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- Les salles d’escalade The Roof : enquête sur un modèle charpenté
Alors que le marché privé français souffre, le réseau de salles d’escalade indépendantes The Roof semble offrir une nouvelle voie. Adossées à un système coopératif et un réseau d’entraide unique en France, les structures projettent, entre autres, une gouvernance partagée, salaires encadrés et ancrage local. Enquête au cœur d'un modèle qui tient bon, entre pragmatisme économique et « utopie sincère ». L'équipe The Roof à Toulouse © Julien Petitpierre La scène est désormais un classique des temps modernes. Si vous vous placez correctement, vous parviendrez même à apprécier l’ensemble de la fresque que les salles d'escalade commerciales sont parvenues à peindre : de jeunes gens stylés sirotent une bière dans l’ambiance cosy d’un bar branché. Et ce n’est qu’au fond, derrière les salles vitrées, qu’on aperçoit les pans de murs aux prises colorées. Comme beaucoup d’autres avant elles, la salle d’escalade de The Roof à Toulouse a colorié les composantes de ce qu’on appelle désormais « un tiers lieu ». Des gens vont et viennent dans la grande salle d’accueil de la salle avec une démarche qui trahit un endroit familier. Beaucoup ne grimperont pas. Iels sont là pour ce que le lieu charrie, et un peu pour la bière artisanale et la petite restauration du coin aussi. Good SCOP The Roof Toulouse s’est implanté en 2023 au sein des Halles de la Cartoucherie, une ancienne usine reconvertie en friche culturelle de l’ouest toulousain. Depuis sa transformation, l’endroit est devenu une institution de la ville rose qui accueille désormais plus de deux millions de visiteur·se·s par an. Il faut passer la terrasse de la salle d’escalade et ses palmiers pour pénétrer dans l’immense nef qui abrite le plus grand « food court » de la ville mais aussi une salle de spectacle, des espaces de coworking ou encore des terrains de squash. Planté en plein coeur du projet, The Roof profite de l’effervescence. En ce week-end d’hiver, la salle organise même un festival écolo en partenariat avec les Halles intitulé « Faire écologie » où se croiseront associations, militant·e·s, et personnalités pour deux jours de débat. C’est sans doute pour cela que Pierre-Olivier Dupuy, co-fondateur et co-gérant de la salle d’escalade est encore plus débordé que d’habitude. Entre les entrées à biper, les pintes à servir et les cours qui vont commencer, il faut maintenant aussi saluer l’intervenant de la prochaine table-ronde et vérifier si la salle de conf’ est bien préparée. « On avait envie de monter une salle d’escalade mais on voyait bien les dérives du monde économique. On ne voulait pas devenir une entreprise classique » Pierre-Olivier Dupuy, co-gérant de The Roof Toulouse C’est quelque part sur le chemin de ses mille missions de la journée que Pierre-Olivier Dupuy s’installe pour causer de son modèle. À 44 ans, il fête le départ de la troisième année d’exploitation de sa salle d’escalade indépendante. En s’asseyant, le gérant se passe la main sur le crâne, jette quelques regards à droite et gauche puis sourit : « Tu vois ce festival, c’est exactement ce qu’on voulait faire ici. Réunir plein d’acteurs différents autour de valeurs communes. C’est un peu la traduction concrète de ce que représente The Roof pour moi : pas juste une salle d’escalade, mais un lieu qui a du sens. » Ancien enseignant-chercheur, Pierre-Olivier Dupuy caresse le rêve de vivre de sa passion pour l’escalade depuis 2015. À l’époque, il grimpe en club avec son pote Aurélien Guesdon, qui deviendra son premier associé. « On avait envie de monter une salle d’escalade mais on voyait bien les dérives du monde économique , explique-t-il devant un espresso. On ne voulait pas devenir une entreprise classique. En même temps, on ne voulait pas non plus rester en asso, dépendants de créneaux et de subventions. » La troisième voie s’appelle alors l’Entreprise Sociale et Solidaire (ESS) dans laquelle les deux amis plongent pour y dénicher le modèle qui coche toutes les cases : la SCOP pour Société Coopérative Participative. Il faudra sept ans à Pierre-Olivier Dupuy et Aurélien Guesdon pour pousser pour la première fois les portes de leur salle. Adossée à l’immense projet de rénovation des Halles de la Cartoucherie, la salle The Roof Toulouse est tributaire d’un montage de projet complexe, de négociations bancaires et de galères administratives. Mais depuis l’ouverture en 2023, elle tourne plutôt bien avec ses 1,6 million de chiffre d’affaires, un chiffre en croissance de 14% de 2024 à 2025. Un chiffre surtout insolent quand on le compare à ceux présentés récemment par L’Observatoire de l’escalade qui annonce une baisse de 5% en moyenne du chiffre d’affaires des salles d’escalade privées en France. Aujourd’hui, la société que co-gère Pierre-Olivier Dupuy emploie 22 salariés, dont 8 sont associés. Et c’est sans doute ce dont il est le plus fier. « On décide ensemble , affirme-t-il. E t c’est un des principes qu’on s’était appliqués au départ de la création de la boîte. » Comme une entreprise classique, la SCOP possède une Assemblée Générale pendant laquelle sont votées les grandes décisions d’avenir : plan stratégique, investissements, rémunération et nomination des dirigeants… Sauf que dans une coopérative, une personne équivaut à une voix. « La prise de décision est déconnectée du capital , continue le co-gérant. Par exemple, avec Aurélien, on a mis 30 000 euros chacun dans la boîte. Et bien notre voix pèse autant que celle des autres qui ont apporté 3 fois moins. » Toi, toi mon toit Les statuts de la SCOP The Roof Toulouse prévoient que les salarié·e·s de la structure ont trois ans pour se prononcer sur leur participation au capital. À ce jour, la grande majorité des premier·e·s salarié·e·s ont répondu favorablement, deux nouvelles personnes devraient les rejoindre cette année. Pour Pierre-Olivier Dupuy, c’est « un vrai levier pour s’impliquer dans les décisions stratégiques et ne pas juste exécuter ». C’est aussi un moyen d’incarner les autres piliers du modèle, que ce soit les écarts de salaires limités de 1 à 3 (a lors qu’ils vont en moyenne de 1 à 7 dans l'entreprise classique, ndlr ) ou le minimum de réserve qui doit être réinvesti dans l’entreprise selon un minimum de 15%. « La majeure partie de la valeur créée doit être réinjectée à destination des personnes qui travaillent dans la structure », traduit le gérant. Autant d’éléments qui permettent peu ou prou au staff de The Roof d’accuser très peu de turn-over pour faire tourner les 750m2 de surface grimpable, le studio de yoga, de pilates, le resto et le bar. Les deux co-fondateurs de The Roof Toulouse, Pierre-Olivier Dupuy à gauche et Aurélien Guesdon à droite © Julien Petitpierre Pour autant, la SCOP ne protège pas de toutes les turpitudes. Le ciel macro-économique est le même pour tout le monde et, en 2025, il est un peu tombé sur la tête des salles d’escalade. « On a beau avoir un bon chiffre d’affaires, nous sommes à peine à l’équilibre », reprend Pierre-Olivier Dupuy. Avec ses 2500 abonné·e·s, la fréquentation de The Roof Toulouse ne faiblit pas. Mais à côté, tout augmente : les aliments, l’énergie, les prises, le ménage tandis que le pouvoir d’achat des client·e·s diminue. Une équation difficile qui nécessite une gestion extrêmement rigoureuse si l’on veut éviter une déconvenue à l’instar des Halles voisines qui viennent d’être placées en redressement judiciaire alors qu’elles jouissaient d’une popularité croissante . Comme pour mieux résister aux vents contraires, The Roof Toulouse fait partie d’un réseau élargi de salles indépendantes réunies sous le pavillon de The Roof France. Elle-même formée en coopérative ( plus exactement en SCIC pour Société d’Intérêt Collectif, ndlr ), la structure forme un réseau de neuf structures réparties sur l’Hexagone : Bayonne, Brest, Poitiers, Rennes, Le Havre, Saint-Brieuc, Albi et Bourg-de-Péage. « Chaque salle est complètement indépendante, libre, autonome dans ses décisions et dans ses choix , explique Pierre-Olivier Dupuy. Nous partageons a minima un nom - The Roof -, une charte graphique et la volonté collective de s’entraider les uns, les autres. » Chaque jeudi matin, les gérant·e·s des salles The Roof se réunissent en « co-dir » pour échanger. « Pour beaucoup, c’est la première fois qu’on entreprend , continue le Toulousain. On ressent donc tous le besoin de partager nos réflexions, nos doutes, nos difficultés comme nos bonnes pratiques. » Quand Aurélien Guesdon et lui entendent parler du réseau The Roof au départ de leur aventure, il y a maintenant plus de 10 ans, il ne faut pas bien longtemps pour qu’ils se laissent convaincre par leur parcours d’intégration. « On venait de plonger dans l’ESS et les gens présents partageaient déjà toutes ses valeurs, rejoue Pierre-Olivier Dupuy. Tous·tes essayaient déjà de construire une alternative aux dérives de l’économie classique et du modèle dominant. » Bref, tout un groupe de passionné·e·s à la tête duquel se trouve un défricheur qui n’avait pas vraiment prévu d’en arriver là… L’UCPA, le Mont-Blanc et Isabelle Autissier L’histoire commence non loin de Toulouse, à Durfort-Lacapelette, en 2012. Alors éducateur spécialisé à la Fondation d'Auteuil, Benoît Lacroix ne le sait pas encore mais il s’apprête à chérir une passion différente de l’escalade : La Rochelle. Lors d’un week-end avec son ex-compagne, le couple s’éprend tellement de la Porte Océane qu’iels cherchent inlassablement des falaises à grimper. Problème : la Charente-Maritime offre très peu de relief. C’est alors que dans le train qui les ramène à Montauban, iels écrivent sur un bout de papier une idée folle : monter leur propre salle d’escalade. « C’était à la fois sincère et utopiste , rembobine Benoît Lacroix au bout du fil. On était gamins, on devait avoir entre 23 et 24 ans, mais on connaissait un peu les valeurs qu’on voulait mettre dans le projet. Alors on a écrit que notre ambition n’était pas de capitaliser à tout crin sur un projet d’entreprise mais de faire ruisseler la valeur ajoutée auprès de celles et ceux qui la font vivre. Sauf qu’une fois qu’on a dit ça, il faut trouver la forme. Et on n’en savait rien. » Alors le couple fait généralement ce qu’on fait quand on cherche de l’aide : iels appellent des potes. Avec une petite bande de Montauban, iels reprennent le bâtiment d'un ancien concessionnaire de bateau et montent la salle à l’huile de coude. Sur la route, iels croisent des personnalités du monde de l’écologie et de la coopération, comme la navigatrice Isabelle Autissier. Iels convainquent aussi des élu·e·s et des acteurs locaux puis assez vite, The Roof La Rochelle ouvre ses portes, en décembre 2023. Très vite aussi, la salle d’escalade fonctionne et attire la curiosité d’autres porteur·se·s de projets locaux, à Bayonne et à Brest d’abord. « C’est à partir de ce moment-là que je me dis que le modèle peut se partager , continue Benoît Lacroix. Je formalise une espèce de doc intitulé “Recette pour faire un The Roof” et je commence à accompagner d’autres entrepreneur·e·s. Je me rends compte du même coup que je développe une passion pour le montage de projets. » L'équipe élargie des Cabanes Urbaines à La Rochelle pendant El Capp Fest en 2O23 © courtoisie de Benoît Lacroix Décidément, Benoît Lacroix est un homme de passions car l’ancien Montalbanais va en contracter une autre pour la course au large en solitaire. « C’est d’ailleurs ce qui a motivé l'implantation des premières salles The Roof sur la côte Atlantique , confie-t-il en rigolant. À l’origine, je me suis dit que c’était cool de pouvoir les rejoindre en bateau ! » L’entrepreneur ne le fera jamais mais son nouveau dada l’emmène vers une rencontre déterminante pour le nouveau réseau The Roof. « Je préparais une mini-transat et je cherchais des sponsors, raconte-t-il. J’avais rencontré celui qui allait devenir DG de l’UCPA lors d’une ascension au Mont-Blanc et j’ai donc toqué à sa porte. Il m’a répondu : “Ta mini-transat, ça ne m’intéresse pas par contre ton truc sur l’escalade, je veux qu’on en fasse partie”. » C’est alors que la grande Union nationale des centres sportifs de plein air entre dans le projet The Roof France. Et ça change pas mal de choses. « Ils ont d’abord mis des fonds propres dans la structure du réseau qui a indirectement servi à financer la création de The Roof à Brest , explique Benoît Lacroix. Puis après, on a pu bénéficier de leur assise financière, de leurs aides juridiques, de leur expertise… » Premières tuiles Des années après, l’UCPA est toujours là. L’association préside même The Roof France au sein de la SCIC. Et tous les jeudis matins, c’est donc Ludovic Marchant - responsable des activités sportives et du développement de l’évènementiel - qui orchestre les « co-dir » des gérant·e·s de The Roof. « On reste humble et lointain , tient-il à préciser à Vertige Media . La coopérative est vraiment gérée par les salles. On a un pouvoir de signature à la présidence, certes, mais ce sont les salles qui restent majoritaires. » Ludovic Marchant préfère se décrire comme « un maillon administratif ». C’est quand même sur sa boîte de réception que tombent en premier les mails de demandes d’adhésion au réseau. Ainsi, c’est aussi lui qui décide de réunir le groupe quand un projet local est séduisant. Ensuite, les candidats passent par un parcours d’intégration, doivent présenter leur projet au réseau et se faire challenger. « Nous ne sommes pas des assoiffé·e·s de croissance. On n’est pas des ultra-capitalistes. On ne flambe pas, on reste prudent, on s’entraide les uns les autres » Marine Papa, co-fondatrice de The Roof Bayonne De son propre aveu, Ludovic Marchant sait que son organisation rassure. « C’est un gros groupe, et le banquier aime bien voir qu’on est là quand il s’agit de consolider un tour de table », explique-t-il. Pierre-Olivier Dupuy ne dit pas autre chose : « Sans l’UCPA, on n’aurait sans doute pas autant les coudées franches, même si encore une fois, il faut savoir se débrouiller sans ». D’abord séduite par l’agilité et les valeurs de l’ESS portées par le réseau The Roof, l’UCPA a aussi vu dans le développement de ces salles d’escalade indépendantes un moyen de se positionner sur un nouveau marché en croissance. C’est en tout cas, avec le recul, ce que Benoît Lacroix évoque : « Je pense qu’il y avait l’idée d'utiliser l’ingénierie qui avait été développée avec nos projets pour mettre un pied dans la porte. Est-ce que c’était clair dans leur tête à ce moment-là ? Je ne sais pas. Ce qui est certain, c’est que j’ai ensuite été pas mal sollicité pour les accompagner sur leur modèle d’UCPA Sport Nation. » Aujourd’hui, sur le territoire français, l’organisation a érigé 5 de ses centres consacrés au sport indoor , qui possèdent tous un mur d’escalade. Lors d'un contest à The Roof Bayonne en novembre 2025 © William Desse Si l’UCPA rend les reins du réseau solides, c’est aussi pour mieux lui faire traverser ses zones de turbulences. En 2016, alors que l’organisation vient de rejoindre The Roof France, la machine s’emballe un peu. Toulouse pointe le bout de son nez, Rennes toque à la porte. « Sauf que ce sont deux projets d’une toute autre dimension , explique Benoît Lacroix. Deux salles qui sont adossées à d’autres programmes d’envergure : les Halles de la Cartoucherie pour Toulouse et l'Hôtel-Dieu pour Rennes. » Le fondateur de The Roof y consacre du temps, beaucoup, et se fait aspirer. « Entre ça, mon projet de mini-transat’ et d’autres trucs, je pense que j’ai renvoyé une certaine forme d’insécurité à Brest et Bayonne », poursuit-il. Résultat : en 2018, Benoît Lacroix se fait sortir de la présidence, après un vote. Et un an après, lui et son ex-compagne finiront par sortir leur salle de La Rochelle du réseau. De guerre lasse. « C’était un des pires moments de mon existence, l’enfer. Mais c’est le jeu, ils ne voulaient plus de moi à la présidence, je connaissais les règles de la démocratie. C’est comme ça », confie celui qui a désormais monté un autre projet autour de la grimpe baptisé Les Cabanes Urbaines à La Rochelle. Dans la foulée, l’UCPA reprend les rênes et continue d’accompagner la croissance du réseau à Albi, Saint-Brieuc ou au Havre. Depuis le ramdam du bar de sa salle à Toulouse, Pierre-Olivier Dupuy quant à lui, philosophe : « Comme toute organisation humaine, le fait d’être en coopérative ne nous exempte pas de nombreux enjeux : difficultés économiques, problèmes managériaux, burn-out… » Celui qui a choisi de se faire coacher avant de se lancer dans l’entrepreneuriat tient même à rappeler une vérité : « Le surmenage est d’ailleurs un vrai sujet pour les SCOP. On observe le même phénomène de sur-investissement de certain·e·s salarié·e·s généré par le sens de leur travail. On s’investit à fond sur des sujets et enjeux qui tiennent à cœur mais qui peuvent générer surcharge mentale et difficulté à déconnecter. » Seul avec du monde autour Chaque porteur·se de salle d’escalade The Roof le confesse : il a fallu apprendre à rééquilibrer sa vie et parfois faire des sacrifices. Pierre-Olivier Dupuy a renoncé à certaines amitiés. Julien Muller, directeur dans le Vercors a appris à bosser 90 heures par semaine. Antonin Salze, au Havre, a appris à vivre avec le SMIC. Pour autant, si les résultats économiques varient en fonction des structures – +20% de chiffres d’affaires entre 2024 et 2025 pour The Roof Vercors, -17% pour The Roof Le Havre – toutes et tous se retrouvent à l’équilibre financier. « C’est très solide , plante Ludovic Marchant de l’UCPA. Tous les jeudis, autour de moi, j’ai des passionnés d’escalade mais j’ai avant tout des chef·fe·s d'entreprise. » Agiles, sincères, convaincus aussi que leur modèle ne peut pas tenir sans une certaine forme de rationalité. « Nous ne sommes pas des assoiffé·e·s de croissance , lance Marine Papa, co-fondatrice de The Roof Bayonne. On n’est pas des ultra-capitalistes. On ne flambe pas, on reste prudent, on s’entraide les uns les autres. Ça nous demande constamment de nous remettre en question. Et ça réaffirme nos valeurs. » « On voulait faire du social, il fallait qu’on soit social jusqu’au bout des ongles », abonde Julien Muller de The Roof Vercors qui propose du sport-santé ainsi qu’un travail avec une poignée d’associations du coin pour démocratiser la pratique. Au Havre, Antonin Salze et ses équipes accueillent des groupes de patients en rémission de maladies longues ou d’addictologie, des enfants atteints de handicaps… Surtout, aucun n’aurait lancé sa salle d’escalade sans avoir obtenu au préalable la bénédiction des clubs ou associations aux alentours. « Ces gens-là ont ensuite été nos ambassadeur·ice·s pour attirer d’autres grimpeur·se·s » , explique Antonin Salze. « Tout le coeur de The Roof est là , resitue Pierre-Olivier Dupuy. Ce sont avant tout des projets avec un ancrage local. L’UCPA, le réseau, les autres salles, ça aide, mais le plus important, c’est ce qu’on parvient à faire avec notre propre environnement. » « Dans la dimension coopérative, il y a une combativité collective hyper sécurisante qui donne une énergie douce et chaleureuse. Moi, en tant qu’employeur, ça me porte et cette aventure collective que je fantasme depuis toujours, j’ai un peu l’impression de la vivre » Benoît Lacroix, fondateur des Cabanes Urbaines à La Rochelle Depuis plus de 10 ans désormais, les salles indépendantes du réseau The Roof portent un modèle différent des grands réseaux de salles commerciales. Sans investisseurs ni promesse de croissance à deux chiffres, elles semblent même mieux résister que leurs concurrentes à la première butée d’un marché désormais atone. Pourtant, Pierre-Olivier Dupuy préfère botter en touche : « Est-ce que notre modèle est plus résistant ? Seul l’avenir nous le dira ». À l’aube de cet horizon coopératif, Benoît Lacroix n’imaginait pas qu’une idée griffonnée dans un train prendrait autant d’ampleur. Aujourd’hui, avec ses Cabanes Urbaines, il est lui-même très prudent. Néanmoins, quand il regarde dans le rétro défiler les SCOP, les SCIC, la loi PACTE et autres entreprises à mission, il relâche : « C’est sûr que ce n’est pas une année où on va verser des primes et où on va faire des augmentations. Mais dans la dimension coopérative, il y a une combativité collective hyper sécurisante qui donne une énergie douce et chaleureuse. Moi, en tant qu’employeur, ça me porte et cette aventure collective que je fantasme depuis toujours, j’ai un peu l’impression de la vivre ». Et le fondateur de citer son associé, Serge Papin, ancien président de la Coopérative Système U et actuel ministre des PME, du Commerce, de l’Artisanat, du Tourisme et du Pouvoir d’Achat : « La raison d’être crée la raison d’en être qui crée la raison d’y venir ». Preuve que le modèle The Roof attire, le directeur de développement de l’UCPA compte dans sa boîte e-mail, une centaine de sollicitations sur ces trois dernières années. À l’été 2026, le réseau va accueillir, à Cherbourg, sa dixième salle indépendante.
- Valentin Sansonetti : quand le sport fabrique l’ordre social
Le sport serait un terrain neutre, une école de l’effort et du dépassement de soi. Dans La loi du plus sport, Valentin Sansonetti démonte cette évidence. En s’appuyant sur son propre parcours et sur de nombreux témoignages, il montre comment le sport moderne ne se contente pas d’organiser la compétition : il fabrique une morale du mérite, banalise la violence et façonne des subjectivités adaptées à l’ordre dominant. © Vertige Media Nous avons appris à aimer le sport sans le questionner. À applaudir la victoire, à compatir à la défaite, à admirer l’abnégation. Nous avons intégré l’idée qu’il transmet des valeurs — travail, courage, discipline — comme s’il s’agissait de biens universels, indiscutables. Valentin Sansonetti ne nie pas ces vertus. Il en déplace le centre de gravité. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas seulement la performance, mais le système qui la rend centrale. Non pas l’effort en soi, mais la manière dont il est érigé en critère moral. Son livre part d’une intuition simple : si le sport est une institution sociale majeure, alors il façonne notre rapport au monde. Et il faut regarder ce façonnage en face. On a proposé à Valentin Sansonetti de venir à la rédaction deVertige Media pour en parler. Le bureau est au sixième, sans ascenseur — on ne l’avait pas anticipé, lui non plus. Il monte avec un sac chargé de raquettes sur l’épaule, parce qu’il doit ensuite filer entraîner un joueur. L’échange commence là-haut, puis se prolonge autour d’une pizza, à deux pas : un cadre idéal pour ce dont il est question — la discipline, les routines, la performance qui déborde du terrain. Ce rythme-là, cette logistique, ce corps en mouvement même quand il n’est plus sur un court, dit déjà quelque chose de l’endroit d’où il parle. Sansonetti ne parle pas du sport depuis l’extérieur. Né en 1995, sociologue et historien de formation, il est aussi joueur de tennis amateur (meilleur classement -2/6), éducateur diplômé, et il a coaché sur le circuit international pendant deux ans : de quoi regarder la performance non seulement comme un résultat, mais comme un régime de vie. Banaliser la violence Valentin Sansonetti part d’un constat : dans le sport de compétition, une partie de la violence ne se présente pas comme une déviation, mais comme une norme. Pas la violence spectaculaire, mais celle des routines — les douleurs « qui font partie du jeu », la pression considérée comme formatrice, l’usure psychologique traitée comme un passage obligé. Lui-même situe son point de départ dans un parcours qu’il dit « assez ordinaire » : « J’ai été repéré jeune », puis il arrête « parce que c’est trop dur, que c’est trop de pression ». Il insiste sur l’effet de tri : « Cette masse de personnes écrémées par les institutions sportives » quand « elles rentrent dans un rythme hyper intensif ». Dans La loi du plus sport, il formule ce mécanisme sans détour : « Ce qui me frappe dans la plupart des prises de parole de sportifs et sportives ou d’ancien·nes athlètes de haut niveau, c’est combien la violence est intériorisée, normalisée, acceptée. L’idée que la douleur et la brutalité font partie intégrante de l’expérience sportive, je l’ai intégrée moi aussi ». Et il décrit un basculement décisif : quand l’autorité n’a plus besoin de se manifester parce qu’elle a été incorporée. Il raconte alors une scène vécue sur un court de tennis, face à un joueur entraîné en ligue, déscolarisé pour suivre le rythme intensif. Après avoir manqué une volée relativement facile, le joueur s’inflige des pompes — sans consigne de l’entraîneur. « Il s’était attribué à lui-même une punition ». Le contrôle devient intérieur, et la « bonne conduite » se confond avec l’autodiscipline. « Grimper dans la hiérarchie, être focalisé·e sur le résultat sont des choses qui finissent par générer des troubles psychologiques et des dépressions, a fortiori quand cela devient notre activité principale et que des enjeux de survie matérielle y sont attachés » Mais Sansonetti ne s’arrête pas à cette violence « qui se tait ». Il rappelle aussi ce que produit un système quand la performance devient la boussole : non seulement on apprend à encaisser, mais on apprend aussi à fermer les yeux. Il s’appuie notamment sur l’enquête de Romain Molina (Le Silence d’or), qui documente un autre étage du problème : quand la performance devient une protection. Non seulement la violence est normalisée, mais elle peut aussi être neutralisée — par réflexe institutionnel, par peur du scandale, par calcul. Dit autrement : ce n’est pas seulement qu’on apprend à encaisser, c’est qu’on apprend à ne pas voir. C’est là que, chez Sansonetti, la question cesse d’être seulement psychologique pour devenir politique : à quoi forme-t-on, exactement, quand on apprend à « tenir » coûte que coûte. Lors de notre entretien, il relie explicitement cette socialisation au monde du travail : « Les entreprises adorent ces profils-là », dit-il, parce qu’elles y voient quelqu’un « qui n’a pas peur de souffrir », mais aussi « qui obéit aux ordres, qui respecte les règles, l’autorité ». Autrement dit : la banalisation de la souffrance ne reste pas sur le terrain sportif, elle fabrique des dispositions — et, avec elles, une certaine idée du mérite. Das Kapital Si l’on suit Sansonetti, la banalisation de la souffrance n’est pas un simple « effet secondaire » du sport de compétition : elle a une fonction. Elle apprend à tenir, à se taire, à accepter l’évaluation permanente comme horizon normal. Autrement dit, elle fabrique des conduites — et elle le fait d’autant mieux qu’elle se présente comme naturelle : on souffre, donc on progresse, on encaisse, donc on mérite. Ce façonnage, dit-il, ne frappe pas tout le monde de la même manière. Dans notre entretien, il insiste sur ce que les institutions sportives présupposent sans le nommer : un bagage, une familiarité avec leurs codes. Pour lui, bénéficier d’un « capital sportif familial » permet de mieux comprendre ce qu’on attend de vous, de négocier avec l’institution, de doser la pression : la compétition trie des niveaux, mais elle trie aussi des trajectoires. « Analyse concurrentielle, stratégies marketing, flexibilité dynamique, qualité totale, voire gestion des ressources humaines, tous ces termes participent aujourd’hui du discours des présidents de fédérations quand ce n’est pas des présidents de clubs. » C’est dans ce cadre qu’il relie la performance à la santé mentale et à la survie matérielle. Dans La loi du plus sport, il écrit : « Grimper dans la hiérarchie, être focalisé·e sur le résultat sont des choses qui finissent par générer des troubles psychologiques et des dépressions, a fortiori quand cela devient notre activité principale et que des enjeux de survie matérielle y sont attachés. » Et ce n’est pas un mot en l’air : Sansonetti insiste sur la précarisation matérielle qui accompagne la « professionnalisation » affichée. Un sport peut fabriquer des athlètes « de haut niveau » tout en laissant leur quotidien sous condition : aides intermittentes, contrats courts, dépendance aux résultats, carrière suspendue à un classement. Dans ce cadre, la performance n’est plus seulement un objectif : elle devient une assurance-vie. Le mérite, alors, change de nature. Il ne désigne plus seulement un résultat : il devient une posture morale. « Accepter cette souffrance sur les terrains, être dans le sacrifice se transforme ainsi en une posture morale, qui permet de se considérer soi-même et d’être perçu·e par les autres comme quelqu’un de méritant·e, c’est-à-dire comme une bonne personne. » L’institution n’évalue plus seulement des performances : elle fabrique des personnes « valables » — et, symétriquement, des personnes qui se vivent comme fautives quand elles décrochent. Just do it À ce stade, la question n’est plus seulement ce que le sport fait aux corps, mais ce que ses institutions font à la critique. Sansonetti décrit un réflexe de défense assez classique : quand on met en cause le modèle, on vous renvoie à l’excès, à la « caricature », au « militantisme » — comme si le simple fait d’énoncer un problème relevait déjà d’une prise de parti illégitime. Ce n’est pas qu’une affaire d’ego : c’est une manière de rendre le système implacable. Pour le montrer, Sansonetti s’appuie aussi sur des paroles captées ailleurs que dans son propre parcours. Il cite une phrase du documentaire d’Emma Odiou (ancienne athlète de 3000m steeple, devenue intervenante spécialisée dans la lutte contre les violences dans le sport, ndlr) en qui résume ce verrouillage à voix haute : « Le culte de la performance, ça va bien à tout le monde. Aller à l’encontre de ça contre des grosses institutions, contre la fédé, je pense que c’est pas dans leur intérêt. S’ils commençaient à déconstruire ça, ils déconstruisent tout dans le sport ». Ce qui se dit là n’a rien d’un détail : la performance n’est pas seulement un objectif, c’est un socle — autour duquel se sont organisés financements, réputations, hiérarchies, et le récit public du sport. « Soit c’était des propos extrêmement problématiques, violents, soit c’était un aveu de vote à l’extrême droite » Cette solidité s’observe aussi dans la langue, et dans la manière dont les clubs se pensent comme des organisations à « gérer ». Sansonetti note à quel point l’imaginaire managérial s’est imbriqué dans l’imaginaire sportif : « Analyse concurrentielle, stratégies marketing, flexibilité dynamique, qualité totale, voire gestion des ressources humaines, tous ces termes participent aujourd’hui du discours des présidents de fédérations quand ce n’est pas des présidents de clubs ». Et il raconte, dans sa propre formation d’éducateur, un parallèle poussé jusqu’au bout : un encadrant y présentait le club comme une entreprise, l’entraîneur comme l’équivalent d’un directeur exécutif, les adhérent·es comme des client·es, et les « projets » comme des produits à rendre compétitifs. À droite toute C’est aussi là que Sansonetti glisse vers un constat plus politique — au sens brut, presque embarrassant du terme. Il raconte qu’au sein des clubs, des ligues et des sports-études, « l’actualité non sportive » apparaissait peu, et quand elle surgissait « ce n’était pas toujours une bonne surprise ». Dans le livre, il écrit avoir découvert, à l’occasion d’un épisode politique récent, « que de nombreux joueurs et entraîneurs français avec qui je passais du temps sur le circuit international offraient leur voix au Rassemblement national ». Dans notre entretien, il prolonge ce qu’il décrit : quand la politique arrivait dans les discussions, « neuf fois sur dix, c’était le drame » — « soit c’était des propos extrêmement problématiques, violents, soit c’était un aveu de vote à l’extrême droite ». Et il relie cette tonalité à la socialisation sportive elle-même, qui « génère des prises de position, des idéologies, des rapports au monde, des rapports aux autres, qui sont un piédestal pour l’extrême droite » : compétition permanente, dureté, affrontement, valorisation de soi. Le point important, chez lui, n’est pas de faire du sport un « producteur automatique » d’adhésion politique, encore moins de fabriquer une sociologie à l’emporte-pièce. C’est plutôt d’insister sur une mécanique : un univers qui se dit neutre, apolitique, « au-dessus de la mêlée », peut aussi fabriquer des dispositions très compatibles avec un certain ordre social — et, en creux, rendre illégitimes celles et ceux qui le contestent. Autrement dit : la dépolitisation n’est pas l’absence de politique, c’est une façon de déplacer les problèmes, des structures vers les individus, de l’organisation vers la « mentalité », des institutions vers la responsabilité personnelle. Ce que Sansonetti met sur la table n’est pas un réquisitoire contre « le sport » en général. C’est une tentative de le reprendre au sérieux comme institution : avec ses normes, ses hiérarchies, ses intérêts, ses récits. Autrement dit : un fait social complet, qui ne s’arrête pas au bord du terrain. La question, au fond, n’est pas de savoir s’il faut aimer le sport. C’est de comprendre ce qu’il nous apprend quand on l’aime — et ce qu’il nous fait accepter comme allant de soi : la douleur valorisée, la performance comme morale, et le discours « inspirant » comme manière élégante de ne pas parler de ce qui contraint.
- Para-escalade : Mélissa Cesarone expose les failles d'un sport en quête d'inclusion
À l'heure où les yeux sont déjà largement tournés vers les JO de Paris 2024, nous avons souhaité rencontrer une grimpeuse qui n'y participera pas. Non pas qu'elle ne soit pas sélectionnée ou qu'elle ait délibérément fait le choix de ne pas prendre part à cette compétition mondiale. Mélissa Cesarone, 21 ans, est malvoyante de naissance. Les jeux paralympiques n'ont pas encore validé le fait que l'escalade puisse entrer comme discipline pour cet événement. Un manque d'équité qui est loin de concerner uniquement cette compétition pour les personnes porteuses d'un handicap et dont Mélissa nous parle sans détour. © Climbing Rookies pour Vertige Media Est-ce que tu peux te présenter pour celles et ceux qui ne te connaissent pas encore ? "Alors moi, c'est Mélissa. J'ai 21 ans, je suis malvoyante, j'ai une maladie génétique de naissance. Je grimpe depuis que je suis toute petite. Et en parallèle de ça, je suis en école de kiné, en troisième année." Tu as démarré l'escalade très tôt, comment ça s'est passé ? "Mon père grimpait avec des amis qui ont commencé à mettre leurs enfants à l'escalade. Donc moi aussi j'ai voulu tester avec mes copines. Puis j'ai arrêté pour me tourner vers d'autres sports comme la danse, le karaté et j'ai même fait de la musique. Mais je n'ai pas vraiment accroché longtemps avec ces activités et je suis revenue à l'escalade vers les dix ans à peu près. Et depuis, je n'ai plus jamais arrêté de grimper." J'ai l'impression que de plus en plus de démarches sont mises en place pour permettre à des personnes en situation de handicap de pratiquer l'escalade, mais j'imagine qu'il y a 10 ans la situation devait être radicalement différente non ? "Moi j'avais 10 ans donc c'est difficile de réaliser mais j'ai eu la chance d'être entourée de personnes toujours prêtes à m'accompagner à l'escalade. Lorsque j'ai commencé à grimper au club de Thionville, les entraîneurs ont tout mis en place pour que je puisse évoluer comme les autres enfants de mon âge. Mais c'est vrai que je pense que ça se développe de plus en plus maintenant parce qu'on médiatise beaucoup plus le handisport de manière générale et en parallèle, l'escalade qui devient de plus en plus populaire depuis son arrivée aux Jeux Olympiques de Tokyo." 10 ans plus tard tu grimpes toujours, tu serais capable d'expliquer pourquoi ? "C'est un vrai besoin d'avoir ce moment à moi dans un sport que j'aime, où je me dépasse. C'est vraiment la notion d'aller plus haut. On veut toujours aller le plus haut possible. La notion de dépassement de soi, de toujours faire plus, de toujours faire mieux c'est important pour moi." On a rencontré Aristote, la personne qui te guide lors de tes ascensions, tu peux nous parler de son rôle et du niveau de confiance que ça doit impliquer ? "Comme toute personne, que tu sois malvoyant ou non, para ou non, tu as besoin d'avoir confiance en ton assureur puisque c'est lui qui tient la corde entre ses mains. Pour une personne qui grimpe et qui est malvoyante, en plus d'un assureur, elle a besoin d'un guide en qui elle fait totalement confiance et qui sait la guider de la manière la plus précise possible pour qu'elle puisse grimper. La relation avec le guide, c'est quelque chose de vraiment différent de celle que l'on peut avoir avec son assureur, ça se travaille sur le long terme et ça demande une énergie très importante. Aristote est devenu mon guide il y a 4 ans, depuis que je suis à Paris et que je fais mes études ici. Au début, il n'avait pas prévu d'accompagner une personne malvoyante, il s'est lancé dans ce projet quand on s'est rencontré et que je lui ai présenté mon projet. Au début, je ne savais pas vraiment comment lui expliquer comment me guider, on a composé avec mes expériences passées et il a aussi appris avec des échanges avec d'autres personnes. On a commencé à monter un petit peu notre propre langage, nos codes et à force de s'entraîner, on est devenu de plus en plus précis." Ça ressemble à quoi les informations qu'il te donne ? "L'idéal, c'est qu'il me dise quelque chose qui soit vraiment calibré dans ma tête. Ça n'a pas besoin d'être une phrase parce que ça doit être très rapide, donc en général il me dit un mot. C'est un gros travail de lecture pour lui, pour qu'il puisse me dire quelle prise il faut prendre, à quel moment, dans quel sens, comment mettre ses pieds, mes mains, etc. Mais en plus, il est obligé de savoir comment je grimpe parce que tous les grimpeurs grimpent différemment et sa grimpe n'est pas la même que moi puisqu'on n'a pas le même gabarit, pas la même force. Donc il est obligé d'anticiper les mouvements en fonction de ce qu'il connaît de moi et des mouvements qu'il sait que je vais faire ou que je ne vais pas faire. À partir du moment où je mets le casque qu'on utilise pour communiquer, je suis vraiment seule avec moi-même et sa voix dans mes oreilles. Et il n'y a rien d'autre." Donc en fait il n'y a pas de mode d'emploi et il faut inventer à chaque fois ? "Pour moi, tout dépend du duo guide et grimpeur malvoyant. Pour que ça marche, ça doit être un duo en symbiose, il doit y avoir une vraie connexion. Et c'est vrai que quand on est en compétition, que l'on arrive sur les podiums, on cite toujours le grimpeur, mais pour moi ce n'est pas assez, on devrait aussi donner le nom du guide. S'il fait une erreur, je peux très bien tomber et passer à côté d'une place, d'une médaille, d'un podium. Son rôle est aussi important que le mien. © Climbing Rookies pour Vertige Media C'est une approche assez inspirante de l'escalade, qu'est-ce que tu dirais à quelqu'un qui aurait envie de grimper mais qui ne se lance pas parce qu'il se trouve trop gros, pas assez fort, trop petit, etc. ? "L'escalade, c'est l'un des sports que l'on peut adapter le plus facilement. Je pense que n'importe qui peut grimper, qu'il te manque des yeux, un bras, une jambe ou autre chose. En fait, on peut grimper de tellement de façons différentes que c'est juste une stratégie à trouver et je pense qu'il ne faut pas se mettre de barrière, ça peut fonctionner pour n'importe qui." C'est quoi ton rêve Mélissa ? "C'est les Jeux Olympiques. Mais bon pour le para-escalade il va falloir attendre. On n'a pas encore eu la validation pour Los Angeles en 2028... Mais je pense que c'est l'accomplissement de tout sportif que de se qualifier à des Jeux Olympiques et d'aller le plus loin possible." On entend de plus en plus d'athlètes s'exprimer sur les faibles récompenses lorsqu'ils gagnent une compétition. C'est aussi un enjeu en para-escalade ? "Évidemment, les grimpeurs ne sont pas les sportifs qui sont le mieux rémunérés, on n'est pas des footballeurs. Mais nous, en tant que grimpeurs para, on ne gagne rien du tout. En championnat de France, en première place, tu vas gagner une corde et en deuxième un baudrier." D'où le fait que tu continues tes études, j'imagine ? "Ah oui, oui, clairement. C'est une chose que mes parents m'ont toujours répétée quand je me suis lancée dans ce projet et ils ont tout à fait raison. Ce n'est pas l'escalade qui va me faire vivre. C'est une partie très importante de ma vie puisque c'est une passion, c'est mon sport mais dans un an et demi, normalement, je deviens kinésithérapeute et c'est le métier de kiné qui va me faire vivre. Et pas ma passion de l'escalade. Tu es obligé pour pouvoir vivre convenablement de faire quelque chose d'autre." Tu trouves qu'il y a un manque d'équité entre la manière de traiter un grimpeur valide et un grimpeur para ? "Oui. Sur l'aspect financier mais aussi sur la médiatisation, il arrive souvent que les compétitions pour les valides se fassent le samedi ou le dimanche, des jours où c'est plus facile de se libérer pour suivre ce type d'événement. Pour les para, c'est souvent en milieu de semaine quand tout le monde a autre chose à faire (...) Et c'est la même chose côté publications, on a beaucoup moins de contenu sur les para que sur les valides et ce même au niveau des fédérations. Si tu es grimpeur para, c'est quelque chose vraiment que tu dois faire pour le plaisir, même si tu t'es investi autant qu'un autre sportif professionnel à t'entraîner tous les jours. Qu'importe la médaille, tu ne gagnes rien. On devrait être traités exactement de la même façon puisque on fournit le même travail que les autres. C'est juste qu'on est dans une catégorie différente, et qu'importe la catégorie puisque le but de la fédération est de ramener le plus de médailles partout pour montrer le niveau de tous ses grimpeurs." Merci Mélissa et Aristote de nous avoir accueillis dans le club du 8 assure pour cet échange !
- Mythologie de la rupture de poulie (et ce que disent vraiment les études)
En escalade, une douleur de doigt déclenche souvent la même phrase : « rupture de poulie ». Le raccourci est pratique, parfois juste, souvent trop vite posé. Les études cliniques, les enquêtes et les synthèses scientifiques montrent une réalité moins binaire. Il y a des ruptures, oui. Mais il y a surtout des blessures de surcharge, des douleurs qui s’installent, et des risques qui ne se ressemblent pas selon qu’on grimpe en salle, en bloc, ou qu’on parle d’adolescent·es. (CC) Oliver Schwendener / Unsplash C’est un mot qui tombe vite, parce qu’il met de l’ordre. Un·e grimpeur·se redescend, secoue la main, montre un doigt. On demande si « ça a claqué », on cherche un point précis, on propose du tape. Et, très vite, on tranche : « rupture de poulie ». Ce réflexe n’est pas absurde, puisque les poulies font partie des blessures typiques de la grimpe. Le problème, c’est que l’étiquette s’impose parfois comme une réponse automatique, alors qu’elle recouvre des situations différentes, avec des suites différentes. Cet article part donc d’une question simple. Qu’est-ce qu’on met exactement derrière « rupture de poulie » ? Et qu’est-ce que les chiffres obligent à regarder ensuite, du diagnostic à la charge, des contextes de pratique au cas à part des adolescent·es ? Le mot qui colle Une poulie, c’est un anneau fibreux qui maintient le tendon fléchisseur plaqué contre l’os. Quand une poulie lâche, le tendon peut se décoller et se tendre sous la peau. Le doigt perd en efficacité mécanique. Voilà pourquoi le scénario « rupture » marque autant. Un « clac », une douleur vive, une sensation de perte immédiate. Sauf que ce scénario n’est pas le plus courant. Beaucoup de douleurs de doigt n’arrivent pas comme un événement. Elles montent avec les séances. Elles varient avec la fatigue, la peau, le repos. Elles ressemblent davantage à une surcharge qui s’installe qu’à un accident. Et c’est là que le verdict de tapis devient fragile. Des symptômes proches peuvent recouvrir des causes différentes. Une synthèse de la littérature scientifique conclut que l’échographie dynamique est l’outil le mieux étayé pour trancher, et qu’un signe clinique isolé, y compris l’impression que « le tendon ressort », ne suffit pas à conclure. Autrement dit, « rupture de poulie » peut être une hypothèse, pas un verdict. Mais pour vraiment comprendre pourquoi le mot « rupture » s’impose si vite, il faut regarder ce que les études comptent vraiment. Ce que comptent les études Si l’expression « rupture de poulie » circule autant, c’est aussi parce qu’elle s’appuie sur un chiffre très tangible. Dans l’étude clinique de Volker Schöffl (604 grimpeur·ses blessé·es, avec échographie systématique pour les doigts), les lésions de poulies arrivent en tête. Elles représentent 20 % des blessures recensées, devant la ténovaginite (7 %) et les atteintes capsulaires (6,1 %). Dit comme ça, on comprend pourquoi le mot « poulie » s’impose. Dans un cabinet, c’est fréquent, identifiable, classable. L’étude dit aussi quelque chose qu’on perd quand on résume tout par « rupture ». Toutes les lésions ne se valent pas. Les auteur·ice·s les classent en grades (1 à 4). Les grades 1 à 3 relèvent généralement d’une prise en charge conservatrice. Les tableaux les plus sévères (grade 4) sont ceux où la chirurgie peut se discuter. Même quand on parle de poulie, on ne parle donc pas toujours de la même gravité, ni des mêmes suites. 122 lésions de poulies par grade © Schöffl V, Hochholzer T, Winkelmann HP, Strecker W. Pulley Injuries in Rock Climbers. Wilderness & Environmental Medicine. Ceci étant dit, il faut faire attention à ce que l’on compare. Une cohorte clinique décrit des personnes déjà blessées, déjà dans un circuit de soins. Elle met logiquement en avant les lésions qui font consulter et les diagnostics qui se posent bien. Quand on regarde les douleurs qui s’installent sur la durée, forcément, l’image s’élargit. Dans une enquête menée auprès de 667 grimpeur·ses, centrée sur les blessures chroniques auto-rapportées sur six mois, les doigts dominent toujours (41,3 %), mais l’épaule (19,4 %) et le coude (17,7 %) suivent de près. Ce n’est pas un détail. Ça raconte un fardeau plus diffus, fait de douleurs qui reviennent, qui durent, qui obligent à modifier sa grimpe, souvent sans « clac » et sans rupture nette à raconter. Le fil qui permet de relier ces mondes, c’est le mécanisme. Une synthèse récente de la littérature souligne que, dans les études qui distinguent les causes, les blessures de surcharge pèsent lourd. Elles représentent entre 39 % et 68 % des cas, selon les définitions et les populations. Et quand on ramène ça au temps passé à grimper, on tombe sur un ordre de grandeur simple. Sur 1 000 heures de pratique, les études observent en moyenne entre 2,7 et 4,44 blessures, selon les cohortes. Là, on retombe sur une idée franchement utile. La plupart du temps, ce n’est pas un accident qui blesse. C’est la répétition. Il faut aussi accepter une chose pour ne pas lire ces chiffres de travers. Les études ne parlent pas toutes de la même « blessure ». Certaines comptent ce qui oblige à s’arrêter. D’autres comptent ce qui fait mal même si l’on continue. Et cette différence de définition explique déjà une partie des écarts. Sur le terrain, ça se traduit par des facteurs très concrets. Le risque monte quand la charge augmente vite, quand les séances s’empilent sans récupération, quand on répète longtemps des préhensions coûteuses, notamment l’arquée, et quand on reprend fort alors que la douleur est encore là. Chez les jeunes, le risque monte aussi quand la progression et l’entraînement grimpent plus vite que l’adaptation des tissus. À partir de là, « rupture de poulie » n’est plus une bonne porte d’entrée. C’est parfois vrai, mais c’est souvent trop binaire pour décrire ce qui se passe vraiment. Les question utiles, ce sont plutôt celles-ci. Qu’est-ce qui s’est accumulé, à quel rythme, avec quelle récupération ? Et dans quel contexte on grimpe ? Changer de prise, changer de risque C’est là que le débat sur « la poulie » se met à tourner en rond. Il parle d’un endroit du corps comme si l’escalade avait un seul mécanisme de blessure. Or, selon la manière dont on pratique, ce n’est pas la même histoire qui se joue. En salle, le piège est simple. Tout est reproductible. Même mur, mêmes prises, mêmes formats, mêmes gestes. Le volume s’empile facilement, souvent sans être nommé. On « passe une heure », on « fait trois essais », on « revient demain », on « termine sur un run ». Le corps, lui, ne connaît pas la notion de « dernier run ». Il additionne. C’est un terrain idéal pour les surcharges. Pas forcément une rupture nette. Plutôt une irritation qui s’installe, une zone qui devient sensible, puis chronique. En bloc, le risque bascule plus souvent vers l’aigu, parce que la chute fait partie du jeu. Et, pour une fois, on a des données qui décrivent des scénarios précis. Une étude française publiée dans Frontiers (245 participant·es blessé·es) retrouve une majorité de blessures aux membres inférieurs (67 %). La cheville est la zone la plus touchée (40 %) et l’entorse revient en tête. Les chutes sont le plus souvent involontaires (85 %), fréquemment avec rotation (62 %), et elles se terminent majoritairement pieds d’abord (74 %). Là, la prévention devient très concrète. Apprentissage de la chute, fatigue, densité de fréquentation, zones de réception, qualité des tapis. Le doigt n’est plus l’unique personnage principal. Description de la cinématique de la chute en fonction de la localisation de la blessure pour (A) la position au début de la chute, (B) la rotation pendant la chute limitée à avec et sans rotation (C) la position à l'atterrissage limitée aux 3 modalités les plus représentées. © The art of falling: identifying the falls scenarios associated with bouldering injuries. Chez les adolescent·es, enfin, le réflexe « rupture de poulie » peut devenir franchement mauvais, parce que le doigt n’est pas « un petit adulte ». Les PPSI, ces lésions de stress des zones de croissance, sont décrites comme un risque spécifique et demandent une vraie vigilance diagnostique. Et la mécanique se voit. Une étude échographique sur 37 adolescent·es asymptomatiques mesure un « palmar shift » nettement plus élevé en prise arquée chargée (0,57 mm) qu’en prise ouverte (0,13 mm) ou semi-ouverte (0,20 mm), avec une différence très significative. À cet endroit précis, le réflexe « rupture de poulie » n’est pas seulement imprécis. Il peut retarder la bonne lecture. Le bon réflexe Avec toutes ces données, on peut garder une idée simple en tête. Parler de poulies n’est pas une erreur. Ce qui l'est c'est de se contenter de « rupture de poulie » comme réponse automatique. Les chiffres racontent deux choses en même temps. D’un côté, les lésions de poulies sont fréquentes en clinique, elles se déclinent en degrés de gravité, et une large partie se gère sans chirurgie. De l’autre, une grande partie du fardeau réel relève du surmenage et du cumul. Et selon les contextes de pratique, le risque ne se loge pas au même endroit, ni par les mêmes mécanismes. C’est pour ça que la question qui fait avancer c’est « quel mécanisme ? ». Est-ce un épisode aigu, ou une charge qui s’est installée ? Est-ce une chute, ou une répétition ? Est-ce un·e adulte, ou un·e adolescent·e ? Et, dans tous les cas, comment la charge a évolué ces dernières semaines ? Sans jouer aux médecins, ça se traduit par une boussole simple. Quand une douleur arrive d’un coup, avec un claquement, un gonflement rapide, une perte nette de force, il faut arrêter de jouer au diagnostic de tapis et objectiver. Quand la douleur s’installe progressivement, qu’elle revient à chaque séance, qu’elle impose de baisser le niveau ou de modifier ses habitudes, la question prioritaire devient la charge. Volume, intensité, repos. Et chez les adolescent·es, toute douleur de doigt qui persiste ou qui revient mérite d’être prise au sérieux très tôt, parce que le risque n’est pas seulement la poulie. À partir de là, « rupture de poulie » redevient ce que c’est : une hypothèse, pas une conclusion. La vraie question, celle qui change les décisions, c’est le mécanisme. Et tant qu’on ne l’a pas identifié, on ne traite pas une blessure. On traite un mot.
- Indonésie : huit athlètes accusent leur coach de harcèlement sexuel
Fin janvier 2026, la Fédération indonésienne d’escalade (PP FPTI) suspend provisoirement son entraîneur en chef, Hendra Basir, après des signalements évoquant harcèlement sexuel et violences physiques au sein du centre national d’entraînement. Huit athlètes auraient saisi la présidente de la fédération, Yenny Wahid. Une équipe d’enquête interne est constituée. Coupe du monde 2024 d'escalade de vitesse à Briançon © David Pillet Le 28 janvier 2026, huit athlètes du centre national indonésien adressent un signalement interne à leur fédération. Un mois plus tard, une décision officielle signée par la PP FPTI acte la suspension provisoire de son entraîneur en chef, Hendra Basir, le temps qu’une équipe d’enquête rende ses conclusions. Les faits rapportés par la presse locale évoquent des allégations de harcèlement sexuel et de violences physiques au sein du programme national. La séquence intervient dans un contexte sportif particulier. Depuis les Jeux de Paris 2024, l’escalade occupe une place stratégique dans la politique sportive indonésienne, notamment sur l’épreuve de vitesse, devenue vitrine internationale. Le centre national ne se limite pas à l’entraînement : il concentre les sélections, les financements et l’organisation des carrières. La suspension provisoire ouvre ainsi une phase à la fois disciplinaire et institutionnelle. Huit voix, un dépôt Selon plusieurs médias indonésiens, huit athlètes auraient saisi la présidente de la fédération, Yenny Wahid, le 28 janvier 2026. Les faits évoqués portent sur des actes de harcèlement sexuel et de violences physiques au sein du centre national d’entraînement. Les mêmes sources précisent que la démarche aurait été effectuée avec l’appui du psychologue du programme. Le secrétaire général de la fédération, Wahyu Pristiawan Buntoro, cité par l’agence Antara, indique qu’une équipe d’enquête interne a été constituée et qu’une coordination a été engagée avec le ministère chargé de l’autonomisation des femmes et de la protection de l’enfance. Il précise ne pas pouvoir commenter, à ce stade, l’existence ou non d’une procédure engagée auprès des autorités policières. Il évoque des gestes qu’il présente comme des marques de soutien — embrasser le front, enlacer dans des moments émotionnels — et rejette toute interprétation sexuelle de ces comportements. À ce stade, la fédération n’a pas communiqué l’identité des plaignant·es ni le détail circonstancié des faits allégués. Les articles consultés restent prudents au-delà de l’existence du signalement et de la suspension provisoire. Cette retenue protège les personnes concernées. Elle concentre également la maîtrise de la temporalité et du périmètre de l’enquête au sein de la fédération elle-même. La décision La PP FPTI a publié une décision formelle — une Surat Keputusan (SK) numérotée 0209/SKP/PP.NAS/II/2026 — qui acte la suspension provisoire de Hendra Basir pendant la durée de l’examen. Les textes cités par detikSport, média sportif en ligne parmi les plus suivis du pays, justifient la mesure par la nécessité de « garantir la protection » des athlètes, d’éviter toute revictimisation et de préserver l’objectivité du processus. Il s’agit d’une mesure conservatoire. Elle ne constitue pas une sanction disciplinaire définitive, mais un dispositif d’éloignement temporaire destiné à encadrer la période d’instruction. La distinction n’est pas formelle : elle signifie que la fédération suspend l’exercice des fonctions sans préjuger, officiellement, de l’issue de l’enquête. Dans l’immédiat, la conséquence est concrète. Selon Liputan6 (site d’information généraliste indonésien), la décision interdit au coach de diriger les entraînements, d’accéder aux installations et de communiquer avec les athlètes pendant l’enquête. L’agence de presse nationale indonésienne, Antara, ajoute une donnée supplémentaire : le mandat de Hendra Basir devait de toute façon se terminer le 28 février 2026, et la fédération indique qu’il ne figurera pas sur la liste du nouveau staff. La suspension intervient ainsi à la charnière d’un changement programmé. Zone grise Hendra Basir conteste les accusations. Dans des déclarations relayées par detikSport, il nie tout acte relevant du harcèlement sexuel et décrit un encadrement « strict ». Il évoque des gestes qu’il présente comme des marques de soutien — embrasser le front, enlacer dans des moments émotionnels — et rejette toute interprétation sexuelle de ces comportements. En Indonésie, la suspension provisoire intervient dès l’ouverture de l’examen interne. Ce type d’argumentaire ne porte pas seulement sur les faits allégués. Il ouvre un terrain plus complexe : celui des interactions dans un cadre hiérarchique structuré. Dans un centre national, la relation entre entraîneur et athlète ne relève pas d’un simple lien affectif. Elle organise l’accès aux compétitions, aux sélections, aux financements et, parfois, à la reconnaissance internationale. La question ne se limite donc pas à l’intention invoquée, mais à la configuration d’autorité dans laquelle le geste s’inscrit. C’est dans cet espace que se dessine ce que les politiques de prévention appellent la « zone grise » : des comportements susceptibles d’être perçus différemment selon la position occupée dans la relation. La normalité invoquée par l’un peut être reçue autrement par l’autre lorsque s’y superpose une dépendance structurelle. La performance comme contrainte institutionnelle La PP FPTI indique que le programme national ne sera pas interrompu. Antara précise un calendrier : réorganisation de l’encadrement, prise de fonctions d’un nouveau staff début mars, préparation maintenue en vue des Asian Games 2026. La continuité sportive est explicitement posée comme un objectif. Dans un dispositif de haut niveau, l’encadrement ne constitue pas seulement une équipe technique, il représente un investissement humain, financier et symbolique. La gestion d’un signalement intervient donc dans un environnement déjà structuré par des échéances et des objectifs de résultats. Suspendre, remplacer, maintenir : chaque décision administrative s’inscrit dans cette architecture. Le contraste avec d’autres dossiers récents est, à cet égard, éclairant. Dans l’enquête que nous avons menée sur le traitement d’un signalement d’agressions sexuelles au sein de l’équipe de France, la question d’une mesure conservatoire s’était posée sans être activée par la fédération, malgré les outils statutaires disponibles. En Indonésie, la suspension provisoire intervient dès l’ouverture de l’examen interne. Les contextes juridiques diffèrent. Les cadres réglementaires aussi. Mais la question demeure identique : comment une institution arbitre-t-elle entre présomption d’innocence, protection des plaignant·es et stabilité du dispositif sportif ? Les données publiées récemment sur les violences en milieu sportif éclairent cette dimension structurelle. Dans l’étude que nous analysions en février, 59,7 % des licencié·es interrogé·es déclaraient avoir subi au moins une forme de violence dans leur club actuel, avec une exposition plus élevée lorsque la pratique devient intensive et compétitive. Ce gradient ne prouve pas une causalité mécanique : il suggère que les espaces les plus institutionnalisés concentrent aussi les asymétries de pouvoir. L’affaire indonésienne ne se superpose pas aux dossiers français. Elle rappelle toutefois une constante : dans les sports de haut niveau, la gestion d’un signalement ne teste pas seulement des individus. Elle teste la solidité d’un système.
- Climbing Workers United : « On va doubler le nombre de salles syndiquées aux États-Unis »
Ancien employé d'une salle d'escalade privée et désormais membre permanent de la principale force syndicale de l'escalade aux États-Unis, Aaron Vanek – 26 ans – explique en quoi la lutte pour les droits des travailleur·se·s du secteur est vitale. Depuis 2021, 27 salles se sont syndiquées aux États-Unis. Et pour lui, ce n'est que le début d'un mouvement qui pourrait bien transformer l'industrie. Un piquet de grève organisé devant une salle de l'enseigne Touchstone Climbing, en Californie © courtoisie Aaron Vanek Vertige Media : Il y a presque cinq ans, Movement Crystal City devenait la première salle d'escalade américaine à se syndiquer. Où en êtes-vous aujourd'hui ? Aaron Vanek : Il existe aujourd'hui 27 structures syndiquées aux États-Unis, représentant plus de 1 000 travailleur·se·s. Les salles d'escalade sont maintenant une industrie fortement syndiquée selon les standards américains : on est à 10 % de densité syndicale, contre 6 % dans l'ensemble du secteur privé. Vertige Media : Concrètement, qu'est-ce qui a changé pour les travailleur·se·s de l'escalade ? Aaron Vanek : Dans le système américain, les vraies victoires arrivent par le contrat. Chez VITAL, où je travaillais avant de devenir organisateur permanent chez Climbing Workers United, on a énormément gagné en avantages. Des protections contre le licenciement abusif – aux États-Unis, si vous n'êtes pas syndiqué, votre employeur peut vous virer pour n'importe quelle raison. Des hausses de salaire, des congés payés, des primes pour les jours fériés. Et puis un truc qui peut sembler anecdotique mais qui comptait pour nous : le droit de s'asseoir. Chez VITAL, on devait rester debout toute la journée pour avoir l'air « disponibles ». Les clients nous disaient : « Pourquoi vous n'avez pas de chaises ? » On a gagné le droit d'avoir nos chaises. Ça peut sembler trivial, mais ça a changé nos journées. Vertige Media : VITAL a signé rapidement. Mais Movement, la plus grosse chaîne du pays, bloque depuis des années. Comment expliquez-vous cette différence ? Aaron Vanek : VITAL est une petite entreprise, ils ont négocié de bonne foi. Movement, c'est une autre histoire. C'est une énorme boîte soutenue par du private equity (un mode de financement consistant à investir dans des entreprises non cotées en Bourse, ndlr), qui a dépensé des centaines de milliers de dollars pour contourner le syndicat. Chez VITAL, je connais le propriétaire, on était donc assis en face du gars qui avait l'autorité de signer. Chez Movement, la CEO, on ne la verra jamais. Elle est complètement déconnectée de l'expérience des travailleur·se·s. Obtenir un contrat chez Movement demande un niveau d'influence et de pouvoir beaucoup plus élevé. Mais une fois qu'on aura fait tomber ce gros domino, ça signifiera qu'on peut boucler des négociations partout dans le pays. Vertige Media : Qu'est-ce que Climbing Workers United exactement ? Aaron Vanek : Climbing Workers United est une campagne nationale construite à partir des salles qui se sont syndiquées, séparément au départ. Toutes – sauf Vertical Endeavors – sont organisées avec Workers United, affilié au SEIU (pour Service Employees International Union, un des plus grands syndicats du pays, ndlr). Au début, chaque salle se battait dans son coin. On s'est rendu compte que pour vraiment changer les choses face à des groupes comme Movement, il fallait se rassembler à l'échelle de l'industrie. C'est donc Workers United qui finance nos activités. Depuis un an et demi, après avoir quitté VITAL, je suis organisateur à plein temps. J'accompagne donc les travailleur·se·s au quotidien. Je me réveille chaque matin en pensant : comment on acquiert du pouvoir dans cette industrie en tant que travailleur·se ? Ce qui est totalement un rêve pour moi. Aaron Vanek devant la salle de son ancien employeur © courtoisie Aaron Vanek Vertige Media : Comment fait-on pour syndiquer sa salle ? Aaron Vanek : Le plus simple, c'est de nous envoyer un message sur Instagram. On répond tout de suite. À la première réunion, on explique le processus, la manière dont les employeur·se·s se positionnent souvent avec une démarche anti-syndicats, comment l'anticiper et la façon dont s'unir pour répondre à tout un tas de problèmes. C'est un processus discret. Je parle à des gens dans la même situation que moi il y a quatre ans, je les aide à devenir des leaders. Ils rassemblent leurs collègues, organisent l'élection, la remportent puis on négocie le contrat. On résume ça par : « Learn it, do it, teach it ». Vertige Media : Pourquoi cette discrétion ? Aaron Vanek : Légalement, les travailleurs·se·s ont le droit de s'organiser, mais dans les faits, le passage à l'acte est très faible. Si votre patron·ne sait que vous vous organisez avant que vous ne soyez protégé·e par un vote public, il peut vous virer en prétextant n'importe quoi – arriver deux minutes en retard, ramener « une mauvaise vibe »... À moins de pouvoir prouver que c'était dû à l'organisation syndicale, vous n'avez aucune protection légale. « Un syndicat, c'est des travailleur·se·s qui se rassemblent pour prendre du pouvoir à l'employeur – les patron·ne·s ne seront donc jamais à l'aise avec l'idée » Ensuite, stratégiquement, dès que vous rendez une campagne syndicale publique, l'employeur commence à dire et faire des choses pour la saborder. Un syndicat, c'est des travailleur·se·s qui se rassemblent pour prendre du pouvoir à l'employeur – les patron·ne·s ne seront donc jamais à l'aise avec l'idée. Le problème, c'est que ce risque qui expose les travailleur·se·s, les intimide. Et les stratégies employées par les patron·ne·s fonctionnent dans beaucoup de situations. Les gens ont peur, ils ne savent pas ce qui va se passer parce qu'ils ne l'ont jamais fait. Pour gagner une élection, il faut 50 % des voix, plus une. Si vous sortez du bois alors que vous avez parlé à la moitié des gens et que 10 d'entre eux·elles paniquent, vous perdez. Vous devez construire une majorité, un large consensus de gens qui se rallient autour de revendications communes, qui se font confiance. Si vous faites ça avant que le·la patron·ne le sache, vous avez beaucoup plus de chances de gagner. Vertige Media : Le rapport du Climbing Business Journal montre que 73 % des exploitants des salles d'escalade se déclarent en difficulté. Quand un employeur dit « je ne peux pas me permettre de hausses de salaires », comment répondre ? Aaron Vanek : Si vous comparez l'année 2025 à 2019 par exemple, la trajectoire moyenne reste quand même ascendante. Ensuite, les travailleur·se·s veulent que leurs salles fonctionnent. C'est leur travail, iels comprennent donc la réalité économique qui permet de l'exercer. Si l'employeur·se affirme qu'une hausse de salaire peut les mettre en difficulté, iels le comprendront. De toute façon, juridiquement, aux États-Unis, quand vous négociez un contrat, l'employeur·se est obligé·e d'ouvrir ses livres de comptes pour prouver qu'une augmentation de salaires est dangereuse pour l'équilibre financier de la structure. Ce que je vois dans toutes mes négociations, c'est que les employeur·se·s n'affirment jamais qu'iels ne peuvent pas payer plus leurs salarié·e·s. Tout ça pour ne pas avoir à le prouver. Ce qui pose une question : pourquoi ne le feraient-ils pas, s'iels ne pouvaient vraiment pas se le permettre ? Vertige Media : Faites-vous une distinction entre la lutte face à Movement, soutenu par du private equity, et les petites salles indépendantes ? Aaron Vanek : Oui. L'organisation de la lutte syndicale chez Movement va être différente de celle pour les droits au sein d'une petite salle. J'ai aidé les travailleur·se·s d'une salle indépendante qui s'appelle Dyno, dans le Michigan, à s'organiser. Pour elles·eux, le vrai enjeu n'était pas tant les salaires, mais la dignité, la sécurité de l'emploi, le besoin de bénéficier d'une voix qui compte. Ces travailleur·se·s se soucient profondément de leur salle. C'est différent de Movement, où le cadre est davantage conflictuel. Où on sait que l'entreprise essaie de payer les gens le moins possible pour maximiser ses profits. « La vérité, c'est qu'organiser une lutte syndicale, c'est vraiment, vraiment, dur. Il y aura toujours une bonne excuse pour ne pas le faire. Les gens seront toujours fatigués, légitimement, parce qu'ils doivent cumuler trois jobs pour payer leurs factures » Vertige Media : Comment maintenez-vous l'élan quand les négociations traînent ? Aaron Vanek : Il s'agit de trouver les bons leaders, ceux qui ont la vision. Et mettre en place des actions pour maintenir la pression sur l'entreprise. Quand vous faites une action, il s'agit aussi de convaincre de nouvelles personnes à croire au pouvoir de ce que les travailleur·se·s sont en train de réaliser. Ça renforce lentement le pouvoir nécessaire pour gagner. Cette année, on a fait ça de manière très agressive chez Movement. Hier (l'entretien a été réalisé le 13 février 2025, ndlr), on a rendu publique la neuvième salle du réseau Movement qui rejoint le mouvement syndical. Avant-hier, on a organisé une practice picket line – une simulation de piquet de grève – devant la salle Movement de New York. On était 30 ou 40 personnes avec des pancartes, à scander des slogans. C'était un moment d'union, de joie aussi. C'est en continuant de faire ce genre de choses qu'on maintiendra la pression. Des travailleur·se·s lors d'une campagne de Climbing Workers United © courtoisie Aaron Vanek Vertige Media : Des organisateur·ice·s syndicaux, notamment ceux de la salle Movement de Crystal City, ont justement démissionné sous cette pression. Comment prévenez-vous le surmenage ou la fatigue de celles et ceux qui luttent ? Aaron Vanek : C'est une très bonne question. Et elle dépasse d'ailleurs largement le secteur de l'escalade aux États-Unis. La vérité, c'est qu'organiser une lutte syndicale, c'est vraiment, vraiment, dur. Il y aura toujours une bonne excuse pour ne pas le faire. Les gens seront toujours fatigués, légitimement, parce qu'ils doivent cumuler trois jobs pour payer leurs factures. La façon de traverser ces épreuves, c'est de les aider à comprendre que, premièrement, l'histoire montre que quand les travailleur·se·s se rassemblent, se battent et construisent du pouvoir, iels sont capables de gagner. Et ensuite, c'est de les amener à créer de la solidarité. À le faire comprendre que c'est ensemble, vers un objectif commun, qu'iels parviendront à dépasser des épreuves pour améliorer leurs conditions de travail. Vertige Media : Les États-Unis connaissent une vague de syndicalisation dans des entreprises comme Starbucks, Amazon, Apple. Dans le contexte politique actuel très tendu, comment le mouvement des travailleur·se·s des salles d'escalade s'inscrit dans ce tableau plus large ? Aaron Vanek : Pour pas mal de monde, c'est encore bizarre car la salle d'escalade, c'est le dernier endroit où vous vous attendriez à voir un syndicat grandir. Le message, c'est que peu importe votre job, peu importe ce que vous faites, s'organiser en tant que travailleur·se vaut le coup. Se battre pour améliorer votre vie et celle de vos collègues, ça vaut le coup. Et si on peut montrer ça dans l'escalade, on envoie aussi le message que ça peut arriver n'importe où. « L'industrie de l'escalade a tellement changé ces dix dernières années que les gens sentent bien que ces forces - qu'on peut appeler capitalistes – sont en train d'arriver dans notre communauté. Et qu'elles commencent à avoir un impact négatif » Je pense particulièrement aux gens de ma génération. Il y a un vrai sentiment que c'est la concentration du pouvoir qui a causé beaucoup des problèmes qu'on vit aujourd'hui. On a toujours pas de système de santé, le système politique actuel est dominé par les milliardaires. Les gens le ressentent particulièrement en ce moment, avec les détails sur le nombre de personnes puissantes qui sortent sur les dossiers Epstein. Les gens sont vraiment frustrés. Iels ressentent un sentiment d'impuissance. Je pense que pour beaucoup, la réponse, c'est de se rassembler sur leur lieu de travail, quel qu'il soit, pour s'organiser, avoir de l'influence, acquérir du pouvoir et faire en sorte que ça fonctionne pour tout le monde. Je pense que c'est particulièrement vrai dans les salles d'escalade où il y a cet autre phénomène : l'industrie a tellement changé ces dix dernières années que les gens sentent bien que ces forces - qu'on peut appeler capitalistes – sont en train d'arriver dans notre communauté. Et qu'elles commencent à avoir un impact négatif. Toutes les conversations que j'ai avec les travailleur·se·s de notre secteur à travers le pays convergent vers un même souhait : iels veulent s'organiser parce qu'iels veulent que leurs salles restent des endroits dans lesquelles iels peuvent continuer d'investir, dont iels peuvent se soucier. Les sociétés de private equity, les entreprises comme Movement, menacent ça parce qu'elles veulent juste que leur entreprise soit aussi rentable que possible. Vertige Media : Beaucoup de grimpeur·se·s voient encore le travail en salle comme un boulot passion voire un boulot d'appoint, encore inscrit dans la culture du dirtbag climber. Cette perception est-elle en train de changer ? Aaron Vanek : La question, c'est : pourquoi ça devrait être comme ça ? Pourquoi on ne pourrait pas élever nos attentes ? Je ne dis pas que chaque job en salle d'escalade doit payer 35 dollars de l'heure avec une pension de retraite. Mais il y a clairement un écart – dans certains endroits plus petit, dans d'autres beaucoup plus grand – entre ce qu'est la réalité des travailleur·se·s, à quel point les choses sont justes, ou à quel point elles pourraient l'être. Il s'agit d'aider les gens à mieux travailler et à mieux vivre. Vertige Media : Pour la première fois, la salle Portland Rock Gym a accordé une reconnaissance syndicale volontaire en décembre 2025, sans passer par une élection. En quoi est-ce une avancée majeure pour votre organisation ? Aaron Vanek : Ça montre que l'industrie sait que les syndicats sont là pour rester. Mais je pense aussi que c'est le reflet du pouvoir que ces travailleur·se·s ont obtenu. Si l'entreprise avait pensé pouvoir s'en tirer sans faire ça, je pense qu'elle ne l'aurait pas fait. Ça en dit long sur la place que les syndicats commencent à avoir dans le secteur de l'escalade. Vertige Media : À quoi ressemblera 2026 selon vous ? Aaron Vanek : On va doubler le nombre de salles syndiquées aux États-Unis. Le nombre de travailleur·se·s, aussi. On a une stratégie pour y arriver. L'an dernier, ce nombre a déjà pratiquement doublé. On construit tous les jours des infrastructures de campagne, on accompagne des leaders dans ces salles qui remportent leurs élections, qui se battent sur leurs contrats, et qui vont ensuite pouvoir partager leur expérience avec d'autres travailleur·se·s. C'est un processus qui, au fur et à mesure qu'il continue de se développer, ne fera que grandir.
- Alain Robert, la revanche d'un éclopé
Dans l'épisode précédent, on quittait Alain Robert en chute libre. En s'écrasant sur le sol, le grimpeur perd 45% de son sang. Miraculé, il s'en sortira et entame alors une longue marche vers la reprise de l'escalade de haut-niveau. Envers et contre tout. La main de vieux... © Coll. Alain Robert « Ça s’est passé un mercredi. Je m’en souviens bien, parce que c’est le jour où les parents ne sont pas à la maison. Je suis avec ma sœur quand les gendarmes sonnent à la porte. Ils nous disent qu’il a eu un grave accident et qu’ils l’ont emmené en hélico à Grenoble. » Quand Thierry Robert rejoue la scène 40 ans après, l’émotion est encore là : « On a dû attendre le retour des parents pour comprendre qu’il était dans le coma, entre la vie et la mort ». Les informations sont parcellaires mais en arrivant à l'hôpital, la famille apprend vite qu’Alain s’est vidé de 45% de son sang. Du jamais-vu dans le service du CHU grenoblois. Le patient est transfusé non-stop pendant 6 jours et au bout de la nuit, il se réveille. À nouveau miraculé. Le retour de la Momie « Ce qui m’a sauvé la vie, reprend Alain Robert, ce sont mes coudes. Ils ont joué le rôle d’amortisseurs. » En tombant la tête la première, le grimpeur a eu le temps de mettre les mains en avant. Après 20 mètres de chute, elles ont littéralement explosé au contact du calcaire, en même temps que les poignets et les avant-bras. « On appelle ça un fracas osseux, explique-t-il. Mes os se sont brisés en une centaine de morceaux ». Après son réveil, les chirurgiens mettent des semaines à l’opérer. « Ils lui ont mis des broches dans les avant-bras qu’on place généralement sur le fémur des motards », situe le petit frère. De retour à l'hôpital de Valence, il est pris en charge par un spécialiste de la main, un certain Gérard Hoel. Quand il ausculte le cas qui se présente à lui, ce dernier conclut deux choses : un, c’est la première fois qu’il voit des mains si abîmées, deux, son patient ne grimpera plus jamais. « Il m’a dit que mes poignets, c’était des œufs brouillés, précise Alain Robert. Et que je pouvais oublier l’escalade. » Après tout, avec une fracture du genou, du pied, du bassin et des avant-bras explosés, l’aventurier de 20 ans s’en sort bien. Alain Robert ou Philippe Candeloro ? © Coll Philippe Poulet « J’avais l’impression d’avoir deux flûtes en cristal à la place des pognes. Comme si je cognais quelque chose avec, elles se briseraient net » Alain Robert Après deux mois d’hôpital, Alain Robert rentre chez lui. Il ne peut pas ouvrir un robinet, ni tourner une clé dans une serrure. « J’avais l’impression d’avoir deux flûtes en cristal à la place des pognes, glisse-t-il en se caressant ses avant-bras. Comme si je cognais quelque chose avec, elles se briseraient net ». Au restaurant, il montre ses poignets. Le gauche porte encore de légers stigmates mais le droit affiche un angle à faire pâlir un radiologue. Difficile d’imaginer que 40 ans auparavant, Alain Robert se relancerait dans la quête de sa vie en rééduquant ses membres supérieurs tout seul, au nez et à la barbe de toute médecine conventionnelle. « J’ai d’abord commencé à mettre de l’eau dans des casseroles, et à les porter une à une, décrit le rescapé. Une fois parvenu à soulever les quatre tailles, j’ai commencé à tirer sur mes mains : sur la rampe d’un escalier puis en faisant des tractions ». Alain en fait une, puis deux, puis trois… « J’ai adopté la méthode des petits pas. Tous les jours, j'avais un objectif un petit peu plus élevé que celui de la veille ». Pour témoigner de sa progression, le grimpeur se donne pour ambition de traverser le mur de la MJC de Valence, à côté de chez lui. En accrochant ses doigts sur les joints des briques, il tente des déplacements latéraux. Tous les jours, il tombe. Tous les jours, il s’accroche. Jusqu’à ce qu’au bout de deux ans, il finisse par traverser les 100 mètres de longueur. « Ce mur a sauvé ma vie de grimpeur, témoigne-t-il aujourd’hui. Il m’a refait une musculature mais surtout, il m’a reconstruit un mental ». À toute épreuve. Car au sortir de celle-ci, Alain Robert est plus fort qu’il ne l’a jamais été. Alain Robert sur le mur de la MJC de Valence © Coll Alain Robert « Vous me reconnaissez ? C’est Alain Robert » Gérard Hoel est aussi un grimpeur du dimanche. Alors qu’il s’accroche difficilement à une voie du 5ème degré, le chirurgien orthopédique voit passer une ombre qui croque le surplomb supérieur d'à côté avec une facilité déconcertante. Arrivé en haut, l’homme se présente en collant bleu : « Vous me reconnaissez ? C’est Alain Robert ». « Il a souri et m’a dit que je m'étais évertué à lui donner tort, raconte le plaisantin. Gérard Hoel s’est trompé. Mais je crois que mon cas l’a fasciné parce qu’il lui a ouvert un autre monde qui n’existait pas ». Beaucoup d’autres n’en reviendront pas. Comme ce jour de 84 où, au terme de sa rééducation, un médecin expert de la Sécurité sociale vient calculer le taux d’incapacité d’Alain Robert. Verdict ? 66% d’invalidité (un paraplégique tourne autour de 70%, ndlr). Suivre les petits pas d’Alain Robert revient à arpenter sa philosophie. « Là où il y a une volonté, il y a un chemin », répète-t-il à longueur d’interviews, comme on prononcerait des vœux de bonne année. Il n’empêche, son cas reste énigmatique, et commence à s’entourer d’une certaine forme de mystique. Deux ans après son coma, Alain Robert est revenu à son meilleur niveau. Il fait 700 tractions à l’heure, et se colle au caillou tous les jours. En reprenant sa progression là où il l’a laissée : sur L’Abominable homme des doigts dit « L’Abo ». Ce projet, sur lequel il échouait systématiquement avant son accident, le grimpeur de 22 ans va le terminer en quelques semaines. C’est un 7b+, à une époque où le monde de l'escalade vient tout juste d’entrer dans le huitième degré. « La première fois qu’on entend parler d’Alain, c’est par ses solos mais franchement, on a du mal à y croire » David Chambre, membre de la bande des Parisiens. Sa reconquête débute dans une vie presque ordinaire. Robert commence d’abord par prendre un job chez Bado Sport, un magasin du centre-ville de Valence, au rayon escalade-montagne. Entre midi et deux, le jeune Valentinois part sur les falaises voisines engloutir des voies dures. Ce rituel durera toute la seconde partie des années 80. Une obsession parmi d’autres : l’Abo. Le grimpeur y ouvre des variantes, s’interdit certaines prises jusqu’à se jurer de la gravir en solo intégral. C’est chose faite en 1986. Et depuis lors, le responsable de rayon passe ses pause-dej en ponçant ce bout de rocher sans corde comme d’autres iraient faire du squash. Si Robert gagne en assurance, le soloïste évolue dans une confidentialité quasi absolue. Il s’est bien inscrit à la Coupe du monde de Vaulx-en-Vélin en 1986 mais ses handicaps le laissent aux portes de la finale et douchent ses espoirs de faire quoi que ce soit en escalade de compétition. Il reste bien le solo, mais il faut dire qu’Alain Robert n’est plus tout seul… Edlinger contre L’Abominable homme des doigts En 1982, l’escalade entre dans tous les foyers français grâce au moyen-métrage, La vie au bout des doigts. On y voit Patrick Edlinger randonner en solo sur ses falaises méditerranéennes. Quand il sort sur Antenne 2, le film de Jean-Pierre Janssens provoque une véritable déflagration. C’est la première fois que l’escalade dans sa forme la plus pure - le solo intégral - est représentée par un grimpeur lui-même chimiquement pur. Beau-gosse, souple, aérien, Patrick Edlinger devient une star et s’affiche en Une de Paris-Match. Cette année-là, Alain Robert est à l’horizontal dans son lit d’hôpital et regarde passer le train. Derrière la locomotive Edlinger, il y a Patrick Berhault, Catherine Destivelle, Isabelle Patissier... Dans le sud, on trouve aussi une bande de jeunes grimpeurs venus s’installer la moitié de l’année à Buoux. Nom de scène ? Le gang des Parisiens. Laurent Jacob, Jean-Baptiste Tribout, Marc et Antoine Le Menestrel ouvrent des voies toutes plus dures les unes que les autres. David Chambre fait aussi partie de la bande. « La première fois qu’on entend parler d’Alain, c’est un objet de curiosité, retrace le biographe. On a entendu parler de ses accidents et de quelques-uns de ses solos mais franchement, on avait du mal à y croire ». À partir de 85, Robert vient de temps en temps à Buoux, mais quand il les croise aux pieds des voies, le jeune homme part souvent grimper seul sur la face ouest, laissée à l’abandon. « Il n’avait pas de place à l’époque, continue Chambre. Il n’était pas dans le processus de tirer l’escalade libre vers le haut, ni dans la compétition à cause de ses handicaps. Il a choisi une vie solitaire, dans son coin. » « En 82, il rate l’explosion de l’escalade. Et quand il revient, c’est Edlinger qui prend toute la lumière. Alain, il est petit, il est tordu… » Laurent Belluard, journaliste et biographe d’Alain Robert. Rédacteur en chef de Vertical, Philippe Poulet ne dit pas autre chose : « Il est passé au travers de cette époque-là. C’est pour ça qu’il va traîner cette image de petit chenapan qui essaie de rentrer par la porte de derrière toute sa vie ». Alain Robert n’a pas été là au bon moment. Et maintenant, il n’est tout simplement pas là où il faut. « Il est à Crussol, à Entrechaux, dans la Drôme… des falaises super dures mais pas du tout les trucs qui sont à la mode », abonde Laurent Belluard. Pour le journaliste, cela tient aussi à une certaine esthétique. « En 82, il rate l’explosion de l’escalade. Et quand il revient, c’est Edlinger, le blond, la belle gueule, qui prend toute la lumière. Alain, il est petit, il est tordu. Ils sont complètement opposés. » À tel point qu’on le croirait presque moulé dans le costume de l’anti-héros. Le Valentinois aura beau mettre des collants fluos arlequins et s’échiner dans les voies extrêmes de sa falaise du Cornas, l’époque l’oublie. Alors que Edlinger rayonne encore et toujours, que Catherine Destivelle empile les titres de championne du monde, Alain Robert grimpe dans l’ombre, seul. Ou simplement sous le regard inquiet de sa femme et de ses deux enfants. En 1990, le soloïste est père de famille. Et pour conjurer le sort de sa clandestinité, il va s’engager dans les solos les plus audacieux de sa carrière. Les plus imprudents aussi. Si une partie du monde de l’escalade bruisse de ses exploits, Alain Robert reste vraisemblablement ce vendeur de magasin de sport qui va faire des longueurs sur sa pause-déj. Jusqu’à l’année 1991, où il va changer de dimension… Suite au prochain épisode...
- Alain Robert, la revanche d'un môme
Les légendes naissent parfois de petits riens. Celle d'Alain Robert commence par un trousseau de clés oublié. La suite s'écrira entre un immeuble de Valence, Zorro, Patrick Edlinger et un terrible évènement. Voici le deuxième épisode de l'incroyable vie de l'homme araignée. © Collection Alain Robert Alain vient de passer une sale journée. Dans la cour, les grands lui ont encore rendu la vie impossible. Quolibets, moqueries, tarte ta gueule à la récré. À 7 ans, il faut dire que le gamin est tout frêle, chétif diraient certains, et n’inspire pas vraiment le respect. Pour ne rien arranger, là, présentement, il a oublié ses clés. L’enfant se tient devant la façade de sa résidence à Valence, ses parents ne sont pas là. C’est chiant. C’est aussi le moment où le petit Alain a les fils qui se touchent. Ni une ni deux, le voilà parti pour grimper les trois étages qui le séparent de son balcon. Il escalade ça comme un portique, arrive en haut, ouvre la baie vitrée. Et toc. C’est gagné. Le petit Robert « Ce jour-là, un verrou a sauté, repose Alain Robert, 50 ans après. Je suis né une autre fois, avec le sentiment que je pouvais effectivement faire des choses que j’avais toujours rêvé faire ». À cette époque, l’enfant rêve de ressembler à Zorro, d’Artagnan ou Robin des Bois. Problème, il a peur de son ombre. « Je me souviens d’un trajet en voiture qu’on a fait avec mes parents pour partir en vacances à Toulouse. Mon père avait décidé de sortir de l’autoroute pour longer les Gorges du Tarn. Je me suis roulé en boule dans le fond de la banquette arrière. J’étais terrorisé par le vide. » Un week-end banal d’hiver allumera une première mèche dans la tête du jeune garçon. À presque 7 ans, Alain acquiert enfin le droit de regarder le film du dimanche soir. Et ce soir de 1969, le poste de télévision crache un film, La Neige en deuil d’Edward Dmytryk. Adapté du livre d’Henri Troyat, on y voit Spencer Tracy et Robert Wagner gravir le Mont-Blanc pour aller secourir les victimes d’un crash d’avion. « C’est le premier déclic, remet Robert. Je n’avais jamais vu la montagne et il s’est passé quelque chose ce soir-là. » Ce n’est donc pas vraiment un hasard si quelques mois plus tard, le petit Alain Robert réalise son premier solo intégral en enjambant les balcons de sa résidence. C’en est un, en revanche, que ladite résidence s’appelle « Ailefroide », du nom du célèbre massif des Écrins, dans les Alpes. Une chose est sûre : depuis son premier crapahutage, le gamin ne prendra jamais plus les escaliers. Aux premières loges, Thierry, le petit frère assiste effaré aux premières ascensions de son aîné. « Je me souviens qu’on avait un voisin projectionniste en dessous, souligne-t-il. Et le type regardait mon frère grimper en disant "Bah alors l’ascenseur est en panne ?". Ça me faisait tellement marrer ». Ce sont les années où Alain prend son petit frère sous son aile, en l’emmenant faire pas mal d’escalade dans le coin, et aussi pas mal de conneries… « Pour mes parents, je devais aller au foot. Et en fait, Alain m’emmenait dans de ces trucs… Crois-moi que parfois, j’aurais préféré aller à l’entraînement ! » De son propre aveu, ce réalisateur de films qui prépare une série documentaire sur la carrière de son frère, ne l’a jamais vu mal dans sa peau. « Bien au contraire, pour moi, il était déjà casse-cou et sacrément intrépide ! » Pas trop loin du centre-ville de Valence, se trouve le château de Crussol, une forteresse construite sur un massif rocheux qui domine la vallée du Rhône. Ce sera le premier terrain de jeu du jeune Alain Robert qui n’a plus peur. Et qui commence à se percher à 200 m d’altitude. Avec quelques-uns, ils chapardent dans les épiceries, dorment dans des granges. Ils se lèvent tous les matins à Buoux, la mecque de l'escalade libre et enchaînent les voies de 7ème degré en solo. Un bonheur. À l’origine, les Robert viennent de Saône-et-Loire. Rejetons d’une famille de 4 enfants, les frangins ne grandissent pas dans la soie. La mère est au foyer, et le père décide de quitter Digoin pour Valence et pour prendre « un job banal dans la téléphonie ». À la maison, c’est tranquille, trop tranquille. « Après son attaque cardiaque, mon père a passé le restant de sa vie à faire du canevas. On ne sortait pas, on ne faisait rien », retrace Robert. Depuis ses premières grimpettes, leur gamin ne tient plus en place. Alors, les parents l’envoient en colo. Là-bas, la petite tête brûlée échappe aux contrôles des monos et part escalader des rochers de 5 mètres qu’il s’amuse à baptiser comme on nomme les voies d’aujourd’hui. « Le rocher du coq », « Le glacier beige », « Le doigt de Dieu » forment ses premières croix et le grand frère commence à lâcher le petit tant les ascensions deviennent compliquées. C’est à ce moment-là qu’Alain va faire une première rencontre décisive : celle de Pierre Jamet, un scoot, avec qui il va réaliser ses premiers projets d’envergure. Les compères s'encordent par la taille et se lancent dans des escalades dangereuses, toujours dans les environs de Valence. Peu à peu, ils accèdent à un petit niveau. « Le problème, c’est qu’on ne pouvait pas se comparer. À l’époque, personne ne grimpe autour de nous », rappelle Robert. Leur bréviaire ? Glace, Neige et Roc de Gaston Rébuffat. « On lisait beaucoup de récits de montagne et à l’adolescence, on connaissait tous les secrets des alpinistes de renom : Rebuffat mais aussi Desmaison, Terray, Bonatti… » Alain Robert en train de faire ses premières ascensions autour de chez lui, à Valence. En bas à droite : avec son premier compagnon de cordée, Pierre Jamet. © Coll Alain Robert Clodo des falaises « Je devais avoir 25 ans, il en avait 18. C’était à Buoux et j’essayais d’ouvrir une voie assez impressionnante baptisée La Volière. J’étais seul et j’avais besoin d’un mec pour m’assurer. C’est là que je croise ce jeune. C’est marrant, je me souviens d’un mec avec du bide, pas très sportif quoi. Bref, il m’a aidé, j’ai libéré la voie ». Dans le texte : Laurent Jacob. Soit, en 1980, la locomotive française de l’escalade libre et l’inventeur de la célèbre « Lolotte », un geste technique qui permet de basculer le genou pour gagner en allonge. Quand Alain Robert le regarde s'agiter dans La Volière : c’est du septième degré, c’est dur, c'est beau. C’est aussi son premier contact avec la grimpe de très haut niveau. Ce qui déclenchera une véritable obsession. Cette fois, l’ado pousse plus loin que ses falaises drômoises. Il s’installe quasiment à Buoux, dans le Luberon, et embrasse autant le rocher que l’âge d’or de l’escalade libre en France. Il y croise les deux Patrick, Berhault et Edlinger mais aussi Jean-Pierre Bouvier dit « La Mouche ». Le jeune Valentinois se rend vite compte qu’il faut dormir sur place pour progresser. « C’est le moment où j’abandonne mes projets de guide pour devenir une sorte de clodo des falaises », explique-t-il. Avec quelques-uns, ils chapardent dans les épiceries, dorment dans des granges. Ils se lèvent tous les matins à Buoux, la mecque de l'escalade libre et enchaînent les voies de 7ème degré en solo. Un bonheur. « C’est une période fondamentale dans ma vie : celle où je sais que je n’abandonnerai mes rêves pour rien au monde. Celle où je comprends que quand on a un objectif, on peut faire des trucs de fou » Alain Robert « C’est vraiment là que je prends conscience que je fais peut-être partie de la crème des grimpeurs français. Je dois faire des 7a voire des 7b tout en étant un peu grassouillet », ressert Robert. C’est donc confiant qu’il se dirige vers la Montagne Sainte-Victoire, à Aix-en-Provence. Nous sommes en février 82 et Bouvier a libéré un 7c une année auparavant. Alain veut se frotter à cette escalade en dalle mais préfère d’abord poser la corde en moulinette au sommet de la voie, histoire d’étudier les mouvements. Sauf qu’il la passe directement dans des anneaux de corde en lieu et place du mousqueton. Une erreur de débutant qui se paie cash. À force de frotter sur la corde, les anneaux se brisent net et envoient notre homme 20 mètres plus bas. Alain gît sur le sol, inconscient, une trentaine de minutes avant d’être pris en charge. Quelques heures après, à l'hôpital de Valence, on assiste à un petit miracle : un grimpeur vient de faire le grand saut et s’en tire avec « seulement » quelques fractures. Robert repart en béquilles et un mois après, il ré-attaque la roche avec deux plâtres. Éclaté au sol « Ce qu’il faut comprendre, c’est que c’est un rêve de gosse tout ça. Je suis tombé, ok. Mais bon, j’étais vivant et pas si mal en point. Hors de question d’abandonner là », relance-t-il avec autorité. Ainsi, Alain Robert débarque à Buis-les-Baronnies en béquille sur les sentiers d’une marche d’approche où il faut presque mettre les mains. Il enfile son baudrier et s’élance les bras plâtrés dans du 6b. « Les types en bas des voies me prenaient pour un barge. Et franchement, je les comprends. Mais c’est une période fondamentale dans ma vie : celle où je sais que je n’abandonnerai mes rêves pour rien au monde. Celle où je comprends que quand on a un objectif, on peut faire des trucs de fou ». C’est aussi le moment où Alain Robert théorise sa vision de l'escalade. 40 ans après, elle n’a pas changé. « C’est un sport qui, pour moi, doit rester dangereux. Dans les années 80, un mec comme Christian Guyomard (inventeur de la grimpe banzaï, ndlr) quand il ouvre des voies, met le premier point à 10 mètres et s’arrange pour que le deuxième, si tu tombes, tu te casses la gueule au sol. On est dans l’anti-conformisme, dans l’anti-FFME (Fédération Française de Montagne et d’Escalade, ndlr). On est totalement dans ma vision des choses : l’escalade, c’est avant tout une aventure ». Alain Robert © Coll Alain Robert Six mois après, Alain Robert s’en offre tous les jours des aventures. Et se trémousse à nouveau sur ses falaises favorites. Buoux, le Verdon, Cornas… Il a vingt ans et l’envie de croquer du rocher à pleines dents. Il vient de s’installer en ménage avec sa femme, Nicole. Mais le temps d’un été, celui de 82, il redevient ce « clodo des falaises » et ponce nuit et jour un projet baptisé L’Abominable homme des doigts à Cornas, « sa » falaise. Deux mois à fond. Deux mois à buter sur le passage-clé, à quelques mètres du sommet. À raison de trois essais par jour, Robert n’y arrive pas. Et fin septembre, alors qu’il termine son entraînement sur une falaise voisine, il entend des voix. Ce sont des débutants, un groupe de Jeunesse et Sports qui lui demandent d’installer une corde sur une voie en passant en tête. Expérimenté, le grimpeur parvient rapidement au sommet, à 15 mètres du sol. Il fait sa manip de corde et pour ne pas se râper les genoux, commence à se mettre en équerre avant de descendre en rappel alpin. Une dernière vanne aux minots d’en bas, un dernier coup d'œil au ruisseau de La Goule. La corde se met en tension. Et lâche. Tout de suite. Alain Robert part en arrière, la tête la première. Et cette fois-ci, à l’arrivée, c’est le noir complet.
- Grimper, signer, renoncer ? L’industrie américaine face aux décharges de responsabilité
En 2014, la Cour suprême de l’Oregon, État du nord-ouest des États-Unis, a jugé inapplicable une décharge de responsabilité signée avant une activité sportive. Douze ans plus tard, des acteur·rices de l’économie récréative affirment que cette jurisprudence a rendu leurs assurances plus chères et plus rares, au point de fragiliser des structures. Derrière un débat technique se joue une question très concrète pour le marché de l'escalade. Qui paie quand un loisir « encadré » se transforme en contentieux ? (cc) Yume Photography / Unsplash À l’entrée d’une salle d’escalade, la scène est devenue banale : avant de toucher la moindre prise, on signe. Un formulaire, souvent numérique, coché à la hâte, qui ressemble à une formalité administrative mais agit comme une pièce maîtresse. Il organise à l’avance ce qui se passera après une chute, une blessure, un litige. Dans de nombreux États américains, les décharges de responsabilité limitent — au moins en partie — les poursuites lorsque l’accident relève d’une « négligence ordinaire ». En Oregon, depuis une jurisprudence de 2014, cette sécurité pour l'industrie est nettement moins fiable. Et quand le droit hésite, l’assurance recalcule. L’escalade indoor est un révélateur presque parfait : une activité où le risque est réel, mais industrialisé. Des milliers d’entrées par semaine, des procédures, des tapis, des briefings, des équipes. Et, au-dessus de tout ça, une question qui n’a rien de théorique : quel partage du risque rend ce modèle économiquement assurable ? La brèche Le point de départ tient en un arrêt : Bagley v. Mt. Bachelor, Inc., rendu le 18 décembre 2014 par la Cour suprême de l’Oregon. L’affaire naît d’un accident survenu dans une station de ski, après signature d’une décharge de responsabilité. Dans ce contexte précis, la Cour juge la clause inapplicable car « abusive » au sens du droit américain (traduction du terme juridique « unconscionable », ndlr). Ce mot concentre l’essentiel. La Cour ne dit pas qu’un paragraphe est mal formulé ou qu’une phrase manque de clarté. Elle vise une situation contractuelle : un document imposé, non négociable, condition d’accès à une activité organisée par une entreprise qui contrôle l’environnement, les règles du jeu, et une part décisive des conditions de sécurité. La bascule devient alors plus simple à formuler : il ne s’agit plus seulement de savoir si une signature peut protéger un·e exploitant·e — elle le peut déjà, dans bien des États — mais jusqu’où cette protection peut aller. En particulier, peut-elle s’appliquer même lorsque l’accident relève d’une « négligence ordinaire », c’est-à-dire d’un manquement non intentionnel, dans un cadre que l’entreprise organise elle-même ? « Cette incertitude affecte notre capacité à planifier à long terme. » Danny Burkhead, directeur général et co-propriétaire de The Circuit Bouldering Gym Dans le débat politique relancé en 2026, une formule revient comme un refrain dans les pièces versées au dossier. Elle figure dans un mémo déposé auprès des sénateur·rices par la Pacific Northwest Ski Areas Association, une organisation professionnelle représentant des stations de ski de la région. Le document avance qu’« en dix ans, pas une seule décharge dans un contexte récréatif n’a été confirmée », et soutient que « l’Oregon est devenu un cas isolé ». Ces phrases ne valent pas, à elles seules, preuve de l’état du contentieux mais elles disent toutefois quelque chose de central sur la façon dont les exploitant·es et leurs représentant·es cadrent l’après-2014 : une règle perçue comme moins prévisible, donc plus difficile à transformer en contrat d’assurance stable. La voie du doute Les promoteur·rices de ce projet de loi (SB 1593, ORCA) ramènent vite le débat à cette ligne de flottaison : l’assurance, et ce qu’elle conditionne. Dans un communiqué, le sénateur Mark Meek affirme : « L’Oregon traverse une crise d’accessibilité dans les loisirs, la santé et le fitness. Les prix augmentent, des entreprises ferment, des assureurs quittent l’État ». Teton Gravity Research reprend l’argumentaire pro-réforme dans les mêmes termes, évoquant des primes en forte hausse et un retrait d’assureurs, et affirmant que l’impact dépasserait le ski pour toucher « des services de guidage, des salles d’escalade, des bike parks et des programmes jeunesse ». Le média cite aussi Matthew Drake, dirigeant d’une grande station de ski de l’État, qui résume l’enjeu : « Sans assurance, nous ne pourrons pas opérer ». Dans les témoignages déposés sur la SB 1593, plusieurs soutiens décrivent une même dynamique : depuis 2014, l’incertitude sur l’opposabilité des décharges compliquerait la tarification du risque et resserrerait l’offre de couverture. Danny Burkhead, directeur général et co-propriétaire de The Circuit Bouldering Gym, écrit que l’Oregon est devenu « une exception nationale », avec « des coûts d’assurance significativement plus élevés que dans les États voisins » et « des options de couverture limitées ». Il ajoute : « Cette incertitude affecte notre capacité à planifier à long terme ». « Si vous offrez l’immunité, ils prendront le raccourci sur la sécurité » Lauren Bagley, mère d'une victime et opposée à ce projet de loi La formule « exception nationale » relève toutefois davantage du slogan que d’un constat juridique strict : le droit des décharges varie fortement selon les États, et certains les neutralisent explicitement. À New York, une disposition du droit des obligations les rend inopposables dans des établissements de type salles de sports ou lieux de loisirs. En Virginie, la Cour suprême de l’État juge ces décharges contraires à l’ordre public en matière de blessures corporelles. En Louisiane, le Code civil rend nulles les clauses qui excluent à l’avance la responsabilité en cas de blessure physique. Autrement dit, le débat ne porte pas sur une singularité « unique » à l’échelle nationale, mais sur un décrochage perçu — et invoqué par les promoteur·rices du SB 1593 — vis-à-vis des États voisin·es et, plus largement, d’une partie de l’Ouest. Même tonalité du côté du Mt Hood Ski Patrol, organisation bénévole de secours en montagne, qui évoque des « options d’assurance qui se réduisent » et des « primes qui augmentent rapidement », et avertit : « Quand les assureurs quittent un État, il peut falloir des décennies pour qu’ils reviennent ». Reste que, dans les pièces publiques consultées, ce diagnostic n’est pas appuyé par une série chiffrée consolidée permettant d’en quantifier l’ampleur par sous-secteur. Ce que ces documents apportent, en revanche, c’est un faisceau de témoignages signés qui décrivent la même mécanique : droit moins prévisible, assurance plus difficile, modèle plus fragile. La responsabilité, coûte que coûte Les voix opposées à la réforme insistent sur un point : rendre les décharges plus facilement opposables ne change pas la réalité du risque, mais peut modifier les incitations autour de la sécurité. Sur la SB 1593 elle-même, Myles Bagley — dont l’accident est au cœur du dossier Bagley v. Mt. Bachelor — formule l’enjeu en termes économiques : « Sans responsabilité, les stations n’ont aucun incitatif financier » à sécuriser leurs aménagements, écrit-il. Cette ligne est portée de longue date par sa mère, Lauren Bagley, dans des auditions antérieures sur des textes comparables. Lors d'un autre projet de loi (le SB 1196 en 2025), elle explique vouloir éviter qu’un opérateur obtienne, selon elle, une forme d’impunité. Elle résume sa crainte en une formule : « Si vous offrez l’immunité, ils prendront le raccourci sur la sécurité ». Un autre type de témoignage revient régulièrement dans ces débats : celui de personnes blessées décrivant des accidents qu’elles jugent évitables. Lors de la SB 754 (2023), Joel Shaich raconte sa chute à Mt. Hood Meadows et affirme que « la piste n’aurait jamais dû être ouverte ». Son propos vise moins le risque « inhérent » à la pratique que la responsabilité de décision de l’exploitant·e lorsque les conditions deviennent dangereuses. Et le débat ne se limite pas aux familles et aux personnes blessées. Il mobilise aussi des juristes, et notamment les représentant·es de la profession d’avocat·e. Lors d’auditions parlementaires sur des textes analogues (SB 1196, 2025), Daniel Hinkle, juriste au sein de l’American Association for Justice s’oppose à toute réforme qui permettrait, selon lui, à des exploitant·es « d’échapper à la responsabilité pour négligence ordinaire ». Sa critique vise aussi l’argument économique brandi par les promoteur·rices de ces textes. Il conteste l’idée qu’affaiblir la responsabilité civile ferait mécaniquement baisser les primes d’assurance, et soutient au contraire que le coût des accidents risquerait d’être déplacé vers les personnes et familles touchées — voire, indirectement, vers la collectivité. Même logique dans un autre dossier parlementaire voisin (SB 754, 2023), où Arthur Towers, responsable politique de l’Oregon Trial Lawyers Association, s’oppose à ce qu’il décrit comme une forme « d'immunité générale » accordée aux activités récréatives : « Les auteurs de négligences doivent être tenus responsables », écrit-il, en visant les entreprises qui chercheraient à obtenir un « passe-droit » lorsque leurs propres manquements causent des blessures. Le texte propose de fixer, par la loi, ce que les tribunaux pouvaient encore apprécier au cas par cas depuis 2014, et rendre à nouveau opposables certaines décharges couvrant la « négligence ordinaire ». Pour ses soutiens, c’est une clarification nécessaire au fonctionnement de l’économie récréative. Pour ses opposant·es, c’est un déplacement du pouvoir : du juge vers le législateur, et d’une appréciation contextualisée vers une règle générale. Le vote à venir tranchera donc moins une querelle de formulaires qu’un choix de modèle : jusqu’où une société accepte-t-elle que l’accès à un loisir s’accompagne d’une limitation contractuelle du recours, y compris lorsque l’accident naît d’un manquement évitable ?
- World Climbing à Riyad : la neutralité à géométrie variable
La neutralité est une fiction commode, une de ces formules qui permettent aux fédérations internationales de continuer à faire tourner la machine — calendriers, règlements, podiums, communiqués — comme si la géopolitique n’était qu’un bruit de fond. On retire les drapeaux, on efface les hymnes, on invente des statuts « neutres », et l’on croit avoir rétabli un espace propre, aseptisé, où le sport pourrait continuer à se raconter comme une parenthèse morale dans un monde qui ne l’est pas. L’idée est séduisante. Elle est surtout pratique. Coupe du monde World Climbing 2025 à Chamonix © David Pillet Le dernier communiqué de World Climbing (anciennement IFSC) est court. Et dans ce format-là, chaque phrase pèse. Il annonce la levée de la suspension des fédérations russe et biélorusse, réaffirme la politique d’athlètes « neutres », précise qu’aucun événement ne sera organisé en Russie ou en Biélorussie, puis — presque au détour d’une phrase, comme on glisse une information administrative — annonce que l’Assemblée générale 2026 se tiendra à Riyad, en avril prochain, avec une session dédiée au rôle du sport et des fédérations internationales dans le contexte géopolitique mondial. Autrement dit : on va débattre de neutralité et de géopolitique depuis Riyad. Le décor, lui, est posé. Et il dit déjà tout. Il y a plusieurs semaines, nous avons sollicité World Climbing sur la question des licences « neutres » et des modalités concrètes de cette politique — critères, garde-fous, lignes rouges. À ce jour, notre message est resté sans réponse. Riyad 2026 ne surgit pas de nulle part, il prolonge une trajectoire. Riyad, Arabie saoudite : un État qui ne se contente pas d’accueillir le sport, mais qui l’utilise, l’organise, l’investit et l’exhibe comme un instrument stratégique de puissance. Le fonds souverain saoudien, le Public Investment Fund, gère plus de 900 milliards de dollars d’actifs ; il irrigue le football européen, la Formule 1, le golf professionnel, les « méga-événements » qui s’enchaînent, la Coupe du monde 2034, et cette industrialisation du prestige sportif a un nom — sportswashing — parce qu’elle n’est pas une simple passion nationale mais une politique d’image. Et l’image, ici, n’est pas une coquetterie : c’est une diplomatie. On a déjà vu ce mécanisme à l’œuvre avec les Neom Beach Games : un événement controversé, des athlètes aux positions divergentes, une fédération prudente, et un projet politique gigantesque en arrière-plan. Riyad 2026 ne surgit pas de nulle part, il prolonge une trajectoire. Et, comme souvent, ce qui frappe le plus n’est pas seulement ce qui est décidé, mais la manière dont ces décisions flottent dans le vague, sans explication, sans doctrine, sans récit. Le problème, c’est que la neutralité, lorsqu’elle devient un outil de gouvernance, se choisit toujours ses angles morts. L’Arabie saoudite, ce sont 196 exécutions en 2022 et au moins 172 en 2023 selon Amnesty International, c’est une peine de mort appliquée à des cadences qui devraient suffire à disqualifier l’idée d’un « lieu neutre ». Ce sont des militantes des droits des femmes arrêtées et condamnées, parfois sous des lois antiterroristes, ce sont des opposants emprisonnés pour des prises de parole sur les réseaux sociaux, ce sont des relations homosexuelles criminalisées et donc passibles de sanctions pénales, dans un système juridique où les peines peuvent être extrêmes. C’est aussi l’assassinat de Jamal Khashoggi, en 2018, dans un consulat à Istanbul — un meurtre politique qui a cessé depuis longtemps d’être un « fait divers international » et que les services de renseignement américains ainsi que l'ONU ont attribué à une opération approuvée au plus haut niveau de l’État. On peut toujours discuter la hiérarchie des indignations, mais on ne peut pas prétendre que tout cela est un simple arrière-plan. Les institutions préfèrent l’ordre des procédures à l’ordre moral, où l’on fabrique du « neutre » non pas pour protéger le sport, mais pour protéger la continuité d’un système C’est ici que la mise en scène devient presque obscène : on exige des athlètes qu’ils soient neutres, qu’ils se présentent sans symboles, qu’ils portent le poids des compromis au nom de l’universalité, tandis que la gouvernance du sport international se laisse accueillir là, et transforme ce choix en simple détail de logistique. La neutralité devient alors une discipline imposée aux individus, mais une souplesse offerte aux structures. Elle encadre les corps, mais pas les capitaux. Elle chasse les drapeaux des podiums, mais elle accepte très bien les milliards qui organisent les arrière-scènes. On a déjà vu ce mécanisme, sous des formes différentes : le moment où les institutions préfèrent l’ordre des procédures à l’ordre moral, où l’on fabrique du « neutre » non pas pour protéger le sport, mais pour protéger la continuité d’un système, et où le débat sur les valeurs devient un exercice de communication, tenu dans un lieu qui contredit ce qu’il prétend questionner. Ce n’est pas qu’il faille fantasmer un sport pur, hors du monde. C’est qu’il faut enfin admettre que la neutralité n’est pas l’absence de politique, mais une politique en soi — et qu’à force de la brandir comme un talisman, on finit par en faire un alibi.
- Gilles Rotillon : l’homme multidimensionnel
Gilles Rotillon est décédé le 11 juillet dernier à l’âge de 78 ans. Chroniqueur pour Vertige Media, mais surtout éminent penseur de l’évolution de sa passion, il laisse derrière lui un immense héritage sur l'escalade en France. En hommage, voici un portrait, qui a essayé de se placer à hauteur d’homme. Gilles Rotillon à la droite de son frère Noël et entouré des copains du club de Sainte-Geneviève-des-Bois © Coll. Famille Rotillon Tout est calme. La conférence aurait déjà dû commencer mais une légère errance parcourt la salle à demi-éclairée du Salon de l’Escalade 2025. Sur le programme, on affichait la tenue d’une « masterclass » de Lucien Martinez, alors rédacteur en chef du magazine Grimper, sur la croissance de l’escalade. En s’interrogeant : « Bonne ou mauvaise nouvelle ? ». Mais ça ne démarre pas. Car, visiblement, on attend quelqu’un. Le talent de Gilles Quelques minutes après, un vieil homme fait irruption. La nuque un peu raide, il tient sous ses bras un livre et quelques feuilles de papier. Il ne regarde pas la salle mais semble fixer son regard sur un seul objectif : la chaise qui l’attend. L’homme s’installe tranquillement. Lucien Martinez commence enfin : « Je devais faire cette intervention tout seul, mais on a changé de plan à la dernière minute ». Puis lance : « Je ne pouvais pas faire sans Gilles Rotillon ». Depuis le 11 juillet dernier, il faudra pourtant faire sans lui. Emporté par un accident vasculaire cérébral, Gilles Rotillon est décédé à l’âge de 78 ans. Souvent présenté comme un « théoricien de l’escalade », cet ancien professeur émérite en sciences économiques laisse derrière lui un héritage immense. Membre historique de la FSGT (Fédération Sportive et Gymnique du Travail, ndlr), membre fondateur de la FFME (Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade, ndlr), auteur de plusieurs ouvrages de référence sur l’évolution et la popularisation de l’escalade en France mais aussi chroniqueur insatiable du monde de la grimpe, Gilles Rotillon a passé sa vie à équiper intellectuellement une pratique en pleine croissance. En interrogeant ses ressorts, ses contradictions, son potentiel et surtout, ses problèmes. Car l’ancien grimpeur passionné a toujours eu l’a(r)me à gauche, militant depuis l’adolescence contre « les dérives d’une société capitaliste qui entraîne l’humanité dans une situation de plus en plus catastrophique. » « Gilles était clairement un intellectuel mais attention, prévient Yves Renoux, membre de la FSGT et ami de 40 ans. À la base, c’était un matheux. Il s’est tourné vers les sciences économiques mais il a toujours gardé son esprit logique. Donc un théoricien, ok. Mais un théoricien qui traduit ses idées en actions ». Yves Renoux le sait bien. S’il a adhéré au club d’escalade de son ami à la FSGT, c’est parce que Gilles Rotillon lui a d’abord montré à la façon la plus concrète de populariser l’escalade : amener un mur dans la ville. C'était à la Fête de l'Huma. C'était en 76. « Alors, le premier mur d’escalade à la Fête de l’Huma, c'est 1955, précise notre homme. Mais moi, j’ai rencontré la FSGT, leurs idées, Gilles Rotillon, en voyant d’abord un mur avec des prises. Pour moi, c’est d’abord ça Gilles. Des idées mais surtout, des propositions concrètes. Sinon, il reste quoi après ? De la tchatche. » « C’est vrai qu’on aimait bien cocher, mais bon, la grimpe pour nous, ça restait plus un plaisir que de la performance pure » Noël Rotillon, frère de Gilles Pour Gilles Rotillon, la rencontre avec la grimpe se situe dans la décennie précédente, à Saint-Geneviève-des-Bois. L’adolescent a 18 ans quand la Maison des Jeunes et de la Culture de la ville ouvre ses portes. « La première directrice était issue de la section d’Ivry, raconte son frère Noël, de 18 mois son cadet. Son mari était aspirant guide donc une des premières sections qui fut créée, ça a été la section Escalade. » En 1963, les deux frères découvrent la varappe en même temps. Et l’année d’après, ils partent faire leur première sortie à Fontainebleau. Dans cette France des Trente Glorieuses qui découvre les loisirs de masse, l'escalade reste encore une pratique confidentielle, réservée à une élite sociale et technique. Au-delà de la découverte sportive, c’est aussi un terreau fertile pour y adosser une analyse politique. « Notre père était militant communiste, élu premier adjoint de Saint-Geneviève-des-Bois, continue Noël Rotillon. On a grandi dans un milieu très ancré à gauche. » Les événements de l’époque vont précipiter les frangins dans le militantisme, le foisonnement intellectuel de mai 1968 et les sommets. Gilles Rotillon © Coll. Caroline Rotillon Des copains et des jeux Très vite, Gilles Rotillon se prend de passion pour sa nouvelle discipline. Dès ses premiers pas sur le rocher, il adopte une approche méthodique, presque scientifique de la montagne. « Ce qui était le plus marquant chez lui, c'est qu'il connaissait les topos par cœur, remet son frère. Quand il avait fait une voie ou un rocher, il se souvenait de tous mouvements. En partant au pied de la voie, même s'il y avait 30 longueurs (sic), il savait d'avance quelle longueur il allait faire en tête et quelle longueur il allait faire en second. » Cette minutie lui permet rapidement de s'attaquer aux grandes classiques. La Directissime au Dru, la Walker aux Grandes Jorasses… Le jeune Rotillon collectionne les courses, coche certaines des 100 plus belles de Gaston Rébuffat, la bible de l’époque, qui recense les courses mythiques des Alpes. « C’est vrai qu’on aimait bien cocher, mais bon, la grimpe pour nous, ça restait plus un plaisir que de la performance pure », rappelle Noel. Et pourtant. Ce sont bien les réalisations en montagne de Gilles Rotillon qui embarqueront les jeunes de région parisienne. Parmi eux : Pascal Étienne, qui deviendra un de ses amis les plus proches. En 1975, il a 16 ans quand il tombe par hasard sur un article de La Marseillaise de l'Essonne, relatant l'exploit de deux grimpeurs du club FSGT de Saint-Geneviève des Bois. « C’était un papier qui racontait sur une page entière le petit exploit de deux grimpeurs, dont Gilles, qui avaient gravi la Directe américaine au Dru », rembobine l’intéressé. Dans la foulée, Pascal Étienne adhère à un club et pour sa première sortie, écrit déjà un pan de l’histoire de l’escalade mondiale. « Un copain du club est parti à Fontainebleau aux champignons et nous dit qu’il a trouvé un nouveau passage sur un bloc sympa, raconte celui qui est devenu moniteur d’escalade. C’était la Roche aux Sabots. Un petit massif pour nous à l’époque qui a aujourd’hui une renommée internationale. » L'anecdote illustre bien l’esprit pionnier de la FSGT. L'article sur les performances de Gilles Rotillon dans La Marseillaise de l'Essonne © coll. Pascal Étienne « Tous les mardis soir, Gilles m’emmenait au siège de la FSGT à Pantin. J’étais tout minot là-dedans, mais j’ouvrais grand les oreilles. Le foisonnement d’idées était incroyable. J’avais l’impression d’assister à une révolution » Pascal Étienne, ami de Gilles Rotillon Mais c’est surtout l’organisation du club de « Sainte-Geneviève » qui frappe Pascal Étienne. « Gilles était un peu le gourou à l’époque. À 30 ans, c’était un super grimpeur, un super alpiniste. Il aurait pu se reposer sur sa performance mais au contraire, avec son frère, ils ont su créer une émulation collective qui a eu un fort impact sur les adolescents qu’on était. » Les frères Rotillon font preuve d’innovation pédagogique en créant tout un système qui permet de faire progresser l’ensemble des aspirants grimpeurs très rapidement. « Je pense qu’ils ont créé les premières compétitions à l’époque où elles étaient complètement tabou dans le milieu, poursuit Pascal Étienne. Ils ont affiché un tableau à double entrée à l’entrée dans le local du club. En abscisse, il y avait nos noms et en ordonnée, il y avait tous les 6 du Cuvier (secteur mythique de Fontainebleau, ndlr). Donc dans les cases : il y avait les 6A, les 6B, les 6C… Ça allait jusqu’à G puisque le 7 n’existait pas encore. Et nous, on partait les faire et on cochait. » Dans ces cases, se trouvent déjà les croix des Rotillon. Alors, le seul et unique objectif des gamins du club devient : les rattraper. L’effet est immédiat. « Franchement, on s’est tirés la bourre comme jamais avec les copains. Je pense que ça a considérablement élevé le niveau du club », conclut Pascal Étienne. L’émulation est partout. Sur les blocs de Bleau, au club mais aussi, et surtout, dans les têtes. À l’époque, la FSGT possède déjà un slogan signifiant : « Ni guide, ni client ». Pascal Étienne, encore : « Pour nous, qui venions de milieux ouvriers, ça nous parlait, ça nous motivait ». Car derrière la formule, se cache un projet de société : permettre à celles et ceux qui n’avaient pas accès aux guides de « faire de l’alpinisme quand même ». « On a dû faire un millier de courses avec des encadrants bénévoles, sans d'autres problèmes que des petites entorses », détaille Noël Rotillon. Depuis lors, impossible de calculer le nombre de jeunes formés à l'escalade autonome par la FSGT mais ils se comptent assurément en milliers. Au début des années 80, la fédération crée la Commission Fédérale de la Montagne (CFM) que Gilles Rotillon va diriger. « Je me souviens, il m’avait pris sous son aile, continue Pascal Étienne. Tous les mardis soir, Gilles m’emmenait au siège de la FSGT à Pantin. J’étais tout minot là-dedans mais j’ouvrais grand les oreilles. Le foisonnement d’idées était incroyable. J’avais l’impression d’assister à une révolution. » L’invention de l’escalade moderne Le mot trouve encore aujourd’hui un écho chez Yves Renoux. 40 ans après, il défend encore le caractère révolutionnaire des projets de la FSGT. Il en veut pour preuve « Les 24h de Bleau » : rendez-vous populaire encore incontournable où grimpeurs débutants et confirmés enchaînent les blocs de la forêt. Le développement des « circuits jaunes », toujours à Fontainebleau, qui guide les débutants dans la pratique parmi les plus beaux rochers. Et son préféré, « La falaise d’Hauteroche », surnommée « falaise à l’aise » qui jettera les fondations des falaises écoles d’aujourd’hui. « Gilles a été un des principaux moteurs de l’initiative, reprend Yves Renoux. J’aime bien ce projet car on y trouve tout le sel de nos idées. » En 1974, les membres de la FSGT équipent cette falaise en Côte d’Or (en Bourgogne Franche-Comté, ndlr) avec un concept : permettre la grimpe en tête dès l’entrée dans l’activité. « Ça voulait dire, rompre avec l’esprit de l’alpinisme, continue Yves Renoux. Auparavant, les grimpeurs qui équipaient les falaises faisaient tous au minimum du 6. Donc ils commençaient à mettre des clous quand ils avaient peur. Il fallait être frappadingue pour grimper en tête si on était débutant. Rien n’était fait pour eux. » « C’était la première fois qu’on distinguait aussi fermement les deux disciplines. L’escalade avait toujours été perçue comme un entraînement à l’alpinisme. Pour Gilles, elle devait s’émanciper » Noël, frère de Gilles Rotillon En plus de populariser la grimpe en falaise, la FSGT démonte du même coup la logique élitiste qui maintenait artificiellement le prestige du premier de cordée. « Ce qu’on voulait, c’est montrer qu'être le premier de cordée, tout le monde en est capable », reprend Yves Renoux. En son sein, le projet d’Hauteroche contient donc ce qui va habiter le corpus idéologique de la FSGT jusqu’au siècle suivant : permettre une pratique de l’escalade populaire et autonome. Yves Renoux lui-même participera activement à la concrétisation de ces idées. Au début des années 80, alors prof d’EPS, c’est lui qui monte avec ses élèves le premier mur d’escalade en milieu scolaire, à Corbeil-Essonnes. Mais là encore, l’ancien prof souligne l’héritage de Gilles Rotillon. « C’est lui et Jean-Marc Blanche qui ont été les premiers à défendre l’idée des murs d’escalade, rappelle-t-il. Jean-Marc était alors jeune architecte et il a dessiné des blocs mobiles qu’on a ensuite trimballés à Montreuil pour faire grimper les gamins des quartiers populaires. » Pascal Étienne confirme, lui qui a participé au voyage d’étude outre-Manche avec ledit architecte : « On est allé visiter des murs en Angleterre, soit c'étaient des trucs d'université bricolés par les grimpeurs eux-mêmes. Soit c'étaient des salles privées. Quand on est revenu en parler à la CFM avec Jean-Marc, on a décidé de développer ça dans le public. On a construit des murs dans les cités, les établissements scolaires, pour les évènements… C’est important, parce qu’à la différence du Royaume-Uni, l’histoire retiendra qu’en France, les salles d’escalade publiques sont apparues avant les salles privées ». Film produit par la FSGT, Des montagnes dans nos villes raconte l'ouverture de la pratique de l'escalade au plus grand nombre grâce notamment à la construction de murs artificiels. L’intellectuel insoumis Pour les deux proches de Gilles Rotillon, c’est incontestable : leur ami était à l’avant-garde. Ils ne sont pas les seuls à le remarquer puisque dans les années 80, l’enseignant est de toutes les instances. En 1985, il participe à la création de la Fédération Française d’Escalade (FFE). Deux ans après, il prendra la direction du Comité Sportif escalade de la FFME, dès la création de la fédération. Pendant dix ans, Gilles Rotillon y défendra sa vision de la grimpe : un bien commun, accessible à toutes et tous. Mais dans les années 90, la discipline évolue, les compétitions se multiplient et la FFME lorgne de plus en plus du côté de l’escalade compétitive. Trop pour Gilles Rotillon qui, à l’AG d’Avignon de 1997, se fera évincer. « Il défendait bec et ongles le prolongement de ce qu’on avait fait à Hauteroche, explique Pascal Étienne. Pour lui, la fédération devait mettre de l’argent là, pour généraliser l’expérience ». Rare image de Gilles Rotillon sans lire © Coll. Noël Rotillon Les combats de Gilles Rotillon laisseront des traces. Dans l’esprit de celles et ceux qui les ont connus, mais surtout, par écrit. D’aucuns des personnes que Vertige Media a contactées le décrivent comme un intellectuel. « Je pense qu’il est né intellectuel en rencontrant la FSGT », affirme son frère Noël. Depuis mai 68, le jeune Gilles ne cesse de lire, de débattre, de réfléchir. Et au-delà de l’action fédérale, c’est sur le terrain des idées qu’il va se distinguer. Sa première œuvre importante s’intitule L’Alpinisme laisse béton, publié en 1985 avec un certain Louis Louvel. Les deux théoriciens y expliquent, sans doute de manière inédite en France, que l’alpinisme est une pratique qui tue. Au contraire de l’escalade qui, par l’équipement raisonné des falaises et l’évacuation du risque, peut devenir populaire. « C’était la première fois qu’on distinguait aussi fermement les deux disciplines, se souvient Noël Rotillon. L’escalade avait toujours été perçue comme un entraînement à l’alpinisme. Pour Gilles, elle devait s’émanciper. » L’ouvrage provoque un certain retentissement dans le petit monde de la grimpe. « Disons que les alpinistes n’ont pas beaucoup aimé », sourit Pascal Étienne. Mais c’était une façon de faire rayonner son idée-force, celle qu’il aura chevillée au corps tout au long de sa vie : l’escalade doit sortir des cercles élitistes. Preuve en est la publication en 2016 de son ouvrage sans aucun doute le plus complet, La leçon d'Aristote, où il réédite ses théories. « Il lisait énormément avec une capacité de concentration hors-normes. Il était capable de lire des livres pendant qu'on faisait 800 km en voiture, qu’on passait la tondeuse à côté et que ses petites filles lui tiraient les cheveux » Françoise Rotillon, la femme de Gilles Ces entrées en littérature marquent le personnage, le caractérise. « J’ai tout de suite vu que c’était son truc, confie Françoise Rotillon, son épouse. Quand Louis (Louvel, ndlr) venait travailler sur leur premier livre le mercredi à la maison, ils s’enfermaient toute la journée pour discuter, réfléchir, débattre. » Elle continue : « Il lisait énormément avec une capacité de concentration hors-normes. Il était capable de lire des livres pendant qu'on faisait 800 km en voiture, qu’on passait la tondeuse à côté et que ses petites filles lui tiraient les cheveux ». Gilles Rotillon écrit, aussi, énormément. À la fin de sa vie, alors que son corps l’empêche de grimper comme avant, il consacre son temps libre à l’analyse et au débat de notre société. Membre des économistes attérrés, Gilles Rotillon anime des vidéos de Xerfi Canal où on le retrouve capable de résumer le mythe du capitalisme en quatre minutes. Blogueur insatiable, il publiera à partir de 2020 une chronique par semaine sur Mediapart. Comme si cela ne suffisait pas, il colligera aussi sa passion pour le 7ème art dans un livre intitulé Goûts et Dégoûts cinématographiques. Et puis, forcément, le grimpeur passionné prêtera sa plume pour Grimper, Alpine Mag, Vertige Media… « Son secret ? Il ne dormait pas, révèle Pascal Etienne. Comment voulez-vous produire autant en dormant ? Il savait tout sur tout. Les dernières perfs en escalade, la vidéo de machin, le rapport de telle institution… Il m’impressionnait. De toute façon, quand on regarde la vie de Gilles Rotillon, on se demande bien comment il a fait pour gérer toutes ses responsabilités. » Masterclass Quand on se penche sur le fond du « Rotillon », l’intellectuel n’a jamais dévié de sa voie. « Aujourd’hui, tous les événements lui donnent raison, confirme Yves Renoux. Sa vision de gauche, marxiste, qui aussi celle de la FSGT et qui l’a tenu toute sa vie, inspire encore tout le monde à la fédération. Je suis persuadé que la reprise du flambeau de Gilles, elle sera collective. » À lire ses chroniques, décrypter ses prises de paroles, il faut bien reconnaître à quel point ses positions étaient modernes, progressistes, éclairantes : sur l’écologie, l’économie, le genre… La marque d’un observateur insatiable de nos sociétés modernes. « Dernièrement, je dirais même qu’il ne faisait quasiment plus que ça, souligne Françoise Rotillon. Le jour où il est parti aux urgences l’après-midi, jusqu'à 13h, il a été sur son ordinateur, il a écrit des trucs. » Des trucs pas forcément optimistes sur les temps qui courent. « Pour moi, c’était un peu notre Frédéric Lordon (philosophe et économiste français, ndlr) », résume Yves Renoux. Dit autrement : quelqu’un qui avait compris que les choses n’allaient pas forcément dans le bon sens, et qui sentait bien qu’on ne parviendrait peut-être pas à trouver la solution. « Il disait souvent à ces petites filles : "J’espère que Papou se trompe". L'évolution du monde et l'avenir de ses enfants et petits-enfants ne le réjouissait pas », confie Noël Rotillon. Alors pour conjurer le sort, Gilles Rotillon n’a jamais arrêté de grimper. « À cause d’un accident de ski, il ne pouvait plus lever la tête, raconte son frère. On disait qu’il grimpait en braille tellement il tâtonnait les prises. Mais il grimpait, encore et toujours ». Pascal Etienne, qui l’a vu escalader des parois pendant 50 ans n’en revient toujours pas : « Il était mal en point à la fin quand même, mais il n’a jamais renoncé. Il est toujours allé sur le mur. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi motivé, d’aussi passionné. » Derrière une silhouette qui claudique, on aurait bien du mal à voir qu’un patrimoine multidimensionnel de l’escalade continue à se mouvoir. Alors à regarder ce vieil homme s’asseoir sur sa chaise, devant le public du Salon de l’Escalade, on sourit de nouveau à la richesse que Gilles Rotillon nous aura encore donné en partage. Car après une heure de conférence, le programme sera respecté. C'était bien une masterclass. Lire : La leçon d'Aristote de Gilles Rotillon (Les éditions du Fournel)
- Alain Robert, la revanche dans la peau
Janvier 2025, Paris. Dans les recoins du parc des expositions de la Porte de Versailles, une foule protéiforme est tapie dans une ombre artificielle. À mesure que l’équipe technique installe la scène, les projecteurs éclairent tour à tour un vieil homme avec une canne, une jeune femme avec un tote-bag, un gamin assis par terre. La salle, comble, bruit de raclements de gorge et de carillons de gourde. Tout traduit l’attente molle. Quand soudain, tout s’allume. Escorté par deux armoires à glace, un bonhomme frêle réfléchit la basse lumière de la pièce dans tous les coins. Son costume irradie tellement qu’il en éblouit le premier rang. Santiags, ensemble en peau d’alligator, cheveux longs et gris effilés : Alain Robert débarque comme un soleil. Alain super Alain Robert est un super-héros. Au moins aux yeux ébahis du public. Devant eux, il est le « Spiderman français ». Et tant pis si à soixante-trois ans au compteur, et 50 kilos sur la balance, il ressemble davantage à Jean-Louis Aubert en fin de carrière qu’à Peter Parker. De 7 à 77 ans, les gens sont venus écouter les exploits de l’homme araignée, version en chair et en os du héros de Marvel, connu dans le monde entier pour ses ascensions des plus hauts gratte-ciel du monde en solo intégral. Comprenez : une grimpe ultra-engagée sans corde ni aucun dispositif d’assurage. À son actif : 250 édifices avalés à mains nues. Récemment, à plus de 60 ans : la Tour Hekla, la tour TotalEnergies à La Défense ou le Burj Khalifa, à Dubaï, soit la plus haute tour du monde. Alors que la foule commence à se redresser sur son siège, Alain Robert lui ne sait pas vraiment ce qu’il fait là. Le programme promet « une non-conférence ». Seulement, notre homme ne voit pas ce que ça veut dire. Alors il ironise, entre une petite gêne et un bon accent du sud-est : « Une non-conférence pour moi, c’est surtout une conférence non-payée ». Hilarité générale. Mais depuis 24h, le super-héros sexanégaire est pourtant bel et bien investi d’une mission : parrainer la première édition parisienne du Salon de l’Escalade. Invité depuis Bali - où il vit -, il prend cela comme un hommage même si cela consiste surtout à dédicacer sa dernière biographie, Libre et sans attache (de Laurent Belluard et David Chambre, Editions du Mont-Blanc, 192p., 28,50 euros). Le reste du temps, le grimpeur prend des selfies avec des gens, raconte trente fois la même anecdote et baguenaude dans les travées de la Porte de Versailles, entouré de ses potes dont la compagnie ressemble sacrément à un service d'ordre. Au cas où l'on aurait oublié son look et ses opinions, Alain Robert aime distiller quelques piqûres de rappel © Collection Alain Robert Vol de reconnaissance Demander la place qu’occupe Alain Robert dans l'histoire de l’escalade moderne vous vaudra toujours la même réponse. « Unique », « incomparable », « inclassable »… les qualificatifs commencent à manquer pour décrire un homme qui a d’ores et déjà laissé une trace indélébile sur les tablettes de son sport. Aujourd’hui, il est l'un des rares grimpeurs « pro » à être suivi par des millions de personnes sur les réseaux sociaux, le seul à posséder une statue en Chine. Dans son dernier livre, une préface laisse même penser qu’il est peut-être le meilleur grimpeur en solo de tous les temps. Et elle est signée par un certain… Alex Honnold, l’un des athlètes les plus respectés de la planète, parvenu à donner à l’escalade un Oscar en 2017 grâce au documentaire Free Solo. Un dernier fait d’arme « incomparable » : Alain Robert est aussi le seul grimpeur à figurer sur un livre de sport qui dépasse sa discipline en prenant place parmi Les 100 meilleurs sportifs de tous les temps (de René Taleman, Jourdan Eds, 315p. 134 euros) aux côtés de Pelé, Mohammed Ali, Carl Lewis ou Roger Federer. « Il suffit de deux minutes pour s’apercevoir qu’Alain a un gros problème de reconnaissance » Philippe Poulet, rédacteur en chef de Vertical. Pour Philippe Poulet, rédacteur en chef du magazine Vertical et ami de Robert, cela ne fait aucun doute : « Alain est le meilleur soloïste de l’histoire ». Selon lui, personne ne l’a égalé, « même pas Honnold, même pas Alexander Huber » pourtant l’homme qui possède le solo intégral le mieux côté de la planète (8b+). Pour David Chambre et Laurent Belluard, ses biographes, il entre « au moins dans le top 3 mondial ». Ces réalisations s’appellent Polpot (7c+ dans le Verdon), La Nuit du Lézard (8a+ à Buoux) ou Pour une poignée de Chamallows (8a/b à Cornas). Des voies extrêmes « les solos les plus téméraires de l’histoire », selon Chambre. Pour preuve, même les plus impétueux des funambules modernes ne veulent pas en entendre parler. Alex Honnold, encore lui, écrivait : « Faire Polpot, cela revient à jeter les dés ». Alea iacta est, voilà sans doute une manière d'écrire le principe de vie d’Alain Robert, chaque fois qu’il passait ses Rubicons à lui, perchés à 300 mètres du sol. Quand il nous reçoit le lendemain du Salon de l’Escalade, au dernier étage de son hôtel à Paris, Alain Robert n’a pas changé de costume. Toujours le même ensemble en peau de reptile et cet énorme patch dans le dos : « One word : badass ». Seul le verre devant lui a changé de substance. De l’eau en bouteille de la veille, le sexagénaire préfère le champagne, sa boisson favorite. Et entre deux gorgées, la rock-star est chafouine. « Le surnom du French Spider-Man, ça me casse les couilles, envoie-t-il d’entrée. Ce truc de building, ça a complètement mis ma carrière sur le rocher au second plan ». Alcool mauvais ? Absolument pas. C’est une constante chez lui. Malgré tous les honneurs dont il bénéficie et même au sortir d’un événement qui l’a porté aux nues, Alain Robert râle. Comme si la célébration d’hier était constamment chassée par la frustration d’aujourd’hui. Peu de jours ne se passent sans que, sur son mur Facebook ou ses lives Instagram, le grimpeur ne tienne à rappeler ses exploits. Une hyperactivité numérique qui soulève une obsession : qu’on lui rende sa légitimité. Mais laquelle ? « Il suffit de deux minutes pour s’apercevoir qu’Alain a un gros problème de reconnaissance, affirme Philippe Poulet. Et parfois, c’est vrai, on dirait un petit vieux qui radote ». Alors comment l’expliquer ? Peut-être ces 30 ans qui séparent ses fameux exploits de notre époque ? La médiatisation de ses ascensions d’immeubles qui ont effectivement gommé sa carrière sur le caillou ? Peut-être à cause du personnage d’Alain Robert, vilain petit canard de l’escalade, et trop seul, trop fou, trop fort ? La réponse à ces questions se trouve quelque part entre toutes. Et pour la trouver, il faut débrouiller le fil d’une vie hors norme qui se raconte précisément comme le scénario d’un comics : à grands coups de revanches.












