« Je vais chercher de l’apaisement » : Benjamin Védrines face au mal-être d’en bas
- Pierre-Gaël Pasquiou

- 17 déc. 2025
- 14 min de lecture
Alpiniste surdoué et recordman, Benjamin Védrines vient de recevoir une mention spéciale aux Piolets d’or 2025 pour ses réalisations de haute volée, dont la première ascension du Jannu Est avec Nicolas Jean. Alors que paraissent chez Paulsen-Guérin ses deux premiers livres et que son film sur le K2 tourne dans la version hivernale de Montagne en Scène, il parle pourtant d’autre chose que de palmarès : d’apaisement, de fuite, de mal-être, de mots justes et d’honnêteté dans les récits. Entretien sans filtre à Chamonix.

Dans les locaux de la marque emblématique chamoniarde, les piolets et les doudounes ont laissé la place aux slides léchées. Sur l’écran, le logo Simond s’anime, les courbes se simplifient, les slogans s’enchaînent avec la solennité d’une keynote de lancement d'un nouvel iPhone : musique calibrée, storytelling millimétré, promesse de « nouvelle ère » pour une marque née au pied du massif. Aux premiers rangs, les équipes de la marque, les partenaires, les athlètes maison. Pas bien loin, les journalistes prennent des notes entre deux vidéos de tentes ultra légères filmées comme des objets de désir. Le Mont Blanc regarde sa marque historique changer de visage : nouvelle identité, nouvelle histoire à raconter, et, en toile de fond, les mots habituels du marketing – positionnement, marché, collections à venir. Benjamin Védrines, lui, est au croisement de ces deux mondes. Il est à la fois le visage de ce « nouveau » Simond et le type qui, quelques mois plus tôt, allait chercher du silence et du vide sur des sommets dont personne n’arrive à prononcer le nom. On le voit monter sur scène, apparaître dans les films, serrer quelques mains. On pourrait s’en tenir là : un athlète de haut niveau, une marque qui se relooke, quelques posts LinkedIn heureux.
Mais une fois les micros coupés, les sourires rangés et les vidéos stoppées, on s’échappe un instant du bruit de fond. Dans un coin d'un open space, avec la neige en arrière-plan, on s’assoit avec Benjamin Védrines. Pas pour parler du nouveau logo ni des coloris de la prochaine veste, mais de ce qu’il va chercher là-haut.
Vertige Media : Quand tu pars en montagne, qu’est-ce que tu vas chercher là-haut ?
Benjamin Védrines : Je vais chercher de l’apaisement. J’aime bien retrouver cette paix intérieure que je ressens en montagne, grâce au silence des montagnes, c'est un silence très naturel. Ça peut aussi être simplement pour les paysages, qui me font voyager, un peu comme certains vont au musée, en plus c’est gratuit. Et puis il y a aussi parfois cette recherche de concentration absolue, de flow, où tu es dans le moment présent. En bas, dans la vallée, j’ai du mal à ne pas penser de manière trop chaotique.
Vertige Media : Est-ce que cette motivation a changé au fil du temps, ou c’est la même qu’il y a dix, vingt ans ?
Benjamin Védrines : Non, c’est vraiment la même. Sauf qu’il y a peut-être des moments dans ma vie, quand j’étais plus jeune, où c’était plus dark que ça ne l'est aujourd'hui. J'avais vraiment un besoin d’échappatoire fort, de fuir ce monde d’en bas. C’est moins le cas maintenant, je me sens quand même plus apaisé en bas, dans la vallée. Mais j’ai toujours besoin de ce ressourcement.
Vertige Media : Cette période « dark », tu l'abordes dans ton livre qui va sortir bientôt. J'ai l'impression que c’est la première fois que l'on t’entend sur ce sujet, non ?
Benjamin Védrines : Oui, j’en parle beaucoup dans mon livre. J’avais besoin de partager ça pour que certaines personnes puissent s’identifier à travers ce cheminement personnel. Et aussi parce que je n’ai pas la chance, actuellement, de pouvoir vraiment transmettre tout ça de vive voix : je ne prends pas le temps, et je n’ai pas envie de prendre ce temps-là en ce moment. Je préfère m’occuper de moi, de mes expéditions, de mes projets. C’est bouillant, et c’est comme ça, c’est une période de ma vie. Mais en parallèle, j’avais besoin qu’il y ait ce message qui passe. Un message d’empathie envers ceux qui connaissent peut-être moins toutes ces angoisses, tout ce mal-être que certains peuvent ressentir, c'est aussi une façon de m’adresser directement à ceux qui en sont un peu victimes, pour leur dire qu’il y a espoir, qu’ils ne sont pas tout seuls. Que même des gens qu’on considère comme des machines sont passés par là. Donc c’était un vrai geste altruiste, et moi ça m’a fait aussi du bien.

Vertige Media : Tu as lu ou suivi un peu l’histoire de Cory Richards, qui a beaucoup parlé de santé mentale et de montagne ?
Benjamin Védrines : Je l’ai rencontré à Chamonix le printemps dernier, je n’ai pas lu son histoire en profondeur, donc je ne pourrais pas vraiment rebondir précisément dessus. Mais déjà, être conscient de pourquoi on fait de la montagne, c’est un grand pas, je pense. Moi, j’essaie depuis le début de me remettre toujours en question dans la manière de pratiquer la montagne. Ça m’a amené à être conscient de cette fuite. À savoir que oui, évidemment, il y a des limites à tout ça, je suis d’accord. Mais je pense qu’il y a parfois un rite un peu nécessaire dans une vie. Peut-être que certains dépassent ce rite et parviennent à un autre stade, une autre période de vie. Et peut-être que sans ce passage-là, ils ne seraient pas parvenus là où ils en sont, ou pas de la même manière. Donc je pense qu’il faut nuancer les discours de chacun. Mais son histoire est hyper intéressante.
Vertige Media : Quand on regarde tes stories en ce moment, on te voit en Angleterre, à Montagne en Scène, en tournée, entre les films, les records, le livre… Est-ce qu’il n’y a pas des moments où tu te dis : « Je suis en train de perdre le sens de ce que je fais » ?
Benjamin Védrines : Si, je me pose la question hyper souvent, pas plus tard qu’hier. D’autant plus que j’ai beaucoup d’amis très core (es puristes de la montagne, ndlr) qui sont très peu connectés aux réseaux. Ça t’amène à être encore plus conscient de tout ça. Quand tu as des collègues proches qui ne sont pas dans le même monde, il y a souvent un jugement de leur part. Soit tu peux le ressentir, soit ce sont des choses qui sont dites clairement. C’est plutôt négatif généralement et ça amplifie la remise en question. Je suis quelqu’un de très sensible, donc je prends tout assez au pied de la lettre et je me remets en question tout le temps. Tout ce que je vais faire, je vais le remettre en question, et je vais très vite être à la fois insatisfait et me dire que je n’aurais peut-être pas dû faire ça. J’essaie de changer ça. J’essaie de me dire que c’est une période de ma vie.
Il y a des gens qui ne comprennent plus rien, maintenant. (...) Avec les réseaux sociaux, n’importe qui peut venir poser sa pierre à l’édifice de l’alpinisme, du moment qu’il sait bien communiquer, qu’il maîtrise un langage qui marche en marketing.
J’ai toujours rêvé d’être soutenu. J’ai toujours rêvé aussi, d’une certaine manière, que les gens me comprennent. Donc dans ces cas-là, je suis toujours un peu mécontent : je me demande si je ne devrais pas reprendre une vie plus discrète, mais je me dis aussi que si je le faisais je souhaiterais surement à nouveau avoir la vie que j’ai là.
J’essaie de vivre les choses à fond pour le moment, de ne pas trop me poser la question et d’accepter ce qui vient. En gardant un peu de temps pour moi, pour garder l’équilibre, sinon ça va être compliqué. C’est aussi des opportunités, des rêves, de pouvoir faire ces films-là à cette échelle-là. Mais parfois, c’est sûr que j’ai l’impression de ne plus trop avoir les pieds sur terre, dans le sens où ça me dépasse un peu. Et c’est pour ça que la montagne reste toujours l’endroit où je reviens. Pour moi, tout ça, ce n’est pas grand-chose, au sens où je sais très bien que ce n’est pas ce qui va me rendre heureux sur le long terme.
Par contre, professionnellement, c’est quelque chose d’important. Et dans ma quête personnelle de me détacher un peu de mes maux, de mon mal-être, je pense que c’est important aussi. Dans le fait de m’aimer moi-même, à travers le regard des gens qui, eux, sont inspirés par ce que je fais.
Vertige Media : Justement, ce regard et ce récit… Aujourd’hui, à quel point tu as l’impression que le public arrive à faire la différence entre une vraie prise de risque, un projet vraiment novateur, et un truc juste très bien marketé ?
Benjamin Védrines : Il y a des gens qui ne comprennent plus rien, maintenant. Ce n’est pas ça qui m’empêche de dormir, mais parfois ça me chagrine. Avec les réseaux sociaux, n’importe qui peut venir poser sa pierre à l’édifice de l’alpinisme, du moment qu’il sait bien communiquer, qu’il maîtrise un langage qui marche en marketing. Franchement, avec les réseaux sociaux et les médias, tu peux tout faire, maintenant. C’est facile. Mais je ne pense pas que les gens soient dupes pour autant. Par exemple, ce qu’on a fait au Jannu Est (sommet de plus de 7000m dans l'Himalaya, ndlr) a quand même ému les gens. Je pense qu'ils ont perçu une grosse différence.
On est un peu comme les chanteurs : on est souvent des gens qui, au fond, n’allons pas très bien de base. Chez mes compagnons de cordée je remarque souvent qu’ils ont aussi un petit grain dans le cerveau.
Sur ce sujet, les journalistes « mainstream » nous posaient quasiment les mêmes questions que les journalistes spécialisés. Ça montre bien que même eux s’emparent du sujet. Ils nous demandaient souvent la différence entre ce qu’on faisait et ce qui se passe sur les 8 000. Donc ils distinguent bien la différence, ils comprennent. L’article publié dans Libération par François Carrel allait aussi dans ce sens-là et montrait vraiment de base le contraste. Il y a une vraie volonté de sortir de la standardisation qu’on peut voir sur les réseaux autour des 8 000.
Vertige Media : Dans les médias grand public, l’alpinisme, c’est encore très souvent soit l’exploit, soit la mort. Il y a assez peu de place pour ce qui se passe entre les deux. Est-ce qu’il faudrait changer la façon dont on définit la « réussite » en haute montagne pour que ça parle mieux aux gens ?
Benjamin Védrines : Oui. C’est pour ça que j’ai l’envie, à chaque fois, de faire des films qui ne parlent pas que de la performance. Dans notre milieu, qui est assez fermé de base, je trouve que c’est important de proposer des œuvres artistiques – des films, des livres – où on se livre vraiment, où on expose un peu les sentiments qu’on éprouve là-haut. Parce que c’est fort. C’est tellement fort que n’importe qui peut éprouver des choses puissantes, souvent transformantes. D’autant plus quand on fait des choses ambitieuses.
De nos jours, ce qui m’embête, c’est la déformation des faits. L’amplification, la surestimation des difficultés techniques. Et parfois, les gens ne savent pas qu’ils ne savent pas.
On est un peu comme les chanteurs : on est souvent des gens qui, au fond, n’allons pas très bien de base. Chez mes compagnons de cordée je remarque souvent qu’ils ont aussi un petit grain dans le cerveau. Ce n’est pas mal, c’est bien d’assumer ces faiblesses-là, elles peuvent même devenir des forces. On n’est pas des machines à la base. On devient peut-être des gens capables de faire des choses ambitieuses et peu communes, mais plein de gens peuvent s’identifier à nous. À l'origine, on est comme tout le monde, et parfois on se sent même beaucoup plus faibles que bien des gens. Pour moi, ça enrichit beaucoup plus le discours que juste parler de la performance.

Vertige Media : En même temps, la performance t’a beaucoup apporté. Pour toi, c’est quoi le problème avec la « perf » en alpinisme aujourd’hui ?
Benjamin Védrines : Le problème, c’est qu’il n’y a pas de contrôle, pas de règles. Entre nous, bien sûr qu’il y en a, il ne faut pas se mentir. Quand on parle de style alpin, ce sont des valeurs, mais un style, ça possède aussi des règles. Au bout d’un moment, tu ne peux pas dire « j’ai fait du style alpin sur l’Everest » en faisant la voie normale. Il y a une limite à ça. Si tu dis quelque chose et que tu veux être honnête, tu dois associer ce que tu as fait à un mot, à un style, et ce style-là a des règles. Je trouve ça important de le préciser.
De nos jours, ce qui m’embête, c’est la déformation des faits. L’amplification, la surestimation des difficultés techniques. Et parfois, les gens ne savent pas qu’ils ne savent pas. Ils n’ont pas l’expertise, ni l’expérience. Tu emmènes un client au Mont Blanc, la première fois qu’il y va, pour lui ça va être extrême. Pour nous, c’est une voie normale facile.
Vertige Media : Tu dirais que l’alpinisme est encore un peu préservé de certaines dérives que l'on observe dans l'escalade, ou pas vraiment ?
Benjamin Védrines : Non, je ne pense pas que ce soit préservé. Moi, je n’ai pas d’agent, pas de conseiller qui me dit : « Tu devrais faire ça pour battre untel, ça te rapportera telle publicité. », mais je peux bien imaginer que ça existe, et que je ne sois juste pas au courant. Par contre, ce que j’ai vu récemment, par exemple en Patagonie, avec Patagonia qui a retiré des traces de topo, ça, pour moi, c’est la pire des choses.
Moi je pense qu'en mettre partout (des cables), comme on peut voir en Italie ou en Suisse ça enlève une certaine liberté, la possibilité de vivre la montagne comme elle est, dans son authenticité pleine.
Ça ne respecte pas une des valeurs les plus importantes pour moi, qui est l’honnêteté, le fait de bien raconter les choses effectuées. Il y a eu tellement d’exemples comme ça. Ça, ça m’énerve. Et les histoires d’avocats qui traversent l’Antarctique avec un guide norvégien, mais qui ne le disent pas, ça m’insupporte.
Vertige Media : On voit aussi des projets d’équipement massif, comme cette sorte de « via ferrata » pensée sur l’Everest pour contourner les séracs. Tu regardes ça comment ?
Benjamin Védrines : Instinctivement, j’ai envie de dire : ça ne sert à rien. Mais je ne vais pas en vouloir à des gens de vouloir aller sur une montagne comme l’Everest de manière un peu plus safe que moi. Pourquoi la manière que j'ai de grimper serait plus noble que la leur ? Après, oui, il y a un truc d’industrialisation. Tu parles d’un terrain dans lequel je m’épanouis, et là on parle de mettre des barres de ferraille. Mais ici, au Mont Blanc, on a déjà ça. Au Cervin, il y a ça tout le long. Dans les Alpes, il y en a partout. Sur le tour des Écrins, tu as des câbles partout. Moi, je suis plutôt attristé de voir de plus en plus d’équipement. On prend les gens par la main, c'est une vraie déresponsabilisation. Mais je suis quand même d’accord pour qu’il y ait un équilibre.
J’entends les gens qui disent : « Tu es trop élitiste, il faut quand même des câbles pour monter au refuge Adèle Planchard ». Moi je pense qu'en mettre partout, comme on peut voir en Italie ou en Suisse ça enlève une certaine liberté, la possibilité de vivre la montagne comme elle est, dans son authenticité pleine. Mais c’est un débat extrêmement compliqué,
même nous, au sein des guides des Écrins, c’est houleux : tu as des guides qui veulent mettre une via ferrata pour monter à tel endroit, d’autres qui trouvent que c’est trop.
Et après, tu retombes sur le débat des spits. Les spits, les pitons, les coinceurs… Tu reviens vite à l’escalade : jusqu’où on spit ? C’est la même chose. Dans certains endroits il y a une vraie guéguerre entre Français et Italiens là-dessus, avec des Italiens qui viennent en hélico et mettent des spits de partout. Sur l’Everest, égoïstement, ça ne m’attriste pas, parce que ça ne va pas affecter ma pratique à moi. Mais sur le symbole, je peux comprendre que ça émeuve, que ça fasse réagir. De toute façon, même au sein de ceux qui vont sur l’Everest, c’est polémique. Ça ne fait pas du tout l’unanimité, donc ce n’est même pas sûr que ce genre d’équipement soit utilisé au final.
J’ai l’impression que les Sherpas sont contents d’équiper l’icefall, d’être payés pour ça, et de pouvoir emprunter une voie plus sûre pour eux aussi. Mais à l’inverse, ils peuvent aussi se dire qu’une via ferrata leur enlèverait du boulot : moins d’échelles à poser c'est moins de travail pour eux.
Vertige Media : J’ai forcément envie de de parler de Kaizen. Avec ce film, on touche des personnes qui n’ont pas forcément les codes de la montagne, ni des risques, ni de l’engagement. On a vu sur le Mont Blanc des adolescents débarquer avec leurs affaires dans un sac plastique et appeler le PGHM pour une fracture de fatigue. Concrètement, tu vois des effets de ce film chez les jeunes ?
Benjamin Védrines : Moi, de base, je ne suis pas contre ce projet-là. Je trouve qu’il a bien préparé son truc. Mathis (Dumas, guide de haute-montagne ndlr) a été un super accompagnant : il lui a montré toute la culture de la montagne, il lui a fait faire de la pêche, rencontrer les réfugiés, il lui a fait faire le tour de ce qui se passe ici à Chamonix. Il lui a fait faire une préparation de A à Z, vraiment millimétrée, extrêmement pertinente.
En France, on voit souvent un jugement un peu clivant, surtout dans le petit milieu de la montagne : sponsorisé, pas sponsorisé, « il fait ça pour l’argent », « il ne fait pas ça pour l’argent »…
Mais si tu me demandes si je vois des effets concrets, moi, personnellement, je n’en vois aucun. De ce que j’ai entendu, ça n’a pas tant augmenté la fréquentation des jeunes en montagne cet été. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait plus de jeunes qui me suivent sur Instagram ou qui commentent mes stories. Par contre, j’ai l’impression que globalement, les médias et le grand public s’y intéressent davantage. C’est hyper dur de savoir si c’est grâce à Kaizen ou à autre chose. Il y a eu peu d’alpinistes qui se sont médiatisés comme on le fait nous. Je dis « nous », ça peut être Charles Dubouloz, ça peut être moi, ça peut être Symon Welfringer. Les années d’avant, c’était la génération de Mathieu Détrie, etc. Eux ne voulaient pas du tout être médiatisé. Il y a eu un trou temporel, entre Bérauhlt, Lafaille, puis Ueli Steck – et encore, ça commence à dater un peu. C’est dur à dire, mais c’est sûr que tout ça a dû participer à quelque chose.
Et évidemment qu’il y a des victimes collatérales. Mais en même temps, parmi tous les jeunes qui vont peut-être aller en montagne ou au moins trekker, est-ce que ça n’apporte pas plus de positif que de négatif ? Les jeunes « naufragés » du Mont Blanc, c’est très symbolique. Pour moi, c’est plus du sensationnel qu’autre chose. Ces jeunes-là, ils vont apprendre de leurs erreurs, et peut-être qu’ils vont partager ça à d’autres. Et puis, nous, de notre côté, on essaie d’apporter une approche pédagogique – pas trop pédagogique quand même – mais assez fidèle à l’alpinisme pur et dur comme on le pratique ici. Je pense que ça peut apporter une bonne complémentarité.
Vertige Media : Si tu pouvais redéfinir le contrat entre l’alpinisme, le public et les médias, qu’est-ce que tu changerais en priorité ? Dans un monde idéal, qu’est-ce que tu aimerais que les gens ressentent quand ils entendront le mot « alpinisme » dans vingt ans ?
Benjamin Védrines : En France, on voit souvent un jugement un peu clivant, surtout dans le petit milieu de la montagne : sponsorisé, pas sponsorisé, « il fait ça pour l’argent », « il ne fait pas ça pour l’argent »… Pour le grand public, je dirais qu’il faudrait voir la montagne comme quelque chose qu’il faut respecter avant tout. Je ne parle pas de bilan carbone, je ne suis pas un exemple, mais de la respecter sur le terrain. Moi, je fais gaffe, je suis trop fier qu’il y ait le parc national des Écrins. Donc en gros, j’aimerais que, quand les gens entendent « alpinisme », ils pensent à des montagnes authentiques, qu’on respecte telles quelles.
On pourrait dire « vierges », mais on évite ce mot parce qu’il fait tout de suite référence à un héritage colonial. On préfère parler de sommets non gravis, de montagnes authentiques. Je suis d’accord avec l’idée de changer un peu les mots qu’on emploie, le langage qu’on a. De la même manière, quand on dit « affronter une montagne » ou « partir à l’assaut », ça fait référence à l’armée. Au fond, ça me fait un peu rire, parce que quand j’étais jeune j’avais cet esprit un peu militaire, de me dire « on va à l’assaut ». Mais je suis d’accord que c’est bien d’essayer de changer les choses et de faire attention aux mots qu’on utilise. Par exemple, on a fait le Jannu, qui est un sommet non gravi. C’est cohérent avec ce discours de respect.














