« Signature fécale » : la patine invisible des prises (et ce qu’elle raconte de nos salles d'escalade)
- Pierre-Gaël Pasquiou

- il y a 3 jours
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Les prises d’une salle d’escalade ne sont pas seulement des morceaux de résine vissés au mur : ce sont aussi une surface partagée, saisies à mains nues, encore et encore. Et lorsqu'une étude scientifique vient démontrer qu'une certaine « signature fécale » s'y dépose, il ne faut pas y voir une provocation. Plutôt un révélateur de ce que sont nos espaces de grimpe intérieur. Explications.

Après avoir vu circuler un peu partout le titre « L’air des salles d’escalade serait aussi pollué que les autoroutes », nous aurions pu céder à la tentation de quelque chose du style : « Les prises des salles d’escalade seraient aussi sales qu’une barre de métro ». Sauf que le vrai sujet, celui qui mérite mieux qu’un haut-le-cœur performatif, est ailleurs : qu’est-ce que la science est capable de dire, précisément, sur ces surfaces que tout le monde touche ? Et qu’est-ce que cela raconte, très concrètement, de la promiscuité organisée d’une salle, de ses habitudes d’entretien, et des gestes minuscules — magnésie, brossage, mains au visage — qui font la vie quotidienne de la grimpe indoor ?
Les prises au scanner
Le travail qui a mis des mots (et des microbes) sur l’intuition collective, s’adresse d’abord à la communauté scientifique : « Microbial sequencing analyses suggest the presence of a fecal veneer on indoor climbing wall holds ». Une traduction fidèle, plus lisible en français, serait : « Des analyses de séquençage microbien suggèrent la présence d’une “signature fécale” sur des prises de murs d’escalade en salle ». L’étude est publiée en 2014 dans Current Microbiology, revue scientifique éditée par Springer Nature, fondée en 1978 et dédiée à des travaux de microbiologie au sens large (diversité environnementale, interactions hôte-microbe, maladies infectieuses, etc.). Dit autrement : on n’est pas sur un blog de « révélations », mais sur une publication académique qui vit de méthodes, de résultats et de limites discutées. Côté équipe, l’article est signé par huit auteur·ice·s (S. L. Bräuer, D. Vuono, M. J. Carmichael, C. Pepe-Ranney, A. Strom, E. Rabinowitz, D. H. Buckley, S. H. Zinder). L’auteure correspondante est affiliée au département de biologie d’Appalachian State University (Caroline du Nord).
Dans les données, une grande partie des séquences ressemble à des microbes habituellement retrouvés dans le sol ou des environnements naturels, avec une contribution importante — mais pas exclusive — de la flore de la peau.
Le protocole est relativement basique : au printemps 2011 (de mars à juin), les chercheur·ses prélèvent 12 prises de départ, trois par salle, dans quatre salles d’escalade américaines. Trois sont situées dans le sud du Massachusetts et au Rhode Island, à moins de 16 km de l’océan. La quatrième est en Caroline du Nord, en zone montagneuse, à environ 500 km de la mer. Les salles donnent leur consentement et restent anonymes. Les prises sélectionnées n’ont pas été nettoyées par le personnel depuis au moins un mois. Ensuite, on frotte au coton-tige stérile, on extrait l’ADN, puis on séquence un marqueur génétique pour dresser le profil de la communauté microbienne présente sur la surface.
Cette approche dit quelque chose de fondamental : on ne « compte » pas des microbes visibles à l’œil nu, on lit une empreinte génétique. Cela permet d’identifier des familles, parfois des genres, mais cela ne répond pas automatiquement à la question qui obsède tout le monde (« Est-ce vivant ? Est-ce infectieux ? »). L’étude s’intéresse d’abord à la composition et à l’origine probable des microbes, pas à la mise en scène d’un risque sanitaire.
Du caca sur les prises ?
Le résultat le plus contre-intuitif, et pourtant le plus parlant sociologiquement, est celui-là : contrairement à beaucoup d’autres espaces intérieurs du quotidien (bureaux, écoles, transports, centres commerciaux), où les microbes reflètent surtout la présence humaine, les prises montrent une forte signature « environnementale ». Dans les données, une grande partie des séquences ressemble à des microbes habituellement retrouvés dans le sol ou des environnements naturels, avec une contribution importante — mais pas exclusive — de la flore de la peau. Pourquoi c’est intéressant ? Parce que ça raconte la salle d’escalade comme un lieu hybride : intérieur, mais alimenté par l’extérieur. Les semelles, les sacs, la poussière qui circule, les vêtements qui ont traîné dehors, les chaussons qui connaissent la falaise… Le mur indoor n’est pas une bulle : c’est un sas. Et l’étude pousse même la logique jusqu’à un détail poétique : dans les salles proches de l’océan, des séquences attribuées à Prochlorococcus (cyanobactérie marine) sont abondantes. La prise garde une trace de territoire, comme si l’air du large passait, lui aussi, par la salle.
Les auteur·ice·s posent d’emblée le contexte : malgré l’essor des salles d’escalade, il existe un manque de standards d’hygiène spécifiques pour les prises.
Et puis vient la phrase qui a nourri tous les fantasmes : « Enterobacteriaceae were present on 100 % of holds surveyed », avec des membres « commonly associated with fecal matter ». En français, on peut traduire ça sans théâtre : sur toutes les prises testées, on retrouve des bactéries appartenant à une famille fréquemment associée aux intestins — d’où l’idée d’une « signature fécale ». Mais l'étude ne s’arrête pas à la punchline. Elle nuance, y compris quand cela touche un nerf sensible : certaines séquences sont très proches d’Escherichia/Shigella et, dans les correspondances de base de données, peuvent matcher des souches connues (y compris des souches pathogènes). Sauf que les auteur·ices le disent explicitement : à partir de ces séquences, on ne peut pas conclure à l’origine (humaine ou animale), ni transformer un résultat génétique en scénario d’infection. Ils rappellent aussi que certaines bactéries intestinales peuvent rendre malade même en très petite quantité, ce qui justifie de ne pas balayer le sujet d’un revers de manche — mais sans tomber dans l’hystérie collective pour autant.
La conclusion implicite, presque philosophique, est simple : une salle d’escalade est un espace collectif où l’on met les mains sur une surface commune. Ce qui s’y dépose n’est pas un scandale, c’est une conséquence. La question devient alors politique au sens le plus concret du terme : qu’est-ce qu’on fait, en pratique, de cette réalité ?
Nettoyer, c’est gouverner
C’est exactement l’intérêt de l’étude coréenne publiée en 2024 dans le Journal of Environmental Health Sciences : elle ne repart pas de l’obsession « c’est sale », elle part du problème d’exploitation. Les auteur·ice·s posent d’emblée le contexte : malgré l’essor des salles d’escalade, il existe un manque de standards d’hygiène spécifiques pour les prises, alors même qu’elles peuvent servir de vecteur via les mains, avec un risque accru lorsque la peau est abîmée (microcoupures, abrasions, griffures — tout ce que la grimpe produit joyeusement). Méthodologiquement, on change d’outil, et c’est complémentaire de l’étude américaine. Là où 2014 lit une empreinte génétique, 2024 mesure aussi du vivant cultivable. Les chercheur·ses travaillent avec trois salles d’escalade à Séoul, documentent leurs paramètres (température, humidité, ventilation, fréquentation, présence de savon, usages de magnésie…), puis prélèvent 72 prises : 18 prises par méthode de gestion testée (brossage, lavage haute pression, désinfection à l’éthanol 70 %). Les chercheur·ses ont d’abord fait pousser les microbes prélevés sur les prises pour voir combien il y en avait (en comptant les « taches » qui apparaissent sur une boîte de culture), puis ils ont identifié les bactéries en lisant un petit morceau de leur ADN, un marqueur très utilisé en microbiologie.
La « signature fécale », au fond, n’est pas une provocation. C’est un révélateur.
Le tableau qui se dessine ressemble à ce que l’on devine intuitivement : sur les prises, on trouve des microorganismes issus de la peau et du sol (Bacillus, Staphylococcus, Micrococcus). Parmi eux, certaines espèces ont un potentiel pathogène (intoxication alimentaire, troubles gastro-intestinaux, bactériémies, sepsis) — ce qui ne signifie pas « épidémie », mais justifie une gestion sérieuse. Et surtout, l’étude compare l’efficacité des méthodes. Verdict : toutes réduisent significativement la charge microbienne (p < 0,05), mais la désinfection à l’éthanol est la plus efficace (p < 0,001). La recommandation finale est de ne pas se contenter de cycles longs de lavage haute pression, mais de compléter par un brossage régulier et une désinfection à l’éthanol, en assumant que l’entretien des prises est un protocole, pas un réflexe occasionnel. Les auteur·ices suggèrent aussi un levier très terre-à-terre : réduire ce que les semelles importent du dehors. Pas en lavant les chaussons à chaque séance, mais en clarifiant les espaces : une zone « chaussures de ville », une zone « grimpe ». Une logique de gestion des flux, comme dans d’autres lieux collectifs, pour éviter que ce qui se trouve sur les trottoirs ne finissent, à force, sur les prises.
Promiscuité, mode d’emploi
Mises bout à bout, les deux recherches racontent une histoire plus mature que le simple « c’est dégoûtant ». La première (2014) décrit la salle d’escalade comme un environnement intérieur paradoxal : moins « humain » qu’on ne le pense microbiologiquement, plus « extérieur » qu’on ne l’imagine, avec une « signature fécale » diffuse mais détectable — et des limites claires (petit échantillon, lecture génétique qui ne prouve pas automatiquement la viabilité, difficulté à attribuer l’origine). La seconde (2024) prend la salle telle qu’elle est — un lieu fréquenté, humide, poussiéreux de magnésie, avec des prises difficiles à « stériliser » — et répond à la question que tout gestionnaire pourrait se poser : qu’est-ce qui marche vraiment, ici et maintenant ? Elle apporte une hiérarchie d’efficacité (éthanol > haute pression > brossage), replace la peau abîmée au centre du sujet, et rappelle que l’hygiène n’est pas une ambiance : c’est une chaîne de décisions, de fréquence, de moyens, d’habitudes visibles (lavabos, savon, information) et d’habitudes invisibles (ce qu’on accepte de laisser s’accumuler).
La « signature fécale », au fond, n’est pas une provocation. C’est un révélateur. Elle dit simplement ceci : dans une salle d’escalade, le collectif ne se voit pas seulement dans les regards ou les encouragements. Il se voit aussi dans ce que nos mains déposent, et dans ce que la salle décide — ou non — d’enlever.














