FAIRE UNE RECHERCHE
Search this site
1315 résultats trouvés avec une recherche vide
- Genre, morphologie et controverse : faut-il révolutionner les cotations ?
Aux États-Unis, un débat entre philosophes grimpeurs bouscule la communauté de l'escalade : faut-il attribuer plusieurs cotations à un même bloc selon la morphologie du·de la grimpeur·euse ? Derrière cette question technique se cache un enjeu politique tant les cotations peuvent refléter la nature objective du rocher pour les uns, ou les normes d'un corps masculin dominant pour les autres. Une controverse qui interroge jusqu'à l'universalisme supposé de tout un système. Alors, demain, qui aura la cote ? (cc) Kristine Varga / Unsplash Face à Campfire Arete, bloc mythique de Caroline du Nord coté V2 (5+/6a, ndlr), deux grimpeur·euses vivent deux expériences radicalement différentes. Pour le premier, 1m78, l'enchaînement file sans accroc : les prises s'enchaînent naturellement, le jeté du milieu passe sans forcer. Pour la seconde, 1m60, le même mouvement devient un saut dans le vide, les doigts qui effleurent à peine la réglette suivante. Blocage. Échec répété. Est-ce vraiment le même bloc ? La même difficulté ? Et bien, c'est précisément cette question qui a enflammé la communauté de l'escalade l'été dernier. 50 nuances de grès Et si l'escalade vivait l'un de ces moments intellectuels où des penseurs se répondent par écrits interposés ? Son débat Rousseau-Voltaire, sa querelle des Anciens et des Modernes ? Fin juin 2025, Kimbrough Moore, philosophe à l'Université d'État de San Francisco et grimpeur accompli, publie sur UKClimbing un article intitulé « On Slash Grades ». Son constat : les cotations actuelles sont biaisées, calibrées sur un corps masculin moyen d'environ 1m75. Sa proposition : attribuer des slash grades, des cotations multiples selon la morphologie (7a/6c+ pour les personnes plus petites, par exemple). Une semaine plus tard, Bill Ramsey lui répond. À 64 ans, ce philosophe de l'Université du Nevada et excellent grimpeur publie « Rethinking Slash Grades » sur le même site, défendant une vision radicalement opposée. Pour Kimbrough Moore, auteur de plusieurs topos californiens (Yosemite Bouldering, Black Mountain Bouldering) et figure engagée sur les biais de genre dans l'escalade, les cotations ciblent l'expérience vécue de difficulté. Or cette expérience varie considérablement selon la morphologie. Le problème tient à la démographie de celles et ceux qui cotent : majoritairement des hommes d'environ 1m75. Résultat : les cotations reflètent l'expérience de ce corps-là. Pour les femmes, dont la taille moyenne tourne autour d'1m63, nombre de blocs et de voies — notamment ceux comportant de longs mouvements dynamiques entre prises éloignées — deviennent structurellement plus durs. Pas parce qu'elles grimpent moins bien, mais parce que l'espacement des prises a été pensé, coté, validé par et pour des corps plus grands. La solution qu'avance Kimbrough Moore ? Des cotations multiples qui refléteraient ces différences morphologiques. « La large gamme de différences physiologiques entre grimpeur·euses révèle que tout système de slash grades devrait être incroyablement compliqué et ingérable » Bill Ramsey, philosophe et grimpeur américain Bill Ramsey, de son côté, rejette catégoriquement cette approche. Pour ce philosophe habitué à analyser les systèmes de mesure, les cotations ne ciblent pas l'expérience de difficulté. Elles ciblent le rocher lui-même : la nature des prises, leur espacement, l'angle de la paroi, la texture de la roche. Ce que Bill Ramsey appelle la « grimpabilité relative » : l'expérience de difficulté n'est qu'un instrument de mesure imparfait, utilisé faute de mieux. Il compare ce processus à l'échelle de Scoville, qui mesure le piquant des piments : « L'échelle de Scoville représente la concentration de la molécule de capsaïcine dans le piment, pas le degré de sensation de brûlure », écrit-il. De même, les cotations mesurent les propriétés du rocher, pas ce qu'on ressent en le grimpant. C'est d'ailleurs sur cette base que Bill Ramsey déroule toute une série d'arguments. Si les cotations mesuraient vraiment la difficulté ressentie, alors un 7a devrait changer de cotation chaque fois qu'on le répète et qu'il devient plus facile. Un jour de fatigue, un bloc familier mériterait soudain une cotation supérieure. Un·e novice et un·e expert·e devraient se voir attribuer des cotations différentes pour la même voie. « Cela n'a aucun sens », assène-t-il. Un 7a reste un 7a, que l'on soit débutant·e épuisé·e ou expert·e détendu·e. Pourtant, Kimbrough Moore et Bill Ramsey s'accordent sur un point : certains blocs posent problème. Campfire Arete et Polished Excuses, deux blocs américains cités dans le débat, en sont des exemples. Sur ces passages, l'écart entre les prises est tel que la différence de taille ne fait pas simplement grimper « un peu plus dur » : elle change radicalement la nature de l'ascension. Là où un·e grimpeur·euse d'1m75 enchaîne des mouvements dynamiques mais contrôlés, un·e grimpeur·euse d'1m60 se retrouve face à des sauts presque impossibles. Le moment choisi par Bill Ramsey pour lancer une question forcément vertigineuse : pourquoi s'arrêter à la taille ? Les femmes ont en moyenne un pourcentage de masse grasse plus élevé, désavantage en escalade. Faudrait-il monter la cotation pour elles sur tous les blocs ? Et quid de la force du haut du corps, où les hommes ont un avantage marqué ? Faudrait-il augmenter la cotation des voies musculaires et athlétiques pour les femmes ? À l'inverse, certaines personnes plus petites bénéficient d'avantages : centre de gravité plus bas, poids plus léger, doigts plus fins qui se glissent mieux dans les trous. Faudrait-il alors baisser leur cotation ? « La large gamme de différences physiologiques entre grimpeur·euses révèle que tout système de slash grades devrait être incroyablement compliqué et ingérable », conclut Bill Ramsey. Il n'y a pas que la taille qui compte Ce débat d'initiés, en apparence confiné aux marges de la pratique, aura eu le mérite de projeter une question bien plus vaste : les cotations sont-elles vraiment neutres ? Car elles sont le produit d'une communauté, de ses normes, de ses angles morts. Et historiquement, cette communauté a été largement masculine. Les ouvreur·euses, les premier·ères répétiteur·rices qui confirment ou contestent une cotation, ont longtemps partagé un profil similaire : des hommes avec un corps « standard », autour d'1m75. Cette homogénéité a façonné le système de cotation de manière invisible. Ce que Bill Ramsey présente comme une mesure objective du rocher — sa « grimpabilité relative » — s'avère en réalité calibré sur un corps type. Pas nécessairement par volonté d'exclure, mais par un biais structurel : celles et ceux qui cotent projettent nécessairement leur propre expérience du rocher. « Si les cotations sont dominées par des hommes avec un certain type de corps, elles reflètent un modèle déformé du·de la grimpeur·euse typique » Kimbrough Moore, philosophe et grimpeur américain Kimbrough Moore insiste sur ce point : « Si les cotations sont dominées par des hommes avec un certain type de corps, elles reflètent un modèle déformé du·de la grimpeur·euse typique ». Quand une grimpeuse d'1m60 se confronte à un bloc avec de longs mouvements dynamiques coté 6a par des hommes d'1m75, elle ne grimpe pas « mal » un 6a. Elle grimpe ce qui, pour sa morphologie, ressemble davantage à un 6a/6a+ ou 6b/6b+. Mais cette réalité reste invisible dans le système actuel. De son côté, l'argument de Bill Ramsey pour défendre l'universalisme des cotations repose sur la diversité des terrains d'escalade. Contrairement à la gymnastique, où tou·tes les athlètes se confrontent aux mêmes agrès, ou au marathon, où tou·tes courent la même distance, l'escalade offre une multiplicité de styles. Dalles techniques versus dévers athlétiques. Réglettes fines versus gros bacs. Compressions larges versus bidoigts serrés. Cette diversité, affirme Bill Ramsey, permet à des morphologies très différentes d'exceller. C'est vrai. Mais cet argument ne répond pas vraiment à l'objection de Kimbrough Moore. Car si l'escalade offre bien une diversité de terrains, les cotations elles-mêmes restent calibrées sur un corps type. Si demain tous·tes les grimpeur·euses mesuraient 1m60, les cotations de nombreux blocs et voies changeraient. Les mouvements dynamiques longs grimperaient dans l'échelle. Les compressions serrées descendraient. Ce n'est pas le rocher qui changerait : c'est la norme à partir de laquelle on mesure sa « grimpabilité ». Bill Ramsey finit d'ailleurs par le reconnaître : « Les évaluations d'autres grimpeur·euses avec d'autres types de corps, en particulier les femmes, devraient être incluses dans la discussion, ce qui pourrait faire monter ou descendre la cotation globale d'une voie ». Clairement morpho ce caillou (cc) Dennis Yu / Unsplash Alors, que faire ? Face à cette impasse — cotations biaisées d'un côté, slash grades ingérables de l'autre —, plusieurs pistes émergent. La première consiste à diversifier qui cote. Intégrer davantage de femmes, de morphologies variées, dans le processus d'évaluation. Non pas pour créer des cotations séparées, mais pour rééquilibrer la norme elle-même. La deuxième piste mise sur les descriptifs qualitatifs. Plutôt qu'une double cotation, indiquer dans les topos : « longs mouvements dynamiques », « morpho », « bidoigts », « compression large ». Ces qualificatifs existent déjà, de manière inégale, dans certains guides. Ils permettent à chacun·e d'anticiper si un bloc ou une voie correspondra à ses forces. La troisième piste consiste à relativiser l'importance même des cotations. « L'époque est devenue obsédée par les chiffres, confiait Bruno Clément alias Graou, grimpeur et équipeur légendaire français, à Vertige Media. Cela nous fait passer à côté de l'escalade. Si ça ne tenait qu'à moi, au lieu de 6a ou de 7b, je mettrais "beau" ou "extrêmement beau". » L'obsession du chiffre, peut-être, dit quelque chose de l'escalade contemporaine. Les cotations sont devenues des marqueurs de valeur, des étendards de légitimité. Elles structurent les parcours, jalonnent les progressions, définissent les hiérarchies. Mais à trop vouloir mesurer, quantifier, comparer, l'escalade risque de perdre ce qui fait sa singularité : la diversité de ses terrains, de ses corps, de ses expériences. Le débat entre Kimbrough Moore et Bill Ramsey ne se résoudra probablement jamais. Parce qu'au fond, il pose une question politique : qui a le pouvoir de définir ce qui est difficile ? Qui décide de la norme ? Et cette question, l'escalade devra continuer à se la poser, au fur et à mesure qu'elle s'ouvre, se féminise, se démocratise. Car finalement, chaque cotation actuelle en escalade reste une manière de souligner que le corps est l'instrument d'une norme. Et si cela continue, celle-ci ne sera forcément plus la même.
- Salon de l’Escalade 2026 à Paris : le programme complet des conférences
Les 10 et 11 janvier 2026, le Salon de l’Escalade revient à Paris Expo Porte de Versailles pour sa 6ᵉ édition, avec deux jours de conférences pensées et animées par Vertige Media. Au programme : sécurité, genre, para-escalade, écologie des salles, inclusion sociale, haut niveau, fédérations… De quoi faire chauffer autant les neurones que les avant-bras. © David Pillet L’escalade s’est installée dans le paysage sportif comme une évidence : salles en pleine ville, Jeux olympiques, stars médiatiques, circuits privés, influenceur·ses et films d’auteur. À force de se rendre familière, la grimpe aurait pu devenir lisse. Le dispositif de conférences du Salon de l'Escalade entend prendre le contre-pied de cette tentation en traitant la verticale comme un fait social total : un terrain où se croisent questions de genre, de classe, de santé publique, de politiques sportives, d’imaginaires et de récits. En 2025, la scène de conférences avait déjà joué ce rôle de laboratoire : on y parlait autant de conditions de travail que de représentation des corps, autant de business que d’éthique. En 2026, l’exercice se poursuit et s’élargit. Deux salles, dix-huit interventions, près de quarante intervenant·es, et une même ligne de force : donner la parole à celles et ceux qui fabriquent concrètement le monde de la grimpe – athlètes, fédérations, responsables de salles, chercheur·euses, militant·es, artistes – pour éclairer ce qui se joue derrière les murs. L’ambition n’est pas de « faire le tour » d’un milieu désormais foisonnant, mais de proposer quelques angles précis : que signifie parler d’« embourgeoisement » des salles ? Que racontent nos fédérations de l’escalade qu’elles promeuvent ? Comment pensent-on aujourd’hui le risque, l’accident, la qualité de l’air ou l’accessibilité sociale de la pratique ? Que change le fait d’être LGBTQIA+, parent, en situation de handicap ou champion du monde quand on franchit la porte d’une salle ? Le programme qui suit n’est pas un supplément d’âme greffé au Salon, mais une autre manière de le traverser : en prenant le temps de s’asseoir une heure, d’écouter, de douter, de nuancer. Puis, éventuellement, de retourner grimper avec quelques certitudes en moins et quelques questions en plus. Programme détaillé des conférences Samedi 10 janvier 2026 11h – 12h : Entre prises et méprises, ce que l’escalade fait à nos imaginaires de genre Salle : Fontainebleau Intervenantes : Charline Vermont, sexothérapeute, autrice et créatrice du compte « Orgasme et moi » / Aurélia Mardon, sociologue, maîtresse de conférences à l’Université de Lille / Tanya Naville, directrice du festival Femmes en Montagne Modération : Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de publication de Vertige Media Des corps qui grimpent, d’autres qui observent, des mots qui glissent. L’escalade, sport d’égalité apparente, véhicule pourtant ses propres codes et représentations. Que disent les murs de nos imaginaires de genre ? De la performance à la sensualité, des injonctions physiques aux récits médiatiques, cette conférence explore la manière dont la grimpe façonne – et parfois bouscule – nos perceptions du féminin et du masculin. Ressources : Aurélia Mardon : Prendre de la hauteur – Quand l'escalade en salle forge le genre à l'adolescence Tanya Naville : « J'ai jamais su ouvrir une porte avec un coup de pied » 11h – 12h : Alpinisme professionnel : nouvelles quêtes, nouveaux récits Salle : Yosemite Intervenant·es : Symon Welfringer, alpiniste, guide de haute montagne et météorologue / Lise Billon, alpiniste, guide de haute montagne et lauréate d’un Piolet d’or Modération : Matthieu Amaré, rédacteur en chef de Vertige Media Entre expéditions engagées, injonctions à « performer » sur les réseaux et nécessité de composer avec le dérèglement climatique, le métier d’alpiniste professionnel ne ressemble plus tout à fait aux mythes d’hier. Quels sommets poursuit-on encore aujourd’hui : des lignes, des likes, des sponsors, des engagements ? Cette conférence interroge les nouvelles manières de raconter la montagne, la place du risque, la responsabilité envers les milieux traversés et la façon dont une génération réinvente le récit d’aventure. Ressource : Symon Welfringer : « Les échecs, c’est en fait de la performance » 12h30 – 13h30 : Accompagner la performance : le rôle de l’agent dans le parcours d’une athlète Salle : Fontainebleau Intervenantes : Laura Pineau, grimpeuse de haut niveau, spécialiste de l’escalade en trad / Marine Thévenet, grimpeuse de haut niveau et agente d’athlètes Modération : Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de publication de Vertige Media Entre gestion de carrière, soutien psychologique, négociation de contrats et choix sportifs, la performance ne se joue pas uniquement sur le mur. Cette conférence explore le rôle – encore méconnu – de l’agent dans la vie d’une athlète : comment concilier désir de haut niveau, réalités économiques, exposition médiatique et construction d’un projet de vie ? À travers des témoignages croisés, on décortique les coulisses d’une relation de confiance au cœur de la réussite sportive. 12h30 – 13h30 : Escalade : un sport qui s’embourgeoise ? Salle : Yosemite Intervenants : Jean-Laurent Cassely, journaliste et essayiste, spécialiste des modes de vie urbains / Olivier Aubel, sociologue du sport et professeur à l’Université Grenoble Alpes Modération : Matthieu Amaré, rédacteur en chef de Vertige Media Tarifs des salles, localisation en centre-ville, codes vestimentaires, communication des marques : beaucoup de signaux laissent penser que la grimpe change de visage. Mais s’agit-il vraiment d’un sport qui s’embourgeoise, ou d’une transformation plus complexe des pratiques et des publics ? Cette conférence interroge ce diagnostic sans le prendre pour acquis : qui grimpe aujourd’hui, où, comment, et avec quels moyens ? Entre données de terrain, analyse des classes sociales et regards sur les politiques tarifaires, il s’agira surtout de poser les bonnes questions plutôt que de valider un cliché de plus. Ressources : Gentrification de la grimpe : la nouvelle voie CSP+ Pourquoi il faut (re)lire « L’Escalade libre en France » 14h – 15h : Pourquoi et comment accueillir les pratiquant·es LGBTQIA+ Salle : Fontainebleau Intervenant·es : Hadrien Régent, président de l’association Grimpe & Glisse / Jessica B, membre de Grimpe & Glisse Modération : Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de publication de Vertige Media On aime dire que la grimpe est un milieu ouvert, « cool » par nature. Mais entre blagues lourdes et remarques au pied des voies, l’expérience des personnes LGBTQIA+ n’est pas toujours si fluide. Comment faire en sorte que clubs et salles deviennent de vrais espaces accueillants, où chacun·e peut grimper sans cacher une part de soi ? Cette conférence propose des pistes très concrètes : communication, formation des encadrant·es, gestion des situations de discrimination et aménagements du quotidien pour que l’inclusion ne reste pas un simple mot-clé. Ressources : Compétitions et transphobie, USA Climbing dans la tourmente El Capitan : quand la falaise devient un étendard LGBTQ+ 14h – 15h : La para-escalade : une pratique encore dans l’ombre ? Salle : Yosemite Intervenant·es : Oriane Ilpide, para-grimpeuse de l’équipe de France / Michel Chauvin, président du club Tournefeuille Altitude Grimpe (TAG) Modération : Matthieu Amaré, rédacteur en chef de Vertige Media Championnats, équipe de France, médailles internationales : la para-escalade existe bel et bien… mais reste largement invisible aux yeux du grand public, et même d’une partie du milieu grimpe. Pourquoi cette pratique peine-t-elle à trouver sa place dans les salles, les clubs, les médias ? Quelles sont les réalités du haut niveau, de l’entraînement, du matériel, de l’accueil des publics en situation de handicap ? Cette conférence croise le regard d’une athlète de l’équipe de France et d’un club très engagé sur ces sujets, pour comprendre les freins, les leviers, et ce qu’il reste à inventer pour que la para-escalade sorte réellement de l’ombre. Ressources : Para-escalade : la lutte des cases Para-escalade : extension du domaine de la lutte des cases Para-escalade : « La France est la première nation au monde » 15h30 – 16h30 : Haut niveau : ambition ou obsession ? Salle : Fontainebleau Intervenante : Svana Bjarnason, grimpeuse franco-islandaise engagée sur le circuit international Modération : Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de publication de Vertige Media À quel moment le désir de progresser bascule-t-il dans la fixation ? Faut-il tout donner pour le haut niveau – et à quel prix ? À travers la projection du film de Svana Bjarnason, puis un échange avec elle, cette conférence interroge la frontière parfois floue entre passion, ambition sportive et obsession. Renoncements, charge mentale, blessures, envie de tout arrêter… mais aussi joie pure, accomplissement et puissance du collectif : une plongée sans filtre dans ce que le haut niveau fait au corps, au cœur et à la tête. Ressource : Svana Bjarnason : « Ce n’est pas qu’une histoire de rocher » 15h30 – 16h30 : Requestionner la perf : vers une escalade plus émancipée Salle : Yosemite Intervenant : Léo Dechamboux, préparateur mental spécialisé en escalade et co-auteur de Le mental du grimpeur Modération : Matthieu Amaré, rédacteur en chef de Vertige Media Dans le monde de l'escalade, la performance est devenue une religion. Confiance en soi inébranlable, résilience à toute épreuve, rebond immédiat après chaque chute : autant d'injonctions qui façonnent nos pratiques et nos discours. Mais derrière ces mantras du dépassement de soi se cachent des croyances construites, des normes sociales héritées du néolibéralisme, et des inégalités structurelles souvent invisibilisées. Et si la quête effrénée de performance nous faisait passer à côté de l'essentiel ? Et si, pour mieux grimper et mieux vivre notre pratique, il fallait d'abord déconstruire ces injonctions qui nous poussent à toujours rebondir, toujours avancer, toujours être fort·e ? Ressources : Performance en escalade : la confiance règne ? « Tomber pour mieux se relever » : la résilience est-elle une injonction dangereuse ? 17h – 18h : La Non Conférence – Ambassadeurs Salle : Fontainebleau Invités : Bassa Mawem, grimpeur de l’équipe de France, spécialiste de la vitesse et double vainqueur de la Coupe du monde de vitesse / Micka Mawem, grimpeur de l’équipe de France, champion du monde de bloc 2023 Ni table ronde, ni talk classique : une heure en roue libre avec les frères Mawem, ambassadeurs du Salon de l’Escalade. Comment on passe du mur de quartier aux finales mondiales ? Ce que la médiatisation change vraiment dans une carrière ? Comment on garde le feu sans se brûler à force d’enchaîner sélections, blessures, JO et projets perso ? Ici, pas de langue de bois : on parle parcours, doutes, fiertés, coulisses de l’équipe de France et futur de la grimpe de haut niveau, avec la complicité du public. Dimanche 11 janvier 2026 11h – 12h : Épisode live Grimposphère : équilibre entre le rôle de parent et de coach Salle : Fontainebleau Invité : Stefano Bertone, professeur des universités en sciences du sport (Université de La Réunion) et père de Oriane Bertone Animation : Agathe Clément et Gabrielle Gauthier, fondatrices du podcast Grimposphère Accompagner un·e jeune grimpeur·euse, c’est encourager, soutenir, parfois pousser… mais jusqu’où ? Dans cet épisode live du podcast Grimposphère, la discussion s’attaque à une question sensible : comment trouver l’équilibre entre le rôle de parent et celui de coach, surtout quand la performance entre en jeu ? Attentes, pression (subie ou intériorisée), gestion des émotions en compétition, place du plaisir, communication au sein de la famille : une heure de conversation sans fard pour mieux comprendre ce qui se joue derrière les efforts d’un·e jeune athlète. Ressource : Grimposphère, le tout nouveau podcast de la grimpe 11h – 12h : FFME, FSGT, FFCAM : trois fédérations, quelle escalade ? Salle : Yosemite Intervenant·es : Céline Machado, co-présidente de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT) / Alain Carrière, président de la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME) / Luc Thibal, CTS FFCAM (directeur technique national de la FFCAM) Modération : Matthieu Amaré, rédacteur en chef de Vertige Media D’un côté les clubs affinitaires, de l’autre la fédération délégataire olympique, ailleurs encore l’héritage de l’alpinisme et des refuges : derrière un même mot, « escalade », se cachent des histoires, des cultures et des pratiques parfois très différentes. Cette table ronde met face à face trois fédérations qui structurent le paysage français pour interroger ce qu’elles portent comme visions de la grimpe : rapport à la compétition, accès à la nature, place du loisir, modèles économiques, valeurs éducatives et sociales. L’idée n’est pas de désigner un « bon modèle », mais de comprendre comment ces approches coexistent, se complètent… ou parfois s’opposent. Ressource : Escalade en France : FFME, FFCAM, FSGT – Qui tient la corde ? 12h30 – 13h30 : Réinventer la montagne, réapprendre à l’habiter Salle : Fontainebleau Intervenantes : Fiona Mille, présidente de Mountain Wilderness France et autrice de Réinventons la montagne / Lauriane Miara, illustratrice et artiste-auteure Modération : Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de publication de Vertige Media Entre réchauffement climatique, surfréquentation, loisirs motorisés et infrastructures toujours plus intrusives, la montagne est devenue un terrain de tensions autant qu’un espace de désir. Comment continuer à y vivre, y jouer, y travailler sans l’abîmer davantage ? Faut-il « faire moins », « faire autrement », ou surtout raconter d’autres histoires de la montagne, moins héroïques et plus sensibles ? Cette conférence croise la vision engagée de la protection des espaces montagnards et le regard d’une artiste qui en fait son refuge et son terrain d’inspiration, pour imaginer des façons plus justes d’habiter ces espaces – en actes, mais aussi en récits et en images. Ressources : Réinventer la montagne : sortir de l’or blanc Lauriane Miara : « Je nous souhaite qu’une seule chose : vivre en paix » 12h30 – 13h30 : Écologie des salles : du greenwashing à l’action concrète Salle : Yosemite Intervenants : Pierre Serin, gérant de la salle SOLO Escalade à Toulouse + Thibault Masset, chercheur post-doctorant au Laboratoire central environnemental de l’EPFL et co-auteur de l’étude sur la pollution de l’air dans les salles d’escalade Modération : Matthieu Amaré, rédacteur en chef de Vertige Media Que respire-t-on vraiment dans une salle d’escalade ? Magnésie en suspension, poussières fines, CO₂, polluants extérieurs qui s’accumulent : l’étude menée sur la qualité de l’air dans les salles vient mettre des chiffres derrière un sujet souvent traité à coups de slogans. À partir de ces résultats scientifiques, cette conférence s’intéresse très concrètement à ce qui peut – et doit – être mis en place : ventilation, nettoyage, gestion de la magnésie, organisation des espaces, information des grimpeurs et grimpeuses. L’idée : sortir des grands discours « éco-responsables » pour regarder ce qui change réellement le quotidien dans une salle. Ressources : Pollution invisible en salle d’escalade : ce que nos chaussons laissent dans l’air Pollution des salles d’escalade : la contre-enquête 14h – 15h : Escalade et accidents : comprendre pour mieux prévenir Salle : Fontainebleau Intervenant·es : Sandrine Van Landeghem, directrice du département Activités et sites naturels de la FFME / Grégory Molina, cordiste et cofondateur de l’association Cordistes en colère, cordistes solidaires / Michaël Lecomte, responsable sécurité des salles Vertic-Halle et membre du comité d’experts de l’association faîtière des salles d’escalade en Suisse Modération : Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de publication de Vertige Media Chute au sol, mauvaise manip, ancrage qui lâche, fatigue, routine, pression commerciale ou manque de formation : un accident n’arrive jamais « par hasard ». À la croisée des falaises, des salles et du monde des cordistes, cette conférence propose de sortir du simple « erreur humaine » pour analyser les mécanismes qui mènent à l’accident : organisation, matériel, procédures, signaux faibles ignorés… et culture du risque dans le milieu grimpe. Objectif : partager les retours d’expérience du terrain, croiser les regards fédéraux, professionnels et associatifs, et repartir avec des pistes concrètes pour renforcer la prévention, du club à l’entreprise. Ressources : Accidentologie en escalade : ce que le rapport 2025 de la FFME nous dit vraiment Accidents en escalade : le problème ce n’est plus le matériel, c’est nous Dispositifs d’assurage : la fin des tubes est-elle programmée ? 14h – 15h : L’escalade en compétition a-t-elle trouvé son public ? Salle : Yosemite Intervenant·es : Dorine Besson, journaliste à L’Équipe, spécialiste des sports urbains et outdoor / Miguel Baudin, vidéaste et fondateur de la chaîne YouTube Kayoo TV Modération : Matthieu Amaré, rédacteur en chef de Vertige Media JO, Coupes du monde, circuits privés, lives YouTube, résumés TV et reels Instagram : jamais l’escalade de compétition n’a été autant exposée… et pourtant, la question reste ouverte. Parle-t-on toujours entre initié·es, ou la grimpe est-elle en train de devenir un vrai spectacle grand public ? Cette conférence explore la façon dont on raconte la compétition aujourd’hui : choix éditoriaux, formats, narration, incarnation par les athlètes, contraintes de diffusion et attentes des plateformes. Une heure pour regarder lucidement où en est la « compét’ » côté audience… et ce qu’il reste à inventer pour qu’elle donne vraiment envie d’être suivie. Ressource : Les compétitions d’escalade sont-elles en crise ? 15h30 – 16h30 : L’évolution d’une sportive de haut niveau : avant et après la maternité Salle : Fontainebleau Invitée : Nina Caprez, grimpeuse suisse de haut niveau, spécialiste des grandes voies et de l’escalade sur coinceurs Modération : Charlie Buffet, directeur littéraire de la collection Guérin aux éditions Paulsen Que se passe-t-il quand un corps taillé pour la performance devient aussi un corps qui porte, qui accouche, qui récupère ‒ et qui a encore envie de grimper fort ? Entre projections des autres, peurs très concrètes, rééducation, changement de priorités et nouveau rapport au risque, la maternité vient bousculer bien des certitudes, dans le milieu de la grimpe comme ailleurs. À travers un échange au long cours avec Nina Caprez, cette discussion interroge ce que la grossesse et l’arrivée d’un enfant font à une carrière de grimpeuse, mais aussi à l’identité, aux désirs et à la façon de se raconter en tant qu’athlète. Ressource : Andrea : dépasser les murs, toucher l’humanité 15h30 – 16h30 : La Non-Conférence de Laura Pineau Salle : Yosemite Invitée : Laura Pineau, grimpeuse de haut niveau, spécialiste de l’escalade en trad Qu’est-ce qui se passe exactement dans la tête d’une grimpeuse quand elle s’embarque dans la first ascent d’une voie engagée, loin des paires de dégaines confortablement en place ? Avec Dream or Nightmare, Laura Pineau raconte de l’intérieur sa relation à Wet Lycra Nightmare : le doute, l’obsession, les journées à se mettre au pied de la paroi, les essais où tout déraille et ceux où, enfin, tout s’aligne. Une projection pour entrer dans les coulisses d’une ascension en trad, où la performance se joue autant dans le placement des coinceurs que dans la gestion du mental. La séance sera suivie d’un échange avec Laura. 17h – 18h : L’escalade comme terrain d’inclusion sociale Salle : Fontainebleau Intervenants : Micka Mawem, grimpeur de l’équipe de France, champion du monde de bloc 2023 / Jean Cassam-Chenaï, co-fondateur de Eska Gang / Mehdi Alakheir, co-fondateur de Eska Gang Modération : Pierre-Gaël Pasquiou, directeur de publication de Vertige Media Mur d’escalade ou mur social ? Selon où l’on grandit, la grimpe peut sembler un monde à part, avec ses codes, ses salles, ses abonnements… et ses barrières invisibles. Comment faire de l’escalade un véritable levier d’inclusion, notamment pour les jeunes des quartiers populaires ou des territoires éloignés de la pratique ? Cette conférence explore le rôle des clubs, des collectifs et des athlètes comme Micka Mawem pour ouvrir des portes, créer des modèles d’identification, retisser du lien et fabriquer des lieux où l’on se sent légitime, même sans avoir « les codes ». On parlera accès, représentations, empowerment et projets très concrets sur le terrain. Ressource : Eska Gang, ou la grimpe façon melting-potes Pour prolonger la réflexion avant même de passer les portes de Paris Expo, les conférences de l’édition 2025 est déjà disponible en replay vidéo sur Vertige Media. Revoir ces échanges, c’est mesurer à quel point certaines questions – sur le genre, le travail, la compétition, les modèles économiques – ne sont pas des « thèmes à la mode » mais des lignes de fond qui traversent durablement le milieu de la grimpe. Et comprendre, aussi, comment les discussions de cette année s’inscrivent dans une continuité plutôt que dans un effet de buzz. Toutes les informations pratiques – horaires détaillés, accès, billetterie – sont à retrouver sur le site du Salon de l’escalade, où il est possible de réserver ses entrées pour le week-end. De notre côté, on s’occupe du reste : faire en sorte que, pendant deux jours, les salles Fontainebleau et Yosemite soient des endroits où l’on grimpe avec les mots autant qu’avec les mains.
- Grimper comme on code : le refactoring du geste
On peut « valider » un bloc et sentir, au fond, que rien n’est vraiment acquis : ça passe aujourd’hui, mais ça ne repassera pas demain. Martin Fowler, figure du développement logiciel, a popularisé un mot pour ça : le refactoring — réécrire sans changer le résultat, juste pour que ça tienne dans la durée. Sur le mur, l’idée est simple et un peu vexante : progresser, ce n’est pas toujours ajouter de la force, c’est souvent réorganiser un geste jusqu’à le rendre stable, lisible, répétable. (cc) Tofan Teodor et Walkator / Unsplash - Montage Vertige Media Mardi soir, salle pleine, musique trop forte, corps qui se frôlent. Un bloc « qui passe » finit par tomber dans la case des validés : trois essais, une grimace, un dernier mouvement arraché, puis ce sourire bref, à mi-chemin entre le soulagement et l’auto-conviction : celui qui dit qu’on a eu chaud, mais qu’on préfère croire que c’était maîtrisé. Le genre de réussite propre sur le tableau, mais ambiguë dans le corps — gagnée à la tension plus qu’à la compréhension. Alors l’on recommence. Pas par masochisme, plutôt parce que quelque chose sonne faux. Cette fois, un téléphone est posé au sol pour filmer l'enchaînement. À l’écran, le diagnostic est immédiat : épaules qui montent, bassin qui fuit, pieds qui « tapent » plus qu’ils ne s’installent, micro-rattrapages en cascade. Un système qui survit. Et c’est précisément le problème. C’est ici que le refactoring de Martin Fowler, pensé pour le développement logiciel, peut servir de méthode en escalade. Refactoriser, dans son sens le plus concret, ce n’est pas « faire plus ». C’est rendre la structure lisible. Et une grimpe lisible, vaut souvent plus qu’un surcroît de force : elle se répète, elle s’exporte, elle encaisse. Ça passe. Et alors ? Il existe un malentendu tenace en escalade : confondre réussite et solidité. La réussite est un événement. La solidité, une architecture. Or une architecture peut être bancale tout en tenant debout — jusqu’au jour où les conditions changent : fatigue, peau, stress, humidité, un mouvement légèrement différent. À ce moment-là, la « grimpe qui passe » révèle ce qu’elle était déjà : un empilement de compensations. Le corps, en escalade, est un langage. Les pieds en sont la grammaire. Les négliger revient à écrire sans ponctuation : le message peut passer, mais tout devient coûteux, violent, approximatif. Le piège, c’est que cette grimpe s’auto-valide. Puisqu’elle a marché, elle devient la méthode. Puisqu’elle a été rentable, elle incite à ajouter une couche : un peu plus de force, un peu plus de gainage, un peu plus d’entêtement. La force devient un patch. Efficace, immédiat, valorisant. Et profondément trompeur. Car ce que l’on appelle « progresser » peut n’être qu’une amélioration de sa capacité à compenser. L’erreur n’est pas corrigée, le budget d’erreurs augmente. Le jour où la prise est moins franche, où la lucidité baisse, le système s’effondre — non par manque de niveau, mais par excès de dette. Refactoriser, sans changer le score Dans le logiciel, Fowler a popularisé une idée presque provocante à l’ère de la vitesse : refactoriser, c’est modifier la structure interne d’un programme sans en changer le comportement observable. On ne livre pas une « nouvelle fonctionnalité ». On se donne les moyens de continuer à livrer sans que tout prenne feu. Une promesse de futur, pas un feu d’artifice présent. Au mur, le principe est identique. Le même bloc est refait, mais autrement. L’objectif n’est pas la cotation supérieure, mais la version stable : celle qui supporte la répétition, la fatigue, l’imprévu. Celle qui permet de se dire, sans se mentir : « Je peux le refaire. » Dans une discipline obsédée par le « je l’ai enchaînée », cette bascule est presque subversive. Le refactoring marque la différence entre une réussite et une compétence. La première est ponctuelle. La seconde est structurelle. Et pour construire une progression qui dure, il faut des structures : un code lisible, un corps lisible, une grimpe lisible. Pieds : la syntaxe oubliée Beaucoup de grimpeur·euses pensent « force » quand il faudrait penser « syntaxe ». Dans nombre d’échecs, la cause n’est pas une faiblesse musculaire, mais une phrase mal écrite : un pied posé trop tard, un bassin resté dehors, une trajectoire qui gaspille, une respiration coupée au pire moment. On tire pour compenser un placement qui n’existe pas. On appelle cela « manquer de force », alors qu’il manque surtout de structure. Une grimpe « sale » est une grimpe qui emprunte. Elle emprunte à la peau, aux tendons, au mental, à la confiance. Elle emprunte au futur pour payer le présent. Le corps, en escalade, est un langage. Les pieds en sont la grammaire. Les négliger revient à écrire sans ponctuation : le message peut passer, mais tout devient coûteux, violent, approximatif. Et ce coût est ensuite confondu avec une exigence de puissance. « C’est dur, donc il faut devenir plus fort·e. » Non : c’est confus, donc il faut devenir plus clair. Refactoriser, ici, est brutalement concret : poser le même pied autrement, charger plus tôt, accepter de perdre une demi-seconde pour en gagner trois sur le crux. Dépenser moins d’énergie émotionnelle à « forcer », plus d’attention à « écrire juste ». Cette attention-là finit par produire une force plus rare : celle qui ne se voit pas, mais qui tient dans la durée. La dette du geste Une grimpe « sale » est une grimpe qui emprunte. Elle emprunte à la peau, aux tendons, au mental, à la confiance. Elle emprunte au futur pour payer le présent. Sur le moment, c’est rentable : on passe, on coche, on monte. Mais la dette s’accumule, sans apparaître immédiatement sur le relevé. Jusqu’au jour où la progression s’arrête, et où l’on cherche une raison noble à un problème banal : « plateau », « manque de motivation », « mauvais style ». Parfois, c’est simplement la facture. Le refactoring n’est pas une philosophie abstraite, c’est une pratique. On choisit un bloc que l’on sait faire « à l’arrache » et on lui impose une contrainte de qualité — pas de résultat. Refactoriser, c’est réduire la dette plutôt qu’augmenter la puissance. Ce n’est pas spectaculaire. Cela demande de refaire des blocs en dessous de son ego, de rejouer des passages sans l’excitation de la nouveauté, d’accepter qu’une séance ressemble à un atelier plutôt qu’à un examen. Et surtout, de renoncer à une part d’identité — celle qui s’est construite sur « moi, je passe comme ça ». C’est pourtant le seul chemin qui n’aboutit pas au crash. En escalade comme en code, l’important n’est pas de réussir une fois, mais de construire un système qui continue de réussir quand les conditions se dégradent. Et elles se dégradent toujours : fatigue, stress, froid, orgueil, âge, vie. Le protocole : même bloc, autre architecture Le refactoring n’est pas une philosophie abstraite, c’est une pratique. On choisit un bloc que l’on sait faire « à l’arrache » et on lui impose une contrainte de qualité — pas de résultat : silence des pieds, bassin proche, respiration présente, doigts qui se positionnent exactement comme il faut. On refait, on ajuste, on refait. L’objectif reste identique ; la structure change. Un phénomène survient presque toujours : pendant un temps, tout semble moins bon. Les rustines sautent. Les compensations sont refusées. Les « cheats » disparaissent. C’est normal : une logique interne, avant d’être efficace, commence souvent par être fragile. Puis, sans prévenir, ça passe avec une évidence calme. Pas l’évidence arrogante du « regardez », mais celle, sobre, du « oui, c’était ça ». À cet instant apparaît ce que la force ne garantit pas toujours : de la marge. Une marge qui rend la grimpe plus stable, plus transférable, plus durable.
- La Pro Climbing League entend réinventer la compétition d'escalade
Le 28 février prochain, Londres accueillera le premier événement de la Pro Climbing League, nouveau circuit privé porté par Charlie Boscoe et Danaan Markey. Et derrière le nouveau format, une question structurelle se pose déjà : une ligue commerciale peut-elle offrir ce qu'une fédération olympique ne peut pas ? Analyse de ce que révèle cette nouvelle voie sur l'état de l'escalade compétitive. 1, 2, 3 soleil ! © Jon Glassberg pour PCL C'était dans un bar d'Innsbruck. Lors d'une Coupe du monde, Charlie Boscoe et Danaan Markey discutaient avec Stasa Gejo, grimpeuse professionnelle serbe qui a depuis exprimé publiquement son dégoût du circuit IFSC (la fédération internationale de l'escalade sportive, ndlr). Iels se mettent à parler de ce que pourraient être les compétitions d'escalade, et surtout, de ce que iels pourraient leur apporter. Format, plateau, points, ambiance, prize money, récit, ouvertures... les trois individus sont surpris de constater à quel point leurs idées se rejoignent. À tel point que ce soir-là, entre deux bières, iels commencent à poser la première pierre d'une folle idée : et si on montait notre propre circuit de compétition d'escalade ? Le Monde à l'Envers de l'IFSC ? Cinq ans plus tard, Charlie Boscoe et Danaan Markey sont sur le point de livrer leur réponse. Le 28 février 2026, leur Pro Climbing League (PCL) organisera un premier événement au Magazine London, un lieu événementiel de pointe situé sur la Greenwich Peninsula de la capitale britannique, avec plus de 3 000 m² d'espaces intérieurs modulables. Diffusion assurée par Red Bull, format en duel simultané inédit, et surtout, un line-up qui claque : Janja Garnbret et Toby Roberts – les deux champion·ne·s olympiques en titre –, Yannick Flohé, chouchou allemand, Tomoa Narasaki, superstar japonaise, Mejdi Schalck, Français en pleine ascension ou encore Annie Sanders (la liste s'allonge tous les jours sur le compte Instagram de PCL, ndlr). Mais au-delà de la fame et du spectacle, c'est un modèle entier qui se dessine. Et avec lui, une interrogation plus large : l'escalade compétitive peut-elle exister économiquement en dehors du circuit olympique ? Pour Charlie Boscoe, ancien commentateur des compétitions IFSC et Danaan Markey, qui a entraîné l'équipe nationale allemande de bloc avant de commenter lui aussi pour l'IFSC, la distinction est claire. Comme ils l'expliquent dans le podcast Inside Climbing animé par Rory Potter, il existe déjà des ligues fédérales et, à côté, des ligues commerciales professionnelles. C'est même le cas de la plupart des sports les plus populaires au monde. La ligue fédérale gère le chemin vers les Jeux olympiques, elle coordonne des centaines de fédérations membres, avec toutes les contraintes que cela implique. Les ligues professionnelles — Ligue 1, NBA, Ironman, par exemple — fonctionnent selon d'autres règles : plus de liberté, plus d'agilité, et surtout, des modèles économiques orientés vers la croissance rapide et la captation de sponsors non-endémiques. « Tout le monde à Londres a soit essayé l'escalade, soit connaît quelqu'un qui grimpe : cette banalisation de la pratique finit par faire naître une intuition, même floue, que le marché existe » Danaan Markey, co-fondateur de la Pro Climbing League L'IFSC, fédération internationale reconnue par le CIO, doit composer les intérêts parfois divergents de plus de 150 fédérations nationales. Face à cette lourdeur administrative, les ligues privées peuvent se déployer plus rapidement et tester des formats économiques radicalement différents. Aussi, la PCL ne se positionne pas contre l'IFSC, mais bien à côté : elle entend réaliser ce qu'une fédération ne peut structurellement pas accomplir. Une manière de dire que le pari de la PCL est vertigineux puisqu'il faut d'abord capter des ressources publicitaires et des investissements extérieurs au monde de l'escalade, puis de les redistribuer à l'ensemble de l'écosystème : athlètes, salles, créateurs de contenu... La vision de Charlie Boscoe et Danaan Markey dépasse alors l'organisation de gros événements. Il s'agit de créer une plateforme qui aide les gens à vivre de ce sport, un modèle intégré où la compétition nourrit économiquement la filière entière. Derrière cette ambition, se cache un constat brutal : l'escalade récréative explose, mais la compétition stagne économiquement. L'IFSC avançait en 2019, le chiffre de 44 millions de pratiquants dans le monde. Le nombre de salles privées ne cesse d'augmenter. Pourtant, le circuit professionnel reste minuscule. Par exemple, la comparaison avec le surf est frappante. Tandis que la discipline revendique 20 millions de pratiquants – soit moitié moins que l'escalade –, la World Surf League (WSL) affiche des revenus environ cinq fois supérieurs à ceux de l'IFSC, selon le journaliste Rory Potter. Ce différentiel ne s'explique pas par la taille de la base de pratiquants, mais par la capacité à monétiser le spectacle et à connecter sponsors, diffuseurs et public. C'est notamment en observant les athlètes de l'équipe allemande que Danaan Markey a pris conscience du problème. Toutes et tous avaient déménagé à Munich, s'étaient inscrit·e·s à l'université mais n'y allaient pas vraiment. Aucun d'entre eux ne gagnait d'argent, et même en remportant une compétition, leurs perspectives financières restaient maigrichonnes. Une fragilité structurelle qui rappelle le cas d'Alex Megos qui, en octobre 2024, lançait un appel public via ses propres réseaux sociaux. La star allemande de l'escalade invitait alors sa communauté à financer directement les athlètes grimpeurs pour qu'ils puissent poursuivre leur carrière. Face aux investisseurs, Charlie Boscoe et Danaan Markey ont découvert un vide : il n'existe pas d'investisseur spécialisé dans les ligues d'escalade. Soit ils rencontraient des grimpeur·ses passionné·e·s disposant de peu de capital, soit des fonds de capital-risque qui n'avaient aucune idée de l'échelle du sport. Progressivement, les choses évoluent. « Tout le monde à Londres a soit essayé l'escalade, soit connaît quelqu'un qui grimpe : cette banalisation de la pratique finit par faire naître une intuition, même floue, que le marché existe », confie Danaan Markey au micro d'Inside Climbing. Mais cette prise de conscience reste lente, et la PCL doit démontrer la viabilité de son modèle, sans précédent établi dans l'industrie. Alan Shearer, le face à face et les repos intenses Le format retenu par la PCL — duel simultané sur blocs identiques — n'est pas qu'un gadget spectaculaire. C'est un outil pensé pour construire quelque chose de plus profond : une forme de mythologie. Charlie Boscoe et Danaan Markey entendent transformer les compétitions en récits mémorables, créer des icônes reconnaissables, et permettre aux grimpeur·ses de s'identifier à leurs héro·ines pour ensuite les imiter dans leur salle de quartier. L'analogie footballistique revient souvent : en grandissant au Royaume-Uni, le héros de Charlie Boscoe était Alan Shearer, attaquant légendaire de Blackburn et de Newcastle. Quand il jouait dans la cour de récré, l'ancien commentateur confie « qu'il était Alan Shearer ». Cette connexion directe entre l'idole et la pratique ordinaire, c'est exactement ce que la PCL veut créer. Le format en duel, plus lisible, plus dramatique, plus spectaculaire, vise précisément à fabriquer ces moments de tension et de victoire qui marqueront les esprits et donneront envie de reproduire, d'imiter, de s'identifier. « Lors d'un test, un grimpeur a simplement reculé et regardé l'autre essayer. C'est la tactique la plus risquée possible : si l'autre réussit, tu as l'air ridicule. Mais il a gagné son pari. Son adversaire est tombé, et lui a sauté sur le mur et l'a fait » Charlie Boscoe, co-fondateur de la Pro Climbing League Le duel simultané, déjà testé lors d'événements comme l'Adidas Rockstars ou le Rockmaster d'Arco, peut créer une intensité narrative immédiate. Deux athlètes, côte à côte, sur des blocs rigoureusement identiques, cela change fondamentalement les comportements. « Lors d'un test, un grimpeur a simplement reculé et regardé l'autre essayer, raconte Charlie Boscoe. C'est la tactique la plus risquée possible : si l'autre réussit, tu as l'air ridicule. Mais il a gagné son pari. Son adversaire est tombé, et lui a sauté sur le mur et l'a fait. » Même les phases de repos deviennent stratégiques. C'est ce qu'ils ont baptisé, avec une pointe d'humour, l'« intense resting » — une expression qui sonne presque comme un oxymore mais qui décrit bien la tension de l'instant. Les deux athlètes viennent de tomber, iels sont fatigué·e·s, mais celui ou celle qui remonte en premier prend un sérieux avantage. Alors, se joue ce moment tendu où iels se reposent tous les deux, et tout le monde retient son souffle en se demandant qui va craquer le ou la premier·e. Dans un format traditionnel, le repos est un temps mort. Ici, c'est un duel psychologique visible. Red Bull assure la production, Magazine London offre une infrastructure technique avancée, et le spectacle est pensé pour être immédiatement lisible. Toute la sauce de la PCL est là : il s'agit de faire monter en neige un moment clair où quelqu'un gagne, sans avoir à attendre 20 minutes ni d'avoir un doctorat en maths pour comprendre qui l'emporte. Cela dit, tout cela se met au service d'un objectif plus large : faire entrer les compétitions dans l'imaginaire quotidien des grimpeurs de salle, créer un lien affectif et aspirationnel entre le haut niveau et la pratique de masse. L'escalade compétitive au pied du mur Le 28 février dira si le format fonctionne. Si le public répond présent. Si les athlètes adhèrent. Mais l'événement ne répondra pas aux interrogations structurelles que soulève l'existence même de la PCL. D'abord, se pose la question de la coexistence. Fair-play, Charlie Boscoe et Danaan Markey affirment vouloir proposer « autre chose », pas « mieux » que le circuit IFSC. Ils ne voient pas leur ligue comme une rivale frontale de l'IFSC, mais comme un complément. Pourtant, si la PCL se développe et lance plusieurs événements par an, comme son nom de « ligue » le suggère, se posera inévitablement la question du calendrier. Les meilleurs athlètes devront-ils choisir entre IFSC et PCL ? Ou jongler entre deux circuits, au risque de l'épuisement physique et mental ? L'histoire du sport montre que la coexistence pacifique entre structures fédérales et ligues privées n'est jamais garantie. Ensuite, la soutenabilité économique. Charlie Boscoe l'avoue franchement dans le podcast : la réalité financière a été sa plus grosse claque. Location d'arènes, production, diffusion : tout doit être payé avant de vendre le moindre billet. Le modèle repose sur une montée en puissance progressive, avec des coûts fixes massifs en amont et une nécessité absolue d'attirer sponsors, public et diffuseurs dès les premières éditions. C'est un modèle testé nulle part ailleurs en escalade, et qui exige une crédibilité immédiate pour convaincre des partenaires de s'engager sur la durée. Se pose aussi la question de la fragmentation de l'attention. Si l'IFSC et la PCL se développent en parallèle, le risque existe de diluer l'audience et les ressources disponibles. Dans d'autres sports, la coexistence entre circuits fédéraux et ligues privées a parfois fonctionné — le tennis avec l'ATP et les Grands Chelems, par exemple — mais elle a aussi provoqué des guerres ouvertes en boxe ou dans les arts martiaux mixtes (MMA). L'escalade compétitive, encore fragile économiquement, a-t-elle les épaules suffisamment larges pour porter deux écosystèmes sans que l'un affaiblisse l'autre ? Enfin, la question des athlètes eux-mêmes. L'ambition affichée est de leur offrir davantage de revenus, davantage de visibilité, davantage de reconnaissance. Mais si naviguer entre deux circuits aux formats différents, aux calendriers potentiellement concurrents et aux exigences spécifiques devient la norme, gagnent-ils vraiment au change ? Ou deviennent-ils les otages involontaires d'une compétition qui se pose entre deux modèles ? Quoi qu'il en soit, ce que suggère la Pro Climbing League, sans forcément le résoudre, c'est que le modèle actuel interroge. Les athlètes s'engagent à plein temps pour des revenus dérisoires. Les salles de bloc explosent, mais leur clientèle regarde peu les Coupes du monde. Les sponsors non-endémiques peinent à comprendre comment investir dans un circuit fragmenté et peu visible. Et les fans oscillent entre l'admiration pour la rigueur du format IFSC et la frustration de ne jamais voir de vrais duels, de vraies confrontations directes au sommet. La tension serait donc structurelle : l'escalade récréative croît à un rythme effréné, mais la compétition reste circonscrite à un petit monde confidentiel, économiquement fragile. C'est d'ailleurs ce boom du nombre de salles qui convainc progressivement les investisseurs qu'il existe un marché. Toutefois, tant que ces salles restent déconnectées du circuit pro, la croissance ne profite qu'à l'industrie du loisir, pas au sport de haut niveau. Game over © Jon_Glassberg pour PCL D'autres sports ont vécu cette bifurcation. Le surf a vu naître la WSL comme structure commerciale indépendante, tout en maintenant les championnats du monde ISA, administrés par la fédération. Le tennis a toujours jonglé entre Grand Chelems, Masters ATP et Coupe Davis. Le triathlon a inventé Ironman à côté des circuits olympiques. Parfois, la coexistence enrichit les deux écosystèmes : chacun trouve son public, ses sponsors, ses athlètes. On peut imaginer un scénario vertueux où deux circuits se nourrissent mutuellement. L'IFSC conserverait son rôle de chemin olympique, sa légitimité institutionnelle, sa rigueur fédérale. La PCL attirerait les sponsors grand public, remplirait les arènes, créerait des icônes visibles, et redistribuerait cet argent aux athlètes et aux salles. Les meilleurs grimpeurs participeraient aux deux, multiplieraient les sources de revenus, et l'escalade dans son ensemble gagnerait en visibilité. Mais l'inverse est tout aussi plausible : une guerre d'attention et de calendrier, des athlètes contraints de choisir leur camp, des sponsors qui ne savent plus où investir, un public qui ne comprend plus qui est champion de quoi, et au final, deux circuits affaiblis plutôt qu'un écosystème renforcé. Dans le podcast, les deux fondateurs confient ne pas avoir connu de « moment hallelujah ». Le défi reste immense. Et cette absence d'euphorie dit quelque chose de la complexité de l'entreprise. Monter une ligue privée en escalade, c'est naviguer en eaux inconnues, sans carte, sans boussole, sans investisseur spécialisé pour valider le modèle. Le 28 février prochain, Londres dira si le pari du format fonctionne. Si le duel simultané captive vraiment, si les phases d'« intense resting » font monter la tension, si Red Bull parvient à transformer tout cela en récit universel. Mais l'événement ne dira rien de la viabilité à long terme. Pour ça, il faudra une deuxième édition, puis une troisième, puis un public fidèle, des athlètes qui reviennent, et surtout un modèle économique qui tient debout sans consumer des millions en pure perte. Charlie Boscoe et Danaan Markey, qui affichent de gros moyens donc © courtoisie de Charlie Boscoe et Danaan Markey En vérité, ce que la Pro Climbing League projette pour l'instant, ce sont surtout des questions. Peut-on professionnaliser l'escalade compétitive sans passer par la fédération olympique ? Peut-on créer des icônes que les grimpeur·se amateur·ices voudront imiter ? Peut-on connecter les salles au haut niveau, comme le football connecte les cours de récré à la Ligue 1 ? Et surtout : l'escalade compétitive peut-elle enfin trouver un modèle économique viable, ou restera-t-elle éternellement un sport de passionné·e·s peu rémunéré·e·s ? Une chose est sûre : une partie de la communauté d'escalade croit beaucoup au potentiel compétitif de l'escalade et pense encore que c'est par cette voie que la discipline convertira de nouveaux adeptes. Plus que jamais, la compétition est partout. Pour le meilleur et pour le pire. Car si la PCL échoue, elle rejoindra une liste de tentatives avortées de réinventer la compétition : l'événement Les Grips dont on n'a plus de nouvelles depuis octobre dernier, Punk Rock Masters qui a dû repousser son édition de 2025 à 2026, et Studio Bloc Masters qui a annoncé ne pas reconduire l'événement l'année prochaine. Si elle réussit, elle pourrait redéfinir ce qu'être grimpeur professionnel signifie. Dans tous les cas, elle révèle que l'escalade compétitive cherche encore son équilibre, quelque part entre la pureté olympique et un marché balbutiant. Les tickets pour la première édition de la Pro Climbing League à Londres sont en vente depuis le 8 janvier 2025.
- Magnésie : et si on se trompait depuis le début ?
La magnésie, on la traite comme une évidence : on en met, donc ça tient. Sauf que l’adhérence n’est pas un dogme, c’est une équation à plusieurs inconnues. Selon l’humidité (de l’air et des doigts), l’état de la peau et la texture du rocher, la magnésie peut booster la friction… ou au contraire la faire chuter. Dans cet article, on remonte la piste des études qui se contredisent, et on traduit la mécanique en gestes simples : quand la pof aide, quand elle sabote, et pourquoi « plus » peut finir par faire « moins ». © David Pillet Le sac à magnésie est devenu un objet de confiance. On y replonge la main comme on replonge dans une certitude, surtout quand on sent venir le pas difficile. Le problème, c’est qu’entre une pulpe vivante et un rocher irrégulier, la certitude est rarement un bon instrument de mesure. Si on s’en tient à l’expérience de terrain, l’histoire est facile : la magnésie « sèche » la sueur, donc forcément elle augmente l’adhérence. Pourtant, la littérature scientifique raconte une intrigue moins simpliste. Une étude, publiée dans le Journal of Sports Sciences au début des années 2000, observe au contraire une baisse de friction avec magnésie, en avançant une idée simple : trop de poudre peut créer une couche granulaire qui se cisaille et glisse, et trop d’assèchement peut rigidifier la peau au point qu’elle épouse moins bien les micro-reliefs. Quelques années plus tard, une autre étude publiée dans le magazine Sports Biomechanics, mesure un gain net de friction sur hangboard. Et récemment, un travail réalisé par des chercheurs de l'Université de Sheffield ajoute la pièce manquante : l’effet dépend fortement du type de roche et du niveau d’humidité, au point que sur certains minéraux, la magnésie peut devenir contre-productive. Autrement dit, la question n’est pas « est-ce que la magnésie est utile ? », mais « dans quelles conditions, sur quel rocher, avec quel état de peau, et à quel dosage ? ». C’est ce fil que l'on va essayer de suivre : comprendre la friction, et retrouver une pratique qui ne repose ni sur le réflexe, ni sur la foi, mais sur un diagnostic. Le grip n’a pas de morale L’adhérence, en escalade, n’est pas une qualité d’âme. Ce n’est pas une récompense distribuée aux personnes méritantes, ni une punition infligée aux autres. C’est une résistance au glissement entre deux surfaces, une affaire de contact, de matière, de contraintes. Les chercheur·ses la résument souvent par un chiffre — le coefficient de friction — qui donne l’illusion confortable qu’on pourrait, à coups de décimales, mettre fin aux débats de pied de voies. Sauf que la grimpe est précisément l’art de ce qui refuse d’être constant. Ce coefficient varie avec la force appliquée, avec la vitesse à laquelle on charge une prise, avec la direction des contraintes, avec la présence de poussières, avec la température, avec la micro-usure. Il varie surtout avec ce qu’on ne voit pas et qui pourtant décide de tout : un film d’eau invisible, un dépôt imperceptible, une surface légèrement patinée par la répétition, ou au contraire réveillée par un brossage. Et puis il y a la différence la plus sous-estimée : la peau. Une pulpe n’est pas un matériau industriel stable. C’est une matière vivante, hydratée, compressible, qui gonfle et se rigidifie, qui s’use et se reconstruit, qui échange en permanence de l’eau avec l’air. Parler de friction en escalade, c’est parler d’une rencontre entre un organisme et un minéral — pas d’un contact standardisé entre deux plaques bien propres. L’humidité, ce faux ennemi C’est ici que l’humidité cesse d’être un simple « mauvais temps » pour devenir un agent double. L’expérience commune est déroutante : une légère moiteur peut donner une sensation d’accroche, tandis qu’une sécheresse parfaite peut transformer une prise honnête en savon. Ce paradoxe n’en est un que si l’on s’imagine que l’objectif est d’être sec·he en permanence. Or, une peau trop sèche perd de la déformabilité : elle épouse moins bien les micro-aspérités, imprime moins le relief fin, et s’ancre moins. Dans ce cadre, les auteur·ices avancent deux mécanismes cohérents : l’assèchement rigidifie la peau et diminue sa capacité à épouser le relief, et la poudre peut constituer une couche granulaire qui s’interpose et se cisaille. À l’inverse, trop d’eau et la mécanique bascule. À partir d’un certain seuil, l’humidité ne facilite plus le contact : elle introduit un film interfacial qui se comporte comme un lubrifiant. La pulpe ne travaille plus contre la roche, elle travaille contre une couche. L’adhérence devient instable, le « sticking » cède plus vite au « slipping », et la sensation de contrôle disparaît d’un coup, comme si la matière retirait son accord. La magnésie intervient précisément dans cette fenêtre fragile, non pas comme un talisman, mais comme une technologie de réglage. Elle aspire une partie de l’eau, stabilise l’interface, rend la sensation plus prévisible. Et c’est exactement pour cela qu’elle n’est pas une loi universelle : si l’air est lourd, si la sueur revient vite, si la peau s’est rigidifiée, ou si la prise réclame un contact très direct avec le relief, la magnésie peut déplacer le curseur trop loin. Elle ne corrige plus un excès : elle change la nature du contact. Trois études, trois récits, une seule réalité L’histoire scientifique de la magnésie est intéressante parce qu’elle ressemble à une enquête : des résultats sérieux qui ne racontent pas la même chose, et une vérité qui se cache dans les conditions du récit. En 2001, une étude de laboratoire publiée dans le Journal of Sports Sciences - « Use of "chalk" in rock climbing: sine qua non or myth? » - pose une conclusion qui heurte l’intuition : la magnésie ferait baisser le coefficient de friction. Le protocole, très contrôlé, observe le glissement au bout des doigts sur un échantillon de roche aplatie. Dans ce cadre, les auteur·ices avancent deux mécanismes cohérents : l’assèchement rigidifie la peau et diminue sa capacité à épouser le relief, et la poudre peut constituer une couche granulaire qui s’interpose et se cisaille. © « Use of ‘chalk’ in rock climbing: sine qua non or myth? » En 2012, changement de scène : on se rapproche du geste réel. Des grimpeur·ses expérimenté·es (11 au total) se suspendent sur un dispositif de type hangboard dont l’inclinaison augmente jusqu’à la glissade. Cette fois, la magnésie améliore nettement l’adhérence, avec des gains mesurés sur calcaire et sur grès, et une évidence qui parle au terrain : toutes les roches n’offrent pas la même friction, même à peau comparable. © The effect of chalk on the finger–hold friction coefficient in rock climbing Puis arrive un travail plus récent qui fait du bien parce qu’il accepte enfin la complexité au lieu de la masquer : l’effet dépend de l’humidité et, surtout, de la roche elle-même. Quand on teste plusieurs pierres, avec des rugosités différentes et des conditions « sèches » ou « humides », on observe ce que beaucoup de grimpeur·ses soupçonnaient : sur certaines textures — notamment certains calcaires très « mordants » — la magnésie peut devenir contre-productive. Non pas parce que le blanc serait « mauvais », mais parce qu’il modifie une interface qui, dans ce cas précis, avait besoin d’un contact plus direct. Le troisième corps, ou l’art de s’interposer La notion la plus utile pour rendre cette affaire lisible tient en deux mots : « tiers corps ». On imagine souvent un tête-à-tête entre peau et rocher, alors que, dès que la magnésie entre en scène, un troisième élément s’intercale. Ce tiers peut jouer le rôle attendu — absorber, stabiliser, régulariser — mais il peut aussi transformer le contact en autre chose : une pellicule qui comble des micro-aspérités utiles, une couche qui se cisaille, une matière qui glisse précisément parce qu’elle est faite de particules. © The effectiveness of chalk as a friction modifier for finger pad contact with rocks of varying roughness C’est là que s’écroule le mythe le plus tenace : « Plus on en met, plus ça tient ». Tant que la couche reste fine, la magnésie fonctionne comme un réglage. Quand elle s’épaissit, elle ne « sèche » plus : elle remplace. Et, dans un sport où la tenue se joue parfois à la micro-aspérité, remplacer le contact direct par une couche pulvérulente (une couche de poussière/grains, ndlr) peut suffire à rendre un mouvement soudain incompréhensible. La magnésie devient alors une manière très propre de se saboter : une action censée rassurer finit par modifier la mécanique à contretemps. Une fine couche peut stabiliser et ramener dans une zone d’humidité « utile ». Une couche épaisse peut interposer un tiers corps glissant. Cette logique explique aussi un phénomène familier : la prise qui « empire » au fil des essais. Ce n’est pas toujours la personne qui se dégrade. C'est parfois l’interface qui se charge. La peau chauffe, l’humidité revient, la poudre s’accumule, le dépôt se redistribue, la surface change subtilement. Et l’on confond facilement ce glissement mécanique avec une perte de confiance, alors qu’il s’agit d’une saturation matérielle, d'une prise qui a besoin d'être brossée. Moins de réflexe, plus de lecture Ce qu’il faut retenir, ce n’est pas un verdict moral (« pour » ou « contre » la magnésie), mais une méthode de lecture. La bonne question n’est pas « est-ce que la magnésie ça fonctionne vraiment ? », mais « dans quelles conditions, sur quelle roche, avec quel état de peau, et à quel dosage, améliore-t-elle réellement l’adhérence ? ». Cette reformulation a un effet immédiat : elle transforme un réflexe culturel en instrument réglable. Dans cette perspective, la magnésie redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une intervention minimale sur une interface fragile. Une fine couche peut stabiliser et ramener dans une zone d’humidité « utile ». Une couche épaisse peut interposer un tiers corps glissant. Une peau trop sèche peut perdre en déformabilité, une peau trop humide peut lubrifier, et la même action — se « reblanchir » — peut produire deux résultats opposés selon la prise, l’air, et l’épiderme du jour. Il y a quelque chose d’assez beau, au fond, dans cette conclusion : l’escalade n’est pas seulement un sport de force, c’est un sport de conditions. La magnésie n’est pas un miracle, c’est un réglage, un outil d’ajustement.
- Les frères Mawem veulent faire entrer la communauté au capital de MBS Industry
Connus pour leurs performances au plus haut niveau, Bassa et Mickaël Mawem construisent depuis quelques années un autre versant de leur trajectoire : celui d’un entrepreneuriat tourné vers l’escalade et, désormais, vers l’accessibilité. Avec Sébastien Kuehn, ils portent MBS Industry et son approche « Footing Vertical », qui passe de la séquence des démonstrations à celle des installations, en salle comme dans le médical. Pour financer cette montée en puissance, l’entreprise ouvre en priorité aux grimpeur·euse·s la possibilité d’investir, avant une ouverture aux investisseur·euse·s professionnel·le·s. © MBS Industry Le grand public connaît les frères Mawem pour les podiums, les Jeux, la vitesse d’exécution et cette capacité à rendre lisible, en trois mouvements, ce qui ressemble souvent à du chaos. Depuis quelques années, pourtant, la trajectoire se lit aussi ailleurs que sur un mur : dans une série de projets qui dessinent un écosystème, du commerce en ligne à la salle de Colmar ouverte en 2021 — que l’équipe dit vouloir agrandir fin 2026 — en passant par d’autres montages immobiliers encore en préparation. Dans ce récit-là, il y a une logique de compétiteur transposée au hors-mur : quand l’outil manque, il faut le fabriquer, le tester, le corriger, puis recommencer jusqu’à ce que l’objet tienne. C’est précisément cette mentalité que les fondateurs revendiquent au moment d’aborder le projet le plus exposé — et le plus sensible — de leur constellation. MBS Industry, cofondée avec Sébastien Kuehn, prolonge le fil rouge qui traverse leur démarche depuis l’ouverture de la salle : rendre la verticalité praticable au-delà du public déjà « équipé » — socialement, physiquement, techniquement. Après une forte médiatisation autour des prototypes début 2025, l’entreprise veux entrer dans une phase plus concrète : installations annoncées, commandes engagées, déploiement en salle et en centres de rééducation. Et, avec cette étape, une question arrive forcément au premier plan : comment financer le passage à l’échelle — et que signifie « investir », concrètement, quand la proposition s’adresse aussi à une communauté qui n’a pas forcément les mêmes repères financiers ? Footing Vertical : on en est où ? Chez MBS, Footing Vertical désigne d’abord une pratique, dont CAMI est la brique la plus visible. Dans la phase de déploiement, l’entreprise présente désormais l’ensemble comme une offre structurée, articulée autour de trois dispositifs complémentaires, visant à rendre l’escalade accessible à des personnes qui, sans assistance et sans équipement adapté, ne peuvent pas grimper dans des conditions classiques. Le premier — celui dont on a le plus entendu parler — s’appelle CAMI. Un enrouleur motorisé intelligent avec assistance à la montée, une sorte de « vélo électrique de l’escalade ». L’idée n’est pas d’effacer l’effort, mais de délester le ou la grimpeur·euse d’un poids déterminé, afin de permettre à des personnes à mobilité réduite, à des seniors, à des personnes en surpoids — ou, plus largement, à toute personne n’ayant pas la force musculaire nécessaire pour grimper « de manière traditionnelle » — d’accéder au geste, à la sensation, à la progression. Le deuxième dispositif, c’est le BASS : un contrôleur de sécurité conçu pour les couloirs à enrouleurs — qu’il s’agisse d’auto-enrouleurs « classiques » ou du dispositif motorisé intelligent CAMI — qui alerte lorsqu’une personne commence à grimper sans être correctement attachée. Le principe est simple : accompagner l’autonomie par un garde-fou, dans un contexte où les lignes à enrouleurs se multiplient et où l’oubli peut suffire à provoquer un accident. Enfin, le CHAS : un harnais inclusif pensé notamment pour des personnes à mobilité réduite, conçu pour être enfilé debout ou assis dans un fauteuil roulant, et permettre une verticalisation adaptée. C’est sans doute le dispositif le moins spectaculaire des trois, mais il dit beaucoup du projet : l’ergonomie est souvent le premier filtre d’accès. L’inclusion se joue souvent sur des points d’accès très basiques : pouvoir s’équiper et pratiquer sans que le matériel devienne un obstacle. Cette architecture — CAMI, BASS, CHAS — n’est plus seulement une promesse. MBS indique que plus d’une vingtaine de structures doivent être équipées prochainement en France et en Allemagne : des clubs et des salles privées, mais aussi des acteurs du médical, avec des installations prévues en centres de rééducation. Autrement dit : Footing Vertical n’est plus raconté comme un concept, mais comme une solution appelée à s’inscrire dans des lieux, des plannings, des pratiques. Une levée de fonds avec la « communauté » Dans cette nouvelle étape de développement, les frères Mawem entendent associer les grimpeur·euse·s. La possibilité d’investir est d’abord réservée à ce public, jusqu’au 28 février 2026, avant une ouverture aux investisseur·euse·s professionnel·le·s. Le geste garde une cohérence au sens large : un projet né de l’accessibilité invite d’abord celles et ceux qui font vivre l’escalade à participer au moment où l’entreprise change de dimension. Reste un point crucial : cette invitation n’a rien d’un « soutien » symbolique. Il faut appeler les choses par leur nom : ce n’est ni un achat, ni un don. C’est un investissement. Et investir, surtout dans une jeune structure, implique trois réalités qu’aucun enthousiasme ne contourne : de l’argent immobilisé, des conditions contractuelles, et un risque. Les profils intéressés sont forcément hétérogènes : certain·e·s connaissent très bien ces mécanismes, d’autres beaucoup moins. MBS met donc en avant une approche qu’elle veut lisible. Deux voies sont proposées, avec un investissement minimum annoncé à 1 000 € : obligations ou capital. Deux mots proches à l’oreille, deux mécaniques très différentes dans la vie réelle. L’entreprise indique par ailleurs une proposition de rachat à cinq ans. L’option obligations est la plus lisible pour qui n’a jamais investi : il s’agit, en pratique, d’un prêt à l’entreprise. MBS évoque une durée de cinq ans et un intérêt annuel annoncé à 10 %. Pour simplifier : pour 1 000 €, l’entreprise annonce une rémunération annuelle (dans cet exemple, 100 € par an), puis un remboursement du capital à l’échéance, selon les modalités du dossier. La lisibilité est un avantage — à condition de ne pas la confondre avec une garantie. Une obligation reste liée à la santé de l’entreprise : si l’activité traverse des difficultés, cela peut peser sur sa capacité à tenir ses engagements. Ce n’est pas un livret réglementé ; c’est un contrat adossé à un projet. L’option capital, elle, change de logique. Il ne s’agit plus de prêter : l’investisseur·euse devient actionnaire, donc copropriétaire d’un morceau du projet. Il n’y a pas d’intérêt annuel fixé à l’avance ; la valeur dépend de la trajectoire de l’entreprise. Si elle se développe, sa valorisation peut augmenter, et la valeur des parts suivre. Si elle stagne ou échoue, la valeur peut baisser, voire devenir nulle. C’est plus incertain, plus risqué — et c’est aussi ce qui peut, en cas de succès, créer davantage de valeur qu’un simple intérêt annuel. Sur le papier, tout se joue ensuite dans les documents. Durée, modalités de sortie, conditions de rachat, priorités en cas de difficulté : ce sont ces lignes-là qui transforment une intention en engagement. Comment se renseigner Pour recevoir le dossier et poser ses questions, MBS invite les personnes intéressées à prendre contact : ceo@mbs-industry.com Article sponsorisé par MBS Industry
- Karma La Villette ouvrira ses portes le 8 janvier
La FFME annonce l’ouverture de Karma – Paris La Villette ce jeudi 8 janvier 2026 à 9h, au cœur du Parc de la Villette (Paris 19e). Une date qui met un point final à une chronologie déjà bien commentée — octobre 2025, puis novembre, avant janvier — et qui ramène Karma La Vilette à ce qu’elle est depuis le départ : une salle pensée comme vitrine sportive (bloc / difficulté / vitesse), mais aussi comme nouvelle pièce d’un modèle économique que la fédération revendique désormais ouvertement. La fresque de la nouvelle salle commerciale de la FFME : Karma La Villette © FFME La fresque sur la devanture était prête depuis longtemps. Ce qui manquait, c’était le moment où l’on cesse de parler d’un lieu au futur. La Villette, c’est un parc qui avale les projets à son rythme, entre mécaniques administratives et réalités techniques. La FFME, elle, inscrit derrière cette ouverture un autre récit, plus sensible que le simple « nouveau spot » parisien : celui d’une fédération qui a décidé de tenir la barre sur un terrain où on ne l’attendait pas forcément, la salle commerciale, avec une ambition assumée : faire entrer de nouvelles ressources dans la maison, pour financer le reste. Enfin, une date Le communiqué officiel est minimaliste mais clair : Karma – Paris La Villette ouvrira le jeudi 8 janvier 2026 à 9h. Et avec cette précision, la fédération verrouille ce qui, depuis des mois, glissait à force de prudence. Car l’ouverture a eu plusieurs vies. Lorsque nous évoquions le projet fin 2023, la FFME parlait alors d’une ouverture « d’ici 2024 ». L’échéance a depuis beaucoup bougé. À l’été 2025, lors de notre visite du chantier, la salle était annoncée pour octobre 2025 : on avançait encore entre panneaux en bois, volumes en construction et promesses d’architecture, avec cette impression typique des lieux qui s’inventent sous vos yeux. Deux mois plus tard, dans l’entretien accordé à Vertige Media, Alain Carrière — alors président de la FFME, qui a depuis annoncé sa démission — recalait l’agenda sur novembre, tout en rappelant, très concrètement, ce qui retarde un chantier : l’électricité arrivée tardivement, les tests techniques, les raccordements, la ventilation. Janvier 2026 devient donc l’atterrissage officiel, celui où l’on ne s’en remet plus à des « fenêtres », mais à une heure d’ouverture. Sur le fond, la FFME pousse le marqueur sportif qui structure tout le projet : Karma La Villette sera le premier espace dans Paris intra-muros à proposer les trois disciplines olympiques : le bloc, la difficulté et la vitesse. Une promesse simple à comprendre, très lisible pour le grand public, et suffisamment rare à Paris pour que l’inauguration dépasse la seule communauté des passionné·e·s. Le pari Karma Derrière le ruban à couper, l’enjeu n’est pas uniquement sportif. Karma La Villette s’inscrit dans la continuité de Karma – Fontainebleau, la première salle Karma ouverte en 2014. Et c’est là que la fédération assume un discours qui, dans le monde sportif, a longtemps été prononcé à mi-voix. Dans l’entretien que nous avions publié, Alain Carrière posait une phrase qui résume la doctrine : « Il n’y a pas de guillemets à mettre : c’est un projet commercial. Et je l’assume. » L’idée n’est pas de « faire joli » ni de se donner des airs d’entrepreneur·se. C’est de répondre à une équation financière. Le futur-ex président de la FFME le disait sans détour : les subventions sont appelées à se tendre, les besoins augmentent, et le mouvement sportif doit apprendre à diversifier ses ressources au-delà des licences et des partenaires. Fontainebleau sert alors d’exemple concret, presque d’argument pédagogique. Selon Alain Carrière, Karma – Fontainebleau aurait dégagé 220 000 € d’excédent reversés au budget fédéral, qu’il traduisait par une image volontairement parlante : « C'est deux euros de moins à demander à chaque licencié·e de la FFME ». La Villette, elle, est pensée à une autre échelle. Le numéro 1 de la fédé avançait l’objectif de faire « trois fois » Fontainebleau, avec des prévisions optimistes situées entre 500 000 et 700 000 € d’excédent. Évidemment, ce type de discours amène immédiatement la question du risque. Là encore, l’entretien ne cherchait pas à l’évacuer : il y a un emprunt important (Alain Carrière évoquait « un peu plus de 3 millions d’euros »), et un démarrage raté ne serait pas un simple détail. C’est précisément pour cela que l’ouverture du 8 janvier n’est pas seulement une bonne nouvelle pour les grimpeur·se·s : c’est le moment où une stratégie commence à se vérifier dans le réel, sur la fréquentation, les charges, la qualité de service, l’adhésion du public — bref, sur tout ce qui fait qu’une salle existe vraiment, au-delà de son plan. Une salle qui recrute Un dernier élément, plus discret mais très révélateur, accompagne l’annonce d’ouverture : la FFME vient de publier une offre pour recruter un·e directeur·rice adjoint·e pour Karma La Villette. Ce document, en creux, raconte ce que la fédération attend de sa nouvelle salle. Le poste est rattaché au directeur de la salle et se concentre sur deux pivots très « exploitation » : l’accueil client et la gestion de l’espace convivial (débit de boisson et snacking), avec la capacité de remplacer le directeur en son absence. Le reste du descriptif dessine une organisation qui ressemble, sans surprise, à celle des acteurs privés : amélioration des process, gestion des réclamations, formation et encadrement des équipes d’accueil, plannings, suivi d’indicateurs, reporting, contribution au budget, actions marketing, organisation d’événements, politique tarifaire. Autrement dit : Karma La Villette est pensée comme un établissement complet, où l’expérience client et la vie du lieu comptent autant que la surface grimpable. La fiche situe aussi la fédération dans son propre récit institutionnel : association loi 1901, fédération « en croissance constante depuis plus de 15 ans », avec 127 000 licencié·e·s mentionné·e·s dans l’offre, plus de 50 collaborateur·rice·s en droit privé et 24 cadres techniques d’État placé·e·s auprès de la FFME. Un chiffre de 127 000 qui ne correspond pas au compteur communiqué ailleurs par la fédération pour la saison en cours, qui affichait 115 482 licencié·e·s au 5 janvier 2026. Enfin, les conditions d’emploi ancrent Karma La Villette dans une réalité très simple : ouverture 7 jours sur 7, travail en soirée et le week-end, CDI temps plein, prise de fonction « à partir de janvier 2026 ». On est loin du symbole abstrait. La salle ouvre, et la fédération met en place la chaîne de fonctionnement qui doit la faire tenir. Le 8 janvier, Karma La Villette sera d’abord une adresse de plus pour les grimpeur·se·s parisien·ne·s : un lieu neuf, une promesse rare à Paris avec bloc / difficulté / vitesse, et la curiosité naturelle qui accompagne toute ouverture. Mais la salle porte aussi une charge plus large : celle d’une fédération qui revendique une activité commerciale comme levier, et qui a choisi de la rendre visible, centrale, structurante.
- Grimpe ton quartier : un mur de bloc au pied des HLM
À Toulouse, un mur de bloc qui se gare au pied des HLM, entre parkings et halls d’immeuble. Porté par l’association Amassa Climb, le projet « Grimpe ton quartier » promet insertion, lien social et « escalade pour tou·tes ». Dans la réalité, il bricole avec le froid, les financements, les habitudes de quartier – et oblige surtout le petit monde de la grimpe à regarder en face ses propres angles morts. © Amassa Climb Les jours où le mur arrive, le paysage se décale légèrement. On déplie la structure, on verrouille les pièces métalliques, on aligne les crash-pads. Les prises ont la même esthétique que dans n’importe quelle salle « urbaine », sauf qu’ici, elles s’accrochent devant des façades crépies, sous des fenêtres où sèchent des draps, face à des parkings saturés. Les enfants ralentissent à vélo, des mères de famille s’arrêtent un instant, des retraité·es descendent « voir ce que c’est ». Ce n’est pas une tournée promotionnelle pour une nouvelle salle, ni un shooting pour une marque d’outdoor. C’est « Grimpe ton quartier », un projet d’insertion sociale qui prend au sérieux l’idée d’amener l’escalade au cœur de trois territoires de l'agglomération de Toulouse – Bellefontaine, Cugnaux, Beauzelle – en partenariat avec un bailleur social, une structure d’insertion par le sport et une poignée de financeurs bien identifiés. Au centre, il y a Amassa Climb, association toulousaine qui s’est donnée pour mission de rendre la grimpe accessible à des personnes en difficulté sociale ou en situation de handicap. Et il y a un visage, celui d’Alexandre Mertz. Ancien espoir de la compétition, passé par l’informatique avant de tout lâcher, il coordonne aujourd’hui, en grande partie bénévolement, une association qui installe des murs de bloc au pied des tours. « Moi, qu’est-ce que je peux proposer ? Je peux proposer de l’escalade. » Un mur au pied des tours L’histoire commence bien avant la première séance à Bellefontaine. Adolescents, Alexandre Merz et Mathilde Becerra se retrouvent dans le même groupe d’entraînement à Toulouse, autour de Solo Escalade. Elle deviendra membre de l’équipe de France, lui obtiendra un statut de sportif de haut niveau, avant de quitter le radar des compétitions vers 2010. Quelques années plus tard, leurs trajectoires se croisent à nouveau, cette fois sur un terrain bien plus social. « Pour moi, c’est plutôt politique. On est quelques-un·es dans l’asso à vouloir repolitiser l’escalade, à questionner ses valeurs historiques et ses valeurs actuelles » Alexandre Mertz, bénévole pour Amassa Climb Entre-temps, Mathilde a travaillé avec ClimbAID, une ONG suisse qui a imaginé un mur de bloc sur camion pour aller grimper avec des jeunes réfugié·es syriens au Liban. De retour en France, elle partage cette expérience avec son compagnon Romain Dinis, qui sort lui d’un projet sportif en Inde avec des jeunes de bidonville. L’idée surgit presque naturellement : et si ce type de dispositif n’était pas réservé aux camps « là-bas » mais expérimenté « ici », dans les quartiers populaires de l’agglomération toulousaine ? Amassa Climb naît avec cette boussole claire : utiliser l’escalade comme levier d’inclusion, en partenariat avec des structures sociales, en intervenant dans les salles de la ville mais aussi en extérieur, sur des projets sur mesure. Quand Alexandre Mertz revient vivre à Toulouse après le Covid, il retrouve Mathilde, découvre l’association, la suit de loin sur les réseaux, puis finit par répondre à un appel à bénévoles. Il voulait « juste » passer un brevet d’initiateur pour donner un peu de temps. Il passe finalement un CQP d’animateur·rice escalade – un certificat de qualification professionnelle qui permet d’encadrer légalement contre rémunération en salle – quitte son métier d’informaticien, devient moniteur à temps plein, salarié par des salles ou des clubs, mais bénévole pour l’essentiel de son travail à Amassa. Le décor est planté : une petite structure très engagée, beaucoup de temps bénévole, un réseau déjà solide dans les salles de la ville, et l’envie d’emmener la grimpe ailleurs que sur les murs habituels. Amassa, version politique Lorsqu’il décrit l’association, Alexandre Mertz insiste sur deux axes. D’abord, l’accès : « Rendre l’escalade accessible à des publics qui n’y ont pas accès, que ce soit pour des raisons financières, médicales, culturelles ». Les séances sont montées avec des équipes de foyers, d’hébergements d’urgence, d’associations de quartier, de dispositifs pour personnes exilées, de structures d’accompagnement du handicap. L’escalade y est ouvertement utilisée comme médiation : un support pour travailler l’autonomie, la confiance, la gestion de la peur, la coopération dans un groupe. Ensuite, la circulation des pratiques : former des moniteur·rices, organiser des rencontres interprofessionnelles, documenter ce qui marche et ce qui coince. Les techniques de médiation développées à Amassa Climb sont pensées pour infuser dans les clubs et les salles commerciales, qui accueillent elles aussi des publics en fragilité, souvent sans outils adaptés. © Amassa Climb Derrière cette organisation très concrète se cache une lucidité politique assez rare dans le monde de la grimpe. « On met l’escalade sur un piédestal et on ne se rend pas compte de combien elle est excluante, en fonction des classes sociales, de la culture », note Alexandre Merz. La plupart des salles sont fréquentées par des pratiquant·es blanc·hes, relativement diplômé·es, plutôt classes moyennes ou supérieures. L’image d’un sport de liberté, accessible à tou·tes, masque mal une réalité de tarifs, de localisation, de codes implicites. « Pour moi, c’est plutôt politique, dit-il simplement. On est quelques-un·es dans l’asso à vouloir repolitiser l’escalade, à questionner ses valeurs historiques et ses valeurs actuelles. » À la différence de certains discours très abstraits sur le « sport citoyen », cette politisation-là commence par un constat de blanchité sociale, et par le fait d’aller physiquement là où la grimpe ne va pas. Un mur qui bouge Le projet « Grimpe ton quartier » est la prolongation directe de cette réflexion. Officiellement, il rassemble cinq partenaires : Amassa Climb, pour la partie escalade. Patrimoine SA Languedocienne, un important bailleur social toulousain qui gère des milliers de logements HLM dans l’agglomération. L’Amandier, association de médiation sociale spécialisée dans les conflits de voisinage et l’accompagnement des habitant·es fragiles. Le CVIFS, structure d’insertion toulousaine qui utilise le sport comme outil pour remettre des personnes vers la formation et l’emploi. Et enfin le laboratoire CERTOP-CNRS, qui documente le projet et en mesure les effets sur les quartiers. Le dispositif est relativement simple à décrire et infiniment plus complexe à faire vivre. Une structure de bloc mobile, sécurisée, doit être installée régulièrement au pied des résidences gérées par le bailleur, dans trois lieux : Beauzelle, Bellefontaine, Cugnaux. L’objectif affiché : 120 ateliers de découverte par an, accessibles à partir de 16 ans, avec l’ambition d’accompagner une dizaine de jeunes par site et par an vers l’emploi, la formation ou une insertion sociale renforcée. « On essaie de ne pas prendre la responsabilité de faire grimper des enfants qui savent qu’ils ont cours mais n’y vont pas. On a fixé l’accès à partir de 16 ans. » Alexandre Mertz, bénévole pour Amassa Climb Sur le papier, on coche toutes les cases de l’innovation sociale : « aller vers » les habitant·es, occuper positivement les bas d’immeuble, créer du lien entre associations, bailleurs, institutions, entreprises, mesurer l’impact réel par une recherche-action. La réalité commence par une mauvaise blague logistique. L’explosion du coût des matériaux après le Covid, les tensions industrielles liées à la guerre en Ukraine et des difficultés chez le constructeur retardent la livraison de la structure. Pendant ce temps, les financements, eux, sont calés sur trois ans : sans lancement, le projet court le risque de voir l’argent s’évaporer. Amassa Climb et ses partenaires se retrouvent donc à démarrer « Grimpe ton quartier » sans mur mobile. Pendant deux saisons, l’« innovation » consiste à faire l’inverse de ce qui était prévu : aller chercher des habitant·es dans les quartiers, via des maraudes, des marchés, des campagnes de SMS, des groupes WhatsApp, puis les emmener en salle d’escalade sur des créneaux dédiés et gratuits. Ce n’est qu’en septembre 2025 que la structure mobile est officiellement inaugurée au nord de Toulouse, sur le site du CVIFS. Au moment précis où le calendrier du projet commence déjà à se refermer. Trois quartiers, trois ambiances Une fois la remorque opérationnelle, la promesse initiale peut enfin être tenue : installer un mur de bloc « comme en salle » au pied des tours, plusieurs heures d’affilée, semaine après semaine. Une heure de montage, deux heures d’activité, une heure de démontage. Toujours la même structure, mais trois réalités sociales très différentes. À Beauzelle, commune résidentielle qui n’a pas le label quartier prioritaire de la politique de la ville (QPV) mais où les indicateurs de précarité grimpent, la structure attire surtout des personnes âgées. Elles viennent regarder, poser des questions, raconter leurs vies, parfois s’ajouter au groupe WhatsApp pour « savoir quand vous revenez ». Très peu grimpent, mais beaucoup s’attardent, séance après séance. Le mur devient un prétexte à sociabilité, un marqueur de présence au pied des tours, là où il ne se passe pas grand-chose d’habitude. « On a six, huit femmes qui n’auraient jamais grimpé en bas de chez elles, mais qui viennent en salle et ont envie de revenir » Alexandre Mertz, bénévole pour Amassa Climb À Cugnaux, commune périurbaine labélisée comme abritant un Quartier Prioritaire de la Ville (QPV) labellisé QPV, le décor change. Le mur est immédiatement capté par des enfants et des jeunes adolescent·es, qui tournent autour, veulent essayer, insistent. Problème : nombre d’entre eux et elles sont techniquement en âge d’être à l’école, parfois en rupture scolaire, parfois simplement absent·es ce jour-là. « On essaie de ne pas prendre la responsabilité de faire grimper des enfants qui savent qu’ils ont cours mais n’y vont pas, explique Alexandre Mertz. On a fixé l’accès à partir de 16 ans. » Le principe se tient, mais la fréquentation devient plus erratique : quelques mères de famille se laissent tenter, des jeunes viennent une fois puis disparaissent, le projet bute frontalement sur la question scolaire. À Bellefontaine, enfin, l’expérience ressemble davantage à ce qui était imaginé. Des jeunes orienté·es par l’École de la deuxième chance débarquent aux premières séances, intrigué·es, puis accrochent. D’autres, qui « tiennent les murs », approchent plus tard, d’abord pour regarder, puis pour grimper. Alexandre Mertz raconte cette séance où deux d’entre eux passeront l’après-midi autour du mur : dès que les sirènes de police retentissent, ils se replient, attendent, reviennent, grimpent, aident à ranger les tapis. Ici, le projet touche précisément le public que toutes les fiches de financement décrivent, mais que très peu d’initiatives parviennent réellement à atteindre. Invité·es surprises La vraie richesse du récit d’Alexandre Mertz ne réside pourtant pas seulement là. Ce qui remonte de deux ans de terrain, c’est d’abord une série de surprises qui n’avaient pas été prévues dans les tableaux d’objectifs. Il y a ces deux jeunes en situation de handicap, avec un trouble autistique sévère, suivis dans le cadre des séances d’Amassa Climb. Au fil des mois, les moniteur·rices observent des micro-transformations : la capacité à traverser une rue, à accepter un environnement sonore chargé, à se repérer dans un espace inconnu, à suivre un rituel de séance. Les mères racontent des déplacements du même ordre dans le quotidien. Nul besoin de prétendre que l’escalade en serait la cause unique mais il serait malhonnête de nier que ce cadre-là, répétitif, structuré, exigeant sans être violent, a servi de levier. © Amassa Climb Il y a ce petit groupe de jeunes hommes en échec scolaire profond, parfois déscolarisés depuis longtemps, qui vivaient la nuit devant des jeux vidéo et arrivaient « décalqué·es » aux rendez-vous. L’escalade leur plaît immédiatement. Les séances sont le matin. Progressivement, presque sans s’en rendre compte, ils réorganisent leur semaine autour de ce créneau : se coucher plus tôt, manger un peu avant de venir, se retrouver entre pair·es pour grimper. À la fin de l’année, certain·es s’abonnent à une salle, continuent à pratiquer, construisent autour de la grimpe un groupe d’appartenance. Plusieurs finissent par trouver un emploi. Ce n’est pas la remorque au pied des tours qui les a « inséré·es », mais le fait de retrouver un rythme, une raison de se lever, un espace où se sentir compétent·es. « On n’est pas psys, on n’est pas éducs spé, mais on essaie de créer des moments pour discuter quand on voit que quelque chose remue » Alexandre Mertz, bénévole pour Amassa Climb Et puis il y a celles qu’on ne voit presque jamais en bas des tours. Le projet ne les avait quasiment pas envisagées dans sa conception initiale. L’occupation genrée de l’espace public, en bas des tours, était restée un angle mort. Or ce sont précisément elles qui expriment le plus clairement leurs préférences : pas question de grimper dans la cour, sous le regard de tout le monde, mais un vrai désir de participer à des séances en salle, sur des créneaux dédiés, en sortant du quartier. Elles ne viennent pas sur le mur mobile, mais se saisissent de l’existence du projet pour réclamer autre chose. « On a eu, au total depuis la fin de l’année dernière, six à huit femmes du quartier — dont certaines portent le voile — qui, quand on parle de faire ça “en bas de chez elles”, n’ont pas envie de s’exposer dans l’espace public. En revanche, dès qu’il s’agit de sortir du quartier pour grimper en salle, plusieurs ont suivi une ou plusieurs séances et manifestent l’envie de revenir. Et ça, c’est un angle mort de départ : l’occupation genrée de l’espace dans les quartiers » constate Alexandre Mertz. Ce que la grimpe fait (et ce qu’on lui fait porter) Quand on lui demande ce que l’escalade permet, de spécifique, Alexandre Mertz refuse les réponses trop faciles. « Tous les sports apportent des choses », nous répète-t-il. On prête volontiers à l’escalade des « valeurs » quasi naturelles – confiance, humilité, dépassement de soi – comme si le football, la boxe ou la danse n’étaient pas eux aussi des lieux de socialisation, de régulation émotionnelle, de construction de soi. C’est une expérience au sens fort, qui transforme autant celles et ceux qui l’animent que les personnes qui y participent. Il reconnaît toutefois deux caractéristiques fortes. La première tient à la verticalité : se retrouver seul·e sur une paroi, confronté·e à une peur très concrète de tomber, avec le corps exposé, les mains qui tremblent, la tentation de redescendre. Le mur, surtout dans les premiers mètres, fabrique une confrontation à soi-même que peu de sports imposent de façon aussi frontale, dans un environnement objectivement sécurisé mais subjectivement intimidant. La seconde se joue dans la grimpe en voie : le lien de confiance entre celle ou celui qui grimpe et celle ou celui qui assure. Accepter littéralement de « laisser sa vie » au bout d’une corde entre les mains d’une autre personne, puis inverser les rôles, constitue une matière pédagogique très forte lorsque l’on travaille avec des jeunes qui testent les limites, la loyauté, la fiabilité. Ne pas lâcher la corde, vérifier un nœud, oser dire qu’on n’est pas sûr·e, accepter de renoncer : autant de micro-gestes qui débordent largement le cadre du mur. Autour de cela, les moniteur·rices construisent des situations, observent les réactions, ouvrent des espaces de parole. « On n’est pas psys, on n’est pas éducs spé, mais on essaie de créer des moments pour discuter quand on voit que quelque chose remue », dit Alexandre Mertz. L’idée n’est pas de transformer chaque séance en thérapie sauvage, mais de ne pas laisser l’expérience brute de la peur, de la frustration ou de la joie sans mots pour l’accompagner. Et pourtant, malgré cette conviction que la grimpe est un terrain riche, Alexandre Mertz refuse de la sacraliser. « Peut-être que si j’avais fait de la gym, j’aurais cru à la gym de la même manière. Moi, je crois dans les valeurs du sport pour l’inclusion sociale. Je crois dans l’escalade parce que c’est ce que je sais proposer. » On est loin des slogans qui transforment chaque bloc en promesse de rédemption sociale. Ici, le sport est un outil situé, avec ses forces, ses limites, ses biais de classe très concrets. Descendre du piédestal Au moment de tirer un premier bilan, « Grimpe ton quartier » ne ressemble ni à une success story calibrée pour les plaquettes institutionnelles, ni à un fiasco à enterrer discrètement. C’est une expérience au sens fort, qui transforme autant celles et ceux qui l’animent que les personnes qui y participent. Non, un mur de bloc au pied des HLM n’a pas suffi à renverser des décennies de politiques publiques défaillantes. Les jeunes les plus éloigné·es de l’emploi ne se sont pas tou·tes métamorphosé·es en ouvreur·euses ou en éducateur·rices sportives. L’escalade n’a pas réglé d’un coup les questions de racisme structurel, de ségrégation urbaine ou de sous-investissement dans les services publics. Mais oui, des femmes ont découvert un espace où grimper leur paraissait possible. Des jeunes en échec ont retrouvé un rythme de vie compatible avec un travail. Des voisins et voisines qui ne se parlaient pas ont commencé à se croiser autrement qu’au local poubelles. Des personnes en situation de handicap ont gagné un peu d’autonomie dans l’espace public. Et une partie du milieu de l’escalade a accepté de se regarder dans le miroir, de questionner sa blanchité, ses tarifs, sa géographie sociale. Pour un univers qui adore parler « d’engagement », ce déplacement n’est pas anodin. L’engagement ne se mesure pas seulement en mètres de vol dans un enchaînement de 8a, mais aussi en heures de montage sous la pluie, en séances où personne ne vient, en discussions patientes avec des bailleurs, en conflits de calendrier, et dans la règle tenue de ne pas faire grimper de mineur·es pendant le temps scolaire, pour éviter toute ambiguïté sur la déscolarisation. « Moi, qu’est-ce que je peux proposer ? Je peux proposer de l’escalade. » À force de la mettre au pied des tours plutôt qu’au coeur d’une zone commerciale, Alexandre Mertz et Amassa Climb rappellent une évidence qu’on avait peut-être tendance à oublier : un sport n’est jamais neutre. Tout dépend d’où l’on plante le mur – et avec qui l’on accepte de le tenir.
- Jean Rouaux, ou l’art de ne pas « tricher »
À 23 ans, Jean Rouaux est de ces Chamoniards qu’on pourrait croiser sans les voir : moniteur d’escalade, discret, pas franchement en quête de lumière. Et pourtant, l’été dernier, il a tenté une traversée radicale — relier Chamonix au Népal à vélo pour approcher l’Ama Dablam, sans raccourci, avec une obsession presque intime : ne pas « tricher ». Derrière le projet, il y a un tempérament : une manière d’habiter la montagne, de regarder la performance, et de raconter le monde à hauteur de route. Jean Rouaux © Simond « Tac. Oula, on est parti, là. » Il le dit comme on ouvre une porte un peu trop vite, avant de rire et de ralentir. Jean Rouaux a ce débit qui trahit les gens pressés — pas pressés d’arriver, plutôt pressés d’être dedans. À Chamonix, entre deux rendez-vous, on le retrouve dans ce moment flottant où la vallée reprend sa place : pas une scène de sommet, pas un récit léché, juste un type qui parle comme il vit, sans chercher à impressionner. Il n’a pas le ton grandiloquent des aventuriers de dossier de presse. Il a plutôt l’humour sec des gens qui ont passé beaucoup d’heures dehors, et la lucidité de celles et ceux qui savent qu’un projet peut tenir à une crevaison mal gérée, à un visa refusé, à une intoxication alimentaire. Quand il évoque ce qu’il a fait, il ne « vend » pas une performance : il remet du concret, du fragile, du quotidien. Il revient souvent au même vocabulaire, comme un tic de langage qui serait aussi une boussole : la route, le bivouac, la fatigue, « le crux », et cette idée fixe — tenir une ligne. Jean Rouaux, 23 ans, moniteur d’escalade à Chamonix, a quitté la vallée le 10 août à vélo pour rejoindre le Népal et tenter l’Ama Dablam. Il atteint Katmandou en 58 jours, après environ 12 000 kilomètres. Sur la route, il est contraint de prendre un avion sur une courte portion, à cause d’un blocage administratif — une entorse qu’il raconte comme un moment de rupture. Puis, dans la vallée du Khumbu, son projet s’arrête net : une infection, l’hôpital à Lukla, et l’abandon à 4 100 mètres. Mais avant d’être ce voyage-là, Jean est d’abord un enfant du coin. « J’ai grandi ici, à Chamonix. Je suis tombé dans la marmite quand j’étais petit : l’escalade, le milieu de la montagne. » Un peu de club, un peu de compétition, puis des blessures à l’adolescence qui l’obligent à lever le pied. Vers 16 ans, il revient à la grimpe et se fixe un cap clair : passer son DE — le diplôme d’État qui permet d’encadrer professionnellement. À 18 ans, c’est fait. Pourquoi si tôt ? « C’était la passion. J’ai toujours aimé grimper. J’ai toujours bien aimé le côté pédagogie, l’enseignement. ». Il le dit sans posture, avec une forme de candeur qui revient souvent chez lui : « Je ne savais pas trop dans quoi je me lançais. Finalement, j’adore ce que je fais ». Pour y arriver, il accélère tout, quitte à tordre un peu la trajectoire scolaire avec une dernière année de lycée par correspondance : « J’étais pressé. Et puis, je n’avais pas envie de rester coincé au lycée encore ». Le vélo comme outil Le vélo, dans cette trajectoire, n’arrive pas par amour du cyclisme. Il arrive par friction. Jean Rouaux tente un détour par des études, s’installe à Lyon, s’intéresse au journalisme… et se heurte à une sensation qu’il formule sans détour : « Le milieu de la ville, en ayant grandi ici, j’ai vraiment du mal à m’y faire ». C’est là qu’une rencontre de salle de classe ouvre une porte. Un camarade, des parties d’échecs, des « jeux de géographie » sur Google Maps, et une histoire racontée presque comme une blague familiale : le grand-père du camarade est allé plusieurs fois jusqu’au Cap Nord à vélo. Il lui partage qu'il ferait bien ça « d’ici une dizaine d’années ». Jean Rouaux tranche : « On va le faire l’année prochaine ». Jean Rouaux © Simond Le plus frappant, c’est son absence de base. « Non, j'avais jamais fait de vélo avant, dit-il. La dernière fois que j’en avais fait, je devais avoir 10 ans. » Il achète un vélo, des sacoches, et commence par se confronter au réel : un Tour du Mont-Blanc « un peu pourri », des galères de logistique, une crevaison mal gérée, du temps perdu, un corps qui apprend. Il enchaîne ensuite avec une boucle jusqu’en Angleterre pour voir un ami : « J’ai dû faire 3 000 bornes au total… je crois que j’ai mis un mois ». Loin de se construire une identité de cycliste, il dit l’essentiel : ce n’est pas le vélo qui l’attire, c’est l’objectif lointain. « Je ne suis pas trop fan du cyclisme en tant que tel, explique-t-il. C’est juste qu’en fait, avoir un objectif comme ça sur le long terme, c’est trop bien. » « Moi, je faisais du bivouac tout le long… L’activité n’est pas du tout adaptée à la demande de visa. Je n'avais jamais d'adresse à donner » Jean Rouaux Le Cap Nord, ensuite, sert de révélateur : « 9 000 kilomètres en 60 et quelques jours », la Laponie en hiver. Mais dans ses sacoches, Jean emporte autre chose que de quoi manger et dormir : un morceau de son identité. « J’avais pris une poutre, des chaussons et de la magnésie. » L’escalade n’est pas un sport parmi d’autres dans son récit : c’est la base, la grammaire. Celle qu’il a apprise enfant à Chamonix, celle qui l’a ramené à 16 ans après les blessures, celle qui l’a poussé à passer son DE et à encadrer. Sur la route, il continue donc à « parler » cette langue-là pour ne pas se laisser happer par le vélo — qui reste, dans sa tête, un moyen plus qu’une fin. « Une fois tous les quatre jours, je faisais une séance de poutre. » Et dès qu’il croise du caillou, il s’arrête : sur la côte norvégienne, dans les Lofoten, « j’ai fait quelques blocs là-bas… c’était complètement mythique ». Sans crashpad, sans enjeu de cotation, sans mise en scène : juste pour garder le contact avec ce qui, chez lui, ne bouge pas. C’est là que l’idée se cristallise, presque malgré lui : « Ah ouais, mais attends, il y a quelque chose à faire. » Le danger en trois bandes Ce « quelque chose », ce sera le Népal. Jean Rouaux se met à chercher ce qui a déjà été tenté en mélangeant vélo et alpinisme, tombe sur l’histoire de Göran Kropp — un alpiniste suédois qui avait relié son pays à l’Himalaya à vélo — et le projet prend forme. Il ne se raconte pas comme un futur influenceur. « Moi, j’ai jamais posté sur les réseaux sociaux, j’ai jamais voulu médiatiser ce que je faisais. » Le film viendra presque malgré lui : un ami le pousse à contacter Simond, la marque chamoniarde rachetée par le groupe Decathlon. Jean Rouaux tente sans stratégie, avec une phrase : « Je pars, vous me donnez ce que vous voulez, mais je partirai quand même ». À l’époque, dit-il, il n’a ni audience ni savoir-faire d’image : « J’avais 500 abonnés sur Instagram, et je ne suis pas particulièrement doué en prise d’image ». Jean Rouaux © Simond Sa préparation, elle, casse un autre cliché : pas d’obsession du « physique ». « Pour la préparation physique, je n'ai pas fait grand-chose, parce que je me suis rendu compte que ça ne servait pas vraiment », confirme-t-il. Il l'explique simplement : l’entraînement améliore le début du trajet, puis rapidement la fatigue s’installe, et il faut apprendre à fonctionner avec. La vraie préparation se fait dans la tête et dans l’administratif : partir seul, loin, longtemps, avec des visas conçus pour des voyageurs qui réservent des hôtels. « Moi, je faisais du bivouac tout le long… L’activité n’est pas du tout adaptée à la demande de visa. Je n'avais jamais d'adresse à donner. » « Rouler sur le plat… ça m’emmerde » Jean Rouaux Et surtout, Jean Rouaux remet la peur à sa place : « Avec le recul, maintenant, je sais que le risque principal, c’est quand même la route ». Pas « l’étranger », pas l’inconnu : la circulation, la vitesse, les dépassements. Il situe même son passage le plus tendu en Europe : « Peut-être entre la Bulgarie et… la Turquie ». Il a une image, précise, presque drôle si elle n’était pas aussi inquiétante : « En Bulgarie, ils ont deux voies. Mais en fait, ils en inventent une troisième au milieu pendant qu’ils doublent ». Pour lui, le crux — le passage clé, en jargon d’escalade — n’est pas un col : c’est l’asphalte. Le 10 août, Jean Rouaux quitte Chamonix. Et le plus difficile, paradoxalement, n’est pas le lointain : c’est le proche. Les premières heures ont un goût particulier, parce que la marche arrière reste visible. « En voiture, si tu passes par le tunnel, tu es rentré chez toi en 15 minutes. » À vélo, le même relief se transforme en rappel permanent : il faut gagner chaque kilomètre, alors qu’on connaît par cœur l’alternative. Le départ devient une négociation intérieure — tenir, ne pas se raconter d’excuse, laisser la vallée se refermer derrière soi. Puis, au fil des jours, la tentation change de forme : la distance s’installe, la logistique est derrière, et ce qui paraissait impossible devient simplement… la journée à faire. « Plus tu vas avancer, plus ça va aller », se répète-t-il. Et dans cette durée, la vie se concentre sur l'essentiel. « Souvent, je pense à manger quand même », dit-il. La phrase amuse, mais elle dit une réalité élémentaire : chercher de l’eau, chercher de quoi se nourrir, trouver un endroit pour dormir, recommencer. « Là, c’est très simple. On pense à survivre, à aller au point B. » Il n’écoute presque pas de musique, deux morceaux en deux mois, au maximum. Il veut garder l’esprit libre, ne pas se fabriquer une bande-son qui couvrirait le paysage. Jean Rouaux © Simond Il bivouaque quasiment tout le temps : « Sur 58 jours, j’ai dû faire 50 bivouacs… peut-être 52 ». Les ennuis sont rares : une histoire de chiens, une nuit « rincée » parce qu’il s’est posé trop vite, un soir au Pakistan où l’hospitalité et la curiosité deviennent oppressantes — il finit par craquer et prendre un lodge. Et il y a ce choix révélateur : pas de cadenas pour son vélo. « Je fais confiance », glisse-t-il. Il constate même que le risque de vol lui semble en réalité plus élevé en France ou en Italie, là où « les gens comprennent qu’un vélo, ça peut vraiment avoir de la valeur ». Ailleurs, on le prend pour un pauvre et on lui propose même de l’argent. « Je n’avais pas triché une seule fois… et là, en fait, tout s’est effondré » Jean Rouaux Quand il cherche à se remémorer le « meilleur moment », il ne cite pas une arrivée. Il parle de verticalité — celle qu’il attend instinctivement, lui qui vient des montagnes. Il déteste le plat : « Rouler sur le plat… ça m’emmerde », plaque-t-il. Après deux semaines de désert face au vent, l’arrivée au Tadjikistan marque une bascule : « Et là, d’un coup, la verticalité ». La Pamir Highway, les plateaux à 4 000 mètres, puis la remontée vers le Pakistan. Bref, une journée face au Nanga Parbat. « C’était fou », lâche-t-il. Il insiste sur le vertige temporel, celui qui ne se photographie pas : un mois et demi plus tôt, il était « sur [son] canapé à Cham ». L’avion, la fissure Le pire moment, lui, n’a rien d’épique. Il est fait de formulaires, de délais, de portes qui se ferment. En Turquie, Jean Rouaux comprend que son visa iranien ne tiendra pas. Il avait tenté d’anticiper, s’était rapproché d’un service de visas, avait cru que ça passerait. Puis tout se bloque. Les alternatives ne se présentent pas comme dans les récits d’aventure : elles ont des horaires, des frontières fermées, des incertitudes administratives. Attendre devient un pari. Et lui a une contrainte de calendrier en tête : « Fin octobre, il fallait que je sois déjà sur la montagne », pour laisser une place à l’acclimatation et à la fenêtre météo. Dans ce jeu-là, la bureaucratie gagne. Il prend un avion sur environ 500 kilomètres. Ce n’est pas le fait de voler, en soi, qu’il juge. C’est l’entorse à sa règle personnelle : ne pas rompre la continuité. Il raconte avoir refusé plusieurs fois qu’on le prenne en stop depuis son départ de Chamonix, par obstination autant que par logique : sortir une fois de la ligne, c’est ne plus savoir quand tu y reviens. Là, il se retrouve cloué sur un siège, à regarder le sol défiler trop vite. « Franchement, j’étais dans l’avion… C’était horrible. » Puis il lâche la phrase qui résume la défaite intime : « Je n’avais pas triché une seule fois… et là, en fait, tout s’est effondré ». « L’alpinisme, c’est tout ce qui va te mener jusqu’au pied de la montagne. Et si ça ne marche pas… il faut rester humble » Jean Rouaux C’est aussi ça, son aventure : une morale à usage interne. Il ne cherche pas à donner des leçons. Il décrit un pacte avec lui-même, et ce moment où il casse. Le voyage reprend malgré tout, comme ils reprennent tous : un carton à trouver pour le vélo, des heures d’attente, et puis le Kazakhstan, le désert, l’impression de repartir à zéro. La fissure ne disparaît pas, mais elle s’intègre au récit, comme une cicatrice : la preuve que l’éthique ne tient pas toujours face au réel. Jean Rouaux arrive à Katmandou en 58 jours, « très en avance » sur ce qu’il avait imaginé. Une journée de pause, la récupération des affaires, puis encore du vélo vers Jiri, ancien point de départ « à pied » vers le Khumbu. Ces deux jours lui coûtent plus qu’il ne l’admettrait volontiers : « Le vélo, dans ma tête, je l’avais rangé dans la cave. » Il se force encore, grimace, puis se retrouve enfin dans ce qu’il était venu chercher : marcher, sentir le Népal, entrer dans la vallée. Là, il explose de motivation. Il parle d’une euphorie presque physique, d’une vitesse absurde : il couvre en deux jours une portion qui se trekke en près d’une semaine. « J’étais tellement refait… j’avais une pêche d’enfer », raconte-t-il. Et puis tout bascule sur un détail banal, presque humiliant : « Je mange un truc qu’il ne fallait pas ». Il tombe malade, continue malgré tout, s’épuise. À 4 100 mètres, le corps ne récupère pas. « Shutdown à 4 100, c’est compliqué. » Il décrit la faiblesse, les vertiges, les hallucinations, l’hôpital de Lukla, et cette sensation d’être sorti de son propre projet sans avoir eu le temps de comprendre. « Moi, je suis à la base très discret… je ne voulais pas du tout être dans la lumière » Jean Rouaux Dans cette séquence, son récit prend une autre densité. Parce que l’échec n’est pas seulement biologique. Il raconte aussi le choc dans le Khumbu : le tourisme, la consommation, certains rapports de domination entre clients et Sherpas. À l’hôpital, dit-il, le personnel soignant lui rapporte une anecdote qui le marque : une femme locale en complications d’accouchement, et la priorité donnée à « un touriste qui payait ». Il le dit sans faire du cas une théorie, mais avec une blessure nette : « Quand tu vois ça… ça fait mal ». Et c’est là qu’il formule sa définition de l’alpinisme, même s’il n’a pas « fait » la montagne au sens attendu. « L’alpinisme, c’est tout ce qui va te mener jusqu’au pied de la montagne. Et si ça ne marche pas… il faut rester humble », philosophe Jean. Puis, comme une limite claire posée au milieu du chaos : « Tous les moyens ne sont pas bons pour atteindre un sommet ». La grimpe, la fame et l'aventure sur 20 mètres Le retour, Jean Rouaux le raconte avec deux chiffres qui se contredisent et qui, ensemble, disent beaucoup : « Je suis parti, je faisais 70 kilos. Je suis revenu à 53 ». Quinze kilos envolés, une fatigue qui n’a plus rien d’un entraînement : la somme des jours, des nuits, de l’eau à gérer, de la chaleur, des heures de selle. Il dit qu’il a eu faim « un peu », par moments. Il ne dramatise pas, mais on entend ce que ça coûte : l’aventure sur la durée use la machine, même quand l’esprit tient. Jean Rouaux © Simond Et puis il ajoute l’autre chiffre, presque comme un objet posé sur la table : « Par contre, 40 000 abonnés en plus ». Jean Rouaux insiste sur la surprise. « Moi, je suis à la base très discret… je ne voulais pas du tout être dans la lumière. » De retour à Chamonix, il se fait reconnaître. Une notoriété de vallée, parfois amusante, parfois gênante : l’impression d’être devenu « quelqu’un » pour un voyage, alors que sa vie quotidienne, elle, reste faite de séances de grimpe , de jeunes à encadrer, de pédagogie. Du côté du sponsor, il dit n’avoir subi aucune pression. Simond finance l’expédition. Lui doit ramener des images pour un film. Le fait de ne pas atteindre le sommet n’a pas été un problème. Finalement la pression la plus lourde venait des proches, tellement investis dans le projet qu’ils ont vécu l’abandon comme une défaite personnelle. Et il y a, derrière, cette réalité contemporaine qu’il assume sans en faire un slogan : Instagram n’était pas « le deal », mais il s’est mis à publier, beaucoup, « une vidéo par jour ». Comme si le récit s’était imposé en même temps que l’expédition, qu’on le veuille ou non. « Quand je suis ici, je mets des trucs de grimpe sur Insta', ça n’intéresse personne » Jean Rouaux Aujourd’hui, on lui demande même de parler communication à d’autres athlètes. Il sourit, doute, et lâche une phrase qui résume son rapport à la visibilité : « Je n’ai vraiment pas l’impression d’être le mec le mieux placé pour faire ça ». Ça marche, dit-il, mais « un peu par hasard ». Il refuse aussi la posture du donneur de leçons : oui, ses voyages peuvent inspirer des pratiques plus sobres, oui, il est sensible à l’écologie — il vit « en face des glaciers » — mais il se méfie du ton moralisateur. Il connaît ses propres contradictions : la production de contenus, l’empreinte numérique, l’économie de l’attention. Sa cohérence, encore, n’est pas un étendard : c’est une prudence. À la fin, Jean Rouaux parle de ce qui l’intéresse vraiment : l’escalade. Pas comme décor, comme travail. Il s’entraîne, il a des programmes, il veut progresser. « J’aimerais bien faire du 8C l’année prochaine », lance-t-il. Et il pose un constat, sans amertume, mais avec lucidité : ce n’est pas ça que son public vient chercher : « Quand je suis ici, je mets des trucs de grimpe sur Insta', ça n’intéresse personne ». Il résume le problème d’une phrase simple : « Il est où le voyage sur une ligne de 20 mètres ? ». Lui dit pouvoir vivre « une aventure aussi intense » sur une voie courte que sur 1 000 km de route. Néanmoins, ce n’est pas lisible pour le grand public, pas immédiatement partageable. Alors il cherche une jonction. Il nous parle de trad en Angleterre, de projets d’autonomie avec pulka, de l’idée de revenir un jour vers un « Ama Dablam » complet : le matériel sur le vélo, l’aller-retour, et — peut-être — un sommet. Il parle aussi de son envie de passer guide, parce qu’à Chamonix la montagne est vaste, et l’encadrement de « mi-montagne » a ses limites. Et il garde au centre ce qui, chez lui, n’a pas bougé : l’envie de transmettre. Dans son récit, l’aventure n’est pas une fuite. C’est une manière de refuser les raccourcis — y compris quand ils sont confortables. « Je n’avais pas triché une seule fois », dit-il, comme on parle d’un point d’honneur qu’on n’explique pas vraiment. Puis il raconte le moment où ce point d’honneur se fissure. Et c’est peut-être là, précisément, que son portrait tient : dans cette tension entre une ligne qu’on veut garder droite, et le monde réel qui vous oblige, parfois, à composer.
- « Signature fécale » : la patine invisible des prises (et ce qu’elle raconte de nos salles d'escalade)
Les prises d’une salle d’escalade ne sont pas seulement des morceaux de résine vissés au mur : ce sont aussi une surface partagée, saisies à mains nues, encore et encore. Et lorsqu'une étude scientifique vient démontrer qu'une certaine « signature fécale » s'y dépose, il ne faut pas y voir une provocation. Plutôt un révélateur de ce que sont nos espaces de grimpe intérieur. Explications. © Vertige Media Après avoir vu circuler un peu partout le titre « L’air des salles d’escalade serait aussi pollué que les autoroutes », nous aurions pu céder à la tentation de quelque chose du style : « Les prises des salles d’escalade seraient aussi sales qu’une barre de métro ». Sauf que le vrai sujet, celui qui mérite mieux qu’un haut-le-cœur performatif, est ailleurs : qu’est-ce que la science est capable de dire, précisément, sur ces surfaces que tout le monde touche ? Et qu’est-ce que cela raconte, très concrètement, de la promiscuité organisée d’une salle, de ses habitudes d’entretien, et des gestes minuscules — magnésie, brossage, mains au visage — qui font la vie quotidienne de la grimpe indoor ? Les prises au scanner Le travail qui a mis des mots (et des microbes) sur l’intuition collective, s’adresse d’abord à la communauté scientifique : « Microbial sequencing analyses suggest the presence of a fecal veneer on indoor climbing wall holds ». Une traduction fidèle, plus lisible en français, serait : « Des analyses de séquençage microbien suggèrent la présence d’une “signature fécale” sur des prises de murs d’escalade en salle ». L’étude est publiée en 2014 dans Current Microbiology, revue scientifique éditée par Springer Nature, fondée en 1978 et dédiée à des travaux de microbiologie au sens large (diversité environnementale, interactions hôte-microbe, maladies infectieuses, etc.). Dit autrement : on n’est pas sur un blog de « révélations », mais sur une publication académique qui vit de méthodes, de résultats et de limites discutées. Côté équipe, l’article est signé par huit auteur·ice·s (S. L. Bräuer, D. Vuono, M. J. Carmichael, C. Pepe-Ranney, A. Strom, E. Rabinowitz, D. H. Buckley, S. H. Zinder). L’auteure correspondante est affiliée au département de biologie d’Appalachian State University (Caroline du Nord). Dans les données, une grande partie des séquences ressemble à des microbes habituellement retrouvés dans le sol ou des environnements naturels, avec une contribution importante — mais pas exclusive — de la flore de la peau. Le protocole est relativement basique : au printemps 2011 (de mars à juin), les chercheur·ses prélèvent 12 prises de départ, trois par salle, dans quatre salles d’escalade américaines. Trois sont situées dans le sud du Massachusetts et au Rhode Island, à moins de 16 km de l’océan. La quatrième est en Caroline du Nord, en zone montagneuse, à environ 500 km de la mer. Les salles donnent leur consentement et restent anonymes. Les prises sélectionnées n’ont pas été nettoyées par le personnel depuis au moins un mois. Ensuite, on frotte au coton-tige stérile, on extrait l’ADN, puis on séquence un marqueur génétique pour dresser le profil de la communauté microbienne présente sur la surface. Cette approche dit quelque chose de fondamental : on ne « compte » pas des microbes visibles à l’œil nu, on lit une empreinte génétique. Cela permet d’identifier des familles, parfois des genres, mais cela ne répond pas automatiquement à la question qui obsède tout le monde (« Est-ce vivant ? Est-ce infectieux ? »). L’étude s’intéresse d’abord à la composition et à l’origine probable des microbes, pas à la mise en scène d’un risque sanitaire. Du caca sur les prises ? Le résultat le plus contre-intuitif, et pourtant le plus parlant sociologiquement, est celui-là : contrairement à beaucoup d’autres espaces intérieurs du quotidien (bureaux, écoles, transports, centres commerciaux), où les microbes reflètent surtout la présence humaine, les prises montrent une forte signature « environnementale ». Dans les données, une grande partie des séquences ressemble à des microbes habituellement retrouvés dans le sol ou des environnements naturels, avec une contribution importante — mais pas exclusive — de la flore de la peau. Pourquoi c’est intéressant ? Parce que ça raconte la salle d’escalade comme un lieu hybride : intérieur, mais alimenté par l’extérieur. Les semelles, les sacs, la poussière qui circule, les vêtements qui ont traîné dehors, les chaussons qui connaissent la falaise… Le mur indoor n’est pas une bulle : c’est un sas. Et l’étude pousse même la logique jusqu’à un détail poétique : dans les salles proches de l’océan, des séquences attribuées à Prochlorococcus (cyanobactérie marine) sont abondantes. La prise garde une trace de territoire, comme si l’air du large passait, lui aussi, par la salle. Les auteur·ice·s posent d’emblée le contexte : malgré l’essor des salles d’escalade, il existe un manque de standards d’hygiène spécifiques pour les prises. Et puis vient la phrase qui a nourri tous les fantasmes : « Enterobacteriaceae were present on 100 % of holds surveyed », avec des membres « commonly associated with fecal matter ». En français, on peut traduire ça sans théâtre : sur toutes les prises testées, on retrouve des bactéries appartenant à une famille fréquemment associée aux intestins — d’où l’idée d’une « signature fécale ». Mais l'étude ne s’arrête pas à la punchline. Elle nuance, y compris quand cela touche un nerf sensible : certaines séquences sont très proches d’Escherichia/Shigella et, dans les correspondances de base de données, peuvent matcher des souches connues (y compris des souches pathogènes). Sauf que les auteur·ices le disent explicitement : à partir de ces séquences, on ne peut pas conclure à l’origine (humaine ou animale), ni transformer un résultat génétique en scénario d’infection. Ils rappellent aussi que certaines bactéries intestinales peuvent rendre malade même en très petite quantité, ce qui justifie de ne pas balayer le sujet d’un revers de manche — mais sans tomber dans l’hystérie collective pour autant. La conclusion implicite, presque philosophique, est simple : une salle d’escalade est un espace collectif où l’on met les mains sur une surface commune. Ce qui s’y dépose n’est pas un scandale, c’est une conséquence. La question devient alors politique au sens le plus concret du terme : qu’est-ce qu’on fait, en pratique, de cette réalité ? Nettoyer, c’est gouverner C’est exactement l’intérêt de l’étude coréenne publiée en 2024 dans le Journal of Environmental Health Sciences : elle ne repart pas de l’obsession « c’est sale », elle part du problème d’exploitation. Les auteur·ice·s posent d’emblée le contexte : malgré l’essor des salles d’escalade, il existe un manque de standards d’hygiène spécifiques pour les prises, alors même qu’elles peuvent servir de vecteur via les mains, avec un risque accru lorsque la peau est abîmée (microcoupures, abrasions, griffures — tout ce que la grimpe produit joyeusement). Méthodologiquement, on change d’outil, et c’est complémentaire de l’étude américaine. Là où 2014 lit une empreinte génétique, 2024 mesure aussi du vivant cultivable. Les chercheur·ses travaillent avec trois salles d’escalade à Séoul, documentent leurs paramètres (température, humidité, ventilation, fréquentation, présence de savon, usages de magnésie…), puis prélèvent 72 prises : 18 prises par méthode de gestion testée (brossage, lavage haute pression, désinfection à l’éthanol 70 %). Les chercheur·ses ont d’abord fait pousser les microbes prélevés sur les prises pour voir combien il y en avait (en comptant les « taches » qui apparaissent sur une boîte de culture), puis ils ont identifié les bactéries en lisant un petit morceau de leur ADN, un marqueur très utilisé en microbiologie. La « signature fécale », au fond, n’est pas une provocation. C’est un révélateur. Le tableau qui se dessine ressemble à ce que l’on devine intuitivement : sur les prises, on trouve des microorganismes issus de la peau et du sol (Bacillus, Staphylococcus, Micrococcus). Parmi eux, certaines espèces ont un potentiel pathogène (intoxication alimentaire, troubles gastro-intestinaux, bactériémies, sepsis) — ce qui ne signifie pas « épidémie », mais justifie une gestion sérieuse. Et surtout, l’étude compare l’efficacité des méthodes. Verdict : toutes réduisent significativement la charge microbienne (p < 0,05), mais la désinfection à l’éthanol est la plus efficace (p < 0,001). La recommandation finale est de ne pas se contenter de cycles longs de lavage haute pression, mais de compléter par un brossage régulier et une désinfection à l’éthanol, en assumant que l’entretien des prises est un protocole, pas un réflexe occasionnel. Les auteur·ices suggèrent aussi un levier très terre-à-terre : réduire ce que les semelles importent du dehors. Pas en lavant les chaussons à chaque séance, mais en clarifiant les espaces : une zone « chaussures de ville », une zone « grimpe ». Une logique de gestion des flux, comme dans d’autres lieux collectifs, pour éviter que ce qui se trouve sur les trottoirs ne finissent, à force, sur les prises. Promiscuité, mode d’emploi Mises bout à bout, les deux recherches racontent une histoire plus mature que le simple « c’est dégoûtant ». La première (2014) décrit la salle d’escalade comme un environnement intérieur paradoxal : moins « humain » qu’on ne le pense microbiologiquement, plus « extérieur » qu’on ne l’imagine, avec une « signature fécale » diffuse mais détectable — et des limites claires (petit échantillon, lecture génétique qui ne prouve pas automatiquement la viabilité, difficulté à attribuer l’origine). La seconde (2024) prend la salle telle qu’elle est — un lieu fréquenté, humide, poussiéreux de magnésie, avec des prises difficiles à « stériliser » — et répond à la question que tout gestionnaire pourrait se poser : qu’est-ce qui marche vraiment, ici et maintenant ? Elle apporte une hiérarchie d’efficacité (éthanol > haute pression > brossage), replace la peau abîmée au centre du sujet, et rappelle que l’hygiène n’est pas une ambiance : c’est une chaîne de décisions, de fréquence, de moyens, d’habitudes visibles (lavabos, savon, information) et d’habitudes invisibles (ce qu’on accepte de laisser s’accumuler). La « signature fécale », au fond, n’est pas une provocation. C’est un révélateur. Elle dit simplement ceci : dans une salle d’escalade, le collectif ne se voit pas seulement dans les regards ou les encouragements. Il se voit aussi dans ce que nos mains déposent, et dans ce que la salle décide — ou non — d’enlever.
- Compétition partout, bien-être nulle part
8a.nu, Social Boulder, contests privés, circuits fédéraux... La compétition a envahi l'escalade. Pourtant, tout le monde continue d’affirmer « grimper pour soi ». Alors pourquoi cette surenchère permanente ? Et surtout : à quel prix psychologique ? Décryptage d'un paradoxe qui redessine notre rapport à la performance. Luka Potocar, dans le dur, lors de la Coupe du monde à Chamonix, été 2025 © Jan Virt / IFSC Cet article est le troisième épisode d'Heavy Mental, notre nouvelle série qui décrypte les concepts psychologiques clés de l'escalade, sous le poids de la performance. Elle est rédigée par Léo Dechamboux, préparateur mental et co-auteur avec Fred Vionnet de l'ouvrage de référence Le Mental du grimpeur. J'évolue dans le milieu de l'escalade de compétition depuis plus de 20 ans. De la falaise aux salles, de mon statut de préparateur mental à celui de simple pratiquant, je l'ai entendu et je l'ai moi-même déclaré : on grimpe « pour la beauté du geste ». Même en compétition, on aime d'abord se confronter à soi, à la voie. Et à personne d'autre. Aujourd'hui, la compétition est partout. Entre les grands rendez-vous nationaux et internationaux des fédérations, les contests amicaux des salles privées, les événements privés d'ampleur internationale en passant par l'existence d'applications comme Social Boulder ou 8a.nu, la mise en concurrence semble désormais faire partie des murs. Où que vous soyez, la pratique traduit une confrontation : il faut aller plus vite, il faut être plus fort, il faut aller plus loin. Alors posons la question : si tout le monde affirme grimper pour soi, pourquoi la compétition est partout ? Et c’est le but La préparation mentale poursuit deux objectifs : aider à devenir plus fort·e et garantir équilibre et bien-être. À la croisée de ces deux objectifs se trouvent bien-être psychologique, motivation, fixation de buts. Les auteur·ices de référence, comme Edward Deci et Richard Ryan, rappellent trois besoins essentiels permettant une pratique durable : l’autonomie, le lien social et la compétence. C'est la base de la théorie de l'autodétermination. Ils rappellent aussi que la fixation de buts contribue à l'orientation de la motivation. Et distinguent alors deux familles d'objectifs : les buts de maîtrise et les buts d'ego. Les premiers ciblent le progrès individuel, les stratégies, les comportements adaptés et la collaboration. Ils favorisent les motivations intrinsèques. Les seconds sont compétitifs : se comparer, mettre un but à untel, éviter d'en prendre par un autre. Le problème d’une motivation extrinsèque exacerbée ou des buts trop centrés sur l'ego, c’est qu’ils sont sources d'anxiété, d'auto-handicap, d'évitement, d'émotions négatives ou d'abandon. Ils dépendent aussi beaucoup de l'entourage via le climat motivationnel, ainsi que du contexte social global qui influence pensées, raisonnements, émotions, comportements et rapport à la performance. Et c'est là que le bât blesse en compétition. Le néolibéralisme a reconfiguré la psychologie en renforçant une conception individualisée et performative des personnes. Désormais, la psychologie participe à produire un « entrepreneur de soi » centré sur l'optimisation permanente. Le sport moderne naît au XVIIIᵉ siècle, au même moment que le capitalisme industriel. Cette transformation implique alors la marchandisation de l'Homme, de l'environnement, de la santé ou de l'éducation. Dans From Ritual to Record, l’historien américain Allen Guttmann montrait déjà en 1978 que cette période invente aussi la mesure standardisée : chronomètres, distances réglementaires, règles uniformisées, et avec elles : la notion de record. Pour la première fois, la comparaison internationale devient possible. La performance devient un objet mesurable, échangeable, monnayable. Et se mue en capitalisme individuel : optimisation et rentabilisation du corps, valorisation du « self-made man » et du « bon corps » sportif, opposé à celui qui ne l'est pas. C'est dans ce contexte que naît l'escalade libre, qui va rapidement s'inscrire dans cette logique : performance comme produit, corps comme capital, projet comme investissement narratif. Les listes de croix, avec l'aide des réseaux sociaux, de la communication instantanée ou des sponsors, font de la figure du grimpeur un objet à valoriser. Comme le souligne le professeur de sociologie britannique Nikolas Rose avec le concept de biocapital en 2008, l'entraînement devient un plan rationalisé de production. Le corps devient une machine. Le progrès devient une valeur. It's raining competitions © IFSC Dans les précédents articles de la série Heavy Mental, nous l'avons déjà mentionné : le néolibéralisme a reconfiguré la psychologie en renforçant une conception individualisée et performative des personnes. Désormais, la psychologie participe à produire un « entrepreneur de soi » centré sur l'optimisation permanente. Le champ sportif n’y échappe pas. Du même coup, ces dynamiques s'intensifient : la performance devient une valeur économique, le mental un capital à rentabiliser. En 2024, le rapport intitulé « Navigating Neoliberalism » publié dans la revue académique Journal of Sport for Development a montré comment certaines pratiques sportives s'alignent sur les logiques d'efficacité et d'évaluation continue. La préparation mentale s'inscrit alors dans le même cadre : elle vise parfois moins l'épanouissement que l'optimisation productiviste d'athlètes conçu·es comme unités de performance. Quand le décor fait le mental Au mois de septembre dernier, dans une interview accordée à Grimper, le journaliste me demandait si finalement, mon métier de préparateur mental ne consistait pas à accompagner des grimpeur·euses au sein d'un milieu toxique, celui de la compétition. S'il est vrai que celle-ci présente beaucoup de contraintes psychologiques pouvant avoir un impact négatif à long terme, c'est surtout la manière d'aborder la performance et la compétition qui peut être problématique. La préparation mentale devrait justement aider les grimpeur·euses à s'épanouir dans cette activité s'iels la choisissent, de manière équilibrée avec le reste de leur vie. Or, on parle rarement du décor psychologique des compétitions. C'est pourtant lui qui modèle nos ressentis à travers l'importance et l'incertitude perçue du résultat, l'anxiété occasionnée ou les attentes – internes, externes, réelles ou pas. En 2017, les travaux des chercheurs en psychologie du sport, Christopher Mesagno et Jürgen Beckmann montraient que le choking under pressure – cette chute de performance sous pression –, apparaît surtout lorsque les grimpeur·euses se focalisent sur le résultat plutôt que sur la tâche. C'est ce qui arrive quand on grimpe pour ne pas tomber, pour ne pas décevoir, quand chaque essai devient une occasion de se mettre en scène. Par nature, la compétition n'est pas toxique. Elle peut cependant le devenir si on en ignore les mécanismes et si la préparation mentale se cantonne à « permettre de tenir le coup » plutôt qu'à construire un rapport sain et durable à la performance. Les exigences compétitives renforcent ces mécanismes. L'ampleur des événements multiplie les sources de distractions tandis que les classements encouragent une motivation orientée vers l'ego, les distractions ou encore une analyse de ses performances impactant négativement émotions, raisonnements ou comportements. Inversement, des formats centrés sur l'apprentissage ou l'échange orienteraient la motivation vers la maîtrise et la compétence. C'est en tout cas ce que laisse penser l'ensemble de la littérature scientifique portant sur le rôle des consignes, du climat motivationnel et du cadre entourant les athlètes. Ces logiques ont des effets concrets : baisse du plaisir à pratiquer, blessures liées à l'urgence de réussir, repli identitaire autour du statut de performeur, recherche anxieuse de performance, surentraînement ou burnout. Par nature, la compétition n'est pas toxique. Elle peut cependant le devenir si on en ignore les mécanismes et si la préparation mentale se cantonne à « permettre de tenir le coup » plutôt qu'à construire un rapport sain et durable à la performance. Reconnaissance, gamification et micro-célébrité Le cadre des compétitions d'escalade a longtemps été clair : une date, un mur, une échéance. Aujourd'hui, l'écosystème est devenu tentaculaire. Entre circuits fédéraux, contests des salles privées, événements hybrides et plateformes (8a.nu ou Social Boulder), la compétition s'est déclinée en une infinité de micro-scènes. Chacune avec ses règles, ses récompenses, sa visibilité. Ceci n'est pas propre à l'escalade : l'étude Rob Franken, Hidde Bekhuis et Jochem Tolsma sur la culture sportive numérique montre comment les plateformes – Strava notamment –, redéfinissent les normes sportives en créant des « espaces d'évaluation permanente ». Ces espaces numériques transforment en profondeur la manière dont on vit la performance, notamment leur design. La gamification – l'intégration d'éléments de conception issus des jeux dans des applications sportives – semble efficace pour augmenter l'engagement, la motivation et la régularité. Tout n'est cependant pas si simple : pour des individus à faible niveau d'autocontrôle – soit capacité à réguler son comportement pour s'adapter aux situations sociales –, les dynamiques de gamification peuvent aussi favoriser la comparaison à autrui ou la dépendance aux feedbacks. Ces espaces numériques produisent aussi de nouveaux statuts sociaux : la micro-célébrité sportive. Comme le décrit la chercheuse Theresa Senft dans son travail sur la micro-celebrity culture, la visibilité devient une ressource en soi. Une croix remarquée sur 8a.nu, une vidéo bien montée sur Instagram, une première place au classement du mois sur Social Boulder ou une apparition dans l'aftermovie d'un contest privé peuvent faire émerger des « micro-stars » dont la reconnaissance repose moins sur la valeur sportive que sur la visibilité cumulative, éphémère, consommable. Ce glissement produit une nouvelle forme de compétition : continue et invisible. On ne se mesure plus seulement lors d'une échéance précise, mais tous les jours, à travers ce qu'on poste, ce qu'on like ou ce qu'on « croix ». Cette forme diffuse de compétition influence à son tour la manière dont on s'entraîne, dont on se compare et dont on se juge. La compétitivité infuse alors aussi la manière dont on grimpe. On ne cherche plus à être reconnu en tant que personne, mais à correspondre à une image valorisée. La valeur d'un individu dépendrait de sa capacité à être vu, validé et classé. Ce contexte global influence directement nos manières d'aborder l'escalade, la progression, la performance et le bien-être. D'une part, un milieu compétitif peut les stimuler et les satisfaire. D'autre part, il peut les frustrer, comme en étouffant le sentiment de compétence ou d'autonomie, asphyxiés par un système de contrôle externe. On peut alors faire l'hypothèse que ce milieu compétitif omniprésent, induit par un environnement néolibéral prônant la marchandisation des corps, des progrès et des performances, soit à l'origine d'un besoin psychologique propre à notre époque : celui de reconnaissance. Patrycja Chudziak, à Chamonix en 2025, sans doute déjà en train de penser à l'aftermovie de la compétition © Jan Virt/IFSC On sait combien cette reconnaissance est importante pour la construction de l'estime de soi. Pourtant, le sociologue Axel Honneth estime que la quête de reconnaissance atteint ses limites lorsqu'elle n'est plus vécue comme un soutien à l'estime de soi, mais comme une condition de légitimité. Cette dynamique peut alors s'infiltrer au cœur de nos besoins fondamentaux, au point de les transformer sans qu'on s'en rende compte. De plus, la philosophe Nancy Fraser montre que, lorsqu'elle devient une « monnaie sociale », la reconnaissance n'est plus un besoin relationnel mais une exigence. On ne cherche plus à être reconnu en tant que personne, mais à correspondre à une image valorisée. La valeur d'un individu dépendrait de sa capacité à être vu, validé et classé. Dans le sport et l'escalade, ce glissement est d'autant plus fin que la performance s'affiche, se comptabilise et se compare. Les besoins psychologiques peuvent alors être artificiellement saturés. Une récompense sociale externe peut donner l'impression d'autonomie alors qu'elle oriente subtilement les comportements. Elle peut simuler la compétence alors qu'elle n'est que validation. Elle peut mimer le lien alors qu'elle repose sur une comparaison permanente. La reconnaissance n'est plus seulement un besoin relationnel : elle devient un impératif identitaire, une preuve d'existence, parfois même un devoir de performance. Une autre façon de faire l'hypothèse que la compétition, désormais omniprésente, n'existe pas sans évaluation inter-individuelle, qui elle-même nourrit le besoin de reconnaissance. Ainsi, celui-ci n'est plus un pilier de l'estime de soi, mais un besoin quasi fondamental, propre à notre identité, déformant les besoins d'autonomie, de compétence et de lien social. Les formules fusent toujours dans les nombreux espaces de grimpe : on grimpe pour soi, seul, face à un problème à résoudre. Elles fusent comme des échos qui perdurent parce qu'elles font partie de la culture symbolique de l'escalade. Mais si les espaces se multiplient, l'environnement évolue. Et lorsque chaque geste est mesuré, chaque grimpeur·euse classé·e, chaque enchaînement filmé puis mis en ligne, la compétition n'est plus un événement mais une condition structurelle qui s'insinue dans nos besoins. Et fait de la reconnaissance un impératif identitaire retraçant les contours de notre manière d'exister en tant que grimpeur·euse.
- Résurrection : comment nous avons ouvert la grande voie la plus dure de France
250m/9a. C’est ce qu’on pense avoir ouvert en Corse, il y a quelques mois. Nous, c’est Symon Welfringer et Hugo Parmentier et on s’est lancés dans une aventure incroyable qui mêle vélo, bateau et pas mal de tangage dans la tête et dans les bras. Voyez plutôt. Hugo Parmentier et Symon Welfringer, en tournée dans toute la France © Arthur Delicque Il est 4h30, nous sommes le samedi 8 novembre. Le bateau file vers le nord mais la Méditerranée nous laisse peu de répit. La Margarita dégustée juste avant le départ est déjà repartie par-dessus bord. Nous sommes en train de refermer la parenthèse d'une aventure puissante partagée ces trois dernières semaines. Nous avons exploré nos limites physiques et mentales en vivant en autarcie tous les trois - Hugo, Arthur (Delicque, photographe sur le projet, ndlr) et moi - sur cette paroi lisse et dans la tente. Roméo et flipette Nous avons parcouru les méandres du temps. De ses soudaines contractions, quand les heures passent comme des minutes. À la douceur du vent et la lenteur méditative des tours de pédale. J'ai cette sensation similaire à celle d'un retour d'expédition, mon esprit est parti loin, longtemps et il aura du mal à revenir sur la terre ferme. Trois semaines auparavant, nous partions en Corse avec l’idée de réaliser une expédition de la manière la plus autonome possible. L’objectif ? Équiper une grande voie sur la Punta Lunarda (un monolithe emblématique de granit situé dans le massif de Bavella, en Corse du Sud, ndlr) et essayer L’Archéron, une grande voie mythique qui a conservé tout son mystère au fil des années. À notre connaissance, personne ne l’a jamais essayée. Elle avait pourtant été équipée en 2009 par Arnaud Petit et Sylvain Millet par le haut avec une longueur potentielle en 9a+/b. À l’époque, ils n’ont pas trouvé de départ à la voie alors c’est Thomas Anquetil et Elise Chappuis qui, quatre ans plus tard, ont équipé le départ. Les équipeurs n’ont jamais communiqué à ce sujet. C’est une voie extrême dont on ne savait absolument rien. Oh, leur Roméo © Arthur Delicque Mardi 21 octobre à 5h, nous enfourchons Roméo, notre vélo tandem. C’est sur lui que nous allons nous déplacer pendant les trois prochaines semaines. Au programme du jour, la descente vers le port de Saint-Mandrier : 320km et 3000m de D+. Les conditions hivernales et les douleurs au genou pour Hugo – « J’aurais des séquelles à vie » – rendent le trajet intense. 20h plus tard nous sommes face au voilier de Francis avec qui nous allons traverser la Méditerranée. Et nous retrouvons nos plus de 100 kg de matériel d’escalade et d'équipement envoyés en covoiturage quelques jours plus tôt. La tempête Benjamin pointe le bout de son nez et notre dernier créneau pour traverser avant plusieurs jours se referme bientôt…. À peine le temps de souffler que le porte-vélo puis nos fidèles destriers sont installés à l’arrière du Casarca. Ni une ni deux, les jeunes moussaillons sans expérience que nous sommes sont téléportés au milieu de la Méditerranée. Ça fait 24h que nous sommes éveillés. Les 160 miles nautiques nous séparant de la Corse sont un calvaire. La fatigue est omniprésente et les quarts sont extrêmement durs à tenir. Nous prenons le temps de régurgiter les 25 boulangeries de la journée de vélo. Heureusement, Capitaine Francis, lui, tient tête à la barre et au sommeil. Au petit matin, un orage s’abat sur le Casarca. Nous affalons les voiles, prenons la grêle et le bateau prend des creux de trois mètres. Sommes-nous suffisamment reposés pour réaliser cette traversée ? Est-ce que nos compétences limitées peuvent nous amener en Corse, en sécurité ? Quoi qu’il en soit, la tempête Benjamin approche, il ne faut pas traîner. On se pose la question de faire demi-tour. La route est encore longue, la peur grandit mais la motivation reprend le dessus. Nous naviguerons. Sur des cristaux de granit sublime Complètement épuisés, nous rejoignons le port corse de Propriano 36h plus tard. Cela marque le point de départ de notre voyage corse. Direction le massif de Bavella, et la grandiose Punta Lunarda. Nous avons en tête l’équipement d’une ligne qui est gravée dans la mémoire de Symon depuis sa première venue en 2021. Effilée et proéminente, nous rêvons d’un passage sur l’arête centrale. Nous sommes rapidement ramenés à la réalité de l’équipement et à cette fin de saison touristique. Nous sommes presque seuls. Nous demandons de l’aide à Francis pour réaliser plusieurs déposes en voiture de location pour amener notre matériel du port à Bavella et pour recharger nos batteries de perforateurs. Une grosse perf(o) © Arthur Delicque Pendant quinze jours nous buvons l’eau des torrents, caressons le plus beau caillou du monde, ronflons en symphonie dans la tente. Le tout, sans aucun jour de repos. Toutes les journées se terminent longtemps après la tombée de la nuit. On ne compte plus les demi-tours face aux sections complètement lisses, les contournements par des murs à peine moins lisses… Nous avons équipé une grande voie à la frontière de ce que l’on considère possible en escalade. Tous les mouvements n’ont pas encore été réalisés, faute de temps d’abord, de force dans les bras ensuite. Mais nous sommes convaincus que l’itinéraire est grimpable en libre jusqu’au sommet avec sûrement 3 longueurs aux alentours du 9ème degré dans un style bien particulier - vertical pur - sur des microcristaux de granit sublime. L’équipement de la Lunarda s’est fait de manière synchronisée avec le réveil de phénix de notre ami Ugo qui, après un accident, est parti faire un gros dodo. À chaque longueur que nous finissions, Ugo faisait un pas en avant vers le rétablissement. Le chemin est encore long mais la direction est belle. La Lunarda était un phare dans la nuit. Résurrection est un projet sur le long terme dont seule la première phase est achevée. Nous avons équipé la grande voie la plus dure du pays. Reste à l’enchaîner. Nous sommes convaincus que le projet sera un terrain de jeu idéal pour que d’incroyables grimpeur·ses rêvent et continuent de nous faire rêver. La fameuse fierté corse © Arthur Delicque Affaire à suivre …












