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  • Là Ô : la difficile ascension de la salle d’escalade la moins chère de France

    À Toulouse, une structure familiale se revendique « la salle d’escalade la moins chère de France ». Ce qui est probablement vrai mais ce qui n’efface pas pour autant plus de neuf ans de galères dans une voie très difficile. Celle de faire vivre une salle de bloc indépendante en 2025. Reportage. Marie Imbert, la fondatrice de Là Ô Escalade © Vertige Media C’était l’eldorado des années 90. À Portet-sur-Garonne, en banlieue de Toulouse, le plus grand Carrefour d’Europe de l’époque étalait ses temples de consommation sur plusieurs milliers de mètres carrés. Une galerie marchande flambant neuve. Un parking qui s’étend à perte de vue où les familles se pressaient dans un ballet de caddies. Tout ceci dessinait alors le mythe de la France glamour des hypermarchés. Trente ans après, les modes de vie ont changé et le centre commercial de Portet est devenu une plaine d’asphalte où il est désormais facile de se garer. En faisant le tour, les enseignes d’antan paraissent un peu pâles face au souvenir de la hype des nineties. Même la devanture du McDo paraît un peu décatie. Flyer me to the moon C’est quelque part dans cet immense océan de béton que s’est installée Là Ô Escalade. Érigée à côté d’une boutique de vapoteuse et d’un magasin de pièces détachées, « la salle la moins chère de France » a fait sa place au sein d’un ancien entrepôt. À l’intérieur, le logo orange orné de trois montagnes trône sur un gros carton blanc. En dessous, une petite équipe s’affaire à l’accueil entre l’ardoise du menu du jour, un ordinateur portable et une odeur de café chaud. C’est un samedi matin d’août que Marie Imbert, la fondatrice, nous attend pour parler de ses tarifs les plus bas du marché. Récemment, un flyer collé un peu partout dans Toulouse vantait les mérites du slogan le plus racoleur de la ville rose : une salle de bloc à 5 euros la place. Du jamais-vu dans le milieu. Pour en parler, Marie Imbert s’assoit d’abord en tailleur sur le canapé de l’entrée, sous un mur de photos punaisées qui font défiler neuf ans de vie de salle d’escalade indépendante. Puis se racle la gorge, sourit et remplace son slogan par un autre. Les 5 euros ? « Ça, c’était avant ». L'entrée de Là Ô Escalade © Vertige Media La jeune femme de 33 ans a le regard espiègle de celle qui confie qu’elle a tenté un coup. Et le sourire de celle qui assure que ça a fonctionné. Entre octobre 2024 et fin mai 2025, la patronne a axé sa campagne de communication autour d’une politique tarifaire ultra compétitive. « La salle la moins chère de France », s’affichait en stories sur les réseaux sociaux mais aussi en stickers sur les poteaux du centre-ville ou les caddies du Carrefour d'à-côté. « On avait besoin de faire revenir les gens dans la salle », pose Marie Imbert sans fard. Près de nous, quelques jeunes s’échauffent sur un pan de mur. C’est un matin de journée estivale tranquille où les abonnés peaufinent leurs mouvements et où l’espace enfant n’est pas encore rempli. Depuis l’après-Covid, la fréquentation de Là Ô Escalade a sensiblement baissé. Une journée normale en 2019, c’était 100 personnes dans la salle. Une bonne journée en 2024, cela tombait à 30. « Ce n’était plus possible, enchaîne Marie Imbert. Avec l’équipe, on se souvenait d’une époque où on mangeait à 23h passée, tellement on n’avait pas le temps. Trois ans après, on ne voyait plus personne et on faisait le ménage pour nous occuper. C’était déprimant. » En astiquant les prises, Marie et son équipe essaient de trouver la bonne idée. Celle qui remportera la mise sera de poser « un juste prix ». « C’était une campagne marketing certes Mais d’une, la salle la moins chère de France, c’est quand même un bon slogan. Et de deux ça correspondait à notre stratégie », plaque la fondatrice. Depuis le début de l’aventure, Là Ô Escalade n’a pas changé de mission : faire découvrir l’escalade au plus grand nombre. « On a tout de suite vu la différence, certifie Marie Imbert. En même pas 15 jours, on avait atteint le même chiffre d’affaires qu’avec un mois de tarif normal à 12 euros. Donc ce qu’on a perdu en prix d’entrée, on l’a gagné sur du volume. » Surtout, quand les gens affluent, ils en parlent. Le bouche-à-oreille fonctionne. « C’est ce qui fonctionne le mieux. Le monde attire le monde », confirme la fondatrice. En quelques semaines, la salle rajeunit considérablement sa clientèle. Beaucoup d’étudiants viennent essayer l’escalade. Pas mal de débutants reviennent aussi. « Au lieu de venir qu’une fois par semaine avec une entrée à 12 euros, ils viennent deux fois. Le prix à 5 euros les encourage aussi pas mal à prendre une bière derrière, voire deux », continue-t-elle. Tarif solidaire, grimpe à vue et bowling À entendre la cheffe d’entreprise, elle aurait trouvé la formule idéale. D’autant plus que la salle n’est pas vraiment la plus low-cost du pays. Certes, pas de kilter board ou de sauna chez Là Ô Escalade mais un pan Güllich, un resto, une MoonBoard, une terrasse, un bar à pression… Lucas, un abonné fidèle, le concède : le prix est l’un des facteurs déterminants de son assiduité. Mais le jeune homme qui grimpe depuis 3 ans parle aussi d’ « une ambiance hyper chill », de « la qualité des ouvertures » et « d’une playlist très cool ». Pourtant, l’offre à 5 euros a vécu et depuis, Là Ô est parti sur une autre voie, mixte et plus technique. Marie Imbert explique : « On s’est vite rendu compte que la place à 5 euros n’allait pas nous permettre de rentrer dans nos frais. Un de mes ouvreurs m’avait parlé de tarifs conscientisés que pratiquait une salle en Belgique (Le Camp de Base, ndlr) avec plusieurs paliers. J’ai trouvé ça génial. Et on a mis cela en place cela dès l’été. » Aujourd’hui, la salle propose trois offres : un tarif solidaire à 7 euros, un tarif d’équilibre à 10 euros et un tarif d’investissement à 13 euros. Le principe ? Les gens choisissent ce qu’ils veulent mettre en fonction de leurs ressources. Et ils sont peu à choisir la formule la moins chère. « Non seulement nos clients ont bien voulu franchir le pas en acceptant de mettre deux euros de plus par entrée mais en plus l’immense majorité d’entre eux choisissent plutôt l’offre d’équilibre », confie-t-elle. Ainsi, la salle a augmenté son panier moyen - entre 8 et 10 euros pour les entrées seules mais les tarifs conscientisés s'appliquent aussi aux abonnements - et se projette mieux dans ses tableaux financiers. « Et même à ce tarif-là, on reste la salle la moins chère de France », rappelle la gestionnaire. « Je cherche moins à fidéliser ma clientèle qu’à faire venir de nouvelles personnes régulièrement. Je considère mon offre comme un moyen pour une famille ou un groupe d’amis de se divertir et de passer un bon moment ensemble. Comme s’ils iraient faire un bowling, en fait » Marie Imbert, fondatrice de Là Ô Escalade Au-delà du prix, la stratégie « conscientisée » permet à l’ensemble de l’équipe de sensibiliser la clientèle. « Quand quelqu’un hésite à prendre le tarif d’investissement à 13 euros, on lui explique qu’il participe à l’amélioration à long-terme de la salle », précise la fondatrice. Après trois mois de mise en place, dont deux d’été, difficile de dire si la stratégie a bel et bien fonctionné. Quoi qu’il en soit, Marie Imbert semble avoir trouvé la déclinaison commerciale adéquate pour ses engagements : de la pédagogie et de l’ouverture. « Je cherche moins à fidéliser ma clientèle qu’à faire venir de nouvelles personnes régulièrement. Je considère mon offre comme un moyen pour une famille ou un groupe d’amis de se divertir et de passer un bon moment ensemble. Comme s’ils iraient faire un bowling, en fait. » Esprit, es-tu là ? @ Vertige Media Là Ô Escalade pourra-t-elle faire un strike ? La zone commerciale dans laquelle la structure est implantée permet d’attirer la clientèle disparate qui y circule. Les signaux qui valident une forte affluence débutante sont là : les locations de chaussons augmentent, la salle enfants se remplit vite, l’école d’escalade tourne bien… Tout semble réuni pour que l’ascension continue sauf que Marie Imbert et son staff grimpent lestés, et à vue. Quand elle évoque le redressement judiciaire dont fait désormais l’objet sa structure, la patronne se redresse, comme pour bien faire attention à préciser les étapes qui l’y ont conduite. « Début avril, financièrement, c’était très compliqué, lâche Marie Imbert. Je suis allée voir un juge au tribunal de commerce qui m’a vivement conseillé de me mettre en redressement parce que j’étais en cessation de paiement au niveau du loyer. Je ne pouvais plus payer et mon bailleur pouvait me mettre dehors à tout moment. Donc au printemps dernier, je n’ai pas vécu la meilleure période de ma vie. » Si elle reconnaît que le redressement judiciaire a mauvaise presse, la cheffe d’entreprise explique que la situation lui offre des options : « Déjà, mes dettes de loyers sont gelées. Ensuite, je considère la mandataire judiciaire comme une épaule qui m’aide à optimiser ma gestion ». Depuis le printemps dernier, Marie Imbert a pris une avocate pour renégocier son loyer, a changé de tarification, embauché une agence et une apprentie pour gérer sa communication… Et pour la première fois de sa carrière de dirigeante, elle aura un loyer d’avance pour septembre. Là Ô au bout des bras C’est peu dire que le parcours entrepreneurial de cette ancienne championne de bloc a été sinueux. Depuis la création de sa structure en 2016, Marie Imbert a connu bien des galères : des travaux ni faits ni à faire, un bailleur sévère, des problèmes de recrutement, un mauvais plan de trésorerie. Malgré tout, la salle tourne les premières années et la patronne parvient à pérenniser son staff de 6 personnes à temps partiel avec lesquels elle partage tout. Mais en 2020, le Covid intoxique la trajectoire. La dirigeante contracte un PGE (Prêt garanti par l’État, ndlr) et se coltine les galères de la réouverture entre baisse d’affluence et contrôles sanitaires. Pour ne rien arranger, un concurrent sérieux - Altissimo - monte sa salle flambant neuve à 3 km. Là Ô se retrouve trois années plus tard avec la moitié de sa clientèle d’alors, près de 5000 euros de prêt à rembourser mensuellement et un loyer estimé à 10 000 euros. « L’année dernière, il nous manquait entre 3000 et 4000 euros par mois pour être à l’équilibre », précise la patronne. Alors celle-ci décide de lancer une campagne de financement participatif pour sauver sa salle. Lancée en juin 2024, elle visait à récolter 44 000 euros pour pouvoir régler les derniers loyers. Après un mois, la cagnotte atteindra péniblement le palier des 20%. « Pour continuer à exister, c’est simple il faut que je fasse 30 000 euros de chiffre d’affaires par mois. Là, je serais bien et je pourrais même peut-être me verser le salaire que je n’ai pas depuis 9 ans » Marie Imbert, fondatrice de Là Ô Escalade C’est sa mère qui remettra un pot pour vraiment sauver Là Ô. Indispensable alliée bénévole, Danièle fait aussi la popote, ainsi qu'un peu d’accueil. « Pour continuer à exister, c’est simple il faut que je fasse 30 000 euros de chiffre d’affaires par mois, précise Marie Imbert. Là, je serais bien et je pourrais même peut-être me verser le salaire que je n’ai pas depuis 9 ans. » En attendant, la jeune trentenaire vit du RSA activité, hébergée dans une maison mitoyenne à celle de ses parents avec son compagnon et sa fille. Comment garde-t-elle la volonté de tenir son projet à bout de bras ? « J’aime l’escalade », répond-t-elle du tac au tac. @ Vertige Media Dans le clair-obscur des blocs de Là Ô, les attrapes-rêves qui pendent au plafond projettent une ombre singulière sur les tapis. Entre les canapés de récup’ et la slackline posée sur des bûches, rien n’est véritablement neuf dans la salle la moins chère de France. « En même temps, jamais je ne ressemblerai aux grosses enseignes comme Arkose ou BO (Block’Out) », affirme-t-elle. Rare femme à la tête d’une salle d’escalade en France, Marie Imbert fait partie d’un consortium d’acteurs indépendants qui échangent sur l’avenir du secteur. « J’avoue que je ne m’y investis pas énormément, partage-t-elle. Je trouve l'écosystème très complexe. Beaucoup de structures ne veulent pas parler de leur situation. » Au sein de l’agglomération toulousaine, dix salles d’escalade cohabitent. « Ça laisse de la place à tout le monde mais je pense que le marché arrive à saturation. Si une autre salle venait à s’installer, elle en remplacera peut-être une autre. » Alors, face à la concentration et aux effets de mode, Marie Imbert entend bien défendre sa singularité : faire vivre la grimpe comme un loisir familial. D’ailleurs, elle doit faire un gâteau au chocolat pour le goûter d’anniversaire de cet après-midi. « C’est quand même un peu mon bébé tout ça, dit-elle en fermant les yeux. J’ai envie que ça tourne. Là où nous sommes situés, il n’y a aucune raison pour que ça ne marche pas. 90% des salles en France fonctionnent. Chacune avec leurs difficultés, mais elles s’en sortent. Je ne vois pas pourquoi je ne m’en sortirais pas. »

  • Sydney : 250 000 € d’amendes après un accident mortel en salle d’escalade

    Le 13 octobre 2021, à Sydney, un grimpeur chute d’une douzaine de mètres sur une voie équipée d’un auto-assureur et perd la vie. Quatre ans plus tard, la justice australienne condamne l’exploitant et deux dirigeants à près de 250 000 € d’amendes. Derrière le chiffre, une évidence : le « mou » qui tue n’est pas toujours au bout de la sangle, il s’insinue souvent plus haut, dans les failles d’une organisation qui oublie de resserrer ses propres nœuds. © Jonathan Chan Dans toutes les salles, il y a ce petit bruit rassurant : clac-clac, la sangle qui remonte. Un son mécanique, presque apaisant, qui nous autorise à grimper sans assureur. On tire, on lâche, on s’élance. Au Sydney Indoor Climbing Gym de St Peters, ce rituel a cessé de fonctionner : l’auto-assureur n’a pas repris, le vide a fait le reste. Quatre ans plus tard, le jugement rappelle à toute la communauté que la sécurité ne repose pas seulement sur l’acier et le nylon, mais sur une chaîne plus vaste — faite de gestes répétés, de procédures tenues, et d’une culture que chaque salle doit entretenir comme une corde de vie. Le fait brut, sans lyrisme mais sans détour Le jour du drame, l’agence de sécurité au travail — SafeWork NSW — publie un Incident Information Release qui pose les faits sans détour : un auto-assureur défaillant, une chute d’environ treize mètres au Sydney Indoor Climbing Gym de St Peters, un décès. Pas de récit, pas de fioriture : juste la chronologie officielle d’un drame. Une sangle qui ne rétracte pas, c’est une voie qu’on ne grimpe pas. Point. En août 2025, le tribunal de Sydney condamne l’exploitant à 281 250 AUD et deux directeurs à 84 375 AUD chacun. Total : 450 000 AUD, soit 250 000 €. La presse généraliste a largement repris le chiffre de 375 000 AUD pour l’entreprise — un montant intermédiaire. Mais le décompte final, documenté par les sources spécialisées, ne laisse guère de place à l’ambiguïté. En escalade comme en justice, mieux vaut clipper la dernière dégaine : c’est souvent là que tout se joue. À l’audience, une évidence qui dérange Le dossier technique ne décrit pas une panne tombée du ciel. Il aligne au contraire une série de signaux que personne n’aurait dû classer dans la rubrique « détails » : un indicateur d’usure effacé sur la longe, une sangle coincée dans le tambour, des débris accumulés dans la buse, un mousqueton dont la gâche ne se refermait plus franchement. À cela s’ajoute un service majeur échu depuis juillet 2021, une dernière inspection interne remontant à janvier 2020, et un registre de maintenance qui notait déjà à plusieurs reprises une rétractation défaillante sur les derniers mètres. La sécurité n’est pas une affiche oubliée au pied du mur, mais une culture qui s’entretient. Après l’accident, la salle a réagi : retrait définitif de tous ses auto-assureurs, inspections quotidiennes instaurées, tests externes annuels programmés. Une preuve de plus que les correctifs existent — mais qu’ils arrivent souvent trop tard, quand le mal est déjà fait. Ce que ça dit de nous, grimpeurs et salles Un auto-assureur n’est ni un ange gardien ni un gadget rassurant. C’est un équipement industriel, qui appelle rigueur et discipline. Inspection, entretien, traçabilité, formation : quatre piliers sans lesquels l’outil bascule en piège. La juge l’a dit avec des mots qui claquent : un risque « extrêmement évident », des mesures « aisément disponibles »… qui n’ont pas été prises. La traduction est simple : une sangle qui ne rétracte pas, c’est une voie qu’on ne grimpe pas. Point. La sécurité n’est pas une affiche oubliée au pied du mur, mais une culture qui s’entretient : gestes répétés, procédures documentées, preuves conservées. Résonance internationale : le « zéro mou » n’est pas une lubie En 2024 puis en mars 2025, la CPSC, l’agence fédérale américaine chargée de la sécurité des produits, rappelle plusieurs modèles TRUBLUE iQ / iQ+ pour défaut de rétractation — « can fail to retract ». La consigne est brutale mais limpide : arrêt immédiat, retour en service usine. Autre pays, autre droit, même barrière réflexe : zéro mou toléré. Multiplier les barrières, qu’elles soient humaines, matérielles ou technologiques, pour que l’erreur — quelle qu’en soit l’origine — n’aille jamais au bout de sa trajectoire. En France, la FFME a actualisé ses documents : une affiche sécurité enrouleur (2025) et des règles (2024) qui répètent inlassablement les mêmes gestes. Tirer-lâcher la sangle pour vérifier la rétractation. Faire un test de suspension à un mètre lors de la première montée. Ne pas utiliser si la sangle ne remonte pas. Et afficher ces consignes en grand, au pied des appareils. Rien de décoratif là-dedans : du performatif, au sens le plus concret. En France : entre drame et alarme Le 2 novembre 2024, à Climb Up Lyon, un homme de 72 ans chute mortellement. Selon la presse locale, il aurait oublié de s’attacher. Pas la même mécanique qu’à Sydney : ici, une erreur humaine. Là-bas, une défaillance d’exploitation. Mais la leçon converge : multiplier les barrières, qu’elles soient humaines, matérielles ou technologiques, pour que l’erreur — quelle qu’en soit l’origine — n’aille jamais au bout de sa trajectoire. Signalétique claire, parcours qui obligent à clipper, routines d’accueil qui ne laissent rien passer, technologies d’alerte quand l’attention décroche : autant de filets à tisser pour que la chute ne soit pas fatale. À Nancy, plus récemment, une autre salle du réseau Climb Up choisit de faire du bruit avant que la gravité ne s’en charge : installation du B.A.S.S. (Boîtier d’Alerte et de Sécurité des Salles), un dispositif qui hurle si quelqu’un s’élance sans être attaché. Ce n’est pas une solution miracle, mais une barrière comportementale supplémentaire : un filet cognitif qui rattrape l’oubli là où la fatigue et la routine affaiblissent l’attention. Ça ne remplace ni le tirer-lâcher ni la formation, ça les rend simplement plus probables. Trois réflexes, une culture : zéro mou Le geste. Tirer puis lâcher la sangle au pied de chaque ligne auto-assureur, tester la reprise sur un mètre, et s’arrêter net au moindre mou. Un geste banal, mais vital. Le regard. Une sangle effilochée, un indicateur disparu, une rétractation qui traîne ? On redescend et on signale. La sécurité, c’est un sport d’équipe. La preuve (côté exploitants). Un journal par appareil, avec photos, numéros de série, horodatage, actions correctives. Pas de la paperasse : une mémoire qui sauve, et qui prouve. Pourquoi écrire ça maintenant ? Parce que l’affaire de Sydney n’est pas un fait divers lointain. Elle révèle un angle mort qui nous concerne tous : celui de la routine qui endort. L’auto-assureur nous a appris à grimper sans assureur. Il doit désormais nous apprendre à ne jamais grimper sans culture de la sécurité. Et si l’on veut filer la métaphore : à Sydney, le mou n’était pas seulement au bout de la sangle. Il s’était insinué dans l’organisation, les habitudes, la gouvernance. À nous de resserrer la chaîne : gestes clairs, affiches visibles, contrôles réguliers, preuves conservées. Pas de panique, pas de morale. Juste de l’intelligence en acte.

  • Katherine Choong et la performance : « Parfois j’ai l’impression que ça tourne presque à l’obsession »

    À 33 ans, la Suissesse Katherine Choong revendique une performance qui n’obéit qu’à ses propres critères : se fixer un objectif au‑delà de l’habitude, s’y confronter longtemps, et accepter que l’issue — succès ou échec — fasse récit. De la compétition qu'elle a quittée sans nostalgie aux grandes voies engagées depuis 2021, elle raconte l’adrénaline, la solitude choisie, la pression des réseaux et des sponsors, la thérapie de couple en paroi... Autant d'éléments qui livrent un entretien sans fard sur les libertés qu’on gagne — et celles qu’on laisse — quand on vit pour grimper. © Yvain Genevay Vertige Media : Pour celles et ceux qui ne te connaissent pas encore, est‑ce que tu peux te présenter ? Katherine Choong : Je m’appelle Katherine Choong, j’ai 33 ans et je vis en Suisse. J’ai découvert l’escalade à 8‑9 ans, lors d’une journée « découverte » au club de gym. Déclic immédiat : un obstacle, une solution, et l’envie d’aller en haut. Dans ma région, les structures étaient minuscules, alors la chance a eu un nom : Cédric Lachat. Il avait un « spray‑room » (un mur d’entraînement recouvert d’une grande variété de prises, ndlr) dans son garage et m’a prise sous son aile, m’emmenant dans les grandes salles de Berne ou Zurich après l’école. J’ai intégré l’équipe suisse vers 13‑14 ans, multiplié les compétitions tout en gardant un pied en falaise. En parallèle, j’ai fait des études de droit (bachelor et master) à l’université de Neuchâtel. Je ne suis « que » juriste — je ne suis pas allée jusqu’au brevet d’avocate — parce que concilier au‑delà devenait compliqué. Cet équilibre me va : j’aime ne pas parler que de prises et de cotations. Depuis 2021, je me consacre davantage aux grandes voies difficiles : c'est une aventure complète, un duo de cordée et un défi d’une autre nature. Vertige Media : Qu’est‑ce que recouvre exactement « la performance » pour toi ? Katherine Choong : Atteindre un objectif qu’on se fixe et qui est au‑dessus de nos capacités habituelles. Dépasser ses limites, aller un peu plus loin que d’ordinaire. « Moi j’ai envie de montrer que les femmes peuvent être aussi fortes que les hommes, pas seulement qu’on existe en mode"girl power" » Vertige Media : Est‑ce une valeur universelle, ou bien une construction sociale, façonnée par le milieu, les sponsors, le regard des autres ? Katherine Choong : Je dirais que c’est variable selon les personnes… et selon les sponsors. Il y a des couches qui se superposent : être une femme ou un homme, les « premières féminines » — est‑ce que c’est une performance en soi ou pas ? —, le contexte, l’endroit, le style d’escalade. La « perf » peut aussi prendre d’autres formes : avec Éline Le Menestrel, l’année passée, on est parties en vélo et en train pour aller grimper. À nos yeux, c’était aussi une manière de performer. Donc oui, pour moi la définition est hyper personnelle. On a chacun·e notre définition — et c’est important d’avoir notre propre « match », nos critères. J’aime la performance, mais je la définis selon mes règles, en évitant de me laisser trop influencer par la pression des autres ou des sponsors, et sans courir après une cotation juste pour la cotation. Vertige Media : Justement, sur les « premières féminines » : la presse adore les titres « première femme à… ». Comment tu lis ça, en tant que grimpeuse ? Katherine Choong : Je suis partagée. Savoir qu’une femme a réussi me rassure et me donne confiance — je suis petite, je m’identifie parfois plus facilement. Mais la première ascension reste la plus difficile, et une « première féminine » n’est pas strictement comparable à une première tout court. Ça mérite d’être souligné, sans tout mettre sur le même plan. © Hugo Vincent Vertige Media : Cette quête de performance, elle naît où et quand chez toi ? Est‑ce un besoin intime — se dépasser — ou le besoin d’être reconnue, d’avoir des sponsors, de vivre de ta pratique ? Katherine Choong : Dès le début, je crois. Le club nous poussait aux compétitions, et aux premières j’ai bien réussi. J’adorais l’adrénaline, le public, l’idée de me dépasser. Physiquement je ne suis pas la plus forte. Mentalement, la pression me fait souvent mieux grimper. J’ai besoin de « missions », en grande voie comme en couenne. J’ai un peu de peine à aller grimper « juste pour grimper » : il me faut ce petit surplus qui me fait me dépasser. Et quand ça enchaîne, les émotions sont dingues : joie, confiance en soi… c’est ça que j’aime. « Il y a aussi une histoire d’ego. En tant qu'athlètes, on est associés à une image, et la mienne j’aimerais qu’elle soit liée à la force, à la performance, pas juste à l’idée de faire des vidéos cool sans réel background derrière » Vertige Media : Ta définition implique des projets durs, longs, avec des contraintes et des sacrifices. Jusqu’où la performance t’a rendue libre… et jusqu’où elle t’a enfermée ? Katherine Choong : Parfois j'ai l'impression que ça tourne presque à l’obsession. Quand tu as investi énormément de temps et d’énergie, l’idée d’échouer fait très mal. L’an passé sur « Zahir », il y avait un film en route, des partenaires mobilisés, Éline [Le Menestrel] sur place : la pression était énorme. Je me suis demandé si j’en avais encore envie. Puis la réussite redonne sens à tout l’investissement. Le plus difficile, c’est l’équilibre. Et puis je crois que derrière, il y a aussi une histoire d’ego. En tant qu'athlètes, on est associés à une image, et la mienne j’aimerais qu’elle soit liée à la force, à la performance, pas juste à l’idée de faire des vidéos cool sans réel background derrière. Ce n’est pas un jugement, chacun fait comme il veut, mais moi j’ai envie de montrer que les femmes peuvent être aussi fortes que les hommes, pas seulement qu’on existe en mode « girl power » en grimpant au-dessus de l’eau. C’est une question d’image, mais aussi de reconnaissance — et ça fait, je crois, avancer la cause féminine. Vertige Media : En falaise, c’est binaire : soit tu clippes le relais, soit c’est comme si de rien n’était. C’est plus rude qu’en compète ? Katherine Choong : C’est une pression différente, parfois plus lourde. En compétition, tout est cadré : liste de départ, horaires... À la fin de la journée tu as un classement et c’est terminé. Si tu tombes aux trois quarts de la voie, tu peux quand même finir en finale — voire avec une médaille. Dehors, c’est beaucoup plus binaire : soit tu clippes le relais, soit tu reviens… encore et encore, parfois pour retomber sur le même mouvement. Tu es davantage seule : pas de staff, pas de public pour te porter. Il faut choisir le bon jour et les bonnes conditions, et assumer ces choix. Cette charge mentale n’existe pas en compète. Vertige Media : Performer, c’est toujours « gagner » ? Ou parfois on perd autre chose : du temps, de la légèreté, des moments avec les proches ? Katherine Choong : Il y a des compromis. Quand je suis sur un projet, j’ai du mal à planifier des week‑ends en famille ou avec des amis : « Désolée, peut‑être que je ne serai pas là ». J’ai la chance d’avoir un entourage compréhensif, et surtout de partager la corde avec mon partenaire de vie. Ça aide énormément — même si c’est quitte ou double. En grande voie, c’est une thérapie de couple : à 500 m du sol, tu coopères, tu communiques, tu règles les choses. « C'est vrai que moi aussi, si je vais à un festival de films, si il y a juste un film sur le dernier 9C, ce n'est pas certain que ça m'intéresse » Vertige Media : Est‑ce que le culte du « toujours plus dur » nous fait sauter des pages dans le grand récit de la performance ? Katherine Choong : Les réseaux sociaux accentuent la pression. Dans les périodes sans perf, j’ai l’impression que tout le monde « coche » tout le temps. C'est ce qui créé le syndrome d’imposteur : « Je suis athlète pro et moi je ne fais rien ». D’où l’importance de raconter les processus, y compris les échecs. On a fait un film, L’Envol, sur une voie que je n’ai pas enchaînée : c’est essentiel de montrer ça. Vertige Media : Le sensationnalisme est‑il entretenu par l’économie des sponsors et le besoin de « vendre des histoires » ? Katherine Choong : Évidemment, on n’est pas soutenus pour ne rien faire. Après, moi, justement, ça me questionnait un peu. J'avais pris un rendez-vous avec mon sponsor (Mammut, ndlr) pour en discuter, voir à quel point, pour eux, c'était important qu'on coche finalement des voies ou pas. Je ne peux pas dire à quel point ils étaient sincères mais ils ont quand même été assez clairs sur le fait qu'ils avaient envie d'avoir des athlètes authentiques. Les projets, les aventures c'est bien mais après, qu'on y arrive ou pas, finalement, ça fait toujours une histoire à raconter. « Ce qui m’a lassée en compète, c’est une certaine monotonie. En falaise, tu gardes la notion de performance, mais tu ajoutes le voyage, l’aventure, le partage : c’est plus complet » Vertige Media : Collectivement, ne se raconte‑t‑on pas des histoires sur ce que la communauté attend ? Est‑ce vraiment la « perf » que les gens veulent ? Katherine Choong : C'est une bonne question. Les grandes perfs font rêver, mais il faut un mélange. La perf pure ne parle pas au grand public. On peut passer pour des aliens. Les projets qui racontent autre chose — l’humain, un lieu, une cause — touchent différemment. J’ai participé à un film avec l’association « ClimbAID » : un Suisse a monté un camion avec des murs d’escalade pour aller dans les camps de réfugiés au Liban. C'est vrai que moi aussi, si je vais à un festival de films, si il y a juste un film sur le dernier 9C, ce n'est pas certain que ça m'intéresse. Vertige Media : Tu as traversé deux univers où la performance ne se mesure pas de la même façon : compétition hyper codifiée d’un côté, falaise plus subjective de l’autre. Comment ces deux visions se sont‑elles confrontées chez toi, et à quel moment le curseur a basculé ? Katherine Choong : Longtemps, j’ai mené les deux et elles se complétaient bien. Dehors, je me mets presque autant de pression que dedans. La transition s’est faite assez naturellement. Ce qui m’a lassée en compète, c’est une certaine monotonie. En falaise, tu gardes la notion de performance, mais tu ajoutes le voyage, l’aventure, le partage : c’est plus complet. Je m’y sens plus à l’aise, plus créative, avec des projets à proposer à mes partenaires qui peuvent être différents, et plus fun. En compète, il y avait aussi une vraie différence liée au corps féminin. Le cycle menstruel, par exemple, c’était complètement tabou. Même entre femmes on n’en parlait pas, alors avec les entraîneurs encore moins. Résultat : dans certaines phases du mois, quand on performait moins bien, on se disait juste qu’on était nulles, alors qu’il y avait des explications physiologiques. Aujourd’hui, ça commence à se dire davantage, mais à l’époque on n’avait aucune info ni adaptation dans les plans d’entraînement. « Je me souviens des commentaires sur une collègue hyper forte et musclée : certains la traitaient de "camion" ou de "bûche". À l’inverse, si une grimpeuse était fine, on disait qu’elle avait un avantage injuste » © Cédric Lachat Vertige Media : L’escalade vient d’un imaginaire alpiniste, historiquement masculin. Être une femme change‑t‑il ton rapport à la performance ? Katherine Choong : Peut-être un petit peu. En falaise, on s’est parfois tourné vers mon copain en pensant que c’était lui qui irait dans les voies dures. Du coup j’ai envie de montrer que je me débrouille. Dans ma région, peu de femmes grimpent « dans le dur », donc j’ai surtout grimpé avec des hommes — ça s’est globalement bien passé. En grande voie, où l’imaginaire « montagne » est encore très masculin, je me mets peut‑être une pression supplémentaire pour oser aller sur des trucs difficiles. J’ai aussi grandi avec très peu de figures féminines dans le « dur ». J’ai beaucoup grimpé avec des mecs, et je pense que ça m’a peut-être manqué. C’est aussi pour ça que j’ai envie d’aller chercher de la perf : pour inspirer d’autres femmes, leur montrer que c’est possible, surtout celles qui sont un peu plus timides ou en retrait. Le corps des femmes a toujours été beaucoup plus jugé que celui des hommes. Je me souviens des commentaires sur une collègue hyper forte et musclée : certains la traitaient de « camion » ou de « bûche ». À l’inverse, si une grimpeuse était fine, on disait qu’elle avait un avantage injuste. Moi, on me répétait souvent que telle voie serait « facile » pour moi à cause de mon gabarit, comme si ça diminuait ma performance. Chez les hommes, ce genre de remarques étaient bien plus rares. Vertige Media : Raconte‑moi une ascension où la cotation passait au second plan — l’expérience, le paysage, la peur, la rencontre… Katherine Choong : Le Liban, en 2019 puis 2022. On visitait l’asso « ClimbAID » dans la vallée de la Bekaa, on donnait des petits cours. On a projeté un de mes films, traduit en direct en arabe ; les gens faisaient le parallèle entre « ne pas abandonner une voie » et leurs obstacles quotidiens. C’était très fort. Là, l’escalade était surtout une bulle de sûreté, une thérapie, un partage. Et puis au Liban, j’ai pris une vraie claque. Une jeune fille avait arrêté de venir grimper avec l’asso parce qu’elle n’avait plus le droit de sortir du camp : elle était en âge de se marier, à 13 ou 14 ans. J’étais face à elle, moi qui avais la trentaine, totalement libre, célibataire, voyageant où je voulais. Ce contraste m’a marquée. Il relativise aussi les « pressions » qu’on vit ici. Vertige Media : Attention, question un peu philo : qu’est‑ce que la performance dit de toi, de ta manière d’habiter le monde ? Katherine Choong : Que je suis plutôt introvertie. Je m’exprime mieux par les faits que par les mots. Grimper, réussir — ou échouer — dit plus que de longs discours. Et ça dit aussi que j’ai du mal avec la monotonie : j’aime que la vie reste une aventure. J’essaie de travailler l’inverse : savourer davantage l’instant présent, pas toujours courir après « plus loin ». Vertige Media : Sur l’égalité femmes‑hommes, est‑ce que « performer » n’est pas la manière la plus directe de clore le débat ? Katherine Choong : Peut‑être. Le plus simple pour montrer qu’on est l’égal des hommes, c’est de performer. Il n’y a plus grand‑chose à objecter quand tu réussis. Ça rejoint ce que je disais : s’exprimer par l’action. Vertige Media : Pour la génération qui arrive, qu'aurais-tu envie de transmettre : faut‑il continuer à « performer » ou, au contraire, s’en détacher ? Katherine Choong : De faire ce qui leur plaît. Ma motivation, c’est le dépassement — pas « cocher une cotation ». Souvent j’ai un coup de cœur pour une voie belle, exigeante, dans un lieu qui me parle. Qu’ils gardent ça : agir par envie, pas sous pression extérieure. Une croix s’oublie vite. On ne gagne pas des millions donc autant que ça apporte quelque chose, que ça fasse grandir. « Zahir » sera projeté cet automne aux Écrans de l’aventure (Dijon, 10.10.2025), au festival Femmes en Montagnes (Annecy, 15.11.2025), ainsi qu’à Montagne en Scène – Winter Edition (novembre 2025 à janvier 2026).

  • Coupé du monde, le Népal explose

    Il a suffi d’un décret pour rallumer le volcan. Le 4 septembre, Katmandou a coupé vingt-six plateformes numériques, pensant réguler ses flux. Quatre jours plus tard : dix-neuf morts, un Premier ministre en fuite, des ministres exfiltrés en hélico, un couvre-feu dans la capitale. La coupure des réseaux sociaux n’a pas ouvert une parenthèse : elle a révélé la faille d’un pays saturé par la corruption, pris en otage par ses voisins, et peuplée d'une jeunesse en ébullition. (cc) Sebastian Pena Lambarri Dans notre article initial, Himalaya hors‑ligne : le Népal débranche les réseaux sociaux, nous avions raconté comment un décret avait soudain privé le pays de vingt-six plateformes, désorganisant la communication quotidienne et fragilisant la logistique des expéditions. Mais depuis, des échanges avec des acteurs locaux nous ont montré que nous étions passés à côté de l’essentiel : cette coupure n’est pas seulement un blackout numérique, mais le déclencheur d’une crise politique et sociale d’une ampleur inédite. Derrière l’écran noir, c’est tout un pays qui a basculé. Et parce que Vertige Media refuse d’en rester à la surface, nous nous devions d’y revenir. Quand Katmandou a tiré la prise Le 28 août, le gouvernement avait lancé un ultimatum : sept jours pour que les plateformes numériques ouvrent un bureau au Népal, nomment un représentant local et se plient aux « mécanismes de conformité ». Le 4 septembre, faute de réponse, le couperet est tombé pour une majorité d'entre elles : WhatsApp, Instagram, Facebook, YouTube, X, LinkedIn, Signal, Discord… En une nuit, l’écran d’accueil des smartphones népalais s’est vidé de sa substance. Certaines exceptions subsistaient pourtant. TikTok ou encore Viber ont continué de fonctionner, non pas par faveur politique, mais parce qu’elles s’étaient pliées à l’ensemble des exigences du gouvernement. La ligne rouge était claire : obéir, ou disparaître. La Cour suprême avait certes reconnu l’obligation d’enregistrement, mais elle n'a jamais ordonné la coupure. C’est le gouvernement qui a choisi d’aller plus loin, comme si le droit servait de prétexte à une démonstration d’autorité. Une décision administrative en apparence, mais aux conséquences abyssales : des millions de personnes privées de réseau, et des centaines d’expéditions brutalement désorganisées. L'effet boule de neige Le blackout n’a pas créé la colère, il l’a catalysée. Car le vase était déjà plein : Corruption et népotisme : le Népal figure depuis des années parmi les pays les plus corrompus d’Asie du Sud. Les scandales de détournement, les nominations de complaisance et la concentration du pouvoir entre quelques familles rythment la vie politique. Pour une jeunesse confrontée au chômage, ce théâtre est d’autant plus insupportable qu’elle y assiste en direct, nourrie quotidiennement par les réseaux sociaux qui exposent sans filtre la gabegie et l’impunité des élites. Racket géopolitique : le pays est pris en étau entre ses deux voisins géants. Pékin finance routes, barrages et infrastructures dans le cadre des « Nouvelles routes de la soie », au prix d’un endettement croissant. L’Inde, de son côté, contrôle les importations de carburant et n’hésite pas à imposer des blocus (non officiellement reconnu par l’Inde) : en 2015, un ralentissement orchestré de ses flux avait paralysé le pays pendant des mois. Résultat : une souveraineté en trompe-l’œil, constamment négociée sous contrainte. Absence de perspectives : chaque année, environ 400 000 jeunes quittent le pays pour travailler au Qatar, aux Émirats ou en Corée. Les transferts d’argent envoyés par cette diaspora représentent près d’un quart du PIB — un chiffre record mondial, signe d’une économie incapable de retenir ses forces vives. Ceux qui restent se sentent prisonniers d’un système bloqué, sans ascenseur social, sans horizon. Dans ce contexte, priver la jeunesse de ses réseaux, c’était retirer le dernier espace de respiration. L’avalanche n’attendait qu’une secousse : elle est venue d’un écran noir. La rue contre le ciel La contestation a explosé. Dix-neuf morts selon le bilan officiel, des centaines de blessés. À Katmandou, mais aussi à Itahari et dans d’autres villes, des cortèges massifs ont défié l’interdiction, slogans scandés à pleins poumons, drapeaux brandis au milieu des flammes. La répression a été brutale : gaz lacrymogènes, canons à eau, tirs à balles réelles. Des maisons de dirigeants incendiées. Le Premier ministre KP Sharma Oli a fini par démissionner. Plusieurs ministres ont suivi. L’armée a dû évacuer par hélicoptère les responsables retranchés dans leurs résidences de Bhaisepati, symbole d’un pouvoir qui tente de s’échapper par les airs. Sans hashtags, sans tweets, sans lives, la jeunesse a provoqué une protestation pure, sans filtre. Le tourisme en apnée « Après deux jours de manifestations menées par la génération Z, la situation au Népal reste effectivement instable suite à la démission du gouvernement. En tant que professionnels du secteur touristique, nous avons la responsabilité de fournir des informations fiables et actualisées en temps réel. Garantir la sécurité de tous les voyageurs demeure notre priorité. Un couvre-feu général a été instauré à Katmandou, toutefois les taxis, ambulances et autres services essentiels sont autorisés à circuler », nous explique Emile Stantina, directeur de L'Everest Népal, une jeune agence locale. Le tourisme est une colonne vertébrale fragile mais vitale : près de 8% du PIB, des centaines de milliers d’emplois, et une vitrine internationale. Chaque saison, des milliers d’alpinistes et de trekkeurs passent par Katmandou avant de rejoindre le Khumbu, l’Annapurna ou le Langtang. Quand la capitale s’arrête, c’est toute la chaîne qui vacille : guides sans clients, porteurs sans missions, expéditions suspendues. L'avenir de la pratique au Népal ne se joue pas seulement au camp de base à 5 364 mètres, il se dessine en ce moment dans le quartier de Thamel, poumon touristique de la capitale et théâtre des heurts. Quand Katmandou suffoque, l’Himalaya retient son souffle. Le Népal restera le pays des 8 000, mais sera désormais celui d'un autre relief : une jeunesse à bout et désoeuvrée qui refuse d’être coupée du monde. En septembre 2025, ce n’est pas la montagne qui a donné le vertige, mais toute une société, révélant que la corde était déjà trop tendue.

  • Block’Out ouvre ses portes (et ses murs) : trois jours pour grimper sans payer un centime

    C’est peut-être le seul moment de l’année où on vous dira : venez, entrez, grimpez, tout est gratuit. Pas d’arnaque à la petite ligne, pas de piège. Les 19, 20 et 21 septembre, Block’Out organise ses Journées Portes Ouvertes. Et quand on dit « ouvertes », c’est au sens large : les portes, les bras, et les prises. Parce que derrière chaque porte, il y a un monde. Et derrière celles de Block’Out, il y a treize mondes en fait : Bordeaux, Cergy, Evry, Lyon, Metz, Nantes, Paris, Reims, Rennes, Strasbourg, Toulouse, Tours et Vitrolles. Treize salles qui partagent la même idée : faire découvrir l’escalade autrement. Ni sport élitiste, ni folklore pour baroudeurs en doudoune, mais une pratique accessible, ludique, où l’on vient parfois plus pour partager un moment que pour « performer ». Trois jours, treize salles, mille manières de grimper Le programme ? Aussi clair qu’un topo d’initiation : Vendredi 19 : de 11h à 23h, histoire de prouver qu’on peut faire du sport aussi après le bureau. Samedi 20 : de 9h à 21h, sauf pour Cergy, Nantes et Paris, qui commencent à 14h. Dimanche 21 : de 9h à 21h, pour conclure le week-end en altitude (relative). Et si vous n’avez jamais grimpé, tant mieux. Parce que l’idée n’est pas de vous transformer en Janja Garnbret ou Adam Ondra le temps d’un week-end, mais de vous montrer que la verticalité, ça se découvre. Il suffit de tendre la main vers une prise et, soudain, on n’est plus au sol. L’esprit Block’Out : un mur, mais pas que Block’Out, ce n’est pas seulement des blocs à grimper. C’est aussi des équipes qui accueillent, qui guident, qui encouragent. C’est un resto où l’on prolonge la séance autour d’une bière ou d’un plat du jour. C’est un mélange entre sport et lieu de vie, où les ateliers pour enfants croisent les discussions entre habitués, où le novice de passage se retrouve parfois à discuter technique avec un passionné. Bref, c’est une salle de sport qui ressemble davantage à une agora verticale. Une initiation pour toutes et tous Au menu de ces trois jours : ateliers grimpants pour toute la famille, découverte de l’escalade de manière ludique, et la possibilité de repartir avec autre chose qu’une simple photo souvenir : une envie de revenir. Parce qu’on ne va pas se mentir, la première fois qu’on se hisse sur un mur de bloc, on ne pense pas à « l’exploit » mais au plaisir simple de jouer avec la gravité. Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, des offres exceptionnelles seront proposées sur place pour prolonger l’expérience. Infos pratiques (à lire avant de filer) Tout est gratuit (entrée + chaussons de location sous réserve de disponibilité) Tenue de sport conseillée. Prévoyez un cadenas pour les vestiaires. Et surtout : inscription obligatoire par ici (sauf si tu as déjà un compte chez Block'Out) → inscriptions-blockout.fr/jpo. Trois jours pour découvrir que l’escalade n’est pas un sport d’élus mais une affaire d’envie. Trois jours pour comprendre qu’une salle de bloc, c’est moins une salle de sport qu’un terrain de jeu. Trois jours pour tester, gratuitement, si vous préférez être collé au sol ou happé par le mur. Article sponsorisé par Block'Out

  • Grimpeuses Paris 2025 : le programme complet du festival

    Les 4 et 5 octobre, Grimpeuses revient en Île-de-France pour une deuxième édition francilienne. Deux jours denses, pensés comme un aller-retour entre béton et forêt, magnésie et discussions, ateliers techniques et débats politiques. Vertige Media est partenaire de l’événement, parce que soutenir Grimpeuses, c’est affirmer que la grimpe n’appartient pas qu’aux récits dominants mais à toutes celles qui osent la réinventer. Voici le programme complet. © Loïc Lemahieu Samedi 4 octobre – Arkose Nanterre Entre café chaud et tapis, la tonalité est donnée : ici, on vient pour grimper, mais aussi pour penser la grimpe autrement. 9h - 9h30 : accueil café – Les bénévoles aux manettes pour lancer la journée. 9h30 - 10h : mot d’ouverture – Présentation du programme et des valeurs : safe, inclusif, exigeant. 10h - 12h30 : grimpe coachée – Échauffements, ateliers techniques, progression par niveaux. Dix groupes par heure, de quoi offrir à chacune son espace d’apprentissage. 12h30 - 13h30 : pause déjeuner & jeux – Pique-nique, discussions, ateliers barres énergétiques maison. 13h30 - 16h : grimpe & tables rondes – Alternance entre ateliers pratiques et discussions collectives. Comment s’entraîner autrement ? Comment s’approprier la salle sans reproduire les hiérarchies implicites ? 16h - 17h : grimpe libre & zone chill – Un moment pour souffler, tester sans pression, échanger. 17h - 18h : conférence-spectacle UPossible – Eline Le Menestrel brouille les frontières entre théâtre, récit intime et performance verticale. 18h : apéro & jeux – Un verre, des rires, et l’annonce pratique : penser au dernier RER. Dimanche 5 octobre – Fontainebleau (Mont Ussy) Changement de décor. Après le béton calibré, place au grès râpeux et au sable qui colle aux semelles. 9h30 : rendez-vous à la gare – Départ collectif, crashpads sur le dos. 10h15 : accueil & point écologie – Le staff rappelle les règles de respect du site, parce que grimper, c’est aussi préserver. 10h30 - 12h30 : grimpe projetée – Deux heures encadrées, avec un suivi par niveaux. 12h30 - 13h30 : pause déjeuner – Pique-nique partagé au pied des blocs. 13h30 - 14h30 : tables rondes – Trois discussions au milieu des arbres : impact des pratiques, mobilité douce, futur des sites. 14h30 - 16h30 : grimpe libre avec coaches – Chacune choisit son bloc, chute, recommence, s’acharne ou invente d’autres voies. Plan B en cas de pluie : repli à Karma, avec grimpe indoor et rando vers Roche d’Avon pour découvrir ce site emblématique. © Loïc Lemahieu Zoom sur les tables rondes Les ateliers de discussion sont le cœur battant du festival. Cette année, ils se structurent autour de quatre grands axes : Empowerment & performance : apprivoiser la peur, performer malgré les années, préparer une sortie en solo. Bien-être : alimentation, récupération, reprise après blessure. Féminisme & vivre ensemble : stéréotypes de genre, cycles féminins, ego et place dans la pratique. Écologie & territoires : respect des sites, valorisation du travail invisible, mobilité douce. Des thèmes qui rappellent que la grimpe ne s’arrête pas aux prises, mais qu’elle engage nos corps, nos imaginaires et notre rapport au vivant. Les invitées Quatre grimpeuses aux trajectoires singulières accompagneront ces deux jours : Eline Le Menestrel, militante et performeuse, itinérante à vélo entre grimpe, écologie et liberté. Soline Kentzel, aventurière autodidacte, adepte des expés sobres et joyeuses. Svana Bjarnason, grimpeuse professionnelle qui met des mots sur les silences du milieu. Caroline Ciavaldini, ancienne compétitrice devenue exploratrice de voies engagées, incarnation d’une pratique éthique et exigeante. Vertige Media, compagnon de cordée Vertige Media accompagne cette édition en tant que partenaire, non pas pour cocher une case, mais parce que ce festival incarne ce que nous cherchons à raconter au quotidien : une grimpe ouverte, engagée, et attentive à ce qui se joue au-delà du simple geste sportif. Infos pratiques 📅 4 & 5 octobre 2025 📍 Samedi : Arkose Nanterre / Dimanche : Fontainebleau (Mont Ussy) 👉 Inscriptions : www.grimpeuses.com/paris2025

  • Alpinistes de Staline : des cimes aux purges de l'URSS

    On dit généralement que l'alpinisme est l'art de tutoyer les sommets. Mais qu'arrive-t-il quand les sommets deviennent camarades, et que derrière chaque exploit se cache une étoile rouge et la moustache d’un certain Joseph ? Dans son livre décoiffant et glaçant, Alpinistes de Staline, Cédric Gras explore comment deux frères, géants des neiges et icônes soviétiques, ont grimpé jusqu'aux cimes du communisme avant d’être rattrapés par le vertige stalinien. Au centre, Vitali Abalakov, une photographie sans doute prise en 1936 © Lorenz Saladin L’alpinisme est un sport ambigu : à la fois quête d’absolu, art délicat du vide, et désir irrépressible de se hisser au-dessus du commun des mortels. Alors, imaginez ce qui arrive lorsque ce commun devient communiste, lorsque chaque sommet conquis doit glorifier un régime pour lequel le « sommet » suprême est d'écraser ses propres héros. Avec Alpinistes de Staline, Cédric Gras livre une enquête historique qui flirte avec le polar, raconte l'aventure comme un roman russe, et révèle le tragique destin des frères Abalakov : alpinistes géniaux, héros oubliés, victimes d'un régime pour qui même l’air pur des sommets était un terrain politique miné. Entre l’adrénaline des ascensions à 7 000 mètres et l’effroi des purges staliniennes, cette histoire plonge dans un paradoxe cruel : comment peut-on conquérir les cimes et finir en cellule ? Comment passer d'idole nationale à ennemi du peuple sans avoir rien changé, sinon de contexte politique ? On savait déjà que l’URSS avait la main lourde, on découvre ici qu’elle avait aussi la corde sensible. Fraternité, pic Lénine et assassinat politique Deux frères sibériens, une montagne de talent, et une idéologie prête à tout pour gravir les sommets… Bienvenue dans l’URSS stalinienne vue d’en haut. Vitali et Evgueni Abalakov, orphelins de Krasnoïarsk, découvrent très tôt les joies de la verticalité sur les rochers des Stolby. Dans les années 1920, alors que le communisme fait ses premières armes, ils rejoignent Moscou et le club très chic – enfin prolétaire, mais chic quand même – des premiers alpinistes soviétiques. Leur mission ? Faire de l’alpinisme autre chose qu'un luxe bourgeois : désormais, c'est la classe ouvrière qui grimpe au sommet pour y planter des bustes de Lénine et de Staline. Les deux frangins Abalakov deviennent très vite les stars d’une propagande soviétique dopée à la testostérone et à l’héroïsme des grands espaces. Dans les années 1930, Vitali, le cartésien à lunettes, et Evgueni, artiste charmeur aux mains d’acier, multiplient les premières dans le Caucase et les pics vertigineux du Pamir. En 1933, Evgueni s’offre la première ascension officielle du pic Staline (7 495 m), la plus haute montagne d’un pays qui aime toujours viser plus haut. Un an plus tard, les frérots signent ensemble une ascension triomphale du pic Lénine (7 134 m). Tout roule, jusqu’à ce que le destin leur glisse une peau de banane en 1936, sur les flancs redoutables du Khan Tengri (7 010 m). Une tempête fauche leur camarade suisse, Lorenz Saladin, et Vitali rentre amputé de plusieurs phalanges. Un drame ? Pour le régime, c'est simplement la preuve héroïque du courage bolchevik. Si Lionel Terray voyait les alpinistes occidentaux comme des « conquérants de l’inutile », Vitali et Evgueni Abalakov, eux, étaient forcés de devenir des « conquérants de l’utile » Mais quand la Grande Terreur déboule en 1937-1938, les héros d’hier deviennent vite les traîtres d’aujourd’hui. Vitali, coupable de trop d’amitiés étrangères et de vagues origines bourgeoises, est arrêté, torturé et jeté en prison pour « activités contre-révolutionnaires ». Il en ressort deux ans plus tard, brisé, libéré par un miracle bureaucratique digne de Kafka. Evgueni, lui, réussit à garder sa tête sur ses épaules : le régime lui doit bien ça, il sculpte des statues officielles, façon artiste d'État, et continue de grimper, sans trop se poser de questions, les pics comme les échelons du Parti. Pendant la guerre, chacun fait sa vie : Evgueni joue au soldat dans les montagnes du Caucase, tandis que Vitali, trop affaibli pour la bataille, dessine du matériel en coulisse. Leur lien, pourtant, s’étiole. Et en 1948, nouvelle chute : Evgueni est retrouvé mort dans sa salle de bain, asphyxié au monoxyde de carbone, avec un ami. Suicide ? Accident domestique ? Assassinat politique ? Les proches n’y croiront jamais vraiment, laissant flotter autour de lui un parfum de mystère toxique. Vitali, lui, reprend la route des sommets malgré les cicatrices physiques et morales. Il invente la célèbre lunule Abalakov – ce truc génial bien utile en cascade de glace –, organise les fameuses « alpiniades » soviétiques pour former des générations de grimpeurs robustes, et continue d’encadrer, d’organiser et de conseiller des expéditions et des alpiniades (notamment au Pamir) à 75 ans bien sonnés. Il s’éteint finalement en 1986, après avoir passé sa vie entre les cimes héroïques et les profondeurs lugubres d’une époque où même les montagnes avaient leurs petits papiers au NKVD. Cédric Gras, russophone et aventurier patient, s’est glissé dans les archives du KGB et jusqu’aux glaciers du Pamir pour ressusciter ces deux frères aux destins aussi vertigineux que tragiques. Son enquête n’est pas seulement un récit d’alpinisme : c’est l’histoire d’un siècle où, entre sommet et précipice, le vertige était d’abord politique. Quand l’idéologie met la montagne au pas Avec Alpinistes de Staline, Cédric Gras propose un livre hybride, à mi-chemin entre récit historique et thriller montagnard, qui vous accroche dès les premières pages. Ici, l’alpinisme n’a rien d’un plaisir désintéressé : au pays des Soviets, les cimes se conquièrent pour la Patrie et le Parti, avec un grand « P » comme Propagande. Si Lionel Terray voyait les alpinistes occidentaux comme des « conquérants de l’inutile », Vitali et Evgueni Abalakov, eux, étaient forcés de devenir des « conquérants de l’utile ». Il fallait bien rentabiliser ces sommets, au prix même de la liberté du geste alpin. Cédric Gras décortique ainsi finement comment une pratique a priori apolitique (ou du moins naïvement perçue comme telle) devient une arme de prestige aux mains d’un régime totalitaire. L’idée de grimper avec un buste de Staline dans son sac, histoire de l’exhiber sur un sommet à 7000 mètres, a quelque chose de presque absurde – un sketch tragique, une farce glacée, mais tellement révélatrice de l’obsession soviétique du symbole. Le parallèle subtil établi avec l’alpinisme nazi, qui manipulait lui aussi ses héros montagnards, offre une réflexion inattendue sur la capacité des régimes autoritaires à confisquer jusqu’à la pureté du geste sportif. Camp de base (expédition de 1936) au Khan Tengri. Montagne autrefois dans l'URSS aujourd'hui au Kazakhstan. © Lorenz Saladin Côté style, l’auteur assume pleinement sa posture d’écrivain-voyageur, jouant avec les codes du récit documentaire sans jamais devenir barbant. Cédric Gras maîtrise un équilibre délicat : son texte fourmille de détails historiques précis et documentés, mais évite constamment le piège du didactisme indigeste. L’humour discret et parfois grinçant distillé ici ou là permet même de respirer dans une atmosphère qui aurait vite pu devenir irrespirable – parce que bon, entre deux ascensions dantesques et une purge stalinienne, on ne rigole pas vraiment tous les jours. L’enjeu fondamental du livre, c’est la transmission. Transmission d’une mémoire enfouie, d’un morceau de l’histoire soviétique oublié Mais – parce qu'il y a toujours un mais – ce goût prononcé pour l’exhaustivité peut devenir étouffant. L’auteur semble parfois victime d’un TOC documentaire : tout doit être relaté, même l’ascension la plus obscure, au risque de noyer le lecteur sous une avalanche de patronymes sibériens et de sommets imprononçables. Certains passages gagneraient à être élagués, allégés, épurés. Cette honnêteté intellectuelle louable, ce refus absolu de combler par l’imagination les blancs laissés par les archives, enlève parfois au récit le frisson d’un suspense qui aurait pu être captivant. Malgré ces petites réserves, Alpinistes de Staline reste un livre essentiel, qui réussit à transformer une histoire méconnue en véritable expérience de lecture. Une plongée fascinante au cœur d’une époque glaçante, qui révèle comment même les sommets enneigés peuvent devenir un terrain miné quand c’est l’histoire qui vous encorde. Quand un détail technique mène à une aventure littéraire La naissance d’un livre tient souvent à peu de choses : une anecdote, un hasard ou une obsession qui finit par vous hanter. Pour Cédric Gras, tout part d’une technique – la fameuse « lunule Abalakov », ce génial bricolage d’assurage en escalade glaciaire consistant à former une boucle au sein même de la glace, dans le but d’y glisser une corde. Longtemps, Cédric Gras n’y prête guère attention, jusqu’au jour où, après quinze années d’expatriation et d’aventures diverses dans l’ex-URSS, le nom « Abalakov » ressurgit comme un vieux refrain soviétique oublié. Là, c’est le déclic : derrière cet accessoire technique se cache une histoire fascinante, des personnages hors normes, et une tragédie oubliée sur fond de propagande stalinienne. Rappel sur Abalakov (CC) Wikipédia Ce qui titille d’abord Cédric Gras, c’est le contraste radical entre les sommets éblouissants et la noirceur abyssale du système soviétique. Cette fascination initiale se double d’un ras-le-bol culturel : assez d’entendre toujours la même rengaine anglo-saxonne sur les aventuriers de l’Everest. Pourquoi ne pas mettre en lumière des héros venus de l’Est, des histoires qui valent aussi la peine d’être racontées ? Et voilà comment les frères Abalakov, héros soviétiques tombés en disgrâce, deviennent une obsession littéraire. Pour mener son enquête, Cédric Gras s’est plongé dans une véritable chasse aux trésors documentaires. Deux années durant, il dépouille archives soviétiques, carnets d’expédition poussiéreux, et documents du NKVD – rien de moins que le KGB vintage. Imaginez un instant : un auteur, seul face aux procès-verbaux jaunis de la police secrète stalinienne, découvrant page après page comment des héros nationaux se retrouvaient brutalement accusés de sabotage contre-révolutionnaire. Cédric Gras n’est pas un témoin de l’histoire, il vit dedans : l’ex-URSS devient son terrain de jeu, son laboratoire d’idées, et très vite son obsession littéraire. Mais Cédric Gras n’est pas qu’un rat d’archives. En bon alpiniste-explorateur, il est allé chercher les ambiances sur place : du camp de base du pic Lénine à l’âpre Sibérie natale des Abalakov, il s’est immergé dans ces lieux où l’histoire s’est écrite à coups de piolets, de crampons, et parfois même de balles dans la nuque. Il rencontre les descendants des protagonistes, dont Alexeï Abalakov, fils d’Evgueni, encore convaincu que son père a été victime d’un assassinat politique déguisé en banal accident domestique. Autant dire que l’auteur met les mains dans la glace et dans le cambouis, nourrissant son texte autant par le sensoriel que par le factuel. Ainsi naît Alpinistes de Staline, récit porté par une double identité : celle du journaliste intrépide qui fouille les archives, et celle de l’aventurier curieux qui grimpe physiquement sur les traces de ses héros tragiques. Cédric Gras assume pleinement ce mélange des genres : pour lui, l’enjeu fondamental du livre, c’est la transmission. Transmission d’une mémoire enfouie, d’un morceau de l’histoire soviétique oublié, et surtout de cette conviction que même les plus hauts sommets peuvent être écrasés par les bottes d’un régime totalitaire. Au fond, tout part d’un étonnement teinté d’indignation : comment un État peut-il glorifier ses héros un jour, et les jeter en prison le lendemain ? Cette question brûlante est devenue un livre nécessaire, émouvant et profondément humain. C’est ainsi que Cédric Gras, à partir d’un simple bout de métal et d’un souvenir vague, nous offre une plongée fascinante et troublante dans les coulisses glacées du siècle rouge. Cédric Gras : l’écrivain-voyageur qui fait rimer aventure avec écriture S’il fallait résumer la vie de Cédric Gras en une formule, on pourrait dire qu’il est l’homme qui a fait du globe terrestre son bureau. Né en 1982, cet écrivain-géographe n’a jamais caché son goût immodéré pour les chemins détournés et les régions dont personne ne parle jamais. Très jeune, il multiplie les aventures qui font rêver autant qu’elles donnent froid aux pieds : traversée à cheval de la Mongolie, Chine à vélo, randonnées tibétaines... Autant dire que ses années étudiantes ne ressemblent pas exactement à une sage préparation à la vie en entreprise. Diplômé en géographie, Cédric Gras décide rapidement que sa zone de confort sera définitivement à l’est du rideau de fer. Après un mémoire à Omsk, ville sibérienne où même les thermomètres rêvent de vacances au soleil, il file à Vladivostok enseigner le français à des étudiants russes. Direction ensuite Donetsk, en Ukraine de l’Est, où il dirige l’Alliance française de 2010 à 2014, aux premières loges d’un conflit qui secoue l’Europe jusqu’à aujourd’hui. Cédric Gras n’est pas un témoin de l’histoire, il vit dedans : l’ex-URSS devient son terrain de jeu, son laboratoire d’idées, et très vite son obsession littéraire. Ses récits naissent alors naturellement de ces expériences : dans Vladivostok, neiges et moussons (2011), il raconte la Russie du bout du monde. Avec Le Nord, c’est l’Est (2013), il explore une Russie arctique à la fois immense et confidentielle, tandis que L’Hiver aux trousses (2015) l’emmène à travers une Russie automnale qui ne semble jamais vouloir finir. Cédric Gras aime mélanger les genres : ses livres combinent poésie, géopolitique et anecdotes où se devinent l’ironie douce-amère d’un écrivain au regard affûté. En 2016, il franchit une nouvelle frontière littéraire en s’essayant au roman : Anthracite plonge dans l’univers sombre et poussiéreux du Donbass minier, directement inspiré de son vécu ukrainien. Finaliste du prix de Flore, le livre confirme que Cédric Gras sait aussi faire jaillir la fiction des réalités les plus dures. Son obsession pour l’espace postsoviétique le mène jusqu’aux confins glacés de l’Antarctique russe, expérience extrême qu’il relate dans La Mer des Cosmonautes (2017). L’écrivain-voyageur se double d’un écrivain-explorateur, passionné par les paysages spectaculaires, qu’ils soient faits de steppes infinies, de glaciers menaçants ou de montagnes indomptables. Son style sobre, jamais tape-à-l’œil mais toujours précis, traduit cette sensibilité particulière : Cédric Gras ne veut pas seulement décrire, il veut toucher, émouvoir, faire réfléchir. Cette fascination pour les histoires dissimulées, les destins en marge et les territoires négligés structure toute son œuvre. Qu’il explore la mer d’Aral asséchée dans Les routes de la soif (2025) ou les sommets maoïstes dans Alpinistes de Mao (2023), Cédric Gras raconte les mondes en crise avec une poésie et un humanisme engagé.

  • Au Canada, la difficile co-gestion de la montagne

    Au Canada, le parc provincial de Joffre Lakes sera fermé du 2 septembre au 3 octobre 2025 pour une raison toute particulière. Officiellement, pour « laisser le milieu souffler » et offrir aux Premières Nations Líl̓wat et N’Quatqua l’espace de leurs pratiques culturelles et spirituelles. Officieusement, pour lancer un test grandeur nature de co-gestion avec les peuples autochtones. Ce qui possède son lot de promesses, de frictions et de contradictions très contemporaines. © Matt Hanns Schroeter La scène est limpide, presque trop : une eau bleue « instagrammable », des lacs superposés comme trois filtres successifs, et, au-dessus, des glaciers qui rappellent que la montagne vieillit, elle aussi. Depuis quelques années, Joffre Lakes - Pipi7íyekw dans la langue líl̓wat -, situé dans la province canadienne de Colombie-Britannique, est passé du « secret bien gardé » au best-of des week-ends de Vancouver. Résultat : file de voitures, sentier poli par des milliers de semelles et gestion au pas de charge. Les chiffres l'expriment encore mieux : selon les autorités, depuis 2019, le parc provincial canadien a connu une hausse de fréquentation de +222 % par rapport à 2010. En 2020 déjà, de multiples employés exprimaient leur désarroi face à des hordes de touristes qui faisaient la queue pour obtenir une photo sur un endroit du parc devenu culte : une bûche de bois qui flotte sur l'eau d'un lac surnommée « Instalog ». Au bout du rouleau, le gardien du parc avait fini par démissionner. Carte postale, foule et protocole Face au tourisme de masse, la Colombie-Britannique a donc tranché en décidant la fermeture du 2 septembre au 3 octobre de son parc. Sur le papier, le message officiel paraît implacable : « Cette fermeture permettra au parc de se régénérer après un été chargé et offrira du temps et de l'espace aux membres des nations Lil’wat et N’Quatqua pour renouer avec la terre, réaliser des pratiques culturelles et spirituelles, et célébrer la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation », annoncent les autorités sur leurs canaux officiels. Sauf que les Premières Nations - qui forment, avec les Intuis et les Metis, les peuples autochtones du Canada - réclamaient une fermeture plus longue du 22 août au 23 octobre. Dans une déclaration commune, la Nation Lil'Wat et la Nation N'Quatqua invoquent le souci de se reconnecter à la terre, mener des cérémonies, récolter de la nourriture et des plantes médicinales, et laisser le parc se reposer. D'autant plus qu'avec cette décision, les autorités de Joffre Lakes ont maintenu le parc ouvert pendant le weekend de la Fête du Travail (Labour Day) où un important flux de visiteurs vient le parcourir. Les Premières Nations, quant à elles, rappellent que le temps culturel n’est pas un paramètre qu’on « équilibre » avec une photo souvenir : il structure leurs traditions La Colombie-Britannique avait pourtant fait sa mue : en signant la loi DRIPA (pour Declaration on the Rights of Indigenous Peoples Act, ndlr) en 2019, elle donne à l’UNDRIP un cadre provincial. L'UNDRIP ? La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. Soit un instrument de l'ONU qui établit un cadre universel pour la survie, la dignité, le bien-être et les droits des peuples autochtones du monde entier. Dans la perspective de la gestion d'un parc provincial, il s'agit donc de tout partager avec les peuples qui étaient là bien avant l'administration : la décision sur les terres, l'eau, les us et les coutumes. Joffre Lakes offre un terrain d'expérimentation de co-gestion bienvenu. Parmi les parcs les plus emblématiques du pays, les autorités se sont déjà confrontées à la question sensible de la sur-fréquentation. Elles co-construisent avec les Premières Nations des stratégies d'usages depuis 6 ans. Elles ont mis en place des pass journaliers et trois fenêtres de fermeture saisonnière pour lisser l'afflux de visiteurs. Tout y est : la règle, l’outil, l’intention. Et pourtant, nous voilà encore à discuter de la longueur d’un mois. La question n’est pas « qui ferme la barrière », mais qui définit le temps social de la montagne. La Province produit un compromis, composé d'attentions écologiques, culturelles et d'accès public, qui tient debout juridiquement. Les Premières Nations, quant à elles, rappellent que le temps culturel n’est pas un paramètre qu’on « équilibre » avec une photo souvenir : il structure leurs traditions. L’écart n’est pas polémique, il est philosophique : l’un parle d’« ouverture contrôlée », l’autre de « repos nécessaire ». La montagne a droit au repos. Et nous, au doute. Fermer un parc n’est pas une violence faite au public, c’est souvent un soin apporté au lieu. À Pipi7íyekw, le repos est double. D'abord écologique : laisser les sols et la faune souffler. Puis culturel : rendre, quelques semaines, l’usage premier à celles et ceux qui habitent ces territoires bien avant nos hashtags. La vraie question n’est pas de savoir qui est « pour » et qui est « contre », mais qui rythme le repos ? Les Premières Nations et leur temps long, ou l’État et son calendrier civil ? © Anthony Maw Le problème se situe dans l'instrument de la décision. On demande à un outil - les pass journaliers - de résoudre un désaccord de souveraineté. L'outil peut amortir, il ne tranchera jamais. Le cadre légal de l'UNDRIP ou de la DRIPA n'est pas une baguette magique. Il oblige à aligner les lois et à co-construire mais il n’impose pas l’accord. À Joffre Lakes, le sujet est plus épineux qu'une déclaration couchée sur un bout de papier. Quand il s'agit de transférer des bouts de décision sur des terres non cédées, le droit a beau être là, la pratique tâtonne. Ne le prenons pas comme un échec : la polémique qui oppose l'administration canadienne aux peuples autochtones ne peut pas faire l'objet de consultations décoratives. Et c'est tant mieux. Car les conflits visibles sont le prix, parfois bruyant, du partage réel.

  • La SCOP contre l'ubérisation des moniteurs d'escalade

    Face à l'ubérisation rampante du métier de moniteur·ice d'escalade, Leslie Gesnouin oppose une résistance discrète mais incisive. Installée à Fontainebleau, elle construit avec quelques compagnons une alternative coopérative qui prône une désintermédiation assumée, refusant de céder à la facilité des plateformes numériques. Portrait d’une grimpeuse engagée, consciente que l'indépendance professionnelle ne s'obtient jamais sans combat. © Maël Serre « J’ai découvert l’escalade en Ardèche. À l’époque, grimper en salle me semblait absurde. Jusqu’à ce que je comprenne que la salle avait un sens : s’entraîner pour mieux grimper dehors. » Leslie Gesnouin aurait pu rester sur la voie classique d’un CDI parisien dans le design, mais l’appel de la verticalité a été le plus fort. À son retour d'une année sabbatique en van à travers l'Europe, elle choisit définitivement la voie indépendante et décroche son Diplôme d’État (DE) d’escalade. Derrière ce choix, une conviction forte : refuser le confort du salariat traditionnel pour affronter la précarité d'un métier soumis aux dérives économiques des plateformes numériques. Désormais, Leslie grimpera sans filet. Fracture, réflexion et rébellion entrepreneuriale Le destin, qui parfois s’amuse avec une ironie cruelle, impose à Leslie un coup d'arrêt brutal en février 2023 : une fracture de la malléole. Onze mois d’immobilité. Mais c’est précisément dans cette période contrainte qu’elle élabore son projet le plus ambitieux : « Plutôt que de sombrer dans l'ennui ou l'apitoiement, j'ai décidé de lancer un site web pour fédérer des moniteurs d'escalade indépendants autour de Fontainebleau. » Ce projet devient rapidement la Maison des Guides, une structure conçue comme un antidote radical à l’ubérisation ambiante. En France, la grande majorité des moniteurs·trices d’escalade exercent en indépendants, souvent sous le statut d’auto-entrepreneur, alternant contrats saisonniers et missions ponctuelles. Pour l’heure, l’ubérisation du métier se manifeste surtout par des agences ou opérateurs touristiques jouant le rôle d’intermédiaires entre client et encadrant, avec des marges variables selon les modèles. Mais comme dans d’autres secteurs — de la restauration au transport —, on peut imaginer que cette niche, encore confidentielle, finisse par attirer des plateformes plus puissantes, capables de standardiser l’offre et d’imposer leurs propres conditions économiques. C’est cette trajectoire-là que Leslie entend contrer avant qu’elle ne devienne inéluctable. « On n'est pas là pour conquérir le marché ni devenir gigantesques. Si on grossit trop, on risque justement de reproduire ce qu’on dénonce. L’idée, c’est de garder une échelle humaine, directe, et donc saine » Pour Leslie, la critique est frontale : « Ces plateformes commencent toujours par proposer un modèle gagnant-gagnant, mais à la longue, elles deviennent systématiquement perdantes pour les indépendants. Le modèle économique finit par les contraindre, ils perdent leur autonomie tarifaire, leur capacité à choisir leurs missions, et finalement, leur liberté professionnelle. » © Maël Serre Avec ses collègues DE (Diplômés d'État), Leslie refuse catégoriquement ce modèle prédateur. Elle préfère envisager un modèle coopératif, où chaque moniteur indépendant serait sociétaire, en prise directe avec les clients, sans intermédiaire inutile. « Si nous formalisons réellement cette structure, nous choisirons le modèle d’une SCOP, explique-t-elle. Je ne crois pas à la centralisation du pouvoir économique. Je ne crois pas aux plateformes qui promettent de faciliter la vie mais qui, in fine, l’appauvrissent. » Une résistance discrète mais ferme à l’ubérisation Leslie et ses collègues ne se contentent pas de théoriser : ils agissent concrètement. Le réseau local qu’ils tissent à Fontainebleau, avec le soutien de l'Office de tourisme, permet peu à peu à la Maison des Guides de se faire connaître. Leur démarche est pragmatique mais assumée politiquement : « On n'est pas là pour conquérir le marché ni devenir gigantesques. Si on grossit trop, on risque justement de reproduire ce qu’on dénonce. L’idée, c’est de garder une échelle humaine, directe, et donc saine », insiste-t-elle. « Nous avons besoin d’une autre grimpe, qui refuse l’ubérisation et la précarisation rampante. Une grimpe consciente, qui respecte autant les pratiquants que les moniteurs » Face aux salles privées d’escalade, qui multiplient désormais les offres outdoor, Leslie reste vigilante sans tomber dans l'opposition systématique. Elle considère que les salles peuvent être des partenaires, à condition qu'elles respectent des conditions tarifaires décentes : « Tant que l’intermédiaire apporte une valeur ajoutée réelle, ça peut fonctionner. Mais sinon, quel intérêt de perdre une part de sa rémunération au profit d’une simple mise en relation ? » Le cœur de sa réflexion est là : rétablir une relation directe entre les moniteurs et leurs clients. Pour Leslie, l’indépendance économique dépasse la simple dimension financière : elle y voit aussi une forme de dignité et de responsabilité professionnelle. Une escalade engagée, humaine et éthique Mais la Maison des Guides ne se limite pas à la désintermédiation économique. Leslie souhaite en faire un outil de sensibilisation, notamment sur des sujets sociétaux importants, comme les violences sexistes et sexuelles dans le milieu de la grimpe. « C’est Alice, une de mes collègues, qui porte ce combat-là. Il est essentiel que notre collectif ait aussi une mission pédagogique et sociale forte. » Ainsi, derrière l’apparente simplicité du projet de Leslie Gesnouin se dessine une réflexion profonde sur la pratique de l’escalade comme acte professionnel engagé, radicalement responsable et profondément humain. « Nous avons besoin d’une autre grimpe, qui refuse l’ubérisation et la précarisation rampante. Une grimpe consciente, qui respecte autant les pratiquants que les moniteurs », conclut-elle. À Fontainebleau, Leslie Gesnouin expérimente une alternative audacieuse et inspirante à la dérive économique des métiers de l'outdoor. Par son parcours, par sa volonté politique affirmée et par sa détermination tranquille, elle esquisse une grimpe radicale et autonome. Une grimpe où l’on se soucie autant du geste technique que du geste éthique. Une grimpe où l’indépendance économique devient une condition sine qua non de l’indépendance tout court. En somme, une grimpe désintermédiée.

  • Symon Welfringer : « Les échecs, c’est en fait de la performance »

    Aux côtés de Charles Dubouloz, Symon Welfringer est parti ouvrir la plus belle ligne de sa vie au sommet du Gasherbrum 4, à plus de 7000 mètres d’altitude. Après trois semaines en bas dans la face, la cordée française n’y est pas parvenue et s’est résignée à faire demi-tour. De retour à Grenoble, l’un des meilleurs alpinistes français du moment tente de revenir sur cette expédition sans sommet avec ce qu’elle convoque de frustration, de remise en question et de bascule narrative face aux exploits sportifs. Un nouveau récit dont le mantra pourrait tenir en trois mots : écouter nos défaites. Entretien en pente douce. Symon Welfringer et Charles Dubouloz quelque part en bas du sommet du Gasherbrum 4 © Mathieu Ruffray Vertige Media : Comment relativises-tu cette expédition sans sommet ? Symon Welfringer : Les retours d’expéditions sont toujours des moments très particuliers. Cela fait trois semaines que je suis rentré du Pakistan, et il y a toujours beaucoup de choses qui se mélangent. Surtout cette fois-ci, où il n’y a pas la pseudo-réussite qui vient noyer tout le reste. Tu rentres chez toi dans un état de fatigue, d’usure. Tes relations sociales, intimes, ont aussi été altérées par ton absence. Mais tous ces trucs négatifs sont normalement effacés par l’image du sommet. Le souvenir de ce moment où tu es arrivé en haut, quand tu commences à redescendre… Des émotions qui me paraissent mille fois plus dingues que tout ce que j’ai vécu dans ma vie. Vertige Media : Et cette fois-ci ? Symon Welfringer : Eh bien là, je ressens juste une fatigue énorme. Je crois que je n’ai jamais été aussi fatigué de toute ma vie. Ça fait trois semaines que je n’arrive pas à me lever le matin. Je me pose des questions sur la suite, sur mon niveau, sur la raison pour laquelle on a fait demi-tour, sur ma vraie motivation à faire tout ça. Tout le monde sait que quand on est fatigué, on ne réfléchit pas bien et qu’on a souvent tendance à broyer du noir. C’est un cercle vicieux qui n’est pas évident à gérer de retour chez soi. Vertige Media : Justement, comme gères-tu ce retour chez toi ? Symon Welfringer : J’ai une chance énorme : celle d’avoir un « vrai » métier à côté. Je bosse à l’antenne météo de Grenoble. Je fais des prévisions météo et de la nivologie donc les bulletins d’avalanche, les trucs comme ça… J’ai vraiment plaisir à retourner au bureau et à revoir mes collègues qui sont dans un autre monde : le monde normal. Parce que je trouve qu’il existe vraiment deux mondes. Ce qu’on vit là-haut, j’aurais beau essayer de te le décrire, te montrer des photos, ça reste un monde à part. Symon Welfringer, détente, dans un monde à part © Mathieu Ruffray Tout est mitigé. Tu es là… Tu n’as pas de croix à vendre, ni à partager sur les réseaux. C’est hyper facile de parler quand t’as fait un sommet et de dire que c’est le plus beau jour de ta vie. Là, on a plein de choses à dire, à transmettre mais c’est plus complexe. C’est plus sensible. Après, je ne retiens quasiment que du positif de cette expédition. Déjà, on est rentrés entiers. Et dans ce genre d’expé, ce n'est pas anodin. Je n’ai pas forcément envie qu’on retienne encore une fois que l’alpinisme, c’est une activité corrélée aux risques. Mais quand même… Envisager d’ouvrir une voie sur le Gasherbrum 4 en style alpin au-delà de 7500 mètres d’altitude, ça sous-entend que t’es prêt à tenter des choses. Et à ce niveau-là, ça veut dire que t’es pas sûr à 100% de rentrer. Vertige Media : C'est la première fois que tu rentres sans être allé au sommet ? Symon Welfringer : Non, pas du tout ! Avec Charlie (Charles Dubouloz, son compagnon de cordée, ndlr), on a déjà fait trois ou quatre expés où il ne s’est quasiment rien passé. D’ailleurs, l’an dernier on a réussi un truc vraiment fort au Hunghi, en ouvrant une voie qui culmine à plus de 7000 mètres d’altitude au Népal. On a fait un film, Le cavalier sans tête, qui parle de la place de l’échec. Quelque chose que j’ai beaucoup connu. Mais là, c’est la première fois qu’on échoue aussi proche du but. Normalement, quand les conditions ne sont pas bonnes en expédition, tu changes d’objectif et tu te rabats sur un plan B. Au Gasherbrum 4 (G4), on avait décidé que les mauvaises conditions feraient partie de l’expérience. En sachant très bien qu’on avait 5% de chances de réussir. « J'ai découvert la montagne de mes rêves. J’ai rencontré la ligne qui pouvait me faire dire : "Après ça, je pourrais tout arrêter". J’ai trouvé mon truc, ma muse » Vertige Media : Mais si tu savais que tu avais si peu de chance de réussir, comment expliques-tu cette si grande frustration de retour chez toi ? Symon Welfringer : Je pense que j’ai encore trop les crocs en fait. J’ai cette motivation, ce désir qui n’est pas encore assouvi, parce qu’arrivé là-bas, je pensais vraiment qu’on allait le faire. Il y a des expéditions que je n'ai pas faites et où je n’ai jamais été frustré tellement l’expérience a été horrible mais là… On se sentait bien physiquement, l'acclimatation a été très positive, tout se passait bien. Dans ma tête, à un moment je me suis dit qu’on avait 70% de chances de la faire mais en fait, non, c’est impossible. Le pourcentage objectif, c’est 5%. Et quand on a buté, j’ai compris qu’il fallait que je redescende de mon nuage. Mais ce jour-là, j’ai aussi découvert la montagne de mes rêves. J’ai rencontré la ligne qui pouvait me faire dire : « Après ça, je pourrais tout arrêter ». Là clairement, je te le dis sans filtre, la ligne dans la face sud du G4, j’ai envie de la faire dans ma vie. Je veux y retourner. Peut-être deux fois, trois fois. J’ai envie que ce soit un projet à long-terme. J’ai trouvé mon truc, ma muse. Vertige Media : Alors comment décrirais-tu cette muse, cette ligne qui t’obsède tant ? Symon Welfringer : Alors déjà, c’est une face. Et c’est un truc qui m’a toujours fait rêver depuis que j’ai commencé la montagne. On dit souvent qu’en Himalaya, tout a été grimpé. Que l’âge d’or de l’alpinisme est derrière nous. C’est un peu vrai quand il s’agit de parler des lignes majeures. Cela dit, personne n’a jamais vraiment grimpé dans les faces en Himalaya. Je ne dis pas qu’on a commencé à le faire avec Charles mais aller pleine face dans un sommet si haut, avec un style hyper léger, je pense que c’est une manière de faire assez novatrice. Elle résonne vachement en moi parce que je viens du monde de l’escalade. Pendant mes vingt premières années, j'habitais en Moselle et je faisais de la compèt de grimpe dans des gymnases. Je ne suis pas du tout un alpiniste à la base. Je suis un grimpeur de falaises qui travaille des projets de manière acharnée. Donc je viens de là, et je retrouve un peu ça dans l’alpinisme de face. Ce côté grimpe qui me hante un peu. La face sud du G4, c’est haut, c’est technique mais pas trop. Cette ligne rassemble tout ce qui me fait envie en montagne. Et avec une bonne équipe, je me sens capable de la faire un jour. « Plus tu as d'échecs, plus le moment où ça marche prend de l'ampleur et devient gratifiant. En suivant cette philosophie, même les échecs les plus cuisants peuvent se transformer en joie » Vertige Media : C’est aussi pour ça que vous avez choisi le Gasherbrum 4 à l'origine ? Symon Welfringer : Le projet de base n’était pas forcément clair. On avait le sommet, le G4, mais on ne savait pas trop par où le gravir. Ce n’est qu’après qu’on a découvert la face sud : une face vierge, un itinéraire mixte à la fois neigeux et rocheux, très logique. Ce choix avait aussi quelque chose de très important : il n’y a pas de risque objectif. Pas de chute de pierre, pas de sérac. Même si je te disais qu’il s’agit forcément de prendre des risques à ce niveau, ce qui m’est le plus cher dans mes expéditions, c'est de rentrer vivant. Pas de doute, ils ont vraiment les crocs © Mathieu Ruffray Vertige Media : Et pourtant, même avec ce risque calculé, vous avez bien failli ne pas rentrer tous les deux… Symon Welfringer : Oui, il s’est passé deux événements un peu marquants qui nous ont bien rappelé à l’ordre. Charles est tombé dans une crevasse et on s’est pris l’aérosol d’une avalanche. Après, Charles a employé ses mots. Moi, j’ai vécu le truc différemment. C’est sûr que c’était très chaud mais je suis toujours surpris de voir comment ce genre de truc prend de l’ampleur chez les gens. Ça m’interroge. Vertige Media : Comment ça ? Tu penses que ce n’est pas si grave que ça ? Symon Welfringer : D’année en année, il y a des choses auxquelles tu t'habitues un peu. Du coup, tu banalises certains risques. Tu vois, l’aérosol de l'avalanche, c’est hyper impressionnant. Mais moi, ça ne m’a pas fait peur du tout. On savait que ça n’allait pas nous tuer. Bon, ça a quand même arraché quatre tentes, donc la puissance de ce truc génère un risque. Disons que c’est un phénomène qu’on connaît un peu. On s’y attend. Pour la crevasse, c’est pareil, on sait que c’est écrit, que ça va arriver à un moment. Là, on a été cons parce qu’à ce moment-là, on n’était pas encordés. Bon ça, c’est l’altitude, tu perds ta lucidité, certains réflexes, ton instinct. C’est un peu comme être complètement bourré en fait. Tout ça est dangereux et en même temps, on a aussi découvert sur quoi il fallait s’entraîner. La crevasse, tout ça, ça traduit un manque d’expérience. Il faut savoir pourquoi tu en es arrivé là. Il faut en parler. Et là, cet incident est survenu en début d’expédition, pendant l’acclimatation. Une fois sortis d'affaires, on a un peu inconsciemment mis cette histoire dans un coin de notre tête. Notre cerveau l’a un peu caché. Parce que si ça prenait trop de place dans nos têtes, on allait rentrer chez nous. Vertige Media : Quelle relation tu as face au risque aujourd’hui ? Symon Welfringer : Avant, je ne pensais pas qu’on pouvait mourir en expédition. Je n’avais jamais le risque mortel en tête. Je me disais que c’était dangereux, mais que ça allait. Puis, il y a quatre ans, j’ai eu un grave accident en cascade de glace et je me suis rendu compte de beaucoup de choses. Depuis ce jour-là, j’ai conscience que le plus important, c’est de rentrer en vie. Cela dit, quand on aime autant l’engagement du sport de haut niveau et autant repousser les limites, il y a forcément un moment où tu ne te rends pas vraiment compte des risques que tu prends. Ça crée un vrai décalage avec les gens qui reviennent sur ce que tu as vécu. « Pourquoi fouler un sommet me rend-t-il si heureux ? Je me pose beaucoup la question et ce que je sais pour l’instant, c’est que je suis en quête. Une quête intérieure qui ne vise pas forcément l’exploit sportif mais une sensation à partager avec quelqu’un » Tu vois, par exemple, quand je suis rentré du G4, ma mère était de passage à Grenoble et on a parlé de l’histoire de la crevasse. Elle m’écoute, et ensuite elle me dit : « Je m’inquiète un peu Symon. Ça me marque la manière dont tu parles de ces accidents. Tu les banalises plus qu’avant. Ton vocabulaire a changé ». Je lui ai raconté l’épisode de manière très factuelle, alors que Charles a failli mourir. C’est en discutant avec des gens qui ne l’ont pas vécu que tu te rends compte que, de l’extérieur, ces événements peuvent paraître inhumains et inconscients. Mais il ne faut pas trop s’en inquiéter non plus : on a quand même des billes pour gérer ce genre de trucs là-haut. Vertige Media : Qu’est-ce que tu vas chercher personnellement dans ce type de projet ? Symon Welfringer : Quand je foule un sommet après avoir ouvert des voies, je ne peux pas être plus heureux. Je ne suis jamais aussi transcendé. C’est un plaisir profond qui peut m’habiter pendant très longtemps. Du coup, j’ai envie de le revivre. C’est ce qui me motive. C’est ce qui m’intrigue aussi. Pourquoi cela me rend-t-il si heureux ? Je me pose beaucoup la question et ce que je sais pour l’instant, c’est que je suis en quête. Une quête intérieure qui ne vise pas forcément l’exploit sportif mais une sensation à partager avec quelqu’un. « Un jour, elle sera mienne ! » © Mathieu Ruffray Vertige Media : Il y a quand même cette envie de laisser une trace, d’écrire quelque chose de singulier dans le monde de l’alpinisme, non ? Symon Welfringer : Oui, c’est vrai. Je viens du monde de la compète quand même. J’en ai fait en escalade, j’en ai fait en kayak. J’ai arrêté assez jeune pour me consacrer à mes études. Et même dans mes études, j'ai fait une prépa, maths sup/maths spé avec pas mal de concours. Et les concours, c’est quand même la grosse compèt’. Je n’ai jamais rien vu de plus extrême que ça. Tu passes des oraux avec deux autres élèves devant un prof. Et tu te fais déglinguer. À 20 ans, j’ai craqué en plein oral devant mes potes et un prof. Je n'arrivais pas à m’arrêter de pleurer. En sortant, je n’avais qu’une envie : lui montrer ce dont j’étais capable. Je me suis rendu compte que j’avais un esprit de compétition hyper présent. Aujourd’hui, je le noie un peu dans des visions artistiques, un peu mélancoliques. Mais si je suis totalement honnête, j’ai clairement envie de réussite et de faire une photo au sommet. Vertige Media : Au final, quel message porte cette expédition toute particulière ? Symon Welfringer : L'éloge de l'échec. C'est une notion que j'ai souvent partagée en escalade auprès de gens qui grimpaient beaucoup en falaise, mais qui s'interdisaient de travailler des voies trop dures pour eux. Et moi, assez rapidement, je suis allé dans des voies où je ne faisais pas les mouvements à la première montée. Des voies où j'ai mis un, deux, trois années de travail acharné. Pendant ce processus de travail, je faisais l'éloge de l'échec parce que j’ai compris que les échecs, en fait, c’est la performance. Les expés, c'est complètement ça. Plus tu as d'échecs, plus le moment où ça marche prend de l'ampleur et devient gratifiant. En suivant cette philosophie, même les échecs les plus cuisants peuvent se transformer en joie. Elle peut être énorme, unique. Et en partant en expédition, c’est cette joie que je continue d’aller chercher.

  • Simone Badier et Maud Vanpoulle : sur la corde raide du risque

    En partenariat avec Simond, Vertige Media prolonge l’expérience du podcast Learn from Altitude : alpinisme au féminin. Chaque épisode encorde deux trajectoires, deux époques, deux visions. Dans ce septième volet, Simone Badier, pionnière des années 60 et 70, et Maud Vanpoulle, guide et docteure en sociologie, se rejoignent symboliquement sur une arête invisible : celle du rapport au risque en montagne. Le risque en montagne est une évidence, une donnée brute comme la neige ou le rocher. Mais derrière cette apparente neutralité, une question se pose : les femmes et les hommes l’abordent-ils de la même manière ? À travers les décennies, les récits d’alpinisme ont surtout glorifié les prises de risque masculines, érigeant en vertus le panache, l’audace et la témérité. Et si les femmes, longtemps invisibles dans ces récits, avaient ouvert d’autres voies - tout aussi engagées mais différemment racontées ? C’est ce qu’illustre ce nouvel épisode en encordant symboliquement deux générations : Simone Badier, pionnière des années 70 aujourd’hui disparue, et Maud Vanpoulle, guide et sociologue. Deux visions, deux époques, une même corde tendue au-dessus du vide. Une femme libre face au nord « Tu es complètement folle d’avoir fait ce pas ! » La réplique sonne comme un reproche, elle résonne plutôt comme un hommage. Nous sommes sur l’éperon Croz, aux Grandes Jorasses. Simone Badier vient de franchir un passage en adhérence, sans prises franches, avec pour seule protection un piton hasardeux. Deux vies retenues par un morceau de fer planté dans du rocher douteux. La cordée survivra, et Simone, elle, inscrit un nouveau chapitre à son palmarès de courses extrêmes. Née en 1936, cette « petite femme légère et audacieuse » avait tout pour déjouer les attentes de son époque. Docteure en physique nucléaire, professeure d’université à Amiens, elle choisit ses étés pour grimper au plus haut niveau. Pas de gloire, pas de sponsor, pas même la recherche de reconnaissance : elle escalade pour elle-même, pour cette quête d’absolu que seule la montagne pouvait lui offrir. © Archives Claude Gardien À Fontainebleau et au Saussois, elle apprend d’abord la légèreté et la précision, avant de se lancer dans les Dolomites où elle signe ses premières grandes courses. Dès 1969, elle enchaîne la voie Andrichv-Faè et le dièdre Philipp-Flamm à la Civetta, deux itinéraires réputés parmi les plus difficiles du massif. Trois ans plus tard, elle gravit encore deux voies de 800 mètres sur la Marmolada en seulement deux jours, révélant une endurance et une efficacité qui impressionnent ses compagnons de cordée. Mais c’est dans les Alpes occidentales que Simone se confronte aux lignes les plus mythiques. Le pilier central du Fréney, cette cathédrale de granit au-dessus du glacier du même nom, la directe américaine aux Drus, ouverte par les légendes du Yosemite (en 1962 par Gary Hemming & Royal Robbins), ou encore la face sud du Fou, dont la réputation de sévérité en a rebuté plus d’un. Chaque fois, elle choisit la tête de cordée, assumant l’exposition et la responsabilité, là où beaucoup d’hommes eux-mêmes hésitaient à s’engager. La face sud du Fou : l’art du combat L’une de ses ascensions les plus marquantes reste sans doute celle de la face sud du Fou, en 1971. Un projet qu’elle ose proposer à son ami Thierry, pourtant amateur. Dès les premières longueurs, les difficultés s’accumulent : progression lente, bivouac inconfortable, fissures récalcitrantes. Dans la fameuse fissure diagonale, elle doit s’y reprendre à trois reprises pour franchir le surplomb. Puis vient la surprise brutale : les coins de bois censés sécuriser le passage clé ont disparu. Aucun point d’assurage possible. Simone s’élance malgré tout, portée par sa gestuelle souple et puissante, exposée à une chute qui aurait pu être fatale. Après un second bivouac, la cordée atteint enfin le sommet. Une victoire sur le rocher, mais aussi sur la peur et le doute, dont elle sort grandie. Dans un monde où l’alpinisme restait une chasse gardée masculine, Simone incarnait une liberté héritée de 68 : grimper vite, fort, et loin des projecteurs. Une liberté qu’elle couchera sur papier, en 2008, dans La Dame de Pic (Éditions Guérin/Paulsen, 2008), autobiographie sobre et tranchante, à son image. Maud Vanpoulle : la science des accidents Face à Simone, le podcast place une héritière différente : Maud Vanpoulle. Guide de haute montagne, intervenante à l’ENSA, ex-membre de l’Équipe nationale d’alpinisme féminin, elle a choisi d’attaquer la montagne par une autre voie : celle de l’analyse. Docteure en sociologie (Univ. Lyon 1, 2022) - une thèse soutenue par la Fondation Petzl - elle a travaillé sur l’accidentologie et les comportements face au risque. Maud Vanpoulle L’accidentologie, dans son approche, ce n’est pas seulement une liste de statistiques. C’est une tentative de comprendre comment et pourquoi les drames surviennent, d’analyser la chaîne de décisions et les contextes sociaux qui mènent à l’accident. Derrière chaque chute, chaque erreur de relais, il y a une histoire de perception du danger, de gestion de l’effort, mais aussi d’héritages culturels. Car l’hypothèse est là : notre rapport au risque ne se joue pas uniquement dans les mollets et les avant-bras, il se façonne aussi dans l’éducation, les attentes sociales, la manière dont on nous apprend, dès l’enfance, à oser ou à retenir. Entre deux cordées, un siècle d’écart En encordant symboliquement Simone et Maud, le podcast Learn from Altitude fabrique une passerelle fragile mais éclairante. D’un côté, une pionnière qui grimpait pour elle seule, dans une époque où les femmes devaient encore justifier leur présence sur les faces nord. De l’autre, une guide et sociologue qui décortique les mécanismes invisibles qui poussent encore bien des femmes à en faire davantage pour être simplement reconnues. Le contraste est saisissant : Simone Badier n’a quasiment jamais connu l’accident, malgré des prises de risque extrêmes. Maud Vanpoulle, elle, en fait son objet d’étude, convaincue que l’alpinisme moderne doit se doter d’outils pour mieux comprendre et prévenir les drames. Mais les deux récits se rejoignent : ce n’est pas seulement d’alpinisme qu’il est question, c’est de liberté, d’égalité, et de la façon dont nos sociétés distribuent la légitimité. La montagne comme révélateur La cordée Badier-Vanpoulle met au jour une évidence : la montagne ne se contente pas d’être un terrain de jeu, elle est un révélateur brutal. Brutal des forces physiques, bien sûr, mais aussi des rapports sociaux et des constructions culturelles. On grimpe avec ses bras, mais on grimpe aussi avec les représentations qu’on nous a collées sur le dos. Simone Badier a défié les attentes sociales de son époque en se hissant au sommet de voies où peu d’hommes osaient s’aventurer. Maud Vanpoulle, elle, interroge les héritages invisibles : pourquoi les femmes seraient-elles perçues comme plus prudentes ? Pourquoi les hommes comme plus « faits » pour le risque ? Et qu’est-ce que cela change quand une chute n’est plus métaphore, mais menace réelle ? Casser la glace, encore Avec ce nouvel épisode, Learn from Altitude : alpinisme au féminin poursuit sa mission : déconstruire le récit unique d’un alpinisme au masculin. En associant une pionnière disparue et une chercheuse engagée, il rappelle que les femmes ne sont pas seulement les actrices d’hier ou d’aujourd’hui : elles sont aussi celles qui redessinent les contours mêmes de ce qu’est « prendre un risque » en montagne. Simond, partenaire du projet, s’inscrit dans cette logique. Marque historique de l’alpinisme, elle choisit ici de soutenir une démarche qui questionne autant qu’elle raconte, qui ne se contente pas de célébrer des exploits mais éclaire aussi les angles morts du récit. Parce qu’au fond, le plus grand sommet à gravir n’est peut-être pas le Cervin ni les Grandes Jorasses, mais ce plafond invisible qui persiste encore au-dessus des têtes. Et que, cordée après cordée, épisode après épisode, il se fissure. À découvrir dans l’épisode 7 de Learn from Altitude : alpinisme au féminin, disponible sur Globule Radio et toutes les plateformes (Spotify, Apple Podcasts, Deezer). Ce podcast est inspiré de l’ouvrage Une histoire de l’alpinisme au féminin (Éditions Glénat, 2024) de Stéphanie et Blaise Agresti, qui ont eu l'idée originale de former ces cordées éphémères entre des femmes alpinistes d’hier et d’aujourd’hui.

  • Himalaya hors‑ligne : le Népal débranche les réseaux sociaux

    Au Népal, l’État a tiré la prise. Les accès de vingt-six plateformes numériques, dont la majeure partie des réseaux sociaux principaux, ont été coupés. Derrière la décision administrative, c’est tout un écosystème qui s’étrangle. Car sans WhatsApp, Facebook, Instagram et consorts, ce ne sont pas que des selfies qui disparaissent. Ce sont des expéditions qui deviennent impossibles. © Sylwia Bartyzel On a toujours aimé l’idée romantique d’un Himalaya déconnecté, refuge ultime pour se couper du bruit du monde. Depuis le 4 septembre, c'est presque le cas. Mais ce ne sont pas les alpinistes qui ont décidé de faire silence. C'est le gouvernement népalais qui l'a imposé par décret. Depuis quatre jours, ce sont 26 plateformes numériques dont les principaux réseaux sociaux - Facebook, WhatsApp, Instagram, YouTube ou encore X - qui ont été bannies du paysage numérique du pays, faisant basculer des millions d'habitants et des centaines d'alpinistes de passage, dans un immense hors-ligne administratif. 48 heures pour éteindre la lumière Le 28 août dernier, le gouvernement népalais avait posé un ultimatum : sept jours pour que les plateformes ouvrent un bureau au Népal, nomment un référent sur place, et mettent en place certains « mécanismes de conformité ». Le 4 septembre, faute d’obtempérer, elles feraient l'objet d'une coupure de leurs services. Ainsi, Facebook, Instagram, WhatsApp, YouTube, X, LinkedIn, Snapchat, Reddit, Discord, Signal, WeChat… ont quitté les écrans des Népalais. La liste ressemble à l’écran d’accueil d’un smartphone. Seules quelques applis, échappent à la purge, à l'instar de TikTok. Dans la foulée, certains ont bougé : la solution de calendrier népalaise Hamro Patro a déposé son dossier, X a demandé officiellement les pièces à fournir, Meta a pris contact auprès des autorités du pays... De son côté, Katmandou promet de rallumer la lumière au fil des enregistrements. La mesure s’appuie sur un arrêt de la Cour suprême du 17 août qui entérine l’obligation d’enregistrement, mais ne prescrivait pas la coupure. Le gouvernement népalais a décidé d’aller plus loin, comme si la corde juridique permettait aussi de serrer la gorge des applis. Quand le réseau bégaie Sur le papier, le blackout devait être total. Dans la pratique, il est haché. Pourquoi ? Parce que les opérateurs téléphoniques (Nepal Telecom, public, et Ncell, privé) n’ont pas basculé du jour au lendemain. Le blocage se fait par couches : on filtre des adresses IP, on coupe des noms de domaine. Résultat : certaines applis passent encore par endroits, puis disparaissent. Vu de France, c’est comme si Orange et SFR bloquaient Instagram en décalé : un utilisateur peut encore poster un message depuis Lyon, mais le destinataire à Paris ne peut plus le consulter. Cette incertitude rend la communication imprévisible — ce qui, en expédition, est pire que la coupure nette. On ne sait jamais si le message est passé ou s’il s’est perdu en route. Effet collatéral : ruée sur Viber, qui devient l’appli de secours nationale. Ironie parfaite : c’est dans un groupe Viber que les fournisseurs d’accès se coordonnent… pour organiser la censure. Hors-ligne de vie En expédition, WhatsApp n’est pas une frivolité. C’est le tableau de bord qui fait tourner la machine. On y cale les rotations d’hélico, les bulletins météo, les horaires de porteurs, les changements d’itinéraire. Coupez ça, et toute la logistique s’effiloche. Le coureur américain Tyler Andrews, arrivé à Katmandou pour une tentative de record de vitesse à l’Everest, en a fait les frais : ses canaux de communication se sont évaporés pile au moment où il voulait lancer son récit. Les sponsors, habitués à un flux continu d’images et de posts, découvrent que l’alpinisme sans réseaux, c’est aussi moins de visibilité — et donc moins de retour sur investissement. Alors, on ressort les vieilles recettes : messages codés par satellite (« OK », « retard », « demi-tour », « besoin d’aide »), horaires fixes pour donner signe de vie, mails ou SMS quand le réseau le permet. Le confort des groupes WhatsApp, c’était bien. La débrouille, elle, redevient vitale. L’affaire ne se joue pas qu’au pied des glaciers. Elle déborde sur la scène politique. La Commission nationale des droits humains demande au gouvernement de reculer, rappelant que la Constitution garantit la liberté d’expression. Le Committee to Protect Journalists parle d’un « précédent dangereux » pour la presse. Dans les rues de Katmandou, la Génération Z appelle à manifester contre la coupure, soutenue par le maire Balendra Shah, figure populaire qui incarne une jeunesse connectée et frondeuse. Ce qui devait rester une plomberie réglementaire devient un bras de fer sur les libertés publiques. On croyait que les dangers venaient des séracs instables ou des corniches fragiles. En 2025, ils peuvent surgir d’un bureau ministériel à Katmandou. La dépendance aux applis a créé une vulnérabilité nouvelle. Et c'est toute une illusion de confort qui se fissure dès qu’un gouvernement décide de jouer au censeur.

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