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- Grève chez Climb Up : Mediapart reprend l'affaire
Fin mars, Vertige Media révélait la grève inédite des salariés de Climb Up Aubervilliers . Aujourd'hui, c'est au tour de Mediapart d'enquêter sur les coulisses de cette crise sociale, révélatrice des tensions profondes qui accompagnent la croissance rapide des salles d'escalade en France. © Vertige Media Aujourd’hui, ce qui semblait n'être qu'une crise sociale interne à Climb Up éclate aux yeux du grand public : Mediapart, poids lourd du journalisme d'investigation français, vient de publier, ce 22 juillet, une enquête détaillée sur les coulisses de l'affaire . Non seulement le média valide les faits graves déjà mis en lumière par Vertige Media , mais il pousse son analyse un cran plus loin, en décryptant comment ces tensions s'inscrivent dans une logique de croissance effrénée du groupe, désormais à la tête d’un empire de 33 salles réparties partout en France. Selon Mediapart , cette expansion à marche forcée aurait un prix : celui d’une pression constante sur les salariés, sommés de faire toujours plus avec toujours moins. Résultat ? Des conditions de travail dégradées, un management aux frontières de l’acceptable, et une sécurité potentiellement fragilisée pour les pratiquants. Aubervilliers, épicentre du conflit, devient ainsi le symbole révélateur de dérives jusque-là invisibles dans un secteur qui aime pourtant afficher une image jeune, sportive et décontractée. Cette enquête marque une bascule essentielle : en relayant à grande échelle les revendications initialement mises en avant par Vertige Media , Mediapart oblige désormais le milieu de l'escalade à faire face à une question inconfortable, mais nécessaire : le boom des salles d’escalade peut-il réellement se poursuivre sans repenser profondément sa façon d’appréhender l’humain ? Avec ce coup de projecteur national, le sujet sort du cercle fermé des initiés pour interpeller plus largement le monde sportif et économique sur la nécessité d’intégrer enfin le social dans l’équation. Car derrière les prises colorées et le cool apparent, il est temps d’assumer une autre responsabilité : celle des femmes et des hommes qui portent chaque jour cette croissance du loisir urbain contemporain.
- Archiver le relief : un danseur vertical face à l’effondrement
Quand les Alpes s’effondrent, certains bétonnent. D’autres prennent acte et gravent les gestes des grimpeuses et grimpeurs en archive poétique. À mi-chemin entre témoignage sensible et manifeste discret contre l’oubli, la démarche d’Aster Verrier redonne corps à un patrimoine en mutation accélérée. © Aster Verrier Au commencement était le mouvement. Celui du rocher qui se fissure, du glacier qui fond, du sommet qui s’efface. Face à ces bouleversements du paysage alpin, que peut faire un grimpeur, sinon tenter de préserver quelque chose du relief condamné ? L’artiste et grimpeur Aster Verrier répond à cette question par une pirouette aussi conceptuelle que poétique : il archive les gestes éphémères des grimpeurs, chorégraphies invisibles d’une pratique menacée par la disparition de ses supports naturels. Dans ce projet au croisement de la grimpe, de l’art contemporain et de l’anthropologie gestuelle, Aster ne célèbre pas la performance brute, cette course effrénée à la croix et aux cotations extrêmes. Il préfère le discret, l’imperceptible, la beauté intime d’un mouvement qui échappe à la tyrannie du spectaculaire. Rencontre avec celui qui a fait de l’archive un geste engagé, et de l’escalade une danse contemplative. De l’art délicat de grimper autrement À Saint-Gervais-les-Bains, petit théâtre bourgeois des Alpes, il fallait bien une forme d’art subtilement provocatrice pour questionner les certitudes locales sur ce qu’est véritablement l’escalade. Dans cette vallée où la performance alpine est souvent ramenée à une sorte de trophée social, Aster Verrier installe un projet en forme de contrepoint : ici, pas de héros en doudoune Arc’teryx, mais des silhouettes anonymes, dépouillées jusqu’à l’essence du mouvement. « La disparition des reliefs mythiques comme le pilier des Drus n’est pas un fantasme futuriste, elle se déroule sous nos yeux » « J’ai voulu sortir des clichés de l’escalade-performance pour revenir à ce qu’elle a d’universel et d’intime : le geste », nous explique-t-il. Pour ce faire, il est allé au contact des grimpeuses et grimpeurs locaux, des pros aux anonymes, qu’il a suivis et filmés avec une GoPro sur le casque. L’objectif ? Constituer une chorégraphie minutieuse des itinéraires, non pour figer une difficulté, mais pour capter une émotion. « Certains mouvements n’ont rien de spectaculaire, admet-il volontiers , mais leur valeur se révèle dans ce qu’ils évoquent pour les grimpeurs eux-mêmes. » © Aster Verrier Cette approche anthropologique du mouvement, délicate et profondément intellectuelle, tranche avec la culture dominante du spectacle sportif. Il ne s’agit plus de savoir qui grimpe le plus haut, mais comment un corps dialogue intimement avec le rocher. De la compétition à la contemplation : une trajectoire radicale Le parcours d’Aster Verrier n’est pas anodin. Ancien compétiteur, formé à l’école sévère du haut niveau, il en garde un goût ambivalent pour l’escalade sportive, mais finit par lui préférer l’art, « parce que grimper tous les jours à 15h était incompatible avec les horaires des cours ». Un choix assumé, confirmé par son exil aux Pays-Bas, où l’absence quasi totale de relief aiguise paradoxalement son regard sur la verticalité. « Ce que j’archive, c’est une émotion qui n’a rien à voir avec la difficulté brute, mais avec le sens profond qu’un mouvement peut revêtir pour celui qui l’effectue » C’est là-bas, loin des parois alpines, qu’il imagine d’abord une dystopie où tout relief aurait disparu sous les effets du dérèglement climatique. Le projet est d’abord fictionnel avant de devenir très concret à son retour dans les Alpes, lorsqu’il réalise que cette dystopie est en train de devenir réalité : « La disparition des reliefs mythiques comme le pilier des Drus n’est pas un fantasme futuriste, elle se déroule sous nos yeux ». Sa réponse sera donc esthétique autant que politique : constituer une mémoire gestuelle de ce patrimoine éphémère. L’archive devient ainsi une réponse subtile mais absolue au problème posé par l’effacement inexorable du paysage. Une archive sensible pour un patrimoine invisible Mais comment conserver la mémoire d’une voie quand son support est voué à disparaître ? Pour Aster Verrier, la réponse ne réside ni dans les images convenues du rock trip , ni dans la sacralisation des exploits athlétiques. « Ce que j’archive, c’est une émotion qui n’a rien à voir avec la difficulté brute, mais avec le sens profond qu’un mouvement peut revêtir pour celui qui l’effectue. » « J'espère que mon projet convoque un imaginaire contemplatif, pas forcément celui du rush à la montagne, d'aller faire des croix, mais plutôt d'en profiter » De fait, sa sélection des voies se révèle volontairement éclectique : une grimpeuse sélectionne ainsi un itinéraire moyen sur le papier, mais précieux pour elle parce qu’il lui rappelle ses heures de spéléologue. Archiver ces gestes-là, c’est préserver une mémoire intime qui échappe totalement aux médias dominants de la grimpe. En ce sens, Aster Verrier propose un contre-récit de l’escalade contemporaine, où l’intime supplante l’égo et où la mémoire sensible prime sur la performance quantifiable. Une démarche politique sans slogan La force de l’approche d’Aster Verrier tient aussi à sa discrétion : aucune posture militante explicite, mais un manifeste implicite, perceptible dans chaque choix artistique. « Mon projet, c'est une proposition d'archivage qui est questionnable, qui omet pas mal de choses. Ça ne parle pas forcément des discussions autour du climat, autour de la manière de pratiquer l'escalade. J'espère que mon projet convoque plutôt un imaginaire contemplatif, pas forcément celui du rush à la montagne, d'aller faire des croix, mais plutôt d'en profiter. » Aster Verrier rappelle que si le relief disparaît, la mémoire gestuelle, elle, peut continuer à vivre. Dans ce contexte, l’exposition présentée à Saint-Gervais jusqu’au 21 septembre prend un sens particulier. Les visiteurs non-initiés découvrent une grimpe débarrassée de ses codes sportifs, tandis que les grimpeuses et grimpeurs aguerris interrogent leurs propres pratiques. « Le plus étonnant, c’est la réception très positive de la communauté grimpe, qui pourtant sait bien ce que mes archives laissent de côté », souligne l'artiste. © Aster Verrier C’est précisément ce que Aster recherchait : ouvrir un espace de dialogue subtil mais fécond, loin des performances spectaculaires, pour penser collectivement la mémoire du paysage et la place du geste humain dans cette transformation radicale. Un patrimoine vivant malgré l’effondrement En archivant les gestes des grimpeurs, Aster Verrier ne prétend évidemment pas sauver les montagnes de leur effondrement annoncé. Mais il rappelle que si le relief disparaît, la mémoire gestuelle, elle, peut continuer à vivre. Son projet, riche de sens et chargé d’une émotion contenue, invite ainsi à dépasser la simple nostalgie d’un paysage en voie de disparition pour envisager l’avenir avec une sensibilité nouvelle. Une danse verticale, fragile et précieuse, qui témoigne que même dans l’effondrement, quelque chose de fondamental demeure : le mouvement, cette poésie silencieuse des corps accrochés au vide. L’exposition Archiver le relief d’Aster Verrier est à découvrir au musée de Saint-Gervais-les-Bains jusqu’au 21 septembre 2025. Plus d’infos sur le site du musée de Saint-Gervais .
- Première Paralympique pour l’escalade : Los Angeles 2028, la consécration d’une longue bataille
Après deux décennies à batailler dans l’ombre, la para-escalade décroche enfin sa place au soleil : en 2028, elle fera sa toute première apparition aux Jeux Paralympiques , à Los Angeles. Une reconnaissance historique qui dépasse largement le simple enjeu sportif. Iván MUÑOZ ESCOLAR © Jan Virt/IFSC Longtemps vue comme la petite sœur discrète de l’escalade olympique, la para-escalade sort enfin de l’ombre. Avec Los Angeles 2028, c’est un combat de près de vingt ans qui aboutit, mené par une communauté d’athlètes, d'entraîneurs et d’activistes déterminés à prouver que la gravité ne fait aucune différence entre les valides et les autres. Derrière les sourires de circonstance et les discours officiels enthousiastes se cache une victoire profondément politique et sociale. Une victoire pour l’inclusion, pour la visibilité du handicap, mais aussi un défi technique et logistique à relever. Retour sur les coulisses de cette entrée fracassante dans l’univers paralympique. Long Beach : un cadre de carte postale, mais pas seulement Le décor est posé : le Convention Center Lot de Long Beach , à quelques encablures de Los Angeles, planté face au Pacifique. Sur le papier, une carte postale. Mais derrière ce choix spectaculaire, on trouve surtout une stratégie bien pensée. Long Beach est aussi le lieu où les athlètes valides viendront jouer les gros bras quelques semaines auparavant. Organiser les deux événements au même endroit n’est donc ni innocent ni anodin. C’est un message adressé aux sceptiques qui pourraient encore penser que para-escalade et escalade classique ne jouent pas dans la même cour. En réalité, choisir Long Beach c’est aussi choisir une ville au passé marqué par la mixité sociale et culturelle . Ancienne cité industrielle et portuaire devenue l'un des pôles culturels et touristiques majeurs de Californie, Long Beach symbolise parfaitement la notion d'inclusion chère aux Jeux Paralympiques. Et puis, à deux pas des voies d’escalade spécialement pensées pour l’occasion, il y aura l es épreuves de natation handisport , réunies dans un centre aquatique temporaire à ciel ouvert. Cette proximité physique et symbolique transformera le lieu en épicentre du message porté par LA28 : la paralympiade n’est plus un événement périphérique qu’on place là par obligation morale, c’est désormais une partie intégrante, essentielle, de la grande fête du sport. © Coll. LA 2028 Bref, Long Beach sera une vitrine. Une vitrine élégante, certes, mais surtout militante. Un espace où la para-escalade compte bien s’afficher sans complexe ni fausse modestie. En résumé, une scène de choix pour montrer que l’escalade paralympique ne grimpe pas seulement sur des prises, mais aussi – et surtout – sur les idées reçues. 80 athlètes, 8 épreuves, 4 catégories : la précision au service de l'équité On aurait pu croire qu'une première paralympique se jouerait dans l’à-peu-près, façon crash-test improvisé. Il n’en sera rien. À Los Angeles, ce seront précisément 80 athlètes – 40 femmes, 40 hommes – venus du monde entier qui auront l’occasion unique d'inscrire leurs noms au palmarès inaugural de l’escalade paralympique. Et pour garantir une équité irréprochable, les organisateurs n'ont rien laissé au hasard, dessinant minutieusement huit épreuves distinctes, réparties en quatre catégories de handicap parfaitement cadrées. Concrètement, voilà ce que ça donne : Déficience visuelle : catégories B1 (hommes) et B2 (femmes). Autrement dit, grimper quasiment sans voir, en faisant corps avec la paroi d'une manière dont les voyants n’ont même pas idée. Déficience du membre supérieur : catégorie AU2 (hommes et femmes). Oubliez les prises faciles : chaque geste devient une prouesse technique à repenser intégralement. Déficience du membre inférieur : catégorie AL2 (hommes et femmes). L'escalade, pourtant réputée « sport des bras », révèle ici la finesse absolue nécessaire pour pallier un appui défaillant ou inexistant. Limitation d'amplitude et de puissance : catégorie RP1 (hommes et femmes). Ici, chaque mouvement impose une lutte permanente contre des articulations récalcitrantes ou une musculature capricieuse, réinventant sans cesse le geste. Rosalie SCHAUPERT © Lena Drapella/IFSC Ces classifications, techniques à première vue, portent un message simple mais essentiel : l'équité absolue. Elles ne constituent pas seulement une condition nécessaire à la compétition, mais bel et bien la pierre angulaire d’une véritable reconnaissance sportive. À Los Angeles, ce n’est donc pas juste une démonstration symbolique qui se tiendra sur les murs de Long Beach, mais une compétition exigeante et sans concession, prête à couronner les meilleurs. Ceux qui, précisément, auront su dépasser leurs limites avec brio. Une histoire d’efforts, de patience et de résilience Si l’annonce de l’arrivée de la para-escalade aux Jeux Paralympiques semble couler de source aujourd’hui, soyons clairs : le chemin a plutôt ressemblé à une longue voie cotée extrême qu'à une promenade tranquille. Il aura fallu près de vingt ans d’efforts, de combats, et parfois même de frustrations, pour en arriver là. Dès 2006, tout commence modestement, presque confidentiellement, avec une première compétition internationale à Ekaterinbourg, en Russie . À l’époque, on ne compte que quatre nations participantes : autant dire que la discipline est à peine visible sur le radar médiatique, et que le scepticisme général reste tenace. Le premier déclic majeur survient en 2011, avec l’organisation à Arco, en Italie, des tout premiers Championnats du Monde officiels de para-escalade . Là, soudainement, ce sont 35 grimpeurs venus de 11 pays qui se présentent au pied du mur. Le nombre peut paraître modeste, mais il marque clairement une rupture : la discipline commence à exister sérieusement sur la scène internationale. Dès l’année suivante, à Paris, la dynamique se confirme de manière spectaculaire : 61 athlètes de 20 pays font désormais le déplacement. À partir de là, impossible de nier l’évidence : quelque chose est définitivement en train de bouger. 2017 constitue un tournant crucial. Le Comité International Paralympique (IPC) reconnaît enfin officiellement la Fédération Internationale d'Escalade (IFSC) comme fédération internationale paralympique . Derrière cette reconnaissance technique se cache surtout une avancée stratégique : la possibilité concrète, enfin, d'une intégration aux Jeux Paralympiques. IFSC World Championships Paris 2016 © FFME/AgenceKros - Remi Fabregue Les chiffres des Championnats du Monde ne cessent alors d’exploser : en 2018 à Innsbruck , ils sont 126 athlètes. En 2019, à Briançon , c’est carrément un record absolu avec 158 grimpeurs au départ. En parallèle, la discipline mûrit, se professionnalise et s’organise : des séminaires internationaux sont désormais consacrés spécifiquement à la création et à l'ouverture de voies adaptées. Les compétitions gagnent en technicité, les classifications en précision, et le niveau global des athlètes monte en flèche. En somme, l’intégration aux Jeux de Los Angeles 2028 ne doit rien à la chance, ni au hasard. C’est l’aboutissement d’un effort collectif titanesque, d’une bataille menée par une génération entière d’athlètes, d'entraîneurs et d'activistes déterminés à imposer l’escalade paralympique là où elle mérite d’être : au sommet. Enjeux sociaux et politiques : derrière la performance, une victoire pour l’inclusion Ne nous y trompons pas : intégrer la para-escalade aux Jeux Paralympiques, ce n’est pas juste une affaire de médailles ou d'émotions télévisuelles. C’est aussi – et surtout – un acte profondément politique. Derrière les applaudissements, les cérémonies et le spectacle médiatique, il y a un message puissant et engagé sur ce que doit être, en 2028, un événement sportif international : inclusif, ouvert, équitable, et sans compromis sur l’égalité des chances. Le Comité International Paralympique (IPC), garant de cette intégration, ne s’y est d'ailleurs pas trompé. En faisant entrer l’escalade paralympique, l’IPC poursuit une stratégie plus large, visant à moderniser son image, diversifier son audience, et bousculer un peu les mentalités. Le but ? Montrer clairement que le handicap n’est pas une contrainte à cacher en périphérie des Jeux, mais une réalité pleinement intégrée au cœur de la compétition sportive. Le choix assumé d’une parité hommes-femmes dès cette première édition paralympique en dit long sur l'ambition politique portée par l'escalade. Là où d’autres disciplines sportives – valides ou non – hésitent encore à franchir ce pas essentiel, la para-escalade, elle, ne tergiverse pas. Elle s’affiche comme précurseur, presque militante, posant un jalon clair pour les autres sports qui seront jugés à l’aune de ce nouveau standard d'équité. En résumé, à Los Angeles en 2028, la para-escalade n’affirmera pas seulement sa dimension sportive : elle revendiquera haut et fort une vision du sport où chacun a droit à sa place, pleinement, équitablement, sans concessions ni faux-semblants. Une victoire politique, donc, autant qu’une consécration sportive. Comparaison avec d’autres disciplines : une intégration exemplaire Introduire une discipline aux Jeux Paralympiques n’est jamais anodin. À bien des égards, l’ascension rapide de la para-escalade rappelle celle d’autres sports récents comme le para-taekwondo ou le para-badminton , qui ont fait leurs débuts aux Jeux de Tokyo en 2020. Points communs évidents : des disciplines jeunes, dynamiques, visuellement attractives, parfaitement calibrées pour le format télévisuel et capables d’attirer un nouveau public tout en dépoussiérant l’image traditionnelle du handisport. © Ministère des sports de la jeunesse et de la vie associative Ce qui distingue la para-escalade, cependant, c’est la charge symbolique qu’elle porte en elle. Plus encore que les combats de taekwondo ou les échanges rapides du badminton, l’escalade joue avec des notions particulièrement fortes : verticalité, vide, gravité. À chaque mouvement, les athlètes racontent une histoire puissante de résilience, de lutte intime contre leurs limites physiques et psychologiques, dans une mise en scène naturelle qui fascine instinctivement le public. Résultat : l’impact médiatique de cette première édition paralympique pourrait bien surpasser celui des autres disciplines récemment intégrées. Non seulement parce que le geste de l’escalade est spectaculaire par essence, mais surtout parce qu’elle incarne mieux que toute autre discipline cette idée universelle : le handicap, comme la gravité, peut être défié, apprivoisé, puis dépassé. Défis techniques et logistiques : quand la réalité rattrape les symboles Si l’annonce historique de l’intégration paralympique ressemble à un sommet enfin atteint, mieux vaut garder à l’esprit que la descente est parfois plus technique que la montée. Derrière la célébration de façade, une réalité complexe et très concrète attend les organisateurs : adapter précisément les infrastructures, ouvrir des voies spécifiquement pensées pour les para-athlètes, et assurer une équité sportive irréprochable. Pour les ouvreurs, la tâche est tout sauf triviale. Créer des parcours adaptés nécessite une expertise pointue , une compréhension fine des handicaps, et une capacité rare à anticiper la multitude des scénarios possibles. On ne parle pas ici d’improvisation, mais d’une rigueur chirurgicale et d’un savoir-faire actuellement en plein développement, nourris notamment par des séminaires spécialisés à l’échelle internationale. Ajoutons à cela la nécessité de former des équipes logistiques entièrement dédiées à l’accueil des athlètes paralympiques, capables de gérer l’ensemble des contraintes liées aux différentes formes de handicap. L’enjeu est clair : offrir à chaque grimpeur des conditions optimales pour exprimer pleinement son potentiel sportif. Autant dire que, d’ici à 2028, le chantier logistique et technique sera colossal. Mais après avoir relevé le défi politique, il serait étonnant que la communauté de la para-escalade s’arrête à ce genre de détail. Prochaines étapes : Séoul 2025 en ligne de mire À trois ans du rendez-vous historique de Los Angeles, le prochain grand test grandeur nature porte un nom et une date : Séoul, septembre 2025 . Derrière l’appellation officielle – Championnat du Monde de para-escalade – se cache surtout une répétition générale cruciale pour l'ensemble du mouvement paralympique lié à la grimpe. Pour les équipes nationales, ce sera l'occasion unique d’évaluer précisément leurs forces et leurs faiblesses, de peaufiner les sélections et de tester les derniers réglages techniques. Pour les organisateurs, l'enjeu sera de taille : vérifier grandeur nature la solidité de leurs formats de compétition, ajuster les classifications, et affiner la logistique sur le terrain. Quant à l’IFSC, ce championnat mondial servira de juge de paix ultime pour valider ses choix réglementaires, qui seront scrutés à la loupe par les athlètes, les entraîneurs, et les médias. Autant dire que Séoul ne sera pas simplement un championnat parmi d’autres. Ce sera le laboratoire décisif, celui dans lequel se jouera une grande partie du succès – ou des difficultés – à venir à Los Angeles en 2028. Le droit à l’erreur n’existera pas : une répétition générale à grande échelle où chacun devra prouver qu’il est définitivement prêt à affronter les feux des projecteurs paralympiques. Plus qu'une reconnaissance, un tournant décisif En intégrant officiellement le programme des Jeux Paralympiques, la para-escalade franchit enfin la ligne invisible qui sépare l’anonymat sportif de la pleine lumière médiatique. Après près de deux décennies d'efforts intenses, d'obstacles franchis et parfois de portes fermées, c'est une consécration collective. Celle des athlètes déterminés, bien sûr, mais aussi celle des entraîneurs, des ouvreurs, des fédérations et des militants du quotidien qui se sont obstinés, année après année, pour qu'un jour ce moment arrive. En 2028, Los Angeles ne sera donc pas simplement une ville olympique de plus. Elle marquera un tournant décisif dans la façon dont le sport paralympique sera perçu, raconté, et célébré. L'occasion rêvée pour ces athlètes, longtemps restés dans l’ombre, de prouver que leurs performances n’ont rien d’anecdotique ni de secondaire. En bref, LA28 leur offrira enfin la scène qu’ils méritent : immense, exposée, médiatique. Une histoire à même de marquer durablement l'imaginaire collectif, prise après prise.
- États-Unis : les femmes trans exclues des compétitions
Aux États-Unis, les femmes trans sont désormais interdites de toutes les compétitions féminines sanctionnées par la fédération nationale d’escalade. Pas suite à une razzia de podiums. Pas suite à un rapport scientifique irréfutable. Mais suite à un ordre politique tombé d’en haut. L’escalade, ce sport qui aime se penser hors du monde, se retrouve soudain entraînée dans une bataille culturelle qui n’a rien d’un simple débat de règlement. Éclairage. © David Pillet En escalade, démonter une prise, c’est préparer une nouvelle voie. Mais quand la prise qu’on enlève équivaut à la fermeture d'une voie et d'une place sur la ligne de départ, on ne parle plus d’ouverture : on parle d’exclusion. Cet été, c’est exactement ce qui est arrivé à des grimpeuses trans aux États-Unis. En un email sec, l’ USOPC ( Comité olympique et paralympique américain, ndlr ) a ordonné que toutes les fédérations nationales bannissent les femmes trans des catégories féminines. USA Climbing , qui venait de passer dix-huit mois à construire, main dans la main avec des grimpeurs et grimpeuses trans, une politique inclusive quasi finalisée, a dû la ranger dans un tiroir. Pas parce qu’il y avait eu un « problème » dans une compétition. Mais parce qu’un décret présidentiel le dit. Et qu’en sport fédéral américain, la politique, c’est le chef d’équipe. « Éloigner les hommes des sports féminins » Dans la hiérarchie sportive américaine, une fédération nationale est reliée à l’USOPC comme une corde à son relais. Ce lien, c’est la certification officielle et l’argent du haut niveau. Si l’USOPC coupe la corde, la fédération chute. En février 2025, Donald Trump signe l’ Executive Order 14201 , intitulé « Keeping Men Out of Women’s Sports » — protéger les compétitions féminines en excluant systématiquement les femmes trans. Deux mots changent tout : « Executive Order ». Ce n’est pas une recommandation, c’est un ordre fédéral, et l’USOPC n’a qu’à l’appliquer à toutes ses fédérations. Refuser, c’est perdre sa reconnaissance officielle et ses financements, ce qui revient à une mort administrative. USA Climbing , qui préparait une politique inclusive respectant les critères de l’IFSC ( testostérone inférieure à 10 nmol/L sur douze mois, ndlr ), s’est vue contrainte de tout abandonner. Executive Order 14201 Signé : 5 février 2025 par Donald Trump. Objet : exclure toute femme trans des compétitions féminines dans les sports encadrés par des fédérations nationales reconnues par l’USOPC. Mécanisme : obligation de conformité pour conserver certification et financements. Portée : toutes les disciplines, du basket au curling… et désormais l’escalade. L’escalade n’avait pas ce problème-là Si cette décision choque, c’est aussi parce que l’escalade n’avait pas de précédent « conflictuel » autour de la participation des femmes trans. À ce jour, aucune femme trans américaine n’a participé à une Coupe du monde IFSC, ni à un championnat national élite, ni trusté les podiums. Le « problème » que cette loi prétend résoudre n’existait pas dans ce sport. Et sur le plan de la performance, l’argument de l’avantage physique massif ne tient pas : l’écart hommes/femmes est beaucoup plus faible en escalade que dans la plupart des sports mesurés. Voie : le record féminin est à 9b+ ( Excalibur , Brooke Raboutou), le record masculin à 9c. Bloc : record féminin à 8C+ (Katie Lamb), record masculin à 9A. Le message implicite : peu importe que le problème soit réel ou pas, on montre qu’on le « règle ». C’est l’équivalent sportif d’installer un paratonnerre par ciel bleu. Certaines voies mythiques ont été ouvertes par des femmes avant d’être répétées par des hommes ( Meltdown 8c+/9a, par Beth Rodden, The Nose en libre en une journée par Lynn Hill). Autrement dit, le plafond de verre existe, mais il est fissuré — et parfois, il se traverse très bien. La voie de la chasse aux sorcières Le Comité international olympique recommande de ne restreindre la participation que sur la base de preuves robustes d’un avantage disproportionné… spécifique à la discipline. En clair : si l’escalade prouvait que les femmes trans gagnent à tous les coups grâce à un atout physiologique incontestable, alors oui, on pourrait envisager une règle. Ici, ce n’est pas le cas. Pas d’étude publiée, pas de séries statistiques montrant un déséquilibre massif. On agit donc sur la base d’une crainte théorique, et surtout d’un signal politique. Le message implicite : peu importe que le problème soit réel ou pas, on montre qu’on le « règle ». C’est l’équivalent sportif d’installer un paratonnerre par ciel bleu. Cette logique a une conséquence directe : on crée un précédent où l’exclusion précède la preuve. Et dans le climat culturel actuel aux États-Unis, cette méthode n’est pas un hasard : elle est un outil politique. Une fois la règle posée, reste à savoir comment l’appliquer. Actuellement, USA Climbing ne vérifie pas l’identité de genre de ses participants. Demain, faudra-t-il exiger des certificats médicaux, des résultats hormonaux ? Et qui les collectera, les stockera, les protégera ? Problème : les fédérations sportives américaines ne sont pas tenues par le secret médical. Rien ne garantit qu’un document transmis ne se retrouve pas exploité par des autorités locales, dans des États où les soins de transition sont criminalisés. Cela signifie qu’une grimpeuse trans pourrait se mettre en danger légal rien qu’en s’inscrivant à une compétition. Et surtout, il reste cet esprit de salle qui ne se mesure pas sur un règlement : ici, on juge une grimpe à l’engagement, pas à un document médical. Comme cette finale où une grimpeuse trans, tétanisée à l’idée de gagner, a entendu ses rivales lui lancer : « Vas-y à fond ». Ce genre de solidarité, aucune directive fédérale ne peut l’interdire. Les fissures dans le mur Tout n’est pas verrouillé. Les compétitions locales, non gérées par USA Climbing , peuvent continuer à accueillir les athlètes qu’elles veulent. Des collectifs comme Trans Climbers Belong gardent en réserve la politique inclusive écrite ces deux dernières années, prête à être dégainée dès que l’occasion se présentera. Et surtout, il reste la culture de salle : celle où la performance se mesure à l’envie d’essayer, pas au sexe noté sur un certificat. Ce lien-là, aucune directive fédérale ne peut le démonter. Rappel chronologique : Septembre 2023 : USA Climbing publie une 1ʳᵉ politique trans (testostérone < 5 nmol/L sur 12 mois). Novembre 2023 : face aux critiques, politique suspendue ; création d’un groupe de travail avec des athlètes trans. Février 2025 : Donald Trump signe l’ Executive Order 14201 . Juin 2025 : l’USOPC intègre le décret dans sa politique officielle. Juillet 2025 : USA Climbing annonce l’interdiction totale dans les compétitions féminines sanctionnées. Octobre 2025 (prévu) : publication des modalités d’application avant la Youth Series .
- Patrick Edlinger : la vérité qui file entre les doigts
Rediffusé en ce moment, un documentaire retrace une nouvelle fois la vie de Patrick Edlinger à travers témoignages et archives. Mais comme ses prédécesseurs, ce film perpétue une approche hagiographique qui élude les zones d'ombre de la fin de vie du « Blond ». Une omission révélatrice de notre rapport aux légendes sportives, entre fascination nécessaire et vérité occultée. Patrick Edlinger (cc) Jean-Michel Asselin Dans la pénombre matinale, un jeune homme progresse lentement sur une paroi calcaire. Ses gestes sont précis, mesurés : il grimpe en solo. En fond, sa voix évoque une découverte tardive de l’escalade en extérieur. Et après quelques phrases, le point d’ancrage est posé : Patrick Edlinger. Comme beaucoup de monde avant lui, le réalisateur du documentaire intitulé Edlinger : la liberté au bout des doigts , s’est mis au solo par fascination pour la figure légendaire de l’escalade française. Nils Martin est même allé plus loin. Le jeune réalisateur a proposé près d’une heure sur l’histoire de celui qu’on surnommait « Le Blond ». En 2022, son documentaire sera diffusé sur France Télévisions. Il est aujourd’hui rediffusé sur Trek TV jusqu’au 22 juillet. Ce document s’inscrit dans une longue tradition de récits consacrés à Patrick Edlinger. Cinquante-deux minutes d'archives soigneusement montées, de témoignages émus – de Jean-François Lignan dit « Poil » à Catherine Destivelle , en passant par Antoine Le Menestrel et Matia Edlinger –, pour raconter une énième fois l'épopée du grimpeur qui a changé à jamais l’histoire de l'escalade française. Mais en regardant défiler ces images - propres, instructives, élogieuses - une interrogation surgit : pourquoi tous les documentaires, livres et articles sur Patrick Edlinger répètent-ils la même légende dorée en éludant systématiquement les zones d'ombre de sa fin de vie ? Le Grand Blond avec une belle histoire En 1977, Patrick Edlinger, dix-sept ans, abandonne ses études pour se consacrer entièrement à l'escalade. L’abnégation qu’il mettra dans la grimpe le mène vers Patrick Berhault , autre prodige de la pratique. Les deux hommes partagent la même obsession pour l'escalade libre et dangereuse, le même mépris pour les conventions. Ils s'entraînent ensemble, vivent au jour le jour avec pour seule richesse leur talent sur le caillou. Le documentaire livre une première anecdote sur ce qui restera comme le premier jalon essentiel de la carrière d’Edlinger. En avril 1981, les journalistes du magazine Actuel s’intéressent à ces voltigeurs des falaises. Ils contactent d’abord Berhault qui craint que le papier encourage le premier venu à grimper sans corde. En déclinant, « Le Brun » redirige quand même l’équipe d’ Actuel vers Edlinger, réputé plus loquace. « Le Blond » accepte l’interview. L'article qui paraît, titré « L'overdose en escalade, ça s'appelle la chute », révèle au grand public la philosophie du jeune grimpeur provençal. « Là-haut, tu ne vois plus de pourriture, de merde ni d'injustice », peut-on lire dans le papier. Dans les années 80, l’aura du canard fondé par Jean-François Bizot est grand. Le retentissement sera important. Suffisamment pour convaincre Jean-Paul Janssen, réalisateur de film, de proposer à Patrick Edlinger de faire un film sur le solo intégral. Ce dernier avait déjà signé une trilogie sur de jeunes grimpeurs dans le Verdon, dont Patrick Edlinger. Mais cette fois-ci, il s’agit d’un film centré sur lui. « C’était une star. Et il était comme un trou noir de la com. Il absorbait absolument tout. Nous, à côté, on est passé inaperçu » Antoine Le Menestrel Le 11 décembre 1982, La Vie au bout des doigts entre dans les foyers français et c’est une déflagration. Le documentaire de Nils Martin relate alors l’ascension de Patrick Edlinger, même au-delà du milieu de l’escalade. Edlinger passe au JT. Edlinger est invité chez Drucker. Edlinger côtoie le showbiz. Et fait des films avec José Giovani (Les Loups entre eux , 1985) ou Claude Lelouche ( La belle histoire , 1992). Sur cette partie des années 80, le succès est omniprésent. Edlinger est le seul à vivre de son art. Edlinger irradie. À l’image, Antoine Le Menestrel se confie sur « le trou noir » que représente alors le grimpeur toulonnais tout au long de la décennie. Avec son « Gang de Parisiens », ce dernier avait beau faire de meilleures performances sur le rocher, Edlinger phagocytait tout. « C’était une star. Et il était comme un trou noir de la com. Il absorbait absolument tout. Nous, à côté, on est passé inaperçu », lâche-t-il, 40 ans après. Un héritage vertigineux Le succès, c’est aussi les compétitions. Le film en parle comme une manière pour Patrick Edlinger de prouver son niveau, lui qui était le seul à ne pas bouder les premières rencontres internationales lorsqu’elles sont apparues. Bien lui en a pris puisqu’il remportera Bardonecchia en 1986, Snowbird en 1988 et Munich en 1989. En plus d’être le plus gracieux sur le rocher, le sportif préféré des Français dans les journaux,« Edlinge’» devient donc le plus beau palmarès de l’escalade française. Quelque part, entre les victoires, une aspérité narrative surgit : on y découvre une star parfois rongée par le stress, souvent bouffée par l’enjeu, qui ne réalisera d’ailleurs plus jamais de performances remarquables sur les murs artificiels. Ce sont ces années 90 qui marqueront le déclin progressif de cette carrière de grimpeur pro. Le film de Nils Martin l’aborde brièvement. Son retrait de la compèt, sa chute de 18 mètres en 95... C’est la période où celui qu’on surnomme aussi « Capitaine Maximum » équipe beaucoup de voies. C’est d’ailleurs un clin d'œil intéressant que fait le documentaire à cette partie méconnue de sa carrière. L’héritage de Patrick Edlinger semble total : il inspire les falaisistes et les athlètes, les équipeurs et les ouvreurs, les anciens et les jeunes. Ce n’est pas un hasard si la caméra de Nils Martin se pose un temps sur Jean-Lou, soloiste de 25 ans, fasciné par la légende du Blond. « Il a vécu comme une rock star, il est mort comme une rock star » Matia Edlinger, citant un ami de son ex-mari Son empreinte lumineuse est partout. Patrick Edlinger est un soleil qui dessine autant de sourires qu’il y a de témoignages face caméra. Puis soudain, une image d’archive un peu plus sombre. On y voit Le Blond, dégarni, dans le noir. Il fulmine, traite son pote de « con » et martèle que « ça le fait chier ». Deux ans plus tôt, Berhault est mort sur une arête débonnaire alors qu’il était en train de terminer sa quête des 82 sommets de plus de 4000 mètres dans les Alpes. C’est la première fois qu’Edlinger s’exprime depuis la mort de son frère d’art. On est en 2006 et la vie semble difficile. Peu après, à 47 ans, le Capitaine Maximum a le projet d’enchaîner La Rambla, un 9a+ en Espagne. Il ne le fera jamais. Le film évoque une « maladie proche de la septicémie ». En réalité, Edlinger est dépressif, et alcoolique. Mais en regardant le film, on ne le saura jamais. Pourquoi celui qui s’était installé dans le Verdon, proche de ses falaises chéries a-t-il touché le fond ? Est-ce la mort de Patrick Berhault ? La fin de la gloire ? La déliquescence de l’âge ? On ne saura jamais. Matia, la mère de sa fille, évoque bien la propension de son ex à « aller très haut et puis très bas ». Jean-François Lignan, son ami de toujours et voisin à La Palud-sur-Verdon, raconte des réveillons du nouvel an avec « des huîtres et du champagne ». Rien donc sur la fin de vie dégonflée de celui que l’on présentait parfois comme un Dieu de l’escalade. C’est tout juste si sa chute dans l’escalier, qui causera sa mort à 52 ans, est évoquée. « Il a vécu comme une rock star, il est mort comme une rock star », souffle son ex-femme, en citant un ami. Une sale chute C’est comme ça. Tout se passe comme si la vie de Patrick Edlinger s’arrêtait au début des années 90. Comme si la légende de la grimpe n'avait finalement été que ce météore de la décennie d’avant. Dans le documentaire, comme dans tant d’autres récits, les quinze dernières années du Blond sont elliptiques. Ici, le réalisateur avait pourtant les réponses au bout du micro. Matia Edlinger aurait pu nous éclairer, Jean-François Lignan aussi. Jean-Michel Asselin, son biographe, aussi mais il n’a pas témoigné. Certains diront qu’on s’en fout. D’autres demanderont pourquoi on s’en préoccupe. Et pourtant, la question est bien là : celui qui a sans doute le plus marqué l’histoire de l’escalade française ne peut s’en aller comme ça, sans que l’on essaie de comprendre. Le secteur Escalès dans les gorges du Verdon (cc) Christophe Bordieu L’interrogation est même plus grande : quel rapport entretenons-nous avec nos légendes sportives ? Faut-il préserver l’image de nos héros au risque de les essentialiser à leurs exploits ? On ne déshumanisera jamais Patrick Edlinger en essayant de comprendre ce qui l’a fait glisser - au sens propre comme au figuré. Loin s’en faut, nous irions sonder un peu mieux la trajectoire d’une personnalité forcément complexe. Nous écririons sans doute un peu mieux le récit d’une vie forcément tourmentée. Douze ans après sa disparition, l’héritage du Blond est bien trop important pour qu’on élude son point final. Le film de Nils Martin jette une lumière crue sur ce qu’on illuminait déjà. Et à force d’éclairer les mêmes faits, on risque bien de laisser filer la vérité entre nos doigts. Voir Patrick Edlinger : la liberté au bout des doigts sur Trek TV (disponible sur MyCanal, Bouygues, SFR, Bis TV et Molov Extra jusqu’au 22/07)
- Népal : 97 sommets gratuits pour détourner la foule de l’Everest
Au Népal, on rêve de désengorger l’Everest sans couper le robinet à dollars. Alors, le gouvernement a sorti une carte postale XXL : 97 sommets à gravir sans payer le précieux permis, nichés dans deux provinces aussi belles que délaissées. Un geste à la fois stratégique, symbolique… et un brin désespéré. Parce qu’avant d’enfiler ses crampons sur l’Api ou le Saipal, il faudra d’abord franchir d’autres obstacles : des pistes qui ne mènent nulle part, des villages hors du temps, et la réalité brute de l’Himalaya lointain. Gosainkunda, Nepal © Sergey Pesterev L’Everest, c’est devenu un peu comme le stand à churros d’une fête foraine : on fait la queue, on râle, on paye cher, et on repart avec un souvenir collant. Sauf qu’ici, le churros est à 8 849 m et qu’un ticket en haute saison vaudra bientôt 15 000 $ . À force de voir s’allonger les files de doudounes multicolores sur l’arête sommitale, le Népal a décidé de jouer une autre partition. Objectif : envoyer les grimpeurs butiner ailleurs, loin de la grande roue médiatique du Khumbu. Et pour ça, la carotte est claire : supprimer les frais de permis sur 97 sommets reculés, de 5 870 m à 7 132 m, pendant deux ans. L’idée a de quoi séduire… sur le papier glacé des brochures touristiques. Dans la réalité, elle s’attaque à un autre Everest, moins photogénique : celui des routes qui s’interrompent au milieu de nulle part, des vallées coupées du monde, des services réduits à la portion congrue. Karnali et Sudurpaschim, les deux provinces ciblées, n’ont jamais été sur la route des treks stars . Et ce n’est pas par manque de charme : c’est juste que le charme est planqué derrière plusieurs jours de marche, des liaisons aériennes erratiques et une hospitalité souvent improvisée. Un cadeau empoisonné ou un appel d’air ? La gratuité, c’est un mot qui a le chic pour faire briller les yeux, surtout dans un univers où le moindre permis peut coûter l’équivalent d’un bon vélo carbone. Sauf que là, il faut relativiser : ces 97 sommets rapportaient à peine 10 000 $ de redevance sur trois ans . C’est donc surtout un geste politique, presque une invitation à redécouvrir l’Himalaya au-delà des clichés. Sur le papier, certains noms font saliver : Saipal (7 030 m), Api (7 132 m) et son versant Ouest (7 076 m), sans oublier des dizaines de pics aux silhouettes jamais imprimées sur des t-shirts. Mais la carotte a un bâton : ces sommets sont nichés dans des coins où rejoindre le camp de base peut déjà ressembler à une expédition. L’arrière-cour oubliée de l’Himalaya Karnali et Sudurpaschim, c’est le Népal hors catalogue. Pas de ruban d’hôtels alignés comme à Namche Bazaar, pas de boulangerie autrichienne avec wifi haut débit. Ici, on vit à l’économie d’énergie humaine : cultures en terrasse, échanges locaux, routes qui s’arrêtent net devant un pont suspendu rongé par les moussons. Et quand l’hiver tombe, c’est parfois la saison des isolements forcés, avec les cols impraticables et les rivières qui gèlent partiellement. Pour les voyageurs, c’est une promesse d’authenticité brute : vallées taillées comme des canyons, crêtes qui se colorent de rouge au lever du jour, villages où le simple passage d’une équipe étrangère devient un événement. Mais derrière cette beauté, il y a la dureté : pauvreté structurelle, manque chronique de soins, et désormais, imprévisibilité climatique. Les glaciers reculent, les cycles agricoles se dérèglent. Pour les habitants, l’arrivée d'alpinistes ne serait pas juste une animation : ce serait une chance de diversifier des revenus qui aujourd’hui ne dépassent pas les limites de la subsistance. La grande illusion de la préparation à l’Everest La nouveauté, c’est ce possible prérequis gouvernemental : avant de tenter l’Everest, il faudra avoir coché un sommet népalais de plus de 7 000 m. L’argument est simple : filtrer les profils les moins expérimentés, réduire les embouteillages et les risques. Sur le papier, c’est cohérent — les 7 000, c’est de l’engagement sérieux, de l’altitude exigeante, un apprentissage grandeur nature. Mais dans la pratique, l’équation n’est pas si simple. Les agences haut de gamme vendent l’Everest comme un produit clé en main, où la seule vraie variable est ton compte en banque. Les mêmes clients accepteront-ils de s’offrir un détour logistique par Karnali ou Sudurpaschim ? Peu probable. Sans infrastructure ni logistique fluide, ces “sommets-tests” risquent de devenir des formalités à contourner plutôt qu’un rite de passage accepté. L’histoire récente de l’Himalaya montre que la motivation pure ne résiste pas longtemps aux contraintes d’accès et de confort. Quand la gratuité ne suffit pas Les voix lucides au Népal ne s’y trompent pas : sans réseau d’hébergement, guides formés et itinéraires bien identifiés, la mesure ne sera qu’un geste symbolique. Les précédentes expériences le prouvent : en 2008, puis lors de l’opération “ Visit Nepal 2020 ” (avortée par la pandémie), la gratuité de certains sommets n’avait pas entraîné de ruée. Entre 2023 et 2025, seulement 21 expéditions se sont rendues sur ces 97 sommets. Pas par manque d’intérêt, mais parce que tout le reste — transport, portage, équipement, sécurité — reste hors de prix ou trop incertain. Rajendra Lama, du Nepal Tourism Board , l’a dit crûment : il faut de la coordination public-privé et une vraie campagne de promotion. En clair, un marketing solide pour vendre ces destinations, mais aussi un travail de fond pour que le visiteur n’ait pas l’impression de partir en mission humanitaire dès qu’il veut boire un thé chaud. Derrière les chiffres, la vraie bataille En 2024, les permis d’ascension ont rapporté 5,92 millions de dollars au Népal, dont plus de 4,5 millions pour l’Everest . Cette dépendance économique au “toit du monde” est à double tranchant : tant que la demande est forte, la manne continue. Mais la saturation, les images de queues au sommet et la montée des critiques environnementales menacent à terme l’image — et donc le business. La Cour suprême, en 2024, a déjà demandé à plafonner le nombre de permis en fonction de la capacité de charge des montagnes. Ces 97 sommets gratuits, ce n’est pas juste une mesure d’aménagement touristique : c’est une tentative de réécriture du récit himalayen. Dire au monde que le Népal, ce n’est pas seulement l’Everest et le Khumbu, mais aussi des massifs entiers où l’aventure est encore intacte. La question, c’est de savoir si cette promesse restera dans les communiqués, ou si elle prendra chair dans les crampons et les sacs à dos de ceux qui oseront sortir du cadre.
- Dispositifs d’assurage : la fin des tubes est-elle programmée ?
Aux États-Unis, de nombreuses salles imposent désormais les dispositifs d’assurage à freinage assisté, considérant ainsi réduire drastiquement les risques d’accidents. En France, la question demeure plus complexe, oscillant entre liberté individuelle et recommandation fédérale. C’est précisément cette ambiguïté, illustrée récemment par une polémique à Pau, qui nous a poussés à mener une enquête approfondie sur les politiques d’utilisation des dispositifs d’assurage en salle d’escalade. Des États-Unis à Singapour, en passant par l’Europe. © Naomi Fernandez-Martin pour Vertige Media Un dispositif d’assurage ne se limite jamais à sa simple mécanique. Derrière chaque choix technique, se déploie une véritable philosophie de la sécurité : doit-elle d’abord s’ancrer dans l’humain, par une formation rigoureuse à la maîtrise de l'outil, ou privilégier la technologie, supposée compenser nos éventuelles fragilités humaines ? Cette réflexion, loin d’être uniquement théorique, vient d’être réactivée par une récente décision prise à Pau, où la salle universitaire s’est brusquement positionnée contre les dispositifs classiques sans freinage assisté (type tube : Reverso, Tubik, ATC, etc.) pour imposer exclusivement des freins assistés – qu’ils soient à blocage actif, impliquant une mécanique mobile comme celle du célèbre Petzl GriGri, ou à blocage passif, où la géométrie même de l'appareil (comme celle du Mammut Smart, ATC Pilot ou de l'Edelrid Jul 2) agit subtilement en coulisses. Prise sans consultation préalable de la FFME locale, cette interdiction a rallumé des débats profonds, questionnant jusqu’aux fondements mêmes de nos politiques de sécurité en escalade, et nous invitant à sonder d'autres approches – américaines, européennes, asiatiques – pour mieux décrypter comment chacune équilibre, ou déséquilibre, le délicat jeu de bascule entre responsabilité humaine et confiance technologique. Freins assistés aux États-Unis : la révolution sécuritaire ? Aux États-Unis, aucune règle nationale ne vient arbitrer l’épineuse question des dispositifs d’assurage en salle. Chaque établissement écrit ses propres commandements en la matière. Dans ce paysage morcelé, deux philosophies s’affrontent : d’un côté, celles qui écartent désormais radicalement les dispositifs traditionnels (tubes comme l’ATC ou le Reverso) au profit exclusif des freins assistés, appelés ABD ( Assisted Braking Devices ). De l’autre, des salles où la diversité technique demeure pleinement autorisée, voire valorisée par des formations spécifiques. Entre ces pôles extrêmes, beaucoup d’établissements jouent la carte du compromis technique : autoriser encore un tube pour la moulinette, mais exiger systématiquement un frein assisté dès que l’escalade passe en tête. Cette mosaïque d’approches révèle surtout qu’aux États-Unis, le choix du dispositif n’est pas tant affaire de dogme que de pragmatisme prudent : chaque salle pèse avantages et inconvénients selon son propre équilibre sécurité-responsabilité. Depuis 2018-2019 cependant, l’aiguille de la sécurité américaine penche nettement en faveur des ABD, poussée par une vague d’adoptions successives dans plusieurs grandes enseignes, souvent suite à des incidents évités d’un cheveu ou par souci d'alignement sur les « best practices » du secteur. Ainsi, en 2019, la chaîne The Front Climbing Club dans l’Utah, Ascent Studio dans le Colorado, ou encore Spire Climbing au Montana, ont annoncé, presque simultanément, la généralisation de ces dispositifs à freinage assisté. Sur la côte Ouest, la salle historique Vertical World à Seattle a rejoint ce mouvement en février 2019 , expliquant simplement que « l’industrie elle-même évolue dans cette direction » et invoquant cette précieuse « redondance » offerte en cas d’erreur humaine. Plus récemment, en 2023, le gestionnaire de Source Climbing Center dans l’État de Washington constatait avec une pointe d’évidence que ces ABD étaient devenus « la norme implicite » dans la plupart des salles des États de Washington et d’Oregon. Fidèle à cette tendance, cette salle a adopté dès septembre 2023 une politique sans ambiguïté : frein assisté obligatoire, aussi bien en moulinette qu'en tête. Pourquoi cette marche inexorable vers l’assistance technique ? Pour les gestionnaires, la réponse tient en un mot : sécurité. En cas de chute, un ABD - qu’il fonctionne sur un principe mécanique (came mobile du Grigri) ou géométrique (comme le Jul 2 d’Edelrid ou le Smart de Mammut) - apporte un freinage supplémentaire, une sorte de filet discret qui peut sauver un grimpeur des conséquences dramatiques d’une maladresse ou d’un instant d’inattention de son assureur. « Nous ne sommes pas prêts à imposer un système à nos clubs. Chaque appareil peut être sûr, tant qu'il est maîtrisé. Notre priorité absolue est la formation, pas l’interdiction arbitraire d’un type d’appareil » Sandrine Van Landeghem, directrice des activités à la FFME Le gérant d’ Ascent Studio en fait la preuve par l’anecdote : après avoir connu dans sa propre salle trois retours au sol heureusement sans gravité majeure, il soutient avec certitude que « chacun de ces incidents aurait été évité grâce à un frein assisté ». Dès lors, généraliser ces appareils s’impose comme une évidence à ses yeux , une précaution élémentaire que nombre de grimpeurs expérimentés avaient d’ailleurs spontanément adoptée depuis longtemps. De son côté, Spire Climbing souligne qu’il s’agit d’un mouvement collectif , une « lame de fond » traversant aujourd’hui toutes les salles du pays, visant simplement à garantir que chaque pratiquant reparte chez lui en sécurité après chaque séance. Quelques rares contre-exemples subsistent néanmoins. En 2021, une petite salle américaine avait tenté la démarche inverse : imposer à tous ses usagers l’ATC classique , simplifiant ainsi le contrôle visuel des moniteurs, seuls habilités à utiliser le Grigri ou équivalent. Ailleurs, un incident impliquant un assureur utilisant maladroitement un Grigri avait conduit une compagnie d’assurance à exiger une interdiction temporaire de ces appareils pour préserver sa couverture . Ces cas marginaux ne sont toutefois que l’exception confirmant la règle dominante aux États-Unis : aujourd’hui, la grande majorité des salles d’escalade américaines a choisi de placer sa confiance dans l’assistance mécanique ou géométrique, traduisant ainsi une philosophie sécuritaire qui fait de la technologie non plus seulement une alliée, mais quasiment une condition indispensable à l’exercice même de l’escalade indoor . En France, assurer reste une affaire de philosophie En France, la politique sur l’usage des dispositifs d’assurage en salle se distingue par une souplesse assumée. À ce jour (2025), la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME) se refuse à toute interdiction nationale : elle se borne à recommander « un frein à blocage assisté (avec fonction d’aide au freinage) ou un frein d’assurage de type tube, seau ou plaquette ». Seule contrainte : l’appareil doit être homologué et utilisé conformément à la notice du fabricant, et l’assureur doit impérativement « maîtriser le frein qu’il utilise ». Une règle simple et pleine de bon sens, comme le résume avec clarté Sandrine Van Landeghem, directrice des activités à la FFME : « Nous ne sommes pas prêts à imposer un système à nos clubs. Chaque appareil peut être sûr, tant qu'il est maîtrisé. Notre priorité absolue est la formation, pas l’interdiction arbitraire d’un type d’appareil ». « La décision de la salle universitaire de Pau m'a fait bondir (...). I mposer un frein assisté ne garantit pas nécessairement une sécurité accrue » Gregory Poles, président du comité territorial FFME des Pyrénées-Atlantiques. Cette flexibilité fédérale n’empêche pas, localement, certains acteurs d’envisager des restrictions plus strictes. Ainsi, la salle d’escalade universitaire de Pau a récemment déclenché une vive polémique en décidant brusquement d’interdire les systèmes sans freinage assisté (tubes, type Reverso ou ATC classique). Cette décision, prise sans concertation préalable avec le comité territorial FFME des Pyrénées-Atlantiques, a suscité une réaction très critique de son président, Gregory Poles. « Cette décision m’a fait bondir, exprime-t-il au micro Vertige Media . Non seulement parce que le comité territorial FFME n’avait pas été convié aux discussions techniques, mais surtout parce qu’imposer un frein assisté ne garantit pas nécessairement une sécurité accrue : le vrai enjeu reste la formation, pas le matériel. On remplace simplement un type d’accidents par un autre », Face à ces réactions, la salle universitaire de Pau a finalement suspendu sa décision initiale, acceptant de revenir autour de la table pour intégrer le comité FFME dans ses réflexions techniques. Un retour au dialogue salué par Alain Carrière, président de la FFME : « Nous travaillons actuellement sur cette question sensible. Les données que nous collectons montrent que, contrairement à certaines idées reçues, les différences en matière d’accidents entre freins manuels et assistés restent marginales. Ce qui importe avant tout, c’est la compétence technique et la maîtrise de l’appareil ». Les chiffres avancés par Sandrine Van Landeghem vont dans le même sens : sur 445 sinistres recensés en 2023-2024 dans les clubs affiliés à la FFME, seules 39 erreurs d’assurage sont impliquées, sans différence significative entre les systèmes d’assurage manuels ou assistés. « Les données actuelles ne nous permettent pas de conclure qu’un système est systématiquement meilleur que l’autre , précise-t-elle. Il n’y a pas de mauvais dispositif, seulement des usages incorrects. » « Notre démarche actuelle vise surtout à inciter nos licenciés à mieux connaître les appareils qu’ils utilisent, à se former, à lire les notices et à adopter une progression sécurisée lorsqu'ils passent d’un système à l’autre » Sandrine Van Landeghem Ces éclairages officiels tranchent avec les rumeurs circulant parmi les grimpeurs d' une supposée interdiction prochaine des tubes . Sur les forums comme Camptocamp , certains usagers font état d’une disparition progressive du Reverso dans certaines salles, remplacé par des recommandations informelles d’utiliser des freins assistés. D’autres rappellent qu’historiquement, c’est plutôt le Grigri qui était déconseillé dans certains clubs, à cause des risques de mauvaise manipulation. Cette diversité locale des pratiques reflète la réalité très hétérogène des salles françaises, souvent privées, où chaque établissement est libre d’adopter ses propres normes internes. Ainsi, si aucune interdiction généralisée n’est à l’ordre du jour au niveau fédéral, les salles demeurent libres de décider, au cas par cas, d’imposer ou de déconseiller certains dispositifs selon leur propre expérience ou philosophie sécuritaire. Sandrine Van Landeghem plaide d’ailleurs pour une pédagogie renforcée plutôt qu’une réglementation stricte : « Notre démarche actuelle vise surtout à inciter nos licenciés à mieux connaître les appareils qu’ils utilisent, à se former, à lire les notices et à adopter une progression sécurisée lorsqu'ils passent d’un système à l’autre ». En somme, la France conserve pour l’instant un équilibre pragmatique entre responsabilisation individuelle, liberté technique et recommandations fédérales. L’affaire paloise aura néanmoins eu le mérite de mettre sur le devant de la scène ce débat fondamental : la sécurité en escalade doit-elle reposer davantage sur l’éducation de l’humain ou sur la contrainte technique ? Un débat loin d’être clos, mais que la FFME souhaite aborder sereinement, en privilégiant les faits, les chiffres, et en renouvelant surtout l’approche pédagogique. Tour du monde de l’assurage : chacun sa méthode En dehors des États-Unis et de la France, plusieurs pays ou salles ont également pris position sur cette question des appareils d’assurage en salle, parfois de manière tranchée. Un cas souvent cité est celui de Singapour : à la suite d’une série d’accidents (jusqu’à un retour au sol par semaine dans l’ensemble des salles du pays vers 2016-2017), plusieurs salles ont décidé d’interdire les systèmes d’assurage de type tube dès 2017 . Tous les membres ont dû se re-certifier pour maîtriser un appareil à frein assisté (Grigri, Smart, etc.), une période de transition de quelques mois ayant été accordée . « Depuis l'introduction de notre directive qui n'acceptent que les appareils d'assurage qui bloquent la corde ou soutiennent le freinage en cas de chute, les chutes au sol ont été divisées par 6 » Diego Lampugnani, directeur d'une salle d'escalade suisse Cette décision radicale a été motivée par le constat que la plupart des chutes au sol impliquaient des tubes mal utilisés, et s’est appuyée sur une étude du Club Alpin Allemand (DAV) de 2012 montrant que les assureurs utilisant un frein assisté commettent significativement moins d’erreurs de manipulation. Une tendance toutefois nuancée par le dernier rapport du DAV publié en 202 5 , qui souligne désormais une différence beaucoup moins marquée en matière d'erreurs entre dispositifs assistés et non assistés. Deux ans plus tard, le bilan dressé par les salles singapouriennes reste pour autant positif : le nombre d’incidents graves (chutes avec blessure nécessitant des soins médicaux) a fortement diminué . Par exemple, l’une des plus grosses salles est passée d’environ 5 accidents sérieux par an à seulement 1 après l’abandon des tubes – et dans ce cas isolé, c’est un spectateur au sol qui avait été blessé, pas le grimpeur. Il faut noter que Singapour n’a pas seulement banni les Reverso et autres ATC, elle a aussi renforcé la formation et les tests de certification des assureurs. Le retour d’expérience n’est donc pas un simple plaidoyer en faveur des freins assistés, il montre plutôt qu’une combinaison de meilleur entraînement des pratiquants et d’équipement plus tolérant à l’erreur peut améliorer sensiblement la sécurité en salle . D’ailleurs, l’intention n’était pas de « donner une leçon » aux autres pays : les gérants singapouriens ont communiqué ces résultats sans prétendre que la méthode soit universelle, mais pour « partager [leurs] résultats avec la communauté internationale ». Aux Philippines, la salle Climb Central à Manille avait annoncé en 2020 vouloir restreindre l’assurage en tête exclusivement aux dispositifs à freinage assisté (ABD) , suivant ainsi la tendance observée à Singapour et ailleurs en Asie. Quelques années plus tard, cette politique a toutefois été revue à la baisse : désormais, la salle autorise de nouveau l’utilisation de dispositifs tubulaires classiques (ATC, Reverso), à condition toutefois que chaque utilisateur réussisse au préalable un test obligatoire de certification. En Europe, les approches varient également. En Suisse, la salle d’escalade de Saint-Gall a fait parler d’elle en prenant une mesure drastique suite à un accident survenu en janvier 2018 (un grimpeur de 33 ans s’était écrasé de 10 m de haut, souffrant de contusions sévères mais sans décès). Le gérant, estimant que « les causes [de l’accident] étaient principalement dues à l’erreur humaine » , a décidé que dès janvier 2019, seuls des appareils d’assurage « tolérants aux erreurs » seraient acceptés dans sa salle . Concrètement, cela signifiait interdire les tubes classiques au profit des freins assistés ou autobloquants. Le communiqué de la salle précisait que ces dispositifs « bloquent la corde ou soutiennent le freinage en cas de chute, même si l’assureur lâche le brin » – à condition, bien sûr, qu’ils soient « correctement utilisés » . Contacté par Vertige Media, le directeur de Saint-Gall, Diego Lampugnani, confirme qu ces directives introduites en 2019 perdurent et confie que « elles se sont avérées très efficaces pour nous. Comme d'autres salles, nous tenons des statistiques sur les accidents. Depuis l'introduction de cette directive, les chutes au sol ont été divisées par 6 ». Au Royaume-Uni, en revanche, aucune interdiction généralisée de tel ou tel système d’assurage n’existe sur les murs artificiels. La culture locale met l’accent sur la formation des assureurs et le respect des techniques (avec tests de compétences à l’entrée des salles), plutôt que sur le choix du matériel. Un débat sur les forums britanniques en 2020 montrait qu’il y avait peu d’appétit pour bannir les tubes des salles : un intervenant qualifiait même l’idée de « saugrenue » et se disait confiant que « les grimpeurs britanniques n’y adhéreront jamais » . Certains voyaient dans l’obligation des freins assistés une forme de « facilité » incompatible avec l’aspect éducatif de l’escalade, qui devrait apprendre aux débutants « les ficelles du métier » plutôt que de « transformer la salle en parc d’attraction sécurisé » (dixit un participant au forum) . En Allemagne, le DAV (Deutscher Alpenverein) a largement contribué à la réflexion avec ses études, mais il n’y a pas pour autant de règle imposant un type de frein en salle. En synthèse, au niveau mondial, on assiste à une évolution des pratiques d’assurage en salle sous l’effet combiné de l’innovation technologique et de la recherche d’une sécurité accrue pour un public toujours plus large. Les appareils à freinage assisté gagnent du terrain dans de nombreuses salles, car ils apportent en théorie une marge de sécurité supplémentaire face à la principale cause d’accident qu’est l’erreur humaine . Pour autant, ils ne sauraient être une panacée : tous les experts insistent sur le fait qu’un assureur doit rester concentré et garder la main sur la corde , quel que soit l’outil utilisé . La prévention des accidents passe donc autant par la formation aux bonnes techniques (vérification mutuelle du nœud et du dispositif, méthode d’assurage adaptée, etc.) que par le choix d’un équipement plus tolérant. Comme le résume un cadre de la FFME, « il n’y a pas de mauvais appareils d’assurage, seulement de mauvais usages » . Chaque salle d’escalade, en fonction de son public et de son expérience, adopte ainsi les règles qui lui semblent offrir le meilleur compromis entre pédagogie (autonomie des grimpeurs, apprentissage des techniques) et sécurité immédiate des pratiquants.
- Vertige immédiat : pourquoi l’hypermodernité adore l’escalade
Autrefois confidentielle, l’escalade connaît aujourd’hui un engouement sans précédent. Dans une société hypermoderne, marquée par l’accélération, l’individualisme et la quête incessante de sensations fortes, cette pratique sportive semble répondre parfaitement à la soif contemporaine d’intensité immédiate. À travers la grille de lecture proposée par le philosophe Gilles Lipovetsky , Vertige Media décrypte l’essor spectaculaire de la grimpe comme révélateur d’une époque en quête permanente d’émotions rapides et intenses. © David Pillet Paris, début de soirée. Dans la lumière tamisée d’une salle d’escalade, les prises multicolores dessinent sur les murs des chemins aussi improbables qu’attractifs. Un jeune cadre laisse tomber sa veste, troque ses chaussures vernies contre une paire de chaussons et, en quelques minutes seulement, se retrouve suspendu à trois mètres du sol, tous muscles tendus et concentration maximale. Plus bas, des groupes d’amis discutent, s'encouragent, se filment avec enthousiasme pour immortaliser leurs exploits sur Instagram. Rien de plus normal, n'est-ce pas ? Cette scène n’a pourtant rien d’anodin : elle révèle, à sa manière, quelque chose de profond sur notre époque. Autrefois confidentielle, presque marginale, l’escalade connaît aujourd’hui une popularité nouvelle, portée par une génération qui semble avoir fait de la quête d’expériences fortes, immédiates et facilement partageables, une véritable raison d’être. Comment expliquer cet engouement inédit pour la grimpe ? Gilles Lipovetsky, philosophe et observateur des tendances contemporaines, propose une grille de lecture éclairante à travers son concept d’« hypermodernité ». Caractérisée par l’accélération permanente, le narcissisme hédoniste et la consommation frénétique d’émotions instantanées, l’hypermodernité trouve dans l’escalade l’un de ses symptômes les plus parlants. Décryptage d’une pratique sportive devenue miroir de notre besoin insatiable de sensations fortes, immédiates et renouvelées. Vivre vite Pour comprendre pourquoi l’escalade fascine autant aujourd’hui, il faut d’abord revenir au cadre général de l’hypermodernité, tel que l’a défini Gilles Lipovetsky. Selon lui, notre époque ne marque pas une rupture avec la modernité classique, mais plutôt son accélération extrême, une sorte de « modernité sous stéroïdes ». Les grands principes qui caractérisaient déjà la modernité — la technologie, le marché, l’individualisme — s’y expriment désormais de manière frénétique, exacerbée, presque hors de contrôle. Cette « société hypermoderne » est avant tout celle de la vitesse. Tout doit aller vite, très vite : les rythmes de vie, les informations, les expériences, les plaisirs. Lipovetsky parle même d’une « société de l’hypervélocité », obsédée par le gain permanent de temps et le refus absolu de l’ennui. Finies l’attente et la lenteur : place à l’urgence, à l’instantanéité, à la nouveauté constante. L’époque ne tolère plus de temps morts, elle les chasse impitoyablement. Jamais l’escalade n’a été aussi accessible, instantanée… et intense. Mais l’hypermodernité est aussi celle de l’hyper-individu, cet individu qui veut être à la fois authentique, autonome, unique et libre. Le fameux slogan « be yourself » s’est imposé partout, devenu presque obligatoire. L’idéal de notre temps est celui d’une vie choisie pour soi, par soi, sans contrainte extérieure. Cette liberté revendiquée conduit naturellement au « narcissisme hédoniste » décrit par Lipovetsky : chaque individu, placé au centre de son propre univers, cherche à maximiser ses plaisirs immédiats et à se mettre en scène dans une permanente célébration de soi. Le bonheur, pour l’hypermoderne, doit être intense, immédiat, facilement consommable et partagé. « Nous sommes dans l’ère de l’hyperconsommation et du plaisir immédiat, où les individus cherchent à vivre toujours plus intensément chaque instant » (Lipovetsky, entretien avec Laurent Ottavi, elucid.media , 2022). On ne veut pas seulement être heureux : on veut ressentir très vite et très fort, quitte à tout optimiser, loisirs compris. Cette logique du plaisir immédiat est inséparable de l’hyperconsommation, concept clé chez Lipovetsky. Il ne s’agit plus seulement d’acheter des biens, mais de consommer à grande vitesse des expériences, des sensations et des images. Films, séries, voyages, gadgets technologiques, pratiques sportives extrêmes : tout devient une expérience à « consommer » rapidement avant de passer à la suivante. Lipovetsky parle même d’une « spirale consumériste » qui pousse chacun à chercher constamment de nouvelles jouissances sur un marché du plaisir devenu infini. Dans cette course à l’intensité, où chaque sensation doit surpasser la précédente, les sports à sensations fortes, comme l’escalade, trouvent un terreau idéal. Ainsi, c’est au cœur même de cette société accélérée, centrée sur l’individu et obsédée par les sensations rapides et intenses, que l’on peut comprendre pourquoi l’escalade a connu récemment un tel succès. L’escalade, nouveau sport roi de l’instantanéité Depuis son entrée aux Jeux Olympiques en 2021 à Tokyo, l’escalade connaît un succès phénoménal. En quelques années seulement, ce qui était encore un sport confidentiel, réservé à une poignée de passionnés, est devenu une activité incontournable. Rien qu’en France, le nombre de pratiquants a doublé en une décennie, frôlant les 2 millions de grimpeurs réguliers en 2024, selon l'Union Sport & Cycle. Dans les grandes villes, les salles d’escalade poussent comme des champignons : plus de 100 nouvelles structures privées devraient ouvrir d’ici 2030. Véritables « climbing lofts » urbains, ces espaces offrent aux jeunes citadins un accès facile à une grimpe ludique, sans avoir besoin d’investir lourdement en matériel ni même de sortir de la ville. On peut désormais quitter son bureau ou sa salle de cours, venir tenter quelques blocs et savourer l’adrénaline d’une voie réussie, avant d’aller boire une bière ou retrouver ses amis dans l’espace lounge attenant. Jamais l’escalade n’a été aussi accessible, instantanée… et intense. Mais pourquoi un tel engouement ? Parce que ce sport répond précisément aux attentes de l’individu hypermoderne : il offre immédiatement des sensations fortes. Dans un quotidien saturé par les écrans et l’ennui, grimper est une manière rapide et efficace de vivre une expérience physique et émotionnelle puissante. En quelques minutes seulement, le grimpeur mobilise tout son corps, son esprit s’éveille et l’adrénaline monte. Peur du vide, frisson du risque contrôlé, euphorie de la réussite : autant d’émotions fortes concentrées dans un temps réduit, comme l’exige notre société du divertissement instantané. En 1923, l’alpiniste George Mallory répondait malicieusement à la question « pourquoi escalader la montagne ? » par un simple : « Parce qu’elle est là ». Aujourd’hui, beaucoup grimpent avant tout parce qu’ils sont là, disponibles, à portée de main, prêts à goûter un shot d’adrénaline et de plaisir immédiat, même le temps d’une soirée ou d’un week-end. La quête d’intensité immédiate prend alors la forme ultime d’un show sous adrénaline, parfaitement en phase avec les codes spectaculaires et compétitifs de l’époque hypermoderne. Cette recherche d’émotions instantanées fait directement écho à la consommation frénétique d’expériences qui caractérise notre époque. Comme le surf, le trail ou d’autres loisirs outdoor , l’escalade est devenue une activité qu’on peut consommer ponctuellement, au même titre qu’un escape game ou une sortie en parc aventure. Beaucoup viennent simplement essayer une ou deux séances en salle, avant de passer rapidement à autre chose. Ce phénomène du « one-shot » s’inscrit parfaitement dans la logique hypermoderne : les loisirs se multiplient, s’enchaînent, se remplacent constamment. L’escalade devient alors une expérience forte parmi d’autres, une case à cocher sur une liste sans fin, aux côtés du saut en parachute ou du marathon urbain. Enfin, le succès actuel de la grimpe tient aussi à son équilibre unique entre challenge personnel et accessibilité. D’un côté, elle flatte l’individualisme en offrant une confrontation directe à soi-même : chaque voie réussie est une petite victoire sur ses propres limites, une preuve tangible de son dépassement. Mais de l’autre, elle reste une activité conviviale, presque communautaire, portée par un esprit d’entraide et de camaraderie. Ce mélange entre quête de soi et sociabilité correspond parfaitement à notre époque, où l’on veut à la fois s’épanouir individuellement et se sentir appartenir à une communauté partageant les mêmes passions. Sans rivalité directe, l’escalade permet ainsi de vivre intensément tout en cultivant le lien social, ce qui la rend encore plus séduisante aux yeux d’une génération en perpétuelle quête de sens et d’expériences partagées. Performance et dépassement de soi : quand l’escalade touche au vertige Au-delà du simple plaisir sportif, l’escalade porte en elle une véritable logique de dépassement et de performance, particulièrement révélatrice de la culture hypermoderne. En salle comme en falaise, chaque grimpeur poursuit constamment un nouvel objectif : réussir une voie plus difficile, tenir une prise jusque-là inaccessible, enchaîner un bloc extrême. Cette quête permanente du « niveau supérieur » crée une progression infinie, une escalade perpétuelle des difficultés. Elle s’apparente directement à l’« hyperperformance » observée dans notre société, cette obsession contemporaine qui pousse chacun à optimiser ses compétences et à maximiser sans cesse ses accomplissements. L’escalade est un terrain de jeu idéal pour cet ethos du défi continu : chaque succès appelle un objectif plus audacieux, chaque réalisation ouvre sur un nouveau challenge. Grimper n’est plus simplement une activité physique : c’est aussi une performance visuelle, une manière de se mettre en scène pour séduire et fidéliser une audience. Lipovetsky lui-même évoque ce type de sports extrêmes centrés sur l’exploit individuel en les qualifiant de « sports icariens ». Il y voit une recherche permanente de sensations intenses, une quête personnelle où il ne s’agit pas de vaincre un adversaire, comme dans un sport d’équipe classique, mais de se mesurer à soi-même. La grimpe correspond parfaitement à cette définition : le seul véritable adversaire du grimpeur, c’est la paroi, et par extension, lui-même. Son objectif est avant tout intérieur. Il s’agit de dompter sa peur du vide, dépasser ses propres limites physiques et mentales, trouver cette extase particulière que procure l’accomplissement personnel. De nombreux grimpeurs témoignent d’ailleurs de ces moments privilégiés, quasi méditatifs, où le reste du monde disparaît et où ils entrent dans un état de « flow » profond, entièrement absorbés par leur gestuelle et par l’instant présent. Le versant spectaculaire de cette quête de performance est visible à travers l’explosion récente des récits d’exploits extrêmes. Des films documentaires comme Free Solo (2018, Oscar du meilleur documentaire) ou The Dawn Wall (2018) ont fasciné un large public en racontant les histoires de grimpeurs légendaires, comme Alex Honnold ou Tommy Caldwell, qui repoussent sans cesse les frontières du possible au péril de leur vie. Ces récits captivent précisément parce qu’ils mettent en scène l’individu hypermoderne par excellence : un personnage obsédé par son propre accomplissement, engagé dans une quête personnelle extrême et spectaculaire. En assistant depuis leur fauteuil à ces ascensions à haut risque, les spectateurs vivent par procuration ces émotions intenses, fascinés autant par la tension dramatique que par la dimension presque existentielle du défi accompli. © David Pillet Cette logique spectaculaire s’étend aujourd’hui bien au-delà des récits individuels, avec le développement massif de compétitions qui transforment l’escalade en véritable sport-spectacle. Des compétitions de bloc, de difficulté et de vitesse sont retransmises en direct et attirent désormais une audience considérable. Des événements inédits apparaissent aussi, comme ceux imaginés par le sponsor Red Bull, connu pour repousser sans cesse les limites du spectaculaire. Par exemple, la compétition Red Bull Dual Ascent organisée en Suisse sur le barrage de la Verzasca propulse les grimpeurs par équipes de deux dans une course contre la montre, sur des voies parallèles de 180 mètres. L’événement, filmé par des drones et retransmis en direct à travers le monde, est conçu autant comme une épreuve physique que comme un spectacle destiné à capter une audience avide de sensations fortes. Ici, le message marketing est explicite : grimper toujours plus haut, toujours plus vite, toujours plus fort. La quête d’intensité immédiate prend alors la forme ultime d’un show sous adrénaline, parfaitement en phase avec les codes spectaculaires et compétitifs de l’époque hypermoderne. L’image et le réseau : la grimpe à l’heure du narcissisme 2.0 Si l’escalade fascine autant aujourd’hui, c’est aussi parce qu’elle se prête parfaitement à l’univers des réseaux sociaux. Le grimpeur suspendu au bout de ses doigts, muscles saillants, corps parfaitement gainé face à un paysage grandiose ou au décor design d’une salle d’escalade urbaine : voilà une image qui accumule immédiatement les likes sur Instagram. À l’ère numérique, le sport n’est plus simplement vécu, il est mis en scène. Et l’escalade possède justement une esthétique visuelle très forte, à mi-chemin entre héroïsme sportif et poésie du vide. Sur Instagram, les hashtags #escalade ou #climbing regroupent des millions de clichés soigneusement cadrés, montrant aussi bien des réussites personnelles que des paysages spectaculaires. Cette omniprésence de l’image correspond exactement au « narcissisme hypermoderne » que décrit Lipovetsky : chacun construit son identité en l’exposant publiquement, cherchant sans cesse une validation immédiate. Poster régulièrement ses exploits sur les réseaux sociaux est devenu presque aussi important que l’exploit lui-même, que l’on soit grimpeur débutant fier de son premier 6a ou athlète professionnel annonçant une performance exceptionnelle. Ce modèle correspond précisément à la logique hypermoderne décrite par Lipovetsky, où même les loisirs, l’art ou le sport deviennent des produits intégrés dans une économie du divertissement généralisé. La médiatisation accélérée de l’escalade par les réseaux sociaux a aussi fait émerger des figures emblématiques, véritables « influenceurs » de la grimpe. Adam Ondra , Alex Honnold ou la Slovène Janja Garnbret comptent désormais des centaines de milliers de followers, transformant chacune de leurs ascensions en récits suivis presque en temps réel par une communauté mondiale passionnée. Cette immédiateté numérique influence même la manière dont le sport est pratiqué. Aujourd’hui, les grimpeurs sélectionnent parfois leurs projets ou leurs défis en fonction du potentiel de visibilité sur Instagram ou YouTube. L’image devient centrale, au point que l’esthétique du mouvement, la qualité du décor naturel ou même l’angle de la prise de vue peuvent peser autant que la performance sportive elle-même. Grimper n’est plus simplement une activité physique : c’est aussi une performance visuelle, une manière de se mettre en scène pour séduire et fidéliser une audience. Cette évolution a bien sûr ses limites. Certains dénoncent une superficialité grandissante ou des prises de risques inutiles, encouragées par la recherche du cliché parfait. Mais ce phénomène montre surtout à quel point l’escalade contemporaine est absorbée par la logique du spectacle de soi, indissociable des pratiques modernes de loisirs. Le grimpeur hypermoderne veut à la fois ressentir des émotions fortes sur la paroi et obtenir une gratification symbolique immédiate via la reconnaissance des autres. Il s’agit d’une double quête d’intensité : celle, réelle, physique et émotionnelle, vécue pendant l’effort, et celle, narcissique, vécue à travers le regard approbateur de la communauté numérique. Ces deux formes d’intensité s’alimentent constamment, formant une boucle parfaite à l’ère de l’hyperconnexion. L’expérience grimpe : entre authenticité et marchandisation Cet engouement massif pour l’escalade ne pouvait pas rester longtemps à l’écart du marché. Comme toute activité populaire aujourd’hui, la grimpe s’est rapidement transformée en un secteur commercial florissant, révélant une tendance typiquement hypermoderne : la marchandisation généralisée des expériences intenses. En seulement quelques années, une véritable industrie s’est structurée autour de cette pratique autrefois discrète. Salles privées avec abonnements mensuels, équipementiers spécialisés, voyages organisés, stages encadrés, événements sponsorisés : tout un écosystème économique gravite désormais autour de la grimpe. Le modèle des salles d’escalade urbaines est particulièrement révélateur de cette tendance. Ces espaces ne se contentent pas d’offrir des murs et des prises : ils vendent une expérience complète, un véritable « lifestyle ». On y trouve des abonnements pour grimper en illimité, mais aussi des cours collectifs de yoga ou de préparation physique spécialement adaptés aux grimpeurs, des espaces lounge pour se détendre après une séance, des cafés bio ou des boutiques vendant chaussons, vêtements techniques et accessoires à la mode. L’objectif est clair : fidéliser le pratiquant-consommateur en l’immergeant totalement dans un univers soigneusement pensé, à la fois sportif, social et commercial. Ce modèle correspond précisément à la logique hypermoderne décrite par Lipovetsky, où même les loisirs, l’art ou le sport deviennent des produits intégrés dans une économie du divertissement généralisé. Aujourd’hui, grimper, c’est vouloir se sentir intensément vivant, tout de suite, dans un monde qui supporte de moins en moins l’ennui ou la lenteur. Même en milieu naturel, la marchandisation gagne du terrain. Autrefois, les grimpeurs partaient en cordée autonome à l’aventure sur les falaises. Aujourd’hui, il est fréquent de voir proliférer les stages payants, les séjours organisés clés en main, ou encore les coachs personnels offrant des entraînements sur mesure. L’expérience outdoor se consomme désormais comme un produit touristique : on s’offre une journée ou un week-end d’escalade comme on achèterait un séjour à la campagne. Le matériel a lui aussi évolué : équipements techniques dernier cri, vêtements tendance, gadgets divers, tout cela contribue à transformer la pratique en une expérience marketée. Cette marchandisation ne se limite pas au matériel ou aux stages. Les grandes marques ont bien saisi l’attrait symbolique de l’escalade et l’utilisent désormais pour vendre des produits sans lien direct, comme des voitures « aventurières » ou des boissons énergétiques. Le Salon de l’escalade, qui a fait sa première édition à Paris en 2025 , rassemble déjà des centaines d’exposants venus vendre leurs nouveautés à un public grandissant. Ainsi, ce sport initialement marginal et alternatif est aujourd’hui parfaitement intégré dans la logique consumériste dominante. Pourtant, cette dynamique commerciale n’éclipse pas totalement la part d’authenticité que les pratiquants continuent de rechercher dans l’escalade. De nombreux grimpeurs voient même dans leur activité un antidote aux excès de l’hypermodernité. Grimper devient alors un moyen de ralentir, de se reconnecter à l’instant présent, à son corps, à la nature. Certains parlent même d’une forme de méditation en mouvement, une pratique permettant de retrouver équilibre et simplicité dans un quotidien saturé de sollicitations et d’anxiété. Ainsi, paradoxalement, l’escalade incarne une double dynamique : elle est à la fois le reflet des tendances hypermodernes de consommation rapide et intense d’expériences, et une réaction à cette même hypermodernité, offrant aux pratiquants une possibilité sincère de retour à soi. Cette ambivalence, au fond, explique peut-être pourquoi la grimpe fascine autant aujourd’hui. De la salle de bloc branchée au sommet vertigineux d’El Capitan escaladé sans corde, la grimpe est devenue un miroir captivant de notre époque hypermoderne. On y retrouve tous les traits caractéristiques définis par Gilles Lipovetsky : l’obsession de l’instantanéité, le culte des expériences fortes et rapides, l’individualisme narcissique et la marchandisation généralisée. Aujourd’hui, grimper, c’est vouloir se sentir intensément vivant, tout de suite, dans un monde qui supporte de moins en moins l’ennui ou la lenteur. C’est pratiquer un sport dans lequel on est à la fois le héros d’un récit personnel et le produit d’un spectacle collectif, où le dépassement de soi cohabite naturellement avec la quête permanente d’images instagrammables. En ce sens, l’escalade apparaît comme le parfait symptôme d’une époque qui veut tout, tout de suite : des frissons maîtrisés, une authenticité soigneusement mise en scène et un accomplissement personnel immédiat. Elle reflète les aspirations d’une génération prise entre une libération des anciens conformismes et de nouvelles injonctions : être performant, inspirant, constamment épanoui. « Comment se satisfaire d’un monde où la recherche des jouissances privées passe systématiquement par la consommation marchande ? » s’interrogeait Lipovetsky. La question résonne particulièrement devant la frénésie douce-amère qui anime les salles d’escalade bondées de nos villes. Faut-il y voir une tentative de combler une soif d’absolu que notre quotidien ne satisfait plus, ou simplement l’expression renouvelée d’un besoin très humain de jouer, de partager et de ressentir ? Probablement un peu des deux. Quoi qu’il en soit, l’essor spectaculaire de la grimpe nous rappelle que, même saturé de confort numérique et de sollicitations virtuelles, l’être humain continue d’aspirer à ressentir son corps, explorer ses limites et vivre des émotions authentiques. Quitte à consommer ces moments d’intensité comme on parcourt les stories d’un réseau social : rapidement et intensément.
- Chamonix 2025 : le paradoxe d'un succès
Avec près de 18 500 spectateurs réunis dimanche soir (selon Le Dauphiné Libéré ), la Coupe du monde d'escalade 2025 à Chamonix a battu tous les records. Entre un public conquis, des performances marquantes, des innovations marketing notables mais aussi quelques frictions organisationnelles, l’événement a confirmé sa place majeure dans le calendrier international. Retour complet et sans filtre sur un week-end qui laisse présager des évolutions importantes pour le futur de la compétition. La Place du Mont-Blanc à Chamonix © David Pillet Sous le regard placide du Mont-Blanc, la Place du même nom a pris des airs d'arène bouillante, pulsant au rythme des finales de vitesse et de difficulté d'escalade sportive. Certes, la difficulté conserve toujours son statut royal, mais le succès étonnant de l'épreuve de vitesse, samedi soir, a bousculé quelques certitudes, confirmant l'émergence spectaculaire d'une discipline plus jeune, plus médiatique, et qui attire désormais autant les néophytes curieux que les grimpeurs les plus chevronnés. Mais derrière cette euphorie populaire qui fait les gros titres, d'autres enjeux affleurent discrètement. L'événement est à un tournant, tiraillé entre des choix organisationnels contestés, une amorce timide - mais bien réelle - vers la marchandisation, et l'ombre persistante de Briançon, grande absente du calendrier 2025. Affluence record et perfs' explosives : la vitesse monte, la difficulté régale La vitesse, longtemps regardée de travers par les puristes, est parvenue à renverser la table samedi soir en rameutant une foule inattendue et débordante d'énergie. On savait la discipline spectaculaire, on la découvre désormais franchement populaire. Sur le mur, l'Américain Sam Watson et l'invincible Polonaise Aleksandra Miroslaw ont fait régner leur loi sans partage. Chez les Bleus, Pierre Rebreyend a profité des qualifications pour claquer un nouveau record national en 5”08 : un exploit personnel impressionnant, mais qui ne suffit pas encore à décrocher une médaille. Dimanche, changement d'ambiance et retour aux fondamentaux avec la finale de difficulté devant une foule record. Les Françaises Camille Pouget et Zélia Avezou ont tenu tout Chamonix en haleine jusqu'au bout, accrochant de belles 5ᵉ et 6ᵉ places devant leur public chauffé à blanc. Et c'est la Coréenne Chaehyun Seo qui s'impose alors qu'on attendait plutôt Annie Sanders ou Erin McNeice. Au sommet chez les hommes, le Japonais Sorato Anraku s'impose devant l'Espagnol Alberto Gines Lopez et le sémillant Filip Schenk. Village des marques : grosses prises, grands coups et pari réussi pour Simond Cette année, le village des marques ressemblait davantage à une opération commando du marketing vertical qu’à un banal alignement de stands promotionnels. Scarpa, YY Vertical, EP Climbing : tous les poids lourds du secteur étaient là, à vendre des chaussons par cartons entiers, des prises à la pelle, et même, fait improbable, des volumes géants qu’on imaginait mal repartir autrement qu’en camion-grue. Ambiance de bazar branché, avec en arrière-plan le bip régulier des terminaux bancaires chauffés à blanc. Au milieu de ce joyeux tumulte, c'est la marque Simond qui a dégainé le coup parfait : un spraywall XXL, audacieux et immanquable, ouvert par Pierre Broyer, l’ouvreur-star incontournable pour quiconque sait apprécier autre chose que les blocs standardisés des grandes chaînes urbaines. Un mur-phénomène qui a littéralement avalé l’attention du public et des réseaux sociaux pendant trois jours entiers. En coulisses, Nathalie Jacquier, nouvelle boss du marketing de Simond, affichait le sourire satisfait de celles qui ont parfaitement réussi leur coup. Cerise sur le gâteau : la visite discrète mais très remarquée de Monsieur Simond lui-même, histoire de rappeler à toutes et tous que derrière l’industrie et le business se cache toujours une petite part de légende locale. Organisation et médias : souriez, vous êtes surveillés Derrière l’ambiance survoltée côté public et l’énergie impeccable des bénévoles, la salle de presse avait aussi ses petites histoires. Si l'atmosphère générale restait conviviale – entre retrouvailles chaleureuses, complicités évidentes et parfois rivalités gentiment assumées –, nous en avons profité pour faire de belles rencontres, comme celle de Martin Baudry, tout nouveau rédacteur en chef de Grimper , avec qui les échanges sur l’avenir du métier et du secteur se sont avérés particulièrement enrichissants. Alberto Ginés Lopez © David Pillet Mais dès vendredi soir, certains choix organisationnels ont rapidement pesé sur le quotidien des photographes et vidéastes. Cette année, la zone réservée aux photographes était sensiblement réduite par rapport aux éditions précédentes, obligeant ces derniers à travailler sous les mêmes angles limités. « On se retrouve tous sous les fesses des athlètes », déplorait dimanche soir David Pillet, photographe reconnu et habitué incontournable de l’étape chamoniarde. Il nous explique aussi que l'an dernier, il était possible de s’approcher davantage du mur et de varier ses prises de vue pour proposer des images vraiment différentes. Assailli par les demandes des athlètes espérant récupérer ses clichés toujours très attendus, David Pillet confiait, un brin désabusé : « C’est très peu probable que je revienne l'an prochain ». Un signal faible à ne surtout pas ignorer. Premiers pas vers une monétisation : places assises et tensions discrètes Cette édition 2025 a discrètement marqué une première étape significative vers la marchandisation de l’événement. Pour la première fois cette année, le public pouvait réserver des places assises afin de suivre les finales dans un confort inédit : vue dégagée garantie, accès privilégié à son siège et surtout l'assurance d’éviter la bataille habituelle pour obtenir le meilleur angle devant les murs. Une offre qui se veut rassurante pour le grand public, mais qui interroge sérieusement sur l’avenir de la gratuité historique de cet événement emblématique. © David Pillet En parallèle, l’espace VIP, déjà présent depuis plusieurs éditions, proposait une expérience haut de gamme : vue premium, espace détente exclusif et catering chic pour une poignée d’élus. Une démarche certes classique, mais qui, combinée à l’apparition des nouvelles places assises payantes, pousse à réfléchir : l’étape chamoniarde s’oriente-t-elle doucement vers un modèle économique totalement repensé, où l’accès populaire gratuit pourrait, à terme, ne plus être la norme ? La question mérite d’être posée. Briançon aux abonnés absents, mais sur toutes les bouches Parmi les sujets brûlants discutés tout au long du week-end, l'absence de Briançon , étape historique récemment disparue du calendrier international, revenait sans cesse. Cette ville des Hautes-Alpes, traditionnellement complémentaire à Chamonix, cultivait une ambiance unique, plus confidentielle, chaleureuse et authentique, particulièrement appréciée des passionnés de longue date. Son retrait soudain laisse une sensation de vide chez de nombreux habitués, renforçant un peu plus l'impression que le calendrier international perd une part précieuse de son identité. Ce manque se ressentait encore plus fortement au sein d’un public venu chercher, au-delà du spectacle, un vrai moment d’escalade, loin des gradins et de l'écran géant. C’est ainsi que les falaises environnantes, à l'image des Gaillands, ont attiré un nombre exceptionnel de grimpeurs durant l’événement. Non pas que ces spots locaux puissent remplacer Briançon, bien sûr, mais leur fréquentation accrue montre bien que l'envie d'une grimpe plus authentique, en plein air, demeure profondément ancrée chez les spectateurs présents. Une manière discrète mais symbolique de rappeler que l’escalade reste indissociable de ce contact avec le rocher et la nature, loin de l'agitation de la Place du Mont-Blanc. Chamonix à un tournant ? L'édition 2025 de la Coupe du monde à Chamonix restera gravée comme celle de tous les paradoxes : succès public retentissant avec une fréquentation record, démocratisation palpable de l'escalade sportive , mais aussi premiers signaux de restrictions médiatiques et amorce d'une monétisation inédite. Si la ferveur populaire témoigne d'une réussite indiscutable, ces nouveaux enjeux placent clairement l'événement à la croisée des chemins. Pour Chamonix, le défi à relever est désormais limpide : comment préserver l’âme profondément populaire et ouverte de ce rendez-vous historique tout en répondant aux réalités économiques et aux ambitions croissantes de l'IFSC ? Le dialogue entre organisateurs, fédération internationale et communauté des grimpeurs sera déterminant pour que l'étape chamoniarde ne devienne pas une vitrine commerciale déconnectée de sa base passionnée. Rendez-vous en 2026 pour vérifier si ce subtil équilibre aura tenu ou si les premières fissures observées cette année auront fini par se transformer en failles irréversibles.
- Pollution des salles d’escalade : la contre-enquête
Au milieu du printemps, une étude scientifique semait un bazar pas possible dans le secteur des salles privées d’escalade. Très largement relayée par la presse grand public, l’enquête avait alors laissé les grimpeur·ses indoor avec l’idée que leur lieu de pratique était aussi pollué qu’un bord d’autoroute. Il était temps que Vertige Media mène sa contre-enquête. Dont voici les révélations glanées entre Paris, la Suisse, l’Isère, Toulouse et les Dolomites. « Attends, il y a un problème, elles ne devraient pas tourner à cette heure-là. » Quand Pierre Serin tourne le bouton de marche de ses turbines, il se retourne avec un petit regard espiègle. On pourrait croire qu'il vient de se faire prendre la main dans le pot de confiture, mais c'est avec flegme déconcertant qu'il relance, en montrant une fenêtre ouverte : « De toute façon ce qui marche le mieux, ça reste ça les courants d'air naturels quoi » Le propriétaire de Solo Escalade, une salle d'escalade privée de bloc à Toulouse, aurait pourtant de quoi être inquiet. Ce matin-là du mois de mai, cela ne fait que quelques jours qu'une étude a semé la zizanie dans son secteur d’activité . Une étude très sérieuse, publiée le 24 avril dans la prestigieuse revue scientifique Environmental science and technology air (ACS ES&T Air) . Elle pose un constat : la gomme des chaussons d'escalade émet des additifs chimiques préoccupants dans l’air des salles de grimpe. Du fond de la zone d'activité où se trouve la sienne, Pierre Serin semble tranquille. De son propre aveu, aucun client n'a rendu sa carte. Personne d'inquiet ne l'a contacté. « La clientèle a super bien réagi , explique-t-il. On a fait le choix de prendre les devants en communiquant sur l'étude avant qu’on nous en parle et en disant aux clients et aux parents qu'on allait bosser davantage. Ils nous ont fait confiance. » Pollution médiatique Sur un pan de mur entier des 2400 mètres de surface de grimpe, toutes les fenêtres sont ouvertes en grand. Au fond, trois gamins se tordent les doigts sur la kilter board tandis qu’ici et là, les employés s'affairent en brossant les prises ou en servant des cafés. Le patron balaie la salle du bras et explique : « On peut avoir beaucoup de monde qui grimpe en même temps et c'est vrai que parfois, tu peux voir les particules de magnésie ou de caoutchouc dans l'air ». Pour le purifier cet air, Pierre Serin le renouvelle plusieurs fois par jour. C'est le moment où il active ses turbines qui permettent de renouveler la quasi-intégralité de l'atmosphère de l'enceinte, plusieurs fois par heure. Mais après les périodes de forte affluence - le soir, et le weekend principalement - les turbines s'arrêtent et place au ménage, au vrai. « On a deux salariés qui ne font que ça, continue le gestionnaire . Et c'est très, très physique. C'est bien simple, la personne qui fait tous les tapis, je ne sais pas comment elle tient le rythme. Marcher dessus inlassablement, nettoyer tous les angles, aspirer, pfff. C'est infernal ». Le chef d'entreprise qui emploie 17 personnes confie qu'en un mois et demi, son staff effectue ce qu'il appelle « le grand tour ». Dit autrement : « On démonte tout, on remonte tout et on lave tout entretemps ». Pierre Serin, fondateur de Solo Escalade à Toulouse © Vertige Media Pierre Serin a aussi le regard du patron goguenard à qui on ne la fait pas. À 62 ans, il a déjà vu des alertes sanitaires faire rougir son petit monde de l’escalade indoor . Sauf que là, il faut bien avouer que la traînée de poudre s’est bien répandue. Dans les jours qui ont suivi la publication de l’étude, pourtant très académique, une palanquée de médias influents français ont repris l’information. Et la majorité d’entre eux ont pris la voie rapide en titrant : « Les salles d'escalade sont plus polluées que les bords d'autoroute ». Contacté au téléphone par Vertige Media , l’un des auteurs principaux de ladite étude, Thibault Masset, le regrette. « Je ne m’attendais pas à ça , confie-t-il au bout du fil. Beaucoup de publications ont surinterprété les résultats donnant à voir une situation alarmiste ». Ce chercheur à l’École Polytechnique de Lausanne (EPFL) explique même qu’il se retrouve à faire du debunking en chassant les fausses informations et les raccourcis pour interpeller les journalistes. Par exemple ? « Il est trompeur d’écrire que les salles d’escalade sont davantage polluées que les bords d’autoroute. Si vous allez au bord d'une route, vous êtes exposé aux additifs des pneus, mais aussi à toutes les particules liées à la combustion du carburant et à plein d'autres polluants. Il faut comparer ce qui est comparable ». « Nous ne sommes pas toxicologues. Nous n’avons aucun moyen scientifique de prouver que ce qu’on a relevé est nocif pour le corps humain » Thibault Masset, auteur de l’étude scientifique Même chose lorsqu’un journaliste souligne qu’il est « scientifiquement avéré » que les particules relevées par Thibault Masset et ses confrères sont « dangereux pour l’organisme » : c’est tout simplement faux. « Nous ne sommes pas toxicologues. Nous n’avons aucun moyen scientifique de prouver que ce qu’on a relevé est nocif pour le corps humain. C’est préoccupant car il existe une étude qui souligne qu’elle agit de manière néfaste sur des espèces aquatiques, mais c’est loin d’être avéré. » Pour ce faire, il faudrait que les chercheurs puissent collaborer avec des experts en toxicologie afin de savoir si ces substances peuvent être absorbées, si elles traversent la peau, si les additifs contenus dans le caoutchouc peuvent migrer dans les poumons ou passer dans le sang quand ils sont inhalés. L’emballement médiatique aura créé une petite déflagration dans le milieu des salles d’escalade privée. Lui-même grimpeur, Thibault Masset avait pourtant tenu à accompagner l’étude de pistes de solutions, très axées sur la ventilation, le ménage, le nettoyage des prises… Le chercheur appelle toujours de ses vœux à nouer des collaborations avec les salles d’escalade pour produire d’autres études. En attendant, comme les fameux RDC ( pour Rubber-Derived Chemicals, ndlr) résultent principalement de l’abrasion des chaussons sur les parois, il n’a pas fallu longtemps pour que l’industrie se tourne vers les fabricants. Mystère et boule de gomme Lorsque Frédéric Tuscan a appris la publication de l’étude d’ ACS ES&T Air , c’est avec une certaine forme de pression que le PDG fondateur de 9A Climbing s’est penché dessus. Son entreprise est un mastodonte européen du chausson d’escalade et commercialise notamment la célèbre marque française EB. Contacté par Vertige Media , il ne cache pas son amertume : « Quand j’ai lu l’étude, je l’ai trouvé très angoissante. J’ai tout de suite su que ça allait profondément préoccuper l'ensemble de l’entreprise pour les jours suivants ». Et pour cause, beaucoup des clients l’appellent dans la foulée, « des gérants de salles très inquiets qui ne cachaient pas leur désarroi, surtout » . Si le dirigeant sait bien que le caoutchouc utilisé pour la fabrication des semelles de chaussons est d’origine pétrochimique et donc « mauvais pour la planète », il n’aurait « jamais pu imaginer que des poussières de gommes puissent se stabiliser dans l’air, réagir avec l’ozone et se concentrer de manière aussi importante ». Alors au téléphone, Frédéric Tuscan indique qu’il a réfléchi « en bon entrepreneur ». Comprendre : il profite de l’étude pour impulser une nouvelle dynamique. L’année dernière déjà, au micro de Radio France , le patron de 9A Climbing annonçait réfléchir à l’incorporation de matériaux bio-sourcés. La sortie de l’étude a-t-elle accéléré le processus ? « Clairement , répond Frédéric Tuscan. On a pris rendez-vous avec quelqu’un qui confectionne certains plastiques issus de la végétation ». « Je trouve que faire reposer mes efforts en R&D sur une étude aussi incomplète est dangereux. On ne connaît pas les semelles qu’ils ont analysées. Ils n’ont prélevé que dans neuf salles européennes dont plusieurs en Autriche qui sont connues pour être bondées et mal aérées » Frédéric Tuscan, PDG de 9A Climbing Le problème, c’est qu’il faut d’abord faire contre-expertiser l’étude de ACS ES&T Air. Pas simple. D’autant plus qu’il y a pas mal « d’arbitraires », d’après le chef d’entreprise. « Je trouve que faire reposer mes efforts en R&D sur une étude aussi incomplète est dangereux , souffle-t-il. On ne connaît pas les semelles qu’ils ont analysées. Ils n’ont prélevé leurs analyses que dans neuf salles européennes dont plusieurs en Autriche qui sont connues pour être bondées et mal aérées. » Frédéric Tuscan croit aussi savoir que la semelle blanche souvent utilisée pour les chaussons de location n’a pas été intégrée dans l’étude des chercheurs ( ce que confirmera Thibault Masset, ndlr ). Or, c’est selon lui une gomme vraisemblablement moins nocive et qui constitue une part de plus en plus importante du parc de chaussons utilisés dans les salles privées. « On sait que plus le chausson est performant en adhérence, plus l’abrasion est grande et donc le nombre de RDC rejetés dans l’air plus important , continue-t-il. Ce sont des chaussons de grimpeur·se expérimenté·e·s. Mais il faut aussi dire que 80% des pratiquants ne portent pas ce type de gomme, surtout en salles privées ! » Bardé de questionnements, le patron d’EB tient à prendre le recul suffisant pour ne pas agir à la hâte. « Au départ, c’était contre la poussière de la magnésie qu’on luttait. On salissait les filtres tellement vite qu’on était obligé de les changer deux à trois fois par jour. C’était ingérable. » Grégoire de Belmont, cofondateur d’Arkose De l’autre côté des Alpes, dans les Dolomites, la nouvelle de la publication scientifique a eu le même retentissement au siège de La Sportiva, géant mondial du chausson d’escalade. Comme tout le monde, la marque italienne a d’abord chercher à comprendre. « Nous avons demandé à notre fournisseur de semelle - Vibram -, des informations , dévoile Francesco Delladio, responsable produit de La Sportiva . Ils ont pris contact avec l’université de Vienne (qui a collaboré avec l’EPFL pour réaliser l’étude, ndlr), nous attendons les résultats. » Connaissant la discrétion - pour ne pas dire le mutisme - de Vibram, peu de chance que des informations ne filtrent depuis le département communication du fabricant de semelles de chaussons. Contacté par Vertige Media , l’entreprise n’a jamais répondu. Pendant ce temps-là, Francesco Delladio envoie des messages pour la forme en souhaitant que « l’ensemble du secteur du chausson d’escalade fasse corps pour comprendre et préserver la santé des pratiquants ». Un remue-ménage et des millions pour brasser de l’air Il est indéniable que la publication d’ ACS ES&T Air a mobilisé l’ensemble du secteur de manière inédite. Déjà inquiétés par le ralentissement économique de leur activité ainsi que les premiers mouvement sociaux qui se sont fait jour , les dirigeants de salles privées multiplient les exercices de communication et de transparence. Beaucoup ont diligenté des publications, post, newsletters jurant de la salubrité de leurs structures. Certains, comme Climbing District, sont même allés jusqu’à s’attacher les services d’un Youtubeur pour vulgariser l’étude scientifique et promouvoir leur politique sanitaire. À Paris, non loin du Sacré-Coeur, une salle d’un genre nouveau a ouvert ses portes fin 2023. Mobilier chiné, restaurant rutilant, espace de coworking sous un dôme de lumière naturelle puis enfin, l’espace de bloc qui s’étend sur 1200 m2 carré grimpables… bienvenue chez Arkose Montmartre. C’est pourtant un autre endroit que Grégoire de Belmont, le cofondateur du réseau, tient à nous faire visiter. Derrière une porte dérobée, se tiennent d’énormes machines qui tournent à plein régime. C’est là, au milieu des armoires métalliques bardées d’indications en lettres capitales que le cœur du réacteur assure la qualité de l’air d’une des salles d’escalade les plus fréquentées de France. La « salle des machines » d'Arkose Montmartre © Vertige Media Les dirigeants d’Arkose ont décidé de faire du surdimensionnement volontaire. En clair, cela veut dire que la franchise a doublé les normes de ventilation ( 60 m3/h par grimpeur contre 30 m3/h réglementaires, ndlr ). Grâce à ce dispositif, Grégoire de Belmont assure pouvoir renouveler « 100% de l’air de la salle, trois fois par heure ». Pour épouser la norme dans les 30 salles que possède le réseau en Europe, il a fallu investir. Et investir beaucoup. « Une machine comme ça, c’est 500 000 euros à l’achat et 25 000 euros par an d’entretien », lâche-t-il. Quant à l’étude, le dirigeant tient à rappeler qu’il ne l’a pas attendu pour s’inquiéter de la qualité de l’air dans ses structures. « Au départ, c’était contre la poussière de la magnésie qu’on luttait , indique Grégoire de Belmont. C’était très chiant, il y en avait partout. On salissait les filtres tellement vite qu’on était obligé de les changer deux à trois fois par jour. C’était ingérable. » « J’ai peur que les gros qui en ont les moyens imposent de nouvelles normes aux petits comme nous. Alors, il faut se creuser les méninges, bosser deux fois plus et inventer des nouvelles manières de faire » Pierre Serin, patron de Solo Escalade à Toulouse Le dirigeant d’Arkose souligne néanmoins que ce n’est pas en claquant un demi-million en turbine double-flux que les problèmes de pollution s’envolent. Les salles d’escalade sont devenues des environnements hybrides où se mêlent moult particules. La solution ? La ventilation naturelle, le ménage dans lequel Arkose dépense un million par an mais aussi les restrictions comme la magnésie en poudre au profit de sa version liquide. Grégoire de Belmont reconnaît que le risque zéro n’existe pas, mais selon lui, ses salles d’escalade se tiennent encore loin du scandale sanitaire. Les particules fines de la débrouille Même son de cloche à Toulouse. Après 30 ans de métier, Pierre Serin a essuyé pas mal d'alertes sur l’hygiène des salles d’escalade. À juste titre. « Au-delà de tout, j’ai tout de suite identifié la magnésie en poudre comme un gros problème , avance-t-il. De toute façon, on s’en rendait vite compte dans nos petites salles, au début. On rentrait chez nous avec les poils du nez tout collés ! ». En bon gérant indépendant, Pierre Serin bricole. À l’époque, en 2003, il proposait déjà à Beal un prototype de magnésie liquide en stick. Ricanement général. « Maintenant, ils en vendent à la toque ! , lance-t-il en souriant. Mais l’affaire n’est pas terminée. Pour sécher rapidement, la magnésie liquide est farcie d’alcool. Ça t’ouvre les pores et tu t’injectes tout un tas de saloperies directement dans le sang. Un jour, ça sortira. » Pour lui, les gérants de salles n’auront pas le choix face à la pression sanitaire, il faudra expérimenter. « Moi, j’ai peur d’un truc , confesse-t-il. J’ai peur que les gros qui en ont les moyens imposent de nouvelles normes aux petits comme nous. Alors, il faut se creuser les méninges, bosser deux fois plus et inventer de nouvelles manières de faire. » Concrètement ? L’entrepreneur toulousain a mis des bâches à la place des moquettes pour éviter que la poussière ne soit retenue. Il a également retiré au maximum le grip sur les murs pour limiter l’abrasion des chaussons sur les parois. Et puis, le petit dernier : « J’ai cousu un bout de gant absorbant sur un sac à pof’ . Ça prend vachement bien la transpiration. Tu as juste à t’essuyer les doigts dessus, comme le veut le geste du grimpeur, et hop, plus besoin de magnésie. » Il continue : « Mais tu penses bien qu’on m’a encore ri au nez. Tu parles de ça à un grimpeur aujourd'hui, c’est comme le stick à magnésie il y a 20 ans... Je pense que pas mal d’innovations dans l’escalade sont freinées pour des raisons culturelles ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le vieux briscard a plutôt bien reçu l’étude d’ ACS ES&T Air. « Je pense qu’elle a justement fait sauter quelques barrières, plaque-t-il. Désormais, je crois que tout le monde veut faire mieux. » Et de conclure, avec un clin d’oeil : « C’est bien que cette étude pointe du doigt ce qu’on balayait d’un revers de main. Sans mauvais jeu de mots, hein ». Tous propos recueillis par Matthieu Amaré et Pierre-Gaël Pasquiou, sauf mentions.
- Chaos d’Hugo Perez : éloge de la chute
Photographe autodidacte, grimpeur urbain pur jus et avocat en reconversion chronique, Hugo Perez s’amuse à sublimer les échecs de la grimpe dans son projet "Chaos". Un carnet photo intime où ça saigne, ça tombe, et où la poésie s’invite joyeusement dans le désordre. © Hugo Perez Si l’escalade est habituellement célébrée comme une danse aérienne entre deux prises, Hugo Perez préfère clairement la variante casse-gueule : celle où l’on hésite, glisse, râle, et finit les doigts en vrac avec l’ego en miettes. Avec Chaos , son dernier projet photographique, ce Parisien de 29 ans met le doigt sur ce que la grimpe a de plus touchant : sa capacité à nous montrer sous notre jour le plus vulnérable. Et, franchement, c’est beau à voir. Le beau désordre de l’échec Quinze ans à se frotter au plastique des salles parisiennes, ça vous forge un œil aussi acéré qu’une réglette bleausarde. Hugo fait partie de cette génération pionnière d’urbains accros aux salles : « J’allais grimper quasiment tous les jours vers Antrebloc », nous confie-t-il, avec l’aisance tranquille de celui qui a poncé la résine avant que ça devienne cool. Mais très vite, comme beaucoup de ses semblables, le voilà attiré par la forêt sacrée : Fontainebleau, ce temple où l’on apprend autant à tomber brutalement qu’à grimper avec style. Sans diplôme fédéral ni stage encadré, Hugo revendique cette dualité avec décontraction. « Moi, je n'en ai pas fait mon métier, je n'ai pas forcément cherché à le faire », avoue-t-il, préférant manier le flash plutôt que les mousquetons. Tout part d’un cours public de photo proposé par la mairie de Paris. L’exercice ? Concevoir un livre photo. Hugo ne réfléchit pas longtemps : ce sera la grimpe, mais version rebelle. « J'en avais marre des clichés trop léchés de Fontainebleau. On peut avoir l'impression de tourner en rond parfois », reconnaît-il sans détour. « Il s’agissait de casser les lignes, créer de nouvelles lignes, surtout celles de la chute » © Hugo Perez Plutôt que de saisir les mouvements parfaits et les blocs bien polis, il braque son flash sur ce qu’on cache d’ordordinaire : les échecs répétés, les doigts en sang, les sourires crispés après la dixième chute. « En général, on montre la photo finale, le beau mouvement bien réalisé. Mais l'échec, ça, on ne va pas forcément le montrer », explique-t-il. Et pourtant, « ce sont quand même des bons moments », insiste-t-il. Il fallait quelqu’un pour le dire. L’art du flou : quand le photographe perd pied Avec un usage décomplexé du flou et du flash, Hugo ne cherche pas à troubler le spectateur : il le déstabilise franchement. Là où les clichés classiques magnifient des corps gracieux suspendus dans l’éther, Chaos s’amuse à tracer d’autres lignes : celles de la chute, celles de la glissade incontrôlée, bref, celles de la lose assumée. C’est la lutte absurde, la quête obstinée du grimpeur face à un caillou qui refuse obstinément de se laisser conquérir « Il s’agissait de casser les lignes, créer de nouvelles lignes, surtout celles de la chute », annonce-t-il. Une démarche esthétique que n’aurait pas renié Chad Moore , ce photographe américain fasciné par le flou, le grain brut, et la poésie crue du réel. Hugo Perez offre ainsi une chorégraphie jubilatoire où les corps hésitent, vacillent, et chutent sans honte. Une ode à la gravité au sens propre comme au figuré. Une poésie géologique et existentielle Derrière le nom Chaos , Hugo ne cache pas une simple provocation esthétique : il nous offre aussi une jolie leçon de géologie. Car Chaos , à l’origine, décrit « un entassement naturel et désordonné de rochers », très fréquent dans les gorges d’Apremont, à Fontainebleau. Une belle image du joyeux bordel qu’est parfois la pratique du bloc. Mais Hugo, joueur jusqu’au bout, ne s’arrête pas là. Son chaos devient métaphorique, existentiel même : c’est la lutte absurde, la quête obstinée du grimpeur face à un caillou qui refuse obstinément de se laisser conquérir. Et voilà comment, en un clic de flash, une simple chute devient presque philosophique. Vers une suite au chaos : falaise et féminité Si Chaos est déjà une belle aventure, Hugo en veut plus. Il admet volontiers les limites de son travail actuel – « Il n’y a pas de femmes, par exemple » – et rêve d’élargir son terrain de jeu vers les falaises, armé d’une corde offerte par ses amis spécialement pour lui permettre de passer des heures suspendu à photographier. © Hugo Perez Son objectif ultime ? Transformer Chaos en un livre plus ambitieux, ouvert à toutes les diversités, capable de parler à un public plus large. En attendant, il espère exposer ses clichés dans les salles parisiennes, histoire d’insuffler un peu de poésie à ces temples modernes où, trop souvent, seule la réussite est mise à l’honneur. Avec Chaos , Hugo Perez ne nous montre pas simplement l’envers du décor : il célèbre cet envers avec un panache jubilatoire. En assumant pleinement l’imperfection, il rappelle que la grimpe, comme la vie, est souvent une histoire d’échecs splendides et de réussites modestes. Bref, avec Hugo, le chaos devient carrément désirable. On finirait presque par avoir envie de tomber plus souvent. Pour consulter en ligne Chaos , c'est juste ici .
- L’art de tomber : quand la science décrypte nos chutes
Tomber, c’est simple. Tomber sans se blesser relève davantage du prodige discret que de l’instinct commun. Alors que les salles de bloc fleurissent sur fond d’euphorie verticale, une récente étude française vient éclairer une réalité que le grimpeur moderne préférerait sans doute ignorer : nos chutes sont trop souvent mal maîtrisées, évitables, presque absurdes dans leur constance dramatique. Et si l’art de chuter, cette élégance oubliée, était la véritable clé pour grimper plus haut ? © Naomi Fernandez-Martin pour Vertige Media Il y a quelques jours, nous publiions une plongée rigoureuse dans les statistiques allemandes des accidents en salle d’escalade . Un éclairage précieux venu d’outre-Rhin qui confirmait une réalité tenace : derrière la stabilité apparente des chiffres se cache une hausse discrète mais réelle des blessures sérieuses. Aujourd’hui, une équipe française du Laboratoire de Biomécanique Appliquée (Aix Marseille Université / Université Gustave Eiffel) nous offre un autre regard sur ce phénomène : au-delà des statistiques, c’est notre manière même de tomber qui pose problème. Et si derrière les nombres se cachait surtout un art oublié ? Celui de chuter correctement, avec maîtrise et élégance. Depuis une décennie, le bloc fascine. Pourtant, ce succès dissimule une vérité : plus les salles se remplissent, plus les blessures dues aux chutes augmentent inexorablement. Pendant plus d’un an, entre février 2024 et mars 2025, Erwan Beurienne et ses collègues ont analysé méthodiquement plus de 300 blessures liées à des chutes en salle. Leurs résultats, publiés récemment sous le titre évocateur « The art of falling: identifying the falls scenarios associated with bouldering injuries », bousculent quelques idées reçues et ouvrent des pistes inattendues pour rendre nos maladresses verticales moins traumatisantes. La chute ne serait donc pas une fatalité mais une compétence, technique et mentale, qu’il serait urgent de réhabiliter. Derrière l’enthousiasme, l’ombre tenace des blessures Le bloc est un condensé de modernité sportive : immédiateté, intensité, convivialité, mais il porte en lui le revers discret d’une prise de risque invisible, parce que banalisée. À première vue, les tapis de réception généreux semblent éliminer le danger. Mais l’étude révèle que dans ce confort apparent se niche un biais cruel : les blessures, essentiellement traumatiques, frappent surtout les chevilles, puis remontent aux genoux et aux coudes avec une précision presque géométrique. Présentation descriptive des 4 principaux types de blessures et de la gravité des blessures (temps passé sans grimper en raison de la blessure) en fonction de la localisation de la blessure, regroupée en 4 catégories © The art of falling: identifying the falls scenarios associated with bouldering injuries Le grimpeur moyen victime de ces chutes affiche généralement un niveau respectable (entre 6a et 7b+), pratique assidûment, et voit paradoxalement son expérience se retourner contre lui. Ainsi, l’étude pose d’emblée une question subtilement provocante : en croyant domestiquer la verticalité, n’avons-nous pas oublié de comprendre comment s’en extraire en cas de nécessité ? En somme, savoir grimper n’implique pas nécessairement savoir tomber. Le matelas : confort illusoire et piège discret Surprenante ambivalence que celle du tapis de réception. Conçu comme un rempart protecteur, il se révèle parfois être un complice involontaire des blessures. Si l’étude montre que la majorité des blessures de la cheville surviennent après une chute verticale, sans rotation préalable, elle pointe aussi une ironie technique : c’est précisément le matelas, trop souple ou trop rigide selon les cas, qui amplifie ou transmet mal les chocs reçus par les articulations. Le tapis devient ainsi une zone grise où se joue une mécanique complexe, méconnue, de la blessure. Description des scénarios de chute © The art of falling: identifying the falls scenarios associated with bouldering injuries Ce paradoxe interroge la conception même des salles modernes : à force de multiplier les voies et les matelas standardisés, n’a-t-on pas négligé les subtilités biomécaniques de la réception ? L’étude propose ainsi implicitement de repenser le pad : une mousse à densité variable, adaptée aux scénarios précis de chutes identifiés, pourrait transformer un simple outil passif en acteur intelligent de la sécurité. Autre subtilité soulevée indirectement par l’étude : les salles d’escalade françaises ne sont pas toutes égales face aux risques de blessure. La diversité des matelas, leur état d'usure variable ou les différences dans l’ouverture des blocs constituent autant d’angles morts que cette première analyse n’a pas pu intégrer, faute de données précises sur les conditions matérielles de chaque accident. Cette hétérogénéité pourrait pourtant influencer significativement la fréquence et la gravité des blessures observées. Un point aveugle que des recherches ultérieures pourraient utilement explorer afin de dresser un tableau encore plus complet et affiné des risques réels auxquels les grimpeurs s’exposent chaque jour. La chute arrière : anatomie d’un mauvais réflexe Autre observation révélée par l’étude, la chute vers l’arrière – fréquente sur les murs déversants – porte en elle un piège biomécanique sournois. Le grimpeur en perte d’appui bascule souvent en arrière, engageant instinctivement ses bras en avant pour se protéger. Ce réflexe naturel, pourtant inadapté, occasionne régulièrement des dislocations du coude ou des lésions ligamentaires sévères. Scénarios biomécaniques des chutes © The art of falling: identifying the falls scenarios associated with bouldering injuries Ce scénario éclaire une vérité peu intuitive mais cruciale : tomber correctement nécessite parfois de renoncer à son instinct. Ainsi, croiser les bras devant soi pour amortir l’impact avec le dos constitue une compétence paradoxale, contre-intuitive mais salvatrice, qui demanderait à être enseignée comme une véritable technique de grimpe inversée, essentielle mais ignorée. Faire de la chute une compétence enseignée De cette étude émerge un constat attendu : les blessures graves se produisent essentiellement lors des chutes involontaires, alors que les chutes volontaires restent largement sans conséquence. La maîtrise consciente du corps durant la chute prévient les blessures par activation musculaire anticipée, équilibre maîtrisé, et absorption optimisée du choc. Pourtant, rares sont les salles à intégrer explicitement ces techniques de chute volontaire dans leur pédagogie. Si grimper implique naturellement d’apprendre à engager le corps vers le haut, pourquoi négliger l’inverse, tout aussi fondamental ? À l’image des arts martiaux, où la chute fait partie intégrante de la formation initiale, l’escalade moderne pourrait trouver un second souffle dans cette maîtrise délibérée et cultivée de l’art subtil de la réception. Malgré l’extrême rigueur scientifique qui structure cette étude pionnière du Laboratoire de Biomécanique Appliquée, une nuance méthodologique subsiste. La précision des témoignages collectés rétrospectivement par questionnaire reste soumise aux failles classiques de la mémoire humaine. Une blessure grave marque les esprits, certes, mais l’exactitude du souvenir d’une rotation du corps ou d’un détail biomécanique précis demeure inévitablement altérée par l’écoulement du temps et la charge émotionnelle de l’accident. Ainsi, si l'étude révèle avec netteté des scénarios récurrents de blessures, elle ouvre aussi la porte à d'autres investigations complémentaires : analyses vidéos, modélisation numérique ou encore utilisation de capteurs biomécaniques en situation réelle, pour éclairer davantage les subtilités invisibles de nos maladresses. L’étrange vulnérabilité des grimpeurs confirmés Enfin, l’étude dévoile un dernier paradoxe fascinant : les grimpeurs confirmés, ceux-là mêmes qui semblent avoir domestiqué les lois de la pesanteur, sont davantage exposés aux blessures sévères. Le risque augmente sensiblement chez les pratiquants âgés de 28 à 31 ans, âge où l’expérience accumulée peut conduire à une confiance excessive, occultant la vigilance essentielle face au risque. Profil des grimpeurs et description des blessures © The art of falling: identifying the falls scenarios associated with bouldering injuries Cette vulnérabilité paradoxale rappelle une leçon subtile : maîtriser le geste ne dispense jamais d’une prudence élémentaire envers les règles physiques les plus fondamentales. En escalade comme ailleurs, l’expertise authentique inclut toujours la conscience aiguë de ses limites. Finalement, cette étude nous invite à repenser notre rapport au sol, à redonner du sens à la chute elle-même. L’élégance véritable du grimpeur ne résiderait-elle pas aussi dans sa capacité à transformer chaque chute en geste maîtrisé, presque esthétique ? Tomber mieux, non par hasard mais par choix technique assumé, pourrait bien devenir la compétence la plus précieuse, et peut-être la plus intelligente, que puisse acquérir le grimpeur contemporain. Pour retrouver l'étude complète, cliquez ici .












