur·ses, indique l'intéressé. Nous faisons un travail bénévole mais nécessaire. Je pense que c'est très important pour l'île . » Ironie du sort, Pascal Étienne nous indique que des affiches aux couleurs de Rebold Kalymnos sont nombreuses sur l'île. « Pour le coup, il y en a partout, affirme-t-il. C'est très bien fait. Il y a un QR code via lequel on peut directement payer pour alimenter les fonds du collectif. » Parmi le spectre d'un festival d'escalade fantôme, se dessine peut-être une partie de ce que la discipline est devenue. D'un côté, une municipalité associée à une entreprise qui ne connaissent rien à la grimpe mais qui tentent tant bien que mal d'organiser un événement promotionnel déchu. De l'autre, des grimpeur·se passionné.e·s qui s'échinent à sauvegarder bénévolement un site d'exception. Au milieu, une petite île qui concentre beaucoup de questions. Et qui n'est pas près de trouver les réponses.
- Western écolo au Texas : des falaises fermées pour tir aux moutons
Au Texas, dans un parc national où l’escalade est rare et rugueuse, le National Park Service annonce une folie : trois jours de fermetures pour laisser des hélicoptères tirer sur l’aoudad, un mouton venu d’ailleurs qui met en péril le bighorn local. Comment est-on arrivé à ce mauvais western écolo ? Réponses dans les méandres d'une décision lunaire qui raconte la manière dont notre accès à la nature, déjà fragile pour les pratiquant·e·s de l’escalade, peut être suspendu aux arbitrages plus que douteux. Bighorns (cc) Rohan Makhecha / Unsplash Big Bend, c’est d’abord une immensité : un parc grand comme la Corse, fait de canyons calcaires et de dômes volcaniques, où l’on croise plus souvent des coyotes que des grimpeur·se·s. Pour qui vient de France, c’est presque de la science-fiction : approches interminables, chaleur écrasante, eau rare. L’escalade y existe, mais comme une parenthèse marginale — quelques fissures obscures, des sommets d’obsidienne, et une règle absolue : pas de perçage. Alors quand les autorités annoncent que ces rares zones seront fermées début octobre pour des tirs aériens sur les aoudads (des moutons venus d’Afrique du Nord, ndlr) c’est une ironie parfaite : là où la grimpe est déjà marginale, ce sont les hélicos qui finissent par avoir priorité sur la verticale. Un désert où l’on grimpe à voix basse Soyons honnêtes : Big Bend ce n’est pas Fontainebleau. Ici, pas de circuits peints ni de crash pads en procession. Le parc le reconnaît lui-même : « Big Bend n’est généralement pas considéré comme une destination pour les grimpeur·se·s ». Et pourtant, quelques-uns s’y risquent, attirés par des parois « pittoresques, exigeantes et follement variées », pour reprendre la formule officielle. « Sur n’importe quelle voie, attendez-vous à du rocher pourri et à peu de bonnes fissures pour les coinceurs » Roger Sigland, guide local officieux L’escalade y est d’ailleurs officiellement découragée. Pourquoi ? Parce qu’il n’existe presque aucune littérature fiable — à peine un guide rudimentaire qu’on peut demander à l’accueil des centres de visiteurs du parc. Parce que le rocher passe du « correct » au « carrément terrifiant » selon le jargon local. Parce que la météo est impitoyable : chaleur écrasante, orages soudains. Et surtout parce que les approches sont des épreuves en soi, « longues, sans eau », comme l’admet le service fédéral des parcs américains (National Park Service). Roger Sigland, auteur d’un guide local officieux, résume la philosophie : « Sur n’importe quelle voie, attendez-vous à du rocher pourri et à peu de bonnes fissures pour les coinceurs » Bref, ici, rien n’est simple. Big Bend (cc) Michelle Williams / Unsplash La règle est claire : aucun perçage toléré. Ni perceuse électrique, ni perçage manuel, sauf autorisation expresse de la direction du parc. Quelques vieux spits subsistent, vestiges d’une époque moins regardante, certains posés illégalement. Leur remplacement est toléré, mais uniquement avec du matériel standardisé. Dans un parc où la moindre trace laissée compromet l’accès, les grimpeur·se·s savent qu’ils marchent sur un fil : leave no trace ou plus de trace du tout. Affichette et gros canons Les grimpeur·se·s locaux connaissent l’affichette : « Closed for Peregrine Falcons ». Ça soupire, ça patiente, parce qu’ils savent que la falaise appartient aussi aux oiseaux. Mais début octobre, le panneau changera de ton. Du 3 au 5, les Mesa de Anguila , Deadhorse Mountains , et des routes comme la Dagger Flat Road se ferment, non pas pour protéger un nid, mais pour permettre des opérations aériennes armées. « De grands groupes d’aoudads supplantent les mouflons d’Amérique pour l’eau et la nourriture, menacent la biodiversité et empêchent les visiteurs de vivre des conditions naturelles authentiques. » Communiqué du service fédéral des parcs américains De loin, ça ressemble à un western écologique : fermer trois canyons pour tirer sur des moutons. Mais si ça nous intéresse, c’est aussi parce que Big Bend, derrière ses airs de bout du monde, cache une micro-scène d’escalade — confidentielle, rugueuse, borderline . Une grimpe rare, presque clandestine, qui voit débarquer la logique des hélicos. Au même moment, l’État texan a autorisé les particuliers à pratiquer la chasse héliportée de l’aoudad hors parcs nationaux. Dans son communiqué, le service fédéral des parcs américains écrit noir sur blanc : « De grands groupes d’aoudads supplantent les mouflons d’Amérique pour l’eau et la nourriture, menacent la biodiversité et empêchent les visiteurs de vivre des conditions naturelles authentiques. » Le verdict est clair : l’aoudad, mouton nord-africain importé, gagne trop de terrain. Le bighorn, icône fragile du désert, perd. Le parc tranche : fermer pour protéger, protéger en éliminant. Far West biologique Le bighorn, c’est l’enfant du pays : cornes en arabesques, silhouette gravée dans les fresques rupestres, symbole vivant du désert américain. Sauf que l’icône décline. Ses effectifs au Texas ont fondu de moitié ces dernières années, affaiblis par une double peine : la concurrence directe pour l’eau et l’herbe, et une bactérie importée, Mycoplasma ovipneumoniae , qui s’invite dans ses poumons et décime ses troupeaux. Autrefois prince des crêtes, le bighorn se retrouve relégué à la marge, spectateur de son propre territoire. Aoudad (cc) Simone Dinoia / Unsplash En face, l’aoudad — son cousin nord-africain introduit au XXᵉ siècle — joue les conquérants. Imaginez un SUV sur mode désert : increvable, frugal, capable de survivre là où le natif peine à tenir. « Des centaines parcourent désormais la région », admet le service fédéral des parcs. Chaque canyon devient une scène d’occupation silencieuse : l’exotique s’installe, le local recule. Le duel, en vérité, n’a rien d’un duel : c’est un rouleau compresseur. C’est une drôle de pédagogie : enseigner la conservation à coups de fusil, et rappeler que même la nature la plus sauvage se gère parfois comme une base militaire. La réponse, au Texas, ne surprend pas : on dégaine l’hélico. Pas de compromis, pas de demi-mesure. On ferme les zones au public, et on lance les tirs aériens. Mais la scène brouille le récit héroïque de la conservation : car au même moment, l’État texan a autorisé les particuliers à pratiquer la chasse héliportée de l’aoudad hors parcs nationaux. Autrement dit, ce qui est présenté ici comme une opération scientifique de protection ressemble, vu de loin, à la généralisation d’une brutalité spectaculaire. On appelle ça protéger la biodiversité. Mais ça ressemble furieusement à un western écologique où les moutons font office de hors-la-loi. La nature sous gestion militaire Pour les gestionnaires, l’équation est limpide : des moutons perchés sur des reliefs imprenables, donc l’hélico comme seule solution. Pas d’alternative crédible, pas de terrain accessible pour une régulation au sol. Mais pour d’autres, c’est une ligne rouge franchie : transformer un parc national en champ de tir, c’est fissurer l’image de sanctuaire que ces espaces incarnent. On n’est plus dans la gestion discrète d’un milieu, mais dans une mise en scène quasi militaire de la biodiversité. On ferme une voie pour laisser naître un rapace, et tout le monde comprend. On ferme un canyon entier pour abattre des moutons importés, et la logique vacille. Le service des parcs promet que les secteurs rouvriront une fois les tirs terminés, mais précise dans son communiqué : « Les fermetures peuvent durer plus longtemps en cas de problèmes mécaniques ou de conditions météo défavorables. » En clair : si le rotor tousse ou si le ciel se couvre, l'accès restera fermé. C’est une drôle de pédagogie : enseigner la conservation à coups de fusil, et rappeler que même la nature la plus sauvage se gère parfois comme une base militaire. Escalader la contradiction Pour un lecteur ou une lectrice en France, l’histoire a de quoi dérouter. Chez nous, on ferme des falaises pour protéger un vautour fauve, un faucon pèlerin ou une colonie de chauves-souris. Jamais pour offrir champ libre à des hélicoptères armés. Mais derrière l’anecdote texane, le message est universel : l’accès à la roche n’est jamais un droit immuable. Il dépend d’arbitrages invisibles entre espèces, d’équilibres politiques, de choix de société qu’on ne lit pas toujours dans la trace de magnésie laissée sur une prise. À Big Bend, la grimpe est rare, confidentielle, ce qui la rend paradoxalement précieuse. Car c’est dans ces espaces marginaux que le contraste apparaît avec le plus de netteté : on ferme une voie pour laisser naître un rapace, et tout le monde comprend. On ferme un canyon entier pour abattre des moutons importés, et la logique vacille. Le désert devient miroir : il reflète à la fois la fragilité de notre liberté de grimper et la brutalité des moyens mobilisés pour sauver ce qu’on appelle, faute de mieux, « l’équilibre naturel ».
- Entretien exclusif : La FFME, les salles d'escalade et son Karma
Alors que l'ouverture de Karma La Villette accuse un peu de retard, Alain Carrière revient sur le développement des salles commerciales de la fédération. Philosophie, finances, ambitions et gros chiffres... Une interview suffisamment copieuse pour patienter avant l'inauguration en novembre du nouveau très gros projet de la Fédération Française de Montagne et de l'Escalade (FFME). Alors, bon ou mauvais karma ? La fresque de la nouvelle salle commerciale de la FFME : Karma La Villette © FFME Vertige Media : Où en êtes-vous concrètement avec l'ouverture de Karma La Villette ? Alain Carrière : L’ouverture se fera en novembre. Je vous dirais bien début novembre, mais je préfère rester prudent. Vous savez, dans le bâtiment, il y a toujours du retard. On a l'électricité que depuis la semaine dernière. Nous n’avons donc pas encore pu faire tous les tests techniques, les raccordements des équipements de ventilation… Vertige Media : Des événements sont-ils déjà prévus pour l’inauguration ? Alain Carrière : On attend d'être sûr d'avoir la date d'ouverture. Il y aura une inauguration officielle avec la mairie de Paris mais rien n’est encore fixé. A priori , il y aura des dates où on fera venir les membres de l’Équipe de France avec, allez je vais le dire, des champion·nes du monde . En tout cas, je l’espère ! ( l’interview a été réalisée avant les finales des Championnats du Monde à Séoul, ndlr ) Vertige Media : Pourquoi la FFME a-t-elle décidé de se lancer dans ce type de projet, disons, commercial ? Alain Carrière : Il n'y a pas de guillemets à mettre : c'est un projet commercial. Et je l'assume. La question que se pose la FFME mais plus globalement l’ensemble du mouvement sportif, c’est que nous vivons de subventions qui vont finir par diminuer. Nous savons bien que le prochain budget ne fera pas la part belle au sport. Ces subventions d’État représentent 10% du budget de la FFME. Ce n’est pas énorme mais en face, nous avons des besoins grandissants : de plus en plus de licencié·e·s, de plus en plus de pratiquant·e·s. Et des coûts plus importants, notamment de transports et d'hébergement lorsqu’il s’agit de déplacer l’équipe de France ou d’organiser des animations et des événements. Ces coûts supplémentaires sont communs à tout le mouvement sportif. Toutes les fédés se posent la question de diversifier leurs ressources. « J’ai conscience que le business, et ses mots, peuvent choquer les gens. Mais on est dans un secteur qui peut dégager une activité commerciale rentable » Vertige Media : Quelles sont vos ressources ? Alain Carrière : En premier, ce sont les licences. Et nous avons déjà augmenté significativement son prix cette année. Ensuite, ce sont les partenaires. Troisièmement, les subventions. Et en dernier lieu, nous avons des fonds propres, qu’il s’agit de renforcer avec des projets comme celui de Karma La Villette. Vertige Media : Qui est donc un moyen d’ajouter une ligne de revenu. Alain Carrière : Exactement . J’ai conscience que le business, et ses mots, peuvent choquer les gens. Mais on est dans un secteur, l’escalade, qui peut dégager une activité commerciale rentable. Ce n’est pas nouveau pour la FFME. Nous avons déjà monté, en 2014, une salle commerciale à Fontainebleau. À l’époque, c’était une vraie opportunité pour nous puisque l’armée a d’abord remis à neuf le bâtiment du Centre National des Sports de la Défense (CNSD). Et à cette occasion, Vinci, qui avait remporté le lot, a voulu travailler avec nous pour en faire une salle d’escalade. Cette salle est devenue la première salle fédérale ouverte à tous puisqu’on s’est dit que plutôt que de faire une salle d’escalade pour l’Équipe de France militaire, on allait faire du business. L’armée nous a donné son accord et voilà. Grosso modo , l’an dernier, la salle a rapporté 220 000 euros au budget de la fédé. Un excédent de 220 000 euros, c’est deux euros de moins à demander à chaque licencié de la FFME. Le futur espace bloc de Karma La Villette © FFME Vertige Media : Et avec Karma La Villette, vous espérez faire quel excédent ? Alain Carrière : Trois fois ça. Vertige Media : Donc près de 700 000 euros. Quelle part représenterait cet excédent commercial sur le budget total de la fédération ? Alain Carrière : Le budget de la FFME, c’est 12 millions. Donc la part peut sembler faible mais en réalité, elle représente beaucoup pour nous puisqu’on travaille ces projets commerciaux à la marge. On manque encore de moyens. « Je n’ai pas trop de doutes sur le succès de l’opération. Mais on peut toujours se tromper » Vertige Media : Ce projet présente-t-il un risque financier pour la fédération ? Alain Carrière : Bien sûr qu’il y a un risque. Les prévisions optimistes affichent de 500 à 700 000 euros d'excédent. Mais si ça ne marche vraiment pas, effectivement, on aura un souci. Après, on reste optimiste. On sera vigilant sur le démarrage mais on va faire une belle promotion de cette salle. Le projet est connu. Cette salle, on en parle. Elle est située dans un endroit où du monde viendra. C’est vrai qu’on a un gros emprunt ( un peu plus de 3 millions d’euros, ndlr ). Sur un budget à 12 millions, cela paraît important. Mais nos emprunteurs savent qu’on a un modèle économique raisonnable. On n’a pas eu besoin de leur annoncer que 200 personnes allaient grimper chaque jour pour les convaincre. Je n’ai pas trop de doutes sur le succès de l’opération. Mais on peut toujours se tromper. Vertige Media : La fédération a récemment augmenté le prix de la licence de 10 euros. Que répondez-vous à celles et ceux qui affirment que ce projet commercial se fait sur leur dos ? Alain Carrière : Que c’est exactement l'inverse. Tout d’abord, j’en conviens, ce qu’on a demandé aux adhérent·e·s de nos clubs, c’est énorme. On a beaucoup hésité, on a beaucoup travaillé pour l’expliquer et on a réussi à convaincre. Mais Il ne s’agit pas de faire peser l’emprunt sur les adhérent·e·s. Ce sont des croyances qui ne s’appuient pas sur la réalité des faits. « Sur ces sujets financiers, le grand sport national, c’est d’être sceptique sur les paroles des personnes qui assument des responsabilités » Vertige Media : Mais on pourrait se dire que si les projets commerciaux ne fonctionnent pas, ils entraînent aussi toutes les activités de la fédération… Alain Carrière : Alors c'est vrai que c'est la fédération qui emprunte. Et si personne ne vient grimper à la Villette, on sera sûrement embêté. Mais on cherchera à faire en sorte que ce ne soit pas les licencié·e·s qui payent. Pour l’instant, l’activité des salles Karma Fontainebleau et Karma La Villette font partie du budget de la fédération. Ce n’est pas une filiale. Peut-être que ça le sera un jour mais, aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Nos budgets sont sectorisés. Chaque activité possède des lignes budgétaires différentes, clairement identifiées. Quand on fait des Assemblées Générales, on essaie de l’expliquer avec pédagogie. Il n'y a jamais eu de ligne du budget à la fédération pour équilibrer les comptes de Karma à Bleau. Et ce sera pareil pour la Villette. Sur ces sujets-là, le grand sport national, c’est d’être sceptique sur les paroles des personnes qui assument des responsabilités. Les gens se fondent sur des croyances. C'est difficile de combattre des croyances. Vertige Media : Concrètement, en quoi ces salles fédérales profitent aux clubs ? Alain Carrière : Encore une fois, grâce à son excédent, Karma Fontainebleau rapporte deux euros par licencié. C'est deux euros que la fédé va mettre au service de ses clubs et de ses athlètes. Ce sera davantage quand Karma La Villette sera excédentaire. Et je pense qu'elle le sera rapidement. Vertige Media : Fin 2021, l’Union des salles d’escalade (UDSE) accusait la FFME de sortir de son rôle. Comment avez-vous vécu cette période ? Alain Carrière : Difficilement. On n’a jamais caché nos intentions. En Assemblée Générale, on communiquait déjà clairement sur le fait que nous allions faire un emprunt pour monter une salle à la Villette. À l’époque, Karma Fontainebleau existait depuis six ans. L’UDSE a découvert ça et ils ont tout confondu. Ils méconnaissaient le dossier. Quand ils nous ont dit qu’on profitait des subventions d’État , c’était une erreur. Les subventions de l’État en faveur du développement de l’escalade sont uniquement fléchées vers les clubs et sur le haut-niveau. Donc effectivement, l’UDSE a communiqué avant de se renseigner. Mais bon, le monde actuel est fait comme ça. Ils ont fait des posts avec toute la finesse dont les réseaux sociaux sont capables. On a fait deux ou trois réunions pour expliquer qu'on payait l'impôt sur les sociétés, qu'on payait la TVA... La première réunion était un peu tendue mais voilà, on s’est expliqué. À ce moment-là ont appris que beaucoup de fédérations sportives avaient aussi des activités commerciales. Et aujourd’hui, ils ont compris. On travaille même ensemble sur des sujets communs comme la pollution des salles ou le recyclage de matériel. Vertige Media : D’autres projets de salles fédérales sont-ils à l’étude ? Alain Carrière : On ne ferme aucune porte. Il y a parfois des opportunités qui se présentent. Ça m’arrive de rencontrer des gens qui ont envie de travailler avec nous. Il y aura probablement d’autres Karma. Mais rien de concret à court terme. « L'effet JO est limité à cause du manque d'installations et du manque d'encadrants » Vertige Media : Depuis 20 ans, les licencié·e·s de la FFME ont quasiment doublé. Pourtant, votre directeur du département « Développement et Équipement », Vincent Maratrat, expliquait récemment que le territoire souffrait d’un manque criant d’installations. Comment l’expliquer ? Alain Carrière : Nos clubs grimpent sur des structures généralement construites par des collectivités.On grimpe donc sur des installations municipales, para-municipales, départementales. C’est le modèle sportif français. Et quand une collectivité locale construisait un mur, elle ne se disait que très rarement : « Tiens, on va mettre de l’escalade. » Depuis 10 ans, l’équipe de Vincent Maratrat essaie de faire du lobbying auprès des élus pour expliquer que l’escalade est aussi un sport indoor et qu’on peut faire des murs assez facilement. Donc c’est en train de changer, on en a de plus en plus mais ils sont très mal répartis sur le territoire. Si un gamin de province a envie de faire de l’escalade aujourd’hui, il est très probable qu’il faille faire une demi-heure de voiture pour l’emmener grimper. Et sa famille va peut-être lui demander de choisir un autre sport. © FFME Vertige Media : Ce maillage du territoire est donc clé pour l’avenir de la discipline… Alain Carrière : En effet, c’est pour cela qu’on intervient au salon des maires, des départements, qu’on accompagne nos structures déconcentrées… Et puis on fait la promotion de l’escalade auprès des collectivités et des gens qui les financent. On a un plan national de développement des structures artificielles d'escalade qui existe depuis plus de 20 ans et sur lequel on mettait de l'argent. Aujourd'hui, les collectivités pensent plus facilement à l'escalade. Maintenant, il faudrait davantage travailler sur des murs qui tiennent la route. Parce que faire des murs de 7 mètres de haut, comme il y en a plein dans les collèges, c'est absurde. Vertige Media : Pourquoi c'est absurde ? Alain Carrière : Parce que c’est hyper dangereux ! Le risque de retour au sol est quasi permanent. Il faudrait monter des murs d’au moins 9 mètres pour la difficulté. Et quand les structures ont une hauteur limitée, il vaudrait mieux mettre du bloc. Cette question des structures est centrale. Je l’ai redit à la ministre ( des sports, Marie Barsacq, ndlr ) à la Fête du Sport ( le 14 septembre dernier, ndlr ) quand je l’ai croisée. Elle me demande toujours s’il y a eu un « effet JO » pour l’escalade. Je lui ai répondu qu’il était limité à cause du manque de structures et du manque d’encadrants. Vertige Media : L’augmentation des licencié·e·s de la FFME impacte-t-elle la fréquentation des salles privées ? Alain Carrière : Oui. Nos licencié·e·s n’ont malheureusement pas accès aux structures d’escalade le dimanche, par exemple. De toute manière, ces deux mondes ne sont pas étanches. Il arrive souvent que nos clubs fassent des sorties en salle privée. Vertige Media : L’inverse est-il vrai ? Alain Carrière : C’est moins évident. Certaines salles ont monté des équipes de compétition et font venir des athlètes un peu connus qui font eux-mêmes un peu de promo pour le club mais ça reste marginal. L’intérêt de prendre une licence n’est pas perçu par les clients des salles commerciales. De notre côté, on doit réfléchir à nos produits licence. Est-ce que nous n’avons pas une marge de progression vis-à-vis des clients des salles privées qui ne connaissent parfois même pas l'existence de la fédération ? Je n’ai pas la réponse mais je me pose souvent la question. Vertige Media : Êtes-vous confiant sur la santé financière de la fédération ? Alain Carrière : Je suis confiant. On a augmenté la licence de façon extrêmement importante. Encore une fois, on a beaucoup hésité mais nous n'avions pas trop le choix pour anticiper le développement de la structure. Cela nous permet d’affronter les défis qui se poseront l’an prochain avec un peu plus de marge. Je suis optimiste sur l’avenir mais, financièrement, cela ne se fera pas sans quelques tensions.
- Scarpa Drago XT : 43 sessions pour apprendre que la précision fatigue moins que la force
Scarpa nous a proposé de tester les Drago XT en toute liberté. Quarante-trois sessions plus tard, le constat s’impose : un chausson qui mise sur la précision, qui demande un temps d’adaptation, et qui interroge ce fragile équilibre entre confort, durabilité et efficacité. Scarpa Drago XT © Vertige Media Au fil des semaines, les Drago XT ont dessiné leur propre trajectoire : des premières séances marquées par la tension typique des modèles Scarpa à la découverte progressive d’un chausson qui sait récompenser les placements justes et l’escalade économe. La gomme tendre use vite ses qualités d’adhérence, mais elle offre en retour un surcroît de confiance. Le talon ne convainc pas toutes les morphologies, mais la pointe délivre une précision rare. L’XT ne révolutionne rien, mais affine beaucoup : il ne transforme pas la grimpe, il la rend plus lisible — ce qui, pour un chausson, est déjà pas mal. La Vibram XS Grip 2, adhérence immédiate Scarpa a équipé le Drago XT de la Vibram XS Grip 2, une gomme bien connue des grimpeur·euse·s. Tendre et sensible, elle épouse le moindre relief et offre une accroche rassurante, que ce soit sur les volumes lisses des salles modernes ou sur les micro-rebords d’une dalle calcaire. C’est précisément cette souplesse qui fait son efficacité : la gomme se déforme légèrement, répartit la pression et augmente la surface de contact. Mais cette qualité a un revers. Plus une gomme est tendre, plus elle s’use vite. Après une quarantaine de sessions, les marques d’abrasion apparaissent sur la pointe du gros orteil, là où la cambrure concentre la pression. Rien d’inhabituel pour de l’XS Grip 2 : c’est un compromis assumé, où la confiance et la sensibilité se paient en millimètres de caoutchouc. Le talon, entre amélioration et limites Scarpa a retravaillé le talon du Drago XT avec un design texturé et une gomme intégrale, censés corriger les limites souvent reprochées au Drago premier du nom. Dans les faits, les talonnages se verrouillent plus facilement, la tenue est plus franche et les crochetages plus fiables. Mais le talon parfait n’existe pas. Selon la morphologie du pied, on peut encore ressentir ce flottement — ce « talon flottant » que beaucoup pointaient déjà — et avoir l’impression que l’arrière du pied n’est pas totalement calé. Un vrai progrès, donc, mais pas une réponse universelle. Une phase d’adaptation nécessaire La réputation de Scarpa n’est pas totalement infondée : enfiler un modèle de performance de la marque n’a jamais rimé avec confort immédiat. Les premières séances rappellent ce que cela signifie : une pression marquée sur l’avant du pied, une voûte tenue de force, et cette sensation que le chausson impose d’abord sa loi avant de se mettre au service du·de la grimpeur·euse. Le Drago XT est construit en microsuède, un tissu synthétique qui imite le daim. Contrairement au cuir naturel, il ne se détend pas au point de faire gagner une demi-pointure, mais il s’assouplit légèrement, se tasse et finit par mieux épouser le pied. Après deux ou trois sessions, la rigidité initiale recule, la douleur disparaît progressivement et l’XT atteint son équilibre : exigeant mais supportable, technique sans devenir punitif. Une cambrure qui oriente la grimpe La cambrure du Drago XT repose sur le last FZR , l’un des plus agressifs de Scarpa : un profil tendu, pensé pour concentrer la puissance sur l’avant du pied. Ce profil permet de charger le gros orteil avec efficacité et d’exploiter des appuis minuscules qui resteraient inaccessibles avec un chausson plat. Cette logique demande toutefois une adaptation. Les grimpeur·euse·s issu·e·s de modèles plus neutres doivent apprendre à poser le pied différemment : placements plus précis, pression localisée, vigilance accrue pour ne pas user prématurément la gomme. Une fois maîtrisée, la cambrure devient un véritable levier : elle verrouille les micro-prises, stabilise les crochetages et donne cette sensation de tenue qui change la manière d’aborder certains pas. Une logique centrée sur la précision Avec le recul des 43 sessions, le Drago XT révèle une ligne directrice nette : il valorise la justesse plus que la force. La pointe répond aux appuis propres, la cambrure canalise l’énergie, la gomme amplifie chaque ajustement. Tout dans sa conception pousse à travailler le placement plutôt qu’à compenser par les bras. Ce n’est pas un chausson qui transforme une grimpe du jour au lendemain, mais il façonne des habitudes durables : poser plus propre, lire la paroi avec plus de finesse, accepter que la précision fatigue moins que la puissance. L’XT n’est pas qu’un outil de performance : il se comporte parfois comme un formateur discret, exigeant mais juste. En conclusion Le Drago XT n’est pas un chausson consensuel. Sa gomme tendre s’use plus vite qu’une semelle rigide, son talon ne convient pas à tou·te·s, et il demande une vraie période d’acclimatation. Mais s’arrêter à ces contraintes, ce serait passer à côté de ce qu’il apporte réellement. Au fil des sessions, il s’impose comme un compagnon de progression. Un chausson qui incite à grimper fin plutôt que fort, qui rappelle que l’économie de geste est souvent plus payante que la brutalité. Un modèle exigeant, qui ne flatte pas l’ego mais qui rend plus lucide — et c’est sans doute le meilleur service qu’un chausson puisse rendre. Fiche technique Modèle : Scarpa Drago XT Tige : Microsuède (synthétique) multi-panneaux Fermeture : Double velcro Intercalaire : Flexan 1.0 mm, pad flottant sous le gros orteil Système de tension : PCB-Tension + SRT (M50 rubber) Semelle : Vibram XS Grip 2, 3,5 mm (1/3 longueur) Talon : IHC (gomme 3 mm, texturé) Cambrure : Forte (last FZR, profil asymétrique agressif) Poids : ~200 g (pointure 41, ±10 g selon taille) Tailles : 35 à 45 (½ pointures) Fabrication : Italie Prix public : ≈ 150 € (observé entre ~145 et 180 €, selon distributeur) Idéal pour : Bloc indoor/outdoor, voies sportives exigeantes, grimpe de précision (ce n’est pas un chausson pensé pour la grande voie ou les longues sessions confort)
- La guerre des falaises : comprendre six ans de chaos en Australie
En Australie, les falaises du Grampians et du mont Arapiles sont devenues le théâtre d’un conflit inédit : communautés autochtones, grimpeur·euses et administration s’y affrontent depuis 2019 autour d’un même rocher. Mémoire millénaire, interdictions massives, économie locale en apnée : six ans plus tard, un virage politique relance le feuilleton. Explications. Parc national des Grampians, Halls Gap, Australie © Seiji Seiji Le 20 et 21 septembre dernier, l’Australie a relancé un feuilleton que l’on croyait enlisé : d’un côté, un PDF au titre bureaucratique ( What’s open / What’s Closed ) qui liste enfin, secteur par secteur, ce qui est grimpable et ce qui reste interdit. De l’autre, un nouveau directeur de Parks Victoria, Lee Miezis, qui promet de « tourner la page des blanket bans », ces interdictions massives imposées depuis 2019, et d’en finir avec la fermeture indistincte de centaines de falaises au profit d’une gestion au cas par cas. Pour mesurer la portée de ces annonces, il faut rappeler que Parks Victoria administre plus de 4 millions d’hectares de parcs et réserves, dont les Grampians et le mont Arapiles, véritables sanctuaires de l’escalade australienne. Quand l’organisme serre la vis, c’est toute une scène — locale comme internationale — qui suffoque : en 2019, ce sont des centaines de secteurs qui ont été rayés des topos d’un coup, y compris Arapiles, considéré comme un temple mondial de l’escalade traditionnelle. Pris ensemble, ces signaux annoncent peut-être la sortie d’un conflit qui dure depuis six ans, où l’escalade s’est retrouvée coincée entre trois forces : les communautés autochtones qui défendent leurs lieux sacrés, l’administration qui brandit ses règlements comme des totems, et les grimpeur·euses qui voient leurs falaises disparaître du topo. Bref, une véritable guerre des falaises. 2019 — Le couperet tombe Printemps 2019. Sans prévenir, Parks Victoria sort la tronçonneuse : près de 80 % des falaises du Grampians ferment d’un coup. Motif officiel ? Protéger des sites d’art rupestre aborigène, parfois vieux de plusieurs millénaires. Nom de code : blanket bans . En anglais, cela désigne une interdiction « couvrante », qui s’applique à tout un ensemble sans distinction. En clair : au lieu de fermer seulement les secteurs sensibles, l’administration a tiré un trait sur des zones entières, mélangeant les sites sacrés et les bouts de caillou sans gravure. Une mesure large, radicale, sans nuance. Les grimpeur·euses hurlent. Les associations locales dénoncent une méthode « à la hache », qui met dans le même sac les secteurs sensibles et les autres. Résultat : les topos deviennent caducs, les stages d’escalade — qu’ils soient destinés aux clubs, aux écoles ou aux voyageurs étrangers — sont annulés, et à Natimuk, petit bourg voisin du mont Arapiles, les cafés se vident, conséquence directe de la chute de fréquentation des grimpeur·euses de passage. En parallèle, les communautés autochtones, regroupées notamment au sein du Barengi Gadjin Land Council (BGLC) , martèlent que ces falaises ne sont pas seulement du rocher à grimper mais des lieux spirituels et culturels. Pour elles, planter un spit dans certains secteurs équivaut à profaner un sanctuaire. L’escalade n’est plus seulement un sport en crise : elle devient le théâtre d’une confrontation culturelle et politique où chacun·e revendique sa légitimité sur le même bout de grès. 2020-2021 — Les années de plomb Après le coup de massue de 2019, Parks Victoria tente de se racheter une image en sortant un nouvel outil administratif : la gestion « crag by crag » . Sur le papier, c’est du sur-mesure : on évalue secteur par secteur, on autorise au cas par cas. Dans la vraie vie, c’est surtout une promesse qui tourne au brouillon. « La prise de décision était très confuse, avec des secteurs fermés à quelques mètres de secteurs restés ouverts » Les assos de grimpe dénoncent une opacité totale : difficile de savoir qui décide quoi, sur quels critères, ni même quelles zones sont réellement fermées. Les cartes publiées sont floues, les explications absentes, et des secteurs voisins sont parfois traités de manière contradictoire. Les conseils autochtones défendent bec et ongles les zones sensibles, et l’administration, elle, s’abrite derrière son jargon. Le mot « transparence » disparaît vite du dictionnaire : cartes brouillonnes, interdictions confirmées sans justification claire. Chaque communiqué ressemble plus à une gifle bureaucratique qu’à une avancée. Grampians VIC, Australie © Sop Y Pendant ce temps, Natimuk continue de tirer la langue, et à l’international, le dossier fait les gros titres de la presse spécialisée comme chez PlanetMountain . Les fédés observent avec curiosité ce champ de bataille grandeur nature, où mémoire culturelle et liberté de grimper s’affrontent sous l’œil goguenard de la bureaucratie. 2022-2023 — Les premiers assouplissements Il faut attendre encore deux ans pour que le fameux « crag by crag » produise enfin quelque chose de visible. Quelques falaises rouvrent , certaines interdictions s’assouplissent. Chaque victoire, même minuscule, est vécue comme une bouffée d’air : retrouver un secteur, c’est déjà reprendre un peu de liberté. Mais le soulagement ne dure pas. Pourquoi ce site rouvre-t-il quand un autre, identique au premier regard, reste fermé ? Mystère. Les critères semblent avoir été griffonnés au dos d’un ticket de métro. L’administration promet de la finesse, mais sur le terrain, c’est toujours un casse-tête. « La prise de décision était très confuse, avec des secteurs fermés à quelques mètres de secteurs restés ouverts », constatait déjà en 2020 Matt Brooks , guide local agréé. « Les "blanket bans" ne fonctionnent pas. (...) La clé, c’est d’être inclusif·ve, transparent·e et collaboratif·ve » Résultat : l’escalade revient, mais au compte-gouttes. On n’est plus dans le bannissement brutal, on est dans le rationnement organisé. Une victoire, certes, mais servie à la louche : la grimpe autorisée comme on distribue des coupons de ravitaillement. 2024-2025 — Le virage Miezis Septembre 2025, nouveau casting à la tête de Parks Victoria : Lee Miezis prend la direction et, surprise, le discours change de tonalité. Dans un long entretien à Vertical Life , il affirme que « Les " blanket bans " ne fonctionnent pas. (...) La clé, c’est d’être inclusif·ve, transparent·e et collaboratif·ve » et donc son souhait d’en finir avec les interdictions massives. Après six ans de verrouillage, entendre ça relève presque du miracle bureaucratique. Dans la foulée, Miezis sort sa boîte à annonces : des rangers réinstallés à Natimuk, une pause dans le plan de gestion d’Arapiles , et l’engagement de travailler secteur par secteur avec des règles plus lisibles. Mais la vraie nouveauté est ailleurs : Miezis ne parle plus seulement « d’inclure » les communautés autochtones comme dans les plans précédents, il en fait la pierre angulaire de son discours. Reste à voir si ça dépasse le registre des promesses. Grampians VIC, Australie © Gagandeep Singh Les communautés autochtones, justement, ne crient pas victoire. Leur ligne n’a pas changé : protéger en priorité les sites culturels, quitte à fermer des secteurs si nécessaire. Pour elles, le virage de Parks ne sera crédible que s’il s’accompagne de garanties solides, pas seulement des annonces. En clair : Miezis peut bien dire que « l’époque des "blanket bans" est derrière nous », les gardien·nes du territoire rappellent que l’accès reste une concession, jamais un droit acquis. Alors, vrai tournant ou simple changement de vocabulaire ? Grimpeur·euses comme communautés autochtones, épuisé·es par six ans de bras de fer, oscillent entre espoir et méfiance. Cessez-le-feu ou paix durable ? Le grand tableur La veille de l’entretien de Miezis, Parks Victoria a publié un document aussi clair qu’expéditif : What’s open / What’s Closed . Derrière ce titre bureaucratique, un simple PDF qui coche, ligne après ligne, ce qui est autorisé ou non. Rien de glamour : c’est du Excel pur jus. Mais pour les grimpeur·euses, c’est une révolution. Pour la première fois depuis six ans, les règles du jeu sont claires. La liste ne fait pas que soulager les pratiquant·es : elle reflète aussi l’influence des communautés autochtones. Certains secteurs restent fermés car jugés trop sensibles, d’autres sont ouverts sous conditions. Autrement dit, la co-gestion promise par Miezis prend ici forme, à travers un mélange de concessions, de compromis et de lignes rouges infranchissables. La leçon australienne On pourrait croire que cette histoire ne concerne que des Australiens, à l’autre bout du monde. Ce serait une erreur. Car ce qui s’y joue, c’est exactement ce que vivent toutes les communautés de grimpe : des fermetures de sites en France, qu’elles soient liées à la biodiversité, à des arrêtés municipaux ou à des logiques de paperasse. La leçon australienne est limpide : quand les institutions imposent d’en haut, ça casse. Quand elles construisent avec, ça tient — même si ça prend du temps. L’affaire Grampians/Arapiles est un rappel que la falaise n’est jamais neutre : elle est sociale, économique, politique, culturelle. Et si tout cela semble lointain vu d’ici, c’est peut-être un avant-goût : la liberté de grimper est fragile, et rien ne garantit qu’elle durera.
- Caroline Ciavaldini et le féminisme en escalade : « Croire que la bascule est faite, c’est se mettre le doigt dans l’œil »
Ancienne compétitrice de haut niveau devenue exploratrice de voies engagées, Caroline Ciavaldini poursuit aujourd’hui sa trajectoire du côté des coulisses en endossant un rôle inédit chez La Sportiva : « coordinateurs du Climbing Team ». Un poste pensé pour accompagner la nouvelle génération d’athlètes, notamment sur les sujets qui fâchent. Stéréotypes persistants, subjectivité des ouvertures, « discrimination positive » ou féminisme-washing... la grimpeuse parle cash. Ce qui donne une interview sans détour. © Coralie Havas Vertige Media : Quand on demande « a-t-on encore besoin de féminisme dans l’escalade ? », on suppose que certain·es pensent la bataille gagnée. Pour toi, c'est une illusion de confort ou une réalité ? Caroline Ciavaldini : C’est clairement une illusion, sinon on ne s’embêterait pas à organiser des événements. Pour moi, la réponse est évidente, mais je sais que dès que je dis ça, certaines personnes s’en offusquent et affirment que « non, ce n’est plus un besoin aujourd’hui ». Il y a quelques années, même James (Pearson, son compagnon, ndlr) aurait répondu cela. Et effectivement, si tu ne t’es pas penché sur le sujet, ça ne te pose pas de problème : tu peux croire que tout va bien. Ce n’est plus une inégalité énorme, mais elle existe encore. Vertige Media : Et tu penses que le féminisme dans l'escalade, c'est un combat social ou c'est un outil pour reconfigurer la pratique elle-même ? Caroline Ciavaldini : C'est clairement un combat social. En tout cas, avec Grimpeuses , l’idée c’est de se servir du sport, de l’escalade, pour faire évoluer notre société. Parce que oui, on adore l’escalade, mais si ça ne concernait que l’escalade, ce ne serait pas un si gros problème que ça. Vertige Media : Tu as débuté à une époque où les grimpeuses étaient largement minoritaires. Tu te considérais déjà comme féministe ou c'est venu plus tard ? Caroline Ciavaldini : Je n’étais pas du tout féministe. Et d’ailleurs, quand tu me dis que les grimpeuses étaient minoritaires, ça me choque. Pourtant, en falaise, j’étais effectivement très souvent la seule femme. Par contre, en compétition, j’ai toujours trouvé un champ très égalitaire. On peut reprocher beaucoup de choses à la compète, mais ses règles imposent un système qui, pour le coup, est assez juste. D’ailleurs, l’athlète la mieux rémunérée aujourd’hui, c’est une femme : Janja Garnbret. Moi, je me suis intéressée au sujet tardivement. À 28 ans, j’ai été invitée au Women’s Climbing Symposium , un événement d’escalade au féminin en Angleterre. J’y suis allée uniquement parce que j’étais payée. Ça me gonflait d’avance de me dire que j’allais passer une journée uniquement avec des femmes, que c’était un combat déjà gagné et donc inutile. Et j’en suis sortie en me disant qu’il y avait vraiment quelque chose à faire. J'ai été très surprise. Quelques années plus tard, j’ai commencé à travailler sur l’idée du festival Grimpeuses. Et là, j’ai dû me battre : d’abord avec James, qui trouvait ça débile et sans intérêt, puis avec les marques que j’ai approchées. Après huit ans de Grimpeuses, je continue de voir des situations qui justifient largement qu’on s’attaque encore à ce sujet. « Après, c’est vrai aussi qu’il y a moins de femmes qui osent se professionnaliser en outdoor, moins de modèles… donc moins d’histoires à raconter » Est-ce que tu observais des modèles féminins, ou au contraire un manque de références qui a pesé dans ta construction d’athlète ? Caroline Ciavaldini : À une époque, dans les magazines spécialisés, tu avais soixante pages sur les athlètes masculins avec des super histoires, et à la fin quelques pages sur les grimpeuses, dont Catherine Destivelle. Mais tu la voyais en maillot, sur de jolies photos, sans aucune information : pas d’interview, rien. Elles existaient, mais ce qui semblait intéresser les lecteurs, c’était de voir des grimpeuses en tenue moulante, la jambe bien haute. À mon époque, quand j’étais dans le circuit, j’avais quand même des modèles de femmes comme Stéphanie Bodet. Mais côté aventure ou montagne, il n’y en avait pas. Et du coup, quand j’ai rencontré James à 25 ans, je le trouvais complètement fou de prendre autant de risques. Ce n’était pas du tout un univers que je considérais comme « féminin », et pourtant ça m’attirait. Il a fallu qu’il me convainque que j’en étais capable. Les femmes qui dépassent les archétypes existent, mais on nous a souvent conditionnée à une vie « sécurisée ». L’aventure passait pour une originalité. Vertige Media : La médiatisation progresse ou c'est un effet de façade ? Vois-tu une vraie bascule ? Caroline Ciavaldini : Depuis que je suis passée de l’autre côté avec mon travail pour La Sportiva, en accompagnant pas mal d’athlètes, je vois que côté marques il y a encore souvent 70 à 80 % d’hommes sous contrat. Parfois on affiche une façade 50-50, mais côté salaires, ce n’est pas du tout la même histoire. Et c’est une tendance que tous les managers avec qui j’échange confirment. © Coralie Havas Après, c’est vrai aussi qu’il y a moins de femmes qui osent se professionnaliser en outdoor , moins de modèles… donc moins d’histoires à raconter. La seule façon de s'en sortir, c’est d'être conscient du problème, de faire un peu de discrimination positive, sans en faire trop non plus. Tu ne racontes pas une histoire nulle parce que c’est une fille, à la place d’une histoire géniale parce que c’est un garçon. On n’en est pas à la « bascule », on avance petit pas par petit pas. Mais croire que la bascule est faite, c’est se mettre le doigt dans l’œil. « Si, en tant que fille, tu n’as vu que des ouvreurs, tu ne te projettes pas en ouvreuse » Vertige Media : Les salles ont permis d'élargir l’accès à la pratique aux femmes. Mais reproduisent-elles aussi des codes sexistes ? Caroline Ciavaldini : Oui. Avec un œil averti — comme celui d’ Aurélia Mardon , que j’ai rencontrée grâce à vous lors d’ une conférence au Salon de l’Escalade - tu vois bien que les garçons occupent le centre et les filles restent sur les côtés. Comme ailleurs. Dans les gros dévers, il y a beaucoup plus de garçons ! Et les filles sont dans les dalles, sans faire trop de bruit. Oui, l’hypersexualisation existe, c’est d’ailleurs pour ça que certaines salles interdisent le torse nu. Il y a des comportements de drague, des archaïsmes, comme partout. Vertige Media : Quand on parle de « regard féministe », qu’est-ce que ça change concrètement dans l’ouverture ou l’entraînement ? Caroline Ciavaldini : D’abord, cela permet de constater qui ouvre. En 2024, il y a toujours beaucoup plus d’ouvreurs que d’ouvreuses. Certains hommes vivent mal que des salles cherchent des ouvreuses, sans percevoir à quel point ils ont eu tous les feux au vert. Si, en tant que fille, tu n’as vu que des ouvreurs, tu ne te projettes pas en ouvreuse. Mais c’est vrai pour d’autres métiers aussi : je me suis rendu compte très récemment, en discutant avec Romain Desgranges, que je ne m’étais jamais projetée entraîneur — parce qu’on a 98 % d’entraîneurs masculins. Et puis il y a la question du corps. Tailles de doigts, envergures, morphologies… En bloc, c’est flagrant : les cotations sont faites par des hommes, pour des gabarits d’hommes. Marine Thévenet a fait du 8C. Pourtant, certains 7A ne « marchent » pas pour elle parce qu’elle est petite. En salle, c’est pire qu’en extérieur — et même dehors, les cotations restent majoritairement masculines. On a besoin d’ouvertures féminines. Ça arrive, mais c’est rare. La cotation est subjective, oui, mais la subjectivité s’alimente à des codes. Vertige Media : Dans les films ou les récits d’expédition, qu’apporte un regard féministe : renoncer aux codes classiques de « l’exploit », ou simplement élargir la manière de raconter ? Caroline Ciavaldini : Le gros problème, c’est déjà de comprendre quels codes on suit. Quand tu regardes beaucoup de films de femmes racontés par des femmes, tu te rends compte que le récit est souvent différent : plus d’émotions, moins de culte du « drapeau planté au sommet ». On a tellement appris aux hommes à réprimer leurs émotions que ça finit forcément par peser dans la narration. « C’est aussi ça qui compte : au-delà de qui tient la plume, c’est le ton, les choix éditoriaux, les récits qu’on décide de mettre en avant » Vertige Media : Certaines grimpeuses revendiquent la neutralité sportive et refusent l’étiquette « féministe ». Est-ce que tu comprends cette posture ? Caroline Ciavaldini : Je le comprends. J’ai plein de copines « pas féministes d’étiquette » — mais qui, dans leurs pratiques, le sont clairement. Le mot fait peur : beaucoup pensent qu’il s’agit de repousser les hommes pour prendre toute la place. Alors qu’en réalité, si on dit simplement « aller vers une société égalitaire », tout le monde est d’accord. On n’utilise pas les mêmes mots, mais sur le fond, on se retrouve. © Coralie Havas Vertige Media : Certaines salles ou marques mettent en avant leur soutien à des événements féministes, mais sans forcément transformer leur fonctionnement. Arkose, partenaire de Grimpeuses, en est un exemple. Et quelque part, c’est un peu la même chose pour nous à Vertige Media : nous sommes deux hommes à tenir la rédaction. Est-ce qu’il n’y a pas un risque de se donner bonne conscience plutôt que de changer en profondeur ? Caroline Ciavaldini : Grimpeuses s’organise effectivement en partie chez Arkose, et évidemment ils valorisent ce partenariat. Et oui, ça reste une entreprise montée par des hommes. Dans une certaine mesure, je peux comprendre que l'on puisse parler de récupération. Mais il y a aussi l’autre face de tout ça : Arkose nous écoute, comme La Sportiva ou The North Face, et ces partenaires apprennent beaucoup au fil des années. On trouvera toujours des points où « ils ne font pas assez », mais si on ne les accompagne pas, rien ne change. Se contenter de dire « c’est nul », ça ne fait pas avancer. Moi, ce qui m’importe, c’est de les pousser à évoluer. Et pour Vertige Media , en fait, tu mets déjà le doigt dessus tout seul. Vous êtes deux hommes à la barre, mais la manière dont vous traitez vos sujets fait que les lectrices sentent qu’elles sont bienvenues. C’est aussi ça qui compte : au-delà de qui tient la plume, c’est le ton, les choix éditoriaux, les récits qu’on décide de mettre en avant. Vertige Media : Si on sort du seul prisme du genre, le milieu est-il prêt à regarder ses autres angles morts comme les origines, le handicap, la couleur de peau ? Caroline Ciavaldini : Honnêtement, pas encore. On cherche des athlètes qui représentent ces réalités, et on en trouve très peu. Mais une fois que tu as levé le voile sur l’inégalité hommes/femmes, tu es plus prêt à voir les autres. C’est aussi pour ça qu’on a ouvert Grimpeuses aux hommes : beaucoup d’entre eux sont en demande d’éducation, de décodage. Si on veut avancer collectivement, il faut que tout le monde soit partie prenante. Les 4 et 5 octobre, Grimpeuses sera de retour en Île-de-France pour une deuxième édition. Samedi à Arkose Nanterre : ateliers, grimpe coachée, tables rondes et même une conférence-spectacle d’Eline Le Menestrel avant l’apéro. Dimanche, changement de décor : Fontainebleau, Mont Ussy, crashpads sur le dos et discussions au pied des blocs, entre écologie, mobilité douce et récits de grimpe au féminin. Au cœur du week-end : comment grimper, oui, mais aussi comment penser la grimpe autrement — avec des questions de performance, de corps, de stéréotypes, de territoires. 📅 4 & 5 octobre 2025 📍 Arkose Nanterre / Mont Ussy (Fontainebleau) 👉 Inscriptions : www.grimpeuses.com/paris2025
- Arc'teryx sous le feu des critiques : quand le marketing outdoor dévisse
Le 19 septembre 2025, la marque canadienne d'équipement outdoor organisait un spectacle pyrotechnique sur les crêtes sacrées du plateau tibétain. Trois jours plus tard, face au tollé international, Arc'teryx retirait sa vidéo en présentant ses excuses. Et en posant un vrai problème : comment une enseigne si soucieuse de la nature a pu piétiner à ce point son environnement ? (cc) Viden wang / YouTube Les crêtes tibétaines scintillent sous le soleil d'altitude. À plus de 4 000 mètres, près de Gyantsé ( une ville historique et culturelle du Tibet , ndlr ) le plateau s'étend à perte de vue dans cette immensité minérale où le vent sculpte les roches depuis des millénaires. Soudain, une traînée de feu et de fumée colorée serpente le long d'une arête sacrée, dessinant dans le ciel raréfié les contours flamboyants d'un dragon mythologique. L'image est saisissante, presque irréelle : sur ces terres où les bouddhistes tibétains viennent se recueillir depuis des siècles, la pyrotechnie trace un trait artificiel spectaculaire. Ce 19 septembre 2025, Arc'teryx pensait signer un coup de maître. La prestigieuse marque canadienne d'équipement outdoor venait de réaliser « Rising Dragon », une performance artistique ambitieuse en partenariat avec Cai Guo-Qiang, l'artiste chinois mondialement reconnu pour ses créations pyrotechniques, notamment celles des Jeux Olympiques de Pékin en 2008. Mais ce qui devait être une prouesse marketing s'est rapidement transformé en bourbier. L'art de l'embrasement L'idée semblait pourtant audacieuse : marier l'expertise technique d'une marque synonyme d'aventure extrême avec le génie créatif d'un maître de la pyrotechnie. Le concept ? Faire « voler » un dragon le long des crêtes himalayennes grâce à un tracé de feu et de fumées colorées. Le but ? Créer une œuvre d'art éphémère à couper le souffle dans l'un des paysages les plus spectaculaires de la planète. Mais dès la publication des premières vidéos sur les réseaux sociaux, l'enthousiasme cède place à l'indignation. Immédiatement, les images déclenchent un tollé . Les critiques fusent de toutes parts : comment une marque qui bâtit son image sur le respect de la nature peut-elle organiser un feu d'artifice dans un écosystème aussi fragile ? « Imaginer vendre des vestes à 800 dollars pour les amoureux de la montagne, puis défoncer les montagnes » Un internaute sur Instagram La contradiction apparaît alors comme un dragon dans la pièce. Arc'teryx, qui cultive une image de communion avec la nature et de respect des environnements extrêmes, vient d'organiser un spectacle pyrotechnique dans l'un des écosystèmes les plus préservés de la planète. Les reproches se concentrent sur plusieurs points sensibles : l'impact environnemental potentiel sur un écosystème d'altitude particulièrement vulnérable , les risques pour la faune, la flore, les sols et l'eau de cette région. Mais aussi la dimension culturelle explosive : ces crêtes sont considérées comme sacrées par les bouddhistes tibétains. Quand les excuses empirent la crise Face à la tempête, Arc'teryx et Cai Guo-Qiang tentent de limiter les dégâts. Le dimanche 21 septembre, soit deux jours après l'événement, la marque publie des excuses publiques et retire la vidéo de ses plateformes. Arc'teryx reconnaît alors que l'événement est « désaligné » avec ses valeurs , tandis que l'artiste présente également ses excuses. Sur son compte Instagram , la marque reconnaît que « cet événement était en opposition directe avec notre engagement envers les espaces naturels, avec ce que nous sommes et ce que nous voulons être en tant qu'équipe et en tant que communauté », ajoutant qu’elle « traite ce sujet directement avec l’artiste local impliqué et avec [leur] équipe en Chine ». Mais cette tentative de récupération tourne au fiasco. Deux messages d'excuses distincts sont publiés : l'un en chinois sur les réseaux sociaux chinois, l'autre en anglais sur Instagram. La différence de ton entre ces deux communications alimente un second backlash , cette fois en Chine, où les internautes dénoncent une approche à géométrie variable. La version internationale des excuses soulignait l’incompatibilité de l’événement avec les principes outdoor de la marque, tandis que la déclaration en chinois déplaçait l’accent vers la célébration culturelle et la collaboration locale — ce que certains critiques ont perçu comme une tentative d’Arc’teryx de rejeter la responsabilité sur l’équipe basée en Chine. « Ne présentez pas cela comme la seule ‘faute de l’équipe en Chine’. Arc’teryx est une marque mondiale — vous êtes responsables de ce que fait votre marque dans chaque région », pouvait-on lire dans un commentaire sur Instagram. Pour justifier l'opération, Arc'teryx et ses partenaires avancent plusieurs arguments : utilisation de matériaux biodégradables, déplacement préalable des troupeaux, éloignement de la faune avec des blocs de sel, et conformité à des standards « olympiques » internationaux. Ces promesses sont vivement contestées par les critiques, qui y voient une tentative de greenwashing a posteriori mais surtout une opération qui contrevient totalement au positionnement premium et exigeant de la marque canadienne. « Imaginer vendre des vestes à 800 dollars pour les amoureux de la montagne, puis défoncer les montagnes », a commenté un utilisateur sur Instagram. « Le climat mondial se dégrade déjà, et ces foutus personnes ne laissent vraiment aucune chance de survie aux animaux et plantes sauvages », a déclaré un utilisateur de Weibo. Le paradoxe du marketing « nature » L'affaire prend rapidement une dimension officielle. Les autorités de Shigatsé annoncent l'ouverture d'une enquête avec vérification sur site après la polémique. Cette investigation officielle marque un tournant : ce qui était initialement perçu comme une simple bourde marketing devient un cas d'étude pour les autorités environnementales chinoises. Plus révélateur encore, la China Advertising Association (CAA) intervient publiquement dans le débat. L'organisation professionnelle à but non lucratif critique publiquement la marque et appelle à un marketing plus responsable, signalant une prise de conscience sectorielle des dérives potentielles du marketing empirique. L'épisode illustre surtout l'ignorance ou l'absence totale de discernement d'acteurs supposément légitimes quand il s'agit de lancer des campagnes Cette affaire révèle plusieurs tensions contemporaines du marketing outdoor . D'abord, celle de l'écoblanchiment en altitude : comment concilier l'image « nature » d'une marque avec des actions marketing potentiellement destructrices ? La contradiction entre promesses environnementales et pratiques réelles interroge sur l'authenticité des engagements écologiques des marques de sport outdoor . Ensuite, la question culturelle et spirituelle. Le charivari provoqué par ces feux d'artifice sur une montagne sacrée tibétaine rappelle que le marketing globalisé doit composer avec les sensibilités locales, particulièrement dans des régions où la dimension sacrée du paysage reste prégnante. Enfin, l'épisode illustre surtout l'ignorance ou l'absence totale de discernement d'acteurs supposément légitimes quand il s'agit de lancer des campagnes. Le faire, c'est non seulement piétiner des siècles d'histoire et de culture locale mais surtout oublier que ce sont désormais des milliers de personnes connectées qui peuvent - bien heureusement - scruter et dénoncer l'incurie des marques irresponsables. L'affaire Arc'teryx au Tibet pose une question fondamentale : jusqu'où peut aller le marketing dans des environnements fragiles ? Alors que les marques outdoor cherchent constamment à renouveler leur communication dans un secteur ultra-concurrentiel, cette polémique pourrait marquer un tournant. D'un côté, elle dit beaucoup de la course à l'échalote à laquelle se sont adonnées les enseignes pour événementialiser toujours un peu plus leur communication. On peut aisément imaginer que ce qui restera comme l'un des épisodes les plus problématiques de l'histoire d'Arc'teryx va provoquer de solides brainstorming en interne afin d'empêcher la récidive. De l'autre, l'enquête officielle en cours donnera-t-elle naissance à de nouvelles réglementations ? Les autres marques du secteur tireront-elles les leçons de cette controverse pour adapter leurs stratégies ? Entre les sommets himalayens et les bureaux marketing, l'escalade de cette polémique interroge sur l'évolution d'un secteur qui prétend célébrer la nature tout en cherchant sans cesse à la théâtraliser. Une chose est certaine : l'épisode du « dragon tibétain » restera comme un cas d'école sur les limites à ne pas franchir quand on veut faire du business avec le sacré.












