L'escalade en commun : la première salle entièrement co-gérée au monde
- Matthieu Amaré

- il y a 2 heures
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Dans une ville anglaise moyenne, un groupe de grimpeur·euses construit une salle d'escalade entièrement co-gérée par ses habitants. Propriété collective, gouvernance partagée, tarifs divisés par deux : Climbing Commons est une initiative unique au monde. Et le prototype d'une idée qui pourrait transformer bien plus que le seul univers de la grimpe.

Chik soulève des haltères sans conviction dans une salle de musculation. Autour de lui, le ronronnement des tapis de course, l'odeur de caoutchouc chaud, la routine mécanique des corps en mouvement. Chik déteste ça. Le regard perdu sur l'éternelle barre de fonte devant lui, il divague. Et se met à rêver de pans de murs verticaux avec des prises multicolores. De séquences à chercher des mouvements fluides, de cet état de grâce où le cerveau se vide de tout sauf du prochain geste.
Prix Nobel, tractions et verrou patrimonial
Quelques jours plus tard, Chikara Shimasaki alias « Chik » raconte cette scène à Vertige Media, assis à la table de sa salle à manger. « Je déteste vraiment les salles de sport, lâche-t-il. J'ai la quarantaine, je grossis, je vieillis, mon corps se dégrade. Je suis un peu obligé. Mais chaque fois que j'y suis, qu'est-ce que j'ai envie de grimper... ». Le quadra ne se souvient plus vraiment comment il est tombé dans la grimpe. « Un peu comme tout le monde, je crois », évoque-t-il vaguement. Un ami l'y a initié, puis il y a pris goût. Et tout à coup, voilà qu'il se retrouve un jour dans les Pyrénées à faire une grande voie et à passer l'un des meilleurs séjours de sa vie. Chikara partage aussi que l'escalade l'a soigné d'un divorce compliqué. « C'est un sport qui vous permet de ne penser à rien d'autre que ce que vous faites, continue-t-il. La seule chose qui compte, c'est d'atteindre la prise suivante. C'est l'esprit zen. »
Cette zénitude, le Britannique ne la retrouve plus vraiment depuis qu'il s'est installé à Stroud, ville moyenne du Gloucestershire, dans le sud-ouest de l'Angleterre, où il vit avec ses trois enfants. Ou du moins, très rarement. « Les seuls moments où je parvenais à grimper régulièrement, c'est quand je pouvais me le permettre financièrement, précise-t-il. Et des moments comme cela, il n'y en a pas eu beaucoup. » Autour de Stroud, les salles d'escalade ne sont pas légion. Il faut faire 25 km pour en trouver une. Et débourser généralement 500 livres par an pour y grimper régulièrement. Alors « Chik » ronge son frein en faisant de la muscu. Jusqu'à ce qu'au détour d'une série de tractions, une idée germe.
« L'idée, ce n'est ni plus ni moins que de faire de l'escalade un bien commun »
Chikara Shimasaki, porteur du projet « Climbing Commons » Très bientôt, Chikara Shimasaki devrait se retrouver à la tête d'un projet unique au monde : la première salle d'escalade entièrement co-gérée par les habitants d'une ville. Six cents mètres carrés de bloc, accès par empreinte digitale, tarif annuel à 300 livres. Tout a été pensé pour que l'espace soit non seulement accessible à tous·tes, mais aussi qu'il appartienne complètement à sa communauté. Nom de code ? « Climbing Commons ». « L'idée, ce n'est ni plus ni moins que de faire de l'escalade un bien commun », traduit Chikara. Financé par des centaines d'habitants, bâti par près de 80 bénévoles, le projet qui s'érige actuellement dans un ancien site industriel devrait ouvrir ses portes en mars 2026. Ces dernières années, si Chikara a grimpé de manière irrégulière, il a constamment cherché des solutions à la crise écologique et sociale. Ancien membre d'une ONG spécialisée dans la résolution de conflits, le jeune actif expérimente alors des méthodes pour construire de la cohésion sociale dans des contextes de divisions. Au cours de ses recherches, il tombe sur les travaux d'Elinor Ostrom, première femme à recevoir le prix Nobel d'économie en 2009. « Elle l'a notamment remporté pour son travail sur la gestion de ressources naturelles par des collectifs utilisant des formes de propriété collective, explique Chikara. C'est elle qui a théorisé les common-pool ressources, ces ressources qui sont des biens communs comme les forêts montagneuses de Suisse ou les terres communales d'Éthiopie qui ont survécu des centaines d'années. » L'économiste en tire des règles de base pour gérer ces « communs », de la prise de décisions aux mécanismes de résolution de conflits. « Une sorte de code de conduite de base, continue Chikara Shimasaki. Une consolidation de ce qui a fonctionné à travers le monde. Mais surtout selon moi, l'une des meilleures méthodologies pour construire de la cohésion sociale. » Dans son livre publié en 1990, La Gouvernance des biens communs : pour une nouvelle approche des ressources naturelles, la prix Nobel découvre qu'une certaine autogestion des biens est plus efficace et pérenne que le système capitaliste ou communiste.
De cette découverte, Chikara en fera un bâton de pèlerin. Jusqu'à devenir un représentant des « Commons », sorte de mouvement dont les membres tentent d'appliquer les principes de feu Elinor Ostrom à l'ensemble de la société. Le quarantenaire dessine des schémas, trace des cercles concentriques, noircit des pages entières de notes. Il y pose les bases de la gouvernance multi-parties prenantes où trois entités – les financeur·euses, les usager·ères, les stewards (celles et ceux qui gèrent le projet au quotidien, ndlr) – président au destin d'un projet. Surtout, il souligne le rôle d'un quatrième acteur, les safeguarders, sorte de gardien·nes externes, sans intérêt financier, qui peuvent opposer un veto si les autres tentent de trahir les principes fondateurs. Et parmi eux, il y en a un qui les domine tous : l'asset lock, soit le verrou patrimonial. « En gros, le commun est invendable, impossible à privatiser et ce, à perpétuité. La propriété et la gouvernance appartiendront toujours à la communauté », résume Chikara.
Dévers et des pas mûres
À la fin de son travail d'exploration, le représentant des « Commons » aurait pu sauter au plafond. Sauf que la coquille est encore vide et que chaque fois qu'il tente d'expliquer le modèle des « Commons », ses interlocuteur·ices se pâment. « Leurs yeux devenaient vitreux, continue l'intéressé. Quand on parle de concepts aussi abstraits que l'économie post-croissance ou la gouvernance multi-niveaux, je peux le comprendre. Il me fallait donc trouver quelque chose de tangible, qui apporte des bénéfices à la communauté locale assez rapidement pour pouvoir le montrer du doigt et dire : voilà, c'est ça les communs ! » Et après quelques séances boring de développé-couché, cela ne fait plus aucun doute : l'escalade sera son cheval de Troie.
« Les gars, on est en train de construire une putain de salle d'escalade ! »
Michael Love, bénévole de « Climbing Commons » C'est à la fin de l'année 2022 que Chikara Shimasaki commence à caster sa garde rapprochée. « Ce qui est génial à Stroud, c'est qu'avec son passé de ville progressiste et militante, il suffit d'aller au pub pour trouver des gens qui ont envie de porter des projets sociétaux », explique-t-il. En l'espace de quelques mois, le core group est constitué. Parmi les six membres : Michael Love, ancien ingénieur chez Dyson. « Chik m'a dit qu'il allait à une conférence de la British Climbing Wall Association à Sheffield, raconte-t-il. J'étais dispo, j'ai sauté dans la voiture. Le temps du trajet, on a fait le même constat : il nous fallait une salle d'escalade chez nous, et rien qu'à nous. » Au-delà du noyau dur, un groupe de bénévoles enfle rapidement : électricien·nes, maçon·nes, graphistes, comptables... Une enquête est envoyée auprès de la population locale : combien de personnes grimperaient si une salle existait ? À quel prix ? À quelle fréquence ? Six cent vingt personnes répondent, fournissant des données géographiques, démographiques, économiques précises. Grâce à son background en design, Michael prend en charge les dessins techniques et les animations 3D. « On essayait de montrer concrètement aux gens ce qu'on voulait faire », explique-t-il.
Jusqu'à l'été 2024, « Climbing Commons » n'est encore qu'une théorie. Mais en juin, « Chik » lance une campagne de crowdfunding en ligne. L'objectif de 20 000 livres est quasi-atteint en cinq jours. « Pour moi, c'est le moment où c'est devenu concret, déclare Chikara. On avait de l'argent sur le compte bancaire. » « Je me souviens de son enthousiasme, rembobine Michael Love. Il m'a dit : "Michael, on a fait la partie la plus difficile, on a levé des fonds". Je lui ai répondu : "Non mec, la partie la plus difficile c'est de construire le truc" ». Trois mois après, il ne reste plus rien des 20 000 livres et seulement 70% des murs sont érigés. Aucune assurance ne souhaite s'aventurer dans une expérience autonome inédite au Royaume-Uni. Et comme si cela ne suffisait pas, le conducteur des travaux quitte le projet en raison d'une naissance. « On s'est retrouvé dans la vallée du désespoir, reprend Michael. Tu as un pic d'enthousiasme puis tu descends très bas. »
« Nous n'avons aucune incitation à la croissance et nous réduisons les barrières à l'entrée pour rendre accessible l'escalade à des populations qui n'y auraient jamais touché »
Chikara Shimasaki, porteur du projet « Climbing Commons »
À ce moment-là, Chikara Shimasaki reprend ses schémas et les principes fondateurs des « Commons » pour remettre de l'ordre. C'est lui qui reprendra la boîte à outils pour relancer le chantier. Lui encore qui ira chercher une subvention et une compagnie d'assurance qui veuille bien couvrir la future salle d'escalade. « Ça a beau être un modèle plat, sans hiérarchie, il faut quand même un leader qui sait motiver, précise Michael. Et Chikara est très doué pour valoriser les contributions des autres, autrement qu'avec de l'argent. » Le projet « Climbing Commons » se poursuit avec l'aide de 80 paires de bras. Une fois la charpente posée, les idées fusent. « On a fabriqué un mur à 40 degrés pour les grimpeurs expérimentés mais aussi un toboggan pour les enfants, raconte Michael. L'idée, c'était de contenter tout le monde. Moi je voyais mes dessins en 3D se réaliser, j'étais comme un dingue. Je faisais que dire : "Les gars, on est en train de construire une putain de salle d'escalade !" » Pendant ce temps-là, c'est l'intégralité des 600 répondant·e·s à l'enquête qui attendent l'ouverture de pied ferme. Selon Chikara, « Climbing Commons » aura suffisamment d'abonné·e·s pour tourner la première année sans problème. Le coût final du projet est estimé à 60 000 livres, en comptant un an de dépenses opérationnelles ainsi qu'une petite réserve de cash.
Le sport le plus populaire d'Angleterre ?
Depuis le départ, « Climbing Commons » a rencontré un enthousiasme unanime. La municipalité a trouvé son nouveau projet de cohésion sociale. L'Association of British Climbing Walls (ABCW), organe de régulation du secteur, a salué l'initiative pour sa capacité à rendre l'escalade accessible. La BBC en parle. Même les concurrents semblent conquis. À 25 km de là, à Bristol, la salle privée 270 Climbing Gym a prêté ses prises aux habitants de Stroud. « Ils ont compris que nous ne serons jamais une grande installation, explique Chikara Shimasaki. Nous n'avons aucune incitation à la croissance et nous réduisons les barrières à l'entrée pour rendre accessible l'escalade à des populations qui n'y auraient jamais touché. » Famille modeste, étudiant·es, demandeur·se d'emploi... autant de personnes qui, une fois passionnées, iront naturellement vers les grandes structures pour progresser, grimper en tête et tester des voies de vingt mètres. Cette coexistence se retrouve au coeur des ambitions des « Commons ». « Nous sommes en train de prouver qu'un projet comme celui-ci peut cohabiter avec le marché des salles commerciales, reprend « Chik ». Imaginer qu'une dizaine d'autres initiatives émergent dans le pays, c'est projeter que l'escalade peut devenir un des sports les plus populaires du pays. » Le quarantenaire est déjà sur le coup. Après l'ouverture des portes, il compte bien envoyer toolkit et autres playbook pour que différentes communautés locales s'en emparent. En attendant, Chikara Shimasaki entend imposer l'idée que grimper peut « désarmer les identités ». Une manière d'affirmer qu'au sein d'une société plus que jamais polarisée, la « contact theory » qui suppose de se faire rencontrer deux groupes opposés pour qu'ils s'entendent mieux ne fonctionne pas. Ce qui fonctionne, c'est « la diversité intra-groupe ». « Provoquer une diversité de points de vue au sein des groupes renforce la capacité des gens à créer des façons différentes de s'exprimer, souligne-t-il. En faisant découvrir l'escalade à des gens de milieux divers qui n'auraient peut-être jamais grimpé, ielles commenceront à voir l'escalade comme une façon de se définir autrement que par son métier, sa couleur de peau ou sa religion. Ielles verront les gens en couches, plutôt qu'en une seule image. » Quand on lui pose la question, Michael Love ne sait pas précisément comment se définir. Alors l'ancien ingénieur se gratte le crâne, remonte ses lunettes à grosse monture et cherche une certitude dans son engagement pour Climbing Commons. Et ce qui est certain, c'est qu'il est fier d'avoir « rendu sa ville meilleure ». « Dans 20 ans, j'espère pouvoir encore montrer notre salle en disant : "J'ai aidé à construire la première salle d'escalade en commun au monde" ». Michael et Chikara ont un avenir en commun : à ce moment-là, ils auront tous les deux 60 ans. Mais d'abord, dans quelques semaines, ils pourront enfin grimper chez eux. Et montrer au monde que c'est possible.














