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Grimper comme on code : le refactoring du geste

On peut « valider » un bloc et sentir, au fond, que rien n’est vraiment acquis : ça passe aujourd’hui, mais ça ne repassera pas demain. Martin Fowler, figure du développement logiciel, a popularisé un mot pour ça : le refactoring — réécrire sans changer le résultat, juste pour que ça tienne dans la durée. Sur le mur, l’idée est simple et un peu vexante : progresser, ce n’est pas toujours ajouter de la force, c’est souvent réorganiser un geste jusqu’à le rendre stable, lisible, répétable.


Refactoring escalade
(cc) Tofan Teodor et Walkator / Unsplash - Montage Vertige Media

Mardi soir, salle pleine, musique trop forte, corps qui se frôlent. Un bloc « qui passe » finit par tomber dans la case des validés : trois essais, une grimace, un dernier mouvement arraché, puis ce sourire bref, à mi-chemin entre le soulagement et l’auto-conviction : celui qui dit qu’on a eu chaud, mais qu’on préfère croire que c’était maîtrisé. Le genre de réussite propre sur le tableau, mais ambiguë dans le corps — gagnée à la tension plus qu’à la compréhension. Alors l’on recommence. Pas par masochisme, plutôt parce que quelque chose sonne faux. Cette fois, un téléphone est posé au sol pour filmer l'enchaînement. À l’écran, le diagnostic est immédiat : épaules qui montent, bassin qui fuit, pieds qui « tapent » plus qu’ils ne s’installent, micro-rattrapages en cascade. Un système qui survit. Et c’est précisément le problème. C’est ici que le refactoring de Martin Fowler, pensé pour le développement logiciel, peut servir de méthode en escalade. Refactoriser, dans son sens le plus concret, ce n’est pas « faire plus ». C’est rendre la structure lisible. Et une grimpe lisible, vaut souvent plus qu’un surcroît de force : elle se répète, elle s’exporte, elle encaisse.


Ça passe. Et alors ?


Il existe un malentendu tenace en escalade : confondre réussite et solidité. La réussite est un événement. La solidité, une architecture. Or une architecture peut être bancale tout en tenant debout — jusqu’au jour où les conditions changent : fatigue, peau, stress, humidité, un mouvement légèrement différent. À ce moment-là, la « grimpe qui passe » révèle ce qu’elle était déjà : un empilement de compensations.


Le corps, en escalade, est un langage. Les pieds en sont la grammaire. Les négliger revient à écrire sans ponctuation : le message peut passer, mais tout devient coûteux, violent, approximatif.

Le piège, c’est que cette grimpe s’auto-valide. Puisqu’elle a marché, elle devient la méthode. Puisqu’elle a été rentable, elle incite à ajouter une couche : un peu plus de force, un peu plus de gainage, un peu plus d’entêtement. La force devient un patch. Efficace, immédiat, valorisant. Et profondément trompeur. Car ce que l’on appelle « progresser » peut n’être qu’une amélioration de sa capacité à compenser. L’erreur n’est pas corrigée, le budget d’erreurs augmente. Le jour où la prise est moins franche, où la lucidité baisse, le système s’effondre — non par manque de niveau, mais par excès de dette.


Refactoriser, sans changer le score


Dans le logiciel, Fowler a popularisé une idée presque provocante à l’ère de la vitesse : refactoriser, c’est modifier la structure interne d’un programme sans en changer le comportement observable. On ne livre pas une « nouvelle fonctionnalité ». On se donne les moyens de continuer à livrer sans que tout prenne feu. Une promesse de futur, pas un feu d’artifice présent.


Au mur, le principe est identique. Le même bloc est refait, mais autrement. L’objectif n’est pas la cotation supérieure, mais la version stable : celle qui supporte la répétition, la fatigue, l’imprévu. Celle qui permet de se dire, sans se mentir : « Je peux le refaire. » Dans une discipline obsédée par le « je l’ai enchaînée », cette bascule est presque subversive.


Le refactoring marque la différence entre une réussite et une compétence. La première est ponctuelle. La seconde est structurelle. Et pour construire une progression qui dure, il faut des structures : un code lisible, un corps lisible, une grimpe lisible.


Pieds : la syntaxe oubliée


Beaucoup de grimpeur·euses pensent « force » quand il faudrait penser « syntaxe ». Dans nombre d’échecs, la cause n’est pas une faiblesse musculaire, mais une phrase mal écrite : un pied posé trop tard, un bassin resté dehors, une trajectoire qui gaspille, une respiration coupée au pire moment. On tire pour compenser un placement qui n’existe pas. On appelle cela « manquer de force », alors qu’il manque surtout de structure.


Une grimpe « sale » est une grimpe qui emprunte. Elle emprunte à la peau, aux tendons, au mental, à la confiance. Elle emprunte au futur pour payer le présent.

Le corps, en escalade, est un langage. Les pieds en sont la grammaire. Les négliger revient à écrire sans ponctuation : le message peut passer, mais tout devient coûteux, violent, approximatif. Et ce coût est ensuite confondu avec une exigence de puissance. « C’est dur, donc il faut devenir plus fort·e. » Non : c’est confus, donc il faut devenir plus clair.


Refactoriser, ici, est brutalement concret : poser le même pied autrement, charger plus tôt, accepter de perdre une demi-seconde pour en gagner trois sur le crux. Dépenser moins d’énergie émotionnelle à « forcer », plus d’attention à « écrire juste ». Cette attention-là finit par produire une force plus rare : celle qui ne se voit pas, mais qui tient dans la durée.


La dette du geste


Une grimpe « sale » est une grimpe qui emprunte. Elle emprunte à la peau, aux tendons, au mental, à la confiance. Elle emprunte au futur pour payer le présent. Sur le moment, c’est rentable : on passe, on coche, on monte. Mais la dette s’accumule, sans apparaître immédiatement sur le relevé. Jusqu’au jour où la progression s’arrête, et où l’on cherche une raison noble à un problème banal : « plateau », « manque de motivation », « mauvais style ». Parfois, c’est simplement la facture.


Le refactoring n’est pas une philosophie abstraite, c’est une pratique. On choisit un bloc que l’on sait faire « à l’arrache » et on lui impose une contrainte de qualité — pas de résultat.

Refactoriser, c’est réduire la dette plutôt qu’augmenter la puissance. Ce n’est pas spectaculaire. Cela demande de refaire des blocs en dessous de son ego, de rejouer des passages sans l’excitation de la nouveauté, d’accepter qu’une séance ressemble à un atelier plutôt qu’à un examen. Et surtout, de renoncer à une part d’identité — celle qui s’est construite sur « moi, je passe comme ça ».


C’est pourtant le seul chemin qui n’aboutit pas au crash. En escalade comme en code, l’important n’est pas de réussir une fois, mais de construire un système qui continue de réussir quand les conditions se dégradent. Et elles se dégradent toujours : fatigue, stress, froid, orgueil, âge, vie.


Le protocole : même bloc, autre architecture


Le refactoring n’est pas une philosophie abstraite, c’est une pratique. On choisit un bloc que l’on sait faire « à l’arrache » et on lui impose une contrainte de qualité — pas de résultat : silence des pieds, bassin proche, respiration présente, doigts qui se positionnent exactement comme il faut. On refait, on ajuste, on refait. L’objectif reste identique ; la structure change.


Un phénomène survient presque toujours : pendant un temps, tout semble moins bon. Les rustines sautent. Les compensations sont refusées. Les « cheats » disparaissent. C’est normal : une logique interne, avant d’être efficace, commence souvent par être fragile.


Puis, sans prévenir, ça passe avec une évidence calme. Pas l’évidence arrogante du « regardez », mais celle, sobre, du « oui, c’était ça ». À cet instant apparaît ce que la force ne garantit pas toujours : de la marge. Une marge qui rend la grimpe plus stable, plus transférable, plus durable.


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