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  • Aurélien Cirotte : les nouvelles voies du handicap

    À 44 ans, Aurélien Cirotte ne grimpe pas seulement contre la gravité, mais avec tout un passé chirurgical cousu dans son corps. Son pied gauche raconte une histoire d’opérations et de plâtres, sa mémoire est hantée par la douleur, et pourtant, il parle d’esthétique, de spiritualité et d’invention de nouvelles pratiques. Portrait d’un grimpeur qui a fait de son handicap une manière singulière d’habiter le rocher et, plus largement, de lire la vie. Coll. Aurélien Cirotte Il y a des premiers souvenirs qui sentent la madeleine, d’autres la résine de sapin chauffée au soleil. Le premier souvenir d’Aurélien, lui, sent le désinfectant et le métal froid. « Je me souviens de la salle d’opération. On m’enlevait le plâtre. J’ai encore en tête la broche dans mon talon. » Difficile d’imaginer plus brutal comme entrée dans la vie. Et pourtant, c’est dans ce corps « bricolé », dans ce pied qui n’a jamais vraiment suivi le manuel, qu’il a construit son rapport au monde. « L’escalade m’a appris ce que je peux faire, et ce que je ne peux pas. » Entre lucidité et insoumission, il a tracé sa voie. Héritages montagnards Le décor initial est savoyard. Les Bauges, une famille « de montagne », un oncle accompagnateur, initiateur, directeur de colo, figure qui tenait autant du guide que du vieux sage du village. « J’ai découvert la montagne à travers lui. Le ski, la rando, l’escalade… mais aussi le four à pain qu’il avait remis en route ! », raconte Aurélien, mi-amusé, mi-nostalgique. Dans cet univers, tout semblait faire système : tailler une cuillère dans une branche, rallumer un four oublié, tracer une ligne dans une falaise. Trois façons différentes de dire la même chose : transformer la matière brute en possibilité. À six ans, il enfile son premier baudrier. La verticalité entre dans sa vie comme une évidence. « Tant que je pouvais l’encaisser, je me sentais vivant » Aurélien Cirotte Mais l’autre versant est moins idyllique. Celui des opérations, des plâtres, de la marche hésitante. Un pied que la médecine s’acharne à « corriger », comme on redresse une pièce tordue. Chaque cicatrice rappelle que son corps n’a jamais été livré clé en main. Entre 1987 et 1992, l’école primaire se vit en deux langues : celle des cabanes et des montagnes, et celle des hôpitaux et des salles d’attente. Puis vient l’adolescence. Le handball s’impose, refuge collectif, terrain de défouloir. L’esprit d’équipe, la chaleur des vestiaires, la sueur partagée : tout aurait pu coller. Mais les mots frappent parfois plus fort qu’un ballon. « On me renvoyait sans cesse à mon pied : si on gagnait, ça passait. Si on perdait, c’était de ma faute. » L’étiquette colle, lourde comme un scotch qu’on n’arrache jamais. La bascule est alors presque logique. « Par refus, ou par ras-le-bol des sports collectifs, j’ai choisi l’escalade. » Une pratique plus solitaire, certes, mais pas isolée. Le mur ne juge pas, il questionne. La contrainte ne condamne pas, elle devient moteur. La douleur comme compagne Il faut l’écouter pour comprendre : chez Aurélien, la douleur n’est pas une simple sensation, c’est un personnage. Une présence intime, presque une amante capricieuse, toujours là, jamais tout à fait invitée. « Tant que je pouvais l’encaisser, je me sentais vivant. » Il part grimper avec une canne planquée dans le sac, monte sur le mur comme on entre en résistance. La douleur devient repère, boussole tordue mais fiable. Jusqu’au jour où elle déborde, où encaisser ne suffit plus et où l’on se retrouve lessivé d’avoir trop voulu tenir. Alors l’hypnose s’invite dans sa vie, comme un interrupteur secret. « J’ai débranché la douleur. Aujourd’hui, je revis sans. Mais je ne veux pas oublier. Si ça revient, je veux être prêt. » Dans sa bouche, ce n’est pas une phrase spectaculaire mais un avertissement lucide. La douleur a été une épreuve formatrice, mais il n’en idéalise pas le retour. Elle n’est plus un moteur mais une cicatrice active : une mémoire en veille. Aurélien Cirotte © RemGoDrone Pendant ce temps, sur les tableurs des fédérations, rien. La douleur n’existe pas. « L’IFSC m’a répondu : la douleur, on ne sait pas la mesurer. Alors j’ai provoqué : "Je n’ai plus qu’à m’amputer, au moins ça sera mesurable". » Derrière la provocation, une évidence glaciale : l’institution n’a pas de case pour l’invisible, pas de place pour ce qui se vit mais ne se voit pas. Quand le corps invente une autre esthétique Pendant longtemps, Aurélien n’a pas vraiment grimpé avec deux jambes, mais avec une jambe et une ombre. La droite encaissait tout, la gauche se posait à peine, comme un figurant maladroit que l’on tolère sur scène mais qui n’a pas de texte. C’était son schéma corporel : un côté actif, l’autre en veille. Jusqu’au jour où la chiropraxie est venue fissurer ce script bien installé. « Pour la première fois, j’ai senti mes deux jambes en appui. Juste attendre un train et… découvrir un corps différent. » La scène est presque dérisoire : un quai, un train qui tarde, et soudain l’expérience intime d’un équilibre nouveau, une révélation muette. Depuis, sa jambe gauche reste singulière. Elle n’a jamais appris la grammaire classique du geste. Pas de pointe académique, pas de ligne tirée au cordeau. Toujours une carre interne, un pied qui rentre vers l’intérieur, un désaxement permanent. Mais ce défaut, parfois, devient une arme. « J’ai déjà profité de cette position particulière pour trouver des mouvements qu’un valide n’aurait pas imaginés. » Le corps contraint ouvre un imaginaire parallèle. « En tant que graphiste, je vois bien le message. Ce sont surtout les handicaps visibles qui passent. Ceux qui ont deux bras, deux jambes, restent dehors » Aurélien Cirotte Et c’est peut-être là que se loge l’essentiel : transformer une limite en vocabulaire. « On m’a dit : tu compenses tout, mais tu le rends. » Aurélien n’imite pas la technique, il la déforme, il la détourne. Ce qui pourrait passer pour une adaptation est en réalité une invention : une autre esthétique du mouvement, née dans l’interstice entre ce que la biomécanique exige et ce que son corps accepte de donner. L’injustice fondatrice La scène se déroule lors d’un stage d’initiateur falaise. Aurélien a tout coché : les manips, les relais, les consignes de sécurité, les aménagements gérés seul, sans chichi. Le jury salue le travail, valide le niveau, reconnaît la compétence. Puis le couperet tombe : refus. « On me dit : tu as réussi, mais tu ne peux pas l’avoir. C’était violent. » Le diplôme d’initiateur falaise lui est refusé, malgré la réussite du stage. Une phrase qui contient en elle toute l’absurdité : félicité et disqualifié dans le même souffle. « Voir Solenne Piret ou Thierry Delarue grimper, c’est porteur d’une image forte, incontestable. Moi, c’est plus subtil » Aurélien Cirotte L’explication est bureaucratique : pas de cadre légal pour certifier une personne en situation de handicap. On préfère « protéger », éviter de prendre la responsabilité. Protéger qui, au juste ? L’institution d’elle-même, plus que l’intéressé. Alors Aurélien se bat. Un an de courriers, une lettre ferme de son club, des échanges avec la fédération. Gain de cause, finalement. Mais la cicatrice symbolique reste, aussi nette qu’une suture mal fermée. « Ce moment m’a mis les deux pieds dedans. Avant, je doutais encore de ma légitimité. Là, il n’y avait plus de doute. » Coll. Aurélien Cirotte Aujourd’hui, il reconnaît des progrès : une page para-escalade sur le site de la FFME, des formations spécifiques, des journées de détection. Des signaux positifs, oui, mais qui ne suffisent pas. « Il faut que ça descende dans tous les clubs. » L’injustice fondatrice a donc laissé une trace paradoxale : elle a blessé, mais elle a aussi forcé l’institution à s’ouvrir. Une brèche s’est créée, et il s’y est engouffré. Jeux, images et hiérarchies La para-escalade fera son entrée aux Jeux Paralympiques de Los Angeles. Une victoire pour la discipline, mais une victoire sélective. Car toutes les catégories n’y seront pas conviées. Les RP1 — amputés — seront là. Mais les RP3, comme Aurélien, resteront à quai. « En tant que graphiste, je vois bien le message. Ce sont surtout les handicaps visibles qui passent. Ceux qui ont deux bras, deux jambes, restent dehors. » Il dit cela sans aigreur, calmement, mais la lucidité claque fort. L’institution a beau parler de critères sportifs, elle envoie un signal clair : ce qui compte, c’est l’image. Le handicap doit se voir pour exister dans le grand récit paralympique. Une jambe manquante ou un bras absent, ça se montre, ça frappe, ça s’imprime dans la rétine et ça cadre bien dans une affiche. Un pied atrophié, une douleur invisible, un corps qui compense en silence ? Trop subtil. Pas assez spectaculaire. Aurélien l’a compris. « Voir Solenne Piret ou Thierry Delarue grimper, c’est porteur d’une image forte, incontestable. Moi, c’est plus subtil. » Ce n’est pas seulement une question de performance, c’est une question de dramaturgie. Le paralympisme, comme l’olympisme, a besoin de héros. Et dans cette mise en scène mondiale, certains handicaps valent médailles et lumière, d’autres sont renvoyés aux coulisses. La hiérarchie n’est pas seulement médicale ou sportive : elle est esthétique. On choisit ce qui fait image, ce qui raconte bien une histoire. Le reste, on l’écarte. Spiritualité et transmission Sortir de la douleur n’a pas seulement offert un répit, il a ouvert pour Aurélien une dimension inédite, presque insoupçonnable. Pendant des années, il avait vécu sous la tyrannie de la souffrance, calibrant chacun de ses gestes à l’aune de ce qu’il pouvait ou non encaisser. Et puis, soudain, un monde s’est entrouvert : « Crocheter un talon gauche, courir à nouveau… des choses impossibles sur le papier que je peux faire ». Ces gestes minuscules, invisibles pour le reste du monde, prennent pour lui la valeur d’un séisme intime. Ce n’est pas la performance qui compte, c’est l’expérience : découvrir qu’un mouvement qu’il croyait interdit devient soudain possible. Aurélien Cirotte © RemGoDrone Il parle de spiritualité. Pas celle des dogmes ni des grands mots, mais une spiritualité du corps, physique, matérielle. Un état où l’on sent, dans chaque fibre, ce qui se rejoue. Comme si le corps, longtemps réduit à ses limites, retrouvait une part d’esprit, une clarté nouvelle. Le simple fait de poser son poids sur deux jambes devient une méditation, courir quelques mètres devient une forme d’extase discrète. Non pas religieuse, mais intensément existentielle : une manière de réapprendre à habiter sa propre carcasse. « On ne dit pas un handicapé. On dit une personne en situation de handicap. Les mots orientent le regard — et le regard, la pratique » Aurélien Cirotte Et demain ? Aurélien ne s’illusionne pas : son corps vieillit, la compétition ne sera pas éternelle. Mais tant qu’il peut, il continuera les championnats de France, parce que le goût d’aller « voir jusqu’où ça tient » reste intact. L’autre horizon, plus profond, c’est la transmission. Non pas une transmission verticale, professorale, où l’on transmettrait un savoir figé. Plutôt une mise en mouvement, une impulsion donnée. « Dire à d’autres que c’est possible. Leur faire gagner du temps. » Il sait la valeur de ces relais, parce qu’il en a bénéficié. Des rencontres qui changent un parcours, un mot juste qui renverse une certitude. Pour lui, transmettre, c’est occuper cette place modeste mais décisive : être la preuve vivante que d’autres possibles existent. Pas construire une école, mais ouvrir une brèche. Pas imposer un modèle, mais donner l’élan qui permettra à quelqu’un d’aller plus loin que lui. C’est peut-être là, finalement, la vraie spiritualité qu’il revendique : non pas seulement réapprendre son propre corps, mais offrir à d’autres la possibilité de se réinventer. « Dire que c’est possible » À la fin de l’entretien, Aurélien ne cherche ni posture héroïque ni effet de manche. Pas de grande phrase rédigée à l’avance, juste quelques mots qui reviennent, et qui disent l’essentiel : « Dire que c’est possible ». Possible de grimper avec une jambe bricolée, avec un pied qui refuse l’orthodoxie biomécanique. Possible de transformer la douleur en mémoire plutôt qu’en prison, de l’assumer comme cicatrice active sans la laisser devenir geôlière. Possible d’inventer des gestes différents, des pratiques adaptées, de sortir des cases préfabriquées par l’institution. Possible, enfin, de changer les mots, et à travers eux, les regards. Car les mots ne sont pas accessoires. « On ne dit pas un handicapé. On dit une personne en situation de handicap. Les mots orientent le regard — et le regard, la pratique. » C’est une bataille symbolique, mais une bataille décisive : dans la bouche des autres, se joue déjà une part de ce qu’on nous autorise à être. Et si, finalement, tout portrait d’Aurélien devait se résumer à cette obstination-là : faire sentir que le réel est toujours plus large que les cadres qu’on lui impose. Son corps, il l’a appris comme on apprend une voie complexe, exigeante, parfois douloureuse. On croit que c’est verrouillé, et puis on trouve une prise oubliée, une alternative, un pas de côté qui rend l’ascension possible. « Dire que c’est possible », ce n’est pas un slogan : c’est un style de vie. Une manière d’habiter la verticalité et, au-delà, de rappeler que chaque mouvement — même contraint — peut encore être une invention.

  • Lydia Bradey & Jordane Liénard : le récit du succès en montagne

    En partenariat avec Simond, Vertige Media prolonge l’expérience du podcast Learn from Altitude : alpinisme au féminin. Chaque épisode encorde deux trajectoires, deux époques, deux façons de se hisser au sommet. Dans ce huitième volet, Lydia Bradey, première femme au sommet de l’Everest sans oxygène, et Jordane Liénard, alpiniste contemporaine des 82 sommets, explorent, à travers cette cordée éphémère, une question essentielle : qu’est-ce qu’un succès, quand on est une femme en montagne ? L’alpinisme a ceci de cruel qu’il ne suffit pas d’arriver au sommet : il faut encore convaincre qu’on y est bien allé. Les hommes ont bâti leur légende sur des récits gravés dans le granite, entre journaux d’expédition et photos de sommet brandies comme des trophées. Les femmes, elles, ont souvent dû redoubler d’efforts pour faire exister leur réussite, parfois même pour être simplement crues. C’est là que se joue le cœur de ce nouvel épisode du podcast Learn from Altitude. Deux femmes, deux générations, deux combats : Lydia Bradey, dont l’ascension sans oxygène fut contestée avant d’être reconnue, et Jordane Liénard, qui a gravi les 82 sommets de plus de 4000 mètres des Alpes avec son guide, dans une démarche aussi radicale qu’éthique. Deux histoires qui posent la même question : à qui appartient la légitimité du récit ? Lydia Bradey, ou le sommet contesté 23 mai 2013. Dans une salle de Katmandou, Reinhold Messner et Lydia Bradey découpent un gâteau en forme d’Everest pour célébrer le soixantième anniversaire de la première ascension d’Hillary et Tenzing. Le symbole est limpide : ils sont les premiers, homme et femme, à avoir atteint le sommet sans oxygène. Pour Lydia, ce moment est une réparation, un quart de siècle après un exploit aussi pur que controversé. Retour en arrière. En 1988, la Néo-Zélandaise de 27 ans s’élance seule vers le sommet de l’Everest. Pas d’oxygène, pas de cordes fixes, pas de radio. Une ascension solitaire, méthodique et silencieuse. Au sommet, elle ne crie pas victoire. Elle respire, simplement. Mais en redescendant au camp de base, Lydia découvre un autre versant de la montagne : celui du soupçon. Ses compagnons d’expédition, Rob Hall et Gary Ball, contestent sa réussite. Elle aurait confondu le sommet sud avec le vrai sommet. Son appareil photo a gelé, il n’y a pas de cliché. Son permis n’était pas valable pour cette voie. Trop d’irrégularités pour un exploit si dérangeant. Elle a 27 ans, des dreadlocks, une liberté qui ne rentre dans aucun moule. Et pour certains, cela suffit à la disqualifier. Pendant trente ans, Lydia se tait. Ce n’est qu’en 2020, dans On ne m’a pas volé l’Everest (Guérin/Paulsen), qu’elle racontera enfin sa vérité, aidée par son amie écrivaine Laurence Fearnley. Le doute, l’humiliation, la colère. Et la lente conquête d’une reconnaissance officielle. Jordane Liénard, la constance d’une ascension sans artifices À plus de mille kilomètres du Népal, mais sur une ligne de crête similaire, Jordane Liénard interroge, elle aussi, la notion de réussite. Son défi, baptisé 4mil82, est de gravir les 82 sommets de plus de 4000 mètres des Alpes, en compagnie de son guide Frédéric Bréhé, sans recourir à aucune remontée mécanique. De la Barre des Écrins à la Pointe Louis-Amédée, sur l’intégrale du Brouillard, ils s’en tiennent à cette ligne éthique : partir du bas, grimper, redescendre, repartir. Pas de raccourci, pas d’hélicoptère, pas de téléphérique. L’aventure durera des années. Elle s’achèvera le 23 août 2022 à 11h50, au sommet du dernier 4000. Jordane en tirera un livre, L’Appel des 4000 (Guérin/Paulsen, 2023), où elle raconte cette longue traversée de l’effort, entre engagement physique et quête intérieure. Jordane Liénard Dans un univers où la performance se mesure souvent à la vitesse ou au style « en solo », son choix d’une ascension guidée et partagée interroge : la présence d’un guide dévalue-t-elle la réussite ? Jordane renverse la question : et si le succès se mesurait moins à l’autonomie qu’à la cohérence ? Son ascension, patiente et intègre, refuse le spectaculaire. Elle revendique un alpinisme lent, respectueux, ancré dans la continuité. Loin des records, mais au plus près du sens. Sans témoin, sans preuve, sans raccourci Lydia Bradey et Jordane Liénard partagent, à leur manière, une expérience commune : celle de devoir constamment justifier. La première, parce qu’elle n’a pas de photo. La seconde, parce qu’elle a un guide. L’une a trop peu de preuves, l’autre en a presque trop. C’est le paradoxe de la reconnaissance féminine en montagne : ce qui devrait aller de soi doit toujours être expliqué. Chez Bradey, le manque de preuve a ouvert la voie au soupçon. Chez Liénard, l’excès de transparence — un site, un blog, des traces GPS — la protège, mais change la nature du récit. Là où Lydia devait « être crue », Jordane doit « être suivie ». Entre les deux, un siècle technologique, mais une même tension : comment raconter sans avoir à se justifier ? La montagne, elle, ne demande aucune preuve. Ce sont les hommes qui en ont fait une condition du succès. L’économie du succès L’histoire alpine a toujours hiérarchisé ses exploits : les solitaires, les premières, les plus rapides, les plus esthétiques. Mais la notion de « succès » est un prisme trompeur. Elle dit autant de la montagne que de ceux qui la racontent. Quand Reinhold Messner revendiquait la « pureté » du style alpin, il posait les bases d’un mythe masculin : celui du conquérant dépouillé, maître de sa trace. Lydia Bradey, par son ascension sans oxygène, s’inscrivait dans cette logique — mais son indépendance gênait. Jordane Liénard, elle, y oppose une lecture collective et patiente, où le partage du sommet compte autant que le sommet lui-même. Entre la preuve photographique et la preuve d’éthique, c’est toute une culture du succès qui s’écrit. Et si la montagne, finalement, n’était qu’un miroir de nos biais ? Là où l’on encense l’ambition d’un homme seul dans la face nord, on soupçonne encore la prétention d’une femme à vouloir la même ligne. Deux cordées, un même combat Les destins de Lydia Bradey et Jordane Liénard se rejoignent dans cette idée simple : grimper, pour elles, n’a jamais été seulement une affaire de sommet. C’est une manière de reprendre possession de leur récit. Lydia a mis trente ans à écrire le sien ; Jordane, elle, l’a raconté au fur et à mesure, étape après étape, sommet après sommet. Là où l’une a été privée de parole, l’autre s’en empare. Là où la première a subi le doute, la seconde choisit la transparence. Et dans ce mouvement, elles redessinent les contours du succès : non plus un verdict extérieur, mais une affirmation intime. La montagne comme épreuve de vérité On croit toujours que les sommets se gravissent en silence. En réalité, ils s’écrivent dans le bruit des récits. C’est là que Learn from Altitude : alpinisme au féminin trouve sa force : dans cette tentative de rendre la parole aux femmes dont la trace s’effaçait trop vite sous la neige du temps. Les cordées qu’il forme sont symboliques : elles relient les pionnières aux contemporaines, les visages d’hier aux voix d’aujourd’hui. Et chacune d’elles rappelle que la montagne ne se grimpe jamais seule — pas plus dans la neige que dans les mots. En associant Lydia Bradey et Jordane Liénard, cet épisode souligne la nécessité, toujours actuelle, de faire entendre d’autres voix dans le concert trop monocorde du récit alpin. Le succès, ici, n’est plus un drapeau planté au sommet : c’est une parole reconquise, une place reprise dans l’histoire. Parce qu’au fond, la montagne ne ment pas — mais les récits, parfois, oublient. Et c’est ce silence que ces cordées éphémères viennent fissurer. À découvrir dans l’épisode 8 de Learn from Altitude : alpinisme au féminin, disponible sur Globule Radio et toutes les plateformes (Spotify, Apple Podcasts, Deezer). Ce podcast est inspiré de l’ouvrage Une histoire de l’alpinisme au féminin (Éditions Glénat, 2024) de Stéphanie et Blaise Agresti, qui ont eu l'idée originale de former ces cordées éphémères entre des femmes alpinistes d’hier et d’aujourd’hui.

  • Accueillir un championnat, à quel prix ? Leçons de Portland Rock Gym

    Dans un échange dense avec Holly Chen pour le podcast The Impact Driver (Climbing Business Journal), Nick Gagliardi — ouvreur USAC niveau 3 et ancien directeur de l’ouverture au Portland Rock Gym (PRG) — déroule sans enjoliver la fabrique d’une compétition majeure : les Youth Nationals 2025. Architecture pensée pour l’épreuve, logistique à flux tendu, fatigue structurelle des équipes, diplomatie avec les membres et les voisin·e·s, et pédagogie par l’adaptation des blocs et des voies... Ici, pas de slogans : des méthodes, des aveux et des garde-fous. Youth Nationals 2025 à Portland © EP Climbing Le site de Beaverton, près de Portland, n’a pas été « adapté » à la compétition : il a été pensé pour elle. Profils multiples, circulation des spectateurs anticipée, espaces d’isolement calibrés… tout a été conçu pour accueillir des événements d’envergure. Mais derrière l’architecture, une philosophie domine. Comme le dit Gagliardi : « Je pense vraiment qu’il n’y a pas de style compétition. La différence, c’est l’intention ». Un rappel utile, à l’heure où de nombreuses salles françaises rêvent d’organiser « leur » compétition. Une salle pensée comme un outil, pas comme un décor Lorsqu’il décrit Beaverton, Nick Gagliardi ne parle pas d’esthétique, mais d’angles et de surfaces. « Je voulais autant d’angles différents que possible. On a tout, du toit de 80° jusqu’à la dalle à – 5°, des murs inspirés d’Arco pour faire des voies jumelées, et un grand mur de difficulté très déversant — mais stylisé. » Autrement dit, un cahier des charges clair : des façettes ouvertes et larges, capables d’accueillir volumes et prises modernes, pour que l’ouvreur·euse puisse imposer le mouvement plutôt que s’en accommoder. « On nous a proposé 15 000 dollars de prises au tarif USAC pour 10 000 dollars en frais d’organisation » Nick Gagliardi Et l’attention ne s’est pas arrêtée aux murs. La salle a été pensée comme un espace global : circulation fluide, multiples entrées et sorties, parkings, larges baies vitrées pour la visibilité… jusqu’à un bloc extérieur couvert, transformable en zone d’isolement avec point d’eau et paroi ajustable. Une obsession guide tout : la capacité à s’adapter. « Où met-on les gens qui ne sont pas sur les murs ? », interroge Gagliardi. Dans cette salle, la réponse existe : créer un amphithéâtre autour du bloc, maintenir des espaces publics ouverts et éviter le huis clos étouffant. Prévoir dès aujourd’hui ce qui permettra de rester pertinent dans quinze ans. Les coulisses d’une compétition nationale : une guerre d’usure Un championnat de ce niveau ne s’improvise pas. « Nous avons commencé à discuter des nationaux plus d’un an à l’avance », rappelle Gagliardi. À l’époque, certaines parois n’étaient même pas encore montées et il fallait déjà convaincre la fédération que l’espace tiendrait la charge. Puis viennent les tractations : budgets, matériel, volumes de prises. « On nous a proposé 15 000 dollars de prises au tarif USAC pour 10 000 dollars en frais d’organisation », explique-t-il. Un chiffre sec, derrière lequel se cache une réalité bien plus vaste : transformer une salle de grimpe en machine de compétition. « Même les ouvreur·euse·s qui n’étaient pas directement impliqué·e·s étaient “défoncé·e·s” — à cause de tout le décapage, du lavage, des déplacements » Nick Gagliardi Cela veut dire tout déplacer et tout réorganiser : stocker le matériel d’entraînement, louer des chaises et des gradins, sécuriser des zones, créer un isolement praticable, coordonner l’accès du public. Cela veut dire aussi absorber les aléas : un réseau internet qui lâche alors qu’il doit porter le streaming officiel, des vidéos à extraire en urgence après un incident, des machines de levage qui abîment les tapis, des perceuses et batteries qui disparaissent d’une équipe à l’autre. Autant de détails invisibles pour les spectateur·rice·s, mais dont dépend l’équilibre d’une semaine entière. Et au-delà de la technique, il y a les humains. « Même les ouvreur·euse·s qui n’étaient pas directement impliqué·e·s étaient “défoncé·e·s” — à cause de tout le décapage, du lavage, des déplacements. » Pendant l’événement, Gagliardi a cumulé 140 heures de travail sur une seule période de paie. Ses journées consistaient à alterner : tester des chutes « scabreuses » pour valider la sécurité des relais, répondre aux besoins logistiques de la fédération, gérer le dialogue avec les équipes internes. Le lendemain de la finale, la salle exposait encore des voies de niveau national en plein milieu des créneaux membres. L’énergie manquait simplement pour tout démonter. Une compétition de ce calibre laisse une salle exsangue : du matériel abîmé, des équipes vidées, et la certitude que l’événement ne se limite pas à « un week-end de spectacle ». Membres, voisin·e·s : la vérité des coûts Accueillir un championnat, ce n’est pas seulement gérer des grimpeur·ses en compétition. C’est aussi composer avec celles et ceux qui paient un abonnement mensuel, et avec les voisin·e·s du quartier. « Nos membres sont comme : “Pourquoi il y a neuf voies en 8a dans la salle ?” », ironise Gagliardi. Le constat est brutal : quand une salle se transforme en arène nationale, elle cesse d’être un lieu du quotidien. Pour l’abonné·e qui vient deux fois par semaine après le travail, se retrouver face à une forêt de voies ultra-dures ou voir son créneau annulé peut vite tourner à la frustration. D’où l’importance, insiste-t-il, de prévenir, de contextualiser, de raconter l’histoire derrière les fermetures temporaires. La jeunesse, elle, devient l’argument économique central. « Nos programmes représentent quelque part entre 20 % et 25 % de tous nos revenus. » Ce n’est pas un à-côté, mais un socle. Une salle qui néglige ses jeunes compromet sa stabilité financière. À l’inverse, miser sur eux et elles implique d’assumer devant les autres membres que certaines semaines seront « prises » par des compétitions, parce qu’elles financent en partie le reste. L’impact dépasse même les murs. Dans le centre commercial où se trouve PRG-Beaverton, les restaurateur·rice·s se réjouissaient : « Notre chiffre d’un jour en une heure », rapportaient-ils. Mais d’autres commerces, privés de stationnement, criaient au scandale. La leçon est simple : une compétition ne se joue pas uniquement dans la salle, elle se joue dans son écosystème. Mal communiquer, c’est risquer de créer des allié·e·s enthousiastes d’un côté et des ennemi·e·s farouches de l’autre. Et cet équilibre, lui aussi, fait partie du prix à payer. Le travail relationnel de l’ouverture Derrière les prises et les volumes, il y a une vérité sociale : une équipe d’ouverture n’est pas une somme de CV mais une mosaïque de personnalités. « Tou·te·s les ouvreur·ses ne seront pas très extraverti·e·s. Tous ces gens ne pourront pas entrer dans une pièce pleine d’inconnu·e·s et se sentir chez eux », observe Gagliardi. Autrement dit, le facteur humain peut peser aussi lourd qu’une clé de 12. « Je ne veux pas être l’ouvreur qui a posé la voie qui a fait arrêter un enfant de grimper » Nick Gagliardi Il raconte sa formation pour passer le niveau 3 d’ouvreur USAC, en Alaska. Arriver seul, sans connaître personne. Enchaîner dix heures de travail sur les murs. Rentrer dans une maison partagée où vivent les autres ouvreur·ses, et devoir continuer à se comporter « en professionnel » alors que le soleil ne se couche jamais. La fatigue physique se double d’une fatigue sociale : impossible de couper, d’avoir un espace de respiration. De cette expérience, il tire une règle simple : annoncer d’emblée ses fragilités. Dire qu’on est nerveux·se, qu’on a besoin de temps pour formuler, qu’on peut paraître maladroit·e. Cette mise à nu change la donne : la discussion reste technique, elle n’est plus identitaire. C’est là, pour lui, la responsabilité d’un·e leader : non pas distribuer des blâmes, mais créer les conditions pour que chacun·e fasse mieux. Et rappeler que le rôle premier d’un·e ouvreur·euse en compétition n’est pas de briller mais de protéger. « Je ne veux pas être l’ouvreur qui a posé la voie qui a fait arrêter un enfant de grimper. » Derrière chaque pas de côté, derrière chaque réglage, il y a cette conscience : le spectacle ne vaut rien s’il met en danger. L’adaptation comme doctrine Parmi toutes les idées que développe Gagliardi, une revient comme un fil rouge : l’adaptation. « Je pense vraiment qu’il n’y a pas de style compétition… La différence, c’est l’intention. » Autrement dit, une voie de championnat n’est pas un catalogue de mouvements spectaculaires : c’est une partition pensée pour provoquer des chutes à des endroits différents du tracé. « Ce mouvement devrait te faire tomber », résume-t-il. « Toutes les salles ne peuvent pas accueillir des nationaux. Toutes ne peuvent pas accueillir des régionaux. Et c’est ok. » Nick Gagliardi L’art de l’ouvreur·euse consiste alors à régler la difficulté avec finesse. Un quart de tour sur une réglette, un pied déplacé de quelques centimètres, un rail légèrement aplati : de micro-manipulations qui suffisent à transformer l’expérience, sans dénaturer la ligne. C’est cette précision qui permet d’éviter l’écueil des blocs « tout ou rien » et de garder un contrôle sur le déroulement de la compétition. Intégrer ce principe dès les ouvertures commerciales, c’est préparer les équipes à l’exigence des grands événements. Construire des sections modulables permet, le jour J, d’ajuster en quinze minutes ce qui, autrement, nécessiterait de démonter un bloc entier. À la clé : du temps économisé, de la peau préservée, de l’énergie épargnée. Bref, une stratégie de survie pour les ouvreur·ses, mais aussi une philosophie : mieux vaut savoir affiner que repartir de zéro. Savoir renoncer, savoir inventer Toutes les salles n’ont pas vocation à accueillir un championnat national. « Toutes les salles ne peuvent pas accueillir des nationaux. Toutes ne peuvent pas accueillir des régionaux. Et c’est ok. » Le constat posé par Gagliardi n’a rien d’une condamnation : c’est un appel à la lucidité. Certaines structures, par leur taille, leurs moyens humains ou financiers, peuvent absorber le poids d’un tel événement. D’autres, au contraire, s’y épuiseraient. « La moitié de ce qu’on fait tient de la chance. On réduit le dé à six faces au lieu de vingt, mais on le lance toujours » Nick Gagliardi Et c’est là que s’ouvre une autre voie : inventer ses propres formats. Une petite salle n’a pas besoin de singer l’olympisme pour exister. Elle peut créer des compétitions citoyennes, des épreuves décalées, des rendez-vous locaux originaux qui parleront directement à sa communauté. Des événements plus modestes peut-être, mais plus incarnés, plus fédérateurs. La dignité d’une salle ne se mesure pas à l’étiquette d’un championnat, mais à l’adéquation entre ses ambitions et ses moyens. Dans cette logique, une « écologie des compétitions » devrait s’imposer : aux grandes structures de prendre sur elles les épreuves lourdes, aux petites de nourrir l’imaginaire de la grimpe autrement, en cultivant la créativité et le lien social. C’est cette diversité d’approches qui garantit la vitalité du milieu, bien plus qu’un mimétisme généralisé. Mesurer la réussite autrement On juge trop souvent un championnat à travers ses chiffres : le nombre de tops, la séparation entre les finalistes, l’élégance de la courbe de résultats. Pour Nick Gagliardi, ces indicateurs passent à côté de l’essentiel. « Est-ce que l’enfant veut revenir et faire une autre compétition ? », demande-t-il. Si la réponse est oui, l’objectif est atteint. Si, au contraire, une voie brise une motivation ou entraîne une blessure, alors c’est l’échec, quelle que soit la beauté des statistiques. Car derrière chaque compétition se cache une part irréductible d’aléa. « La moitié de ce qu’on fait tient de la chance. On réduit le dé à six faces au lieu de vingt, mais on le lance toujours. » Reconnaître cette incertitude, c’est admettre que même la meilleure équipe d’ouvreur·euse·s ne contrôle pas tout. C’est accepter qu’une compétition est une aventure fragile, faite de décisions humaines, d’imprévus et de hasard. Et que juger de l’extérieur est souvent illusoire. « Quand je vois une épreuve aux “mauvais” résultats, je refuse de juger : je n’y étais pas. Il y a de bonnes chances que, si j’y avais été, ça aurait fini exactement pareil. » Cette humilité n’est pas une excuse : c’est une méthode. Elle rappelle que l’ouverture n’est pas une science exacte, mais un équilibre délicat entre intention, ajustement et imprévisible. Et que la réussite d’un championnat se mesure d’abord à l’envie qu’il suscite de revenir, pas au tableau d’affichage final. Ce que raconte Nick Gagliardi n’est pas l’histoire d’un championnat éclatant, mais celle d’une salle qui a appris dans la douleur et qui en a tiré des règles. Concevoir l’architecture comme un outil, assumer l’impact sur les membres, désamorcer les tensions dans l’équipe, et surtout privilégier des voies ajustables plutôt que des numéros de cirque. Une salle n’a pas besoin d’un tampon « national » pour exister. Elle a besoin de lucidité sur ce qu’elle peut offrir et de cohérence dans son projet. Le reste suivra. Cet article s’appuie sur l’entretien mené par Holly Chen dans The Impact Driver Podcast, une production du Climbing Business Journal.

  • Vertige Media est un média reconnu

    Vertige Media vient d'obtenir la reconnaissance de la Commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP). Pour un jeune média indépendant, c'est le Graal. Alors forcément, cette reconnaissance nous élève. Voici la petite histoire d'une légitimité acquise dans un paysage médiatique français en pleine tempête. © Vertige Media Nous l'attendions depuis des mois. Alors quand la nouvelle est tombée, nous avons un peu exulté. Avec quelques lignes administratives de la Commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP), l'État vient de valider Vertige Media. Nous obtenons ainsi sa reconnaissance. Pour un jeune média comme le nôtre, c'est bien plus qu'un simple tampon bureaucratique. Tampon, baudrier et fumée blanche Ce que ça veut dire exactement ? Un jury de confrères et consœurs a validé notre sérieux, notre déontologie, notre capacité à informer selon les standards du journalisme professionnel. Dans nos têtes, ce qu'on se plaît à imaginer ce sont des gens très importants qui se sont enfermés au sous-sol d'un lieu culte pour ressortir des heures après avec une fumée blanche, un baudrier et le tampon sur le manifeste de Vertige Media. Évidemment, ce n'est pas la réalité. Mais quand même, la vérité c'est que dans l'écosystème de la presse de loisirs et d'escalade, cette reconnaissance reste rare. Depuis le premier jour, nous nous sommes donné une mission : traiter l'escalade comme un « fait social, culturel et politique ». Cette validation officielle confirme cette ambition. Concrètement, qu'est-ce que ça change ? Nous pouvons désormais afficher le logo du ministère de la Culture sur notre site. C'est déjà ça. Comme cela reste le seul truc qui matérialise vraiment la décision, on ne s'est pas gêné. Pour le reste, on attendra d'avoir un nouveau gouvernement pour aller prendre le goûter rue de Valois. Blague à part, cette reconnaissance nous impose désormais une responsabilité renforcée envers vous, nos lectrices et nos lecteurs. La reconnaissance de Vertige Media par la CPPAP arrive au moment où nous avons multiplié les enquêtes, les portraits fouillés, les analyses sur des sujets que personne ne traitait dans notre secteur. C'est la reconnaissance que notre travail journalistique respecte les standards de la profession, même dans un domaine de niche comme l'escalade, qui compte aujourd'hui environ 2 millions de pratiquants en France. Elle intervient au moment où nos audiences augmentent sur le site, où notre compte Instagram est de plus en plus suivi et où notre newsletter compte près de 5000 abonné·e·s. Mais ce n'est pas tout. Quand l'information devient un champ de bataille Cette reconnaissance tombe aussi à un moment particulier de l'histoire médiatique française. Jamais l'information n'a été autant un enjeu de pouvoir. Les chiffres donnent le vertige : 11 milliardaires possèdent aujourd'hui 81% des ventes de presse quotidienne nationale, 95% des hebdomadaires généralistes et la moitié des audiences télés et radios. Une concentration qui pose de sérieux problèmes de pluralisme et alimente la méfiance du public envers les médias. Les tentatives d'influence se multiplient. Affaires de harcèlement dans les rédactions, demandes de limogeage de journalistes, rachats stratégiques... Le paysage médiatique français traverse une crise sans précédent. Les quelques aides publiques à la presse indépendante ont été supprimées cette année, fragilisant encore davantage les acteurs émergents. Dans ce contexte, les médias indépendants deviennent cruciaux. Ce sont eux qui révèlent les atteintes à la probité, documentent les bavures, enquêtent sur la pollution ou les violences sexistes et sexuelles. Sans eux, ces réalités n'existeraient pas ou peu dans le débat public. Derrière, ce sont des journalistes qui ne travaillent pas pour l'intérêt d'un actionnaire, mais au service de l'intérêt commun. L'information : un bien commun Pour un média spécialisé comme Vertige Media, cette mission de contre-pouvoir s'exerce à l'échelle de notre communauté. Nous avons révélé les dérives du marketing d'influence dans l'escalade, questionné l'impact environnemental des compétitions, analysé les enjeux de genre dans la pratique. Des sujets que les médias généralistes ne traitent pas, mais qui concernent directement notre lectorat. Notre reconnaissance CPPAP nous donne une légitimité supplémentaire pour porter ces sujets. Dans un secteur où l'information spécialisée reste fragile, cette validation officielle nous permet d'affirmer notre indépendance et notre sérieux journalistique. Car les défis sont nombreux pour un jeune média indépendant. Difficile de développer un modèle économique viable, de toucher une large audience, de faire sa place dans un milieu ultra-concurrentiel. La reconnaissance CPPAP ne résout pas tout, mais elle constitue un outil de crédibilité précieux. Face au constat alarmant de la concentration médiatique, chacun peut agir pour soutenir les médias indépendants. Notre reconnaissance CPPAP s'inscrit dans cette démarche : elle valide notre capacité à informer selon les standards professionnels, même dans les niches les plus spécialisées. Bref, on est fiers. Et on va tâcher de répondre à la promesse qu'on s'est faite depuis la création de Vertige Media : informer rigoureusement. Si cette reconnaissance nous élève, elle nous oblige toujours à suivre le même mantra : se mettre à la hauteur. Mention spéciale : Un grand merci au SPIIL de nous avoir accompagnés dans les méandres des démarches administratives de la reconnaissance.

  • Janja Garnbret contre les hommes : le mauvais film de genre

    C’est devenu un gimmick médiatique : et si Janja Garnbret, l’ogresse des murs artificiels, pouvait se frotter aux hommes et, pourquoi pas, les battre à leur propre jeu ? Le scénario plaît mais pourtant le film semble vu et revu. Peut-être parce que le récit ne raconte pas tant la grandeur de la championne slovène que l’obsession masculine de se poser en mètre-étalon. Janja Garnbret © David Pillet Depuis la double victoire de Janja Garnbret aux Championnats du monde de Séoul et son inscription désormais indélébile au panthéon de son sport, nous avons vu passer des dizaines d'articles et de vidéo. Avec eux, une seule question : « Est-elle plus forte que les hommes ? ». Alors, posons-le d'emblée : c'est un problème. Car derrière son vernis de légèreté, l'interrogation trahit une persistance : l’incapacité chronique du sport à célébrer une championne pour ce qu’elle accomplit dans son propre cadre de compétition. Il faudrait toujours lui inventer un miroir masculin, comme si la valeur de ses victoires dépendait de ce qu’elles laisseraient présager si, par hasard, elle venait à battre un homme. Et ce réflexe en dit sans doute plus sur les obsessions de nos récits sportifs que sur les performances de Janja Garnbret elles-mêmes. Duel imaginaire, miroir déformant « La question de savoir si Janja pourrait grimper avec les hommes, c’est typiquement une question née du male gaze, nous explique Climbing Yoshi, grimpeuse amatrice engagée sur les questions de genre. On regarde à travers le point de vue des hommes, comme si les femmes ressentaient le besoin de se mesurer à eux pour se sentir valorisées. » Il y a d'abord ces petites phrases : Le Monde glisse, dans une vidéo très partagée, « ses performances soulèvent une question rare dans le sport : pourrait-elle rivaliser directement avec les hommes ? ». Chez nos confrères de L’Équipe, la surenchère atteint son sommet : Alex Honnold, incarnation du free solo, déclare sans trembler — « Elle serait capable de gagner une compétition masculine, sur un bon jour, selon l’ouverture » — et l’ouvreur Thomas Ballet renchérit en la propulsant dans son « top 5 mondial chez les hommes ». De quoi faire saliver les rédactions en quête de duel épique : une héroïne seule contre tout un plateau masculin, comme si le sport se réduisait à un western d’intérieur. « Cette comparaison empêche de reconnaître à sa juste valeur le sport féminin. Maintenant qu’elle a fait ses preuves chez les femmes, on lui donnerait enfin le droit de se mesurer aux hommes — même pas forcément aux meilleurs. Ça entretient l’ego et la croyance des hommes qu’ils sont supérieurs aux femmes. » Climbing Yoshi, grimpeuse amatrice On comprend l’efficacité médiatique : le fantasme d’un affrontement mixte se lit comme une promesse de spectacle inédit. Mais ce récit n’a-t-il pas surtout pour fonction de réinstaller subrepticement un vieux réflexe ? Celui qui consiste à n’accorder du crédit aux victoires féminines qu’à condition qu’elles puissent se mesurer à l’étalon masculin. Or ce que Janja Garnbret accomplit depuis une décennie — dix titres mondiaux, une régularité sans pareille, une domination sans partage — ne souffre pas la comparaison, car il n’y a justement pas de comparaison à faire. Et c’est bien là le paradoxe : plus elle écrase sa catégorie, plus on semble tenté·e·s de déplacer le terrain, comme si cette domination ne pouvait pas, en elle-même, suffire à raconter l’exception. On préfère l’illusion d’un duel inventé à la reconnaissance pleine et entière d’un règne incontestable. « Cette comparaison empêche de reconnaître à sa juste valeur le sport féminin, poursuit Climbing Yoshi. Maintenant qu’elle a fait ses preuves chez les femmes, on lui donnerait enfin le droit de se mesurer aux hommes — même pas forcément aux meilleurs. Ça entretient l’ego et la croyance des hommes qu’ils sont supérieurs aux femmes. » Derrière le vernis du duel, du débat et de la question ouverte, on trouve une mécanique de domination bien plus ancienne. Celle qui refuse encore de laisser les victoires féminines exister par elles-mêmes. Vitesse, règlement et univers parallèle L’IFSC (fédération internationale d'escalade, ndlr) ne joue pas à l’ambiguïté : en bloc comme en difficulté, les voies sont distinctes pour les deux catégories. En pratique, on juge les grimpeur·euse·s dans leur cadre, point final. Et c’est bien normal : l’escalade n’est pas une discipline qui peut se réduire à un sprint sur piste. Pas de ligne de départ unique, pas de distance imposée, pas de chronomètre universel qui règle tout. Ici, chaque épreuve est une partition spécifique. C’est ce qui rend la comparaison directe illusoire. Quand on aligne les femmes et les hommes sur des murs différents, l’écart qu’on croit mesurer n’existe pas vraiment : ce sont deux histoires parallèles, deux dramaturgies construites par l’équipe en charge des ouvertures. La seule discipline qui permette un affrontement strict, c’est l'escalade de vitesse. Le règlement le formule sans détour : « Les hommes et les femmes s'affrontent sur des parcours identiques qui ne sont pas modifiés entre les manches ». Même mur, mêmes prises, même séquence de mouvements. Enfin, dira-t-on, un terrain neutre où tout le monde joue exactement la même partition. Mais ce « privilège » a un revers : il expose crûment les écarts de chronos, sans la médiation de l'ouverture, sans le confort de la nuance. Et sur ce terrain-là, le verdict, on le verra, n’a rien d’un secret bien gardé. Quand on cherche un terrain neutre, débarrassé du flou des styles et des voies sur-mesure, il reste donc la discipline reine du chronomètre : la vitesse. Ici, pas de débat possible : même mur de 15 mètres, mêmes prises boulonnées dans le même ordre, mêmes règles pour tout le monde. C’est le seul endroit où les comparaisons ne reposent pas sur des suppositions mais sur des secondes, et elles tombent comme des couperets. Ce qui est fascinant, c’est que la réduction de cet écart est devenue une histoire en soi. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en mai 2025, l’Américain Samuel Watson arrache le record en 4″64. Quatre secondes et soixante-quatre centièmes pour avaler la voie standardisée du sol au top. En septembre, à Séoul, la Polonaise Aleksandra Mirosław fixe le sien à 6″03. Traduction brute : environ 30 % d’écart. Pas besoin de conjectures ni de « et si ». Sur ce seul terrain commun, le verdict est immédiat et sans appel. Faut-il s’en émouvoir ? Pas nécessairement. Ce serait oublier que les deux records se sont effondrés en quelques années : Mirosław a fait tomber le record féminin à plusieurs reprises, Watson a gratté centièmes après centièmes. La dynamique est là, spectaculaire. Mais une parité absolue, non, il n’y en a pas. Et alors ? Qui avait décrété que c’était le but du jeu, sinon celles et ceux qui veulent à tout prix transformer une domination féminine en duel imaginaire ? Ce que Janja dit. Et ce qu’on lui fait dire La falaise n’a ni chronomètre ni règlement officiel. Elle se raconte en grades, en consensus collectifs, en débats parfois passionnés sur la cotation « juste ». C’est un autre théâtre, plus lent, mais pas moins spectaculaire. En avril 2025, la jeune Américaine Brooke Raboutou inscrit son nom dans l’histoire en réussissant Excalibur (9b+/5.15c). Le magazine Climbing le note sobrement : « Brooke Raboutou devient la première femme à escalader du 5.15c » et souligne dans son article : « (...) la première femme de l'histoire à compléter une voie de cette difficulté ». Sobre, mais lourd de sens : un nouveau sommet féminin, arraché après des années de progression collective. « Pourquoi, d’ailleurs, rivaliser avec des hommes, pourquoi le ferais-je ? Je suis une femme et je veux être la meilleure… » Janja Garnbret dans L'Équipe Le Washington Post pousse l’interprétation plus loin, citant Stefano Ghisolfi : « L'escalade est l'un de ces sports où les performances des femmes et des hommes ne sont pas si éloignées... Excalibur est vraiment difficile... on peut vraiment voir que l'écart se resserre ». Beau slogan : l’écart est clos, rideau. Sauf que… non. Le 9c/5.15d — tel que proposé par Adam Ondra (Silence), puis par Sébastien Bouin (DNA), et plus récemment par Jakob Schubert (BIG) — n’a pas encore de répétition confirmée à ce jour, ce qui en fait une frontière active du possible dans l’escalade mondiale. Et côté bloc, les femmes tutoient aujourd’hui le V16/8C+ (Katie Lamb en 2023), quand les hommes s’attaquent désormais au V17/9A, avec des lignes comme Burden of Dreams, Return of the Sleepwalker ou Alphane. Janja Garnbret © David Pillet Ce qui est fascinant, c’est que la réduction de cet écart est devenue une histoire en soi : chaque cotation franchie par une grimpeuse déclenche des superlatifs, comme si l’égalité totale était au coin du mur. Mais confondre une demi-cotation d’écart avec une prophétie de parité définitive, c’est oublier deux choses : d’une part que les cotations sont des conventions mouvantes, pas des absolus scientifiques. D’autre part que le simple fait d’atteindre ces niveaux historiques devrait suffire à raconter l’exception, sans qu’il soit nécessaire d’imaginer un duel fantasmé contre les hommes. Quand on lit ses propos, une chose saute aux yeux : Janja Garnbret n’a jamais revendiqué ce duel imaginaire, ce sont les autres qui le lui collent sur les épaules. Dans un entretien accordé à Reuters, elle se montre d'abord curieuse et lucide en déclarant qu'elle aimerait concourir sur les voies masculines, et que ses performances dépendraient de la configuration de la voie. Avant d'élargir le spectre : « J'ai toujours cru que les femmes pouvaient faire tout ce que les hommes peuvent faire, nous pouvons être tout aussi fortes que les hommes ». Pas de provocation, pas de défi : simplement l’affirmation que l’escalade n’est pas un territoire réservé, et que les limites sont aussi culturelles que physiques. Mais dans L’Équipe, on la découvre plus tranchante encore : « Pourquoi, d’ailleurs, rivaliser avec des hommes, pourquoi le ferais-je ? Je suis une femme et je veux être la meilleure… » Avant d’ajouter plus loin : « Je pourrais gagner, si le style me convient. Mais, sur une autre voie, je ne pourrais pas faire quelques mouvements. Tout dépend du style ». En clair : elle n’exclut pas l’hypothèse, mais refuse d’en faire son horizon. Elle sait que son royaume, c’est la domination absolue de sa catégorie, une domination déjà suffisante pour marquer l’histoire. Autrement dit, Janja joue parfois le jeu des questions médiatiques — on devine l’amusement derrière certaines réponses — mais elle reste parfaitement consciente que le débat n’a pas été initié par elle. Ce sont les médias, les sponsors et les observateurs qui l’installent dans une arène qu’elle n’a jamais réclamée, comme si son hégémonie ne pouvait être légitime qu’en la confrontant à un étalon masculin. Ironie de l’histoire : Garnbret n’a pas besoin de ce duel pour être immense, mais c’est ce duel fantasmé qui permet à d’autres de continuer à écrire les gros titres. Réduire l’écart ou ouvrir les yeux ? Le récit du « gap closing » (réduction de l'écart, ndlr) a tout du slogan séduisant : il donne l’illusion d’un happy end sportif où femmes et hommes finiraient par courir côte à côte. Mais une tribune de Jane Jackson puliée dans Climbing Magazine vient rappeler combien cette histoire est trop belle pour être vraie, « trop ordonné, trop enthousiaste ». Trop propre, trop bien emballée pour refléter la réalité. Car l’égalité à conquérir n’est pas d’abord celle des chronos : elle se joue dans l’expérience vécue au quotidien, dans les vestiaires, sur les murs d’entraînement, dans la manière dont on crédite ou minimise une performance. « Est-ce que l’on a besoin de faire des compétitions mixtes pour rassurer ou remettre les hommes à leur place ? Moi je pense que l’on n’a pas besoin de ça. » Charline Vermont, grimpeuse amatrice Le Monde le rappelle clairement : la séparation entre catégories « est justifiée par des différences physiques perçues et des normes sociétales », et les inégalités persistent surtout parce que « l’allocation inégale des ressources et la faible médiatisation exacerbent ces inégalités ». Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de se demander si Janja Garnbret pourrait « réduire l’écart » en grimpant sur une voie masculine, mais de comprendre pourquoi cet écart s’est enraciné — dans les financements, l’encadrement, la reconnaissance — et comment le combler autrement qu’en inventant un duel spectaculaire. « Se cacher derrière le fun empêche le questionnement et limite la réflexion à une couche superficielle », souligne Climbing Yoshi. En d’autres termes, l’ironie ou la légèreté servent trop souvent d’alibi pour éviter de parler du fond : des biais structurels, de la répartition des moyens ou du cadre même des compétitions. PourVertige Media, une autre grimpeuse amatrice sensibilisée sur ses questions, Charline Vermont, confiait : « Est-ce que l’on a besoin de faire des compétitions mixtes pour rassurer ou remettre les hommes à leur place ? Moi je pense que l’on n’a pas besoin de ça. » Une formule simple qui dit beaucoup : ce n’est pas l’affrontement artificiel qui compte, mais la reconnaissance pleine et entière des performances pour ce qu’elles sont. Au fond, la vraie révolution ne viendra pas de l’image d’une championne qui « bat les hommes », mais d’un écosystème qui n’aura plus besoin de convoquer les hommes comme étalon. Moins de condescendance, plus de moyens, plus de diversité, et surtout un récit qui ne cherche plus à valider l’exception féminine par un hypothétique affrontement mixte. Réduire l’écart, oui, mais pas celui que l’on croit : non pas le différentiel de centièmes sur un mur de vitesse, mais celui qui persiste dans les structures, les représentations et les récits eux-mêmes. Le récit « Janja contre les hommes » a l’avantage d’un bon slogan : ça claque, ça intrigue, ça clique. Mais il repose sur un biais : faire des hommes le juge de paix ultime. Or Janja n’a pas besoin de ce détour. Elle écrase déjà sa discipline, elle pousse la falaise à des niveaux historiques, elle inspire une génération entière. La bonne bataille n’est pas de savoir si elle pourrait gagner une finale masculine, mais de créer des compétitions plus justes, des équipes d’ouverture plus mixtes, et des récits qui célèbrent les grimpeuses pour ce qu’elles font — pas pour ce qu’elles pourraient faire si on changeait les règles.

  • Chaussons d’escalade : pourquoi un tel fétiche ?

    Les grimpeur·euses vouent à leurs chaussons une passion qui dépasse largement le simple usage sportif. Serrés à la limite du supportable, ressemelés encore et encore, accumulés en petites séries spécialisées, ils incarnent une part d’identité et de performance. Mais pourquoi ce rapport quasi religieux à un bout de gomme et de cuir ? Retour sur l’histoire, la science et la culture d’un objet devenu fétiche. On pourrait penser qu’un chausson d’escalade est un banal consommable, comme une paire de baskets qu’on remplace quand elle s’use. Ça serait mal comprendre l’imaginaire des grimpeur·euses. Le chausson n’est pas qu’un outil : c’est le prolongement du corps, l’interface ultime entre le pied et la paroi, chargé de promesses et de symboles. De Pierre Allain bricolant ses premiers modèles à Fontainebleau aux éditions limitées que l’on collectionne comme des sneakers, il y a tout un monde. Celui où performance, douleur, identité et rareté se mélangent pour transformer une chaussure en objet de culte. Aux origines : de Fontainebleau à la révolution Stealth Avant les chaussons, il y avait les grosses de montagne : lourdes, rigides, conçues pour la neige et les éboulis, mais catastrophiques sur le grès ou le calcaire. Dans les années 1930, Pierre Allain, figure tutélaire de l’escalade à Fontainebleau, imagine une chaussure plus précise, avec une semelle lisse en caoutchouc. Ses « PA » marqueront une rupture. Dans les années 1950, le cordonnier Edmond Bourdonneau perfectionne l’idée et lance la marque EB, qui habillera les pieds de générations entières de grimpeur·euses en Europe. La vraie révolution arrive dans les années 1980, quand Charles Cole, alpiniste et ingénieur californien, met au point la gomme Stealth pour sa marque Five Ten. Première semelle véritablement « collante », elle change radicalement la gestuelle : le pied adhère aux dalles, s’agrippe aux grattons et autorise une escalade plus audacieuse. L’innovation se répand comme une traînée de magnésie, et très vite, le chausson devient un objet de désir autant que de nécessité. À partir de là, chaque marque joue sa partition : velcro, profils agressifs, rands actifs. Et chaque grimpeur·euse, sa fidélité. La science de la « collante » : l’alchimie de la gomme Le vocabulaire des grimpeur·euses dit tout : on parle de « grip », de « collante », comme si c’était une magie. Pourtant, derrière le ressenti se cache une science très concrète. La friction d’une gomme repose sur deux mécanismes : l’adhésion, quand la semelle accroche par cisaillement sur la surface, et l’hystérésis, quand elle se déforme dans les micro-aspérités du rocher en dissipant de l’énergie. Ces phénomènes dépendent de variables multiples : rugosité du support, vitesse d’appui, humidité, et surtout température. Trop chaud, la gomme se ramollit et perd sa tenue sur les arêtes ; trop froid, elle se rigidifie mais garde sa précision sur les grattons. C’est ce qui explique l’obsession hivernale des grimpeur·euses pour « la collante » : ce moment où les doigts collent mieux à la roche, et où la gomme retrouve son mordant. Idée reçue fréquente : une gomme tendre serait toujours meilleure. Les essais tribologiques récents montrent que la dureté n’est pas un facteur unique. Certaines gommes plus rigides surpassent des gommes souples sur rocher dur et sec, précisément parce qu’elles déforment moins et maintiennent l’arête. Résultat : choisir sa semelle n’est pas une affaire de slogan mais de contexte. Et c’est bien là que l’essai en conditions devient indispensable. Essais tribologiques, kézako ? En laboratoire, les scientifiques font glisser des échantillons de gomme sur différentes surfaces pour mesurer précisément leur friction, leur usure et leur comportement selon la température et l’humidité. Ces tests, appelés « essais tribologiques », permettent de confirmer — ou de démonter — certaines idées reçues des grimpeur·euses. Quand le serrage vire au masochisme La légende veut qu’un·e vrai·e grimpeur·euse doive souffrir dans ses chaussons. L’image a la vie dure : on a tou·tes vu des grimpeur·euses retirer leurs paires entre chaque essai, les orteils marqués, parfois à la limite du saignement. Mais les données médicales sont formelles : chaussons trop serrés = déformations de l’hallux, douleurs métatarsiennes, compressions nerveuses, paresthésies. Les podologues parlent même de « pieds de grimpeur·euses » comme d’une pathologie spécifique. Faut-il pour autant tout relâcher et grimper en pantoufles ? Pas vraiment. La performance demande un ajustement précis, surtout sur petites prises. Mais il existe un seuil où la douleur n’ajoute plus rien à la précision. La majorité des pratiques – bloc indoor, falaise sportive, grandes voies – s’accommodent très bien d’un serrage franc mais supportable. Les modèles ultra cambrés et douloureux n’ont de sens que sur des tentatives courtes et ciblées. Autrement dit : serrer, oui. Se mutiler, non. P3, Bi-Tension et autres raffinements : anatomie d’une arme Derrière le fétichisme, il y a la technique. Les marques ont inventé des systèmes pour conserver l’agressivité d’un chausson même après des centaines d’heures. La Sportiva a introduit le système P3 (Permanent Power Platform), une bande qui maintient la cambrure et concentre la puissance sur l’avant du pied. Scarpa a développé de son côté les rands actifs Bi-Tension et Active Randing, conçus pour tendre le chausson sans l’écraser. Résultat : une précision durable, une meilleure redistribution des forces, et la promesse que l’objet fétiche restera performant plus longtemps. Ces innovations nourrissent aussi le discours marketing. Elles construisent l’idée que chaque modèle est unique, doté d’un « ADN » technique. Et c’est précisément ce storytelling qui renforce la fétichisation : posséder une paire de Solution ou de Drago, ce n’est pas seulement acheter un outil, c’est afficher une identité technique et culturelle. Collection, rareté et appartenance Peut-on vraiment se contenter d’une seule paire ? Peu de grimpeur·euses confirmé·es le croient encore. La collection de deux ou trois chaussons est devenu la norme : une paire rigide pour les micro-règlettes, une souple et cambrée pour le bloc moderne, une plus confortable pour les grandes voies. La rotation des paires permet aussi de prolonger leur durée de vie et de toujours avoir une solution adaptée. Mais au-delà de l’efficacité, il y a la loyauté de marque et le culte des modèles. Certains chaussons deviennent iconiques, au point de se transmettre presque comme des reliques. Les éditions limitées accentuent le phénomène : Scarpa a sorti une Furia 80 en seulement 900 exemplaires numérotés, aussitôt collectée par les fans. L’escalade rejoint ici une logique comparable à celle des sneakers : on n’achète plus seulement pour grimper, mais pour appartenir. Mythe ou réalité : quelques idées reçues passées au crible « Plus serré, plus fort. » Faux au-delà d’un certain point : la douleur finit par dégrader la performance et par abîmer le pied. « Gomme tendre = meilleur grip. » Pas toujours. Le comportement dépend du rocher, de la température et de la vitesse. « Un seul chausson suffit. » Possible, mais avoir plusieurs paires reste plus rationnel pour adapter la performance et prolonger la durée de vie des paires. Entre science et passion Pourquoi les grimpeur·euses fétichisent-ils leurs chaussons ? Parce qu’ils concentrent tout à la fois : l’histoire d’une pratique, la science des matériaux, le goût du sacrifice, l’appartenance à une marque ou à un modèle. Le chausson est une mémoire au bout des orteils, une extension du corps et un signe d’identité. Et pour celles et ceux qui veulent confronter la théorie à la pratique, le rendez-vous est donné : FRICTION, les 19 et 20 octobre à Climb Up Paris. Deux jours organisés avec Au Vieux Campeur pour tester, comparer, comprendre. Et peut-être, enfin, trouver chaussure à son pied. Inscriptions sur ce lien. Article sponsorisé par Au Vieux Campeur

  • Escalader sans voiture : le topo qui veut changer la donne

    À Grenoble, un guide d’un genre nouveau voit le jour : Escalades depuis Grenoble – Aventures sans voiture. Plus qu’un simple topo, un pavé de 384 pages qui se présente comme un manifeste en faveur d’une autre manière d’habiter la montagne, où la question du transport devient centrale. Derrière ce projet auto-édité, Florian Garibal et l’aquarelliste Fanny Audigé, convaincu·e·s que repenser nos déplacements, c’est déjà repenser notre rapport à l’escalade. © Escalades depuis Grenoble – Aventures sans voiture Pour une fois, voilà un topo qui ne s’écrit pas les chaussons aux pieds et la corde déjà posée. Il démarre dans les rues encombrées de Toulouse, là où, pour arpenter les montagnes, il faut d’abord avaler une heure et demi de route. L’équation devient alors absurde : beaucoup de temps perdu, une énergie gaspillée, et trop souvent des projets avortés à la dernière minute. « Je pense que je peux dire au moins 25 fois que j’ai annulé une sortie le samedi matin, parce que les gens s’étaient dégonflés dans la nuit », raconte Florian Garibal, moniteur d'escalade et co-auteur du topo. De cette frustration est née une conviction : et si le problème n’était pas la falaise, mais bien la voiture ? Quelques années plus tard, installé à Grenoble, il transforme ce constat en projet éditorial : Escalades depuis Grenoble – Aventures sans voiture. Quand la logistique devient une philosophie Il aura suffi d’un changement de décor pour que tout bascule. En arrivant à Grenoble, Florian découvre une évidence que des années de galère toulousaine lui avaient rendue impensable : la falaise n’est plus une expédition, mais une voisine. Ici, on peut grimper à la demi-journée, voire après le travail, et surtout, on peut s’y rendre autrement qu’en allumant un moteur. « Non seulement je pouvais aller grimper en une demi-journée, voire après le travail, mais en plus je pouvais y aller à vélo, en bus, ou même à pied. » Ce renversement a valeur de révélation. Ce qui, pour beaucoup d’habitant·e·s grenoblois·e·s, relevait encore de l’automatisme automobile — la voiture comme réflexe, comme habitude culturelle — devient pour lui une évidence inversée : si la distance se réduit, pourquoi ne pas réduire aussi l’empreinte ? C’est là que la logistique cesse d’être un détail pour devenir une philosophie : la mobilité n’est plus l’obstacle, elle devient la condition même du plaisir de grimper. « Mettre en page un livre de 400 pages en deux mois, ça a été 16 heures par jour pendant 25 jours d’affilée » Florian Garibal, co-auteur du topo Et ce glissement n’est pas resté anecdotique. Très vite, ses ami·e·s s’y intéressent, intrigué·e·s par cette pratique qui, loin d’être une contrainte, prend l’allure d’une aventure plus simple et plus joyeuse. Les sorties se multiplient, la curiosité grandit, et Florian commence à en garder une trace. D’abord sous forme de récits bricolés sur un blog, La Crèmerie, qui finit par rassembler plusieurs centaines de lecteur·rices. Puis l’idée s’impose d’aller plus loin : « Ça faisait deux ans que je réfléchissais à faire un livre, c’était le moment », dit-il. Du blog artisanal au livre-manifeste Avec Fanny Audigé, illustratrice grenobloise, Florian décide de passer à l’échelle supérieure. Finies les anecdotes sur son blog. Cette fois, il s’agit d’assembler un monstre éditorial : 384 pages, 89 grandes voies, 41 secteurs, et l’ambition de faire tenir dans un seul objet ce que la plupart n’osent même pas imaginer. © Escalades depuis Grenoble – Aventures sans voiture Le projet avance comme une ascension longue : chaque longueur apporte son lot de frissons. D’abord convaincre les équipeurs, ce qui fut plus simple qu’attendu : « Comme on reverse de l’argent à l’équipement, ils ont tous dit oui directement. » Ensuite, naviguer entre parcs naturels, métro, transporteurs, institutions, chacun avec ses règlements et ses zones d’ombre. Puis la collecte, le vrai chantier : « Sur les 90 grandes voies, j’en ai eu 20 envoyées par la communauté, 40 que j’ai faites moi-même, et pour le reste j’ai contacté des gens directement. » « Ça ne touche pas les gens de Brest ou de Bordeaux, mais ça montre qu’à l’échelle d’un territoire, il y a une vraie demande » Florian Garibal La petite communauté WhatsApp et la newsletter grossissent, chacun·e apporte sa pierre, ses photos, ses récits. À mesure que le topo prend forme, l’aventure cesse d’être celle d’un binôme pour devenir une cordée élargie. Et puis arrive le crux : la mise en page. « Mettre en page un livre de 400 pages en deux mois, ça a été 16 heures par jour pendant 25 jours d’affilée. » Là, plus de fissures ni de réglettes : seulement du texte, des images et des PDF. Une paroi abstraite, mais qui use tout autant. Et au milieu de cette grimpe d’un autre genre, Florian découvre aussi un univers parallèle : celui de l’impression. Ses rouleaux de papier de plusieurs kilomètres, ses formats qui décident du gaspillage ou non. « C’était important de comprendre comment fonctionne un imprimeur pour choisir un format qui gaspille le moins possible. » Un topo qui parle de mobilité douce, mais qui pousse la cohérence jusque dans ses fibres de cellulose. Le crowdfunding comme révélateur À première vue, ça aurait pu rester une aventure discrète : un topo local, destiné aux Grenoblois·es motivé·es par le vélo ou le bus. Mais la campagne Ulule a fait office de test grandeur nature. Objectif affiché : 100 préventes. Un chiffre modeste, calibré pour rassurer et déclencher l’effet boule de neige. « L’objectif affiché, c’était 100, mais dans nos têtes, on en avait un autre », explique Florian, qui connaît bien les ficelles du financement participatif. Résultat : presque 300 préventes en quelques jours. Et ce n’est pas anodin. Cela confirme qu’il existe bel et bien un désir d’alternatives, une appétence pour un imaginaire où l’on peut partir grimper autrement que moteur allumé. « Ça ne touche pas les gens de Brest ou de Bordeaux, mais ça montre qu’à l’échelle d’un territoire, il y a une vraie demande. » « Les récits de voyage qu’on trouve en librairie parlent de destinations lointaines, souvent en avion, mais comme si le transport n’existait pas. Comme s’il y avait une téléportation » Florian Garibal © Escalades depuis Grenoble – Aventures sans voiture Cette réussite ouvre d’ailleurs un horizon plus large : et si Escalades depuis Grenoble – Aventures sans voiture n’était que le premier tome d’une collection ? Florian et Fanny l’imaginent déjà : une maison d’édition capable de reproduire ce modèle ailleurs, en accompagnant des auteur·e·s locaux·ales. Une sorte de contrepoids aux géants du récit d’aventure, qui vendent encore à la pelle des voyages en avion maquillés en « retour à la nature ». En somme, le crowdfunding donne corps à une intuition : la mobilité douce n’est plus un fantasme de marginaux, elle devient un désir collectif, assez fort pour s’incarner dans un livre. Un projet politique assumé Florian ne s’en cache pas : « Ce livre, c’est un projet politique ». Non pas au sens partisan, mais au sens le plus direct : déplacer les normes, changer le cadre de ce que l’on considère comme « normal » quand on parle de montagne. Il suffit d’ouvrir les rayons « voyage » ou « aventure » en librairie pour comprendre ce qu’il veut dire : des récits d’explorations lointaines, la plupart rendues possibles par un billet d’avion qu’on préfère passer sous silence. « Les récits de voyage qu’on trouve en librairie parlent de destinations lointaines, souvent en avion, mais comme si le transport n’existait pas. Comme s’il y avait une téléportation. Le problème, c’est que le plus gros impact, il est là, dans le trajet. » « Ce qu’on veut, c’est qu’un jour, dans une librairie de montagne, la mobilité douce soit un choix parmi d’autres, et pas juste une curiosité marginale » Florian Garibal Refuser cette ellipse, c’est déjà une prise de position. Et c’est aussi ce qui a conduit à l’auto-édition. Pas question de déléguer le sens à une maison qui aurait lissé les angles ou imposé ses process. « On paye presque deux fois plus cher en travaillant avec la Manufacture des Deux Ponts, mais on reste alignés avec nos valeurs. » Le choix de cet imprimeur grenoblois, certifié ISO 14001, n’est pas un détail : c’est l’idée que la cohérence se joue dans chaque fibre du papier, jusque dans la manière dont les chutes sont recyclées. © Escalades depuis Grenoble – Aventures sans voiture En somme, Escalades depuis Grenoble – Aventures sans voiture est une déclaration : liberté artistique, cohérence écologique, exigence éditoriale. Trois piliers qui, mis bout à bout, déplacent l’objet « topo » du côté du manifeste. Et après ? L’avenir s’appelle Aventures sans voiture. Après Grenoble, les Pyrénées sont déjà évoquées, et d’autres massifs pourraient suivre. Mais il ne s’agit pas seulement de décliner le modèle, tome après tome : l’ambition est plus vaste. Il s’agit de peser dans l’imaginaire collectif, d’offrir aux grimpeur·ses autre chose que l’alternative entre la voiture obligatoire et le récit exotique qui commence par un embarquement discret dans un avion low-cost. « Ce qu’on veut, c’est qu’un jour, dans une librairie de montagne, la mobilité douce soit un choix parmi d’autres, et pas juste une curiosité marginale. » Et les chiffres sont là pour rappeler que ce n’est pas une coquetterie idéologique mais une urgence bien concrète : 69 % des émissions du tourisme viennent du transport. Autrement dit, le problème n’est pas dans la verticalité des parois, mais dans l’horizontalité des trajets pour les rejoindre. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement « où grimper », mais bien « comment s’y rendre ». Pendant la conversation, Florian le résume avec simplicité : « Pour nous, grimper sans voiture, ce n’est pas seulement réduire l’impact. C’est retrouver une forme de simplicité, une liberté d’inventer d’autres manières d’aller en montagne ». Derrière le pavé de 384 pages, on retrouve cette idée de fond : l’escalade n’est pas qu’un sport, c’est une manière d’habiter le monde.

  • Balin Miller : un prodige de 23 ans meurt en rappel sur El Capitan

    Le grimpeur originaire d’Alaska, auteur du premier solo de la Slovak Direct au Denali, est mort le 1ᵉʳ octobre en redescendant la voie Sea of Dreams à Yosemite. Selon des témoins, il aurait poursuivi son rappel au-delà du bout de sa corde en tentant de récupérer un sac coincé. L’accident, encore en cours d’investigation, illustre le danger récurrent de ces manœuvres de descente en grande voie, souvent à l’origine d’accidents mortels. Balin Miller © Millet Il avait terminé son ascension. Balin Miller, 23 ans, venait de sortir Sea of Dreams, l’une des voies les plus redoutées d’El Capitan. Mais, selon plusieurs témoins, son sac de hissage se serait coincé, l’obligeant à redescendre. Dans cette manœuvre devenue routinière, une erreur probable : poursuivre le rappel au-delà du bout de la corde, sans nœud d’arrêt. Sa chute, estimée à plusieurs centaines de mètres, lui a été fatale. L’enquête du National Park Service doit encore en préciser les circonstances exactes. Un scénario fréquent dans une voie extrême Sea of Dreams n’a jamais eu la réputation d’être une voie clémente. Ouverte en 1978 par Jim Bridwell, Dale Bard et Dave Diegelman, elle reste classée A4, symbole de l’artif engagé d’El Capitan. C’est pourtant sur une phase a priori plus anodine, le rappel final pour dégager un sac coincé, que tout aurait basculé. D’après des observateurs depuis la vallée, Miller aurait poursuivi sa descente au-delà du bout de sa corde. Une hypothèse encore à confirmer, mais qui renvoie à l’un des scénarios d’accidents les plus fréquents en grande voie. L’ascension interrompue en direct Le drame n’a pas seulement marqué par son issue, mais aussi par sa visibilité. Un spectateur, Eric Kufrin, suivait au télescope les cordées engagées sur El Capitan et diffusait en direct sur TikTok. Il ne visait pas spécifiquement Miller, mais la scène a été captée devant environ 500 spectateurs en ligne. Certains ont d’abord cru que le grimpeur diffusait lui-même, ce qui a été démenti. Reste que la chute d’un athlète au sommet de son art a été vue en temps réel, révélant l’exposition nouvelle des grandes parois à l’œil numérique. Une trajectoire fulgurante Né à Anchorage, Miller avait grandi dans les falaises locales avec son père et ses frères et sœurs. Pour financer ses expéditions, il enchaînait les jobs saisonniers – pêche au crabe, chantiers dans le Montana – et investissait tout dans ses projets alpins. En 2025, il avait frappé trois fois fort : En janvier, avec la deuxième ascension connue de Reality Bath dans les Rocheuses canadiennes, réalisée en solo ; En mai, avec French Connection sur le Mont Hunter, en solo ; En juin, avec le premier solo de la Slovak Direct sur le Denali, 2 700 mètres avalés en environ 56 heures, une performance saluée comme historique. À 23 ans, son nom circulait déjà dans la communauté comme celui d’un futur grand. Les erreurs de rappel, talon d’Achille des grandes parois L’American Alpine Club recense chaque année plusieurs accidents mortels liés au rappel. En 2023, 14 accidents ont été documentés, dont 8 fatals, souvent pour des raisons similaires : corde trop courte, absence de nœud, distraction. Le cas de Miller, tel que rapporté par les témoins, rappelle que la gravité ne réside pas uniquement dans la difficulté technique des voies, mais aussi dans la routine des manœuvres. À El Capitan, où l’engagement est déjà extrême, la moindre faille peut être fatale. Balin Miller n’était pas un influenceur cherchant à nourrir l’algorithme, mais un grimpeur obsédé par les parois les plus hostiles. Surnommé « Orange Tent Guy » pour son portaledge visible dans la vallée de Yosemite, il incarnait une génération prête à vivre léger et à grimper fort, quitte à repousser les marges. Sa mort, brutale et filmée malgré lui, laisse l’image d’un talent stoppé net au seuil d’une carrière hors norme.

  • Grimpeurs contre industries fossiles : l'escalade face aux pétrodollars

    Dans une déclaration, un collectif d'activistes britanniques exhorte des grimpeur·ses à refuser tout sponsoring des industries fossiles. L’enjeu ? Préserver l'escalade de la financiarisation carbonée avant qu'il ne soit trop tard. Et face aux milliards des compagnies aériennes et des marques automobiles, les résistant·es n'ont pas de pétrole mais il·elles ont des idées. Caroline Ciavaldini © Neil Hart À l’orée de l’automne, c’est peut-être le moment de l’année où il est le plus beau. Au-dessus, le ciel est rougeoyant prend parfois des teintes violettes qui semblent entourer les cimes du Scafell Pike et du Helvellyn comme un feutre de coloriage. En cette saison, le Lake District, - le plus grand parc national de l'Angleterre situé au nord-ouest du pays - est un endroit sublimement irréel. Pourtant, quelque chose cloche. Quand Liam et ses amis décrochent les sacs à cordes de leurs épaules, l'atmosphère est pesante. Il fait bien trop lourd, l’air est quasi absent. Et tout à coup, ce lieu magique où se dressent les plus hauts sommets de l’île, devient le théâtre d’un tableau peint en noir. Les fossiles et le marteau « Cela fait des années qu’on en parle, reprend Liam Killeen, grimpeur amateur et activiste écologique. Désormais, quand on va grimper au Lake District, on passe des journées étranges, avec des conditions bizarres. Là, à la rentrée, ça nous a carrément laissé une sensation de malaise. » Ce malaise, Liam le porte depuis longtemps. Assez jeune, il entreprend des études sur le mouvement climatique. Et à 29 ans, il est désormais doctorant à l'université de Lancaster où il étudie son organisation politique. Le jeune Britannique est également membre de la campagne « Badvertising » qui entend stopper les publicités et les sponsors qui aggravent la crise climatique. Le 26 septembre dernier, en plein Championnats du monde d’escalade à Séoul, Liam Killeen lance avec son réseau la « Fossil Free Declaration ». La déclaration sans énergie fossile, en VO, engage ses signataires à couper le lien entre l’escalade et les industries polluantes, en particulier l’aviation et l’automobile.Derrière cette initiative, on trouve « Cool Down », un collectif international créé par Freddie Daley qui réunit athlètes, organisations sportives et militants climatiques. « C'est un lieu de mise en réseau où nous pouvons nous rassembler, coordonner nos actions et amplifier nos travaux respectifs », explique Liam Killeen. La liste des premier·e·s signataires de la Fossil Free Declaration affiche des noms bien connus du milieu de la grimpe et de l’alpinisme : James Pearson, Caroline Ciavaldini, Katherine Choong, Sébastien Berthe, Arnaud Petit ou encore la Fondation de l’ultratraileur, Kilian Jornet. Le texte pose un constat : l’escalade explose et il faut préserver la discipline du capitalisme carboné, avant qu’il ne soit trop tard. « Nous sommes à un carrefour, résume Liam Killeen depuis Lancaster, en visio. Soit nous laissons l’escalade devenir comme tous les autres sports avec des compagnies aériennes et des constructeurs automobiles floqués sur chaque maillot. Soit nous empruntons une voie différente. » « L'escalade n'est pas encore rattrapée par le capitalisme, tout du moins il reste quelques résistant·es » Arnaud Petit, ancien champion du monde, signataire de la Fossil Free Declaration Mille milliards de mille sabord(age) Bien placées dans le sillage du développement de l’escalade, de plus en plus d’industries lorgnent sur son potentiel économique. « Je connais un athlète olympique, un très gros nom, qui a été approché par une compagnie aérienne nationale pour du sponsoring », confie Liam Killeen. Avant d’ajouter qu’un autre athlète lui avait soufflé avoir eu sous les yeux l’offre d’une grande marque automobile qui, pour une seule journée, équivalait à son contrat de sponsoring actuel à l’année. L’échelle des sommes dépasse souvent l’entendement. Selon The Guardian, les entreprises de combustibles fossiles investissent à elles seules 4 milliards d'euros dans le sponsoring sportif mondial. « Et c'est sans compter les compagnies aériennes et les plus grands constructeurs automobiles du monde, précise l’activiste. Si on parlait d'eux, ce serait des milliards et des milliards en plus. » Jusqu’à présent, l’escalade semblait éloignée de ce jeu financier démentiel. Mais depuis que l’IFSC (la fédération internationale d’escalade, ndlr) a noué un partenariat avec l’Arabie Saoudite pour les NEOM Masters, le vent a tourné. Deux éditions ont été organisées, en 2023 et 2024. Il n’y en a jamais eu d’autres. Sans doute parce qu’une lettre ouverte du réseau ACTS signée par beaucoup d’athlètes et relayée dans le monde entier avait convaincu l'IFSC de ne pas rempiler. « J’ai lancé ACTS il y a cinq ans avec l’alpiniste français Christophe Dumarest, rembobine Arnaud Petit, ancien champion du monde d’escalade et signataire de la déclaration. À l’époque, nous avions lancé ACTS avec un manifeste pour engager les grimpeur·ses pros et les guides de haute-montagne à limiter leur impact sur l’environnement. » Depuis le sud-est de la France où il vit, il nous confie qu’il voit en la Fossil Free Declaration une bonne manière de convaincre les instances de son sport. « Ça a marché avec les NEOM Masters, on peut se dire que ça vaut le coup d’essayer. » Katherine Choong © Cédric Lachat Même si elle fut éphémère, cette collaboration entre l’IFSC et l’Arabie Saoudite inquiète Liam Killeen. Pour le doctorant, c’est un cas d’école de « sportwashing », soit un outil de soft power dopé aux pétrodollars. « L’Arabie Saoudite fait ça pour redorer son image, explique-t-il. C’est un moyen pour des États, voire des entreprises, qui ont une très mauvaise réputation en matière de pollution ou de droits de l’homme de s’associer à la santé, à la jeunesse et à la perfection physique. Chaque fois que l’Arabie Saoudite est critiquée dans la presse, que fait-elle ? Elle achète un très gros contrat de licence ou elle sponsorise un nouveau sport. C'est une tactique très efficace. » L’activiste rappelle que c’est un scénario possible pour l'escalade. La discipline est pour l’instant relativement préservée mais les NEOM Masters créent un précédent et peuvent la projeter dans un futur que le monde du football vit déjà. « Le fait que la FIFA soit sponsorisée par Aramco montre vraiment comment cela fonctionne. Pouvez-vous imaginer la plus grande compagnie pétrolière du monde sponsoriser la Coupe du monde ? Eh bien, c’est déjà le cas et personne n'en parle. » « Le sport devrait être un vecteur positif pour les pratiquant·es, les spectateur·rices, la société. Il ne devrait pas être associé à des industries qui détruisent notre avenir » Katherine Choong, grimpeuse professionnelle et signataire de la Fossil Free Declaration Les premiers mots de la déclaration n’ont pas été choisis par hasard. Ils remettent la discipline au centre de ses enjeux. « Pour nous, l'escalade est plus qu'un simple sport, c'est un mode de vie », peut-on lire dans le texte. « C'est une pratique qui nous ancre dans le monde naturel, offrant une connexion avec l'extérieur dans sa forme la plus pure. Nous grimpons pour la beauté, le défi, le flow et le sentiment incomparable de liberté qui vient du mouvement dans les montagnes. » Cette vision trouve un écho particulier chez Katherine Choong, grimpeuse professionnelle suisse qui a signé. Sans hésiter. « Je passe énormément de temps en nature et je vois de mes yeux son évolution et les dégâts causés par l'activité humaine », nous souligne-t-elle. Pour la grimpeuse, la contradiction est évidente : « La nature n'est pas notre terrain de jeu, elle était là bien avant nous. C'est à nous de la respecter et de limiter notre impact. Le sport devrait être un vecteur positif pour les pratiquant·es, les spectateur·rices, la société. Il ne devrait pas être associé à des industries qui détruisent notre avenir. » « Dégager les marques polluantes du sport » © Cool Down Les grimpeur·ses : des proies faciles ? Cela dit, la réalité financière des grimpeur·ses complique l'équation. Beaucoup de leurs contrats de sponsoring ne rapportent pas beaucoup d'argent. Sans parler des sommes en jeu lors des compétitions, dérisoires par rapport aux autres sports. Cela devient plus facile pour une industrie florissante de convaincre les athlètes de faire leur promotion. Liam Killeen parle d’offres à 20 000 livres (environ 23 000 euros, ndlr) pour quelques jours de travail. « Le risque, c’est que cela devienne comme au foot chez les hommes, poursuit-il. Vous ne pouvez même plus avoir de conversations avec eux sur ces questions climatiques. Les montants qu’ils touchent les ont complètement décollés de la société et de ses enjeux. » « Vous ne pouvez pas travailler sur le sujet du développement durable sans investissement » Fabrizio Rossini, directeur de la communication de l’IFSC Aujourd’hui, les grimpeur·ses en sont loin et la Fossil Free Declaration vient aussi rappeler que des digues tiennent. « Cette initiative est importante parce que j’ai le sentiment que l’escalade n’est pas encore une activité rattrapée par le capitalisme, pose Arnaud Petit. Du moins il reste quelques résistant·es. Je suis content de voir que certains des grimpeur·ses les plus emblématiques du monde, comme Alex Honnold ou Adam Ondra, n'aient pas succombé aux propositions de Red Bull. » Même si ses compétitions n'arborent pas encore de grosses Jeep ou des compagnies aériennes, l'IFSC se retrouve bel et bien dans le viseur. Sur les réseaux sociaux, des centaines de commentaires interpellent la fédération sur sa politique de sponsoring. Face à la pression, le directeur de la communication, Fabrizio Rossini, contacté par Vertige Media, déclare que la fédération internationale reste ouverte au dialogue. « Nous avons une commission consacrée aux enjeux de développement durable, assure-t-il au bout du fil. Nous ne sommes pas l'institution sportive typique qui se protège de toute déclaration. » En 2018, l'IFSC avait signé un contrat de sponsorship avec la compagnie aérienne japonaise Japan Airlines qui a financé ses évènements pendant deux ans. « Nous travaillons sur la durabilité, c’est essentiel, reprend Fabrizio Rossini. Nous essayons de faire de notre mieux. Nous avons de nouveaux projets pour le futur mais même le développement durable a besoin d’un budget et d’argent. Vous ne pouvez pas travailler sur ce sujet sans investissement. » « Vous êtes des hypocrites » Au sein même de la communauté d'escalade, l'initiative suscite quelques réactions contrastées. « Les rares critiques qu’on a reçues, ce sont toujours les mêmes : on nous accuse d’être hypocrites, confie Liam Killeen. Des gens nous disent : “Regardez, vous conduisez une voiture, vous prenez l’avion vous aussi” ». Si elles sont habituelles, ces résistances peuvent être pernicieuses selon le doctorant, surtout si elles braquent les athlètes. « Il y a une peur chez les meilleur·e·s grimpeur·ses d’être vu·e·s comme de vrai·e·s hypocrites s’ils s’expriment, continue-t-il. Mais il n’y a aucun moyen de vivre un mode de vie sans carbone dans le monde occidental. » Cette question de pureté morale, c’est un piège selon les membres de Cool Down. « Si vous mettez la barre trop haute en termes de perfection, vous devenez passif·se. Nous essayons donc de dire aux grimpeur·ses de ne pas trop s’inquiéter. S’ils/elles doivent conduire un van pour partir à l’aventure, c’est ok. » Quand on s’attarde sur la liste des signataires, une chose frappe : aucun athlète du circuit officiel de l'IFSC n’a encore signé. Comme si la Fossil Free Declaration n’était tamponnée que par des athlètes émancipé·e·s des logiques fédérales, et il faut bien le dire, déjà connu·e·s pour leur engagement écologique. « Les autres sont beaucoup plus difficiles à atteindre, reconnaît Liam Killeen. Mais récemment, nous avons obtenu la signature d'Harisson Campbell (un grimpeur australien qui a notamment participé aux Jeux Olympiques de Paris en 2024, ndlr). Mais les autres sont très occupés. » Ou pas assez de liberté pour signer ? Quoi qu’il en soit, la stratégie de Cool Down mise sur une approche progressive. « En ce moment, nous essayons de développer le réseau encore davantage, remet Liam Killeen. Nous sommes en discussion avec une fédération nationale d'escalade qui est très proche de signer. » L'idée étant de créer un rapport de force : « Plus nous avons de soutien au niveau des grimpeur·se et des fédérations nationales, plus nous aurons de leviers pour discuter avec l’IFSC ». De son côté, la fédération internationale confie à Vertige Media être prête à entendre Cool Down. L’heure du choix Dans l’attente, Katherine Choong mise quant à elle sur l'exemplarité : « J'espère que cette déclaration enverra un message clair : les grandes organisations sportives, comme l'IFSC, ne devraient plus offrir de vitrine commerciale aux industries fossiles. Cette campagne vise principalement ce problème. Il ne s’agit pas de moraliser ou de condamner les comportements individuels. Si nous, sportifs, montrons qu'un autre modèle est possible, cela peut être un vrai catalyseur de changement. » Arnaud Petit abonde : « Ça peut faire boule de neige. L'escalade est un sport en vue et d'autres sports vont constater cet engagement, et pourront se dire qu’il est possible de faire des événements sans valoriser des entreprises à fort impact carbone. » Dans une communauté encore relativement libre de ses choix, l'avenir d'un sport se joue peut-être dans ces signatures qui s'accumulent, une à une, loin des projecteurs et des contrats mirobolants. À mesure qu’elle fait un pas de plus dans son ascension, l'escalade devra se demander où elle mettra le prochain pied. Sommée de se recentrer dans une ligne qui semble intimement liée à son histoire, force est de constater que le futur de la discipline peut encore s’engager dans plusieurs voies. Et beaucoup d’entre elles annoncent des journées aussi étranges et des conditions aussi bizarres que celles du Lake District en automne. La Fossil Free Declaration est ouverte à tous les grimpeur·ses et organisations sportives sur le site de Cool Down.

  • Petzl WHISPER : 170 grammes pour un vrai baudrier de grimpe et d’alpinisme

    Léger comme un baudrier de ski-alpinisme, mais équipé comme un modèle polyvalent : le WHISPER tente de réunir deux mondes que tout oppose. Baudrier Whisper de Petzl © Petzl Les baudriers ultralégers ont longtemps eu le même défaut : on les enfile comme un accessoire de secours, on grimace deux minutes en suspension, puis on les range au fond du sac en se jurant de ne les sortir qu’en cas de nécessite absolue. Le WHISPER, lui, essaie de casser ce cliché. Avec moins de 200 grammes sur la balance, il s’affiche comme un harnais qu’on peut oublier dans le sac, mais aussi utiliser vraiment une fois au pied de la voie. Grande voie calcaire, arête alpine encombrée de coinceurs, ou simple envie de voyager léger sans jouer les ascètes : ce baudrier veut montrer qu’ultraléger ne rime pas forcément avec inconfort ni compromis absurde. Léger, mais complet La première surprise, c’est que le WHISPER ne donne pas l’impression d’avoir été dessiné au rayon diététique du matos. À l’essai, il ressemble à un vrai baudrier, pas à une ficelle de secours qu’on tolère par principe. On y retrouve cinq porte-matériels bien dimensionnés : deux grands et rigides à l’avant, capables d’aligner un jeu de dégaines ou quelques friends sans broncher, deux à l’arrière qui restent accessibles même avec un sac sur le dos, et un cinquième plus souple pour la cordelette ou le petit foutoir qu’on finit toujours par emporter. Ajoutez à cela deux passants pour CARITOOL, qu’on garnira au choix d’une broche, d’une gourde ou d’une paire de gants, et le tableau est complet. Bref, on n’est pas condamné·e à jouer au Tetris avec son matériel. Le WHISPER assume qu’on parte chargé·e, et il le supporte. Ce détail change tout : à 170 g en taille M, on s’attendrait presque à un baudrier de secours qu’on glisse dans le sac « pour la forme ». Ici, c’est l’inverse. C’est un baudrier ultraléger qui accepte l’usage sérieux, sans réduire la pratique à une caricature du minimalisme. Un contre-pied salutaire dans un univers où la chasse au gramme vire souvent à l’obsession, quitte à rogner ce qui fait l’essence d’un harnais de grimpe : porter du matos, et le porter bien. MATRYX®, la matière qui change tout Si le WHISPER tient son pari, ce n’est pas par magie mais grâce au MATRYX®, un textile qui rompt avec les sangles épaisses et les mousses classiques. Le principe est simple mais efficace : des fils de polyamide et de polyéthylène haute ténacité, enduits un par un, qui forment une trame fine mais étonnamment résistante. Résultat, on a un tissu à la fois respirant, déperlant et costaud… trois qualités rarement réunies dans un baudrier de moins de 200 grammes. Sur le terrain, ça se traduit par des détails qui comptent. Le harnais ne se transforme pas en sauna portatif dès que la marche d’approche s’allonge, il sèche vite après une pluie ou une cascade de sueur, et il ne râle pas au premier frottement contre le caillou. Et surtout, une fois plié, il se tasse au fond du sac et prend moins de place qu’une gourde : un vrai gage de légèreté assumée. En clair, le MATRYX® n’est pas un gimmick marketing de plus : c’est ce qui permet au WHISPER d’être plus qu’un baudrier de course-éclair, et de prétendre à un usage sérieux en grande voie ou en alpinisme technique. Ajustements réduits, fit exigeant Le WHISPER n’a pas vocation à flatter les indécis·es : il se contente d’une boucle unique à la taille et de cuisses fixes tenues par des élastiques. Pas de réglages multiples, pas de sangles qui pendouillent : on enfile, on serre, et on grimpe. La contrepartie, c’est qu’il laisse beaucoup moins de marge pour affiner l’ajustement. Les tailles s’échelonnent du XS (65–71 cm) au L (84–92 cm), avec un poids qui varie de 140 à 185 g selon le gabarit. Les premiers retours soulignent un taillant plutôt petit : si vous êtes entre deux, mieux vaut viser la taille au-dessus. Ce n’est pas un défaut, c’est un choix : celui de la coupe près du corps, de l’épure, de l’efficacité. Le WHISPER assume une coupe ajustée : efficace pour celles et ceux qui tombent juste dans la grille, mais moins tolérant pour les morphologies intermédiaires. Un confort à sa place À moins de 200 grammes, personne n’attend un fauteuil. Le WHISPER ne cherche pas à tromper sur la marchandise : ce n’est pas un baudrier de couenne dans lequel on peut passer l’après-midi à travailler un pas, mais un harnais qui s’efface en mouvement. Léger, souple, respirant, il accompagne sans se faire sentir sur les approches comme dans la grimpe. Aux relais, il tient son rôle : on peut y rester assis le temps d’un relais ou d’une manip sans souffrir, à condition de ne pas confondre « ultraléger » avec « suspension confortable ». Là encore, la philosophie est claire : il s’adresse à celles et ceux qui privilégient la fluidité et l’efficacité, pas aux grimpeur·euse·s qui passent leurs journées à penduler pour travailler une voie. Pour ça, le SITTA garde une longueur d’avance. Le WHISPER, lui, rappelle qu’on ne peut pas tout avoir : la légèreté impose des limites, et il vaut mieux les connaître avant d’acheter. Entre FLY et SITTA, une vraie place à part Dans la gamme Petzl, le WHISPER s’installe pile entre deux extrêmes. D’un côté, le FLY : 100 à 130 g seulement, un harnais minimaliste pensé pour le ski-alpinisme et les courses rapides, mais trop dépouillé pour embarquer un vrai jeu de matériel. De l’autre, le SITTA : 275 g en taille M, un modèle qui assume la suspension répétée et les séances de travail en couenne ou en grande voie sportive, mais qui perd logiquement en compacité. Le WHISPER se place exactement dans l’entre-deux : plus complet qu’un baudrier minimaliste, bien plus léger qu’un modèle « all-round » classique. Il parle autant aux alpinistes qui cherchent à voyager léger qu’aux grimpeur·euse·s de grande voie qui veulent limiter le volume dans le sac. Un baudrier capable de porter du matériel sans devenir une enclume, et qui trouve ainsi un créneau que peu de concurrents occupent. Fiche technique Modèle : Petzl WHISPER Poids : XS 140 g · S 155 g · M 170 g · L 185 g Tailles : XS 65-71 cm / S 71-77 cm / M 77-84 cm / L 84-92 cm (tour de taille) Construction : MATRYX® (fils HMPE + polyamide enduits individuellement), zones renforcées sur les pontets et porte-matériels Rackage : 5 porte-matériels (2 avant rigides très grands, 2 arrière compatibles sac, 1 arrière souple) + 2 passants CARITOOL Réglages : 1 boucle à la taille, cuisses fixes (élastiques) Certifications : CE EN 12277 type C · UIAA Prix public : env. 179,95 € (promos autour de 150 €) Idéal pour : alpinisme technique, grandes voies rapides, terrain d’aventure, grimpe légère avec rack complet

  • Osprey Transporter Duffel : le duffel qui se porte comme un sac à dos

    Dans la catégorie des sacs de voyage, le duffel est souvent un mal nécessaire : pratique pour avaler du volume, pénible dès qu’il s’agit de le porter autrement que dans un coffre. Osprey promet l’inverse avec son Transporter : un duffel pensé pour être porté sur le dos aussi confortablement qu’un sac de rando. Après plusieurs semaines de terrain, entre gares, parkings boueux et bivouacs improvisés, il confirme surtout une chose : le confort change la donne quand on parle de 15 kilos de charge. © Osprey Un duffel, c’est souvent l’allié encombrant qu’on tolère faute de mieux : on y jette tout, on le traîne à bout de bras, on peste dans les escaliers. Pourtant, pour qui voyage avec cordes, chaussons et duvet compressé à la hâte, il reste l’option la plus simple. Avec le Transporter, Osprey tente de renverser la logique : faire d’un sac pensé pour le volume un objet qu’on peut aussi assumer sur le dos, non plus comme une punition mais comme un vrai mode de portage. Un duffel pensé pour être porté Le premier atout du Transporter, c’est son harnais. Là où la plupart des duffels se contentent de bretelles symboliques, bonnes à dépanner deux minutes dans un hall de gare, Osprey a pris le parti d’intégrer de vraies sangles inspirées du sac à dos : rembourrage correct, sangle de poitrine, et surtout la possibilité de les escamoter proprement lorsqu’on balance le sac en soute. Dans les faits, cela change tout. Même chargé à bloc, le Transporter se porte sur quelques kilomètres sans donner l’impression de traîner une enclume en bandoulière. La charge se répartit bien, le sac reste stable, et l’on peut avancer d’un pas normal plutôt que d’errer en mode contorsionniste. Ce n’est pas un sac de trek, mais dans la catégorie des duffels, rares sont ceux qui offrent un portage aussi crédible — et c’est peut-être là sa vraie différence. Une matière qui encaisse Osprey décline aujourd’hui deux générations de Transporter. L’ancienne reposait sur un polyester 900D enduit TPU, un choix rustique, qui donnait au sac une allure blindée et une sensation de rigidité parfois un peu raide. La nouvelle, lancée en 2025, adopte un tissu baptisé NanoTough™ : nylon haute ténacité 100 % recyclé, avec une enduction carbonate pensée pour résister à l’abrasion et améliorer la déperlance. Dans les faits, la différence se sent dès la prise en main : la toile est plus souple, moins « plastique » au toucher, et le sac gagne quelques centaines de grammes sur les gros volumes. Pas un régime spectaculaire, mais assez pour se faire remarquer quand on manipule le 95 ou le 120 litres. Dans les deux cas, on reste dans du solide, avec un fond renforcé en 840D conçu pour supporter les chocs répétés : le sac qu’on jette sur un quai de gare ou dans une benne de pickup sans trop se poser de questions. Le Transporter n’a pas l’épaisseur quasi-bunker d’un Base Camp de The North Face, mais il joue la carte de la résistance intelligente : assez costaud pour durer, assez souple pour ne pas être une contrainte dès qu’on doit le manipuler. Déperlant, pas étanche Les rabats de zip, l’enduction et les coutures du Transporter limitent efficacement les infiltrations. Sous une pluie soutenue, le contenu reste protégé, et on peut traverser une averse ou marcher un quart d’heure en extérieur sans craindre pour ses affaires. Mais il faut savoir où placer la barre : le Transporter « classique » n’est pas un sac étanche. Osprey décline pour cela une version spécifique, le Transporter Waterproof, certifiée IPX7 et capable de supporter une immersion d’un mètre pendant une demi-heure. Là, on parle d’expéditions en kayak ou de descentes de rivière. Le Duffel, lui, est pensé pour la route et les aléas du voyage, pas pour flotter sur un torrent. C’est un sac qui encaisse sans broncher la pluie, l’humidité d’un quai de gare ou la boue d’un parking de falaise, mais qui ne prétend pas remplacer un dry bag. En clair : parfait compagnon de voyage et de terrain, à condition de ne pas lui demander ce pour quoi il n’a pas été conçu. Organisation minimale mais bien pensée Le Transporter reste fidèle à l’ADN du duffel : un grand compartiment principal et peu de concessions à la compartimentation. L’accès se fait par un large U-zip verrouillable, pratique pour voir d’un coup d’œil tout ce qu’on a entassé. À l’extérieur, une poche d’extrémité accueille les petits essentiels qu’on veut garder à portée — clés, frontale, tickets de train — sans avoir à tout vider. À l’intérieur, un filet zippé permet de séparer vêtements propres et linge déjà marqué par l’effort. Pas de fioritures, mais des détails utiles. Les sangles de compression internes, par exemple, évitent que le contenu se transforme en boule informe après trois transferts successifs. Et quand il est vide, le sac se replie dans une housse mesh fournie : de quoi le glisser au fond d’un coffre, ou l’utiliser comme sac de linge en voyage. Une simplicité assumée, qui privilégie l’efficacité au gadget — et c’est exactement ce qu’on attend d’un duffel. Du 40 au 150 litres : choisir son camp Le Transporter Duffel existe en six volumes, du 30 litres presque assimilable à un daypack jusqu’au 150 litres qui tient davantage du coffre de toit souple que du sac. Chaque taille raconte un usage. Le 40 litres reste le plus polyvalent : suffisamment compact pour être envisagé en cabine selon les compagnies aériennes, assez spacieux pour un week-end prolongé avec matériel de grimpe. Mais le vrai « sweet spot » comme disent les américains, celui que beaucoup considèrent comme le plus équilibré, est le 65 litres : dimension idéale pour partir une à deux semaines, avec de quoi loger corde, chaussons, fringues et duvet sans sacrifier la portabilité. On reste sur un sac qu’on peut encore porter à l’épaule ou sur le dos sans s’épuiser. Au-delà, les 95 et 120 litres visent un autre registre : expéditions ou voyages où l’on emporte tout l’attirail. Là, le portage reste possible, mais ce sont surtout des volumes pensés pour la soute et les grands trajets. Quant au 150 litres, il relève presque de la provocation : plus très loin de pouvoir accueillir matelas, cordes, duvet XXL et vivres pour une expé, mais clairement moins à l’aise quand il faut affronter un escalier de métro bondé. Une question de compromis Le Transporter n’est pas le duffel le plus blindé du marché : à l’épreuve du toucher et du coup d’œil, The North Face Base Camp conserve la palme de l’épaisseur brute, ce côté bâche indestructible qui rassure autant qu’il alourdit. Osprey, lui, a choisi une autre voie. Le Transporter ne cherche pas à impressionner par son armure mais par sa capacité à être porté réellement, et c’est souvent là que la différence se joue. On se souvient rarement du grammage exact d’un textile, mais tout le monde garde en mémoire la traversée d’une gare avec 18 kilos de matos sur le dos. Dans ce contexte, le Transporter marque des points : il ne prétend pas être indestructible, mais il s’impose comme le duffel le plus crédible quand il s’agit de transformer un sac de stockage en sac de transport. C’est un compromis assumé, qui préfère l’efficacité concrète au discours de force brute. Fiche technique (Transporter Duffel 65) Volume : 65 L Dimensions : 62 × 35 × 40 cm Poids : 1,206 kg Matière : NanoTough™ (nylon HT 630D recyclé, enduction carbonate) + fond 840D Fermeture : U-zip YKK EYL verrouillable + rabat anti-pluie Portage : bretelles escamotables type sac à dos + sangle de poitrine Organisation : poche d’extrémité zippée, poche filet interne, sangles de compression Imperméabilité : déperlant, non submersible Tailles disponibles : 30 / 40 / 65 / 95 / 120 / 150 L Fabrication : Vietnam (site certifié bluesign®) Prix public : env. 150 € (selon distributeur) Idéal pour : voyages et expés, bloc/voie avec matos encombrant, usage mixte route-terrain

  • Le vrai visage de Vertige Media

    Un an et demi après notre lancement, Vertige Media dévoile sa nouvelle identité visuelle. L'histoire d'une transformation qui raconte, en creux, celle d'un média qui chemine et assume enfin ce qu'il est vraiment. Fierté, joie, envie, générosité ou surprises... Plongez dans la couleur de nos sentiments ! Ça flash ! © Vertige Media Parfois, il faut savoir se faire petit. Au départ de l'immense voie de notre identité visuelle, nous aurions pu partir dans d'innombrables lignes. Alors, tout petiot, nous avions fait un choix : crapahuter en noir et blanc. Discrètement, des saillies colorées venaient se glisser dans les fissures mais nous tâtonnions, jamais trop à l'aise à l'idée d'en faire un feu d'artifice. C'est compliqué, la couleur. Nous cheminions avec cette sobriété un peu passe-partout. Tranquille. Le problème ? Ça ne froisse personne. Et ça ne dit rien non plus de ce qu'on est vraiment. Vous commencez à connaître, on l'a quand même un peu ouvert. Sobrement habillés certes, mais ça gueule. Depuis le début, Vertige Media parle d'escalade comme d'un « fait social, culturel et politique ». On creuse, on questionne, on révèle. Bref, on fait du journalisme sur une pratique qui explose — 25 millions de pratiquant·e·s en 10 ans, quand même. Alors pourquoi notre identité visuelle ne reflétait-elle pas cette ambition ? Jaune et joli C'est au milieu du chemin qu'on a rencontré Christelle Perrin. Directrice artistique, cofondatrice de Médianes, elle a notamment travaillé pour La Déferlante, Libération, Les Jours... Après lui avoir partagé nos réflexions de l'été, on s'encorde. On discute puis Christelle met rapidement quelques essais dans la voie. « Une piste s'est dégagée et j'ai pu la tester sur différents supports, confie-t-elle. Mon idée était de convoyer à la fois les idées de sérieux, de solidité, mais aussi quelque chose de moderne, d'un peu fun, assez vif et dynamique. » « Les couleurs sont flashy, saturées, rappelant les couleurs des cordes, de l'équipement technique (casque, chaussures...) et des prises en salle » Christelle Perrin, directrice artistique cofondatrice de Médianes Quand elle nous présente sa première proposition, Vertige Media vient déjà de prendre un vol. Dans le vide, on croise des chiffres et des lettres : #0041F5, #FFFC61. Notre nouveau monde est alors peint de bleu outre-mer et de jaune soleil. Depuis le relais, Christelle pose calmement : « Les couleurs sont flashy, saturées, rappelant les couleurs des cordes, de l'équipement technique (casques, chaussures...) et des prises en salle. L'idée est de composer une palette de couleurs dynamiques, sportives, tout en ayant des teintes secondaires plus claires et plus à même de délimiter des encadrés ou arrière-plans » La couleur des sentiments © Vertige Media Elle nous le répétait souvent : « Pour moi, "Vertige" est un média sur l'escalade. C'est aussi un média sur les enjeux d'écologie et de féminismes propres à une pratique sportive en plein air. L'objectif de ce travail était donc de proposer de nouvelles couleurs, une nouvelle police pour améliorer le confort de lecture et fluidifier l'expérience utilisateur·ice sans trop perturber les habitudes ». De notre côté, tout devient plus évident. Le jaune possède ce côté éclairant qui nous pousse à mettre en lumière des faits et les angles morts de la discipline. Une discipline qui doit se révéler au grand jour des enjeux sociétaux qui la gouvernent. Et quand c'est jaune, ça se voit. Même chose pour toutes les couleurs dynamiques. Voyez-y un trait de cohérence : le média emprunte aux codes de la montagne. Sur les sentiers et les voies, on porte du fluo pour être vu. Vertige Media veut qu'on le voit. Les cordes sensibles L'autre piste de Christelle Perrin, ce sont ces fameuses « cordes ». La directrice artistique nous propose alors d'apposer des bandes identifiables, inspirées des rythmes des cordes pour séparer les éléments de notre production. Cela nous semble tellement évident. Colorées, modernes, mouvantes, insaisissables, vitales... Elles racontent l'escalade sans avoir besoin de photos de falaises ou de grimpeur·ses suspendus dans le vide. C'est aussi le topo de la nouvelle typo. En vedette, mesdames et messieurs, laissez-nous vous présenter la Booster Polygonal Bold. « Une structure assez architecturale, avec des courbes crénelées, qui peut donner une impression de taillé dans la pierre au burin », explique-t-elle. Il y a une idée de quelque chose qui a demandé de l'effort, de l'expérimentation. » Et c'est ainsi que dans les titres des maquettes, dans la structure de nos articles, on ressent les émotions qui suivent une session d'escalade. Le reste est une invitation au voyage, avec ses temps calmes et ses périodes agitées. Nos articles longs ? « L'environnement ici est plus calme, afin de ne pas troubler la lecture des articles, et de mettre en avant la dimension sérieuse et sourcée des contenus. » Nos réseaux sociaux ? « Couleurs plus vives, aplats plus présents pour maximiser l'impact ». Notre newsletter ? « Équilibre subtil entre accroche visuelle et confort de lecture. » © Vertige Media L'identité d'un média qui chemine Vous l'aurez compris, cette nouvelle identité visuelle raconte l'histoire d'un média qui a mûri. Quand on a lancé Vertige Media, on était deux types avec l'envie de faire bouger les lignes et quelques idées. Un an et demi après, on a multiplié les enquêtes, les portraits XXL, les analyses fouillées sur des sujets que personne ne traitait. Cette identité visuelle, c'est la traduction de ce que nous sommes devenus : un média jeune, en mouvement, ouvert et libre sur une pratique en complète mutation. On ne va pas vous mentir : passer d'une identité sage à quelque chose d'aussi assumé, c'est vertigineux. Mais on a décidé de s'engager un peu plus et surtout d'essayer de porter fièrement l'illustration d'une communauté vibrante, inclusive, passionnée et vigilante. Ces choix que nous portons, c'est aussi à nos lectrices et à nos lecteurs que nous les destinons. Il y a trois mois, nous avons publié un manifeste, bien sobre dans la « DA ». Un petit bout de texte qui affichait nos valeurs, nos convictions, nos combats. Nous avons proposé à notre lectorat de le signer parce que cela nous engageait à respecter notre promesse éditoriale. Il s'agit désormais d'être à la hauteur. Cette nouvelle identité visuelle est un premier pas. « Nous parlons d'un fait social, culturel et politique. » Cela a été dit. Désormais, cela se voit.

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