top of page

FAIRE UNE RECHERCHE

Search this site

1315 résultats trouvés avec une recherche vide

  • Desire Lines : un nouveau média pour les minorités dans l'escalade et la montagne

    Desire Lines est né d'une conviction : la littérature de montagne s'est construite sur une seule voix, blanche et masculine, au détriment de tout le reste. Katie Ives, ex-rédactrice en chef d'Alpinist, et Holly Chen, directrice artistique du collectif, racontent comment un atelier d'écriture en 2024 a allumé l'étincelle d'un projet éditorial aussi ambitieux que nécessaire : visibiliser les minorités dans un contexte américain où leurs droits sont plus menacés que jamais. © Juliet Kennedy Vertige Media : L'alpinisme et l'escalade restent des espaces très masculins et très blancs. Comment l'expliquez-vous ? Katie Ives : Tout dépend de la définition que l'on donne à l'alpinisme. Le terme de Mountaineer (montagnard en VF, ndlr) désignait à l'origine quelqu'un qui vivait dans les montagnes. Ce sont les Victoriens (les Britanniques de l'époque victorienne de la fin du XIXème siècle, ndlr) qui ont redéfini ce terme de façon restrictive — clubs alpins, matériel spécialisé — en reléguant les guides locaux, qui grimpaient depuis des siècles, au rang de porteurs. Ce prisme colonial continue de dominer nos récits. Des communautés en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud ont leurs propres traditions de montagne qui précèdent largement la première ascension du mont Blanc. Et même dans l'alpinisme européen, les femmes étaient bien plus présentes qu'on ne le pense. La chercheuse britannique Clare Roche a montré, en consultant des journaux de guides et des lettres privées, que des femmes comme Lizzie Le Blond ont largement contribué à définir l'alpinisme hivernal à la fin du XIXe siècle. Pourtant, elles ont été effacées. « Créer cette diversité prendra probablement autant de temps que le problème en a mis à s'installer » Holly Chen, directrice artistique de Desire Lines Holly Chen : Pour ma part, c'est une question très personnelle. J'ai grandi à Taïwan et à Hong Kong. Adolescente, je dévorais les grands livres d'alpinisme — Walter Bonatti, Jon Krakauer, les grandes épopées héroïques. Et aux alentours de mes 15 ans, j'ai réalisé : dans tous ces livres, il n'y a que des hommes. J'ai intégré l'idée que je ne pouvais pas faire ça. J'ai emporté cette conviction pendant des années, même après avoir commencé à grimper, me disant que je n'étais « pas une vraie grimpeuse ». J'ai passé dix ans de ma vie à croire ça. Vertige Media : Pourquoi cela prend-il autant de temps à changer ? Holly Chen : Un problème qui a mis un siècle à se construire ne va pas disparaître en quelques années. Ce sur quoi nous travaillons, c'est la prochaine génération — que la prochaine personne qui vit à Hong Kong ou à Taïwan et qui prend un livre sur l'escalade ne se retrouve pas face à une seule voix dominante. Créer cette diversité prendra probablement autant de temps que le problème en a mis à s'installer. Katie Ives : Quand j'étais chez Alpinist, en 2015, j'avais encore du mal à trouver des femmes pour écrire dans le magazine. J'ai compris qu'il fallait briser un plafond de verre : les femmes ne voyaient pas leur reflet dans les pages, donc elles ne se projetaient pas comme autrices. J'ai commencé à écrire directement à des femmes, à des personnes non binaires, à des autrices de couleur, à des autrices autochtones — pour les inviter. Et ça a fini par créer une dynamique. Quand j'ai quitté Alpinist, 50 à 60 % des autrices et auteurs que nous publiions étaient des femmes ou des personnes non binaires. Ce n'est pas qu'elles étaient invisibles avant — c'est que personne ne leur avait dit qu'elles étaient les bienvenues. Elizabeth Hawkins-Whitshed aka Lizzie Le Blond, autrice, photographe et alpiniste irlandaise (cc) Wikicommons Vertige Media : D'autres cultures ont un rapport très différent à la montagne, sans conquête ni performance. Qu'est-ce que cela nous apprend sur la culture outdoor ? Holly Chen : À Taïwan, la nature est partout. L'île a plus de cinquante sommets dépassant les trois mille mètres. On y vit immergé dans les montagnes — elles ne sont pas un objectif lointain à aller conquérir, elles font partie du quotidien. C'est une coexistence, pas une domination. « Au fond, la façon dont on aborde les montagnes est un microcosme de la façon dont on aborde la nature en général : est-ce qu'on cherche à la dominer ou à y appartenir ? » Katie Ives, directrice éditoriale de Desire Lines Katie Ives : Dans de nombreuses cultures à travers le monde, les montagnes sont sacrées — ce sont des espaces de pèlerinage, des ponts entre la terre et le ciel. Atteindre le sommet n'est pas toujours le but. Et j'ai été très touchée par une citation d'Ashima Shiraishi (ancienne grimpeuse professionnelle américaine, ndlr) dans un récent recueil sur les femmes alpinistes de Joanna Croston intitulé Mountaineering Women : « Comment l'escalade peut-elle renouer avec ses racines dans le rituel et le sens ? Quelles traditions et cultures non écrites peuvent encore émerger dans la culture de l'escalade ? ». C'est exactement la question que nous posons. Et au fond, la façon dont on aborde les montagnes est un microcosme de la façon dont on aborde la nature en général : est-ce qu'on cherche à la dominer ou à y appartenir ? Vertige Media : Quel est l'acte fondateur de Desire Lines ? Holly Chen : C'était en 2024, au Women Up Climbing Festival à Los Angeles. À la fin du festival, Katie, Rosie Bates (grimpeuse professionnelle, ouvreuse et auteure américaine, ndlr) et moi avons animé un petit atelier d'écriture de montagne. Et l'énergie dans cette pièce était vraiment différente. C'était vraiment une safe place, personne n'a ressenti le besoin de performer. Quand on a terminé, on s'est regardées et on s'est dit : comment on fait pour que ça continue ? Cette conviction n'a fait que grandir, jusqu'à ce qu'on invite Natalie Berry (journaliste freelance britannique, ancienne rédactrice en chef de UK Climbing, ndlr) et Juliet Kennedy (autrice, photographe et consultante marketing, ndlr) à rejoindre l'équipe. Vertige Media : Quelles références littéraires et artistiques ont inspiré la ligne éditoriale de Desire Lines ? Katie Ives : Depuis 2016, j'ai observé l'émergence d'une vraie vague d'autrices venues des marges de la littérature de montagne — femmes, personnes non binaires, écrivains autochtones — qui apportaient des façons radicalement nouvelles de raconter les montagnes. Il y a la poésie par effacement de Faye Latham, qui prend un classique de l'alpinisme colonial et le réinvente pour faire surgir des voix enfouies. Il y a aussi Nandini Purandare et Deepa Balsavar (respectivement journaliste à l'Himalayan Journal et illustratrice de livres pour enfants, ndlr) avec leur livre Headstrap sur les sherpas de Darjeeling. Leur histoire est racontée de façon non linéaire, en conversations entrecroisées, ce qui nous a beaucoup inspirées sur la forme narrative. L'idée qu'un récit n'a pas à ressembler à l'arc narratif traditionnel qui suivrait la forme d'une montagne avec un incident fondateur, une ascension dans l'intrigue, un sommet, et le retour au point de départ. Un récit peut suivre des formes plus complexes avec des pauses, des silences. Holly Chen : Pour moi, c'est aussi une prise de conscience très physique. Un jour, j'ai réalisé que j'écrivais à propos d'une petite voie grimpée pour la première fois comme si je conquérais une grande montagne. J'imitais alors le langage des livres que j'avais lus. La tempête qui approche, l'objectif à vaincre... Et puis j'ai eu ce déclic : ce n'est pas du tout comme ça que je ressens la grimpe. Trouver sa propre voix, c'est aussi ça : repartir de nos sensations. « Il faut produire ces histoires plus vite qu'elles ne sont réduites au silence » Katie Ives, directrice éditoriale de Desire Lines Vertige Media : Aux États-Unis, des politiques fédérales attaquent frontalement les droits des personnes trans et des minorités, jusque dans les parcs nationaux. Est-ce que cela a changé votre sentiment d'urgence ? Katie Ives : Oui, absolument. Ce travail était déjà important, mais maintenant, il ressemble à une course contre la montre. On voit comment le gouvernement supprime et efface des récits — les contributions des femmes, des personnes LGBTQIA+, des communautés autochtones. Il faut produire ces histoires plus vite qu'elles ne sont réduites au silence, continuer à donner une voix aux gens plus vite qu'on ne tente de la leur retirer. Et par « nous », je ne parle pas seulement de Desire Lines — notre petit groupe ne peut pas tout faire. Mais chaque personne en Amérique devrait faire ce qu'elle peut pour résister. Vertige Media : Vous affirmez que Desire Lines n'est pas un média, c'est un mouvement. Où se situe la limite entre journalisme et engagement ? Katie Ives : L'idée de neutralité peut devenir un piège. Certains médias estiment qu'ils doivent « donner les deux côtés » — mais quand un côté dit que les personnes trans ne devraient pas exister, est-ce qu'on lui donne le même poids ? Non. Le fait que les femmes sont des personnes, que les grimpeurs et grimpeuses de couleur sont des personnes, que les personnes trans sont des personnes — ce sont des idées fondamentales de décence humaine. Et pourtant, elles sont désormais brandies comme partisanes. Cela m'est incompréhensible. Un journaliste britannique, Dave Cook, disait que le problème de l'écriture d'escalade, c'était précisément d'avoir exclu les discussions sur la race, le genre, la politique — et qu'en le faisant, le genre tournait à vide. Il faut ouvrir ces portes. À gauche, Katie Ives et à droite Holly Chen © courtoisie de Desire Lines Vertige Media : Quels sont les sujets les plus difficiles à traiter ? Katie Ives : Ma préférence générale, c'est que si on raconte une histoire sur une communauté marginalisée, l'autrice ou l'auteur vienne de cette communauté. Ce qui est difficile à publier — et pourtant nécessaire — c'est la question du sexisme et du harcèlement sexuel dans la communauté de l'escalade. Certains rédacteurs en chef voient ces sujets comme trop clivants. Mais c'est exactement là qu'il faut avoir du courage. « Ces histoires de sexisme et de harcèlement sexuel dans l'escalade ont besoin d'un endroit où elles peuvent être racontées en sécurité. Nous espérons être cet endroit » Holly Chen, directrice artistique de Desire Lines Holly Chen : Je suis 100% d'accord. J'anime un podcast sur l'ouverture de voies et parfois, des semaines après un épisode, quelqu'un me contacte de façon anonyme pour me dire que la personne que j'ai reçue a des casseroles derrière elle. Et je me retrouve complètement paralysée. Est-ce que c'est mon rôle d'agir ? Est-ce que j'ai potentiellement donné une plateforme à quelqu'un qui a fait du mal ? Ces histoires ont besoin d'un endroit où elles peuvent être racontées en sécurité. Nous espérons être cet endroit. Vertige Media : Dans cinq ans, qu'espérez-vous que Desire Lines aura changé ? Holly Chen : À une toute petite échelle, si j'ai offert un espace sécurisant à une seule personne pour être elle-même, ça me suffira pour continuer. Sur un plan plus large, j'espère que les gens dans la communauté de l'escalade auront un peu plus de courage pour parler — de harcèlement, d'exclusion — au lieu de se taire par peur des représailles. Comme ça s'est passé pour Shannon Joslin à Yosemite. Katie Ives : Chaque histoire racontée sera sauvée du néant. Je crois très fortement que chaque être humain recèle des univers infinis de merveille et de valeur. Chaque fragment de ça, préservé dans une publication, c'est quelque chose arraché à l'abîme. Et au-delà de la représentation, il s'agit de transformer le genre lui-même. La chercheuse Julie Rak écrit sur les grimpeur·se·s cholitas en Amérique du Sud : pour elleux, il ne s'agissait pas seulement de pouvoir grimper — mais de grimper en étant eux-mêmes, en portant leurs vêtements traditionnels, en redéfinissant ce que grimper signifie. C'est ça, la révolution. Lire : le site officiel du collectif et du média Desire Lines

  • « Signez ou on s'arrête » : des salarié·e·s du géant des salles d'escalade américaines préparent un mouvement historique

    Le 20 juin dernier, les travailleur·se·s de Movement San Francisco ont lancé une campagne nationale invitant les client·e·s à s'engager à geler leur abonnement. Des milliers de dollars dépensés en honoraires d'avocats anti-syndicaux côté direction, dix salles syndiquées qui attendent toujours leur premier contrat côté salarié·e·s. Dans la plus grande chaîne de salles d'escalade d'Amérique du Nord, le bras de fer entre dans une nouvelle phase. Les salarié·e·s de Movement Gym lors du « piquet d'entraînement » à San Francisco, le 20 juin 2026 © courtoisie de Climbing Workers United Le samedi 20 juin 2026, à 14 heures, une vingtaine de personnes se rassemblent devant la salle d'escalade Movement San Francisco, à quelques encablures du Golden Gate. Certaines portent des pancartes, d'autres distribuent des tracts aux abonné·e·s qui franchissent l'entrée. Iels ne leur demandent pas de rebrousser chemin. Iels leur tendent simplement un formulaire en ligne et une promesse à signer : vous gèlerez votre abonnement si les travailleur·se·s en donnent le signal. Au lendemain de cette action, plus de 300 abonné·e·s auraient déjà pris l'engagement de le faire. Ce practice picket (littéralement : piquet d'entraînement, ndlr) — une manifestation symbolique destinée à tester la mobilisation avant une action plus large — marque officiellement le lancement d'une nouvelle campagne nationale portée par Climbing Workers United. Dans le même temps, à New York, Chicago, Philadelphie et dans la banlieue de Baltimore, des salarié·e·s de Movement distribuent les mêmes tracts devant leurs propres établissements. Ce n'est pas le premier épisode de ce feuilleton social. En janvier dernier, Vertige Media racontait comment les salarié·e·s de Movement s'organisaient à un rythme inédit pour l'industrie de l'escalade, payé·e·s en moyenne 15 dollars de l'heure là où le living wage — le salaire permettant de vivre décemment — dépasse les 25 dollars dans des villes comme San Francisco ou New York. Aaron Vanek, organisateur à plein temps de Climbing Workers United, nous avait alors confié que Movement représentait le domino décisif : « Une fois qu'on aura fait tomber ce gros domino, ça signifiera qu'on peut boucler des négociations partout dans le pays. » Cet été, ce pari se joue au grand jour — et les travailleur·se·s ont décidé de faire monter la pression. Dix victoires, zéro contrat Depuis fin 2024, dix salles Movement Gyms ont voté pour rejoindre Climbing Workers United, syndicat affilié à Workers United. À San Francisco, en décembre dernier, le vote a été unanime. « Ce chiffre, l'unanimité, dit quelque chose de l'état d'esprit des équipes : la solidarité est forte », explique Merit Hagenkort, Front Desk Lead au Movement San Francisco, à Vertige Media. Pourtant, malgré ces dix élections remportées, aucun des sites concernés n’a encore obtenu de contrat collectif. C'est là que le bât blesse. Dans le système américain du droit du travail, une élection syndicale ne produit d'effets concrets que lorsqu'un contrat est signé — et c'est souvent là que les employeurs font traîner les choses. Les revendications des travailleur·se·s de Movement sont claires : augmenter les salaires insuffisants, annuler ce que les syndicats appellent la pay compression (une compression salariale où les nouvelles embauches sont payées presque autant que les employé·e·s expérimenté·e·s, effaçant de fait l'ancienneté, ndlr), régler le sous-effectif chronique, le manque de postes à temps plein, l'absence de prime pour les jours fériés chez les ouvreur·e·s, et répondre aux préoccupations de sécurité liées à la qualité de l'air. « Il n'y a pas eu suffisamment d'investissements dans nos installations », résument les salarié·e·s. « Le message implicite de la direction, adressé aux salarié·e·s hésitant·e·s, c'est : rejoindre un syndicat va vous coûter cher » Merit Hagenkort, salariée de Movement Gym San Francisco Dans ce contexte de négociation au point mort, Movement vient d'envoyer le signal que les travailleur·se·s des salles syndiquées n'ont pas mis longtemps à décoder. La semaine précédant le piquet de San Francisco, la direction de la chaîne a annoncé de nouveaux congés payés pour les jours fériés, exclusivement pour les établissements non syndiqués — « une décision qui semble conçue pour saper notre organisation », dénonce Merit Hagenkort. Selon les travailleur·se·s de Movement, la manœuvre est classique dans le répertoire des stratégies anti-syndicales (qu'on appelle union-busting en anglais, ndlr). « Le message implicite, adressé aux salarié·e·s hésitant·e·s, c'est : rejoindre un syndicat va vous coûter cher », explique Merit Hagenkort. Des charges pour pratiques déloyales du travail (les « unfair labor practice charges », ndlr) ont également été déposées devant les autorités fédérales américaines contre Movement — une procédure qui, si elle aboutit, peut légalement contraindre un employeur à revenir à la table des négociations de bonne foi. Des avocats payés très cher Selon Aaron Vanek, Movement aurait fait appel au cabinet d'avocats Jackson Lewis — spécialisé dans la défense patronale face aux syndicats et réputé pour ses tactiques d'obstruction — et paierait ses services très cher dans certains dossiers. « Imaginez comment cet argent pourrait être utilisé pour améliorer les salles ou payer les employé·e·s », souligne-t-il à Vertige Media. « Le fait qu'ils répondent de cette façon montre qu'ils ont peur du pouvoir de leurs travailleur·se·s. Nous sommes convaincus que nous obtiendrons un contrat qui changera les conditions des employé·e·s de Movement. C'est une question de quand, pas de si » Aaron Vanek, membre de Climbing Workers United Pour les salarié·e·s de Movement, ce n'est pas un simple dérapage comptable. Leur employeur est soutenu par un fonds de private equity (investissement dans des entreprises non cotées en Bourse, ndlr) : engager de telles sommes relève d'un calcul précis — empêcher la syndicalisation d'une chaîne de trente salles, c'est protéger des marges construites en partie sur des bas salaires et une flexibilité maximale de la main-d'œuvre. Vertige Media a sollicité Movement pour obtenir une réaction à ces éléments. La chaîne n'a pas donné suite. Aaron Vanek ne vacille pas pour autant : « Le fait qu'ils répondent de cette façon montre qu'ils ont peur du pouvoir de leurs travailleur·se·s. Nous sommes convaincus que nous obtiendrons un contrat qui changera les conditions des employé·e·s de Movement. C'est une question de quand, pas de si. » La fédération priée de choisir son camp L'offensive syndicale ne se limite pas aux portes des salles. Lynne Fox, présidente internationale de Workers United, a adressé en mai dernier une lettre à USA Climbing — la fédération américaine d'escalade — lui demandant de ne plus tenir de compétitions, qualifications ou championnats dans des établissements qui ne respectent pas les droits des travailleur·se·s, ce qui exclurait de fait Movement Gyms et Touchstone Climbing, la plus grande chaîne de salles de Californie, dont plusieurs établissements de la baie de San Francisco et de Los Angeles sont eux aussi en conflit avec Workers United. L'argument est direct : l'escalade est une discipline olympique depuis Tokyo 2020, et « lorsque USA Climbing s'associe à des établissements où la direction a commis des infractions au droit du travail ou où des conflits sociaux graves restent non résolus, elle risque d'écarter l'escalade des standards internationaux et d'exposer les athlètes, les événements et le sport lui-même à des dommages réputationnels », poursuit Lynne Fox. « Lorsque USA Climbing s'associe à des établissements où la direction a commis des infractions au droit du travail (...), elle risque d'écarter l'escalade des standards internationaux » Lynne Fox, présidente internationale de Workers United Cette lettre intervient dans la foulée du dépôt de nouvelles charges pour pratiques déloyales contre Movement devant le National Labor Relations Board (NLRB), l'autorité fédérale de régulation des relations du travail. Les avocats des salarié·e·s y documentent du « surface bargaining » — une négociation de façade sans intention réelle d'aboutir — dans plusieurs salles : Wrigleyville et Lincoln Park (Chicago), Callowhill (Philadelphie), Gowanus, LIC et Harlem (New York), Crystal City (Virginie). « Chez nous, Movement négocie de mauvaise foi depuis le début de notre syndicalisation », résume Aliya Hunter, agente d'accueil au Movement Harlem. « Nous sommes prêt·e·s à faire ce qu'il faut pour obtenir un contrat. » Le client fait loi Face au mur patronal, Climbing Workers United change d'échelle. Si la direction ne négocie pas avec ses employé·e·s, peut-être qu'elle négociera avec ses client·e·s. La campagne lancée le 20 juin invite les abonné·e·s et visiteur·se·s à signer un freeze pledge — une promesse de geler temporairement leur abonnement. Il ne s'agit pas encore d'un boycott actif, mais d'un pré-engagement collectif produit par une masse critique de client·e·s qui, au moment choisi par les syndicats, suspendraient simultanément ses paiements. Une épée de Damoclès financière que les travailleur·se·s brandissent avant de la laisser tomber — si nécessaire. « Nous sommes reconnaissant·e·s pour la solidarité et le soutien que nous avons reçus des membres et des visiteur·se·s lors de notre piquet et dans les salles chaque jour, et cela ne fait que renforcer notre résolution », témoigne Merit Hagenkort. À gauche : « On s'entraîne juste pour un contrat juste ». À droite : « Une paie décente, un planning décent et un mot sur la sécurité... maintenant ! » © courtoisie de Climbing Workers United La logique n'est pas sans précédent. Workers United, le syndicat auquel est affiliée Climbing Workers United, est aussi l'organisation derrière la syndicalisation de centaines de cafés Starbucks aux États-Unis — une campagne considérée comme l'une des plus rapides et des plus abouties de l'histoire syndicale américaine récente. Les grimpeur·se·s ne sont pas des baristas, mais les ressorts sont identiques : des travailleur·se·s passionné·e·s par leur activité, prêt·e·s à se battre pour en faire une carrière viable, et une base de client·e·s suffisamment attaché·e·s à leurs salles pour exercer une pression réelle. Déjà, près de 500 travailleur·se·s employé·e·s par Movement Gyms se sont organisé·e·s au sein de Climbing Workers United. À l'échelle de toute l'industrie de l'escalade, ce sont désormais plus de 1 200 travailleur·se·s réparti·e·s dans 31 salles qui ont rejoint Workers United. Movement reste le cas le plus symbolique, le plus scruté — et sans doute le plus déterminant pour l'ensemble de l'industrie nord-américaine. Comme un miroir tendu à un secteur qui a multiplié par deux et demi le nombre de ses salles en dix ans, passant d'environ 350 à près de 900 établissements aux États-Unis, sans que les conditions de travail aient suivi la même trajectoire. « Étant donné la vitesse de croissance de cette industrie, il n'y a aucune raison pour que ce ne soit pas une carrière viable pour nous », affirme Merit Hagenkort. Comprendre : un métier à temps plein, correctement rémunéré, avec des avantages sociaux et des perspectives d'avenir. Le piquet du 20 juin à San Francisco était la première pierre visible d'un édifice en construction. Une campagne de gel des abonnements, la sollicitation de la fédération américaine, les recours qui se multiplient devant le Conseil national des relations au travail... et en face, le silence assourdissant de la direction de la principale chaîne de salles d'escalade des États-Unis. Pendant ce temps-là, aucun contrat n'a encore été signé chez Movement. Mais aucune salle syndiquée n'a non plus renoncé.

  • Au Maroc, l’outdoor grimpe sur l’histoire coloniale

    L’escalade et le trekking ont placé certaines vallées marocaines sur la carte mondiale de l’aventure. Mais que se passe-t-il quand des montagnes habitées deviennent le décor de sportif·ve·s venu·e·s d’ailleurs ? À travers son travail sur la « montagne-sportive » au Maroc, l’anthropologue Thomas Fouquet raconte les angles morts d’un outdoor qui se croit souvent neutre, mais grimpe sur une histoire longue. Toubkal, Maroc (cc) Othman Alghanmi / Unsplash On croit venir chercher du rocher. Du soleil quand l’Europe grelotte. Des grandes parois rouges, des vallées suspendues, des villages au pied des voies, et cette promesse d’une aventure encore disponible, moins aménagée, moins saturée que dans les Alpes. Taghia, Todgha, Chefchaouen, Imlil : pour beaucoup de grimpeur·se·s et de randonneur·se·s, ces noms sonnent déjà comme des évidences. Pourtant, une falaise n’est jamais seulement une falaise. Dans un article publié dans la Revue internationale des études du développement, intitulé « La montagne-sportive au Maroc : entre confiscation, préservation et marchandisation », Thomas Fouquet, anthropologue et chargé de recherche au CNRS, invite à regarder ce que l’outdoor préfère souvent laisser hors champ : l’histoire coloniale, les inégalités sociales, les récits touristiques, les circulations d’argent, de matériel et les rapports de pouvoir qui se cachent derrière l’appel des grands espaces. Montagne importée Le paradoxe tient en peu de mots. Au Maroc, les montagnes sont là. Habitées, visibles, massives. Pourtant, les sports qui s’y déploient aujourd’hui ont longtemps été structurés par des modèles venus d’ailleurs. L’histoire commence sous protectorat. La France s’installe au Maroc en 1912. Dix ans plus tard, le Club alpin français ouvre sa section du Haut Atlas. En 1923, il tient son congrès annuel à Marrakech, sous la présidence d’honneur du maréchal Lyautey. La montagne sportive marocaine naît donc dans une drôle de cordée : des acteurs européens équipent, construisent les premiers refuges, forment les guides et projettent sur l’Atlas un imaginaire alpin venu d’Europe. La paroi est marocaine, mais le récit qui l’enveloppe parle longtemps français : alpinisme, exploration, conquête douce et carte postale verticale. Dans un entretien avec Vertige Media, Thomas Fouquet résume cette histoire d’une formule simple : « Aux yeux des Marocains, les sports de montagne sont une espèce d’espace étranger à domicile ». Nationale par le relief, la montagne reste en partie extérieure par ses codes, ses institutions, ses récits et ses usages. Ici, le mot « postcolonial » ne relève pas du slogan : il décrit ce qui se voit sur le terrain. « C’est par le biais de la colonisation au Maroc que les sports de montagne ont été introduits et se sont développés », rappelle le chercheur. Cette filiation continue de laisser des traces. Une grande partie des voies reste équipée par des Européen·ne·s, installé·e·s au Maroc ou de passage. Certains clubs restent marqués par des codes hérités de cette histoire, tandis que les pratiquant·e·s marocain·e·s viennent souvent de milieux urbains favorisés. Les lignes bougent, pourtant. Thomas Fouquet observe aujourd’hui un vrai regain d’intérêt pour l’escalade chez de jeunes citadin·e·s marocain·e·s. À Rabat et Casablanca, les sections d’escalade affichent complet. Certaines ont même dû refuser des inscriptions. On pourrait y voir une démocratisation. L’anthropologue nuance : « Il y a une massification, mais il n’y a pas de démocratisation de l’escalade ». « La population marocaine n’est pas ciblée par le marché de l’outdoor. Mais les territoires marocains, eux, sont ciblés par les pratiques outdoor » Thomas Fouquet, anthropologue et chargé de recherche au CNRS Le profil reste relativement homogène : jeunes issu·e·s des classes moyennes et supérieures urbaines, parcours internationalisés, études ou séjours en Europe. Beaucoup découvrent la grimpe ailleurs avant de comprendre qu’elle existe aussi chez eux. Comme si le détour par l’étranger permettait soudain de voir son propre territoire. Dans son article, Thomas Fouquet cite ainsi un jeune grimpeur marocain, âgé de 33 ans, qui a débuté l’escalade lors de son cursus secondaire en lycée français à Casablanca. Pour lui, l’escalade avait d’abord le visage de la résine sur un mur en béton, dans un cadre scolaire français. Puis vient la découverte du rocher local. Réaction : « Ah ouais, nous aussi les Marocains on peut faire de l’escalade, on a ça chez nous pour de vrai [rires]. » Il faut parfois un détour social ou géographique pour découvrir que son pays n’est pas seulement une destination pour les autres. La fracture est aussi matérielle. Au Maroc, le marché de la grimpe reste embryonnaire. « Aujourd’hui, il n'y a pas l’équivalent d’un Vieux Campeur », précise Thomas Fouquet. Chaussons, magnésie, strap, ressemelage : tout devient vite une affaire de valises... et de débrouille collective. « Moi, je partage ma magnésie et mon strap à longueur de temps », confie le scientifique. Il poursuit : « La population marocaine n’est pas ciblée par le marché de l’outdoor. Mais les territoires marocains, eux, sont ciblés par les pratiques outdoor. » Authentique toc Les vallées marocaines attirent parce qu’elles semblent offrir ce que beaucoup d’Européen·ne·s pensent avoir perdu chez eux : une montagne plus brute, moins aménagée, moins saturée, moins transformée. Sauf que l’authenticité a souvent un double fond. Ce que le ou la voyageur·se perçoit comme un charme — l’isolement, l’absence d’infrastructures lourdes, le sentiment de hors-temps — peut être vécu localement comme une contrainte très concrète : routes insuffisantes, accès limité aux soins, à l’école, au travail, à l’électricité. Dans son article, Thomas Fouquet cite le géographe David Goeury : « L’enclavement, contrainte à l’échelle nationale, pourrait être alors considéré comme une ressource à l’échelle mondiale ». Dit autrement : ce qui pénalise un territoire peut devenir son meilleur argument de vente. Thomas Fouquet parle alors d’un profond décalage, où « les aspirations et les désirs des uns sont en déconnexion forte avec ceux des autres ». Le ou la trekkeur·se veut un village intact, sans trop de poteaux électriques dans le cadre. L’habitant·e veut simplement de la lumière. Une formule issue d’un travail sur la vallée des Aït Bouguemez, citée dans l’article, résume le piège : « Pour que les touristes viennent, il faut que le patrimoine reste, mais pour que les habitants restent, il faut que le patrimoine évolue ». À Imlil, dernier village avant le Toubkal (le plus haut sommet marocain qui culmine à 4167mètres, ndlr), ce malentendu prend forme. Thomas Fouquet parle d’un « outdoor bazar » : guides, hébergements, matériel de seconde main, vieux piolets, skis fatigués, commerce de l’aventure et économie de la débrouille. Un Chamonix de l’Atlas, mais sans le vernis de la station alpine. « C’est une espèce d’hypertrophie de logique consumériste et capitalistique qui s’empare de la montagne au Maroc, mais par touches successives », observe-t-il. L’escalade ajoute une couche encore plus sensible. La randonnée traverse. L’escalade transforme. Elle perce le rocher, visse des plaquettes, équipe des lignes, nomme les voies, cartographie les parois. Elle ne fait pas que passer dans un paysage : elle y inscrit ses propres signes. Thomas Fouquet ne cherche pas à faire des équipeurs étrangers des coupables pratiques. Beaucoup, rappelle-t-il, sont attachés au Maroc, connaissent les lieux et nouent des relations sincères avec les habitant·e·s. Cela dit, le geste reste chargé. « S’approprier cette portion de territoire et la baptiser a quelque chose de symboliquement signifiant, eu égard à l’histoire du pays et à la présence étrangère dedans », insiste-t-il. « On vient, on pratique, on consomme, on se barre » Thomas Fouquet, anthropologue et chargé de recherche au CNRS La question devient vite très concrète : qui décide qu’une falaise devient un site ? Qui l’équipe, la nomme, l’entretient ? Et qui reste spectateur·rice quand un lieu de vie bascule dans la catégorie du « spot » ? Ces derniers mois, de jeunes grimpeurs marocains du CAF de Casablanca ont pris la parole pour critiquer ce qu’ils perçoivent comme la persistance d’un esprit colonial dans certaines pratiques. Ce qu’ils ciblent, c’est moins l’existence de l’escalade que la manière de consommer les lieux. Thomas Fouquet résume cette logique vertement : « On vient, on pratique, on consomme, on se barre ». Face à cela, une autre manière d’habiter la pratique se dessine, plus attentive aux lieux et à celles et ceux qui y vivent. L'anthropologue parle de « politique par le bas » : faire attention à la manière d’arriver dans un village, au nom donné à une voie, à ce que l’activité laisse derrière elle, et pas seulement à ce qu’elle permet de cocher dans un carnet de croix. Effet Kaizen À cette histoire longue s’ajoute désormais l’accélérateur des réseaux sociaux. YouTube, Instagram et les récits de dépassement de soi rendent la montagne plus visible auprès d’une jeunesse marocaine urbaine. C’est une porte d’entrée nouvelle, potentiellement précieuse. Mais elle ouvre parfois sur l’image avant d’ouvrir sur la culture du milieu. Thomas Fouquet rapporte l’anecdote d’un guide de montagne tombé sur de jeunes Marrakchis partis tenter le Toubkal en hiver, en jeans et baskets, après avoir vu des vidéos en ligne : « Les jeunes Marocains s’intéressent à la montagne. Sauf qu’il y a une espèce de béance énorme entre les images qui sont produites et l’état des connaissances concrètes des population », explique-t-il. Le sommet devient décor de story avant d’être perçu comme un milieu. On y vient chercher une image de soi avant d’avoir appris le froid, l’altitude, la neige, la lenteur, le risque. Mais l’histoire ne s’arrête pas à cette dépossession par l’image. À Taghia, de jeunes habitant·e·s sont devenu·e·s d’excellent·e·s grimpeur·se·s. Thomas Fouquet les décrit comme « une espèce de trait d’union entre cette montagne habitée et cette montagne sportive ». C’est peut-être là que se joue une partie de l’avenir : dans la capacité des pratiquant·e·s marocain·e·s à produire leurs propres récits, leurs propres images, leurs propres manières d’habiter les falaises. Le Maroc n’est pas une exception exotique. C’est même l’un des intérêts de l’enquête : regarder, dans un cas précis, une question qui traverse tout l’outdoor contemporain. « Il ne s’agit pas de dire qu’il y a un truc très spécifique au Maroc. Ce sont des modalités marocaines dans une question très globale », rappelle Thomas Fouquet. Comment traverser un espace naturel sans le consommer comme un produit jetable ? Et comment penser les grands espaces sans oublier qu’ils sont déjà habités, nommés, travaillés, disputés ? L'anthropologue ne prêche pas le boycott de l’Atlas. Il refuse la posture confortable du juge. « Ma question, ce n’est pas de critiquer le fait que des étrangers viennent grimper au Maroc, mais plutôt comment ils le font, avec quelle éthique, quel état d’esprit ». Tout tient peut-être dans cette phrase, lâchée à la fin de notre entretien : « C’est plus un problème de rythme que de distance ». Le piège moderne n’est pas d’aller loin. C’est d’arriver trop vite. De voir la falaise avant le village, la ligne avant le lieu, l’aventure sauvage avant l’histoire. L’étude de Thomas Fouquet rappelle une évidence que l’outdoor aime parfois oublier : les grands espaces ne sont jamais vides. Même silencieuses, les falaises racontent toujours quelque chose. Pour lire le travail complet de Thomas Fouquet : « La montagne-sportive au Maroc : entre confiscation, préservation et marchandisation », publié dans la Revue internationale des études du développement.

  • Le Climbing Mulhouse Center en liquidation, le marché indoor face au mur

    Le Climbing Mulhouse Center, présenté comme le plus haut mur d’escalade de France, a été placé en liquidation judiciaire. Pour Vertige Media, son dirigeant Bruce Coll revient sur ce coup d’arrêt, entre modèle économique fragilisé, soutien public assumé et regard inquiet sur le marché de l’escalade indoor. © Courtoisie de Climbing Mulhouse Center Bruce Coll ne veut pas de violons. Pas de patron filmé devant un mur vide, pas de récit trempé dans la nostalgie, pas de fermeture racontée comme une tragédie locale. Joint par Vertige Media après l’annonce de la liquidation judiciaire du Climbing Mulhouse Center, ouvert en août 2020 dans le quartier DMC à Mulhouse, son dirigeant pose d’emblée le cadre : « Je ne veux pas de pathos. Il n’y a rien de triste à ça. C’est juste un combat ». Ancien judoka, Bruce Coll préfère parler de défaite sportive que de drame personnel. « On a perdu ce combat-là, il y en a d’autres à faire. La vie ne s’arrête pas à une salle d’escalade. » Chute verticale LE CMC, selon Bruce Coll, n’a pas manqué son public. Elle a surtout manqué de temps. Inaugurée le 21 août 2020, après plusieurs mois de retard liés au Covid-19, la structure connaît des débuts en fanfare . « En dix jours au mois d’août, on a fait plus que ce qu’on devait faire sur un mois. Et le mois de septembre, on a fait le double », nous raconte-t-il. « Quand tu dois faire 75 000 euros par mois et que tu n’en fais que 10 000, tu vois la différence » Bruce Coll, dirigeant de CMC La dynamique est alors prometteuse. Le mois d’octobre démarre bien, avant d’être stoppé net par la fermeture des équipements sportifs, le 29 octobre 2020. « En trois mois, on était toujours sur la courbe ascendante. Et d’un seul coup, c’est la chute verticale », résume Bruce Coll. Les abonnements sont alors gelés, parfois très longtemps. « Certains, on les a gelés pendant un an », précise-t-il, évoquant les restrictions sanitaires successives, les impossibilités d’accueil, les publics qui ne pouvaient pas revenir, les ouvertures des écoles repoussées, puis l’année 2021 passée à gérer les ouvertures partielles et les consignes administratives mouvantes. Les aides de l’État finissent par arriver. Bruce Coll les chiffre, de mémoire, entre « 40 et 45 000 euros par mois » . Mais le modèle du CMC, avec ses volumes, ses loyers et ses charges, réclamait bien davantage. « Quand tu dois faire 75 000 euros par mois et que tu n’en fais que 10 000, tu vois la différence. » Le dirigeant dit alors avoir travaillé avec le bailleur, obtenu des aménagements, puis cessé de payer certains loyers depuis un moment. Mais au moment de la fermeture, même en réintégrant loyers et banques, le compte n’y était toujours pas. « On était encore à 40 % en dessous de ce qu’on devait faire. » À cela s’ajoute l’exposition personnelle des quatre actionnaires, liés par une caution solidaire. Bruce Coll l'évalue à 240 000 euros au total. Soit le montant que la banque pourrait leur demander après le processus de liquidation. « Moi, j’ai la moitié », précise-t-il. Là encore, pas de plainte. « Quand tu ouvres une entreprise, tu connais le risque », dit-il. Une manière de tenir à distance le récit du naufrage, même lorsque les chiffres, eux, racontent une chute difficile à amortir. Plus qu’un mur Le CMC ne s’est jamais pensé comme une simple salle d’escalade. Bruce Coll parle plutôt d’un « complexe escalade », un lieu sportif, social et culturel, à la fois salle de pratique, école, espace de compétition, outil de sport santé et lieu d’événements. « Nous, c’est varié ce qu’on faisait. On touchait à la psychiatrie, on touchait au sport santé, on avait le club, donc on a fait vraiment plein de choses », rappelle-t-il. « Je n’ai pas mis un euro dans la salle de bloc. Elle a coûté 1,6 million. Les collectivités avec la région, la communauté de communes, les fonds européens, il y a eu 1,6 million de posés là » Bruce Coll, dirigeant de CMC Cette dimension hybride a parfois dérouté jusque dans le milieu de la grimpe. Le CMC accueille des représentations du Festival Météo de Mulhouse, des propositions mêlant spectacle vivant et escalade, ou encore une exposition du Grand Palais en lien avec les Jeux olympiques. « Quand on a fait des événements culturels, les grimpeurs n'ont pas compris. Il y a des gens qui venaient exprès pour voir des œuvres qui n’avaient rien à voir avec l’escalade. Et les gens qui venaient grimper, ils se demandaient ce que ça faisait là », raconte Bruce Coll. C’est aussi ce qui explique, selon lui, le soutien constant des acteurs publics. Sur ce point, le gérant refuse toute lecture simpliste. Il ne veut pas que la liquidation soit présentée comme le résultat d’un abandon politique. « La ville, l’agglomération, la région nous ont soutenus. Tout le temps », insiste-t-il, tout en reconnaissant qu’il espérait encore « un coup de pouce ». L’exemple le plus fort reste la salle de bloc. Bruce Coll affirme ne pas avoir financé lui-même cet équipement. « Je n’ai pas mis un euro dans la salle de bloc. Elle a coûté 1,6 million. Les collectivités avec la région, la communauté de communes, les fonds européens, il y a eu 1,6 million de posés là. » Un soutien qu’il dit recevoir avec gratitude, mais qui éclaire aussi la nature particulière du CMC : une entreprise privée, certes, mais installée dans une friche en transformation, pensée comme un marqueur territorial, capable d’accueillir autant des grimpeur·se·s que des scolaires, des associations, des artistes ou des événements. La question, désormais, est celle de l’avenir du lieu. Bruce Coll ne croit pas à un démontage pur et simple. « La salle d’escalade, tu ne peux pas venir démonter les murs et les mettre ailleurs », explique-t-il. Les structures sont faites sur mesure, les coûts de démontage seraient importants, entre les panneaux, la structure, les nacelles, la main-d’œuvre et le temps nécessaire. À ses yeux, une reprise sur place reste donc l’hypothèse la plus logique. Plusieurs pistes ont déjà été évoquées. Bruce Coll dit avoir proposé un rattachement à un centre sportif local, mais aussi une reprise sous forme de SCIC, société coopérative d’intérêt collectif, qui permettrait d’associer collectivités, associations et acteurs privés. Il évoque également l’hypothèse d’une régie municipale. Des acteurs privés ont regardé le dossier, dont les frères Mawem, avec lesquels il dit avoir échangé. Marges basses Au-delà du CMC, Bruce Coll lit cette liquidation comme un signal adressé au marché de l’escalade indoor. Il ne prétend pas parler à la place des autres, mais rapporte des discussions, des impressions, des chiffres entendus, et surtout un changement d’atmosphère dans un secteur longtemps raconté à travers sa seule croissance. « Si nous, on a perdu 25 %, si Climb Up a perdu 25 %, est-ce que Arkose aurait pu gagner 25 % ? » Bruce Coll, dirigeant de CMC Le sujet le plus concret, selon lui, concerne la baisse des consommations périphériques. Au CMC, les recettes du bar et du snacking auraient reculé de 20 à 24 %, représentant une perte de 22 000 euros sur l’année. Bruce Coll rapporte aussi un échange avec François Petit, fondateur de Climb Up, qui lui aurait évoqué une baisse importante de la consommation dans les espaces de restauration du réseau. Il prend soin de le préciser lui-même : « Information à vérifier tout de même, les gens racontent des trucs mais ce n'est pas toujours exact ». Cette prudence n’empêche pas Bruce Coll d’y voir un symptôme plus large. Dans son échange avec Vertige Media, il évoque aussi Arkose, dont le modèle repose davantage sur l’expérience globale, la restauration et la convivialité hors tapis. Sa formule résume son intuition : « Si nous, on a perdu 25 %, si Climb Up a perdu 25 %, est-ce que Arkose aurait pu gagner 25 % ? » Pour Bruce Coll, le problème est aussi narratif. Ces dernières années, l’escalade indoor a beaucoup communiqué sur ses progressions de chiffre d’affaires, ses ouvertures, ses mètres carrés, ses réseaux en expansion. Mais pas toujours sur la rentabilité réelle des modèles. « Il y a eu un gros, gros, gros mensonge sur tout ça », estime-t-il. Le dirigeant reconnaît que cette image de croissance a compté dans la construction de son propre business plan. À l’époque, le marché semblait porté par une dynamique presque mécanique : plus de salles, plus de pratiquant·e·s, plus de chiffre d’affaires. Depuis, le décor a changé. Inflation, énergie, loyers, baisse des consommations, horaires réduits, arbitrages des client·es, tensions sociales dans certains réseaux : le secteur semble moins lancé dans une conquête sans fin que dans une période de consolidation. Bruce Coll parle, lui, de « fuite en avant ». Une stratégie qu’il dit avoir refusée, malgré les enjeux humains et personnels. Le CMC, comme entreprise, s’arrête là. Son dirigeant assure ne nourrir « aucune rancœur » et « aucun regret ». Reste un bâtiment, des murs difficiles à déplacer, une histoire locale, et cette phrase qu’il répète comme un dernier point d’ancrage : « Tout n’est pas perdu, la salle peut continuer d'exister ».

  • Notes d'une grimpeuse en temps de guerre

    Ce que vivent les grimpeur·ses palestinien·nes de Jérusalem et de Cisjordanie depuis le 7 octobre 2023. Urwah Askar, un des meilleurs grimpeurs palestiniens sur le rocher © Asia Zughaiar Je suis assise à l'arrière d'une Skoda Fabia orange, immatriculée en blanc et vert — la plaque qui nous désigne comme Palestinien·nes —, filant à travers les montagnes de Cisjordanie en direction du site d'escalade. J'ai saisi un décapsuleur Black Diamond, ramené du magasin Black Diamond de Boulder, dans le Colorado, plus tôt cette année, pour ouvrir la meilleure et la moins chère des eaux gazeuses que l'on trouve en ce moment. Elle s'appelle Uludağ, et elle vient de Turquie. L'Uludağ avait le goût de tout le reste : 20 % de désespoir et 80 % d'angoisse. Ce jour-là, nous avions décidé d'aller grimper, non pas avec l'espoir d'enchaîner une nouvelle voie, mais simplement pour échapper un peu à la pesanteur du monde — pour faire semblant de vivre dans un endroit qui aime la paix, qui trie ses déchets, et qui a le luxe de s'inquiéter du changement climatique ainsi que d'autres menaces lointaines. La veille, c'était le 7 octobre. Aujourd'hui, nos rues habituellement bruyantes et encombrées étaient d'un calme alarmant, presque vides. Quelques piétons avançaient en silence, le regard perdu à mille lieues. Sur le chemin du site, mes amis et moi avons fait un détour par un supermarché, officiellement fermé en signe de protestation contre les bombes qui s'abattaient déjà sur Gaza. Par une porte entrouverte, un employé nous a cependant gentiment invités à l'intérieur. Notre mission : trouver trois choses — des crackers, du chocolat Hershey's et des marshmallows. Assemblées, c'est la recette secrète du bonheur et le remède à toutes les peines. Ce qu'on appelle les s'mores, peut-être la meilleure exportation américaine au monde. Ce jour-là, mon baudrier et mes chaussons me semblaient plus serrés que d'habitude. Et l'escalade, plus lourde. Alors que je m'apprêtais à clipper le dernier point avant le relais, une sirène d'ambulance a déchiré l'air et nous a forcés à marquer une pause. Des lumières rouges clignotaient au loin. Je n'ai même pas pu terminer une seule voie avant d'être brutalement ramenée à la réalité. Je grimpe chaque vendredi, comme avant. Le vendredi, c'est le jour de congé de notre communauté. Et pour nous, les grimpeur·ses palestinien·nes, c'est notre jour de falaise. Ces derniers temps, je peux m'absenter du travail quand je veux — dans l'usine textile familiale, il n'y a pas grand-chose à faire en temps de guerre. Il y a deux ans, un colon prénommé Elisha s'est posté au sommet de la falaise où nous grimpions, a pointé son arme sur moi et a exigé que je décline mon identité. L'escalade pèse lourd. Tout pèse lourd — marcher, pédaler, courir, pleurer, rire, manger, travailler, cuisiner, respirer. La seule chose légère, c'est mon sommeil. Chaque nuit, des cauchemars me réveillent. Je vois la mort partout. Elle est dans l'actualité, sur les réseaux sociaux, dans toutes les conversations. La mort est dans ma tête, dans mes mains, dans mes rêves. Je suis hantée par une expérience vécue il y a deux ans, quand un colon prénommé Elisha s'est posté au sommet de la falaise où nous grimpions, a pointé son arme sur moi et a exigé que je décline mon identité. J'ai bégayé en hébreu que nous faisions de la randonnée (pas de l'escalade, bien sûr), avec le sentiment de passer pour un enfant sans défense au milieu de la cour de récréation. Ma seule protection semblait être mon appareil photo reflex monté sur son trépied. S'il m'avait tiré dessus, aurait-il pu récupérer la carte mémoire avant que l'un de mes amis ne s'enfuie avec elle ? Et est-ce que cela aurait changé quoi que ce soit, au fond ? Cette sensation d'être brimée, acculée, sans défense avec une arme pointée sur soi — c'est ce que ressent la Palestine en ce moment. J'ai peur des raids militaires nocturnes, des snipers à 6 heures du matin qui abattent de jeunes hommes et des garçons en tongs et en pyjama partis acheter le pain du matin. Ce pourrait être mon père, ou mon oncle, partant travailler. Ce pourrait être moi. C'est précisément le but. Ce n'est pas un meurtre aveugle. C'est un rappel à la peur, parce que vous avez commis le crime de naître sur la terre de Jésus, de parler la mauvaise langue, de pratiquer la mauvaise religion, et d'avoir la peau un ton trop foncé. En grimpant, je suis plus que jamais envahie par le doute et la peur. Je grimpe en me remettant tout en question. Est-ce que j'ai bien clippé la dégaine ? Est-ce que je fais bien ce relais ? Est-ce que c'est bien un nœud de cabestan ? Asia Zughaiar en train de grimper en Palestine © Cole Yeoman C'est encore un vendredi. Mon assureur me redescend au sol tandis que j'espère que mon nœud ne va pas se défaire, que la corde ne se déroule pas comme tout le reste dans ce monde. Je me demande si mes amis ressentent la même chose en grimpant. Je n'ai jamais osé poser la question. J'enlève mes chaussons, attrape mon téléphone, et apprends que l'hôpital baptiste vient d'être bombardé. Un homme transporte les membres de ses enfants dans un sac plastique de supermarché. Je pense un instant à Boulder, où les gens s'indignent qu'on utilise encore des sacs en plastique. Je hais ce sac pour ce qu'il a dû porter, et non pour le tort qu'il fait aux poissons dans la mer. Je rentre chez moi à 22 heures. Ma mère m'accueille avec irritation : « Où tu étais passée toute la journée ? » Moi, dans mes vêtements d'escalade souillés et les mains blanches de magnésie, je crains qu'elle ne devine que j'étais dehors à grimper, là où n'importe quel soldat ou colon en colère peut vous tirer dessus. « Dans un café avec des amis », je réplique. Elle répond : « Enfin, Asia, qui va dans un café quand des gens sont en train de mourir ?! » Si je suis profondément reconnaissante que ma famille soit saine et sauve, je suis aussi rongée par la peur que cette « sécurité » ne soit qu'une illusion. Qu'elle puisse s'évanouir en un instant. Je regarde ma mère, mon père, mes frères et sœurs, mes grands-parents, mes oncles, mes tantes, mes amis, et je remercie le ciel de pouvoir les voir chaque jour. Je pense aux dizaines, peut-être aux centaines de milliers de personnes qui ne peuvent plus voir leurs proches, désormais enfouis et perdus sous les décombres. J'essaie d'imaginer ce que ce serait de perdre tous les membres de sa famille d'un coup. Comment pourrait-on jamais continuer à vivre après ça ? Et qu'est-ce qui serait pire : mourir, ou vivre le malheur d'être laissée derrière ? Comment peut-on respirer après avoir vu le corps calciné et noirci de son enfant ? Les Palestinien·nes sont réputé·es pour leur humour noir. C'est une nécessité quand votre existence elle-même correspond à la chute du mauvais sketch. Au 4 novembre, tout se fond en une seule masse indistincte. Les jours se ressemblent tous, et si on me demande quel jour on est, je ne saurais pas répondre. Mes œufs brouillés et mon café ont un goût d'angoisse. Que je sois éveillée ou endormie, tout me semble comme dans un mauvais rêve. Je pars courir 2 kilomètres, puis je retrouve des amis dans un café de Ramallah autour d'une infusion à la menthe poivrée. « Vous avez vu les chars allemands écoresponsables qu'ils utilisent ? », demande mon ami Sami, sur le ton de la plaisanterie. « Ah, tuer les gens de manière soutenable ! », enchaîne un autre. Nous avons toutes et tous ri. Les Palestinien·nes sont réputé·es pour leur humour noir. C'est une nécessité quand votre existence elle-même correspond à la chute du mauvais sketch. Al Jazeera tourne en boucle sur tous les écrans : chez mes grands-parents, dans les commerces, sur les enceintes au travail, dans la pizzeria, dans la salle d'escalade. Mon ami Ahmad observe : « On regarde les informations si attentivement, comme si elles ne parlaient pas de nous… mais c'est nous, les informations ! » J'étais avec ma grand-mère de 84 ans, et je la félicitais d'avoir éteint la télévision quelques instants. Le téléphone a sonné aussitôt : ma tante au Qatar, en larmes, affolée : « Les infos, tu as vu les infos ?! » La famille de Wael Al Dahdouh venait d'être massacrée — sa femme, sa fille, son fils et son petit-fils. Journaliste célèbre d'Al Jazeera, Wael Al Dahdouh est présent sur les écrans de nos maisons depuis 2004. J'ai pleuré en l'apercevant, des heures plus tard, en train de couvrir l'actualité depuis l'hôpital. Comment un homme peut-il encore respirer après ça ? L'actualité et cette réalité sont impossibles à fuir en ce moment — ni en éteignant la télévision, ni en coupant son téléphone, ni même en allant grimper. L'escalade a longtemps été mon meilleur moyen d'échapper à la dureté de la vie sous occupation — et croyez-moi, j'ai essayé plein d'autres choses. Je suis connue pour ne jamais manquer un jour d'escalade. Je grimpe religieusement chaque vendredi avec le reste de la communauté. Même en temps de guerre. Je n'ai pas manqué un seul vendredi. En ce moment, je suis envahie par une haine sourde envers quiconque ose nourrir un espoir pour l'avenir ici. Comment osent-ils ressentir quelque chose que je ne suis même plus capable d'imaginer ? Je déteste à quel point j'aime les oliviers et les montagnes de Palestine. Je déteste à quel point j'aime ma famille. Je déteste ces couchers de soleil magnifiques qui emplissent mon cœur de chaleur et de joie après une journée de grimpe. Avant l'escalade, je souffrais de dépression et d'anxiété. La vie est insipide quand on est déprimé. J'en ai longtemps voulu à mes parents de m'avoir mise au monde en connaissant notre réalité. Je leur en voulais que mon enfance se soit résumée à regarder le mur de l'apartheid s'ériger et à passer des checkpoints tous les jours. L'escalade a changé ma vision de la vie, parce que rien dans cet univers n'a surpassé la sensation de ma toute première ascension, ni le shot d'adrénaline que j'ai ressenti en enchaînant mon projet (5.10a - équivalent de 6a, ndlr) il y a peu. L'escalade, c'est ma vie désormais. J'ai allègrement dépensé la plus grande partie de mon argent en matériel. L'escalade a bouleversé mon existence en bien, et je serai à jamais reconnaissante à Tim Bruns (alias Tamtoom) d'avoir introduit l'escalade en Palestine. Au cours des premières semaines de la guerre, tout le monde gardait le silence sur les falaises. Puis, un jour, après une longue journée de grimpe, nous avons décidé de rester et de nous retrouver autour d'un feu. On a parlé de choses futiles, discuté de nos projets. On a ri, on a dansé, on a mangé des oranges, on s'est passé le narguilé à tour de rôle, on a fumé des cigarettes… On a oublié la guerre. Quelques secondes durant, nous nous sommes sentis libres sous les étoiles, et pour la première fois depuis longtemps, je suis rentrée chez moi avec le sourire. En ce moment, je suis envahie par une haine sourde envers quiconque ose nourrir un espoir pour l'avenir ici. Comment ces personnes osent-elles ressentir quelque chose que je ne suis même plus capable d'imaginer ? Je déteste à quel point j'aime les oliviers et les montagnes de Palestine. Je déteste à quel point j'aime ma famille. Je déteste ces couchers de soleil magnifiques qui emplissent mon cœur de chaleur et de joie après une journée de grimpe. Je déteste à quel point j'aime nos falaises. Je déteste pédaler le long du mur de l'apartheid sans fin. Je déteste aller chercher un croissant au chocolat le matin à la boulangerie Khamireh et un americano glacé avec un nuage de lait. Je déteste l'air vif et pur de Ramallah lors de mon footing de 20 heures, les gens chaleureux et généreux, le shawarma, le falafel, le soleil du matin. Je les déteste tous parce qu'ils m'enchaînent à la Palestine, cet enfer maudit et magnifique. Je déteste que ce soit chez moi, parce que je sais que j’aime trop ce pays pour jamais le quitter. Ce texte est une traduction d’un article initialement paru en anglais dans le média Evening Sends. Retrouvez la version originale ici.

  • Pourquoi l’escalade est définitivement politique

    Ressortons une boussole simple : chez Vertige Media, on ne séparera jamais le geste de l’époque. Martin Stranik - Coupe du monde de Chamonix 2025 © David Pillet La grimpe n’est pas un isoloir portatif, une parenthèse hygiénique pour s’extraire du fracas de l’époque. C’est tout l’inverse. Une porte cochère, un poste d’observation. Des salles privées aux falaises assiégées, des corps usés aux logiques de marques, nous voulons chroniquer ce que le siècle fait à l’escalade, et ce que l’escalade balance en pleine figure du siècle. Nous faisons le pari des passions vécues à hauteur de femme et d'homme contre le ronronnement des éditoriaux hors-sol. Un mur de varappe en dit souvent bien plus sur l’état de nos fractures sociales que les plateaux de télé-poubelle saturés d'experts en déclin. Une prise en résine, un abonnement mensuel qui flambe, des ouvreur·se·s indépendant·e·s porté·e·s par le rêve, une sélection paralympique verrouillée : voilà notre matière première. Ce n'est pas de l'anecdote de fin de journal pour meubler les pages loisirs. C'est le cœur du réacteur. Vertige Media est né d’une certitude : l’escalade n’est pas un aimable divertissement de niche. Et si d'aucuns la jugent mineure, qu'ils se méfient des angles morts. C’est précisément là, dans les replis du quotidien, que l’ordre social aime dissimuler ses plus grandes violences. On entend d’ici les éternel·le·s gardien·ne·s du temple (gardien·ne·s du silence, surtout) s’étouffer dans leur magnésie : pourquoi polluer le geste pur avec de la politique, des questions de genre, la lutte des classes, l’écologie ou le postcolonialisme ? Inversons la charge : comment peut-on décemment parler d'escalade aujourd’hui en fermant les yeux sur le reste ? Raconter l'explosion des salles urbaines sans analyser la gentrification des quartiers populaires et l’exclusion qu'elle génère, c'est juste de l'aveuglement. Chroniquer l’assaut des falaises sans nommer les conflits d'usage et le pillage des biens communs, c'est de la complicité. Parler de performance sans décortiquer le validisme de la para-escalade ou la précarité de champions, c'est du mensonge. Et la montagne ? Elle n'échappe ni aux récits nationaux grandiloquents, ni à la marchandisation agressive du désir d'ailleurs. Le monde ne s'arrête pas au tapis de réception. Il est déjà sur la paroi. Nous refusons simplement de regarder ailleurs. Ce parti pris n’est pas une posture de donneurs de leçons. C’est un manifeste méthodologique. On s'intéresse au monde parce que l'on y trouve un ancrage charnel, un visage, une frustration vécue. Les sciences cognitives et la psychologie sociale le démontrent assez : l’attention durable naît d’une friction concrète avec le réel, pas d'une injonction morale. On se sent concerné parce qu'un sujet vient percuter notre propre géographie intime. L'escalade devient alors une arme journalistique redoutable. Pas une ruse pour faire avaler de la sociologie de contrebande à des grimpeur·se·s distrait·e·s. Savoir ne suffit plus, il faut ressentir Nous ne demandons pas aux gens de déserter leurs passions pour regarder la société, nous leur montrons que la société les attend déjà au tournant de leur passion. C’est notre réponse à l’anesthésie démocratique contemporaine. Nous crevons sous le déluge d'informations anxiogènes que plus personne n'a la force métabolique de digérer. Les crises, les guerres, l'effondrement climatique, la domination de classe : tout est documenté jusqu'au dégoût, jusqu'à la paralysie. Savoir ne suffit plus, il faut ressentir. Face à cette distance psychologique qui transforme les drames collectifs en abstractions lointaines, le journalisme ne peut plus se contenter de hurler avec les loups. Il doit tracer des sentiers de traverse. Les nôtres passent par la cotation qui divise, le sexisme ordinaire, la falaise interdite pour cause de biodiversité en sursis, l'ouvreur payé des clopinettes, la championne sans le sou, et la marque outdoor qui vend du frisson libertaire tout en verrouillant sa communication financière. Nous croyons au pouvoir du récit. Non pas la belle histoire qui sert d'emballage, mais le récit comme instrument de subversion et de connaissance. La mécanique de la « transportation narrative » n'est pas un concept de salon : une histoire puissante déplace les lignes, bouscule les certitudes, incarne les faits. Elle donne une chair politique à ce qui n'était qu'une statistique froide. Voilà pourquoi nous préférons le micro au macro, le corps au concept. Un grimpeur ukrainien amputé ne symbolise pas la guerre de manière désincarnée : il en montre l'impact direct dans la chair d'une trajectoire brisée. Une athlète privée d'horizon paralympique n'est pas une note de bas de page sur le validisme : elle en démonte les rouages implacables sous nos yeux. Un réseau de salles d'escalade ne résume pas le capitalisme urbain : elle en offre un laboratoire miniature. Le sport adore se draper dans le mythe commode d'une neutralité enfantine, pure, préservée du vice humain Il ne s'agit pas de politiser de force, mais de cesser de dépolitiser par lâcheté. Le sport adore se draper dans le mythe commode d'une neutralité enfantine, pure, préservée du vice humain. Une imposture en règle. De Pierre Bourdieu à Loïc Wacquant, la sociologie a pourtant éventré l'affaire depuis des décennies : le geste corporel est un marqueur social. On ne grimpe pas dans le vide. On pratique avec son capital, son temps libre, sa légitimité de classe, son histoire familiale, son genre. Le sport trie, classe, hiérarchise autant qu'il rassemble. Il émancipe parfois, il exclut souvent, tout en ménageant de très confortables angles morts à notre bonne conscience. L’escalade n’a pas à rougir de ses contradictions. Une culture qui s'émancipe doit accepter de rompre avec le prêt-à-penser. On peut aimer la grimpe tout en refusant de céder à son propre storytelling. Elle n'en sera que plus vivante, plus critique, plus libre. C’est l’obsession de Vertige Media : prendre la grimpe trop au sérieux pour ne pas l’abandonner aux seuls marchands du temple. Place à l'enquête, au décryptage, à l'irrévérence, à l'humour aussi. Parce que l’escalade est une industrie, une géographie des corps, un nœud de tensions écologiques et de rapports de force économiques. Qui grimpe ? Qui paye ? Qui nettoie la falaise ? Qui décide en coulisses ? Qui est invisibilisé par le grand récit de la performance ? Ce texte est notre ligne de crête. Nous parlerons d'escalade, pleinement, passionnément, mais sans jamais en faire un théâtre d’ombres pour privilégié·e·s en quête de sensations déconnectées. Regarder les prises, évidemment, mais sans jamais oublier les mains qui s'y usent, les corps qui chutent, les monopoles qui se construisent et les résistances qui s'organisent. L’escalade n’est pas notre point de fuite. C’est notre point d'impact.

  • Para-escalade : faites vos Jeux, rien ne va plus

    26 juin 2024. Bonn, en Allemagne. Depuis le siège du Comité international paralympique, la nouvelle tombe. Retentissante. La para-escalade fait son entrée au programme des Jeux paralympiques de Los Angeles 2028. Un séisme dans le monde de la grimpe, une formidable vitrine pour la discipline. Pour les athlètes, c'est l'aboutissement d'une carrière, un rêve américain. Mais très vite, une réalité s'impose : toutes et tous ne seront pas du voyage. Certains toucheront le jackpot dans un tri aux allures de loterie. Les autres, dont le handicap n'est pas sélectionné, suivront les épreuves depuis la France. Thierry Delarue lors de la Coupe du monde à Laval, en octobre 2025 © Jan Virt/IFSC Derrière l'église de Saint-Géry, dans le Lot, un chemin se dessine. Quelques mètres de terre, des branches basses, et déjà la falaise surgit. Au milieu des grimpeur·se·s du dimanche, Nicolas Moineau avance sans hésiter. Sur son nez, des lunettes opaques. Il est aveugle. Canne à la main, précédé de sa chienne-guide Upsy, le kiné de 48 ans se faufile entre les pierres et les racines avec aisance, comme s'il lisait le paysage du bout des doigts. « Ici, c'est mon jardin », glisse-t-il. Chaque aspérité de la roche semble n'avoir plus aucun secret pour lui. Champion du monde de para-escalade en 2012, vice-champion en 2014 et 2016 en catégorie déficient visuel B1 (Blind - aveugle en anglais, nda), Nicolas Moineau porte avec lui un palmarès qui impose le respect. Mais au pied de la falaise, corde sur l'épaule et sourire timide, il se fond dans le décor, presque comme n'importe quel·le grimpeur·se du coin. Lorsqu'il s'engage dans une voie, le champion se révèle. Ses mouvements sont précis, fluides. Presque instinctifs. D'en bas, ses amis l'accompagnent à la voix, lui indiquent parfois une prise clé — « main gauche, un peu plus bas » — mais la plupart du temps, il déroule. La voie, il la connaît par cœur. Sur les falaises du Lot © Matthieu Delour Si Nicolas Moineau grimpe aujourd'hui avec plaisir, il garde en tête un objectif bien précis : les Jeux paralympiques de Los Angeles, en 2028. L'annonce, il y a presque deux ans, de l'entrée de la para-escalade au programme est venue bousculer une décision prise en 2018, celle de raccrocher les chaussons. « À cette époque, je me suis aperçu que nos concurrents s'étaient améliorés, alors que nous (l'équipe de France, nda), on a énormément stagné parce qu'il n'y avait pas les moyens alloués pour progresser », explique-t-il. À cette frustration s'ajoute une envie plus profonde : retrouver une forme de liberté. Pendant sept ans, il s'éloigne du circuit et se consacre à la falaise. Une parenthèse qui le pousse vers des projets toujours plus ambitieux, jusqu'à l'enchaînement d'une voie cotée 8a, un niveau déjà exigeant pour un grimpeur valide. California dreamin' Il renfile un dossard en 2025. « J'avais besoin d'un défi, résume-t-il. Ce qui m'intéresse avec les Jeux, au-delà de la visibilité, c'est surtout d'avoir les moyens de pousser la performance. » Encadrement renforcé, stages, préparation physique, suivi psychologique : « On a changé de dimension. » Et très vite, les résultats suivent : double podium aux championnats du monde, double titre de champion de France. Considéré comme une réelle chance de médaille, Nicolas Moineau préfère, presque avec humilité, ne pas trop s'avancer : « Je vais être vraiment sérieux et y aller à fond. Je ne vais pas sur les compétitions pour faire du tourisme ». À des milliers de kilomètres des falaises du Lot, le décor est planté. La plage de Long Beach, au sud de Los Angeles, accueillera les épreuves de para-escalade, quelques semaines après celles des valides. Pour l'occasion, un mur temporaire s'élèvera devant l'océan Pacifique, avec pour horizon une ligne bleue à perte de vue où se confondent ciel et mer. Un décor presque hollywoodien, pensé pour la performance et le spectacle. Iels seront 80 athlètes sélectionné·e·s, 40 femmes et 40 hommes venus du monde entier se disputer les premières médailles paralympiques de la discipline. C'est d'ailleurs la première fois qu'un sport est paritaire dès son entrée au programme. Une consécration pour une pratique longtemps restée dans l'ombre, et désormais propulsée sur la scène mondiale depuis sa reconnaissance par le Comité international paralympique en 2017. Un sport jeune, spectaculaire, déjà bien installé chez les valides, qui incarne une volonté d'ouverture : attirer de nouveaux publics et moderniser l'image du handisport. « Notre présence aux Jeux est une formidable opportunité, souligne Hélène Le Rouge, manager au Pôle national parasport de la Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME). C'est un levier puissant pour attirer de nouveaux pratiquants, structurer les clubs et développer la pratique à l'échelle nationale. » Derrière l'événement, se dessine déjà un changement d'échelle : plus de visibilité, davantage de reconnaissance, et des perspectives élargies pour les athlètes. Dans les salles, un « effet Jeux paralympiques » commence à se faire sentir : le nombre de licenciés progresse, les formations dédiées à l'encadrement du handicap se multiplient et de nombreux clubs ouvrent des sections dites « inclusives » (23 clubs en 2022 contre 150 en mars 2026, nda). Les moyens financiers alloués au développement de la para-escalade suivent également la même tendance, avec un soutien accru de l'Agence nationale du sport. Un encadrement qui se traduit aussi dans le quotidien des grimpeur·se·s avec davantage de stages, un suivi médical renforcé, plus de compétitions internationales. « Aujourd'hui, ils s'entraînent presque chaque mois, contre quelques stages par an auparavant », précise Hélène Le Rouge. À mesure que la discipline gagne en visibilité, une règle vient redistribuer les cartes : aux Jeux, toutes les catégories ne seront pas invitées. À Los Angeles, il ne suffira pas d'être parmi les meilleurs. Encore faudra-t-il appartenir à la bonne case. Pour ceux dont le handicap n'entre pas dans les huit épreuves retenues, la sélection s'arrête là, sans appel. Une réalité brutale où la performance ne suffit plus à garantir sa place. Et où l'accès aux Jeux prend parfois des airs de loterie. Au pied du mur Dans la halle des sports de Penhars, à Quimper, l'air est chargé d'attente et de magnésie. Tout le petit monde de la para-escalade s'est donné rendez-vous ce samedi 14 mars 2026 pour les championnats de France. 54 athlètes s'apprêtent à concourir, dans une salle plus remplie que jamais. Découpé en six voies, un imposant mur cendré se dresse au fond de la grande salle. Violet, bleu, blanc… à chaque tracé sa couleur. Pendant la matinée, les athlètes prennent leurs marques sur leurs parcours respectifs. Le speaker chauffe les spectateurs et fait trembler les enceintes du hall. À 13 heures, la compétition démarre enfin. Les athlètes ont six minutes pour se hisser tout en haut et valider le « top ». Solenne Piret passe les qualifications sans difficulté. En finale, la figure de la discipline s'arrache et s'adjuge le titre de championne de France. Elle s'offre même une standing ovation au moment de la remise des médailles. La quintuple championne du monde a tenu son rang. Sans surprise. Un message fort en vue des Jeux pour lesquels chacun espère obtenir son ticket. La vie de couple d'Aloïs Pottier et Marine Routhiau est rythmée par la grimpe. Ils partagent un même rêve : les anneaux olympiques. Mais lui est sélectionnable. Elle ne l'est pas. Un contraste saisissant aussi, avec l'un de ses compatriotes en lice pour les mêmes championnats. À 52 ans, Bastien Thomas fait le deuil de son rêve olympique, malgré sa deuxième place sur le podium quimpérois. Originaire des pentes du Garlaban, à Aubagne, le quinquagénaire est un grand sportif. Il a pour habitude de pratiquer metafit et cross training : « C'est l'entraînement des G.I. américains », se vante-t-il. Son handicap, une hémiparésie lourde, entraîne une faiblesse musculaire sur la moitié du corps. Il lui provoque aussi quelques difficultés à articuler. Le 3 juin 2025, un an après l'annonce de l'entrée de la para-escalade aux Jeux, Bastien Thomas apprend qu'il restera à la maison. Champion du monde RP1 (force, stabilité ou amplitude limitée, nda) en 2019, il a depuis dégringolé les catégories : reclassé en RP2, puis en RP3 — catégorie non sélectionnée. Exit Los Angeles. Comme lui, beaucoup connaissent cette désillusion et éprouvent ce sentiment d'injustice. Pour eux, les Jeux sont faits. À l'écart du mur, loin du brouhaha de la compétition, Aloïs Pottier retrouve Marine Routhiau, sa compagne. Leur vie de couple est rythmée par la grimpe. Ils se sont rencontrés aux championnats de France en 2023. Depuis, les deux para-athlètes ont installé un mur d'escalade chez eux et partagent un même rêve : les anneaux olympiques. Victime d'un accident vasculaire cérébral à l'âge de 18 ans, Aloïs Pottier, grimpeur depuis l'enfance, est classé RP1. Marine Routhiau, atteinte de nanisme, évolue en RP3. Lui est sélectionnable. Elle ne l'est pas. Marine Routhiau ne pourra qu'encourager son compagnon à Long Beach. « On savait qu'il n'y aurait que huit médailles, c'est le jeu lorsqu'un sport est ajouté », rationalise-t-elle avec une pointe d'amertume. Un couple uni par la grimpe et ses valeurs. Soudé pour supporter le handicap au quotidien, mais divisé par des critères qui dépassent la performance. « On se doutait que les RP1 seraient retenus, leur handicap est plus facilement reconnaissable, le mien est un peu fourre-tout », explique Marine Routhiau. Pour Aloïs Pottier, tout se jouera en 2027 : il devra briller aux championnats du monde de Brno, en République tchèque, afin de valider son ticket pour les Jeux. « L'équité, ce n'est pas pour tout le monde, résume-t-il. Le sport para est plein d'injustices, en permanence » Bastien Thomas, vice-champion de France de para-escalade Le speaker continue son show. La foule scande les noms des champions. L'ambiance est à la joie, car aujourd'hui, la para-escalade est célébrée. Et tant pis si le rêve américain de nombreux athlètes leur file entre les doigts. Les protocoles de classification se sont complexifiés avec le temps, révélant une part de subjectivité qui peut s'avérer frustrante, malgré un processus en plusieurs étapes supervisées par World Climbing, la fédération internationale d'escalade. Le para-athlète doit d'abord être éligible à l'une des neuf catégories de handicap reconnues par World Climbing. Il doit se soumettre à un examen médical : manipulation, imagerie si nécessaire et tests ophtalmologiques pour les prétendants à la catégorie Blind. Le médecin annonce alors son diagnostic permettant de documenter l'atteinte, mais pas de décider de la classification. Seulement, le handicap ne se résume pas à neuf cases. Il y a autant de réalités que d'athlètes en situation de handicap. Par exemple, certaines pathologies — comme les douleurs chroniques — peuvent constituer un désavantage, sans pour autant que la douleur soit prise en compte dans les classifications. À la sortie du cabinet, si le para-grimpeur est reconnu comme tel, il doit soumettre le dossier médical à des « classificateurs » spécifiquement formés, souvent médecins, kinésithérapeutes, entraîneurs ou anciens athlètes, tous·tes expert·e·s de la pratique. Iels ont un droit de regard sur les tests médicaux et font passer au\à la sportif·ve une évaluation dynamique sur un mur d'escalade. Il s'agit alors de confirmer ou d'infirmer le diagnostic du médecin. Il y a, enfin, une observation en compétition pour juger la façon dont le handicap, quel qu'il soit, impacte la performance sportive. À l'issue de cette ultime observation, le·la para-grimpeur·se sera enfin classifié·e. Reste une autre ligne de fracture, plus discrète : celle du regard de l'autre. Celle que les Jeux veulent donner à voir. Ce que l'on montre et ce que l'on comprend. « Quand on voit que la personne est en situation de handicap, c'est impactant, spectaculaire », observe Aurélien Cirotte. Une logique qu'Ewen Clodic, champion de France AU3 à Quimper, ne peut accepter : « Plus ou moins voyant, ça reste un handicap ». Bastien Thomas est lui résigné : « L'équité, ce n'est pas pour tout le monde, résume-t-il. Le sport para est plein d'injustices, en permanence. » Un constat que partage Hugues Lhopital, enseignant-chercheur associé à l'UFR STAPS de l'université Claude-Bernard Lyon 1. Dans un article de Vertige Media, il expliquait que classer, c'est inévitablement hiérarchiser — et donc exclure. Une forme d'injustice accentuée par les Jeux paralympiques qui s'efforcent de faire entrer les handicaps dans des cases pour, entre autres, rendre le spectacle plus compréhensible pour le grand public. Malgré le sentiment d'iniquité engendré, toutes et tous s'accordent à dire qu'il est préférable de bénéficier de compétitions « injustes » que « pas de compétitions du tout ». Et si le sentiment d'injustice plane, hors de question de gâcher la fête. Marine Routhiau refuse d'abdiquer. « Ce qu'on espère, c'est que le comité paralympique voit du potentiel en notre sport et que la fédération pousse ensuite pour que le nombre de catégories augmente lors des Jeux suivants. » La marche à suivre est claire : ne pas baisser les bras et « bosser pour la prochaine génération ». La relève entre en piste. Sourire aux lèvres, queue de cheval blonde, Elsa Boutel Ménard se présente au pied du mur. À ses côtés, son guide Victor Matile, jamais bien loin. « Main droite à midi. Monte ton pied gauche au niveau de ton genou droit. Pousse sur ta jambe. » Les consignes fusent. Claires, nettes, précises. Par micro interposé, elles parviennent à la jeune grimpeuse malvoyante. Guidée par la voix de son coach, portée par les encouragements de ses parents, la Nantaise tope. Elle s'impose haut la main. Presque une habitude. À tout juste 18 ans, la lycéenne est déjà une star. À nouveau championne de France cette année à Quimper, elle affiche également un palmarès international impressionnant : une médaille de bronze, trois médailles d'argent et une médaille d'or, glanées sur les différentes manches de Coupe du monde, des États-Unis à l'Autriche, de Laval à Séoul. Sa vie est rythmée par la grimpe. Emploi du temps millimétré, famille mobilisée. Du très haut niveau. Un niveau olympique. Pourtant, au moment de déterminer les catégories, il en a été décidé autrement. Elsa Boutel Ménard voit trop bien : « J'ai une prothèse à l'œil gauche et 0,5/10 à l'œil droit ». Son niveau d'acuité visuelle la positionne en B3. « Je ne suis pas loin de passer en B2, ça dépend de ce que dira le médecin dans quelques mois », poursuit-elle. Il ne reste à Elsa Boutel Ménard qu'une infime chance de poser le pied sur le sol californien. En attendant, les Jeux demeurent hors de portée. Elle continue pourtant de s'entraîner en salle, de progresser, de travailler sans relâche. Pour continuer à avancer, elle s'inspire des cadors de la catégorie Blind : Nicolas Moineau ou encore Guillaume Degenève, deuxième lors des championnats de France à Quimper. Elle espère mieux pour 2032. La « résine », comme est surnommée la grimpe en salle, n'est pourtant pas une fin en soi. Le rocher peut être considéré comme un des fondamentaux de l'escalade. Un espace ouvert d'adaptation et d'expression qui n'a que faire de la catégorie et du handicap. En bref, un retour à l'essentiel. Lâcher prise Au fond, l'essentiel est sûrement ici, au-dessus du lac d'Annecy, où grimpent librement Bruno Longuet et Siloë Tetaz. Vue sur le lac, plein soleil. Rien à envier au cadre idyllique promis aux élus de Los Angeles. Loin de la cohue quimpéroise, du stress olympique et de l'arbitraire des classifications, c'est une grimpe plus zen. Loin de la froideur des cabinets des médecins, l'ambiance est chaleureuse. Les grimpeur·se·s saluent. Assis sur une pierre à côté des voies qu'iels viennent de grimper, Bruno Longuet et Siloë Tetaz prennent de la distance. Il s'agit pour lui de passer à autre chose, après cette désillusion olympique. La solution ? Revenir aux fondamentaux, à la falaise. « Je ne pense pas garder ce rêve en tête. Il y a d'autres choses qui m'animent : mon groupe de para-escalade et l'alpinisme aussi », dit-il. Siloë Tetaz partage cette passion des grands espaces. « Je suis toujours dehors en train de vadrouiller, de me promener en montagne, de prendre un peu l'air au bord du lac et d'y lire un livre le soir », glisse-t-elle. C'est la première fois que les deux champion·ne·s grimpent ensemble en extérieur. Le leitmotiv est clair : plaisir. S'affranchir des cases, profiter du rocher et performer à sa manière, à son rythme, en profitant du — bon — cadre. Bruno Longuet et Siloë Tetaz sont unanimes. La falaise est l'essence de la grimpe. Un sentiment de symbiose avec la nature. Pas ou peu de règles. Et une possibilité de laisser s'exprimer leurs corps indéfiniment. « Il faut s'adapter à la falaise, trouver d'autres prises. En extérieur, plusieurs choix s'offrent à toi. » Au pied des falaises de Saint-Géry, Nicolas Moineau profite aussi de son « jardin ». Le champion du monde est ici un homme ordinaire. Légende vivante de sa discipline, il passe presque inaperçu. Tout est plus simple, plus lent. Tout l'après-midi, Nicolas Moineau grimpe à son rythme. Il choisit les voies qu'il aime. « Si je veux me reposer cinq ou dix minutes entre chaque prise, je peux. » Le reste du temps, il discute avec ses amis, enlève ses chaussons pour enfiler ses tongs, caresse Upsy. Pour Nicolas Moineau, dont la catégorie est pourtant retenue pour Los Angeles : « Les Jeux, c'est presque accessoire ». La falaise prime. « Ce qui me motive, c'est l'amour de la grimpe. J'aime progresser et me dépasser. C'est tout », lâche-t-il. Des mots à l'image de sa pratique : directs, sans détour. Il n'aime ni le bruit, ni les spots trop fréquentés, ni les routes qui grondent en contrebas. « Quand on grimpe, on est concentré sur des choses simples. » Nicolas Moineau © Matthieu Delour Lorsqu'une rétinopathie pigmentaire survient durant son adolescence, elle grignote peu à peu sa vision jusqu'à l'effacer, emportant avec elle ses perspectives d'avenir. Pourtant, il s'accroche. Aux rochers, aux reliefs, aux sensations… Le sport de plein air devient rapidement « une échappatoire », un moyen de retrouver de l'autonomie, de grimper avec n'importe qui pour le guider et l'assurer. Si les Jeux restent sa priorité, Nicolas Moineau voit plus loin : « Ça ne changera pas ma vie. Après Los Angeles, je continuerai de grimper sur le rocher. » Loin des projecteurs, la falaise ignore les tris et les classifications. Pas de cases, pas de quota. Si les Jeux paralympiques sont une consécration — tant pour la discipline que pour les grimpeur·se·s sélectionné·e·s — celles et ceux à qui la loterie n'a pas souri trouveront toujours la montagne ouverte. Mais une certitude demeure : chacun·e, à sa manière, trace sa propre voie vers le sommet. Ce reportage a été écrit et réalisé par Enzo Calderon, Edgar Causse, Matthieu Delour, Sacha Gaudin, Juliette Hirrien, Théo Lamarque, Emma Likaj, Victor Nogues-Szalkowski, Maxence Pourpoint et Ana Puisset-Ruccella.

  • LGBTQIA+ dans l'escalade : tenir la corde

    En 2026, 530 projets de loi anti-LGBTQIA+ traversent le Congrès américain, et la communauté trans est devenue la cible prioritaire d'une administration fédérale hostile. En France, une personne LGBT+ sur deux a subi des discriminations dans un milieu sportif, et une sur sept a arrêté d'en pratiquer un. Le monde de l'escalade n'est pas épargné. En ce mois des Fiertés, la question de l'allyship — le fait de se ranger activement aux côtés des personnes discriminées — traverse la communauté grimpe des deux côtés de l'Atlantique. Un rassemblement aux États-Unis, à Salt Lake City (cc) Mike Newbry / Unsplash Un article rédigé avec le concours de Jay Bruneau-Bongard. Un drapeau aux couleurs trans, déployé dans le vide vertigineux d'El Capitan. C'est ce que Shannon « SJ » Joslin, ranger et biologiste au parc national de Yosemite depuis quatre ans et demi, a choisi de faire pendant son temps personnel, aux côtés de Pattie Gonia — drag queen et militante écologiste connue dans la communauté outdoor américaine et au-delà. Quelques jours plus tard, une enquête criminelle est ouverte contre elleux. Le 12 août 2025, SJ est licencié·e du jour au lendemain. Dans le règlement du parc, une nouvelle règle venait d'apparaître, antidatée au jour même de l'action. « Quand j'ai été viré·e, j'ai eu l'impression de perdre l'amour de ma vie. Je n'ai jamais connu un si grand chagrin. Je suis resté·e allongé·e par terre pendant deux jours », confie SJ dans une interview accordée à Vertige Media. Ce licenciement n'est pas un incident isolé. Depuis la réélection de Donald Trump, 530 projets de loi anti-LGBTQIA+ sont en cours aux États-Unis selon un rapport de l'American Civil Liberties Union (ACLU), dont 55 déjà adoptés ciblant les droits trans dans 16 États. Le mouvement MAGA a fait des personnes trans — évaluées de 1 à 2 % de la population américaine, selon SJ — sa cible prioritaire. L'illusion de l'espace libre Une sur deux. C'est la proportion de personnes LGBTQIA+ ayant été visées personnellement par un comportement homophobe ou transphobe dans le milieu sportif français, selon l'enquête IPSOS publiée en 2022 pour la Fédération Sportive LGBT+ avec le soutien du ministère des Sports. Au-delà : 46 % des Français·es ont été témoins de tels comportements — chiffre qui monte à 73 % chez les personnes LGBTQIA+ elles-mêmes. Et une personne LGBTQIA+ sur sept a arrêté de pratiquer un sport à cause de ces expériences. Le milieu de la montagne et de l'escalade présente des caractéristiques qui aggravent ces dynamiques. La culture du risque, les groupes souvent homogènes, les codes virilistes qui traversent certains pans de la pratique outdoor : autant de facteurs qui rendent les discriminations plus difficiles à nommer et à combattre. L'escalade se vend volontiers comme un espace libre, sans hiérarchie, ouvert à toustes. Cette image mérite d'être questionnée. Ce que l'histoire de SJ met en lumière, au-delà du licenciement lui-même, c'est le comportement de la communauté grimpe face à l'intolérable : un silence presque général. Après l'événement, iel est devenu·e un·e paria — plus d'accès aux missions bénévoles, des ami·es qui tournent le dos par peur des représailles. Quelques grimpeur·se·s locaux·ales ont pris sa défense. Mais pas les plus connu·es. La raison est révélatrice : Yosemite sert trop souvent de décor pour décrocher des contrats de sponsoring pour que certain·es prennent le risque de se positionner. Shannon « SJ » Joslin au Camp 4 au sein du parc Yosemite aux États-Unis © Ryan Moon Ce silence n'est pas anodin. Il dit quelque chose sur ce que la communauté grimpe protège — et ce qu'elle abandonne. Ne pas prendre position face à une discrimination, c'est la laisser opérer. De ces histoires se dégage une évidence : la lutte pour les droits LGBTQIA+ est avant tout le combat de celles et ceux qui sont concerné·es. Cela dit, cette lutte s'est aussi construite à chaque époque grâce aux personnes qui ont choisi de soutenir les plus exposé·es. Voir, amplifier et agir Devenir allié·e commence par une capacité à voir ce qui se passe. La LGBTphobie ne prend pas toujours la forme d'une agression frontale. Elle vit le plus souvent dans les détails : une blague glissée en fin de journée de grimpe, l'utilisation persistante du mauvais pronom/prénom pour une personne trans, le silence confortable face à un commentaire déplacé, l'absence totale de représentation LGBTQIA+ dans les magazines, les programmes des clubs, les catalogues de marques. « Le meilleur moyen de développer la représentation, c'est l'exposition. Les gens ne savent pas ce qui est possible tant qu'ils ne voient pas quelqu'un qui leur ressemble le faire » Marian May Perez, cofondatrice de Rise Outside dans le magazine Climbing Voir, c'est aussi prendre le temps de s'informer. Selon un guide publié en novembre 2025 par la Born This Way Foundation — organisation cofondée par Lady Gaga et sa mère Cynthia Germanotta —, plus d'un·e jeune LGBTQIA+ sur trois a subi du harcèlement en ligne à cause de son identité dans l'année écoulée, et 60 % rapportent des sentiments chroniques de solitude. Seulement un·e sur trois a accès à des espaces qu'iel perçoit comme « vraiment bienveillants ». Ces chiffres décrivent des personnes concrètes, présentes dans nos salles, sur nos falaises, dans nos clubs. Apprendre à reconnaître les mécanismes qui produisent leur exclusion est une condition pour agir utilement plutôt qu'à côté. La communauté escalade internationale produit depuis quelques années des récits qui déplacent le regard. Lor Sabourin, grimpeuse trans, a fait l'objet du film They/Them, portrait documentaire qui documente sa pratique et son identité sans les opposer. Campbell Harrison, grimpeur compétiteur australien ouvertement gay, a pris publiquement la parole dans un milieu où ce type de visibilité reste exceptionnellement rare. Jordan Cannon, grimpeur professionnel américain, organise l'Arc'teryx Queer Ascent, rassemblement annuel pour les grimpeur·se·s LGBTQIA+. Marian May Perez, cofondatrice de Rise Outside à New York, le résume ainsi au magazine Climbing : « Le meilleur moyen de développer la représentation, c'est l'exposition. Les gens ne savent pas ce qui est possible tant qu'ils ne voient pas quelqu'un qui leur ressemble le faire ». Ces voix existent. Partager ces récits, les recommander — en salle, en falaise, sur les réseaux — contribue à normaliser des représentations que la presse d'escalade mainstream rend encore trop souvent invisibles. L'impact est documenté : selon la Born This Way Foundation, les jeunes LGBTQIA+ qui ont accès à des espaces réellement bienveillants ont un taux de dépression deux fois moins élevé que les autres — 28 % contre 53 %. En France, l'équivalent de ces récits est quasiment absent de la presse escalade. Ce vide n'est pas un accident : il est le produit de choix éditoriaux et de silences institutionnels qui ont trop longtemps rendu certaines expériences invisibles. Le troisième levier est peut-être le plus efficace, parce qu'il est à la portée de chacun·e : agir là où l'on est. Une salle d'escalade peut afficher clairement qu'elle est un safe space — espace bienveillant, désignant un lieu où les personnes marginalisées peuvent se sentir en sécurité sans dissimuler leur identité. Un club peut se doter de règles explicites contre les discriminations et former ses encadrant·es à les appliquer. Toutefois, l'affichage reste incomplet. Il s'agit surtout de prendre des mesures concrètes : nommer une personne de référence dans le staff si un problème survient dans la salle, ou offrir des vestiaires non genrés à ses clients et licencié·es. Plus un espace est concrètement safe, plus un·e grimpeur·se pourra intervenir quand un commentaire LGBTphobe est tenu en sa présence. Le combat continue L'allyship ne se construit pas sur les grandes déclarations. Il se construit dans la répétition de prises de position concrètes, dans les espaces du quotidien. Soutenir économiquement les structures qui font ce travail en est un aspect supplémentaire. Aux États-Unis, des organisations comme Flash Foxy, Queer Crush ou All Rise Outdoors — fondée par la grimpeuse Ashima Shiraishi — organisent des rassemblements, des programmes de mentoring et des espaces de pratique inclusifs. « Nos sponsors équipementiers nous permettent de proposer des programmes à tarification progressive — sans eux, nous facturerions trois fois plus », explique Lou Bank, de Flash Foxy, au magazine Climbing. Ces structures ont peu d'équivalent à l'échelle nationale en France. Grimpe et Glisse, association LGBT+, membre de la FFCAM (Fédération française des clubs alpins et de montagne, ndlr) qui propose des activités de pleine nature, est l'une des rares initiatives dédiées à l'intersection entre pratique outdoor et identités LGBTQIA+. Elle reste fragile, portée par des bénévoles. La Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME) n'a pas, à ce jour, de politique publiquement affichée sur l'inclusion des personnes LGBTQIA+. Les clubs, dans leur immense majorité, ne disposent d'aucun protocole de prévention et de gestion efficace des discriminations. Des modèles existent pourtant. Project Pride, fondé en 2022 à Squamish, en Colombie-Britannique, au Canada, par la kinésiologue Michelle LeBlanc, propose des sessions de bloc ouvertes aux personnes 2SLGBTQIA+ (terme canadien incluant les personnes bispirituelles, ndlr), du mentoring et des partenariats avec des salles locales. Quatre ans après sa création, il s'est étendu à Calgary et à Canmore, dans les Rocheuses. Son fonctionnement — associations, partenariats d'équipement, tarification progressive — est transposable. SJ Joslin, de son côté, a trouvé la force de se relever. Iel a décidé de poursuivre le gouvernement fédéral américain en justice pour défendre le droit des fonctionnaires à exercer leurs libertés garanties par le Premier Amendement — et, plus largement, pour renforcer les droits des personnes trans. Le 13 juin dernier, une juge fédérale a rejeté le recours de SJ, qui attend une décision finale de l'Office of Special Counsel en août prochain. « L'escalade se pratique sur des terres publiques que nous gérons tous·tes. Quand celles et ceux qui protègent ces terres sont réduit·e·s au silence, viré·e·s ou forcé·e·s de partir pour qui iels sont, ça affecte tout le monde », expliquait SJ dans une interview accordée à Vertige Media. La falaise n'est pas un espace hors du monde. Elle est traversée par les mêmes rapports de pouvoir, les mêmes silences, les mêmes potentiels de résistance. Être allié·e dans la communauté escalade, ce n'est pas cocher une case militante. C'est choisir, à chaque fois que l'occasion se présente, de quel côté on se tient.

  • Salon de l’Escalade : un espace critique disparaît du programme 2027

    Pendant deux éditions, les conférences portées par Vertige Media au Salon de l’Escalade ont ouvert un espace : un lieu où la grimpe ne venait pas seulement se montrer, mais aussi se discuter. Cet espace ne sera pas reconduit en 2027. À première vue, l’affaire pourrait ressembler à un simple arbitrage de programmation. Elle raconte pourtant autre chose : la difficulté, pour une filière en pleine structuration économique, à maintenir en son centre des espaces où ses propres tensions peuvent être nommées. Fiona Mille au Salon de l'Escalade 2026 © David Pillet Il serait facile de n’y voir qu’une décision d’organisation. Un programme que l’on réoriente, un format que l’on modifie, une scène que l’on attribue différemment. Dans la vie d’un salon professionnel, ces arbitrages existent. Ils sont même ordinaires. Les événements évoluent, les priorités changent, les équilibres se recomposent. Mais certaines décisions, sous leur apparente banalité, disent davantage que ce qu’elles prétendent régler. Selon les explications qui nous ont été données par l’organisation du Salon, la non-reconduction de cet espace fait suite aux pressions exprimées par certaines marques, gênées par la ligne éditoriale de Vertige Media, par les sujets abordés ou par ce que ces conférences rendaient possible : une parole non promotionnelle, plus indépendante, plus attentive aux tensions réelles d’un secteur en pleine structuration. L’indépendance ne consiste pas à prétendre que l’argent n’existe pas. Elle consiste à refuser qu’il détermine seul ce qui peut être dit Il ne s’agit pas ici de nier les contraintes propres à un salon professionnel. Un tel événement repose sur des exposants, des partenaires, des budgets, des arbitrages commerciaux. Aucun salon ne se tient hors sol. Aucun acteur de la filière, média compris, n’échappe entièrement aux réalités économiques. L’indépendance ne consiste pas à prétendre que l’argent n’existe pas. Elle consiste à refuser qu’il détermine seul ce qui peut être dit. C’est là que se situe l’enjeu. Un salon professionnel peut-il encore accueillir un débat qui ne soit pas uniquement compatible avec les intérêts de ses principaux exposants ? Peut-il demeurer un lieu de confrontation utile, ou doit-il progressivement devenir une vitrine où les sujets trop rugueux sont renvoyés ailleurs, dans des espaces moins visibles, moins centraux, donc moins dérangeants ? Pendant deux éditions, Vertige Media a porté au Salon de l’Escalade un espace de conférences qui ne se limitait pas à accompagner la dynamique commerciale de l’événement. L’ambition était différente : faire exister, au cœur d’un rendez-vous de filière, un lieu où l’escalade pouvait aussi se penser comme un fait social, culturel, économique et politique au sens large du terme. On y a parlé d’accès, de modèles associatifs, de transition écologique, de travail en salle, d’inclusion, de genre, de gouvernance, de formation, de place des fédérations, de rôle des marques et de transformation des pratiques. Ces conférences ont réuni des chercheur·se·s, des représentant·e·s syndicaux·ales, des associations, des écrivain·e·s, des sociologues, des athlètes et des acteur·rice·s économiques. Elles ont aussi permis, pour la première fois, de faire dialoguer autour d’une même table les trois fédérations qui structurent l’escalade française — la FFME, la FFCAM et la FSGT. Des sujets parfois techniques, parfois sensibles, souvent structurels. Des voix qui ne relèvent pas de l’animation périphérique, mais de la compréhension même de ce que devient aujourd’hui l’escalade. Car l’escalade a changé d’échelle. Elle n’est plus seulement cette pratique de passionné·e·s, portée par quelques clubs, quelques spots historiques, des salles associatives, des topos annotés et une culture largement informelle. Elle est devenue un secteur. Les salles se multiplient, les réseaux se consolident, les marques investissent, les territoires cherchent à capter l’attractivité de l’outdoor, les institutions adaptent leur discours, les événements se professionnalisent. L’escalade a gagné en visibilité, en public, en poids économique. Une filière mature ne se reconnaît pas seulement à sa capacité à croître. Elle se reconnaît aussi à sa capacité à organiser ses propres débats Cette croissance est une chance. Elle apporte des moyens, des emplois, des équipements, une démocratisation réelle de la pratique. Il serait absurde de regarder cette transformation uniquement comme une menace. Mais elle produit aussi de nouvelles tensions. Lorsqu’un sport devient une industrie, il ne peut plus seulement se raconter à travers la passion, la communauté et la liberté. Il doit aussi interroger ses modèles économiques, ses rapports de pouvoir, ses conditions de travail, son impact territorial, ses angles morts sociaux et environnementaux. C’est précisément le rôle d’un espace critique : permettre à une filière de ne pas confondre développement et absence de contradiction. Cette question dépasse largement le cas du Salon de l’Escalade. Elle traverse aujourd’hui de nombreuses industries sportives et culturelles. À mesure qu’une pratique se structure économiquement, ses lieux de représentation tendent parfois à se lisser. Les récits deviennent plus maîtrisés, les discours plus consensuels, les aspérités plus difficiles à accueillir. La critique n’est pas toujours interdite. Elle est souvent déplacée. Ce qui dérange n’est pas censuré frontalement, il est rendu périphérique. Or une filière mature ne se reconnaît pas seulement à sa capacité à croître. Elle se reconnaît aussi à sa capacité à organiser ses propres débats. L’escalade n’a pas besoin de moins de débats. Elle en a probablement besoin de davantage L’escalade contemporaine aime mobiliser les mots de communauté, d’accessibilité, d’ouverture et de responsabilité. Ces mots ont une valeur, à condition de ne pas rester des éléments de langage. Prendre au sérieux l’accessibilité, c’est parler des barrières sociales, territoriales et culturelles qui subsistent. Prendre au sérieux la communauté, c’est accepter que des voix divergentes s’y expriment. Prendre au sérieux la responsabilité, c’est permettre que les acteurs économiques, institutionnels et associatifs soient questionnés sur leurs pratiques. À défaut, ces mots deviennent des instruments de communication plus que des principes d’action. Ce qui disparaît avec un espace de conférences indépendant, ce n’est donc pas seulement une série de tables rondes. C’est la possibilité, au cœur même d’un événement de filière, d’articuler la célébration d’un sport et l’examen critique de ses transformations. C’est la possibilité de rappeler qu’une communauté sportive ne se construit pas uniquement par l’addition de stands, de marques et de pratiquant·e·s, mais aussi par sa capacité à se parler franchement. L’escalade n’a pas besoin de moins de débats. Elle en a probablement besoin de davantage. Parce qu’elle grandit. Parce qu’elle se professionnalise. Parce qu’elle attire des capitaux, des publics nouveaux, des ambitions territoriales, des stratégies de marque. Parce que ses lieux de pratique évoluent, que ses métiers se transforment, que ses imaginaires sont désormais disputés. Parce qu’un sport qui devient un marché doit accepter que le marché soit lui-même discuté. Aucune industrie sportive ne gagne durablement à étouffer les lieux où elle peut être interrogée Il ne s’agit pas d’opposer artificiellement les acteurs économiques aux espaces critiques. Les marques, les salles, les fédérations, les associations, les clubs, les médias et les collectivités contribuent tous, à leur manière, à fabriquer l’escalade contemporaine. Personne ne le fait depuis un lieu parfaitement pur. Pas même nous. Mais aucun de ces acteurs ne devrait pouvoir définir seul les contours du débat légitime. C’est à cette condition qu’une filière peut grandir sans perdre sa capacité de réflexion. À cette condition aussi qu’un salon professionnel peut rester autre chose qu’une vitrine. Un événement de filière n’a pas seulement pour fonction de montrer ce qui se vend. Il peut aussi permettre de comprendre ce qui se transforme, ce qui résiste, ce qui inquiète, ce qui travaille le milieu de l’intérieur. Lorsque ces espaces disparaissent, le risque n’est pas que l’escalade cesse de fonctionner. Les salles continueront d’ouvrir, les prises de sortir, les chaussons de se vendre, les compétitions d’avoir lieu, les communiqués de promettre une pratique toujours plus accessible, plus durable, plus inclusive. La machine ne s’arrête pas parce qu’une scène change de forme. Mais un milieu ne se juge pas seulement à ce qu’il parvient à faire fonctionner. Il se juge aussi à ce qu’il accepte de laisser exister quand cela le dérange. Vertige Media continuera donc à documenter ces transformations et à ouvrir des espaces où elles pourront être discutées. Ici d’abord, dans nos articles, nos enquêtes, nos entretiens, nos tribunes. Puis ailleurs, lorsque cela sera possible ou nécessaire : dans des rencontres, des conférences, des événements construits avec celles et ceux qui pensent qu’un débat exigeant ne fragilise pas un secteur, mais participe au contraire à sa maturité. Avec les associations, les professionnel·le·s, les institutions, les grimpeur·se·s, et aussi les acteurs économiques prêts à accepter qu’une filière ne se raconte pas seulement depuis ses intérêts les plus confortables. La croissance de l’escalade est une réalité. Sa massification aussi. Mais aucune industrie sportive ne gagne durablement à étouffer les espaces où elle peut être interrogée. Ce que l’on ne peut plus discuter au centre finit toujours par revenir ailleurs, sous une forme moins maîtrisée. C’est aussi pour cela que l’indépendance d’un média ne peut pas rester une simple déclaration d’intention. Elle se construit, très concrètement, par celles et ceux qui considèrent que ce travail mérite d’exister. Si vous pensez que l’escalade a besoin d’enquêtes, de débats, de contradictions et d’espaces où les sujets sensibles ne sont pas systématiquement repoussés hors champ, vous pouvez soutenir Vertige Media en faisant un don. Ce soutien nous permet de continuer à documenter ce que devient l’escalade, à provoquer ces discussions avec celles et ceux qui pensent qu’une filière ne se renforce pas en évitant les questions qui la dérangent. À ouvrir la voix. Droit de réponse du Salon de l’Escalade L'article intitulé « Salon de l'Escalade : un espace critique disparaît du programme 2027 » affirme qu'un lieu d'échange indépendant serait supprimé suite à la décision de ne pas reconduire Vertige Média dans l'organisation des conférences. Cette formulation appelle plusieurs rectifications. Depuis sa première édition en 2019, le Salon de l'Escalade accueille des conférences et débats consacrés aux enjeux sportifs, sociaux, environnementaux, économiques et culturels liés à l'escalade. Comme en témoignent l'ensemble des guides visiteurs, ces sujets y étaient déjà largement et régulièrement traités avant la création de Vertige Média. Ces espaces existaient donc indépendamment de leur contribution et continueront d'exister lors de nos prochaines éditions. Dans ce cadre, notre décision prise pour 2027 ne consiste pas à supprimer un espace de débat, mais à ne plus en confier la gestion exclusive à Vertige Média. Une proposition écrite de créneaux de conférences qui leur seraient dédiées, assortis d'une totale liberté éditoriale, leur a d'ailleurs été soumise. Vertige Média a refusé cette offre. Dès lors, il est inexact de présenter cette évolution comme la disparition d'un espace de réflexion. L'article mentionne par ailleurs que cette décision ferait suite à des pressions exercées par certaines marques présentes au Salon. Là encore, cette affirmation est inexacte : notre choix ne résulte d'aucune pression exercée par un exposant, partenaire ou marque. Il vise simplement à favoriser la pluralité des approches dans le traitement des sujets abordés. Depuis sa création, le Salon réunit des acteurs de tous horizons: institutions, fédérations, associations, ONG, collectivités, entreprises, médias et pratiquants. Les conférences et débats évoqués dans l'article s'inscrivent précisément dans cette continuité et continueront d'exister en 2027 et au-delà. En conclusion, il ne s'agit ni de la disparition d'un espace de débat ni d'une mise à l'écart de Vertige Média.

  • Pourquoi notre club a choisi de soutenir Vertige Media

    Président d’EVO, club d’escalade orléanais affilié à la FFME, Maxime Bunel signe une tribune sur la responsabilité des clubs dans l’écosystème de la grimpe. En choisissant de soutenir financièrement Vertige Media au nom de ses 188 licencié·e·s, son club pose un geste qui dépasse le simple don : défendre une culture de l’escalade consciente, critique et indépendante, loin d’une pratique réduite à sa seule consommation. Licencié·e·s du club d’escalade Équilibre Vertical Orléans © EVO L’idée est arrivée comme arrivent souvent les sujets importants dans un club : au pied des voies. Quelques articles de Vertige Media circulaient déjà entre nous. Ils revenaient dans les discussions, parfois après une séance, parfois entre deux essais, parfois parce qu’un sujet mettait le doigt sur quelque chose que nous sentions sans toujours réussir à le formuler. Puis la campagne de dons a été lancée. À ce moment-là, la question s’est posée assez simplement : est-ce qu’un club comme le nôtre devait rester spectateur, ou pouvait-il participer ? La clarté d’une évidence : ce média faisait résonner des valeurs que nous essayons déjà de faire vivre au quotidien J’ai proposé d’inscrire le sujet à l’ordre du jour du conseil d’administration. Nous sommes onze au CA, élu·e·s pour deux ans, et la décision a été votée à l’unanimité. Sans tiraillement, sans calcul d’opportunité, sans stratégie de communication. La clarté d’une évidence : ce média faisait résonner des valeurs que nous essayons déjà de faire vivre au quotidien. Je tenais aussi à ce que ce soutien soit porté au nom des licencié·e·s. Un club n’est pas une personne. Ce n’est pas la propriété de son président, ni le prolongement administratif de son bureau. Sa légitimité, sa voix et son poids symbolique reposent sur le collectif. À EVO, nous fédérons 188 licencié·e·s. Derrière ce chiffre, il y a des familles, des proches, des parents, tout un petit monde qui gravite autour de notre pratique. Quand un club parle, il ne parle jamais tout seul. Conseil d'administration de Vertical Orléans © EVO Un grimpeur ou une grimpeuse n’est pas le simple consommateur d’une prestation de service. Il ou elle n’achète pas seulement un accès à un mur, une ouverture de voie ou une sortie encadrée. C’est une voix. Une personne qui participe à la vie d’un sport, d’une communauté, d’un territoire. Si un club se limite à encaisser des adhésions, aligner des créneaux, sécuriser la pratique et préparer des compétitions avant de recommencer l’année suivante, il gère une activité, mais il n’anime pas une culture. La mission d’un club est pourtant plus large. Elle consiste bien sûr à transmettre une technique : assurer, grimper en tête, gérer la chute, respecter le matériel et le milieu naturel. Mais elle consiste aussi à transmettre une histoire. Comprendre d’où vient l’escalade, pourquoi certains sites existent, qui les a équipés, qui les entretient, comment fonctionnent nos institutions, pourquoi des bénévoles donnent du temps pour que d’autres puissent grimper. Nous ne grimpons pas dans le vide. Nous nous inscrivons dans une histoire collective. Cet écosystème, nous en bénéficions tous les jours, souvent sans le voir. L’infrastructure est visible : le mur, la falaise, la voie, le relais, le tapis, la prise. Les forces qui rendent tout cela possible le sont beaucoup moins. On voit rarement les heures passées à équiper, entretenir, former, encadrer, défendre l’accès aux sites naturels, négocier avec les collectivités, préserver les falaises, faire vivre les associations. Si les équipeurs se découragent, si le bénévolat s’asphyxie, si les structures collectives s’affaiblissent, c’est l’essence même de notre pratique qui se fragilise. Nous ne pouvons pas toujours attendre que l’écosystème tienne sans nous C’est là que le rôle d’un média indépendant devient important. Vertige Media ne nous apporte pas seulement de l’information. Il ne se contente pas de dire qui a terminé troisième à telle Coupe du monde ou qui a enchaîné tel bloc. Il apporte de la mémoire et du débat. Il éclaire les mutations sociales, économiques, environnementales et culturelles de la grimpe. Il crée du lien entre des acteurs qui ne se rencontrent pas toujours. Il permet à un club d’Orléans de ne pas rester enfermé dans son périmètre local, mais de se sentir concerné par ce qui traverse l’ensemble de la communauté. Ce n’est pas abstrait. Quand Vertige publie un article sur le repos en escalade, ce n’est pas seulement un sujet de préparation physique. C’est un texte que l’on peut partager dans un club pour parler autrement de progression, de fatigue, de blessure, de culpabilité à ne pas grimper. C’est typiquement le genre de contenu qui permet d’ouvrir une discussion avec des jeunes, des adultes, des compétiteur·rice·s ou des pratiquant·e·s qui viennent surtout pour le plaisir. Un sujet apparemment simple devient une porte d’entrée vers autre chose : notre rapport à la performance, au corps, à l’arrêt, au temps long. Licencié·e·s du club d’escalade Équilibre Vertical Orléans © EVO Il serait confortable de rester dans notre périmètre : nos murs, nos sorties, nos compétitions, notre calendrier interne. Mais l’escalade contemporaine est traversée par des questions qui dépassent largement un club d’Orléans : l’accès aux sites naturels, la biodiversité, la démocratisation, la place des structures privées, l’ère olympique, les liens avec les marques, les formes nouvelles de consommation sportive. Dans ce contexte, grimper devient aussi un acte politique. Non pas au sens partisan du terme, mais parce que pratiquer un sport, c’est participer à des choix collectifs : ce que l’on transmet, ce que l’on finance, ce que l’on accepte, ce que l’on questionne, ce que l’on veut préserver. Pour cela, l’exercice de la critique est indispensable. Un milieu qui refuse de s’interroger se condamne à l’appauvrissement. La critique journalistique n’est pas une hostilité envers l’escalade. Elle peut être, au contraire, une preuve d’attention. On questionne ce que l’on souhaite voir progresser. On interroge ce que l’on ne veut pas laisser s’abîmer. Le désaccord n’est pas une fracture. Il est le signe qu’un milieu est assez mature pour débattre de ses propres choix, de ses contradictions et de son avenir. Soutenir les voix indépendantes qui documentent, interrogent et relient notre communauté, c’est aussi garantir la vitalité de notre passion commune À l’heure où l’information spécialisée est largement captée par les marques, les réseaux sociaux, les salles commerciales et les algorithmes, nous avons besoin d’espaces capables de prendre le temps. Des espaces qui enquêtent, croisent les sources, donnent la parole à différents acteurs, vulgarisent des connaissances et les rendent accessibles à celles et ceux qui n’auraient pas forcément le temps d’aller les chercher seuls. Le modèle gratuit de Vertige Media résonne aussi avec notre éthique associative. Un club défend l’accès, la transmission, le partage. Quand je relaie un article auprès des adhérent·e·s, je ne veux pas devenir l’agent commercial d’un abonnement. Je veux simplement ouvrir une fenêtre de réflexion, inviter à regarder au-delà du bout de ses chaussons. C’est pourquoi j’invite les autres clubs à engager cette réflexion. Non pas nécessairement pour calquer notre démarche ou reproduire notre contribution financière, mais pour se demander de quoi ils bénéficient, ce qu’ils veulent préserver, et quels acteurs ils acceptent de laisser disparaître faute de soutien. Nous profitons tous d’un écosystème que nous n’avons pas entièrement construit. À un moment ou un autre, il faut aussi participer à son entretien. Un club ne grimpe jamais seul. Il s’appuie sur des falaises équipées par d’autres, des murs construits par d’autres, des bénévoles formés par d’autres, des récits écrits par d’autres, des combats menés par d’autres. Nous ne pouvons pas toujours attendre que l’écosystème tienne sans nous. Un club ne saurait être un simple consommateur passif d’escalade. Il en est le coproducteur responsable. Soutenir les voix indépendantes qui documentent, interrogent et relient notre communauté, c’est aussi garantir la vitalité de notre passion commune.

  • Rencontre avec l'inimitable Terranos : « Je propose du kiff, prends-le »

    Parmi la galaxie d'internautes qui « font du contenu » sur l'escalade, il est sans aucun doute le plus original. Aujourd'hui, près de 50 000 personnes suivent ses réactions en vidéo sur un jeté de Sorato Anraku ou les talons d'Oriane Bertone. Ce qui nous a conduits à se demander pourquoi. Alors, qui es-tu, Terranos ? En position naturelle © Courtoisie de Terranos Vertige Media : Bon. Comment ça a commencé cette histoire ? Terranos : Alors, je stream sur Twitch (soit diffuser des vidéos de soi en direct, ndlr) depuis trois ou quatre ans. Il y a environ un an, je m'y suis vraiment investi. Un soir, pendant un long stream de jeux vidéo, j'avais besoin d'une pause mentale. Le genre de pause qu'on se fait en sortant son téléphone pour regarder une vidéo. Sauf que là, j'étais en stream — alors j'ai dit à mes abonné·e·s : « On va regarder une vidéo d'escalade ». Je tombe sur un championnat local, j'en regarde quinze à trente minutes. Et je commente. Je rigole, je vibre, ça me procure des émotions. J'ai décidé de monter une petite vidéo avec ça. Je publie. Et ça explose. Je faisais 1 000 vues grand maximum avec mes streams sur les jeux vidéo. Là, le truc fait 50 000 sur TikTok. Je me dis que c'est du pain béni. J'en publie une autre, ça monte à 100 000. J'ai eu des shorts (courtes vidéos, ndlr) qui ont fait entre 800 000 et 900 000 vues. Vertige Media : Incroyable. Comment tu l'expliques ? Terranos : Honnêtement, aucune idée. Il y a peut-être deux facteurs, allez. Le premier, c'est que j'ai une personnalité très expressive et je commente un sport qui me plaît énormément. L'alchimie des deux fait que les gens ne regardent pas vraiment ce qui se passe — ils le ressentent. Je pense que je suis plus apte à faire ressentir les choses qu'à les montrer. Et je crois que ça crée du lien. Tu as la sensation de partager un moment avec quelqu'un, de vivre quelque chose collectivement. Le deuxième facteur, après, c'est Internet [il lève les bras en signe d'ignorance 🤷🏻‍♂️] Vertige Media : La première vidéo qui a pris, c'était quoi ? Terranos : C'est marrant parce que la toute première, ce n'était même pas de l'escalade pure. C'était Antoine Girard (athlète de l'équipe de France d'escalade, ndlr) entre deux essais, qui se remettait de la magnésie. Il est très musclé — j'ai déconné là-dessus — « Oh là là, qu'est-ce qu'il est musclé » — j'ai fait un petit montage. Et ça a marché. Ensuite, j'en ai fait une sur le passage de Max Bertone (autre athlète de l'équipe de France, ndlr) sur un bloc : on sentait qu'il vivait le truc, qu'il avait tellement de sensations. Puis une sur Paul Jenft (idem, ndlr). Le mec se déploie de manière hyper élégante, approche sa main de la prise, c'est verrouillé. Hop, il se redéploie encore, paf. J'adore voir ça. J'adore. Et à chaque fois, ça explosait encore. Là, je me dis : ok, ça plaît. « Je prends l'engouement que j'ai personnellement à regarder l'escalade et les gens s'y rattachent. Je propose le mouvement. Après, ils en font ce qu'ils veulent. » Vertige Media : Comment décrirais-tu ce que tu fais ? Terranos : C'est du kiff. Je dis souvent : « Je propose du kiff, prends-le ». Si on veut mettre d'autres mots, disons que je fais du « react » avec beaucoup d'émotions, de ressentis, d'expressions. Vertige Media : Attends, c'est quoi le « react » ? Terranos : C'est une pratique du web qui est née il y a une bonne dizaine d'années où des gens se filment face cam en réagissant spontanément à un contenu. Il y a des « react » sur tout : 4 mariages pour une lune de miel, Koh-Lanta, des vidéos Minecraft ou un documentaire de National Geographic sur la savane. Ce que la personne propose, c'est la manière dont elle vit les choses. C'est complètement ce que je fais. Et après, il y a mon « moi » du futur qui va en faire un montage et le publier sur les réseaux. Ce qui m'étonne, c'est que des gens qui ne grimpent pas du tout me disent : « Punaise, j'y bite rien, mais c'est incroyable », ou « J'ai l'impression de suivre la compétition comme si je m'y connaissais ». Je prends l'engouement que j'ai personnellement à regarder l'escalade et les gens s'y rattachent. Je propose le mouvement. Après, ils en font ce qu'ils veulent. Vertige Media : Tu fais aussi des streams de finales qui durent plus de deux heures. D’où te vient cette aisance pour analyser ce qui se passe sur le mur ? Terranos : Je pense que c'est instinctif. Cette empathie corporelle, elle se projette sur les autres. Quand je vois un·e athlète dont le pied commence à trembler sur la dalle, je le ressens. Ça ne veut pas dire qu'il ou elle va tomber — mais ça me parle, en fonction de la position de son bassin, de sa manière d'aborder le move suivant. Le corps en mouvement me parle. C'est l'association de ça, de l'empathie et de la technique. Tu ne peux pas savoir ce qu'on ressent sur une réglette en arquée à un bout de doigt si tu ne l'as jamais fait. Vertige Media : Quand tu t'es lancé, tu grimpais depuis longtemps ? Terranos : Pas vraiment, non. J'ai commencé il y a trois ans parce qu'une amie qui grimpait dans un club à Lorient m'a proposé d'essayer. J'avais un petit contexte familial aussi : mon grand-père a ouvert de toutes petites voies au Pont du Petit Bonhomme. C'est un pont breton que tu ne peux plus grimper aujourd'hui, mais bon. Quand j'ai testé avec mon amie, ça a été une explosion de sensations. Le lendemain, j'en parlais à tout le monde au boulot. « Quand je me baladais avec mes parents, je me posais accroupi sur des rochers au-dessus d'un ruisseau — les petites éclaboussures sur la cheville, le vent sur la tête, regarder au loin — j'étais bien. Tu te reconnectes à des sensations vraiment primaires. L'escalade, c'est ça » Vertige Media : Quels types de sensations ? Terranos : La proprioception ! Sentir mon corps dans l'espace, c'est quelque chose que j'adore depuis tout gamin. Je voyais un arbre, je grimpais dessus. Je sautais de pierre en pierre. Quand je me baladais avec mes parents, je me posais accroupi sur des rochers au-dessus d'un ruisseau — les petites éclaboussures sur la cheville, le vent sur la tête, regarder au loin — j'étais bien. Tu te reconnectes à des sensations vraiment primaires. L'escalade, c'est ça. Je l'ai découvert à 24 ans. La question que je me suis posée, c'est : comment je n'ai pas trouvé ça plus tôt ? Vertige Media : T'as jamais eu de souci de légitimité à commenter des finales de compétition d'escalade ? Terranos : Non, je fais juste mon truc. Avant les JO, je ne regardais pas les compétitions d'escalade. Et depuis, j'ai réalisé que c'était vraiment trop bien. Quand on me dit que je suis commentateur ou « caster », je dis oui… Mais je ne prétends pas faire du commentaire sportif avec des fiches, en bossant mes trucs avant, etc. Je fais du spontané. Après, il y a des notions techniques à avoir. Il faut savoir ce qu'est une contre-pointe, il faut savoir reconnaître un bloc en dalle ou un bloc physique, une réglette, tout ça… Je grimpe beaucoup, donc ça va, même s'il y a des fois où je me réécoute et je pense que je dis un peu de la merde. Ça, c'est le truc qui m'importe : ne pas dire d'énormes conneries, parce que ça fausse la transmission d'émotions. Terranos est clairement en train de percer © Guillaume Bouju Vertige Media : Il y a aussi cet avatar zinzin qui accompagne tes commentaires et qui imprime beaucoup ton style. D'où vient-il ? Terranos : Au départ, je voulais me préserver avec l'anonymat. Mais il te faut quand même une tête, quelque chose qui te représente sur les différents réseaux. J'ai demandé à une amie de me faire un dessin — avec des critères volontairement très différents de moi. Blond, un peu bedonnant, joues rondes, qui tient un pain au chocolat. La genèse de l'idée vient directement de Wankil Studio (un duo de créateur·rice·s de contenu français·es spécialisé·e·s dans le gaming, ndlr), qui a popularisé ce format d'avatar sur YouTube. Je consomme énormément leur contenu. Je suis directement influencé. « Je trouve que le bloc, c'est la gamification de l'escalade. Tu as des couleurs, des niveaux, différents types de blocs — la dalle, le dévers, la coordination. On ne dit même plus « j'ai réussi une voie », mais "J'ai sorti une bleue" ou "J'ai sorti une rouge" » Vertige Media : Tu viens du jeu vidéo. Quels croisements tu fais avec la grimpe ? Terranos : Je trouve que le bloc, c'est la gamification de l'escalade. Tu as des couleurs, des niveaux, différents types de blocs — la dalle, le dévers, la coordination. On ne dit même plus « j'ai réussi une voie », mais « j'ai sorti une bleue » ou « j'ai sorti une rouge ». C'est beaucoup plus parlant. Ce truc de capter l'attention, de maintenir l'engagement, de faire sentir une progression — c'est exactement ce que font les jeux vidéo. Et plus largement, les jeux vidéo apprennent des choses sur la vie : la persévérance, la gestion, la capacité à apprendre à se relever. C'est du jeu. Et le jeu, c'est ce que la vie nous donne pour apprendre. Sur un écran ou sur un mur. Vertige Media : Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour la suite, Terranos ? Terranos : Que ça ne me saoule pas — et que le monde de l'escalade se porte mieux. J'ai essayé de développer le projet avec des salles, mais quand j'ai appris qu'elles ne pouvaient même pas défrayer ma venue sur leur contest, je me suis dit que ce serait difficile d'en vivre un jour. Je pense que ça va rester un projet sur le côté. Et tant mieux, quelque part. Je ne fonctionne pas bien quand je dois construire quelque chose avec des contraintes du type « tu dois faire ça ». Je ne vais pas arrêter parce que j'aime ça — mais je ne vais pas non plus forcer le truc.

  • L’escalade est-elle encore un jeu ?

    À l’heure où l’escalade parle la langue de la performance, Philippe Descola offre un détour précieux pour relire la grimpe contemporaine. Non parce qu’il parlerait d’escalade, mais parce que sa question — le sport est-il encore un jeu ? — en éclaire un angle mort. Derrière l’obsession du chiffre se joue peut-être une lutte plus discrète : celle d'un jeu sérieux où l’on apprend à faire commun autour d’une conquête parfaitement inutile. Le sport est-il un jeu ? Philippe Descola © Vertige Media Ce texte n’est pas une recension de l’essai Le sport est-il un jeu ?. Encore moins une tentative de faire parler Philippe Descola à propos d’une pratique qu’il n’interroge pas directement. C’est une lecture située, depuis la grimpe, d’une question qu’il formule ailleurs : le sport moderne prolonge-t-il vraiment le jeu, ou l’a-t-il transformé en machine à mesurer, classer, départager ? C’est là que la question cesse d’être théorique. L’escalade vit aujourd’hui au cœur de cette tension. Elle est devenue un sport olympique, entraîné, mesuré, commenté, parfois monétisé jusqu’à l’absurde. Mais elle demeure aussi, obstinément, une activité étrange : monter sur des formes qui ne nous demandaient rien, chercher des solutions à des problèmes inutiles, tomber ensemble, recommencer, et trouver parfois dans cette absurdité apparente une manière très sérieuse d'habiter le monde. La réponse réflexe serait de dire : évidemment. On joue bien au foot, au tennis, au basket. On joue même à grimper, certains jours, avant que l’escalade ne devienne cette discipline un peu raide, bardée de cotations, de séances structurées, de projets filmés et de performances à prouver. Mais si la question résiste, c’est qu’elle oblige à regarder le basculement : ce moment où le jeu cesse d’être seulement une relation, une expérience, une forme partagée, pour devenir une machine à trier, comparer, départager. Dans notre imaginaire sportif, c’est presque sa noblesse. Deux adversaires acceptent les mêmes règles, et le score produit une inégalité légitime. Le chronomètre ou le classement sont les formes civilisées du verdict. Ils donnent à la domination l’élégance d’une procédure. Descola vient pourtant troubler la fête via son détour chez les Achuar d’Amazonie. À propos du football pratiqué dans certaines communautés achuar, il montre qu’un jeu de balle peut fonctionner autrement : le ballon circule, les corps s’affrontent, mais l’enjeu n’est pas d’abord de fabriquer des vainqueurs et des vaincus. Le jeu sert alors moins à séparer qu’à tenir ensemble. C’est là que l’escalade devient passionnante : elle n’a jamais complètement basculé d’un côté ou de l’autre. Certes, elle aligne désormais ses champion·ne·s, ses sponsors, ses formats télévisuels et sa dramaturgie spectaculaire, pour rendre la performance lisible, vendable, consommable, parfois même par celles et ceux qui n’ont jamais posé un pied sur une réglette. Mais la pratique résiste. Elle reste, obstinément, un jeu appliqué : non pas un divertissement dominical pour adultes refusant de grandir, mais un espace où l’on prend au sérieux une activité qui, vue de loin, ne sert à rien, mais engage de près l’essentiel. Grimper n’est jamais seulement exercer une force sur un support inerte. C’est entrer en relation avec une forme. Il suffit d’observer un bloc en salle pour le comprendre. Le même passage ne raconte jamais la même chose selon celle ou celui qui s’y frotte : échauffement pour les uns, projet du mois pour les autres. C'est même parfois un prétexte idéal à prodiguer un conseil non sollicité. Personne ne gagne vraiment contre personne. Le bloc ne désigne pas un vainqueur unique : il fabrique de la frustration, de l’entraide, des échecs magnifiques et des réussites assez laides. Le top arrive souvent trop tard pour contenir ce qui s’est réellement joué : la méthode trouvée ensemble, la hanche qui comprend avant la tête, le mouvement devenu évident après fleurté avec l'absurde. Ce constat devient encore plus flagrant sur le rocher. Là, Philippe Descola cesse d’être une caution intellectuelle pour devenir un guide de lecture : toute sa pensée travaille à défaire le grand partage occidental entre nature et culture, humains et non-humains, monde vivant et décor disponible. Or grimper n’est jamais seulement exercer une force sur un support inerte. C’est entrer en relation avec une forme. Une dalle ne pense pas, une fissure n’a pas d’intention, mais la matière répond : par son grain, sa pente, son adhérence ou son refus, elle oblige, corrige, et humilie parfois avec une précision pédagogique remarquable. Ce monde-là se fait pourtant grignoter par une culture générale de l’optimisation, une taylorisation du loisir où chacun·e finit par devenir la petite entreprise de soi-même. On planifie ses charges, on entraîne ses doigts, on surveille ses poulies, on filme ses essais, on manage sa progression, comme si chaque séance devait produire un rendement. Rien de tout cela n’est condamnable en soi : l’entraînement peut être passionnant, la progression joyeuse, l’exigence féconde. Mais il arrive un moment où la pratique cesse d’être habitée pour devenir pilotée. La cotation subit la même dérive. Elle devait aider à situer une difficulté, à choisir une ligne, à transmettre une expérience. Mais elle finit parfois par aspirer ce qu’elle prétend seulement décrire. On ne grimpe plus toujours une voie parce qu’elle appelle, parce qu’elle est belle, parce qu’on nous l’a racontée avec cette gravité que les grimpeur·se·s réservent aux bouts de caillou. On la grimpe parce qu’elle pèse dans une conversation. Parce qu’elle confirme un niveau. Parce qu’elle autorise enfin cette phrase minuscule et immense : « J’ai fait mon premier 7a ». Le chiffre devait décrire l’aventure, il finit parfois par la remplacer. La question n’est pas de rejouer le vieux match des anciens contre les modernes. La compétition a inventé des gestes splendides, et les salles ont ouvert l’escalade à des milliers de personnes qui ne seraient peut-être jamais allées au pied d’une falaise. L’escalade n’a pas à refuser d’être un sport : elle lui doit une part de sa visibilité, de sa rigueur, de ses récits, parfois même de sa transmission. La vraie question est plus trouble : que perd-elle si elle cesse d’être un jeu ? Elle perdrait sa part d’inutilité, et c’est peut-être ce qu’elle a de plus précieux dans un monde saturé d’objectifs. Elle perdrait cette manière singulière de faire commun autour d’un échec partagé : applaudir quelqu’un qui réussit ce que l’on vient de rater, non parce qu’il nous a dominés, mais parce qu’il vient de rendre visible une méthode, une preuve, un espoir ou une excuse de moins. Elle perdrait enfin son intelligence propre, cette intelligence lente, collective et corporelle, faite de patience, de geste, de lecture et de relation. Descola nous invite finalement à déplacer la question : ne plus demander seulement « Qui a gagné ? », mais « Qu’est-ce qui s’est joué ? ». La première exige un score, la seconde requiert une expérience. Si l’escalade veut rester vivante, elle devra tenir cette ligne fragile : devenir un sport sans cesser d’être ce qui lui échappe. Nous avons commencé par monter sur des murs qui ne nous demandaient rien, ce serait une défaite intellectuelle que de finir par croire que ce geste n’a de valeur qu’à condition de prouver quelque chose. À lire : Philippe Descola, Le sport est-il un jeu ?, un court essai pour penser autrement ce que le sport fait au jeu — et, peut-être, à l’escalade.

bottom of page