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La Pro Climbing League entend réinventer la compétition d'escalade

Dernière mise à jour : il y a 1 heure

Le 28 février prochain, Londres accueillera le premier événement de la Pro Climbing League, nouveau circuit privé porté par Charlie Boscoe et Danaan Markey. Et derrière le nouveau format, une question structurelle se pose déjà : une ligue commerciale peut-elle offrir ce qu'une fédération olympique ne peut pas ? Analyse de ce que révèle cette nouvelle voie sur l'état de l'escalade compétitive.


Pro Climbing League
1, 2, 3 soleil ! © Jon Glassberg pour PCL

C'était dans un bar d'Innsbruck. Lors d'une Coupe du monde, Charlie Boscoe et Danaan Markey discutaient avec Stasa Gejo, grimpeuse professionnelle serbe qui a depuis exprimé publiquement son dégoût du circuit IFSC (la fédération internationale de l'escalade sportive, ndlr). Iels se mettent à parler de ce que pourraient être les compétitions d'escalade, et surtout, de ce que iels pourraient leur apporter. Format, plateau, points, ambiance, prize money, récit, ouvertures... les trois individus sont surpris de constater à quel point leurs idées se rejoignent. À tel point que ce soir-là, entre deux bières, iels commencent à poser la première pierre d'une folle idée : et si on montait notre propre circuit de compétition d'escalade ?


Le Monde à l'Envers de l'IFSC ?


Cinq ans plus tard, Charlie Boscoe et Danaan Markey sont sur le point de livrer leur réponse. Le 28 février 2026, leur Pro Climbing League (PCL) organisera un premier événement au Magazine London, un lieu événementiel de pointe situé sur la Greenwich Peninsula de la capitale britannique, avec plus de 3 000 m² d'espaces intérieurs modulables. Diffusion assurée par Red Bull, format en duel simultané inédit, et surtout, un line-up qui claque : Janja Garnbret et Toby Roberts – les deux champion·ne·s olympiques en titre –, Yannick Flohé, chouchou allemand, Tomoa Narasaki, superstar japonaise, Mejdi Schalck, Français en pleine ascension ou encore Annie Sanders (la liste s'allonge tous les jours sur le compte Instagram de PCL, ndlr). Mais au-delà de la fame et du spectacle, c'est un modèle entier qui se dessine. Et avec lui, une interrogation plus large : l'escalade compétitive peut-elle exister économiquement en dehors du circuit olympique ?


Pour Charlie Boscoe, ancien commentateur des compétitions IFSC et Danaan Markey, qui a entraîné l'équipe nationale allemande de bloc avant de commenter lui aussi pour l'IFSC, la distinction est claire. Comme ils l'expliquent dans le podcast Inside Climbing animé par Rory Potter, il existe déjà des ligues fédérales et, à côté, des ligues commerciales professionnelles. C'est même le cas de la plupart des sports les plus populaires au monde. La ligue fédérale gère le chemin vers les Jeux olympiques, elle coordonne des centaines de fédérations membres, avec toutes les contraintes que cela implique. Les ligues professionnelles — Ligue 1, NBA, Ironman, par exemple — fonctionnent selon d'autres règles : plus de liberté, plus d'agilité, et surtout, des modèles économiques orientés vers la croissance rapide et la captation de sponsors non-endémiques.


« Tout le monde à Londres a soit essayé l'escalade, soit connaît quelqu'un qui grimpe : cette banalisation de la pratique finit par faire naître une intuition, même floue, que le marché existe »

Danaan Markey, co-fondateur de la Pro Climbing League


L'IFSC, fédération internationale reconnue par le CIO, doit composer les intérêts parfois divergents de plus de 150 fédérations nationales. Face à cette lourdeur administrative, les ligues privées peuvent se déployer plus rapidement et tester des formats économiques radicalement différents. Aussi, la PCL ne se positionne pas contre l'IFSC, mais bien à côté : elle entend réaliser ce qu'une fédération ne peut structurellement pas accomplir. Une manière de dire que le pari de la PCL est vertigineux puisqu'il faut d'abord capter des ressources publicitaires et des investissements extérieurs au monde de l'escalade, puis de les redistribuer à l'ensemble de l'écosystème : athlètes, salles, créateurs de contenu... La vision de Charlie Boscoe et Danaan Markey dépasse alors l'organisation de gros événements. Il s'agit de créer une plateforme qui aide les gens à vivre de ce sport, un modèle intégré où la compétition nourrit économiquement la filière entière.


Derrière cette ambition, se cache un constat brutal : l'escalade récréative explose, mais la compétition stagne économiquement. L'IFSC avançait en 2019, le chiffre de 44 millions de pratiquants dans le monde. Le nombre de salles privées ne cesse d'augmenter. Pourtant, le circuit professionnel reste minuscule. Par exemple, la comparaison avec le surf est frappante. Tandis que la discipline revendique 20 millions de pratiquants – soit moitié moins que l'escalade –, la World Surf League (WSL) affiche des revenus environ cinq fois supérieurs à ceux de l'IFSC, selon le journaliste Rory Potter. Ce différentiel ne s'explique pas par la taille de la base de pratiquants, mais par la capacité à monétiser le spectacle et à connecter sponsors, diffuseurs et public.


C'est notamment en observant les athlètes de l'équipe allemande que Danaan Markey a pris conscience du problème. Toutes et tous avaient déménagé à Munich, s'étaient inscrit·e·s à l'université mais n'y allaient pas vraiment. Aucun d'entre eux ne gagnait d'argent, et même en remportant une compétition, leurs perspectives financières restaient maigrichonnes. Une fragilité structurelle qui rappelle le cas d'Alex Megos qui, en octobre 2024, lançait un appel public via ses propres réseaux sociaux. La star allemande de l'escalade invitait alors sa communauté à financer directement les athlètes grimpeurs pour qu'ils puissent poursuivre leur carrière.


Face aux investisseurs, Charlie Boscoe et Danaan Markey ont découvert un vide : il n'existe pas d'investisseur spécialisé dans les ligues d'escalade. Soit ils rencontraient des grimpeur·ses passionné·e·s disposant de peu de capital, soit des fonds de capital-risque qui n'avaient aucune idée de l'échelle du sport. Progressivement, les choses évoluent. « Tout le monde à Londres a soit essayé l'escalade, soit connaît quelqu'un qui grimpe : cette banalisation de la pratique finit par faire naître une intuition, même floue, que le marché existe », confie Danaan Markey au micro d'Inside Climbing. Mais cette prise de conscience reste lente, et la PCL doit démontrer la viabilité de son modèle, sans précédent établi dans l'industrie.


Alan Shearer, le face à face et les repos intenses


Le format retenu par la PCL — duel simultané sur blocs identiques — n'est pas qu'un gadget spectaculaire. C'est un outil pensé pour construire quelque chose de plus profond : une forme de mythologie. Charlie Boscoe et Danaan Markey entendent transformer les compétitions en récits mémorables, créer des icônes reconnaissables, et permettre aux grimpeur·ses de s'identifier à leurs héro·ines pour ensuite les imiter dans leur salle de quartier. L'analogie footballistique revient souvent : en grandissant au Royaume-Uni, le héros de Charlie Boscoe était Alan Shearer, attaquant légendaire de Blackburn et de Newcastle. Quand il jouait dans la cour de récré, l'ancien commentateur confie « qu'il était Alan Shearer ». Cette connexion directe entre l'idole et la pratique ordinaire, c'est exactement ce que la PCL veut créer. Le format en duel, plus lisible, plus dramatique, plus spectaculaire, vise précisément à fabriquer ces moments de tension et de victoire qui marqueront les esprits et donneront envie de reproduire, d'imiter, de s'identifier.


« Lors d'un test, un grimpeur a simplement reculé et regardé l'autre essayer. C'est la tactique la plus risquée possible : si l'autre réussit, tu as l'air ridicule. Mais il a gagné son pari. Son adversaire est tombé, et lui a sauté sur le mur et l'a fait »

Charlie Boscoe, co-fondateur de la Pro Climbing League


Le duel simultané, déjà testé lors d'événements comme l'Adidas Rockstars ou le Rockmaster d'Arco, peut créer une intensité narrative immédiate. Deux athlètes, côte à côte, sur des blocs rigoureusement identiques, cela change fondamentalement les comportements. « Lors d'un test, un grimpeur a simplement reculé et regardé l'autre essayer, raconte Charlie Boscoe. C'est la tactique la plus risquée possible : si l'autre réussit, tu as l'air ridicule. Mais il a gagné son pari. Son adversaire est tombé, et lui a sauté sur le mur et l'a fait. » Même les phases de repos deviennent stratégiques. C'est ce qu'ils ont baptisé, avec une pointe d'humour, l'« intense resting » — une expression qui sonne presque comme un oxymore mais qui décrit bien la tension de l'instant. Les deux athlètes viennent de tomber, iels sont fatigué·e·s, mais celui ou celle qui remonte en premier prend un sérieux avantage. Alors, se joue ce moment tendu où iels se reposent tous les deux, et tout le monde retient son souffle en se demandant qui va craquer le ou la premier·e. Dans un format traditionnel, le repos est un temps mort. Ici, c'est un duel psychologique visible.


Red Bull assure la production, Magazine London offre une infrastructure technique avancée, et le spectacle est pensé pour être immédiatement lisible. Toute la sauce de la PCL est là : il s'agit de faire monter en neige un moment clair où quelqu'un gagne, sans avoir à attendre 20 minutes ni d'avoir un doctorat en maths pour comprendre qui l'emporte. Cela dit, tout cela se met au service d'un objectif plus large : faire entrer les compétitions dans l'imaginaire quotidien des grimpeurs de salle, créer un lien affectif et aspirationnel entre le haut niveau et la pratique de masse.



L'escalade compétitive au pied du mur


Le 28 février dira si le format fonctionne. Si le public répond présent. Si les athlètes adhèrent. Mais l'événement ne répondra pas aux interrogations structurelles que soulève l'existence même de la PCL. D'abord, se pose la question de la coexistence. Fair-play, Charlie Boscoe et Danaan Markey affirment vouloir proposer « autre chose », pas « mieux » que le circuit IFSC. Ils ne voient pas leur ligue comme une rivale frontale de l'IFSC, mais comme un complément. Pourtant, si la PCL se développe et lance plusieurs événements par an, comme son nom de « ligue » le suggère, se posera inévitablement la question du calendrier. Les meilleurs athlètes devront-ils choisir entre IFSC et PCL ? Ou jongler entre deux circuits, au risque de l'épuisement physique et mental ? L'histoire du sport montre que la coexistence pacifique entre structures fédérales et ligues privées n'est jamais garantie.


Ensuite, la soutenabilité économique. Charlie Boscoe l'avoue franchement dans le podcast : la réalité financière a été sa plus grosse claque. Location d'arènes, production, diffusion : tout doit être payé avant de vendre le moindre billet. Le modèle repose sur une montée en puissance progressive, avec des coûts fixes massifs en amont et une nécessité absolue d'attirer sponsors, public et diffuseurs dès les premières éditions. C'est un modèle testé nulle part ailleurs en escalade, et qui exige une crédibilité immédiate pour convaincre des partenaires de s'engager sur la durée. Se pose aussi la question de la fragmentation de l'attention. Si l'IFSC et la PCL se développent en parallèle, le risque existe de diluer l'audience et les ressources disponibles. Dans d'autres sports, la coexistence entre circuits fédéraux et ligues privées a parfois fonctionné — le tennis avec l'ATP et les Grands Chelems, par exemple — mais elle a aussi provoqué des guerres ouvertes en boxe ou dans les arts martiaux mixtes (MMA). L'escalade compétitive, encore fragile économiquement, a-t-elle les épaules suffisamment larges pour porter deux écosystèmes sans que l'un affaiblisse l'autre ?


Enfin, la question des athlètes eux-mêmes. L'ambition affichée est de leur offrir davantage de revenus, davantage de visibilité, davantage de reconnaissance. Mais si naviguer entre deux circuits aux formats différents, aux calendriers potentiellement concurrents et aux exigences spécifiques devient la norme, gagnent-ils vraiment au change ? Ou deviennent-ils les otages involontaires d'une compétition qui se pose entre deux modèles ?


Quoi qu'il en soit, ce que suggère la Pro Climbing League, sans forcément le résoudre, c'est que le modèle actuel interroge. Les athlètes s'engagent à plein temps pour des revenus dérisoires. Les salles de bloc explosent, mais leur clientèle regarde peu les Coupes du monde. Les sponsors non-endémiques peinent à comprendre comment investir dans un circuit fragmenté et peu visible. Et les fans oscillent entre l'admiration pour la rigueur du format IFSC et la frustration de ne jamais voir de vrais duels, de vraies confrontations directes au sommet. La tension serait donc structurelle : l'escalade récréative croît à un rythme effréné, mais la compétition reste circonscrite à un petit monde confidentiel, économiquement fragile. C'est d'ailleurs ce boom du nombre de salles qui convainc progressivement les investisseurs qu'il existe un marché. Toutefois, tant que ces salles restent déconnectées du circuit pro, la croissance ne profite qu'à l'industrie du loisir, pas au sport de haut niveau.


Pro Climbing League
 Game over © Jon_Glassberg pour PCL

D'autres sports ont vécu cette bifurcation. Le surf a vu naître la WSL comme structure commerciale indépendante, tout en maintenant les championnats du monde ISA, administrés par la fédération. Le tennis a toujours jonglé entre Grand Chelems, Masters ATP et Coupe Davis. Le triathlon a inventé Ironman à côté des circuits olympiques. Parfois, la coexistence enrichit les deux écosystèmes : chacun trouve son public, ses sponsors, ses athlètes. On peut imaginer un scénario vertueux où deux circuits se nourrissent mutuellement. L'IFSC conserverait son rôle de chemin olympique, sa légitimité institutionnelle, sa rigueur fédérale. La PCL attirerait les sponsors grand public, remplirait les arènes, créerait des icônes visibles, et redistribuerait cet argent aux athlètes et aux salles. Les meilleurs grimpeurs participeraient aux deux, multiplieraient les sources de revenus, et l'escalade dans son ensemble gagnerait en visibilité. Mais l'inverse est tout aussi plausible : une guerre d'attention et de calendrier, des athlètes contraints de choisir leur camp, des sponsors qui ne savent plus où investir, un public qui ne comprend plus qui est champion de quoi, et au final, deux circuits affaiblis plutôt qu'un écosystème renforcé.


Dans le podcast, les deux fondateurs confient ne pas avoir connu de « moment hallelujah ». Le défi reste immense. Et cette absence d'euphorie dit quelque chose de la complexité de l'entreprise. Monter une ligue privée en escalade, c'est naviguer en eaux inconnues, sans carte, sans boussole, sans investisseur spécialisé pour valider le modèle. Le 28 février prochain, Londres dira si le pari du format fonctionne. Si le duel simultané captive vraiment, si les phases d'« intense resting » font monter la tension, si Red Bull parvient à transformer tout cela en récit universel. Mais l'événement ne dira rien de la viabilité à long terme. Pour ça, il faudra une deuxième édition, puis une troisième, puis un public fidèle, des athlètes qui reviennent, et surtout un modèle économique qui tient debout sans consumer des millions en pure perte.


Charlie Boscoe et Danaan Markey
Charlie Boscoe et Danaan Markey, qui affichent de gros moyens donc © courtoisie de Charlie Boscoe et Danaan Markey

En vérité, ce que la Pro Climbing League projette pour l'instant, ce sont surtout des questions. Peut-on professionnaliser l'escalade compétitive sans passer par la fédération olympique ? Peut-on créer des icônes que les grimpeur·se amateur·ices voudront imiter ? Peut-on connecter les salles au haut niveau, comme le football connecte les cours de récré à la Ligue 1 ? Et surtout : l'escalade compétitive peut-elle enfin trouver un modèle économique viable, ou restera-t-elle éternellement un sport de passionné·e·s peu rémunéré·e·s ? Une chose est sûre : une partie de la communauté d'escalade croit beaucoup au potentiel compétitif de l'escalade et pense encore que c'est par cette voie que la discipline convertira de nouveaux adeptes. Plus que jamais, la compétition est partout. Pour le meilleur et pour le pire.

Car si la PCL échoue, elle rejoindra une liste de tentatives avortées de réinventer la compétition : l'événement Les Grips dont on n'a plus de nouvelles depuis octobre dernier, Punk Rock Masters qui a dû repousser son édition de 2025 à 2026, et Studio Bloc Masters qui a annoncé ne pas reconduire l'événement l'année prochaine. Si elle réussit, elle pourrait redéfinir ce qu'être grimpeur professionnel signifie. Dans tous les cas, elle révèle que l'escalade compétitive cherche encore son équilibre, quelque part entre la pureté olympique et un marché balbutiant. Les tickets pour la première édition de la Pro Climbing League à Londres sont en vente depuis le 8 janvier 2025.

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