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- Népal : 97 sommets gratuits pour détourner la foule de l’Everest
Au Népal, on rêve de désengorger l’Everest sans couper le robinet à dollars. Alors, le gouvernement a sorti une carte postale XXL : 97 sommets à gravir sans payer le précieux permis, nichés dans deux provinces aussi belles que délaissées. Un geste à la fois stratégique, symbolique… et un brin désespéré. Parce qu’avant d’enfiler ses crampons sur l’Api ou le Saipal, il faudra d’abord franchir d’autres obstacles : des pistes qui ne mènent nulle part, des villages hors du temps, et la réalité brute de l’Himalaya lointain. Gosainkunda, Nepal © Sergey Pesterev L’Everest, c’est devenu un peu comme le stand à churros d’une fête foraine : on fait la queue, on râle, on paye cher, et on repart avec un souvenir collant. Sauf qu’ici, le churros est à 8 849 m et qu’un ticket en haute saison vaudra bientôt 15 000 $. À force de voir s’allonger les files de doudounes multicolores sur l’arête sommitale, le Népal a décidé de jouer une autre partition. Objectif : envoyer les grimpeurs butiner ailleurs, loin de la grande roue médiatique du Khumbu. Et pour ça, la carotte est claire : supprimer les frais de permis sur 97 sommets reculés, de 5 870 m à 7 132 m, pendant deux ans. L’idée a de quoi séduire… sur le papier glacé des brochures touristiques. Dans la réalité, elle s’attaque à un autre Everest, moins photogénique : celui des routes qui s’interrompent au milieu de nulle part, des vallées coupées du monde, des services réduits à la portion congrue. Karnali et Sudurpaschim, les deux provinces ciblées, n’ont jamais été sur la route des treks stars. Et ce n’est pas par manque de charme : c’est juste que le charme est planqué derrière plusieurs jours de marche, des liaisons aériennes erratiques et une hospitalité souvent improvisée. Un cadeau empoisonné ou un appel d’air ? La gratuité, c’est un mot qui a le chic pour faire briller les yeux, surtout dans un univers où le moindre permis peut coûter l’équivalent d’un bon vélo carbone. Sauf que là, il faut relativiser : ces 97 sommets rapportaient à peine 10 000 $ de redevance sur trois ans. C’est donc surtout un geste politique, presque une invitation à redécouvrir l’Himalaya au-delà des clichés. Sur le papier, certains noms font saliver : Saipal (7 030 m), Api (7 132 m) et son versant Ouest (7 076 m), sans oublier des dizaines de pics aux silhouettes jamais imprimées sur des t-shirts. Mais la carotte a un bâton : ces sommets sont nichés dans des coins où rejoindre le camp de base peut déjà ressembler à une expédition. L’arrière-cour oubliée de l’Himalaya Karnali et Sudurpaschim, c’est le Népal hors catalogue. Pas de ruban d’hôtels alignés comme à Namche Bazaar, pas de boulangerie autrichienne avec wifi haut débit. Ici, on vit à l’économie d’énergie humaine : cultures en terrasse, échanges locaux, routes qui s’arrêtent net devant un pont suspendu rongé par les moussons. Et quand l’hiver tombe, c’est parfois la saison des isolements forcés, avec les cols impraticables et les rivières qui gèlent partiellement. Pour les voyageurs, c’est une promesse d’authenticité brute : vallées taillées comme des canyons, crêtes qui se colorent de rouge au lever du jour, villages où le simple passage d’une équipe étrangère devient un événement. Mais derrière cette beauté, il y a la dureté : pauvreté structurelle, manque chronique de soins, et désormais, imprévisibilité climatique. Les glaciers reculent, les cycles agricoles se dérèglent. Pour les habitants, l’arrivée d'alpinistes ne serait pas juste une animation : ce serait une chance de diversifier des revenus qui aujourd’hui ne dépassent pas les limites de la subsistance. La grande illusion de la préparation à l’Everest La nouveauté, c’est ce possible prérequis gouvernemental : avant de tenter l’Everest, il faudra avoir coché un sommet népalais de plus de 7 000 m. L’argument est simple : filtrer les profils les moins expérimentés, réduire les embouteillages et les risques. Sur le papier, c’est cohérent — les 7 000, c’est de l’engagement sérieux, de l’altitude exigeante, un apprentissage grandeur nature. Mais dans la pratique, l’équation n’est pas si simple. Les agences haut de gamme vendent l’Everest comme un produit clé en main, où la seule vraie variable est ton compte en banque. Les mêmes clients accepteront-ils de s’offrir un détour logistique par Karnali ou Sudurpaschim ? Peu probable. Sans infrastructure ni logistique fluide, ces “sommets-tests” risquent de devenir des formalités à contourner plutôt qu’un rite de passage accepté. L’histoire récente de l’Himalaya montre que la motivation pure ne résiste pas longtemps aux contraintes d’accès et de confort. Quand la gratuité ne suffit pas Les voix lucides au Népal ne s’y trompent pas : sans réseau d’hébergement, guides formés et itinéraires bien identifiés, la mesure ne sera qu’un geste symbolique. Les précédentes expériences le prouvent : en 2008, puis lors de l’opération “Visit Nepal 2020” (avortée par la pandémie), la gratuité de certains sommets n’avait pas entraîné de ruée. Entre 2023 et 2025, seulement 21 expéditions se sont rendues sur ces 97 sommets. Pas par manque d’intérêt, mais parce que tout le reste — transport, portage, équipement, sécurité — reste hors de prix ou trop incertain. Rajendra Lama, du Nepal Tourism Board, l’a dit crûment : il faut de la coordination public-privé et une vraie campagne de promotion. En clair, un marketing solide pour vendre ces destinations, mais aussi un travail de fond pour que le visiteur n’ait pas l’impression de partir en mission humanitaire dès qu’il veut boire un thé chaud. Derrière les chiffres, la vraie bataille En 2024, les permis d’ascension ont rapporté 5,92 millions de dollars au Népal, dont plus de 4,5 millions pour l’Everest. Cette dépendance économique au “toit du monde” est à double tranchant : tant que la demande est forte, la manne continue. Mais la saturation, les images de queues au sommet et la montée des critiques environnementales menacent à terme l’image — et donc le business. La Cour suprême, en 2024, a déjà demandé à plafonner le nombre de permis en fonction de la capacité de charge des montagnes. Ces 97 sommets gratuits, ce n’est pas juste une mesure d’aménagement touristique : c’est une tentative de réécriture du récit himalayen. Dire au monde que le Népal, ce n’est pas seulement l’Everest et le Khumbu, mais aussi des massifs entiers où l’aventure est encore intacte. La question, c’est de savoir si cette promesse restera dans les communiqués, ou si elle prendra chair dans les crampons et les sacs à dos de ceux qui oseront sortir du cadre.
- Dispositifs d’assurage : la fin des tubes est-elle programmée ?
Aux États-Unis, de nombreuses salles imposent désormais les dispositifs d’assurage à freinage assisté, considérant ainsi réduire drastiquement les risques d’accidents. En France, la question demeure plus complexe, oscillant entre liberté individuelle et recommandation fédérale. C’est précisément cette ambiguïté, illustrée récemment par une polémique à Pau, qui nous a poussés à mener une enquête approfondie sur les politiques d’utilisation des dispositifs d’assurage en salle d’escalade. Des États-Unis à Singapour, en passant par l’Europe. © Naomi Fernandez-Martin pour Vertige Media Un dispositif d’assurage ne se limite jamais à sa simple mécanique. Derrière chaque choix technique, se déploie une véritable philosophie de la sécurité : doit-elle d’abord s’ancrer dans l’humain, par une formation rigoureuse à la maîtrise de l'outil, ou privilégier la technologie, supposée compenser nos éventuelles fragilités humaines ? Cette réflexion, loin d’être uniquement théorique, vient d’être réactivée par une récente décision prise à Pau, où la salle universitaire s’est brusquement positionnée contre les dispositifs classiques sans freinage assisté (type tube : Reverso, Tubik, ATC, etc.) pour imposer exclusivement des freins assistés – qu’ils soient à blocage actif, impliquant une mécanique mobile comme celle du célèbre Petzl GriGri, ou à blocage passif, où la géométrie même de l'appareil (comme celle du Mammut Smart, ATC Pilot ou de l'Edelrid Jul 2) agit subtilement en coulisses. Prise sans consultation préalable de la FFME locale, cette interdiction a rallumé des débats profonds, questionnant jusqu’aux fondements mêmes de nos politiques de sécurité en escalade, et nous invitant à sonder d'autres approches – américaines, européennes, asiatiques – pour mieux décrypter comment chacune équilibre, ou déséquilibre, le délicat jeu de bascule entre responsabilité humaine et confiance technologique. Freins assistés aux États-Unis : la révolution sécuritaire ? Aux États-Unis, aucune règle nationale ne vient arbitrer l’épineuse question des dispositifs d’assurage en salle. Chaque établissement écrit ses propres commandements en la matière. Dans ce paysage morcelé, deux philosophies s’affrontent : d’un côté, celles qui écartent désormais radicalement les dispositifs traditionnels (tubes comme l’ATC ou le Reverso) au profit exclusif des freins assistés, appelés ABD (Assisted Braking Devices). De l’autre, des salles où la diversité technique demeure pleinement autorisée, voire valorisée par des formations spécifiques. Entre ces pôles extrêmes, beaucoup d’établissements jouent la carte du compromis technique : autoriser encore un tube pour la moulinette, mais exiger systématiquement un frein assisté dès que l’escalade passe en tête. Cette mosaïque d’approches révèle surtout qu’aux États-Unis, le choix du dispositif n’est pas tant affaire de dogme que de pragmatisme prudent : chaque salle pèse avantages et inconvénients selon son propre équilibre sécurité-responsabilité. Depuis 2018-2019 cependant, l’aiguille de la sécurité américaine penche nettement en faveur des ABD, poussée par une vague d’adoptions successives dans plusieurs grandes enseignes, souvent suite à des incidents évités d’un cheveu ou par souci d'alignement sur les « best practices » du secteur. Ainsi, en 2019, la chaîne The Front Climbing Club dans l’Utah, Ascent Studio dans le Colorado, ou encore Spire Climbing au Montana, ont annoncé, presque simultanément, la généralisation de ces dispositifs à freinage assisté. Sur la côte Ouest, la salle historique Vertical World à Seattle a rejoint ce mouvement en février 2019, expliquant simplement que « l’industrie elle-même évolue dans cette direction » et invoquant cette précieuse « redondance » offerte en cas d’erreur humaine. Plus récemment, en 2023, le gestionnaire de Source Climbing Center dans l’État de Washington constatait avec une pointe d’évidence que ces ABD étaient devenus « la norme implicite » dans la plupart des salles des États de Washington et d’Oregon. Fidèle à cette tendance, cette salle a adopté dès septembre 2023 une politique sans ambiguïté : frein assisté obligatoire, aussi bien en moulinette qu'en tête. Pourquoi cette marche inexorable vers l’assistance technique ? Pour les gestionnaires, la réponse tient en un mot : sécurité. En cas de chute, un ABD - qu’il fonctionne sur un principe mécanique (came mobile du Grigri) ou géométrique (comme le Jul 2 d’Edelrid ou le Smart de Mammut) - apporte un freinage supplémentaire, une sorte de filet discret qui peut sauver un grimpeur des conséquences dramatiques d’une maladresse ou d’un instant d’inattention de son assureur. « Nous ne sommes pas prêts à imposer un système à nos clubs. Chaque appareil peut être sûr, tant qu'il est maîtrisé. Notre priorité absolue est la formation, pas l’interdiction arbitraire d’un type d’appareil » Sandrine Van Landeghem, directrice des activités à la FFME Le gérant d’Ascent Studio en fait la preuve par l’anecdote : après avoir connu dans sa propre salle trois retours au sol heureusement sans gravité majeure, il soutient avec certitude que « chacun de ces incidents aurait été évité grâce à un frein assisté ». Dès lors, généraliser ces appareils s’impose comme une évidence à ses yeux, une précaution élémentaire que nombre de grimpeurs expérimentés avaient d’ailleurs spontanément adoptée depuis longtemps. De son côté, Spire Climbing souligne qu’il s’agit d’un mouvement collectif, une « lame de fond » traversant aujourd’hui toutes les salles du pays, visant simplement à garantir que chaque pratiquant reparte chez lui en sécurité après chaque séance. Quelques rares contre-exemples subsistent néanmoins. En 2021, une petite salle américaine avait tenté la démarche inverse : imposer à tous ses usagers l’ATC classique, simplifiant ainsi le contrôle visuel des moniteurs, seuls habilités à utiliser le Grigri ou équivalent. Ailleurs, un incident impliquant un assureur utilisant maladroitement un Grigri avait conduit une compagnie d’assurance à exiger une interdiction temporaire de ces appareils pour préserver sa couverture. Ces cas marginaux ne sont toutefois que l’exception confirmant la règle dominante aux États-Unis : aujourd’hui, la grande majorité des salles d’escalade américaines a choisi de placer sa confiance dans l’assistance mécanique ou géométrique, traduisant ainsi une philosophie sécuritaire qui fait de la technologie non plus seulement une alliée, mais quasiment une condition indispensable à l’exercice même de l’escalade indoor. En France, assurer reste une affaire de philosophie En France, la politique sur l’usage des dispositifs d’assurage en salle se distingue par une souplesse assumée. À ce jour (2025), la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME) se refuse à toute interdiction nationale : elle se borne à recommander « un frein à blocage assisté (avec fonction d’aide au freinage) ou un frein d’assurage de type tube, seau ou plaquette ». Seule contrainte : l’appareil doit être homologué et utilisé conformément à la notice du fabricant, et l’assureur doit impérativement « maîtriser le frein qu’il utilise ». Une règle simple et pleine de bon sens, comme le résume avec clarté Sandrine Van Landeghem, directrice des activités à la FFME : « Nous ne sommes pas prêts à imposer un système à nos clubs. Chaque appareil peut être sûr, tant qu'il est maîtrisé. Notre priorité absolue est la formation, pas l’interdiction arbitraire d’un type d’appareil ». « La décision de la salle universitaire de Pau m'a fait bondir (...). Imposer un frein assisté ne garantit pas nécessairement une sécurité accrue » Gregory Poles, président du comité territorial FFME des Pyrénées-Atlantiques. Cette flexibilité fédérale n’empêche pas, localement, certains acteurs d’envisager des restrictions plus strictes. Ainsi, la salle d’escalade universitaire de Pau a récemment déclenché une vive polémique en décidant brusquement d’interdire les systèmes sans freinage assisté (tubes, type Reverso ou ATC classique). Cette décision, prise sans concertation préalable avec le comité territorial FFME des Pyrénées-Atlantiques, a suscité une réaction très critique de son président, Gregory Poles. « Cette décision m’a fait bondir, exprime-t-il au micro Vertige Media. Non seulement parce que le comité territorial FFME n’avait pas été convié aux discussions techniques, mais surtout parce qu’imposer un frein assisté ne garantit pas nécessairement une sécurité accrue : le vrai enjeu reste la formation, pas le matériel. On remplace simplement un type d’accidents par un autre », Face à ces réactions, la salle universitaire de Pau a finalement suspendu sa décision initiale, acceptant de revenir autour de la table pour intégrer le comité FFME dans ses réflexions techniques. Un retour au dialogue salué par Alain Carrière, président de la FFME : « Nous travaillons actuellement sur cette question sensible. Les données que nous collectons montrent que, contrairement à certaines idées reçues, les différences en matière d’accidents entre freins manuels et assistés restent marginales. Ce qui importe avant tout, c’est la compétence technique et la maîtrise de l’appareil ». Les chiffres avancés par Sandrine Van Landeghem vont dans le même sens : sur 445 sinistres recensés en 2023-2024 dans les clubs affiliés à la FFME, seules 39 erreurs d’assurage sont impliquées, sans différence significative entre les systèmes d’assurage manuels ou assistés. « Les données actuelles ne nous permettent pas de conclure qu’un système est systématiquement meilleur que l’autre, précise-t-elle. Il n’y a pas de mauvais dispositif, seulement des usages incorrects. » « Notre démarche actuelle vise surtout à inciter nos licenciés à mieux connaître les appareils qu’ils utilisent, à se former, à lire les notices et à adopter une progression sécurisée lorsqu'ils passent d’un système à l’autre » Sandrine Van Landeghem Ces éclairages officiels tranchent avec les rumeurs circulant parmi les grimpeurs d'une supposée interdiction prochaine des tubes. Sur les forums comme Camptocamp, certains usagers font état d’une disparition progressive du Reverso dans certaines salles, remplacé par des recommandations informelles d’utiliser des freins assistés. D’autres rappellent qu’historiquement, c’est plutôt le Grigri qui était déconseillé dans certains clubs, à cause des risques de mauvaise manipulation. Cette diversité locale des pratiques reflète la réalité très hétérogène des salles françaises, souvent privées, où chaque établissement est libre d’adopter ses propres normes internes. Ainsi, si aucune interdiction généralisée n’est à l’ordre du jour au niveau fédéral, les salles demeurent libres de décider, au cas par cas, d’imposer ou de déconseiller certains dispositifs selon leur propre expérience ou philosophie sécuritaire. Sandrine Van Landeghem plaide d’ailleurs pour une pédagogie renforcée plutôt qu’une réglementation stricte : « Notre démarche actuelle vise surtout à inciter nos licenciés à mieux connaître les appareils qu’ils utilisent, à se former, à lire les notices et à adopter une progression sécurisée lorsqu'ils passent d’un système à l’autre ». En somme, la France conserve pour l’instant un équilibre pragmatique entre responsabilisation individuelle, liberté technique et recommandations fédérales. L’affaire paloise aura néanmoins eu le mérite de mettre sur le devant de la scène ce débat fondamental : la sécurité en escalade doit-elle reposer davantage sur l’éducation de l’humain ou sur la contrainte technique ? Un débat loin d’être clos, mais que la FFME souhaite aborder sereinement, en privilégiant les faits, les chiffres, et en renouvelant surtout l’approche pédagogique. Tour du monde de l’assurage : chacun sa méthode En dehors des États-Unis et de la France, plusieurs pays ou salles ont également pris position sur cette question des appareils d’assurage en salle, parfois de manière tranchée. Un cas souvent cité est celui de Singapour : à la suite d’une série d’accidents (jusqu’à un retour au sol par semaine dans l’ensemble des salles du pays vers 2016-2017), plusieurs salles ont décidé d’interdire les systèmes d’assurage de type tube dès 2017. Tous les membres ont dû se re-certifier pour maîtriser un appareil à frein assisté (Grigri, Smart, etc.), une période de transition de quelques mois ayant été accordée. « Depuis l'introduction de notre directive qui n'acceptent que les appareils d'assurage qui bloquent la corde ou soutiennent le freinage en cas de chute, les chutes au sol ont été divisées par 6 » Diego Lampugnani, directeur d'une salle d'escalade suisse Cette décision radicale a été motivée par le constat que la plupart des chutes au sol impliquaient des tubes mal utilisés, et s’est appuyée sur une étude du Club Alpin Allemand (DAV) de 2012 montrant que les assureurs utilisant un frein assisté commettent significativement moins d’erreurs de manipulation. Une tendance toutefois nuancée par le dernier rapport du DAV publié en 2025, qui souligne désormais une différence beaucoup moins marquée en matière d'erreurs entre dispositifs assistés et non assistés. Deux ans plus tard, le bilan dressé par les salles singapouriennes reste pour autant positif : le nombre d’incidents graves (chutes avec blessure nécessitant des soins médicaux) a fortement diminué. Par exemple, l’une des plus grosses salles est passée d’environ 5 accidents sérieux par an à seulement 1 après l’abandon des tubes – et dans ce cas isolé, c’est un spectateur au sol qui avait été blessé, pas le grimpeur. Il faut noter que Singapour n’a pas seulement banni les Reverso et autres ATC, elle a aussi renforcé la formation et les tests de certification des assureurs. Le retour d’expérience n’est donc pas un simple plaidoyer en faveur des freins assistés, il montre plutôt qu’une combinaison de meilleur entraînement des pratiquants et d’équipement plus tolérant à l’erreur peut améliorer sensiblement la sécurité en salle. D’ailleurs, l’intention n’était pas de « donner une leçon » aux autres pays : les gérants singapouriens ont communiqué ces résultats sans prétendre que la méthode soit universelle, mais pour « partager [leurs] résultats avec la communauté internationale ». Aux Philippines, la salle Climb Central à Manille avait annoncé en 2020 vouloir restreindre l’assurage en tête exclusivement aux dispositifs à freinage assisté (ABD), suivant ainsi la tendance observée à Singapour et ailleurs en Asie. Quelques années plus tard, cette politique a toutefois été revue à la baisse : désormais, la salle autorise de nouveau l’utilisation de dispositifs tubulaires classiques (ATC, Reverso), à condition toutefois que chaque utilisateur réussisse au préalable un test obligatoire de certification. En Europe, les approches varient également. En Suisse, la salle d’escalade de Saint-Gall a fait parler d’elle en prenant une mesure drastique suite à un accident survenu en janvier 2018 (un grimpeur de 33 ans s’était écrasé de 10 m de haut, souffrant de contusions sévères mais sans décès). Le gérant, estimant que « les causes [de l’accident] étaient principalement dues à l’erreur humaine », a décidé que dès janvier 2019, seuls des appareils d’assurage « tolérants aux erreurs » seraient acceptés dans sa salle. Concrètement, cela signifiait interdire les tubes classiques au profit des freins assistés ou autobloquants. Le communiqué de la salle précisait que ces dispositifs « bloquent la corde ou soutiennent le freinage en cas de chute, même si l’assureur lâche le brin » – à condition, bien sûr, qu’ils soient « correctement utilisés ». Contacté par Vertige Media, le directeur de Saint-Gall, Diego Lampugnani, confirme qu ces directives introduites en 2019 perdurent et confie que « elles se sont avérées très efficaces pour nous. Comme d'autres salles, nous tenons des statistiques sur les accidents. Depuis l'introduction de cette directive, les chutes au sol ont été divisées par 6 ». Au Royaume-Uni, en revanche, aucune interdiction généralisée de tel ou tel système d’assurage n’existe sur les murs artificiels. La culture locale met l’accent sur la formation des assureurs et le respect des techniques (avec tests de compétences à l’entrée des salles), plutôt que sur le choix du matériel. Un débat sur les forums britanniques en 2020 montrait qu’il y avait peu d’appétit pour bannir les tubes des salles : un intervenant qualifiait même l’idée de « saugrenue » et se disait confiant que « les grimpeurs britanniques n’y adhéreront jamais ». Certains voyaient dans l’obligation des freins assistés une forme de « facilité » incompatible avec l’aspect éducatif de l’escalade, qui devrait apprendre aux débutants « les ficelles du métier » plutôt que de « transformer la salle en parc d’attraction sécurisé » (dixit un participant au forum). En Allemagne, le DAV (Deutscher Alpenverein) a largement contribué à la réflexion avec ses études, mais il n’y a pas pour autant de règle imposant un type de frein en salle. En synthèse, au niveau mondial, on assiste à une évolution des pratiques d’assurage en salle sous l’effet combiné de l’innovation technologique et de la recherche d’une sécurité accrue pour un public toujours plus large. Les appareils à freinage assisté gagnent du terrain dans de nombreuses salles, car ils apportent en théorie une marge de sécurité supplémentaire face à la principale cause d’accident qu’est l’erreur humaine. Pour autant, ils ne sauraient être une panacée : tous les experts insistent sur le fait qu’un assureur doit rester concentré et garder la main sur la corde, quel que soit l’outil utilisé. La prévention des accidents passe donc autant par la formation aux bonnes techniques (vérification mutuelle du nœud et du dispositif, méthode d’assurage adaptée, etc.) que par le choix d’un équipement plus tolérant. Comme le résume un cadre de la FFME, « il n’y a pas de mauvais appareils d’assurage, seulement de mauvais usages ». Chaque salle d’escalade, en fonction de son public et de son expérience, adopte ainsi les règles qui lui semblent offrir le meilleur compromis entre pédagogie (autonomie des grimpeurs, apprentissage des techniques) et sécurité immédiate des pratiquants.
- Chamonix 2025 : le paradoxe d'un succès
Avec près de 18 500 spectateurs réunis dimanche soir (selon Le Dauphiné Libéré), la Coupe du monde d'escalade 2025 à Chamonix a battu tous les records. Entre un public conquis, des performances marquantes, des innovations marketing notables mais aussi quelques frictions organisationnelles, l’événement a confirmé sa place majeure dans le calendrier international. Retour complet et sans filtre sur un week-end qui laisse présager des évolutions importantes pour le futur de la compétition. La Place du Mont-Blanc à Chamonix © David Pillet Sous le regard placide du Mont-Blanc, la Place du même nom a pris des airs d'arène bouillante, pulsant au rythme des finales de vitesse et de difficulté d'escalade sportive. Certes, la difficulté conserve toujours son statut royal, mais le succès étonnant de l'épreuve de vitesse, samedi soir, a bousculé quelques certitudes, confirmant l'émergence spectaculaire d'une discipline plus jeune, plus médiatique, et qui attire désormais autant les néophytes curieux que les grimpeurs les plus chevronnés. Mais derrière cette euphorie populaire qui fait les gros titres, d'autres enjeux affleurent discrètement. L'événement est à un tournant, tiraillé entre des choix organisationnels contestés, une amorce timide - mais bien réelle - vers la marchandisation, et l'ombre persistante de Briançon, grande absente du calendrier 2025. Affluence record et perfs' explosives : la vitesse monte, la difficulté régale La vitesse, longtemps regardée de travers par les puristes, est parvenue à renverser la table samedi soir en rameutant une foule inattendue et débordante d'énergie. On savait la discipline spectaculaire, on la découvre désormais franchement populaire. Sur le mur, l'Américain Sam Watson et l'invincible Polonaise Aleksandra Miroslaw ont fait régner leur loi sans partage. Chez les Bleus, Pierre Rebreyend a profité des qualifications pour claquer un nouveau record national en 5”08 : un exploit personnel impressionnant, mais qui ne suffit pas encore à décrocher une médaille. Dimanche, changement d'ambiance et retour aux fondamentaux avec la finale de difficulté devant une foule record. Les Françaises Camille Pouget et Zélia Avezou ont tenu tout Chamonix en haleine jusqu'au bout, accrochant de belles 5ᵉ et 6ᵉ places devant leur public chauffé à blanc. Et c'est la Coréenne Chaehyun Seo qui s'impose alors qu'on attendait plutôt Annie Sanders ou Erin McNeice. Au sommet chez les hommes, le Japonais Sorato Anraku s'impose devant l'Espagnol Alberto Gines Lopez et le sémillant Filip Schenk. Village des marques : grosses prises, grands coups et pari réussi pour Simond Cette année, le village des marques ressemblait davantage à une opération commando du marketing vertical qu’à un banal alignement de stands promotionnels. Scarpa, YY Vertical, EP Climbing : tous les poids lourds du secteur étaient là, à vendre des chaussons par cartons entiers, des prises à la pelle, et même, fait improbable, des volumes géants qu’on imaginait mal repartir autrement qu’en camion-grue. Ambiance de bazar branché, avec en arrière-plan le bip régulier des terminaux bancaires chauffés à blanc. Au milieu de ce joyeux tumulte, c'est la marque Simond qui a dégainé le coup parfait : un spraywall XXL, audacieux et immanquable, ouvert par Pierre Broyer, l’ouvreur-star incontournable pour quiconque sait apprécier autre chose que les blocs standardisés des grandes chaînes urbaines. Un mur-phénomène qui a littéralement avalé l’attention du public et des réseaux sociaux pendant trois jours entiers. En coulisses, Nathalie Jacquier, nouvelle boss du marketing de Simond, affichait le sourire satisfait de celles qui ont parfaitement réussi leur coup. Cerise sur le gâteau : la visite discrète mais très remarquée de Monsieur Simond lui-même, histoire de rappeler à toutes et tous que derrière l’industrie et le business se cache toujours une petite part de légende locale. Organisation et médias : souriez, vous êtes surveillés Derrière l’ambiance survoltée côté public et l’énergie impeccable des bénévoles, la salle de presse avait aussi ses petites histoires. Si l'atmosphère générale restait conviviale – entre retrouvailles chaleureuses, complicités évidentes et parfois rivalités gentiment assumées –, nous en avons profité pour faire de belles rencontres, comme celle de Martin Baudry, tout nouveau rédacteur en chef de Grimper, avec qui les échanges sur l’avenir du métier et du secteur se sont avérés particulièrement enrichissants. Alberto Ginés Lopez © David Pillet Mais dès vendredi soir, certains choix organisationnels ont rapidement pesé sur le quotidien des photographes et vidéastes. Cette année, la zone réservée aux photographes était sensiblement réduite par rapport aux éditions précédentes, obligeant ces derniers à travailler sous les mêmes angles limités. « On se retrouve tous sous les fesses des athlètes », déplorait dimanche soir David Pillet, photographe reconnu et habitué incontournable de l’étape chamoniarde. Il nous explique aussi que l'an dernier, il était possible de s’approcher davantage du mur et de varier ses prises de vue pour proposer des images vraiment différentes. Assailli par les demandes des athlètes espérant récupérer ses clichés toujours très attendus, David Pillet confiait, un brin désabusé : « C’est très peu probable que je revienne l'an prochain ». Un signal faible à ne surtout pas ignorer. Premiers pas vers une monétisation : places assises et tensions discrètes Cette édition 2025 a discrètement marqué une première étape significative vers la marchandisation de l’événement. Pour la première fois cette année, le public pouvait réserver des places assises afin de suivre les finales dans un confort inédit : vue dégagée garantie, accès privilégié à son siège et surtout l'assurance d’éviter la bataille habituelle pour obtenir le meilleur angle devant les murs. Une offre qui se veut rassurante pour le grand public, mais qui interroge sérieusement sur l’avenir de la gratuité historique de cet événement emblématique. © David Pillet En parallèle, l’espace VIP, déjà présent depuis plusieurs éditions, proposait une expérience haut de gamme : vue premium, espace détente exclusif et catering chic pour une poignée d’élus. Une démarche certes classique, mais qui, combinée à l’apparition des nouvelles places assises payantes, pousse à réfléchir : l’étape chamoniarde s’oriente-t-elle doucement vers un modèle économique totalement repensé, où l’accès populaire gratuit pourrait, à terme, ne plus être la norme ? La question mérite d’être posée. Briançon aux abonnés absents, mais sur toutes les bouches Parmi les sujets brûlants discutés tout au long du week-end, l'absence de Briançon, étape historique récemment disparue du calendrier international, revenait sans cesse. Cette ville des Hautes-Alpes, traditionnellement complémentaire à Chamonix, cultivait une ambiance unique, plus confidentielle, chaleureuse et authentique, particulièrement appréciée des passionnés de longue date. Son retrait soudain laisse une sensation de vide chez de nombreux habitués, renforçant un peu plus l'impression que le calendrier international perd une part précieuse de son identité. Ce manque se ressentait encore plus fortement au sein d’un public venu chercher, au-delà du spectacle, un vrai moment d’escalade, loin des gradins et de l'écran géant. C’est ainsi que les falaises environnantes, à l'image des Gaillands, ont attiré un nombre exceptionnel de grimpeurs durant l’événement. Non pas que ces spots locaux puissent remplacer Briançon, bien sûr, mais leur fréquentation accrue montre bien que l'envie d'une grimpe plus authentique, en plein air, demeure profondément ancrée chez les spectateurs présents. Une manière discrète mais symbolique de rappeler que l’escalade reste indissociable de ce contact avec le rocher et la nature, loin de l'agitation de la Place du Mont-Blanc. Chamonix à un tournant ? L'édition 2025 de la Coupe du monde à Chamonix restera gravée comme celle de tous les paradoxes : succès public retentissant avec une fréquentation record, démocratisation palpable de l'escalade sportive, mais aussi premiers signaux de restrictions médiatiques et amorce d'une monétisation inédite. Si la ferveur populaire témoigne d'une réussite indiscutable, ces nouveaux enjeux placent clairement l'événement à la croisée des chemins. Pour Chamonix, le défi à relever est désormais limpide : comment préserver l’âme profondément populaire et ouverte de ce rendez-vous historique tout en répondant aux réalités économiques et aux ambitions croissantes de l'IFSC ? Le dialogue entre organisateurs, fédération internationale et communauté des grimpeurs sera déterminant pour que l'étape chamoniarde ne devienne pas une vitrine commerciale déconnectée de sa base passionnée. Rendez-vous en 2026 pour vérifier si ce subtil équilibre aura tenu ou si les premières fissures observées cette année auront fini par se transformer en failles irréversibles.
- Pollution des salles d’escalade : la contre-enquête
Au milieu du printemps, une étude scientifique semait un bazar pas possible dans le secteur des salles privées d’escalade. Très largement relayée par la presse grand public, l’enquête avait alors laissé les grimpeur·ses indoor avec l’idée que leur lieu de pratique était aussi pollué qu’un bord d’autoroute. Il était temps que Vertige Media mène sa contre-enquête. Dont voici les révélations glanées entre Paris, la Suisse, l’Isère, Toulouse et les Dolomites. « Attends, il y a un problème, elles ne devraient pas tourner à cette heure-là. » Quand Pierre Serin tourne le bouton de marche de ses turbines, il se retourne avec un petit regard espiègle. On pourrait croire qu'il vient de se faire prendre la main dans le pot de confiture, mais c'est avec flegme déconcertant qu'il relance, en montrant une fenêtre ouverte : « De toute façon ce qui marche le mieux, ça reste ça les courants d'air naturels quoi » Le propriétaire de Solo Escalade, une salle d'escalade privée de bloc à Toulouse, aurait pourtant de quoi être inquiet. Ce matin-là du mois de mai, cela ne fait que quelques jours qu'une étude a semé la zizanie dans son secteur d’activité. Une étude très sérieuse, publiée le 24 avril dans la prestigieuse revue scientifique Environmental science and technology air (ACS ES&T Air). Elle pose un constat : la gomme des chaussons d'escalade émet des additifs chimiques préoccupants dans l’air des salles de grimpe. Du fond de la zone d'activité où se trouve la sienne, Pierre Serin semble tranquille. De son propre aveu, aucun client n'a rendu sa carte. Personne d'inquiet ne l'a contacté. « La clientèle a super bien réagi, explique-t-il. On a fait le choix de prendre les devants en communiquant sur l'étude avant qu’on nous en parle et en disant aux clients et aux parents qu'on allait bosser davantage. Ils nous ont fait confiance. » Pollution médiatique Sur un pan de mur entier des 2400 mètres de surface de grimpe, toutes les fenêtres sont ouvertes en grand. Au fond, trois gamins se tordent les doigts sur la kilter board tandis qu’ici et là, les employés s'affairent en brossant les prises ou en servant des cafés. Le patron balaie la salle du bras et explique : « On peut avoir beaucoup de monde qui grimpe en même temps et c'est vrai que parfois, tu peux voir les particules de magnésie ou de caoutchouc dans l'air ». Pour le purifier cet air, Pierre Serin le renouvelle plusieurs fois par jour. C'est le moment où il active ses turbines qui permettent de renouveler la quasi-intégralité de l'atmosphère de l'enceinte, plusieurs fois par heure. Mais après les périodes de forte affluence - le soir, et le weekend principalement - les turbines s'arrêtent et place au ménage, au vrai. « On a deux salariés qui ne font que ça, continue le gestionnaire. Et c'est très, très physique. C'est bien simple, la personne qui fait tous les tapis, je ne sais pas comment elle tient le rythme. Marcher dessus inlassablement, nettoyer tous les angles, aspirer, pfff. C'est infernal ». Le chef d'entreprise qui emploie 17 personnes confie qu'en un mois et demi, son staff effectue ce qu'il appelle « le grand tour ». Dit autrement : « On démonte tout, on remonte tout et on lave tout entretemps ». Pierre Serin, fondateur de Solo Escalade à Toulouse © Vertige Media Pierre Serin a aussi le regard du patron goguenard à qui on ne la fait pas. À 62 ans, il a déjà vu des alertes sanitaires faire rougir son petit monde de l’escalade indoor. Sauf que là, il faut bien avouer que la traînée de poudre s’est bien répandue. Dans les jours qui ont suivi la publication de l’étude, pourtant très académique, une palanquée de médias influents français ont repris l’information. Et la majorité d’entre eux ont pris la voie rapide en titrant : « Les salles d'escalade sont plus polluées que les bords d'autoroute ». Contacté au téléphone par Vertige Media, l’un des auteurs principaux de ladite étude, Thibault Masset, le regrette. « Je ne m’attendais pas à ça, confie-t-il au bout du fil. Beaucoup de publications ont surinterprété les résultats donnant à voir une situation alarmiste ». Ce chercheur à l’École Polytechnique de Lausanne (EPFL) explique même qu’il se retrouve à faire du debunking en chassant les fausses informations et les raccourcis pour interpeller les journalistes. Par exemple ? « Il est trompeur d’écrire que les salles d’escalade sont davantage polluées que les bords d’autoroute. Si vous allez au bord d'une route, vous êtes exposé aux additifs des pneus, mais aussi à toutes les particules liées à la combustion du carburant et à plein d'autres polluants. Il faut comparer ce qui est comparable ». « Nous ne sommes pas toxicologues. Nous n’avons aucun moyen scientifique de prouver que ce qu’on a relevé est nocif pour le corps humain » Thibault Masset, auteur de l’étude scientifique Même chose lorsqu’un journaliste souligne qu’il est « scientifiquement avéré » que les particules relevées par Thibault Masset et ses confrères sont « dangereux pour l’organisme » : c’est tout simplement faux. « Nous ne sommes pas toxicologues. Nous n’avons aucun moyen scientifique de prouver que ce qu’on a relevé est nocif pour le corps humain. C’est préoccupant car il existe une étude qui souligne qu’elle agit de manière néfaste sur des espèces aquatiques, mais c’est loin d’être avéré. » Pour ce faire, il faudrait que les chercheurs puissent collaborer avec des experts en toxicologie afin de savoir si ces substances peuvent être absorbées, si elles traversent la peau, si les additifs contenus dans le caoutchouc peuvent migrer dans les poumons ou passer dans le sang quand ils sont inhalés. L’emballement médiatique aura créé une petite déflagration dans le milieu des salles d’escalade privée. Lui-même grimpeur, Thibault Masset avait pourtant tenu à accompagner l’étude de pistes de solutions, très axées sur la ventilation, le ménage, le nettoyage des prises… Le chercheur appelle toujours de ses vœux à nouer des collaborations avec les salles d’escalade pour produire d’autres études. En attendant, comme les fameux RDC (pour Rubber-Derived Chemicals, ndlr) résultent principalement de l’abrasion des chaussons sur les parois, il n’a pas fallu longtemps pour que l’industrie se tourne vers les fabricants. Mystère et boule de gomme Lorsque Frédéric Tuscan a appris la publication de l’étude d’ACS ES&T Air, c’est avec une certaine forme de pression que le PDG fondateur de 9A Climbing s’est penché dessus. Son entreprise est un mastodonte européen du chausson d’escalade et commercialise notamment la célèbre marque française EB. Contacté par Vertige Media, il ne cache pas son amertume : « Quand j’ai lu l’étude, je l’ai trouvé très angoissante. J’ai tout de suite su que ça allait profondément préoccuper l'ensemble de l’entreprise pour les jours suivants ». Et pour cause, beaucoup des clients l’appellent dans la foulée, « des gérants de salles très inquiets qui ne cachaient pas leur désarroi, surtout » . Si le dirigeant sait bien que le caoutchouc utilisé pour la fabrication des semelles de chaussons est d’origine pétrochimique et donc « mauvais pour la planète », il n’aurait « jamais pu imaginer que des poussières de gommes puissent se stabiliser dans l’air, réagir avec l’ozone et se concentrer de manière aussi importante ». Alors au téléphone, Frédéric Tuscan indique qu’il a réfléchi « en bon entrepreneur ». Comprendre : il profite de l’étude pour impulser une nouvelle dynamique. L’année dernière déjà, au micro de Radio France, le patron de 9A Climbing annonçait réfléchir à l’incorporation de matériaux bio-sourcés. La sortie de l’étude a-t-elle accéléré le processus ? « Clairement, répond Frédéric Tuscan. On a pris rendez-vous avec quelqu’un qui confectionne certains plastiques issus de la végétation ». « Je trouve que faire reposer mes efforts en R&D sur une étude aussi incomplète est dangereux. On ne connaît pas les semelles qu’ils ont analysées. Ils n’ont prélevé que dans neuf salles européennes dont plusieurs en Autriche qui sont connues pour être bondées et mal aérées » Frédéric Tuscan, PDG de 9A Climbing Le problème, c’est qu’il faut d’abord faire contre-expertiser l’étude de ACS ES&T Air. Pas simple. D’autant plus qu’il y a pas mal « d’arbitraires », d’après le chef d’entreprise. « Je trouve que faire reposer mes efforts en R&D sur une étude aussi incomplète est dangereux, souffle-t-il. On ne connaît pas les semelles qu’ils ont analysées. Ils n’ont prélevé leurs analyses que dans neuf salles européennes dont plusieurs en Autriche qui sont connues pour être bondées et mal aérées. » Frédéric Tuscan croit aussi savoir que la semelle blanche souvent utilisée pour les chaussons de location n’a pas été intégrée dans l’étude des chercheurs (ce que confirmera Thibault Masset, ndlr). Or, c’est selon lui une gomme vraisemblablement moins nocive et qui constitue une part de plus en plus importante du parc de chaussons utilisés dans les salles privées. « On sait que plus le chausson est performant en adhérence, plus l’abrasion est grande et donc le nombre de RDC rejetés dans l’air plus important, continue-t-il. Ce sont des chaussons de grimpeur·se expérimenté·e·s. Mais il faut aussi dire que 80% des pratiquants ne portent pas ce type de gomme, surtout en salles privées ! » Bardé de questionnements, le patron d’EB tient à prendre le recul suffisant pour ne pas agir à la hâte. « Au départ, c’était contre la poussière de la magnésie qu’on luttait. On salissait les filtres tellement vite qu’on était obligé de les changer deux à trois fois par jour. C’était ingérable. » Grégoire de Belmont, cofondateur d’Arkose De l’autre côté des Alpes, dans les Dolomites, la nouvelle de la publication scientifique a eu le même retentissement au siège de La Sportiva, géant mondial du chausson d’escalade. Comme tout le monde, la marque italienne a d’abord chercher à comprendre. « Nous avons demandé à notre fournisseur de semelle - Vibram -, des informations, dévoile Francesco Delladio, responsable produit de La Sportiva. Ils ont pris contact avec l’université de Vienne (qui a collaboré avec l’EPFL pour réaliser l’étude, ndlr), nous attendons les résultats. » Connaissant la discrétion - pour ne pas dire le mutisme - de Vibram, peu de chance que des informations ne filtrent depuis le département communication du fabricant de semelles de chaussons. Contacté par Vertige Media, l’entreprise n’a jamais répondu. Pendant ce temps-là, Francesco Delladio envoie des messages pour la forme en souhaitant que « l’ensemble du secteur du chausson d’escalade fasse corps pour comprendre et préserver la santé des pratiquants ». Un remue-ménage et des millions pour brasser de l’air Il est indéniable que la publication d’ACS ES&T Air a mobilisé l’ensemble du secteur de manière inédite. Déjà inquiétés par le ralentissement économique de leur activité ainsi que les premiers mouvement sociaux qui se sont fait jour, les dirigeants de salles privées multiplient les exercices de communication et de transparence. Beaucoup ont diligenté des publications, post, newsletters jurant de la salubrité de leurs structures. Certains, comme Climbing District, sont même allés jusqu’à s’attacher les services d’un Youtubeur pour vulgariser l’étude scientifique et promouvoir leur politique sanitaire. À Paris, non loin du Sacré-Coeur, une salle d’un genre nouveau a ouvert ses portes fin 2023. Mobilier chiné, restaurant rutilant, espace de coworking sous un dôme de lumière naturelle puis enfin, l’espace de bloc qui s’étend sur 1200 m2 carré grimpables… bienvenue chez Arkose Montmartre. C’est pourtant un autre endroit que Grégoire de Belmont, le cofondateur du réseau, tient à nous faire visiter. Derrière une porte dérobée, se tiennent d’énormes machines qui tournent à plein régime. C’est là, au milieu des armoires métalliques bardées d’indications en lettres capitales que le cœur du réacteur assure la qualité de l’air d’une des salles d’escalade les plus fréquentées de France. La « salle des machines » d'Arkose Montmartre © Vertige Media Les dirigeants d’Arkose ont décidé de faire du surdimensionnement volontaire. En clair, cela veut dire que la franchise a doublé les normes de ventilation (60 m3/h par grimpeur contre 30 m3/h réglementaires, ndlr). Grâce à ce dispositif, Grégoire de Belmont assure pouvoir renouveler « 100% de l’air de la salle, trois fois par heure ». Pour épouser la norme dans les 30 salles que possède le réseau en Europe, il a fallu investir. Et investir beaucoup. « Une machine comme ça, c’est 500 000 euros à l’achat et 25 000 euros par an d’entretien », lâche-t-il. Quant à l’étude, le dirigeant tient à rappeler qu’il ne l’a pas attendu pour s’inquiéter de la qualité de l’air dans ses structures. « Au départ, c’était contre la poussière de la magnésie qu’on luttait, indique Grégoire de Belmont. C’était très chiant, il y en avait partout. On salissait les filtres tellement vite qu’on était obligé de les changer deux à trois fois par jour. C’était ingérable. » « J’ai peur que les gros qui en ont les moyens imposent de nouvelles normes aux petits comme nous. Alors, il faut se creuser les méninges, bosser deux fois plus et inventer des nouvelles manières de faire » Pierre Serin, patron de Solo Escalade à Toulouse Le dirigeant d’Arkose souligne néanmoins que ce n’est pas en claquant un demi-million en turbine double-flux que les problèmes de pollution s’envolent. Les salles d’escalade sont devenues des environnements hybrides où se mêlent moult particules. La solution ? La ventilation naturelle, le ménage dans lequel Arkose dépense un million par an mais aussi les restrictions comme la magnésie en poudre au profit de sa version liquide. Grégoire de Belmont reconnaît que le risque zéro n’existe pas, mais selon lui, ses salles d’escalade se tiennent encore loin du scandale sanitaire. Les particules fines de la débrouille Même son de cloche à Toulouse. Après 30 ans de métier, Pierre Serin a essuyé pas mal d'alertes sur l’hygiène des salles d’escalade. À juste titre. « Au-delà de tout, j’ai tout de suite identifié la magnésie en poudre comme un gros problème, avance-t-il. De toute façon, on s’en rendait vite compte dans nos petites salles, au début. On rentrait chez nous avec les poils du nez tout collés ! ». En bon gérant indépendant, Pierre Serin bricole. À l’époque, en 2003, il proposait déjà à Beal un prototype de magnésie liquide en stick. Ricanement général. « Maintenant, ils en vendent à la toque !, lance-t-il en souriant. Mais l’affaire n’est pas terminée. Pour sécher rapidement, la magnésie liquide est farcie d’alcool. Ça t’ouvre les pores et tu t’injectes tout un tas de saloperies directement dans le sang. Un jour, ça sortira. » Pour lui, les gérants de salles n’auront pas le choix face à la pression sanitaire, il faudra expérimenter. « Moi, j’ai peur d’un truc, confesse-t-il. J’ai peur que les gros qui en ont les moyens imposent de nouvelles normes aux petits comme nous. Alors, il faut se creuser les méninges, bosser deux fois plus et inventer de nouvelles manières de faire. » Concrètement ? L’entrepreneur toulousain a mis des bâches à la place des moquettes pour éviter que la poussière ne soit retenue. Il a également retiré au maximum le grip sur les murs pour limiter l’abrasion des chaussons sur les parois. Et puis, le petit dernier : « J’ai cousu un bout de gant absorbant sur un sac à pof’. Ça prend vachement bien la transpiration. Tu as juste à t’essuyer les doigts dessus, comme le veut le geste du grimpeur, et hop, plus besoin de magnésie. » Il continue : « Mais tu penses bien qu’on m’a encore ri au nez. Tu parles de ça à un grimpeur aujourd'hui, c’est comme le stick à magnésie il y a 20 ans... Je pense que pas mal d’innovations dans l’escalade sont freinées pour des raisons culturelles ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le vieux briscard a plutôt bien reçu l’étude d’ACS ES&T Air. « Je pense qu’elle a justement fait sauter quelques barrières, plaque-t-il. Désormais, je crois que tout le monde veut faire mieux. » Et de conclure, avec un clin d’oeil : « C’est bien que cette étude pointe du doigt ce qu’on balayait d’un revers de main. Sans mauvais jeu de mots, hein ». Tous propos recueillis par Matthieu Amaré et Pierre-Gaël Pasquiou, sauf mentions.
- Arkose s’empare d’Angers : expansion, franchise et escalade sous contrôle
Il y a quelques années, Arkose bousculait le paysage de l’escalade indoor avec un concept hybride : des salles de bloc au design brut, des bières artisanales en fin de session et une carte de restauration qui sent bon le marketing bien rodé. Aujourd’hui, la marque ne joue plus les trublions. Elle quadrille méthodiquement le territoire. Avec Angers dans le viseur, l’ancien Unicorn House va se transformer en 29ᵉ salle Arkose, dernière étape d’un déploiement sous franchise qui marque un virage stratégique pour le groupe. Entre appétit d’investisseurs, saturation des grandes métropoles et concentration du marché, cette ouverture est loin d’être anodine . De la conquête à la rentabilité : Arkose change d’ère Les temps changent pour Arkose. De start-up audacieuse à géant de l’escalade, l’entreprise née en 2013 a grandi à la vitesse de son ambition. Présente à Madrid et Bruxelles, la marque s’est solidement implantée en France, avec un modèle qui mixe franchise et développement en propre. En 2022, Arkose a lancé sa première salle en franchise à La Rochelle , en partenariat avec LE FIVE/4 PADEL, marquant une nouvelle phase de son expansion. Depuis, le groupe poursuit cette stratégie avec Angers, Dunkerque et Lens parmi les prochaines ouvertures prévues d’ici 2025-2026. Cette dynamique lui permet d’adapter son modèle aux spécificités locales tout en poursuivant une croissance agressive sur le marché des villes moyennes. Mais la croissance a un prix. Après une levée de fonds de 10 millions d’euros en 2018 , Arkose doit maintenant rendre des comptes aux investisseurs. La franchise devient alors une arme à double tranchant : permettre une expansion rapide tout en transférant le risque aux partenaires locaux . Une stratégie qui séduit, mais qui peut aussi diluer l’identité du groupe. À Angers, le choix du 331 avenue du Général Patton, ex-Unicorn House du Youtubeur VodK, est révélateur. Un grand espace déjà structuré, une clientèle urbaine en demande et un marché en pleine mutation. Angers, nouvelle pièce du puzzle Arkose L’arrivée d’Arkose au nord d’Angers, alors que Climb Up ancre déjà sa présence au sud, pourrait redistribuer les cartes. Reste à savoir si cette nouvelle concurrence profitera aux grimpeurs en stimulant l’offre locale, ou si elle amorce une lutte d’influence où l’un finira par absorber l’autre. Quoi qu’il en soit, les travaux sont lancés. L’ouverture est annoncée pour la rentrée 2025 , avec une surface qui ne couvrira que la moitié de l’ancien Unicorn House. Fidèle à son modèle, Arkose y ajoutera son restaurant labellisé Ecotable : une carte soignée, du bio, du local, et une promesse qui va au-delà de la grimpe. Le modèle Arkose : salle d’escalade ou business model rodé ? Arkose vend-il encore de l’escalade ou un mode de vie ? La question n’est pas nouvelle, mais elle prend un tour plus concret à mesure que la franchise se développe. Le groupe a fait de sa restauration un atout majeur. Ce n’est plus un simple café au fond de la salle, mais un pilier du modèle économique . Un restaurant soigné, une clientèle qui dépasse les grimpeurs, et une structure qui drague aussi bien les étudiants du campus que les jeunes actifs en quête de socialisation. Résultat : les murs d’escalade ne sont plus l’unique produit, ils deviennent un prétexte. Arkose façonne des lieux hybrides où l’on vient autant pour se détendre que pour grimper. Une vision qui séduit un nouveau public : des pratiquants qui voient l’escalade comme une alternative à la salle de sport, un moyen de bouger, de socialiser, sans nécessairement s’immerger dans la culture grimpe. Une approche qui démocratise la discipline, mais qui interroge les puristes sur l’évolution de son identité. Expansion sous contrôle ou dilution de l’identité ? Avec l’arrivée d’Arkose, Angers entre dans une dynamique déjà observée ailleurs : celle d’un marché où plusieurs grandes enseignes se disputent une clientèle jusqu’ici captée par un acteur unique. Si Climb Up et Arkose cohabitent déjà dans certaines villes, la question reste de savoir comment cette concurrence va remodeler l’offre angevine . À terme, le marché local peut-il absorber deux acteurs d’envergure, ou finira-t-il par en privilégier un ? Une chose est sûre : Arkose ne vient pas juste installer une salle. Il vient restructurer tout un écosystème. Pour découvrir des contenus dédiés aux professionnels de l’escalade, rendez-vous sur www.vertigemedia.fr/pro , votre espace exclusif pour tout savoir sur le marché de l’escalade. Rectification le 7 août à 20h51 : Modification d'une information imprécise concernant la fréquentation de la salle Climb Up Angers, initialement fondée sur des témoignages informels, non vérifiables.
- Chute mortelle à Amsterdam : la salle d'escalade condamnée pour négligence
Le 3 novembre 2023, une fête d’anniversaire pour enfants vire à la tragédie dans la célèbre salle Klimmuur Centraal, en plein cœur d’Amsterdam. Un garçon de 11 ans fait une chute mortelle de 14 mètres. Le verdict de la justice néerlandaise, rendu il y a quelques jours, met en lumière des failles inquiétantes dans l’encadrement des jeunes grimpeurs et soulève des questions brûlantes sur les pratiques sécuritaires en salles d’escalade. © Google Street View Amsterdam, Klimmuur Centraal. Des murs bariolés, le brouhaha joyeux des enfants, l’insouciance apparente d’une après-midi festive. Le décor était familier, rassurant même. Pourtant, ce jour-là, tout s’effondre brutalement. Une cascade de négligences et c’est le drame absolu : un enfant de 11 ans chute de 14 mètres. Il succombe à ses blessures quelques heures plus tard, à l’hôpital. Au-delà de la tragédie intime d’une famille dévastée, c’est tout un système de sécurité qui se retrouve aujourd’hui sur le banc des accusés. Une sécurité approximative et une surveillance inexistante Le rapport d’enquête est sans équivoque. L’enfant grimpait en moulinette, assuré par un parent accompagnateur novice. Mais le mousqueton, reliant la corde à son harnais, avait été mal fermé. Lorsqu’il se laisse aller en arrière pour redescendre, la corde se détache brutalement, provoquant sa chute. Une négligence tragique, qu’un contrôle minimal effectué par un instructeur aurait permis d’éviter sans difficulté. Le parquet pointe une absence totale de protocoles clairs, des moniteurs sans formation spécifique à l’encadrement d’enfants novices Pourtant, la réalité révélée par l’enquête fait froid dans le dos : après une initiation expresse d’à peine trente minutes, les moniteurs abandonnent le groupe à lui-même. Les quatre parents présents, totalement inexpérimentés, doivent alors improviser seuls la sécurité d’une dizaine d’enfants grimpant jusqu’à 15 mètres de haut. Aucun encadrant professionnel à proximité immédiate, personne pour repérer cette erreur d’assurage pourtant basique. Pour le parquet néerlandais, ce manque flagrant de supervision constitue la faute déterminante. Des poursuites pour homicide involontaire Dès septembre 2024, après une longue enquête, le parquet d’Amsterdam engage des poursuites pénales contre Klimmuur Amsterdam BV et ses deux dirigeants, accusés d’homicide involontaire par négligence. Parmi les griefs, le parquet pointe une absence totale de protocoles clairs, des moniteurs sans formation spécifique à l’encadrement d’enfants novices, sollicités par ailleurs pour assurer simultanément des tâches annexes incompatibles avec une surveillance rigoureuse. Plus grave encore, le parquet a relevé l’absence d’un protocole imposant systématiquement la vérification du harnais et du mousqueton avant chaque montée. En l’absence de cette norme, l’erreur — ici, un mousqueton mal fermé — n’avait quasiment aucune chance d’être détectée. Les procureurs dénoncent notamment une comparaison stupéfiante faite par les dirigeants, qui avaient décrit l’escalade comme « pas plus dangereuse que faire du vélo sans casque », une phrase révélatrice d’un état d’esprit jugé irresponsable. « Ce n’était pas un accident » : les parents face au tribunal Lors de l’audience tenue le 26 mai 2025, les parents du jeune garçon ont livré un témoignage bouleversant. La mère a raconté comment leur vie a été irrémédiablement brisée, parlant d’une « dévastation totale » et d’un « traumatisme profond ». Elle a surtout insisté sur le fait que pour elle, la mort de son fils était tout sauf accidentelle, résultat évident d’un système de sécurité fondamentalement défaillant. Le père, de son côté, a dénoncé l’attitude de Klimmuur après le drame. La rapidité avec laquelle la salle avait repris ses activités habituelles, notamment les fêtes d’anniversaires, sans remise en cause apparente de ses méthodes, lui est apparue comme une indifférence insoutenable, un « manque de respect évident » à la mémoire de son fils. Une condamnation symbolique, mais sans interdiction Le 20 juin 2025, le tribunal d’Amsterdam rend son jugement : Klimmuur Amsterdam BV et ses dirigeants sont reconnus coupables d’homicide involontaire par négligence. Les deux directeurs écopent chacun de 120 heures de travaux d’intérêt général. L’entreprise reçoit une amende de 60 000 euros, dont la moitié avec sursis, assortie d’une période probatoire de deux ans. Le tribunal impose également une indemnisation d’un peu plus de 167 000 euros pour la famille de la victime. En revanche, les juges n’ont pas suivi la demande du parquet qui réclamait l’interdiction totale pour Klimmuur d’organiser des anniversaires pendant dix ans. Une décision modérée, assumée par la justice comme suffisante pour pousser la salle à repenser profondément ses pratiques sans mettre fin à l’une de ses activités commerciales principales. Un électrochoc nécessaire pour tout un secteur ? Ce verdict dépasse largement les frontières néerlandaises et résonne particulièrement en France. Récemment, lors des grèves chez Climb Up, les salariés dénonçaient précisément le fait que du personnel d’accueil, sans formation particulière, était chargé de la sécurité des enfants dans les espaces dédiés. Cette question de la qualification des encadrants avait également été soulevée dans nos échanges récents avec Alain Carrière, président de la FFME, évoquant une proposition avortée de l’Union des Salles d’Escalade (UDSE) : celle de créer un diplôme simplifié de type « BAFA escalade », inférieur au CQP actuel, destiné à gérer spécifiquement les anniversaires et les espaces de « fun climbing ». Une idée finalement abandonnée, ne correspondant pas aux attentes des clubs, qui réclamaient au contraire une formation plus poussée. Cette affaire tragique d’Amsterdam rappelle, de manière crue, l’urgence absolue de repenser sérieusement les standards de formation et de surveillance des enfants dans les salles d’escalade. Entre impératifs commerciaux et exigences sécuritaires, c’est désormais tout un secteur qui est sommé de sortir définitivement du flou. Car si grimper rime avec plaisir et autonomie, la sécurité, elle, ne peut jamais être laissée au hasard.
- Grimpe en extérieur, salles privées et addiction : le coût caché de l’escalade
Bleausard et ouvrier, Jean-Jacques Naëls grimpe, crée et répare des circuits. Face à l’explosion des salles privées et les tarifs qui y sont associés, il nous livre son regard sur le coût d’une discipline à laquelle il a consacré 50 ans de sa vie. Et attention, l’analyse risque de vous surprendre… © Erwan Mouton / Vertige Media Les tarifs des salles d’escalade paraissent chers. C’est aussi l’une des raisons qui laisse penser que la grimpe se gentrifie. La majorité d'entre elles affichent des prix d’abonnement à l’année situés entre 400 et 600 euros. Moi, ça ne m’étonne pas. En réalité, ça confirme juste que l’escalade est un sport de riche, comme on le disait déjà il y a cinquante ans. Le coût de la distinction L’escalade en salle commerciale aujourd’hui est irrémédiablement liée à l’histoire de la discipline. Quelques bâtisseur·e·s ont offert aux grimpeur·se·s la possibilité de grimper en ville grâce à une structure artificielle de leur invention. C’est d’ailleurs cette même invention qui permettra l’organisation des compétitions dites « officielles » d’escalade. Et comme cet équipement sportif spécifique s'est avéré rentable, cela a conduit les constructeur·e·s de murs d’escalade à en ouvrir de nombreux. Ce, en dépit du prix élevé de l’immobilier et du nombre d’emplois nécessaires à son fonctionnement. La nouvelle escalade commerciale a créé une distinction. Et cette distinction coûte cher à ceux qui n’en ont pas réellement les moyens. Dit autrement, quel que soit le « standing » espéré de la salle, la rentabilité semblait acquise d’avance, puisque sur une surface grande comme deux terrains de tennis, le promoteur propose d’occuper à loisir, quarante personnes. On venait de « créer » une activité sportive autonome et fidélisante. On accueillait dans les salles une clientèle instruite, dotée financièrement, qui venait du dehors... Cette clientèle cultivée a également beaucoup de temps libre. D’où le nombre élevé d’enseignants et d’étudiants qui pratiquent ce sport. Et comme chacun sait : le temps, c'est de l’argent. Au-delà du coût « obligé » relativement élevé pour pratiquer ce sport en salle - une entrée oscille entre 10 et 20 euros -, l’escalade devient spectaculairement chère si on ajoute le coût superflu de la distinction sociale et culturelle. Celui-ci est produit par l’imagerie de l’escalade et du/de la grimpeur·se fabriquée par les marchands. Les salles d'escalade « cocooning » offrent toutes les commodités confortables qui semblent gratuites alors que non, bien entendu. Faites le calcul : combien vous a coûté ce cookie et ces cafés d'après ou d'avant séance ? Et je ne parle pas de la bière artisanale post-douche... Se passer de superflu apparaît être une solution pour grimper moins cher. Cependant, les concepteur·e·s des salles d’escalade n’y ont aucun intérêt puisqu’ils/elles flèchent des personnes dont la motivation et le pouvoir d’achat permettent de consommer cette grimpe commerciale et marchande. L'ère de l'escalade réinventée Qui sont ces personnes ? Beaucoup sont de jeunes personnes « connectées » avec le monde entier. J’ai l’impression, que la résine des salles privées permet aux jeunes de pratiquer une escalade « réinventée ». Aujourd’hui, il est fréquent qu’on vienne en salle d’escalade s’amuser à grimper comme on va jouer au bowling entre ami·e·s. Ou mieux, on va en salle d’escalade comme on va en salle de musculation pour cultiver son corps. Corps qu’on utilise, à la place des haltères, en se suspendant à des prises placées de telle manière qu’elles obligent à des contorsions explosives favorisant la croissance harmonieuse des muscles. J’exagère à peine. En tout cas, l’escalade en salle, ce n’est plus le pis-aller d’autrefois, un équipement pour permettre l’entraînement et la découverte de l’escalade, comme le mur n’est plus le substitut du vrai rocher absent dans les villes. C’est une activité sportive en soi qui séduit des centaines de milliers de grimpeurs·ses en France… Il existe de multiples manières de vivre l’escalade et aucune n’est plus authentique que les autres. Elles sont seulement différentes La nouvelle escalade commerciale a créé une distinction. Et cette distinction coûte cher à ceux qui n’en ont pas réellement les moyens. Pourtant, je sais aussi que pour pratiquer l’escalade, il n’est pas nécessaire d’adopter le langage spécifique anglo-genre des branchés, de se vêtir comme les marques vous y invitent, d’acquérir tous les accessoires encombrants et sans réelle utilité qu’on nous propose… C’est donc une erreur de penser que les nouveaux grimpeurs·ses issu·e·s des classes sociales élevées s’approprient les usages, le langage, la manière d’être de la grimpe comme si auparavant ses codes appartenaient aux gens un peu rebelles d’une autre génération. Ça, c'est une sympathique image poétique d’un passé romancé. Il existe de multiples manières de vivre l’escalade et aucune n’est plus authentique que les autres. Elles sont seulement différentes. Le coût de l'addiction Mais en fin de compte, est-ce que l’escalade en salle privée est la façon la plus chère de vivre la discipline ? Posé autrement : quand on réside dans une grande ville, peut-on grimper gratuitement ou à bas prix avec le même degré de satisfaction qu’en salle commerciale ? Comme les sites naturels d’escalade sont en accès libre, on peut être tenté de penser que cela revient beaucoup moins cher de grimper dehors. Cela paraît vrai. Après tout, la grande particularité de l’escalade en salle par rapport à l’escalade de pleine nature, c’est qu’elle se pratique sur un terrain de jeu spécifiquement construit pour cela, ce qui implique un investissement coûteux au préalable. Pourtant si l’on place l’escalade en extérieur au regard des chiffres, on obtient un constat tout à fait différent. Je vous invite à calculer, comme moi ici, les frais réels produits par la passion de l’escalade. Je suis membre d’un club d’escalade dit populaire et je touche 2 100 euros par mois. Je grimpe essentiellement en extérieur, mais il me plaît d’aller de temps en temps en salle d’escalade faire du bloc ou de la voie. Comme je demeure en Essonne, je vais, comme beaucoup, à Bleau pour le bloc et, à l’occasion, en province pour pratiquer en falaises sportives situées plus ou moins loin. Que des terrains de jeu en accès libre ! Et cependant, je débourse 550 euros par an environ en essence rien que pour pratiquer le bloc de pleine nature. Comme je débourse par an autour de 800 euros pour grimper dans les falaises françaises - et je ne compte pas ma pratique d’été que je considère comme des frais de grandes vacances. De plus, il m’arrive souvent d’aller grimper en Grèce ou en Espagne, entre autres destinations à la mode qui me reviennent pour une semaine d’escalade au coût d’un an d’abonnement à un mur. Aussi, je ne compte là ni le matériel spécifique à renouveler de temps en temps, ni les chaussons d’escalade. Grosso modo, le coût total tourne à un mois de salaire par an, et cela depuis très longtemps. Vous ai-je étonné·e ? Je suis simplement le portrait-robot de la plupart de mes amis, dont certains avancent le chiffre de 4 000 euros par an pour l’ensemble de leurs activités sportives - et toujours sans compter les cordes fournies par la trésorerie du club. Bien entendu, tous ne peuvent pas suivre les plus riches de ces clubs « populaires », mais globalement, il y a peu de petits salaires dans ces structures. Face à ce constat, affirmons-le : non, l’escalade en mur commercial, souvent de haute qualité, n'est pas si onéreuse que ça. Et ce, par rapport aux services annexes qu’elles offrent et par rapport à ce que coûte l’escalade en extérieur d’une manière égrainée. Ce dont il faut prendre conscience c’est que, comme des tas d’activités culturelles, artistiques et sportives : l’escalade est un sport qui exige, lorsqu'elle devient une passion, qu’on y consacre beaucoup de temps et des sous. Appelons ça le coût de l’addiction.
- Escalade : la force au bout des doigts
Vos doigts craquent sur votre projet de grimpe ? Normal, ils portent tout le poids de vos ambitions ! Entre science et sueur, ce guide pratique vous dévoile les secrets pour muscler vos pinces sans les casser. Protocoles, pièges à éviter, progression... tout pour que la force soit enfin avec vous ! © David Pillet Si vous vous êtes penchés sur les facteurs de la performance en escalade vous vous êtes sans doute plié·e à cette vérité : la force des doigts est un pilier central. Et pas seulement pour tenir des arquées improbables dans le toit de votre projet. Il s’agit ici d’un véritable déterminant de la performance, validé par la recherche, notamment ici . Plus vos doigts sont forts, plus vous avez de chances de performer. Plus vous avez de force et plus vous réduisez le risque de blessure, comme le soulignait une autre étude, en 2016. Néanmoins, attention, avant de se précipiter sur sa poutre il faut comprendre ce que l’on entraîne. Et respecter quelques principes. Des doigts et des devoirs Les muscles responsables de la flexion et de l’extension des doigts sont dits extrinsèques. Cela signifie qu’ils ne se situent pas au niveau des doigts mais à distance, en l’occurrence dans les avants bras. Conséquence majeure, les tendons qui permettent de transmettre la force produite par le muscle à nos doigts sont (très) longs. Ces tendons coulissent dans des gaines, guidés et maintenus par des structures appelées poulies (au niveau des doigts) et rétinaculum (au niveau du poignet). Ces structures sont très sollicitées en escalade, et leur intégrité est essentielle pour éviter les blessures. Du point de vue physiologique, les tendons ne s’adaptent pas aussi vite que les muscles. Leur activité métabolique est faible, leur vascularisation est réduite… Bref, comme le soulignent une publication de 2010, ils prennent leur temps. Dit autrement, si vous progressez trop vite en charge ou en intensité, ce ne sont pas vos muscles qui vous freineront, mais vos tendons. Et ils le feront sèchement puisque l’arrêt s’appelle : tendinopathies, ténosynovites ou ruptures de poulies. Côté biomécanique, toutes les préhensions ne se valent pas. Selon une étude de 2006, une prise arquée met jusqu’à 36 fois plus de contrainte sur certaines poulies qu’une prise tendue. Il est donc logique, surtout dans un contexte d'entraînement de la force, de privilégier les préhensions tendues. Plus saines, moins traumatisantes. Pour autant, les préhensions arquées et semi-arquées ne sont pas à bannir : elles font partie du jeu, mais doivent être introduites progressivement. En escalade, les doigts travaillent majoritairement en isométrie. Cela signifie que le muscle développe une tension sans changer de longueur et sans qu’il n'y ait de déplacement. Lorsqu’on évalue un exercice pour les doigts, il ne faut donc pas se contenter du nombre de répétitions ou de l’intensité : la durée de chaque suspension est tout aussi importante. Autrement dit, le nombre de suspension que vous allez vous envoyer en séance est aussi important que leur durée. Et potentiellement, à la fin, il va falloir faire attention. Comment développer la force de ses doigts en toute sécurité ? Comme expliqué dans le premier article sur l’entraînement de la force, l’idée c’est de créer une tension maximale. Trois grandes méthodes permettent d’y parvenir : Méthodes des charges maximales Méthodes des charges non maximales mais en répétant les efforts Méthodes des charges non maximales mais à vitesse maximale. Néanmoins nous avions détaillés ces méthodes en précisant le nombre de répétitions. Cela n’est pas suffisant. Pour les doigts il faut également préciser la taille des prises et la durée des suspensions. Voici comment nous pouvons adapter ces méthodes. 🔴 Méthode 1 : Avec une charge maximale 🎯 Objectif : Générer une tension très élevée, proche de votre maximum (au moins 85% de votre 1RM) 📋 PROTOCOLE : SUSPENSIONS LESTÉES 🔧 Paramètres : Préhension : tendue ou semi-arquée Prise : 20 mm Lest : suffisant pour ne tenir que 5 à 10 secondes Répétitions : 2 à 4 Séries : 1 à 3 Repos : 3 min entre répétitions, 6-9 min entre séries ⚠️ Attention : Réservé aux grimpeurs entraînés. À éviter en reprise ou en période de fragilité tendineuse. 🟡 Méthode 2 : Avec charge non maximale et efforts répétés 🎯 Objectif : Charge plus modérée (70-80% du max) répétée plusieurs fois pour atteindre l'échec 📋 PROTOCOLE F80 (Devise et al. 2022) 🔧 Paramètres : Préhension : alternance tendue/semi-arquée Prise : 12 mm Lest : 80% du max Répétitions : 12 x 10 secondes de suspension Séries : 3 Repos : 6 secondes entre répétitions, 6 minutes entre séries ⚠️ Attention : Méthode très sollicitante. À utiliser avec prudence et recul. 🟢 Méthode 3 : charge non maximale et à vitesse maximale 🎯 Objectif : Solliciter la dimension nerveuse de la force 📋 PROTOCOLE : SAUTÉ-RATTRAPÉ 🔧 Paramètres : Exercice : Sauter pour saisir à 1 bras et maintenir 3 secondes Préhension : à adapter selon le niveau Prise : suffisamment bonne pour soutenir 3'' à un bras Répétitions : 3 à 5 par bras Séries : 1 à 3 Repos : 1'30-3' entre répétitions, 6-9' entre séries Les erreurs à éviter 🚫 Erreur n°1 : Mal se placer Quand on force fort, on oublie souvent la base : le placement. Épaules relâchées, doigts mal positionnés… Résultat : sur-sollicitation des structures fragiles. Quand vous faites vos suspensions, prenez le temps d’engager les épaules et de placer vos doigts proprement sur la prise. 🚫 Erreur n°2 : Oublier les tendons Vos muscles iront plus vite que vos tendons. C’est un fait. Il est donc indispensable de passer par une phase préparatoire pour renforcer les structures passives avant d’entrer dans le vif du sujet Exemple de cycle préparatoire au développement de la force des doigts Avant de charger comme un mulet, pensez à construire des bases solides. Il faut viser une intensité d’effort comprise entre 5 et 6 sur 10. (10 correspondant à notre 100%) Autrement dit vous travaillez 2 mains sur la poutre et avec les pieds au sol pour vous délester 🔄 Étape 1 : 4 suspensions tendues (4 doigts) - 10'' + 10'' repos ⏱️ Repos : 3 min 🔄 Étape 2 : 4 suspensions tendues (3 doigts) - 10'' + 10'' repos ⏱️ Repos : 3 min 🔄 Étape 3 : 4 suspensions tendues (bi-doigt) - 6'' + 6'' repos ⏱️ Repos : 3 min 🔄 Étape 4 : 4 suspensions semi-arquées (4 doigts) - 10'' + 10'' repos © David Pillet Le côté obtus de la force La force des doigts est un facteur essentiel pour progresser. Vous pouvez même utiliser cet outil pour vérifier si votre niveau de force est en cohérence avec vos performances. Mais attention : la force seule ne fait pas le grimpeur. La performance en escalade est bien plus complexe et subtile. Les récentes réalisations de Brooke Raboutou ou Katie Lamb en sont la preuve : bien au-delà de leurs qualités physiques indéniables, elles ont su mobiliser un facteur clé de la performance : l’audace. Et sans cet engagement mental et technique, même une excellente condition physique — y compris une force des doigts très élevées— peut ne pas suffire. On peut tout à fait retrouver les mêmes dispositions chez les grimpeurs masculins qui mobilisent parfois beaucoup plus de technique que de force comme Romain Desgranges ou Simon Lorenzi. La technique, la tactique et le mental sont tout aussi essentiels. Il est pertinent d’associer le développement des qualités physique avec un développement technique. Surtout si on utilise des méthodes d’entraînement analytiques c’est-à-dire éloignées de l’acte de grimper. Et surtout, ne vous laissez pas berner par les promesses miracles du style « progressez en 12 semaines ». La réalité est que vos tendons mettront bien plus de temps à s’adapter. Une blessure peut ruiner des mois de travail. Alors prenez le temps, structurez votre progression, et soyez patients. Si vous manquez de force sur un mouvement, cherchez d’abord la solution technique. La force, elle, viendra avec un entraînement bien pensé. Force à vous !
- Vertige immédiat : pourquoi l’hypermodernité adore l’escalade
Autrefois confidentielle, l’escalade connaît aujourd’hui un engouement sans précédent. Dans une société hypermoderne, marquée par l’accélération, l’individualisme et la quête incessante de sensations fortes, cette pratique sportive semble répondre parfaitement à la soif contemporaine d’intensité immédiate. À travers la grille de lecture proposée par le philosophe Gilles Lipovetsky, Vertige Media décrypte l’essor spectaculaire de la grimpe comme révélateur d’une époque en quête permanente d’émotions rapides et intenses. © David Pillet Paris, début de soirée. Dans la lumière tamisée d’une salle d’escalade, les prises multicolores dessinent sur les murs des chemins aussi improbables qu’attractifs. Un jeune cadre laisse tomber sa veste, troque ses chaussures vernies contre une paire de chaussons et, en quelques minutes seulement, se retrouve suspendu à trois mètres du sol, tous muscles tendus et concentration maximale. Plus bas, des groupes d’amis discutent, s'encouragent, se filment avec enthousiasme pour immortaliser leurs exploits sur Instagram. Rien de plus normal, n'est-ce pas ? Cette scène n’a pourtant rien d’anodin : elle révèle, à sa manière, quelque chose de profond sur notre époque. Autrefois confidentielle, presque marginale, l’escalade connaît aujourd’hui une popularité nouvelle, portée par une génération qui semble avoir fait de la quête d’expériences fortes, immédiates et facilement partageables, une véritable raison d’être. Comment expliquer cet engouement inédit pour la grimpe ? Gilles Lipovetsky, philosophe et observateur des tendances contemporaines, propose une grille de lecture éclairante à travers son concept d’« hypermodernité ». Caractérisée par l’accélération permanente, le narcissisme hédoniste et la consommation frénétique d’émotions instantanées, l’hypermodernité trouve dans l’escalade l’un de ses symptômes les plus parlants. Décryptage d’une pratique sportive devenue miroir de notre besoin insatiable de sensations fortes, immédiates et renouvelées. Vivre vite Pour comprendre pourquoi l’escalade fascine autant aujourd’hui, il faut d’abord revenir au cadre général de l’hypermodernité, tel que l’a défini Gilles Lipovetsky. Selon lui, notre époque ne marque pas une rupture avec la modernité classique, mais plutôt son accélération extrême, une sorte de « modernité sous stéroïdes ». Les grands principes qui caractérisaient déjà la modernité — la technologie, le marché, l’individualisme — s’y expriment désormais de manière frénétique, exacerbée, presque hors de contrôle. Cette « société hypermoderne » est avant tout celle de la vitesse. Tout doit aller vite, très vite : les rythmes de vie, les informations, les expériences, les plaisirs. Lipovetsky parle même d’une « société de l’hypervélocité », obsédée par le gain permanent de temps et le refus absolu de l’ennui. Finies l’attente et la lenteur : place à l’urgence, à l’instantanéité, à la nouveauté constante. L’époque ne tolère plus de temps morts, elle les chasse impitoyablement. Jamais l’escalade n’a été aussi accessible, instantanée… et intense. Mais l’hypermodernité est aussi celle de l’hyper-individu, cet individu qui veut être à la fois authentique, autonome, unique et libre. Le fameux slogan « be yourself » s’est imposé partout, devenu presque obligatoire. L’idéal de notre temps est celui d’une vie choisie pour soi, par soi, sans contrainte extérieure. Cette liberté revendiquée conduit naturellement au « narcissisme hédoniste » décrit par Lipovetsky : chaque individu, placé au centre de son propre univers, cherche à maximiser ses plaisirs immédiats et à se mettre en scène dans une permanente célébration de soi. Le bonheur, pour l’hypermoderne, doit être intense, immédiat, facilement consommable et partagé. « Nous sommes dans l’ère de l’hyperconsommation et du plaisir immédiat, où les individus cherchent à vivre toujours plus intensément chaque instant » (Lipovetsky, entretien avec Laurent Ottavi, elucid.media, 2022). On ne veut pas seulement être heureux : on veut ressentir très vite et très fort, quitte à tout optimiser, loisirs compris. Cette logique du plaisir immédiat est inséparable de l’hyperconsommation, concept clé chez Lipovetsky. Il ne s’agit plus seulement d’acheter des biens, mais de consommer à grande vitesse des expériences, des sensations et des images. Films, séries, voyages, gadgets technologiques, pratiques sportives extrêmes : tout devient une expérience à « consommer » rapidement avant de passer à la suivante. Lipovetsky parle même d’une « spirale consumériste » qui pousse chacun à chercher constamment de nouvelles jouissances sur un marché du plaisir devenu infini. Dans cette course à l’intensité, où chaque sensation doit surpasser la précédente, les sports à sensations fortes, comme l’escalade, trouvent un terreau idéal. Ainsi, c’est au cœur même de cette société accélérée, centrée sur l’individu et obsédée par les sensations rapides et intenses, que l’on peut comprendre pourquoi l’escalade a connu récemment un tel succès. L’escalade, nouveau sport roi de l’instantanéité Depuis son entrée aux Jeux Olympiques en 2021 à Tokyo, l’escalade connaît un succès phénoménal. En quelques années seulement, ce qui était encore un sport confidentiel, réservé à une poignée de passionnés, est devenu une activité incontournable. Rien qu’en France, le nombre de pratiquants a doublé en une décennie, frôlant les 2 millions de grimpeurs réguliers en 2024, selon l'Union Sport & Cycle. Dans les grandes villes, les salles d’escalade poussent comme des champignons : plus de 100 nouvelles structures privées devraient ouvrir d’ici 2030. Véritables « climbing lofts » urbains, ces espaces offrent aux jeunes citadins un accès facile à une grimpe ludique, sans avoir besoin d’investir lourdement en matériel ni même de sortir de la ville. On peut désormais quitter son bureau ou sa salle de cours, venir tenter quelques blocs et savourer l’adrénaline d’une voie réussie, avant d’aller boire une bière ou retrouver ses amis dans l’espace lounge attenant. Jamais l’escalade n’a été aussi accessible, instantanée… et intense. Mais pourquoi un tel engouement ? Parce que ce sport répond précisément aux attentes de l’individu hypermoderne : il offre immédiatement des sensations fortes. Dans un quotidien saturé par les écrans et l’ennui, grimper est une manière rapide et efficace de vivre une expérience physique et émotionnelle puissante. En quelques minutes seulement, le grimpeur mobilise tout son corps, son esprit s’éveille et l’adrénaline monte. Peur du vide, frisson du risque contrôlé, euphorie de la réussite : autant d’émotions fortes concentrées dans un temps réduit, comme l’exige notre société du divertissement instantané. En 1923, l’alpiniste George Mallory répondait malicieusement à la question « pourquoi escalader la montagne ? » par un simple : « Parce qu’elle est là ». Aujourd’hui, beaucoup grimpent avant tout parce qu’ils sont là, disponibles, à portée de main, prêts à goûter un shot d’adrénaline et de plaisir immédiat, même le temps d’une soirée ou d’un week-end. La quête d’intensité immédiate prend alors la forme ultime d’un show sous adrénaline, parfaitement en phase avec les codes spectaculaires et compétitifs de l’époque hypermoderne. Cette recherche d’émotions instantanées fait directement écho à la consommation frénétique d’expériences qui caractérise notre époque. Comme le surf, le trail ou d’autres loisirs outdoor, l’escalade est devenue une activité qu’on peut consommer ponctuellement, au même titre qu’un escape game ou une sortie en parc aventure. Beaucoup viennent simplement essayer une ou deux séances en salle, avant de passer rapidement à autre chose. Ce phénomène du « one-shot » s’inscrit parfaitement dans la logique hypermoderne : les loisirs se multiplient, s’enchaînent, se remplacent constamment. L’escalade devient alors une expérience forte parmi d’autres, une case à cocher sur une liste sans fin, aux côtés du saut en parachute ou du marathon urbain. Enfin, le succès actuel de la grimpe tient aussi à son équilibre unique entre challenge personnel et accessibilité. D’un côté, elle flatte l’individualisme en offrant une confrontation directe à soi-même : chaque voie réussie est une petite victoire sur ses propres limites, une preuve tangible de son dépassement. Mais de l’autre, elle reste une activité conviviale, presque communautaire, portée par un esprit d’entraide et de camaraderie. Ce mélange entre quête de soi et sociabilité correspond parfaitement à notre époque, où l’on veut à la fois s’épanouir individuellement et se sentir appartenir à une communauté partageant les mêmes passions. Sans rivalité directe, l’escalade permet ainsi de vivre intensément tout en cultivant le lien social, ce qui la rend encore plus séduisante aux yeux d’une génération en perpétuelle quête de sens et d’expériences partagées. Performance et dépassement de soi : quand l’escalade touche au vertige Au-delà du simple plaisir sportif, l’escalade porte en elle une véritable logique de dépassement et de performance, particulièrement révélatrice de la culture hypermoderne. En salle comme en falaise, chaque grimpeur poursuit constamment un nouvel objectif : réussir une voie plus difficile, tenir une prise jusque-là inaccessible, enchaîner un bloc extrême. Cette quête permanente du « niveau supérieur » crée une progression infinie, une escalade perpétuelle des difficultés. Elle s’apparente directement à l’« hyperperformance » observée dans notre société, cette obsession contemporaine qui pousse chacun à optimiser ses compétences et à maximiser sans cesse ses accomplissements. L’escalade est un terrain de jeu idéal pour cet ethos du défi continu : chaque succès appelle un objectif plus audacieux, chaque réalisation ouvre sur un nouveau challenge. Grimper n’est plus simplement une activité physique : c’est aussi une performance visuelle, une manière de se mettre en scène pour séduire et fidéliser une audience. Lipovetsky lui-même évoque ce type de sports extrêmes centrés sur l’exploit individuel en les qualifiant de « sports icariens ». Il y voit une recherche permanente de sensations intenses, une quête personnelle où il ne s’agit pas de vaincre un adversaire, comme dans un sport d’équipe classique, mais de se mesurer à soi-même. La grimpe correspond parfaitement à cette définition : le seul véritable adversaire du grimpeur, c’est la paroi, et par extension, lui-même. Son objectif est avant tout intérieur. Il s’agit de dompter sa peur du vide, dépasser ses propres limites physiques et mentales, trouver cette extase particulière que procure l’accomplissement personnel. De nombreux grimpeurs témoignent d’ailleurs de ces moments privilégiés, quasi méditatifs, où le reste du monde disparaît et où ils entrent dans un état de « flow » profond, entièrement absorbés par leur gestuelle et par l’instant présent. Le versant spectaculaire de cette quête de performance est visible à travers l’explosion récente des récits d’exploits extrêmes. Des films documentaires comme Free Solo (2018, Oscar du meilleur documentaire) ou The Dawn Wall (2018) ont fasciné un large public en racontant les histoires de grimpeurs légendaires, comme Alex Honnold ou Tommy Caldwell, qui repoussent sans cesse les frontières du possible au péril de leur vie. Ces récits captivent précisément parce qu’ils mettent en scène l’individu hypermoderne par excellence : un personnage obsédé par son propre accomplissement, engagé dans une quête personnelle extrême et spectaculaire. En assistant depuis leur fauteuil à ces ascensions à haut risque, les spectateurs vivent par procuration ces émotions intenses, fascinés autant par la tension dramatique que par la dimension presque existentielle du défi accompli. © David Pillet Cette logique spectaculaire s’étend aujourd’hui bien au-delà des récits individuels, avec le développement massif de compétitions qui transforment l’escalade en véritable sport-spectacle. Des compétitions de bloc, de difficulté et de vitesse sont retransmises en direct et attirent désormais une audience considérable. Des événements inédits apparaissent aussi, comme ceux imaginés par le sponsor Red Bull, connu pour repousser sans cesse les limites du spectaculaire. Par exemple, la compétition Red Bull Dual Ascent organisée en Suisse sur le barrage de la Verzasca propulse les grimpeurs par équipes de deux dans une course contre la montre, sur des voies parallèles de 180 mètres. L’événement, filmé par des drones et retransmis en direct à travers le monde, est conçu autant comme une épreuve physique que comme un spectacle destiné à capter une audience avide de sensations fortes. Ici, le message marketing est explicite : grimper toujours plus haut, toujours plus vite, toujours plus fort. La quête d’intensité immédiate prend alors la forme ultime d’un show sous adrénaline, parfaitement en phase avec les codes spectaculaires et compétitifs de l’époque hypermoderne. L’image et le réseau : la grimpe à l’heure du narcissisme 2.0 Si l’escalade fascine autant aujourd’hui, c’est aussi parce qu’elle se prête parfaitement à l’univers des réseaux sociaux. Le grimpeur suspendu au bout de ses doigts, muscles saillants, corps parfaitement gainé face à un paysage grandiose ou au décor design d’une salle d’escalade urbaine : voilà une image qui accumule immédiatement les likes sur Instagram. À l’ère numérique, le sport n’est plus simplement vécu, il est mis en scène. Et l’escalade possède justement une esthétique visuelle très forte, à mi-chemin entre héroïsme sportif et poésie du vide. Sur Instagram, les hashtags #escalade ou #climbing regroupent des millions de clichés soigneusement cadrés, montrant aussi bien des réussites personnelles que des paysages spectaculaires. Cette omniprésence de l’image correspond exactement au « narcissisme hypermoderne » que décrit Lipovetsky : chacun construit son identité en l’exposant publiquement, cherchant sans cesse une validation immédiate. Poster régulièrement ses exploits sur les réseaux sociaux est devenu presque aussi important que l’exploit lui-même, que l’on soit grimpeur débutant fier de son premier 6a ou athlète professionnel annonçant une performance exceptionnelle. Ce modèle correspond précisément à la logique hypermoderne décrite par Lipovetsky, où même les loisirs, l’art ou le sport deviennent des produits intégrés dans une économie du divertissement généralisé. La médiatisation accélérée de l’escalade par les réseaux sociaux a aussi fait émerger des figures emblématiques, véritables « influenceurs » de la grimpe. Adam Ondra, Alex Honnold ou la Slovène Janja Garnbret comptent désormais des centaines de milliers de followers, transformant chacune de leurs ascensions en récits suivis presque en temps réel par une communauté mondiale passionnée. Cette immédiateté numérique influence même la manière dont le sport est pratiqué. Aujourd’hui, les grimpeurs sélectionnent parfois leurs projets ou leurs défis en fonction du potentiel de visibilité sur Instagram ou YouTube. L’image devient centrale, au point que l’esthétique du mouvement, la qualité du décor naturel ou même l’angle de la prise de vue peuvent peser autant que la performance sportive elle-même. Grimper n’est plus simplement une activité physique : c’est aussi une performance visuelle, une manière de se mettre en scène pour séduire et fidéliser une audience. Cette évolution a bien sûr ses limites. Certains dénoncent une superficialité grandissante ou des prises de risques inutiles, encouragées par la recherche du cliché parfait. Mais ce phénomène montre surtout à quel point l’escalade contemporaine est absorbée par la logique du spectacle de soi, indissociable des pratiques modernes de loisirs. Le grimpeur hypermoderne veut à la fois ressentir des émotions fortes sur la paroi et obtenir une gratification symbolique immédiate via la reconnaissance des autres. Il s’agit d’une double quête d’intensité : celle, réelle, physique et émotionnelle, vécue pendant l’effort, et celle, narcissique, vécue à travers le regard approbateur de la communauté numérique. Ces deux formes d’intensité s’alimentent constamment, formant une boucle parfaite à l’ère de l’hyperconnexion. L’expérience grimpe : entre authenticité et marchandisation Cet engouement massif pour l’escalade ne pouvait pas rester longtemps à l’écart du marché. Comme toute activité populaire aujourd’hui, la grimpe s’est rapidement transformée en un secteur commercial florissant, révélant une tendance typiquement hypermoderne : la marchandisation généralisée des expériences intenses. En seulement quelques années, une véritable industrie s’est structurée autour de cette pratique autrefois discrète. Salles privées avec abonnements mensuels, équipementiers spécialisés, voyages organisés, stages encadrés, événements sponsorisés : tout un écosystème économique gravite désormais autour de la grimpe. Le modèle des salles d’escalade urbaines est particulièrement révélateur de cette tendance. Ces espaces ne se contentent pas d’offrir des murs et des prises : ils vendent une expérience complète, un véritable « lifestyle ». On y trouve des abonnements pour grimper en illimité, mais aussi des cours collectifs de yoga ou de préparation physique spécialement adaptés aux grimpeurs, des espaces lounge pour se détendre après une séance, des cafés bio ou des boutiques vendant chaussons, vêtements techniques et accessoires à la mode. L’objectif est clair : fidéliser le pratiquant-consommateur en l’immergeant totalement dans un univers soigneusement pensé, à la fois sportif, social et commercial. Ce modèle correspond précisément à la logique hypermoderne décrite par Lipovetsky, où même les loisirs, l’art ou le sport deviennent des produits intégrés dans une économie du divertissement généralisé. Aujourd’hui, grimper, c’est vouloir se sentir intensément vivant, tout de suite, dans un monde qui supporte de moins en moins l’ennui ou la lenteur. Même en milieu naturel, la marchandisation gagne du terrain. Autrefois, les grimpeurs partaient en cordée autonome à l’aventure sur les falaises. Aujourd’hui, il est fréquent de voir proliférer les stages payants, les séjours organisés clés en main, ou encore les coachs personnels offrant des entraînements sur mesure. L’expérience outdoor se consomme désormais comme un produit touristique : on s’offre une journée ou un week-end d’escalade comme on achèterait un séjour à la campagne. Le matériel a lui aussi évolué : équipements techniques dernier cri, vêtements tendance, gadgets divers, tout cela contribue à transformer la pratique en une expérience marketée. Cette marchandisation ne se limite pas au matériel ou aux stages. Les grandes marques ont bien saisi l’attrait symbolique de l’escalade et l’utilisent désormais pour vendre des produits sans lien direct, comme des voitures « aventurières » ou des boissons énergétiques. Le Salon de l’escalade, qui a fait sa première édition à Paris en 2025, rassemble déjà des centaines d’exposants venus vendre leurs nouveautés à un public grandissant. Ainsi, ce sport initialement marginal et alternatif est aujourd’hui parfaitement intégré dans la logique consumériste dominante. Pourtant, cette dynamique commerciale n’éclipse pas totalement la part d’authenticité que les pratiquants continuent de rechercher dans l’escalade. De nombreux grimpeurs voient même dans leur activité un antidote aux excès de l’hypermodernité. Grimper devient alors un moyen de ralentir, de se reconnecter à l’instant présent, à son corps, à la nature. Certains parlent même d’une forme de méditation en mouvement, une pratique permettant de retrouver équilibre et simplicité dans un quotidien saturé de sollicitations et d’anxiété. Ainsi, paradoxalement, l’escalade incarne une double dynamique : elle est à la fois le reflet des tendances hypermodernes de consommation rapide et intense d’expériences, et une réaction à cette même hypermodernité, offrant aux pratiquants une possibilité sincère de retour à soi. Cette ambivalence, au fond, explique peut-être pourquoi la grimpe fascine autant aujourd’hui. De la salle de bloc branchée au sommet vertigineux d’El Capitan escaladé sans corde, la grimpe est devenue un miroir captivant de notre époque hypermoderne. On y retrouve tous les traits caractéristiques définis par Gilles Lipovetsky : l’obsession de l’instantanéité, le culte des expériences fortes et rapides, l’individualisme narcissique et la marchandisation généralisée. Aujourd’hui, grimper, c’est vouloir se sentir intensément vivant, tout de suite, dans un monde qui supporte de moins en moins l’ennui ou la lenteur. C’est pratiquer un sport dans lequel on est à la fois le héros d’un récit personnel et le produit d’un spectacle collectif, où le dépassement de soi cohabite naturellement avec la quête permanente d’images instagrammables. En ce sens, l’escalade apparaît comme le parfait symptôme d’une époque qui veut tout, tout de suite : des frissons maîtrisés, une authenticité soigneusement mise en scène et un accomplissement personnel immédiat. Elle reflète les aspirations d’une génération prise entre une libération des anciens conformismes et de nouvelles injonctions : être performant, inspirant, constamment épanoui. « Comment se satisfaire d’un monde où la recherche des jouissances privées passe systématiquement par la consommation marchande ? » s’interrogeait Lipovetsky. La question résonne particulièrement devant la frénésie douce-amère qui anime les salles d’escalade bondées de nos villes. Faut-il y voir une tentative de combler une soif d’absolu que notre quotidien ne satisfait plus, ou simplement l’expression renouvelée d’un besoin très humain de jouer, de partager et de ressentir ? Probablement un peu des deux. Quoi qu’il en soit, l’essor spectaculaire de la grimpe nous rappelle que, même saturé de confort numérique et de sollicitations virtuelles, l’être humain continue d’aspirer à ressentir son corps, explorer ses limites et vivre des émotions authentiques. Quitte à consommer ces moments d’intensité comme on parcourt les stories d’un réseau social : rapidement et intensément.
- Des grimpeurs montent au créneau pour sauver les chauves-souris
Pendant que le monde regarde ailleurs, un discret champignon colonise les museaux des chauves-souris nord-américaines, condamnant ces petits mammifères à une mort lente et implacable. Alors que ce « syndrome du nez blanc » vient d'atteindre les mythiques parois du parc national des Rocky Mountains, des grimpeurs prennent de la hauteur et tendent la main aux scientifiques pour tenter d’enrayer le massacre. Récit d’une improbable alliance verticale. © Graham Holtshausen Ils passent leurs journées à tutoyer les sommets, accrochés à des fissures inaccessibles aux simples mortels. Et voilà que ces passionné.e·s du vide découvrent, au détour d’un surplomb, d’étranges colocataires : des chauves-souris menacées par un mal silencieux, le syndrome du nez blanc. Ce parasite mortel, arrivé récemment dans le Colorado, est devenu le cauchemar des biologistes. Alors, devant l’urgence, les grimpeurs du programme Climbers for Bat Conservation se muent en précieux lanceurs d’alerte, transformant leurs escalades en opérations scientifiques pour tenter de sauver ces mammifères essentiels à l’équilibre des écosystèmes. « Chauve qui peut » dans les Rocheuses Le syndrome du nez blanc doit son nom à la moisissure blanchâtre qui pousse sur le museau et les ailes des chauves-souris infectées. Causé par le champignon Pseudogymnoascus destructans (surnommé Pd), il prolifère dans les endroits froids et humides prisés par les chauves-souris pour hiberner – notamment les grottes profondes, les fissures et autres refuges rocheux souterrains. Le parasite agit comme un véritable vampire énergétique : il réveille ses victimes en plein hiver, les déshydrate et les pousse à chercher désespérément de la nourriture hors saison. Faute d’insectes à se mettre sous la dent en hiver, ces petites créatures finissent par mourir de faim. Depuis son émergence en 2006 dans l’État de New York, cette maladie fongique a déjà été tenue responsable de la mort de plus de six millions de chauves-souris en Amérique du Nord – un chiffre vertigineux qui menace de déséquilibrer les écosystèmes. Rocky Mountain National Park (RMNP) abrite neuf espèces de chauves-souris connues, sur les 19 recensées dans tout le Colorado. Toutes jouent un rôle important dans leur milieu : puisqu'elles se nourrissent d’insectes comme les moustiques, contribuant à en réguler les populations. Certaines interviennent même dans la pollinisation de plantes locales, preuve que ces mammifères volants ne sont pas de simples créatures nocturnes effrayantes, mais bien des acteurs écologiques clés. Bien qu’il hésite à employer le terme d’« espèce clé de voûte », le biologiste Robert Schorr admet que l’importance des chauves-souris dans l’écosystème n’en est « pas loin ». Autant dire que l’apparition du syndrome du nez blanc dans le parc fait craindre des dégâts considérables sur la biodiversité locale. La confirmation officielle, le 26 juin 2025, de la présence du champignon sur trois chauves-souris retrouvées mortes dans le parc a sonné l’alarme © Joe Dudeck Cette découverte n’a pas vraiment surpris les spécialistes, car le champignon Pd responsable de la maladie avait été détecté dans le parc l’année précédente. En effet, dès 2024, des analyses de routine avaient révélé des traces du parasite sur des chauves-souris du secteur – signe précurseur de l’infection à venir. À l’échelle de l’État, le Colorado a enregistré son premier cas avéré de syndrome du nez blanc en 2022, dans le sud-est du territoire. Le mal gagne donc du terrain vers l’Ouest : après avoir touché le comté de Larimer (au nord du Colorado), il a désormais atteint le comté de Grand, de l’autre côté de la chaîne continentale. « Nos informations sur la dispersion du champignon arrivent lentement et au compte-gouttes, car il sévit souvent dans des zones où il est difficile d’accéder aux chauves-souris » explique Schorr, frustré par l’élusivité de ces créatures. Autrement dit, le champignon pourrait être présent dans bien d’autres recoins des Rocheuses sans qu’on le sache, faute de pouvoir y capturer et tester des chauves-souris. Notons que cette maladie, aussi dramatique soit-elle pour la gent chauve-souris, ne présente aucun danger pour l’homme. Toutefois, l’Homme peut devenir un vecteur involontaire en transportant des spores de Pd sur ses vêtements, ses chaussures ou son matériel. C’est d’ailleurs pour cette raison que certaines grottes touristiques ont été préventivement fermées par le passé, afin d’éviter que des visiteurs bien intentionnés ne dispersent le champignon d’un site à un autre. Le parc national des Montagnes Rocheuses, lui, ne compte heureusement aucune grotte majeure en son sein – ses chauves-souris hibernent plutôt dans de petites cavités isolées ou migrent vers le sud. Ce facteur pourrait limiter les dégâts. Néanmoins, seul l’avenir dira comment évolueront les populations de chiroptères dans la région, et les chercheurs demeurent en alerte. Des grimpeurs à la rescousse de la science Comment étudier une maladie qui frappe des animaux discrets, nocturnes, nichés haut dans des falaises inaccessibles ? C’est le défi qu’a décidé de relever Robert Schorr, zoologiste au Colorado Natural Heritage Program (Université d’État du Colorado). Sa botte secrète : mobiliser une armée de volontaires aguerris aux parois vertigineuses. En 2014, Schorr a cofondé Climbers for Bat Conservation (CBC), un programme de science participative qui fait appel aux grimpeurs du monde entier pour signaler la présence de chauves-souris sur les sites d’escalade. L’idée lui est venue en constatant que les grimpeurs sont souvent les seuls humains à partager le terrain de jeu des chauves-souris. « Les grimpeurs sont à peu près le seul groupe de loisirs à voir des chauves-souris là où elles se perchent naturellement, confie Schorr. Ils les trouvent dans les fissures qu’elles choisissent, à des hauteurs vertigineuses. Moi qui étudie les chauves-souris, je n’ai quasiment jamais l’occasion de les observer ainsi ! » En effet, muni de cordes et d’un casque, un passionné d’escalade peut atteindre des crevasses insoupçonnées sur une falaise et y découvrir une colonie endormie – un spectacle qu’aucun biologiste cloué au sol ne pourrait admirer. Depuis son lancement, l’initiative Climbers for Bat Conservation a dépassé toutes les attentes. © Andrew Shelley Au fil des années, son réseau de sentinelles bénévoles s’est étendu bien au-delà des Rocheuses. Désormais, les remontées de terrain affluent des quatre coins du globe : près de 400 signalements ont déjà été transmis, provenant non seulement du Colorado mais aussi d’endroits aussi divers que le Kenya, la Bulgarie ou l’Italie. Ces contributions fournissent aux scientifiques une mine d’informations inédites sur l’écologie des chauves-souris. Grâce aux yeux perçants des grimpeurs, les biologistes commencent à comprendre comment ces mammifères utilisent les systèmes de fissures dans les falaises, quelles parois elles privilégient, à quelles altitudes… Autant de données précieuses qui aident à anticiper l’impact du syndrome du nez blanc sur les différentes colonies, et peut-être à atténuer sa progression. Participer à cette aventure scientifique ne requiert ni diplôme en biologie ni inscription officielle. Tout grimpeur curieux peut apporter sa pierre à l’édifice de la conservation. La procédure est simple : si, au détour d’une voie, vous tombez sur des chauves-souris endormies dans une fissure, il suffit de se rendre sur le site web de Climbers for Bat Conservation et de cliquer sur « Submit a Sighting » (Signaler une observation) Un petit formulaire vous invite à décrire le lieu, la taille de la colonie, éventuellement l’orientation de la paroi, et à joindre une photo souvenir de vos colocataires à fourrure. Ces informations seront transmises à l'équipe de chercheurs. Et pour vous remercier d’avoir joué les éclaireurs des cimes, le programme vous enverra même un t-shirt gratuit estampillé chauve-souris – la classe, non ? Pas de fermeture des sites, mais vigilance de rigueur L’apparition du syndrome du nez blanc fait craindre le pire pour les chauves-souris, mais pas question de crier « chauve qui peut » et d’interdire aux grimpeurs d’aller tutoyer les falaises. Contrairement à d’autres maladies invasives, ce champignon n’entraîne généralement pas de fermeture massive des grottes ou des sites d’escalade. Robert Schorr cite bien quelques exemples isolés de cavernes temporairement bouclées par précaution – Mallory Cave, près de Boulder, a ainsi été grillagée plusieurs années afin de protéger les chauves-souris qui y vivent. Cependant, ces mesures restent rares et exceptionnelles, le National Park Service n'a d'ailleurs annoncé aucune fermeture de secteur d’escalade suite à la confirmation de la maladie. Les gestionnaires du parc comptent sur la responsabilité de chacun pour limiter les risques de contagion. Ils demandent aux visiteurs de s’abstenir de toucher les chauves-souris – qu’elles soient vivantes ou mortes – et de signaler immédiatement aux rangers la présence de toute chauve-souris trouvée morte au sol. Il est également impératif de désinfecter soigneusement son équipement (vêtements, chaussures, cordes, etc.) avant de repartir vers d’autres sites, afin de ne pas transporter le champignon. Seul le temps dira si ces mammifères volants réussiront à survivre à l’assaut du champignon destructeur. En attendant, si vous partez grimper du côté de Rocky Mountain et que vous croisez, blotties dans une fissure, une petite famille de chauves-souris, surtout ne dérangez pas ces dames de la nuit – signalez plutôt votre observation à Climbers for Bat Conservation. Ce simple geste de science citoyenne sera d’une aide précieuse pour les biologistes, et il contribuera peut-être à sauver ces espèces en péril. .
- À Nancy, la sécurité verticale change de dimension
Ce matin, Climb Up Nancy devient officiellement la première salle d’escalade à installer le dispositif de sécurité B.A.S.S. (Boîtier d’Alerte et de Sécurité des Salles), développé par les frères Mawem. L’occasion pour Vertige Media de s'entretenir avec Mathieu Lequerre, directeur de la salle, et avec Mickaël Mawem, cofondateur de MBS Industry sur une innovation qui pourrait bien révolutionner la sécurité du sport. Dispositif B.A.S.S installé à Climb Up Nancy © MBS Grimper sans s’attacher est officiellement devenu has-been. Pendant que certains continuent de garnir leurs murs d’immenses drapeaux criant silencieusement « Ne grimpe pas sans t’être attaché », à Nancy, une salle a choisi de prendre une longueur d’avance sur la gravité. Climb Up Nancy ouvre ainsi la voie en devenant la première structure en France équipée du dispositif B.A.S.S., imaginé par les frères Mawem (oui, ceux-là mêmes dont l’un est champion du monde de bloc, Mickaël, et l’autre spécialiste de la vitesse, Bassa, ndlr). Et ce n’est qu’un début : à l’automne prochain arrivera aussi C.A.M.I., le tout premier enrouleur motorisé — que beaucoup connaissent encore sous le nom de « Footing Vertical ». Un double saut technologique pour grimper mieux, en tout sécurité, et surtout de manière plus inclusive. B.A.S.S. : le bruit qui sauve Si le nom sonne comme un groupe d'électro, l’acronyme B.A.S.S. cache en réalité une rigueur assumée : le « Boîtier d’Alerte et de Sécurité des Salles ». Son rôle ? Empêcher, à grands renforts de décibels stridents, les grimpeuses et grimpeurs tête-en-l’air (ou simplement fatigués) d’oublier de s’attacher avant leur ascension. « Un accident, c’est un accident de trop. Aujourd’hui, la question n’est plus de convaincre mais de se demander : est-ce que je peux vraiment me permettre ça chez moi ? La réponse est non » Mickaël Mawem « C’est cool, c’est une bonne idée, et surtout, ça tombe à point nommé », explique Mathieu Lequerre, directeur de Climb Up Nancy. Lui qui n’a jamais connu d’accident dans sa salle avoue pourtant être hanté par les récits venus d’ailleurs : « Toujours les mêmes histoires, toujours le même oubli. Quelqu’un commence à grimper sans s’attacher et chute lourdement. On avait anticipé ce risque avec nos drapeaux, mais il restait toujours un angle mort ». Un angle mort illustré tragiquement par l’accident récent survenu à Climb Up Lyon, où un grimpeur parti d’une voie voisine a fini au sol, loin de toute signalétique préventive. Dispositif B.A.S.S installé à Climb Up Nancy © MBS Face à cela, Mickaël Mawem, cofondateur de MBS Industry, ne laisse planer aucun doute : « Un accident, c’est un accident de trop. Aujourd’hui, la question n’est plus de convaincre mais de se demander : est-ce que je peux vraiment me permettre ça chez moi ? La réponse est non. » Il précise, non sans une pointe d’ironie : « On dépense des centaines d’euros tous les deux ans pour remplacer ces fameux drapeaux sur enrouleurs. Là, on a enfin une solution durable, fiable et intelligente ». Intelligente, car le dispositif B.A.S.S. n’est pas qu’un simple rappel à l’ordre : il permet aussi de surveiller l’usure du matériel, de compter les passages et même d’alerter à distance. Un genre de Big Brother bienveillant qui, pour une fois, fait l'unanimité. C.A.M.I., l’autre révolution verticale Si le B.A.S.S. fait la chasse à l’inattention, C.A.M.I. (également appelé « Footing Vertical » sur le terrain, selon les supports de communication) est là pour ouvrir les portes à ceux pour qui l’escalade rimait jusque-là avec « pas pour moi ». Ce premier enrouleur motorisé du marché permet de délester jusqu’à 100 % du poids d’un grimpeur pendant son ascension. Un genre d’assistance électrique façon vélo, mais en version verticale. Pour Mathieu Lequerre, pas de doute possible : « C’est avant tout un outil pensé pour les personnes en situation de handicap, pour tous ceux dont le corps freine l’envie de grimper. ». Il illustre son propos en nous partageant l’histoire d’un homme en fauteuil roulant récemment venu à la salle, frustré de ne pas avoir pu grimper faute d’équipement adapté. « On attend impatiemment l’arrivée du dispositif pour le rappeler », ajoute Mathieu, soulignant l’urgence d’un sport qui se prétend accessible mais peine parfois à joindre l’acte à la parole. Ouvrir la voie sans tomber dans le vide Avec ces deux innovations installées en exclusivité nationale, la salle de Nancy joue pleinement son rôle de pionnière. Le choix de louer le matériel plutôt que de l’acheter directement permet certes à la salle de tester ces nouveautés sans prise de risque démesurée. Cela dit, l’essentiel est ailleurs : la voie d’une escalade plus sûre et inclusive est désormais ouverte. En donnant l’exemple, la salle nancéienne pose les fondations d’une escalade moderne, ouverte, et franchement plus rassurante. « On relaiera d’abord la communication officielle des frères Mawem, car ils connaissent mieux que personne leurs produits », admet humblement Mathieu Lequerre. Mais en réalité, Climb Up Nancy n’aura pas besoin d’en faire trop pour que le message passe : la simple présence du B.A.S.S. fera office de prise de conscience sonore permanente, rappelant que l’époque où la sécurité était un luxe est définitivement révolue. Quant au dispositif C.A.M.I., il promet une grimpe inclusive nouvelle génération. Là où certains voient encore un système réservé à quelques-uns, les plus visionnaires anticipent déjà l’escalade de demain : une grimpe où le plaisir prendra définitivement le pas sur la performance à tout prix, où monter ne rimera plus nécessairement avec souffrir, et où chacun pourra choisir d’alléger sa peine à volonté.
- Vuarnet GLACIER 02 : que la montagne est belle
Certaines lunettes protègent simplement vos yeux, d'autres redéfinissent votre façon de percevoir le monde. Pas de doute, les Vuarnet Glacier 02 font partie de celles-là. Avec leur verre Eclipse inédit et leur monture mêlant titane et acétate, elles annoncent une nouvelle expérience visuelle en haute montagne. On les a mises à l'épreuve à Chamonix, pour juger sur pièce. Et en prendre plein la vue. © Vertige Media Le poids de la qualité Dès la première prise en main, impossible de rater le message : ces lunettes ont une légèreté surprenante. À 52 grammes tout équipé, le Glacier 02 joue dans une autre catégorie. Cette sensation de densité maîtrisée dans la main, c'est la signature du mariage entre bêta-titane japonais et acétate haut de gamme. Quand vous les posez sur votre nez, vous sentez tout de suite que vous n'avez pas affaire à de la camelote. La monture combinée est épaisse, agréable au toucher, et se pose naturellement sur la tête. Les protections en cuir amovibles ajoutent une touche d'authenticité qui rappelle l'héritage montagnard de la marque. Fini les lunettes qui glissent au premier mouvement brusque ou qui marquent désagréablement les tempes après une journée de grande voie. Une vision qui change la donne Mais le véritable tour de force, c'est ce verre Eclipse. Sa teinte particulière transforme littéralement votre perception du monde extérieur. Même par temps gris, même quand la météo hésite entre crachin et éclaircie, ces lunettes illuminent votre journée. C'est troublant au début : on a l'impression que quelqu'un a subitement monté la luminosité du paysage. Avec sa catégorie 4 et sa filtration à 95% de la lumière visible, ce verre est conçu pour les conditions extrêmes. En pratique, il gère parfaitement les environnements glaciaires où la réverbération peut devenir aveuglante. Résultat : une vision équilibrée qui évite les contrastes brutaux qui fatiguent l'œil en haute altitude. Protection maximale, confort optimal Les visières latérales en bio-acétate de 8 mm créent une véritable bulle de protection autour de vos yeux. Cette sensation de plénitude visuelle, d'être dans son cocon, change complètement l'expérience en altitude. Fini les larmoiements dus au vent ou les plissements d'yeux face au soleil rasant. Les protections latérales et le protège-nez amovibles en cuir permettent d'adapter la protection selon les conditions : montés pour l'alpinisme glaciaire, retirés pour l'escalade en falaise. Un détail qui fait toute la différence quand vous passez de l'approche glaciaire au rocher ensoleillé. Testées à l'épreuve du mouvement Question tenue, les Glacier 02 sont irréprochables. Que ce soit en escalade dans les mouvements les plus dynamiques ou en VTT sur les singles les plus techniques, elles ne bougent pas d'un millimètre. Le cordon amovible en cuir n'est pas un gadget : il sauve vraiment la mise quand l'adrénaline monte et que vos gestes deviennent moins précis. Les embouts de branches réglables permettent un ajustement fin, essentiel quand vous portez un casque ou que vous alternez entre bonnet et tête nue selon les conditions. Les plaquettes de nez en PVC avec la signature « V Sur Ski » rappellent discrètement l'héritage olympique de la marque. Le revers de la médaille Soyons honnêtes : 540€ pour des lunettes de soleil, ça pique sérieusement. Même si la qualité de fabrication japonaise et la technologie des verres minéraux français justifient en partie ce prix, il faut avoir les moyens de ses ambitions alpines. Autre point d'attention : le verre catégorie 4 peut sembler trop sombre pour certaines utilisations. En falaise par temps couvert, vous pourriez vous sentir un peu dans le noir. Ces lunettes sont vraiment pensées pour les conditions de luminosité extrême. Verdict : du haut de gamme qui assume Les Vuarnet Glacier 02 ne cherchent pas à plaire à tout le monde. C'est du matériel technique haut de gamme, pensé pour ceux qui passent vraiment du temps en haute montagne. Elles s'adressent aux alpinistes, aux glaciéristes, aux skieurs de haute route - bref, à tous ceux pour qui la protection oculaire catégorie 4 n'est pas une option mais une nécessité. La qualité de vision est exceptionnelle, la protection maximale, et la fabrication irréprochable. Si vous cherchez des lunettes pour épater sur la terrasse du café, passez votre chemin. Si vous voulez du matériel fiable pour vos sorties glaciaires sérieuses, vous avez trouvé. Une belle piqûre de rappel : certaines marques cultivent encore un savoir-faire technique sans concessions, à l’écart des tendances passagères. Fiche technique Modèle : Glacier O2 Eclipse Verre : Minéral français, catégorie 4 Protection : 100% UV, 96% infrarouge, 95% lumière visible, 97% lumière bleue Monture : Acétate et bêta-titane combinés Protections : Visières latérales bio-acétate 8mm, protections cuir amovibles Poids : 52g (équipement complet) Fabrication : Japon (monture) / France (verres) Taille : Medium (46,7 x 22 x 52 x 145 mm) Prix : 540€ Idéales pour : Alpinisme glaciaire, ski de haute route, conditions de luminosité extrême Ce test n'a pas été rémunéré.












