Chroniques d’un sport hype : l'humour au feutre noir de Mona Hackel
- Pierre-Gaël Pasquiou
- il y a 21 minutes
- 6 min de lecture
Avec Escalade en salle, chroniques caustiques d’un sport hype, l’illustratrice et productrice radio Mona Hackel ne se contente pas de croquer des « types » de grimpeur·ses. Elle s’intéresse à ce qui déborde les personnes : la salle comme dispositif social, la « vibe » comme produit, et la langue du marketing comme signal de classe. Une satire située — l’Île-de-France — mais pensée comme une loupe sur l’écosystème français.

La scène pourrait être inventée, mais c’est précisément ce qui la rend utile. Dans une salle immense, presque vide — heures creuses, public disponible, silence d’entrepôt — trois personnes arrivent avec un sound system sur roulettes. Caissons en bois, installation sérieuse, posture de pionniers. Elles expliquent qu’elles montent un format « hyper concept » : première partie house, puis salle transformée en club jusqu’à 5 heures du matin. Mona Hackel et ses ami·es, familiers de cet attirail « depuis l’adolescence » pour avoir déjà traîné du côté des free parties, restent interloqué·es. Moins par l’idée que par la manière de la raconter : comme si rien n’avait précédé, comme s’il n’existait pas d’histoire sociale et culturelle derrière cet imaginaire.
C’est ce type de micro-scènes — à la frontière du comique et du révélateur — que Hackel collecte et transforme en chroniques dessinées. Elle n’a pas « décidé » d’en faire une série : elle commence par un coup de colère, publie une première planche sur Instagram, et le retour du public donne une suite. À partir de là, la salle devient un terrain. Pas seulement un lieu de pratique, mais un espace où se fabriquent des hiérarchies, des manières d’être ensemble, et une économie très concrète de l’attention, du désir et de la distinction.
Vibe et verbes
Hackel assume le mot : « C’est une satire ». Mais elle refuse qu’on la réduise à une collection de vannes sur des individus. « C’est une satire dont le décor est celui de la salle d’escalade… de mon point de vue et de mon regard très situé », dit-elle, en rappelant que son observation part des salles franciliennes. Et pourtant, l’ambition dépasse ce cadre : à partir de ce décor, elle vise « l’écosystème des salles d’escalade en France ».
Ce qu’elle tourne en ridicule n’est pas seulement une « faune », mais un système. « Au-delà des individus, c’est aussi une satire de la salle d’escalade en elle-même », comprise comme un espace hybride : un lieu sportif, un lieu de sociabilité et, de plus en plus, un lieu de commerce. Elle insiste notamment sur les stratégies de conquête : « Ce dont je me moque… c’est toutes les stratégies marketing déployées par certaines salles pour attirer de nouveaux… clients et clientes ». La salle n’est plus seulement un mur : elle se raconte, se met en scène, vend une expérience complète.
« On a une vision de l’espace naturel, alors qu’en fait c’est faux. Ce sont aussi des espaces rendus artificiels, de par l’équipement »
Mona Hackel
Là où son regard est particulièrement précis, c’est dans l’attention portée à la langue. « Je m’intéresse vachement aux éléments de langage », nous explique-t-elle, en pointant les anglicismes, les formulations standardisées, les mots-valises qui finissent par devenir des mots d’ordre. Le menu du bar, le formulaire d’inscription, la signalétique : tout est discours. Et ce discours n’est jamais neutre. Une salle s’adresse rarement à « tout le monde », même quand elle dit « tout le monde ». Elle parle à un public supposé jeune, urbain, solvable, familier des codes. Et elle le fait avec une langue qui promet une identité autant qu’une séance.
La série tient aussi par sa lucidité : Hackel ne se place pas au-dessus de ce qu’elle décrit. Elle raconte ce tiraillement entre être une cible de ces stratégies et en percevoir les mécanismes. « À la fois me sentir visée par ces stratégies marketing… et à la fois avoir un regard autocritique sur quelle communauté on représente aussi. »
Carnet de mur
Hackel n’emploie pas le mot « enquête », mais sa méthode s’en rapproche. « Je tiens des notes sur mon téléphone… ce qui pourrait s’apparenter à des carnets de terrain », nous explique-t-elle. Elle note ce qui la fait rire, ce qui se répète, ce qui trahit une tendance : gestes, phrases, détails de décor. Puis elle centralise, trie, assemble — avec une logique de montage qu’elle relie à son expérience de la radio. Ce lien n’est pas anecdotique. Elle dit y avoir appris une idée simple : l’expertise ne vit pas uniquement à l’université. « Il y a des spécialistes à plein d’endroits », insiste-t-elle, y compris des gens dont le savoir est construit par la pratique et par les publics traversés. Elle cite un exemple très concret : son père, prof d’EPS spécialisé en escalade. Pas besoin d’une thèse pour avoir une vision large d’un sport : l’enseignement, les générations, les milieux qui se l’approprient, tout cela produit aussi de la connaissance.
« Dans ces espaces, on fabrique pour nous des imaginaires autour de la nature »
Mona Hackel
Cette attention aux signes la conduit vers des sujets souvent considérés comme secondaires, mais qui disent beaucoup. Par exemple, la musique : qui choisit la playlist, et à qui s’adresse-t-elle ? Que dit-elle du public visé ? Que dit-elle de celles et ceux qui travaillent à l’accueil ? Plus largement, que révèle la standardisation sonore des chaînes, quand l’expérience devient un produit homogène ? La salle comme espace sonore, donc comme espace politique, aussi.
Même logique côté décor. Hackel s’intéresse à la mise en scène de la nature au cœur d’un univers artificiel. « Dans ces espaces… on fabrique pour nous des imaginaires autour de la nature », observe-t-elle, en décrivant posters, photos de falaises, images de grandes voies. Beaucoup de salles vendent l’extérieur comme horizon désiré, comme prolongement « naturel » de la pratique. Et elle propose un renversement : cet extérieur, lui aussi, est déjà mis en forme. « On a une vision de l’espace naturel alors qu’en fait c’est faux. Ce sont aussi des espaces rendus artificiels, de par l’équipement. »
Sa série ne se contente pas d’opposer « vrai » et « faux ». Elle interroge plutôt la manière dont on consomme du « vrai », et la manière dont le marché le conditionne, le met en récit, le rend désirable. Enfin, il y a un angle qu’elle veut approfondir : le travail. Derrière la « vibe », derrière « le vernis », « il y a des humains ». Elle imagine une méthode où la BD se nourrirait de paroles recueillies : salarié·es, accueil, ouverture, entretien, management, quotidien. Mais elle se heurte à un obstacle prosaïque : les moyens. Pour faire exister ce matériau, il faut du temps, du cadre, une économie. Et l’ampleur des questions finit par dépasser l’énergie du « projet jeté dans le dessin ».
Des strips sous le manteau
À la fin, sa série pose une question qui dépasse la grimpe : quel support permet encore la nuance ? Pourquoi vouloir en faire un livre, alors que le projet est né sur Instagram ? Hackel répond par un mot : l’attention. Elle raconte un rapport longtemps conflictuel à la lecture, puis une découverte tardive du livre comme outil d’apprentissage et de plaisir. Et elle résume l’écart ainsi : « Le rapport à l’attention et à l’immersion n’est pas du tout le même quand tu scrolls un téléphone ou quand tu prends le temps d’ouvrir un bouquin. » Le papier n’est pas, pour elle, un réflexe nostalgique : c’est une tentative de retrouver un temps long, une lecture qui ne soit pas dictée par la mécanique du feed.
Reste l’ambivalence. L’édition impose des cadres, des contraintes, des arbitrages. L’autoédition, elle le sait, est « harassante ». Elle dit pourtant suivre une boussole assez claire : le plaisir de faire et l’exigence d’autonomie. Elle raconte même avoir envisagé une infiltration graphique — des strips imprimés « sous le manteau » qui se fondraient dans le décor — avant d’y renoncer, précisément pour ne pas être récupérée. Sa satire ne cherche pas la connivence avec ce qu’elle critique. Ce que propose Mona Hackel n’est donc pas un simple miroir moqueur tendu à une tribu urbaine. C’est une chronique de l’époque, où la salle devient un laboratoire : langage managérial, imaginaires préfabriqués, promesse de communauté, consommation de nature, hiérarchies visibles et invisibles. Sa BD a commencé comme un coup de colère. Elle prend la forme d’une question durable : qu’achète-t-on, exactement, quand on achète une séance — un sport, ou une manière d’être au monde ?
Les chroniques sont à suivre sur Instagram : @namohkl.














