Genre, morphologie et controverse : faut-il révolutionner les cotations ?
- Matthieu Amaré

- il y a 1 jour
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Aux États-Unis, un débat entre philosophes grimpeurs bouscule la communauté de l'escalade : faut-il attribuer plusieurs cotations à un même bloc selon la morphologie du·de la grimpeur·euse ? Derrière cette question technique se cache un enjeu politique tant les cotations peuvent refléter la nature objective du rocher pour les uns, ou les normes d'un corps masculin dominant pour les autres. Une controverse qui interroge jusqu'à l'universalisme supposé de tout un système. Alors, demain, qui aura la cote ?

Face à Campfire Arete, bloc mythique de Caroline du Nord coté V2 (5+/6a, ndlr), deux grimpeur·euses vivent deux expériences radicalement différentes. Pour le premier, 1m78, l'enchaînement file sans accroc : les prises s'enchaînent naturellement, le jeté du milieu passe sans forcer. Pour la seconde, 1m60, le même mouvement devient un saut dans le vide, les doigts qui effleurent à peine la réglette suivante. Blocage. Échec répété. Est-ce vraiment le même bloc ? La même difficulté ? Et bien, c'est précisément cette question qui a enflammé la communauté de l'escalade l'été dernier.
50 nuances de grès
Et si l'escalade vivait l'un de ces moments intellectuels où des penseurs se répondent par écrits interposés ? Son débat Rousseau-Voltaire, sa querelle des Anciens et des Modernes ? Fin juin 2025, Kimbrough Moore, philosophe à l'Université d'État de San Francisco et grimpeur accompli, publie sur UKClimbing un article intitulé « On Slash Grades ». Son constat : les cotations actuelles sont biaisées, calibrées sur un corps masculin moyen d'environ 1m75. Sa proposition : attribuer des slash grades, des cotations multiples selon la morphologie (7a/6c+ pour les personnes plus petites, par exemple). Une semaine plus tard, Bill Ramsey lui répond. À 64 ans, ce philosophe de l'Université du Nevada et excellent grimpeur publie « Rethinking Slash Grades » sur le même site, défendant une vision radicalement opposée.
Pour Kimbrough Moore, auteur de plusieurs topos californiens (Yosemite Bouldering, Black Mountain Bouldering) et figure engagée sur les biais de genre dans l'escalade, les cotations ciblent l'expérience vécue de difficulté. Or cette expérience varie considérablement selon la morphologie. Le problème tient à la démographie de celles et ceux qui cotent : majoritairement des hommes d'environ 1m75. Résultat : les cotations reflètent l'expérience de ce corps-là. Pour les femmes, dont la taille moyenne tourne autour d'1m63, nombre de blocs et de voies — notamment ceux comportant de longs mouvements dynamiques entre prises éloignées — deviennent structurellement plus durs. Pas parce qu'elles grimpent moins bien, mais parce que l'espacement des prises a été pensé, coté, validé par et pour des corps plus grands. La solution qu'avance Kimbrough Moore ? Des cotations multiples qui refléteraient ces différences morphologiques.
« La large gamme de différences physiologiques entre grimpeur·euses révèle que tout système de slash grades devrait être incroyablement compliqué et ingérable »
Bill Ramsey, philosophe et grimpeur américain
Bill Ramsey, de son côté, rejette catégoriquement cette approche. Pour ce philosophe habitué à analyser les systèmes de mesure, les cotations ne ciblent pas l'expérience de difficulté. Elles ciblent le rocher lui-même : la nature des prises, leur espacement, l'angle de la paroi, la texture de la roche. Ce que Bill Ramsey appelle la « grimpabilité relative » : l'expérience de difficulté n'est qu'un instrument de mesure imparfait, utilisé faute de mieux. Il compare ce processus à l'échelle de Scoville, qui mesure le piquant des piments : « L'échelle de Scoville représente la concentration de la molécule de capsaïcine dans le piment, pas le degré de sensation de brûlure », écrit-il. De même, les cotations mesurent les propriétés du rocher, pas ce qu'on ressent en le grimpant.
C'est d'ailleurs sur cette base que Bill Ramsey déroule toute une série d'arguments. Si les cotations mesuraient vraiment la difficulté ressentie, alors un 7a devrait changer de cotation chaque fois qu'on le répète et qu'il devient plus facile. Un jour de fatigue, un bloc familier mériterait soudain une cotation supérieure. Un·e novice et un·e expert·e devraient se voir attribuer des cotations différentes pour la même voie. « Cela n'a aucun sens », assène-t-il. Un 7a reste un 7a, que l'on soit débutant·e épuisé·e ou expert·e détendu·e. Pourtant, Kimbrough Moore et Bill Ramsey s'accordent sur un point : certains blocs posent problème. Campfire Arete et Polished Excuses, deux blocs américains cités dans le débat, en sont des exemples. Sur ces passages, l'écart entre les prises est tel que la différence de taille ne fait pas simplement grimper « un peu plus dur » : elle change radicalement la nature de l'ascension. Là où un·e grimpeur·euse d'1m75 enchaîne des mouvements dynamiques mais contrôlés, un·e grimpeur·euse d'1m60 se retrouve face à des sauts presque impossibles.
Le moment choisi par Bill Ramsey pour lancer une question forcément vertigineuse : pourquoi s'arrêter à la taille ? Les femmes ont en moyenne un pourcentage de masse grasse plus élevé, désavantage en escalade. Faudrait-il monter la cotation pour elles sur tous les blocs ? Et quid de la force du haut du corps, où les hommes ont un avantage marqué ? Faudrait-il augmenter la cotation des voies musculaires et athlétiques pour les femmes ? À l'inverse, certaines personnes plus petites bénéficient d'avantages : centre de gravité plus bas, poids plus léger, doigts plus fins qui se glissent mieux dans les trous. Faudrait-il alors baisser leur cotation ? « La large gamme de différences physiologiques entre grimpeur·euses révèle que tout système de slash grades devrait être incroyablement compliqué et ingérable », conclut Bill Ramsey.
Il n'y a pas que la taille qui compte
Ce débat d'initiés, en apparence confiné aux marges de la pratique, aura eu le mérite de projeter une question bien plus vaste : les cotations sont-elles vraiment neutres ? Car elles sont le produit d'une communauté, de ses normes, de ses angles morts. Et historiquement, cette communauté a été largement masculine. Les ouvreur·euses, les premier·ères répétiteur·rices qui confirment ou contestent une cotation, ont longtemps partagé un profil similaire : des hommes avec un corps « standard », autour d'1m75. Cette homogénéité a façonné le système de cotation de manière invisible. Ce que Bill Ramsey présente comme une mesure objective du rocher — sa « grimpabilité relative » — s'avère en réalité calibré sur un corps type. Pas nécessairement par volonté d'exclure, mais par un biais structurel : celles et ceux qui cotent projettent nécessairement leur propre expérience du rocher.
« Si les cotations sont dominées par des hommes avec un certain type de corps, elles reflètent un modèle déformé du·de la grimpeur·euse typique »
Kimbrough Moore, philosophe et grimpeur américain
Kimbrough Moore insiste sur ce point : « Si les cotations sont dominées par des hommes avec un certain type de corps, elles reflètent un modèle déformé du·de la grimpeur·euse typique ». Quand une grimpeuse d'1m60 se confronte à un bloc avec de longs mouvements dynamiques coté 6a par des hommes d'1m75, elle ne grimpe pas « mal » un 6a. Elle grimpe ce qui, pour sa morphologie, ressemble davantage à un 6a/6a+ ou 6b/6b+. Mais cette réalité reste invisible dans le système actuel.
De son côté, l'argument de Bill Ramsey pour défendre l'universalisme des cotations repose sur la diversité des terrains d'escalade. Contrairement à la gymnastique, où tou·tes les athlètes se confrontent aux mêmes agrès, ou au marathon, où tou·tes courent la même distance, l'escalade offre une multiplicité de styles. Dalles techniques versus dévers athlétiques. Réglettes fines versus gros bacs. Compressions larges versus bidoigts serrés. Cette diversité, affirme Bill Ramsey, permet à des morphologies très différentes d'exceller.
C'est vrai. Mais cet argument ne répond pas vraiment à l'objection de Kimbrough Moore. Car si l'escalade offre bien une diversité de terrains, les cotations elles-mêmes restent calibrées sur un corps type. Si demain tous·tes les grimpeur·euses mesuraient 1m60, les cotations de nombreux blocs et voies changeraient. Les mouvements dynamiques longs grimperaient dans l'échelle. Les compressions serrées descendraient. Ce n'est pas le rocher qui changerait : c'est la norme à partir de laquelle on mesure sa « grimpabilité ». Bill Ramsey finit d'ailleurs par le reconnaître : « Les évaluations d'autres grimpeur·euses avec d'autres types de corps, en particulier les femmes, devraient être incluses dans la discussion, ce qui pourrait faire monter ou descendre la cotation globale d'une voie ».

Alors, que faire ?
Face à cette impasse — cotations biaisées d'un côté, slash grades ingérables de l'autre —, plusieurs pistes émergent. La première consiste à diversifier qui cote. Intégrer davantage de femmes, de morphologies variées, dans le processus d'évaluation. Non pas pour créer des cotations séparées, mais pour rééquilibrer la norme elle-même. La deuxième piste mise sur les descriptifs qualitatifs. Plutôt qu'une double cotation, indiquer dans les topos : « longs mouvements dynamiques », « morpho », « bidoigts », « compression large ». Ces qualificatifs existent déjà, de manière inégale, dans certains guides. Ils permettent à chacun·e d'anticiper si un bloc ou une voie correspondra à ses forces. La troisième piste consiste à relativiser l'importance même des cotations. « L'époque est devenue obsédée par les chiffres, confiait Bruno Clément alias Graou, grimpeur et équipeur légendaire français, à Vertige Media. Cela nous fait passer à côté de l'escalade. Si ça ne tenait qu'à moi, au lieu de 6a ou de 7b, je mettrais "beau" ou "extrêmement beau". »
L'obsession du chiffre, peut-être, dit quelque chose de l'escalade contemporaine. Les cotations sont devenues des marqueurs de valeur, des étendards de légitimité. Elles structurent les parcours, jalonnent les progressions, définissent les hiérarchies. Mais à trop vouloir mesurer, quantifier, comparer, l'escalade risque de perdre ce qui fait sa singularité : la diversité de ses terrains, de ses corps, de ses expériences. Le débat entre Kimbrough Moore et Bill Ramsey ne se résoudra probablement jamais. Parce qu'au fond, il pose une question politique : qui a le pouvoir de définir ce qui est difficile ? Qui décide de la norme ? Et cette question, l'escalade devra continuer à se la poser, au fur et à mesure qu'elle s'ouvre, se féminise, se démocratise. Car finalement, chaque cotation actuelle en escalade reste une manière de souligner que le corps est l'instrument d'une norme. Et si cela continue, celle-ci ne sera forcément plus la même.














