Observatoire de l'escalade : des chiffres et des leurres
- Pierre-Gaël Pasquiou

- 30 janv.
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 2 févr.
Chaque année, des chiffres circulent pour décrire l’évolution de la pratique de l’escalade en France. L’édition 2025 de l’Observatoire de l’escalade, publiée par l’Union Sport & Cycle (USC) avec le concours de l’UDSE et de la FFME, avance notamment un volume de près de deux millions de pratiquant·e·s et un modèle économique des salles sous tension. Selon certains experts, ces données – largement reprises – posent toutefois question. Explications entre méthodes, lobbying et méthode Coué.

Dans la version rendue publique, l’Observatoire s’appuie sur deux sources. D’un côté, un questionnaire adressé à 2 588 personnes de plus de 18 ans se déclarant concernées par l’escalade. De l’autre, un volet économique construit à partir des réponses de 100 salles privées marchandes issues de réseaux professionnels : l’USC (Unions Sport et Cycle, ndlr), organisation qui regroupe des entreprises du secteur sportif au sens large, et l’UDSE (Union Des Salles d'Escalade, ndlr) association représentante des salles d’escalade privées. Ce type de démarche peut produire des indications utiles — à condition de savoir précisément à qui l’on a parlé, comment, et avec quelles corrections. Sur ces points, l’USC indique à Vertige Media que l’enquête « pratiquant·e·s » a été conduite du 17 novembre au 10 décembre 2025, via un questionnaire en ligne, auprès d’un échantillon issu des bases clients des enseignes privées et de la base des licencié·e·s FFME. En revanche, la version publique ne précise pas les éléments qui permettent d’apprécier ce que ces résultats autorisent (et n’autorisent pas) à dire.
Sans ces éléments, il devient difficile de trancher entre deux lectures : celle d’une photographie de l’escalade « en France », et celle — plus probable — d’un portrait de l’escalade telle qu’elle se pratique dans les cercles effectivement touchés par l’enquête. Autrement dit, l’étude a toute sa place comme baromètre de filière : un instrument qui aide des acteur·rice·s économiques à prendre la température d’un marché, à suivre des tendances, à documenter des tensions. La difficulté surgit lorsque ces résultats sont mobilisés comme s’ils décrivaient, à eux seuls, l’ensemble de la pratique au niveau national — alors qu’en statistique, la question décisive n’est pas seulement combien de personnes ont répondu, mais qui a eu, concrètement, la possibilité de répondre.
Un recensement, ça trompe énormément
Pour Olivier Aubel, sociologue des pratiques sportives, l’enjeu d’une enquête n’est pas d’abord le volume de réponses, mais la manière dont elles ont été obtenues. « La validité d’une enquête statistique dépend très clairement de son échantillon, de la manière dont on le constitue », insiste-t-il. Et il résume le principe d’une enquête représentative en une phrase : « Il faut que toute personne faisant partie de la population mère puisse avoir une chance d’être interviewée ».
« Ils ont fait un sondage comme on le faisait à la fin du XIXᵉ siècle : “voilà le lien, répondez si vous voulez.” »
Olivier Aubel, sociologue du sport et professeur à l’Université Grenoble Alpes.
Dans les grandes enquêtes publiques, cette exigence se traduit par un cadre de sondage et un tirage contrôlé, puis par des corrections lorsque des déséquilibres apparaissent. Cela ne supprime pas l’incertitude, mais cela permet de savoir ce que l’on mesure — et surtout ce que l’on ne mesure pas. C’est notamment l’esprit de l'enquête nationale sur les pratiques physiques et sportives (ENPPS) menée par l’INJEP (Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire, ndlr).
À l’inverse, lorsque le recrutement passe par des fichiers déjà constitués — ici, ceux des enseignes privées et de la FFME, selon l’USC — l’enquête a mécaniquement plus de chances d’atteindre des personnes déjà connectées à ces circuits. Olivier Aubel le formule de manière volontairement abrupte : « Ils ont fait un sondage comme on le faisait à la fin du XIXᵉ siècle : “voilà le lien, répondez si vous voulez.” » La formule est sévère, mais elle renvoie à un point technique : « Ils n’ont aucune maîtrise de leur échantillon. Aucune. Donc on peut observer des variations considérables d’une vague à l’autre ».
Ces limites ne disqualifient pas l’étude. Elles invitent à la lire comme un baromètre, pas comme une enquête de référence.
En escalade, le biais le plus évident est celui d’une surreprésentation de l’indoor privé : des pratiquant·e·s qui fréquentent des structures commerciales ou fédérales, voient passer des affiches, des newsletters, des publications sur les réseaux sociaux, et sont suffisamment engagé·e·s pour prendre le temps de répondre. Ce n’est pas illégitime : on obtient alors un bon portrait de celles et ceux que l’on touche. Mais la conclusion change : l’enquête ne décrit plus « l’escalade en France » au sens large. Elle décrit une escalade vue depuis ses points d’entrée les plus visibles, les salles, et ce qu’elles attirent.

Un indice, au moins, permet d’objectiver cette variabilité de public d’une année à l’autre : la part de répondant·e·s licencié·e·s FFME, annoncée comme très élevée dans l’édition précédente (65 % en 2024), est nettement plus faible dans l’édition 2025 (35 %). Un tel déplacement suggère des canaux de diffusion différents — et donc des populations différentes. Or lorsque le public change, la « tendance » observée peut traduire une évolution réelle… ou simplement le fait qu’on n’a pas interrogé les mêmes profils d’une année sur l’autre.
Avant même de discuter les grandes conclusions, une lecture attentive du document fait apparaître un point plus simple : la manière dont certains chiffres sont présentés n’aide pas à les interpréter. Plusieurs résultats semblent reposer sur des questions à réponses multiples, sans que le document explicite clairement le mode de calcul. Lorsque l’Observatoire indique, par exemple, que 78 % des répondant·e·s pratiquent le bloc et 75 % la difficulté, tout en mentionnant que 53 % pratiquent les deux, la logique peut être statistiquement cohérente (cases multiples), mais elle devrait être explicitée, faute de quoi le lecteur non spécialiste peut conclure à une incohérence.

Même problème de lisibilité autour d’un indicateur de satisfaction présenté à 17,7 : note sur 20, score composite, moyenne d’items ? La valeur, isolée de son échelle et de sa méthode de construction, perd sa signification. Olivier Aubel pointe ici un enjeu récurrent des baromètres : un chiffre peut « faire sérieux » tout en restant peu opérant si l’on ne sait pas ce qu’il mesure. Enfin, les chiffres de consommation (« boire un verre après la séance », « se restaurer après la séance ») gagnent en apparence, mais perdent en précision si l’on ne sait pas où se déroule la consommation, à quelle fréquence, et dans quel type d’établissement. Les mêmes pourcentages peuvent décrire un modèle économique fondé sur la consommation sur place… ou une réalité beaucoup plus banale : manger ailleurs, après, dans la soirée.
Ces limites ne disqualifient pas l’étude. Elles invitent à la lire comme un baromètre, pas comme une enquête de référence.
« Deux millions », et moi, et moi, et moi ?
Le chiffre le plus commenté — « près de deux millions de pratiquant·e·s » — dépend d’une question rarement explicitée : que signifie « pratiquer » ? En matière de statistiques sportives, le terme recouvre des réalités très différentes : une séance découverte, une pratique occasionnelle, une pratique régulière. Selon la définition retenue, on ne décrit pas le même phénomène — et, pour les salles, on ne parle pas de la même profondeur de marché.
Les enquêtes publiques prennent soin de distinguer ces registres. Dans l’ENPPS (INJEP), l’escalade est ventilée entre salle et plein air, et la pratique est différenciée entre « au moins une fois dans l’année » et « régulière ». En 2020, l’escalade en salle est estimée à 1,9 % de la population (environ 1,1 million) « au moins une fois dans l’année », mais tombe à 0,7 % chez les pratiquant·e·s réguliers (environ 400 000). L’escalade en plein air suit la même logique : 1,2 % (environ 700 000) « au moins une fois », contre 0,1 % réguliers (environ 67 000). Le point saillant est connu de longue date en sociologie du sport : la base de celles et ceux qui essaient est structurellement plus large que le noyau de celles et ceux qui persistent.


C’est ce glissement que souligne Olivier Aubel : une question formulée en « au cours des douze derniers mois » peut, de fait, compter comme « pratiquant·e » des personnes qui n’ont fait qu’une séance isolée. « Une séance dans l’année peut suffire à être compté comme pratiquant dans certaines enquêtes. Statistiquement, c’est cohérent. Sociologiquement, cela ne décrit pas le même phénomène qu’une pratique hebdomadaire », insiste-t-il. Et il résume d’une image la conséquence : une telle formulation peut « transformer une séance en centre de vacances en “pratique” ».
Dans ce contexte, l’échange avec l’USC clarifie un point décisif : le chiffre de « près de deux millions » ne provient pas de l’enquête « pratiquant·e·s » (2 588 répondant·e·s), mais d’une étude distincte, « Sport dans la ville », menée en septembre 2025 sur « un échantillon représentatif de 2 000 Français ». La question posée était la suivante : « Au cours des 12 derniers mois, avez-vous pratiqué une activité physique ou sportive, ne serait-ce qu’occasionnellement ou durant vos vacances ? » (plus de cinquante activités testées). Autrement dit, on se situe d’emblée sur une définition large, de type « au moins une fois dans l’année », ce qui est cohérent pour estimer une population exposée ou curieuse de l’activité, mais ne décrit pas la même chose qu’un noyau de pratiquant·e·s réguliers.
L’enjeu n’est donc pas de trancher entre un « bon » et un « mauvais » chiffre : les ordres de grandeur peuvent coexister s’ils ne mesurent pas la même chose. Mais cette clarification rappelle pourquoi les reprises médiatiques doivent être précises : comparer un volume « au moins une fois dans l’année » avec le noyau des pratiquant·e·s réguliers (environ 400 000, en salle en 2020 selon l'ENPPS) revient à superposer deux réalités différentes. Et c’est précisément ce que la version publique de l’Observatoire gagnerait à rendre plus lisible : à quel seuil de pratique ses chiffres renvoient, et de quelle escalade ils parlent — celle qui s’essaie, ou celle qui s’installe ?
Méthode Coué
L’Observatoire met également en avant une part de pratique féminine proche de 48 %. Pris comme une photographie, le chiffre est plausible — surtout si l’on parle d’escalade en salle. Les données publiques situent l’escalade indoor dans un ordre de grandeur voisin, autour de 44 % de femmes en 2020. Sur le niveau, les ordres de grandeur se répondent, avec 5 années d'écart.
Dans un secteur où les établissements doivent justifier des trajectoires (auprès de partenaires, de propriétaires, d’élus locaux, de financeur·euse·s), les chiffres ont aussi une fonction : stabiliser une lecture.
La question se complique dès que l’on passe du constat à la trajectoire. Dans la version publiée, l’indicateur est mis en perspective sur plusieurs années et accompagné d’une lecture de tendance — l’Observatoire évoquant une pratique « en voie de féminisation » et un mouvement qui « se poursuit ». Or, pour transformer une photographie en évolution, il faut pouvoir comparer des points dans le temps sans changer ce que l’on mesure. « Si on veut parler de processus, il faut deux points dans le temps, avec deux méthodologies comparables », rappelle Olivier Aubel. Il ajoute un élément souvent absent des reprises médiatiques : l’incertitude. « Il faut prendre les intervalles de confiance (…) et voir s’ils se croisent. »

C’est ici que la comparabilité devient centrale — et que le document se contredit partiellement. D’un côté, l’Observatoire met l’indicateur en perspective sur plusieurs années, avec des graphiques qui suggèrent une trajectoire. De l’autre, dans un échange avec Vertige Media, l’USC affirme que si la méthodologie générale est « la même » que l’an dernier, l’échantillon 2025 est différent — et même, selon elle, « plus représentatif » parce qu’il est moins influencé par les licencié·e·s (66 % de licencié·e·s dans l’édition précédente, 35 % cette année). Elle en tire une conséquence explicite : elle « déconseille toute comparaison avec la précédente édition » (hors taux de pratique).
Autrement dit, l’Observatoire raconte une évolution tout en avertissant que la comparaison d’une année sur l’autre est fragile. Dans ces conditions, le 48 % reste informatif sur la population effectivement touchée par l’enquête. Alors, l’idée d' une féminisation qui se poursuit devrait être présentée avec beaucoup plus de prudence, faute d’éléments publics sur la stabilité du panel et sur l’incertitude statistique des écarts.
Les résultats économiques et de consommation — fréquentation, chiffre d’affaires, panier, satisfaction — parlent d’abord aux salles privées, parce qu’ils touchent à la soutenabilité d’un modèle. Et c’est précisément là qu’il faut nommer la nature de l’objet : l’Observatoire est produit par l’Union Sport & Cycle, organisation professionnelle dont le rôle est de représenter des entreprises du sport, et co-porté avec l’UDSE, qui représente les salles privées. Autrement dit : ce document n’est pas conçu comme une enquête publique visant à décrire l’ensemble de la pratique française. C’est un instrument de filière, fait pour doter un secteur d’indicateurs, de repères, d’un récit intelligible — y compris à destination de partenaires, de financeur·euse·s, d’élu·e·s, d’investisseur·euse·s.
Olivier Aubel le dit plus sèchement : dans ces univers, certains chiffres fonctionnent comme des repères performatifs. Ils ne servent pas seulement à constater. Ils finissent par cadrer ce qu’il devient possible de dire. « La méthode Coué », résume-t-il : un indicateur circule, s’installe, puis devient la grille de lecture de ce qui suit — surtout lorsque le protocole est peu discuté publiquement.
Le point n’est pas de disqualifier l’Observatoire : comme baromètre sectoriel, il peut être utile, parfois même indispensable. Le problème commence ailleurs : dans la manière dont il est repris. Quand des médias spécialisés relaient ses chiffres comme s’il s’agissait d’une étude neutre sur « l’escalade en France », ils effacent sa fonction réelle — celle d’un outil produit par une organisation professionnelle — et transforment un document de filière en vérité générale. Au fond, la question n’est pas de choisir entre « étude » et « lobbying », comme si l’un annulait l’autre. L’USC fait ce que font les organisations professionnelles : produire des indicateurs et défendre un cadre de lecture. Ce qui mérite d’être questionné, c’est la réception : notre capacité collective à demander le « mode d’emploi » des chiffres avant de les laisser écrire, à notre place, la grande histoire de la pratique.














