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- Lucien Martinez et l'après Grimper : « J'avais ce poids... »
Pendant plus de six ans, Lucien Martinez a dirigé la rédaction de Grimper, média emblématique du monde de l’escalade en France. Dans cet entretien exclusif pour Vertige Media, il explique les véritables raisons de son départ, entre désaccord stratégique, volonté d'élargir l'ambition du magazine, et besoin personnel de se réinventer. Interview qui envoie du lourd. Lucien Martinez © Caro Sinno Vertige Media : Comment tu vas ? Lucien Martinez : Ça va. Je vis une grande période d'oisiveté parce que juste après avoir arrêté de bosser pour Grimper, je me suis éclaté l'épaule en vélo. Et j'en ai pour quelques semaines sans grimpe. Donc, je suis passé d'un projet pro à temps plein et d'un projet sportif à rien du tout. J'espère que je vais récupérer au niveau de l'épaule et que ça ne va pas m'emmerder trop longtemps. Vertige Media : Qu'est-ce qui se passe dans ta tête le premier jour où tu ne te lèves plus le matin pour bosser pour Grimper ? Lucien Martinez : L'équivalent de quand tu finis un concours. Tu as eu une activité cérébrale importante et le jour d'après, ça se lève d'un coup. Tu as l'esprit léger. Vraiment, c'était assez fou. Je ne sais pas si « soulagement » est le bon mot. Mais c'est un poids qui s'enlève. Donc, de ce point de vue-là ... Oui, on peut dire que c'est une sorte de soulagement. Avant, je ne m'apercevais pas à quel point j'avais ce poids... Après, c'est normal. Avec un boulot, tu as des responsabilités. Vertige Media : Avant de revenir sur ta carrière chez Grimper, et parler de tes projets futurs, est-ce que tu peux revenir un petit peu sur tes études ? De mémoire, tu avais fait des études d'ingénieur ? Lucien Martinez : Oui, dans l'agronomie. J'ai fait mes études d'ingénieur jusqu'au bout, en essayant toujours de combiner grimpe de haut niveau en falaise et études. Ça a été prenant, avec une frustration constante de ne pas avoir pu tout donner pour l'escalade. Après mon diplôme, j'ai pris une année sabbatique pour tester mes limites en escalade. Je m'étais fixé deux projets très ambitieux : pour l'hiver, Fight or Flight (9B à Oliana). À cette époque, seulement quelques grimpeurs dans le monde avaient atteint ce niveau (9B). Aucun Français, pas même Seb Bouin. Et pour l'été, Three Degrees of Separation (9A+ à Céüse), une voie alors réussie uniquement par Chris Sharma et Adam Ondra. J'ai passé un an sur ces deux voies sans succès, ce qui m'a frustré. Mais cette période m'a permis de réaliser que l'escalade était véritablement mon univers. J'avais du mal à me projeter dans un emploi d'ingénieur sans lien avec la grimpe. En réfléchissant à la suite, je me suis dit que le journalisme, qui m'intéressait et faisait appel à mon esprit de synthèse et d'analyse, pourrait être une manière indirecte de réinvestir mes études tout en restant proche de l'escalade. Je me suis donc lancé en freelance, dans le journalisme en escalade sans fermer la porte à l'agronomie. Cette période a duré environ six mois. Et puis, à un moment donné, le rédacteur de Grimper est parti. Son poste s'est libéré, on me l'a proposé, et j'ai accepté. Lucien Martinez à Supermanjoc, sa falaise de coeur, dans un projet extrême. © Pierre Trolliet « Avant même d'être embauché à Grimper, j’avais assuré Adam Ondra à Flatanger pendant qu’il travaillait Silence. Évidemment, je ne l’ai pas grimpée, mais j’étais là, j’ai discuté avec lui, je l’ai vu dedans. Ça me donne une vraie matière, une forme de légitimité concrète. Je ne suis pas juste quelqu’un derrière un ordi qui rapporte des propos » Vertige Media : Tu as dit quelque chose d'intéressant qu'on entend souvent chez les passionnés d'escalade : « J'ai vraiment su que l'escalade, c'était mon monde ». Comment tu en as pris conscience concrètement ? Lucien Martinez : Déjà, c’est une histoire d'assurance. J'avais la sensation de maîtriser vraiment un sujet, de ressentir une forme d'expertise naturelle à propos de l'escalade et des gens qui la pratiquent. Aussi, j’ai réalisé que je ne me lassais jamais d'y penser. Dans d’autres domaines qui m'intéressent, il y a toujours un moment où j’ai besoin de décrocher de temps en temps. Mais avec l'escalade, jamais. Quand tu remarques que tu ne satures jamais sur un sujet, tu te dis que c’est probablement un signe très clair que c’est ton univers. C’était ce genre de petits indices, cette impression de toujours être bien, content, quand je croise des grimpeurs. Vertige Media : Tu t'es retrouvé journaliste sans avoir suivi d'études spécifiques pour ça. Est-ce que tu as ressenti une forme de syndrome de l'imposteur au début, ou est-ce que cette assurance dont tu parlais vis-à-vis du monde de l'escalade t'a suffi pour te sentir immédiatement légitime dans ce rôle ? Lucien Martinez : Franchement, zéro syndrome de l’imposteur. Ça pourrait m’arriver sur d’autres sujets, mais là, pas du tout. Déjà, j’étais un gros lecteur de presse sportive, notamment de Grimper. Et puis surtout, ça faisait quelques mois que j’écrivais déjà des articles pour eux, donc je me suis senti directement légitime. Ça s’est très bien passé. Vertige Media : Pour mieux comprendre quel profil Grimper recherchait quand ils t'ont recruté, est-ce qu'ils voulaient absolument quelqu'un qui grimpe fort ? Lucien Martinez : Je ne pense pas que c’était le plus important. Ce n’est pas fondamental en soi. Évidemment, grimper fort peut être utile ponctuellement, pour avoir une certaine expertise technique dans certains articles ou faciliter des contacts. Personnellement, ça m’a permis d’apporter une touche, un angle particulier, une sorte d’âme à certains sujets. Mais honnêtement, ce n’est pas non plus le nerf de la guerre. C’était juste une spécificité que j’avais et qui a pu donner une identité à certains articles du magazine. Mais attention, ce n’est pas une légitimité absolue. Si tu es très fort mais que tu racontes n’importe quoi, que tu ne respectes aucune règle de déontologie ou que tu mens, tu n’es pas légitime pour autant. Moi, par exemple, avant même d'être embauché à Grimper, j’avais assuré Adam Ondra à Flatanger pendant qu’il travaillait Silence. Évidemment, je ne l’ai pas grimpée, mais j’étais là, j’ai discuté avec lui, je l’ai vu dedans. Ça me donne une vraie matière, une forme de légitimité concrète. Je ne suis pas juste quelqu’un derrière un ordi qui rapporte des propos. C’est utile, mais ce n’est pas non plus vital. Vertige Media : Si tu devais retenir un moment vraiment marquant ou particulièrement satisfaisant de tes années chez Grimper, ce serait lequel ? Lucien Martinez : Ce n’est pas évident à choisir. Mais je crois que le moment le plus marquant, c’était même juste avant mon embauche chez Grimper. J’avais croisé par hasard Charles Albert à Fontainebleau. À l’époque on ne se connaissait pas très bien. Je savais qu’il travaillait sur un énorme projet, un bloc en 9A. Je lui demande où il en est, il me répond qu’il se repose aujourd'hui et va l’essayer le lendemain. Je lui demande si je peux venir le voir, il accepte. Donc le lendemain, je suis là, il fait beau, et il réussit le bloc devant moi. J’étais seul avec lui. À l’époque, le seul 9A existant, c’était Burden of Dreams. Donc ce serait le deuxième 9A du monde. J’avais l’exclusivité totale, et on avait convenu avec Grimper d’en faire la couverture du prochain numéro, sans rien dévoiler avant la sortie en kiosque. C’était fou comme expérience : l’intimité de ce moment, avoir le scoop… C’était hyper fort. Il y a eu d’autres beaux moments après, mais celui-là est resté vraiment particulier pour moi. « On a gardé une approche très conservatrice chez Grimper, toujours centrée sur les mêmes thématiques historiques. On est resté dans un esprit très communautaire, très orienté vers la grimpe outdoor » Vertige Media : Plus généralement, pendant tes six années chez Grimper, tu as vu l'escalade changer : elle est devenue un sport olympique, les salles indoor ont explosé, la communauté s'est élargie… Comment as-tu intégré ces évolutions dans la ligne éditoriale du magazine ? Est-ce que tu as l'impression d'avoir apporté quelque chose de nouveau, ou plutôt d'avoir suivi la continuité d’une certaine tradition déjà établie ? Lucien Martinez : Honnêtement, je pense que je n’ai pas apporté grand-chose à ce niveau-là. Je dirais même que je n’ai pas vraiment été à la hauteur sur cette question. On a gardé une approche très conservatrice chez Grimper, toujours centrée sur les mêmes thématiques historiques. On est resté dans un esprit très communautaire, très orienté vers la grimpe outdoor, alors que la communauté, elle, s’élargissait nettement. Vous, chez Vertige Media, vous en êtes d’ailleurs une preuve. Peut-être que rester aussi communautaire, c'était une erreur. C'est une question qu'on s'est souvent posée sans jamais vraiment trancher : fallait-il s'élargir ou non ? On n’a jamais vraiment tranché cette question, car elle soulève plusieurs enjeux. Il y a notamment une dimension économique : quelle est la bonne stratégie ? Si tu restes un magazine communautaire, un peu niche, c’est plus solide, tu gardes un lectorat fidèle qui considère vraiment Grimper comme « son » magazine. Si tu élargis trop, tu prends le risque de perdre ce lectorat historique sans pour autant séduire suffisamment de nouveaux lecteurs prêts à acheter un magazine papier. Mais honnêtement, ce n’était pas mon rôle non plus de faire des études de marché. Vertige Media : Comment tu analyses aujourd'hui l'indépendance éditoriale que tu avais vis-à-vis des annonceurs ? Lucien Martinez : Il y avait clairement une vigilance sur ce sujet, notamment par peur de la diffamation. Il fallait éviter absolument les procès. Le point sensible, c’était surtout sur les sélections de matériel : on ne pouvait pas publier une sélection matos sans solliciter nos annonceurs. Pour le reste, la vraie zone « politique », c’était surtout autour des fédérations, avec parfois des articles un peu sensibles sur les conflits internes. Mais honnêtement, ce n’était pas trop mon truc, donc sous ma direction, Grimper a été encore moins politique qu'avant. Moi, je faisais surtout du sport, du spot, des sujets de grimpe pure. Je n'ai pas souvenir d’avoir écrit quelque chose qui aurait pu réellement heurter un annonceur. « Mon rôle, c'était d’aller chercher ce qu’il y avait d'intéressant ou de beau dans l’escalade, pas de défendre une cause ou un engagement précis » Après, oui, il pouvait y avoir quelques retours gênants, du genre un athlète sponsorisé par une marque apparaissant sur une photo d’archive avec le mauvais matériel, sans les bons chaussons ou le bon baudrier. Mais je n’ai jamais été confronté à une situation où il aurait fallu couvrir un scandale majeur lié à un annonceur, comme une affaire fiscale ou sociale. Peut-être aussi parce que je ne suis simplement jamais allé sur ce terrain-là. Vertige Media : Pourtant, dans le podcast de Grimposphère, tu disais clairement qu'il y avait des sujets que vous aviez choisi de ne pas traiter, de façon tout à fait assumée, parce qu'ils auraient pu compromettre des contrats avec certains annonceurs. Ce sont bien tes mots, non ? Lucien Martinez : Oui, c'était bien mes mots. Mais attention, s'il s'agit de savoir si on a subi des ingérences directes du genre « vous ne pouvez pas écrire ça », clairement, non, ce n'est jamais arrivé. En revanche, ce qu'il y avait effectivement, c'était une forme d'auto-censure. Même si le terme est peut-être un peu fort. Disons plutôt qu'on était tellement habitués à ce cadre éditorial conservateur chez Grimper qu'on ne se posait même pas la question d'aller sur certains terrains sensibles. Ce n'était tout simplement pas dans l’ADN du magazine. Vertige Media : Justement, au fond, c'est quoi concrètement la ligne éditoriale de Grimper ? Lucien Martinez : La ligne éditoriale de Grimper, en tout cas telle que je l’ai vécue, c’est un magazine fait pour les passionnés. Ça n’a jamais été écrit officiellement, mais c’est comme ça que je l’ai ressenti : je m'adressais avant tout à une communauté de passionnés. Je ne faisais pas du journalisme « sérieux » au sens strict. Je n'étais absolument pas habité par une mission sociétale ou quoi que ce soit. Pour moi, c'était du journalisme-divertissement, sans prétention particulière. Mon rôle, c'était d’aller chercher ce qu’il y avait d'intéressant ou de beau dans l’escalade, pas de défendre une cause ou un engagement précis. Et je pense que ça se ressentait clairement dans mes éditos. Dans un 7b à Alcañiz (Espagne). © Caro Sinno Après, il faut aussi se remettre dans le contexte. Aujourd'hui, tu vois, par exemple, avec la grève chez Climb Up, c'est un vrai sujet qui secoue la communauté. Là, effectivement, la question se pose de savoir comment tu traites ça. Mais à mon époque, ce genre de situation, c'était vraiment exceptionnel. Peut-être qu'avec la croissance actuelle du marché de l'escalade et l'arrivée de gros acteurs économiques, ce type de sujets deviendra plus fréquent, mais dans mon expérience, ça n'arrivait quasiment jamais. L'univers dans lequel j'ai évolué était encore très familial, très restreint. Les acteurs se connaissaient tous plus ou moins. Vertige Media : Au fond, pendant ces six années à la tête de Grimper, quelle vision de l'escalade ou quelle idée du journalisme d'escalade as-tu cherché à défendre ? Lucien Martinez : Honnêtement, je n'ai défendu aucune vision particulière du journalisme d’escalade. Peut-être parce que je ne viens pas vraiment du milieu journalistique. Je n'avais aucun idéal spécifique à défendre. Mon seul objectif, c'était simplement de proposer des articles sympas avec de belles photos. Je ne me sentais pas investi d'une responsabilité ou d’une mission sociale particulière. Franchement, je n’ai rien défendu de particulier. Ou alors, si vraiment je dois trouver quelque chose, c’est l’idée que l’escalade peut nourrir l’âme. Qu’on peut y trouver du beau, des sensations fortes, une vraie dimension esthétique. Je crois sincèrement à ça. S’il y avait un truc que j’ai cherché à transmettre à travers Grimper, c’est peut-être uniquement ça, mais rien de plus. Bon j'ai quand même essayé d'apporter une prise de conscience écologique plus forte dans les contenus du magazine. J'ai notamment fait en sorte qu'on arrête progressivement de promouvoir les destinations exotiques lointaines, en privilégiant des lieux plus proches, plus cohérents avec une pratique responsable de l'escalade. C'était ma manière d'apporter quelque chose de nouveau, qui correspondait aussi à mes convictions personnelles. « J’ai ressenti le besoin d’aller plus loin. Même si je trouvais que la ligne conservatrice de Grimper restait pertinente, je pensais vraiment qu’il fallait être plus offensif, avoir plus d’ambition » Vertige Media : Si on en vient maintenant à ton départ de Grimper, on a beaucoup entendu : « Lucien a arrêté pour aller grimper ». On sait aussi que tu n'es pas vraiment d'accord avec cette explication... Lucien Martinez : Oui, exactement. Parce que formulé ainsi, ça pourrait laisser croire que je voulais juste m’échapper, réduire mon temps de travail ou fuir mes responsabilités, ce qui n’est absolument pas le cas. En réalité, après plus de six ans passés dans le rythme intense des bouclages, avec une ligne éditoriale assez conservatrice - ce qui n’est pas du tout un reproche, car c’était assumé et ça correspondait bien à ce qu’est Grimper - j’ai ressenti le besoin d’aller plus loin. Même si je trouvais que cette ligne restait pertinente, vu les évolutions rapides du milieu de l’escalade, je pensais vraiment qu’il fallait être plus offensif, avoir plus d’ambition. Il fallait une réflexion stratégique pour profiter de ce boom, pour développer davantage le magazine, explorer de nouveaux projets et lui donner une nouvelle dynamique. Je pensais qu'il fallait vraiment permettre au magazine de grandir. C'était logique vu l'explosion du nombre de pratiquants, de gens potentiellement intéressés. Il y avait clairement matière à toucher un public plus large. Mais entre-temps, il y a eu le rachat de l'entreprise qui possède Grimper, il y a un peu plus de deux ans. On s'est retrouvés intégrés dans une structure beaucoup plus grosse, avec des enjeux différents et plus complexes. Je tiens à préciser que mon départ ne s'est pas fait sur un conflit ou quoi que ce soit. Il n'y avait aucun problème avec le magazine en tant que tel. Je m'y sentais bien, et aujourd'hui encore, j'en reste un lecteur fidèle. Mais j'avais une vision différente, j'ai tenté de soumettre cette idée, mais elle s'est vite noyée dans les multiples enjeux d'un grand groupe, où les idées d'un rédacteur en chef pèsent finalement très peu. Je n'ai simplement pas réussi à amener cette discussion là où je l'aurais voulu. Vertige Media : Quand tu as annoncé ton départ et qu'il a fallu chercher ton successeur, est-ce que tu as participé d'une manière ou d'une autre à cette étape ? Lucien Martinez : Oui et non. En fait, mon successeur c'est Martin Baudry, et pour tout le monde c'était une évidence absolue. Il n'y a même pas vraiment eu de débat : il était disponible, c'est un excellent grimpeur et un vrai journaliste. Avant même de partir, je savais quasiment déjà que ce serait lui. Vertige Media : La dernière fois qu’on s’est parlé, tu nous disais : « Laissez-moi un peu de temps, je profite de l’oisiveté ». Aujourd'hui, tu en es toujours là ou tu commences à avoir une idée plus précise de la suite ? Lucien Martinez : Je rumine pas mal en ce moment. Je prends encore le temps de réfléchir, de peser les différentes possibilités. Là, de toute façon, j’ai quelques semaines obligatoires sans grimper, donc j’en profite pour bien y penser. Ce qui est sûr, c’est que j’aimerais garder une patte journalistique et rester dans l’escalade. Je suis aussi grimpeur, athlète d'une certaine manière, donc j’ai quelques idées de projets qui pourraient avoir une vraie valeur médiatique. Mais reste à savoir sous quelle forme les raconter : est-ce que c’est mieux en vidéo, ou en article écrit, avec des photos, sous forme de récits ? Ou même pourquoi pas en tentant moi-même les projets si j’en ai le niveau, ou alors inviter des athlètes qui résonnent avec ces idées-là... Bref, tout ça tourne pas mal dans ma tête, je fais quelques essais, mais rien n'est encore fixé.
- Cordée brune : comment le nazisme a instrumentalisé l’escalade
Escalade et nazisme. Une cordée improbable, entre orgueil racial et ivresse verticale. Sous le Troisième Reich, le rocher devient propagande, l’altitude héroïsme, et la chute glorieuse. Mais derrière les sourires figés sur pellicule et les cordes tendues comme des bras levés, qu’en était-il vraiment des grimpeurs allemands dans l'ombre de la croix gammée ? Une histoire où la poudre blanche sur les doigts cache parfois une idéologie plus sombre. (CC) Wikipédia En montagne, le danger vient souvent d’en haut. Au milieu des années 1930, pourtant, pour les grimpeurs allemands, la menace venait surtout de Berlin. Le nazisme n’a pas seulement conquis l’Europe, il a aussi tenté de conquérir les sommets, instrumentalisant l'escalade comme une démonstration de force aryenne. Pendant douze ans, les parois rocheuses se sont transformées en théâtres politiques, les ascensions en actes patriotiques et les tragédies alpines en sacrifices nationaux. Pourtant, loin de l’agitation brune, des grimpeurs continuaient d’ouvrir des voies comme autant d’échappées discrètes face à un régime où chaque geste devait servir la grandeur germanique. Vertige Media plonge aujourd’hui dans cette période trouble où l’escalade s'est trouvée encordée au nazisme, dévoilant les ambiguïtés d’un sport qui a vu ses idéaux libertaires contraints de marcher au pas. Bienvenue dans l’histoire d'une grimpe en clair-obscur. L’escalade au service du Reich : des sommets pour mieux sombrer À peine installés aux commandes du pays en 1933, les nazis transforment tous les terrains de jeu sportifs en terrains idéologiques. Football, athlétisme, natation : tout devient prétexte à forger des corps d'acier au service d'une Allemagne obsédée par la pureté raciale et la préparation guerrière. Mais parmi ces disciplines mises au pas cadencé, l’alpinisme – et par extension l’escalade, sa cousine technique et moins médiatique – fait figure de prise de choix pour les idéologues bruns. La raison ? Sur une paroi, on n’est jamais loin du mythe héroïque : l’homme, blond si possible, triomphe de la nature hostile, exhibant au passage courage, détermination et muscles bandés comme les cordes qui le retiennent du vide. Une panoplie d’attributs parfaits pour l'idéal nazi d'un homme nouveau, plus proche du demi-dieu nietzschéen que du sportif dominical. Peu importe si l’ascension se terminait parfois en fiasco – une chute mortelle sur les sommets devenait aussitôt une offrande glorieuse, preuve supplémentaire de la disposition totale du héros germanique à mourir pour sa patrie. Ainsi naît la devise emblématique de l’époque : « La paroi sera à nous, ou nous serons à elle ». Poétique façon de rappeler aux grimpeurs que leur vie appartenait désormais autant au Reich qu’à la montagne. Hans von Tschammer und Osten, maître à penser du sport nazi (Reichssportführer pour être précis, mais gardons nos forces pour les phrases longues), a rapidement flairé l’aubaine propagandiste qu’offrait la verticalité. Après l’euphorie médiatique des Jeux Olympiques de Berlin en 1936, le régime voulait d’autres sommets, moins olympiques mais plus escarpés, à conquérir devant caméras et micros. Car rien ne valait un alpiniste aryen, triomphant d’une face réputée impossible, pour vanter la supériorité génétique dont Hitler rêvait la nuit. En 1938, le Führer lui-même enfonça le clou – ou plutôt le piton – en déclarant vouloir faire des héros des montagnes les ambassadeurs itinérants de sa prétendue race supérieure. L’escalade, désormais, servirait à former les guerriers de demain en même temps qu’elle alimenterait la machine à fantasmes aryens du régime. Dès 1934, l’Himalaya devient le nouveau fantasme de grandeur du Reich, une sorte d’« Eiger des Himalayas » La grimpe n’était plus seulement un défi personnel mais un devoir national, un exercice politique en altitude. Le sport, instrumentalisé jusqu’à la corde, n’était plus un simple dépassement de soi, mais bien une ascension idéologique. Ou comment prendre de la hauteur pour toucher le fond. Propagande verticale : quand les nazis tutoyaient les sommets Pour les nazis, la montagne n’est pas qu’un paysage de carte postale, c’est un décor idéal où se joue en direct le drame nationaliste. Dès les années 1930, les sommets mythiques deviennent des scènes où triomphe l’idéal aryen – quitte à tirer un peu sur la corde (et pas seulement métaphoriquement). L’exemple le plus parlant ? La mythique face nord de l’Eiger en juillet 1938. Une ascension surmédiatisée, où quatre grimpeurs germano-autrichiens se retrouvent bien malgré eux dans le rôle d’acteurs d’une pièce politique grandeur nature. Adolf Hitler, dans son fauteuil berlinois, suit heure par heure l’ascension, faisant de cette cordée héroïque le symbole idéal de l’union germano-autrichienne fraîchement célébrée par l’Anschluss. À leur descente, Anderl Heckmair, Ludwig Vörg, Heinrich Harrer et Fritz Kasparek se voient immédiatement élevés au rang de héros nationaux, accueillis à bras ouverts par un Führer radieux lors d’un grand show politico-sportif à Breslau. Une photo célèbre immortalise le moment, transformant à jamais ces hommes en icônes instrumentalisées d’un Reich avide de mythes. Face nord de l’Eiger (CC) Wikipédia La propagande nazie ne s’arrête évidemment pas aux falaises suisses : elle s’approprie chaque victoire alpine comme autant de preuves vivantes de la supériorité aryenne. On fête ainsi les frères Schmid, conquérants de la face nord du Cervin dès 1931, ou l’Autrichien Hermann Buhl, dont l’obsession pour le Nanga Parbat germe à l’époque nazie pour éclore en 1953, longtemps après la chute du régime. Dès 1934, l’Himalaya devient le nouveau fantasme de grandeur du Reich, une sorte d’« Eiger des Himalayas » où l’Allemagne se doit d’inscrire sa domination. Lorsqu’une expédition allemande échoue dramatiquement cette année-là (10 morts, dont le célèbre Willy Merkl), le régime n’a pas honte d’en faire un récit épique, héroïsant chaque mort comme un martyr sacrificiel offert à la gloire du Reich. Pour donner du corps à ce délire vertical, on crée en 1936 la Deutsche Himalaja-Stiftung (DHS), fondation directement pilotée par le Reichssportführer von Tschammer und Osten et quelques alpinistes aussi fanatiques que zélés. Entre 1936 et 1939, la DHS organise ainsi plusieurs expéditions ambitieuses au Nanga Parbat, cumulant au passage un impressionnant bilan de victimes. La devise était limpide, quoique glaçante : « Les alpinistes gagneront de l’honneur pour l’Allemagne, ou mourront en essayant ». Un programme réjouissant, où chaque sommet vaincu valait trophée national, et chaque vie perdue un nouveau chapitre d’héroïsme morbide. En matière d’antisémitisme, certains clubs alpins germanophones n’avaient pas attendu l’arrivée du Führer pour prendre de l’avance. Évidemment, cette mise en scène repose sur une presse complaisante, prête à amplifier chaque exploit ou chaque tragédie avec un sens du dramatique à faire pâlir Hollywood. Les journaux sportifs du Reich relaient ainsi avec frénésie ces épopées alpines, servant au peuple allemand une évasion verticale qui cache mal la réalité beaucoup moins glorieuse d'un régime en quête permanente de légitimité. Même le cinéma est mis à contribution grâce à Leni Riefenstahl, réalisatrice chouchoute du Führer, dont les Bergfilme (films de montagne) façonnent l’imaginaire du grimpeur idéal : audacieux, intrépide, et surtout aryen jusqu'au bout des crampons. En Italie, alliée fidèle mais concurrente de l’Allemagne dans la course aux sommets, Riccardo Cassin triomphe des Grandes Jorasses (face nord, éperon Walker) et dédie aussitôt son exploit au sport fasciste, s’attirant les faveurs personnelles de Mussolini. Ainsi, sous le Troisième Reich, l’escalade et l’alpinisme cessent définitivement d’être de simples aventures individuelles : elles deviennent outils et otages d’une dictature prête à tout pour prouver sa grandeur, quitte à transformer les montagnes en piédestaux branlants d’une idéologie à pic. Clubs d’escalade sous contrôle : l’aryanisation par la face nord Si les nazis se sont empressés de grimper les parois pour leur propagande, ils n’ont pas tardé non plus à mettre au pas tous ceux qui les fréquentaient. Mais soyons honnêtes : en matière d’antisémitisme, certains clubs alpins germanophones n’avaient pas attendu l’arrivée du Führer pour prendre de l’avance. Dès les années 1920, bien avant le premier salut nazi officiel, des refuges alpins du Club Alpin austro-allemand (DÖAV) affichaient sans gêne des panneaux indiquant : « Les Juifs ne sont pas désirés ici ». Pire, dès 1924 – oui, neuf ans avant qu’Hitler n’empoigne les commandes – des drapeaux à croix gammée flottaient déjà sur certains chalets de montagne. De quoi sérieusement relativiser le mythe d’un alpinisme apolitique ou innocent. Après 1933, l’aryanisation des clubs alpins devient systématique et brutale. Le régime décrète l’expulsion immédiate de tous les grimpeurs juifs ou jugés politiquement suspects. Avec l’Anschluss en 1938, les clubs autrichiens sont purement et simplement fondus dans le DÖAV du Reich, nettoyés des derniers « indésirables » pour satisfaire l’idéal nauséabond du nazisme en altitude. Affiche sur les refuges du DÖAV : « Les Juifs et les membres du Club Donauland ne sont pas les bienvenus » (CC) Wikipédia Le DÖAV lui-même n’échappe pas au nettoyage idéologique. Jadis officiellement « neutre », il devient rapidement une organisation alignée à 100 % sur les dogmes du régime. Le nazisme, grand amateur d’uniformité, applique le fameux « Principe du Führer » même dans les associations sportives : chaque club doit avoir son propre petit chef, validé évidemment par le NSDAP. En 1936, la Deutsche Himalaja-Stiftung sert elle-même de courroie de transmission pour parfaire cette mise au pas. Dès lors, toutes les structures alpines – des formations de guides à la gestion des refuges – doivent impérativement servir les ambitions nationales. Les nazis avaient parfaitement compris comment mélanger plaisir sportif et endoctrinement idéologique. Dans ce contexte de contrôle total, toute organisation concurrente ou suspecte passe immédiatement à la trappe. Parmi les premiers visés, les Naturfreunde, ces « Amis de la Nature », grimpeurs et randonneurs à tendance ouvrière et proches des sociaux-démocrates, sont interdits dès 1933. Leurs refuges, les accueillants Naturfreundehäuser, sont confisqués et cédés à des groupes nazifiés, tandis que leurs membres entrent en résistance ou poursuivent clandestinement leurs activités. Certains, surnommés les « bergers rouges », prendront même le risque d’aider des persécutés à franchir discrètement les frontières en montagne – jusqu’à ce que la répression s’intensifie brutalement à la fin des années 1930. De rares petits clubs clandestins voient également le jour, comme le Kletterklub Gamsspitzler 07 en Saxe ou les Lindenbrüder Hohenstein, fondé en 1940 par d’anciens membres des Nature Friends. Ces initiatives courageuses, quoique marginales, restent très discrètes. En effet, à cette époque, la moindre cordée non contrôlée par le parti pouvait vite finir en chute libre. De manière générale, l’idéologie nazie imprègne profondément la communauté des grimpeurs et alpinistes, créant des situations ambigües. Certains, comme Heinrich Harrer ou Fritz Kasparek, héros célébrés de l’Eiger, affichent fièrement leur carte du NSDAP et rejoignent la SS. D’autres, tel Anderl Heckmair, chef de cordée pourtant glorieux à l’Eiger, restent politiquement distants. Ce dernier grimpe avant tout par passion, mais voit son exploit malgré tout happé par la machine propagandiste du Reich. D’autres encore font preuve d’un opportunisme assez banal : porter ostensiblement les symboles nazis leur ouvre des portes administratives ou financières. Ainsi, des clichés datant du début des années 30 montrent des groupes de grimpeurs saxons paradant en falaises vêtus de tenues SA, brassard à croix gammée soigneusement épinglé au bras. Le photographe Rudolf Kobach raconte même avec détachement que lui et ses camarades « s’amusaient à jouer au national-socialisme » dans ces séances très mises en scène. Une ferveur factice qui disparaîtra bien vite, laissant place à une réalité bien moins drôle : celle de la militarisation totale de la montagne, où les grimpeurs troqueront leurs brassards de théâtre pour des uniformes de guerre. Jeunesse, escalade et nazisme : la face sombre du scoutisme vertical Sous le Troisième Reich, l’escalade n’était pas seulement bonne pour la propagande. Elle était aussi idéale pour préparer discrètement la jeunesse hitlérienne à la guerre. Dès la fin des années 1930, la grimpe devient officiellement partie intégrante des programmes paramilitaires imposés aux jeunes Allemands. La Hitlerjugend ne tarde pas à proposer des sorties « nature », les fameuses Bergfahrten, où l’on apprend autant à manier les mousquetons que les fusils. En 1943, la chose devient carrément officielle : on annonce fièrement la création des Bergfahrtengruppen, des « groupes d’escalade de la HJ », destinés à entraîner la future élite militaire du Reich. Soirées techniques, séances d’escalade en falaise, puis stages prolongés en altitude : le tout supervisé par les officiers supérieurs de la Wehrmacht, histoire d’être sûr qu’aucun jeune ne passe à côté des vertus guerrières promises par le régime. Sous couvert d’améliorer la santé des travailleurs, ces escapades en montagne avaient surtout pour but de renforcer l’adhésion au régime par des expériences collectives et valorisantes. Concrètement, il s’agissait moins de former des grimpeurs que de futurs Gebirgsjäger, ces soldats d’élite spécialisés dans la guerre en montagne. L’idée ? Constituer un réservoir de jeunes recrues capables, dès leur majorité, d’affronter le froid, le vertige et les balles ennemies. Un projet qui séduit tant les généraux que l’expérience sera massivement amplifiée en 1944, même si, à ce stade, l’Allemagne était déjà plongée jusqu’au cou dans le chaos de la guerre totale. D’ailleurs, le Deutscher Alpenverein, traditionnellement perçu comme une sympathique organisation de montagnards en culottes de cuir, se retrouve lui-même chargé officiellement, de 1933 à 1945, du recrutement direct des troupes alpines. La via ferrata, l’escalade technique, les bivouacs extrêmes : autant d’activités récréatives reconverties en parcours d’obstacles militaires. Actualités concernant les dirigeants nazis et les responsables des jeunesses hitlériennes associés à l'ouverture de l'école formation dans un camp des jeunesses hitlériennes © United States Holocaust Memorial Museum Les nazis avaient parfaitement compris comment mélanger plaisir sportif et endoctrinement idéologique. Les films d’époque montrent des files joyeuses de jeunes Allemands, shorts impeccables et chants du parti à la bouche, avançant en rang serré dans les Alpes bavaroises. Derrière l’ambiance bon enfant se cachait évidemment une logique de conditionnement implacable : discipline, camaraderie virile et dépassement de soi – toutes ces qualités érigées en valeurs « typiquement germaniques ». Un film particulièrement marquant de 1941 présente même de jeunes membres de la Hitlerjugend en plein apprentissage sur une paroi rocheuse, sous l’œil attentif d’instructeurs en uniforme. En clair, ce n’était plus du scoutisme, mais un entraînement militaire déguisé en colonie de vacances. Et la jeunesse n’était pas la seule concernée. Même les adultes civils étaient invités, via des organisations aussi sympathiques que le NS-Volkswohlfahrt (« Bien-être populaire nazi ») ou la Kraft durch Freude (« La force par la joie »), à prendre un grand bol d’air frais alpin à prix très modique. Sous couvert d’améliorer la santé des travailleurs, ces escapades en montagne avaient surtout pour but de renforcer l’adhésion au régime par des expériences collectives et valorisantes. Mais dès le début de la guerre en 1939, ces charmants programmes de loisirs furent remplacés par des entraînements exclusivement militaires. Veste d'alpinisme de la ligue des jeunes filles allemandes (CC) Wikipédia L’escalade devint alors presque entièrement l’affaire des soldats, des recrues et des instructeurs. Durant la Seconde Guerre mondiale, les Gebirgsjäger allemands utiliseront largement ces techniques apprises en altitude sur les fronts montagneux – des sommets glacés du front de l’Est aux escarpements rocheux de Crète. Des alpinistes civils, même célèbres comme Heinrich Harrer – l’homme de l’Eiger, devenu membre de la Waffen-SS – ou Peter Aufschnaiter, instructeur militaire tyrolien, se retrouvent mobilisés dans cette guerre verticale. L’escalade, initialement sport d’aventure et de liberté, finira ainsi instrumentalisée jusqu’au bout de la corde par une Allemagne décidée à militariser chaque recoin de la société, même les plus vertigineux. Escalade sous le Reich : de la grimpe entre parenthèses L’escalade s’est retrouvée enrôlée dans l’idéologie du Reich, mais elle n’en a pas moins continué à vivre sa vie de manière plus discrète, loin des fanfares guerrières. Durant les années 1930, à l’écart des grandes ascensions politisées, la grimpe sportive pure – celle des falaises, des parois rocheuses et des gestes techniques pointus – poursuit tranquillement sa progression. En Saxe notamment, la légendaire Suisse saxonne (Sächsische Schweiz), terrain de jeu historique des grimpeurs allemands, reste un laboratoire d’innovation verticale. C’est ici, en 1936, que Rudolf Stolle parvient enfin à dompter la face ouest du Teufelsturm, ce monument de 40 mètres en grès lisse réputé infranchissable, établissant au passage un nouveau jalon technique (coté VIIIb sur l’échelle locale). Une prouesse accomplie en silence, loin des discours tonitruants du régime. Ironiquement, certains sites alpins bénéficieront tout de même des infrastructures construites par les nazis. Même constat dans l’Autriche annexée (désormais l’Ostmark, selon la terminologie nazie), où grimpeurs locaux continuent d’ouvrir des voies ardues dans les Alpes calcaires ou au Wienerwald, atteignant des degrés de difficulté inédits (VIᵉ et VIIᵉ UIAA). Idem du côté de la Bohême, où grimpeurs tchèques et allemands se côtoient encore sur les fabuleuses tours de grès d’Adrspach et Teplice, tentant de préserver leur passion verticale malgré la tempête politique qui fait rage autour d’eux. Mais avec l’arrivée de la guerre en 1939, cette bulle d’insouciance éclate brutalement. Les falaises autrefois grouillantes de passionnés se vident, jeunes grimpeurs et alpinistes étant massivement mobilisés au front. Les rares parois encore fréquentées servent surtout de terrains d’exercices militaires. On est loin de l’ambiance détendue d’une séance de grimpe loisir – ici, le rocher est devenu une affaire sérieuse, voire carrément stratégique, surtout dans les Alpes où les voies peuvent croiser des lignes de défense ou des théâtres de combat. En France occupée, la grimpe survit en mode discret et artisanal, à l’image des pionniers du bloc comme Pierre Allain, qui continue à fréquenter Fontainebleau malgré les pénuries et restrictions qui rendent tout déplacement en montagne compliqué. C’est justement ce même Pierre Allain qui, en 1935, invente le chausson d’escalade à gomme adhérente, révolution technique majeure pour la discipline. Quatre ans plus tard, il conçoit aussi un mousqueton en alliage d’aluminium, innovation géniale qui ne se diffusera véritablement qu’après-guerre, faute de moyens industriels. Ces avancées témoignent d’une communauté grimpeuse active et ingénieuse, mais contrainte d’évoluer discrètement, à l’ombre du Reich et de ses obsessions militaires. Ironiquement, certains sites alpins bénéficieront tout de même des infrastructures construites par les nazis : refuges flambant neufs, routes spectaculaires ou téléphériques de prestige, tels que celui du Kehlstein (« Nid d’Aigle », 1938) ou la route alpine du Grossglockner (1935). Évidemment, ces réalisations visaient surtout à épater les foules ou à faciliter les mouvements militaires ; mais pour les grimpeurs, ce luxe inattendu leur permettait parfois d’accéder à des parois auparavant quasi-inaccessibles. Ce serait un raccourci paresseux de conclure que l’escalade n’existait plus vraiment à l’époque nazie. Elle continuait bel et bien d’exister, mais elle se retrouvait simplement fondue dans le vaste creuset de l’alpinisme officiel. Enfin, une poignée de grimpeurs talentueux traverse tant bien que mal la période, conservant précieusement leurs connaissances techniques jusqu’à la fin du conflit. Après 1945, ces experts rescapés, comme Anderl Heckmair (oui, encore lui), vont transmettre leur savoir à une nouvelle génération libérée, participant ainsi au renouveau de l’escalade allemande et autrichienne d’après-guerre. La grimpe, enfin débarrassée des relents idéologiques du Reich, retrouvera peu à peu son esprit d’origine : celui d’un jeu exigeant mais libre, où la seule lutte qui vaille est celle contre la gravité – et surtout pas contre l’Histoire. Escalade vs Alpinisme sous le nazisme : la grande paroi contre la petite falaise Sous le Troisième Reich, tout le monde était censé marcher droit, même en montagne. Mais, clairement, toutes les grimpes ne se valaient pas. Aux yeux des nazis, l’alpinisme XXL, celui des faces nord mythiques et des sommets himalayens, représentait le summum de l’héroïsme aryen. Gravir une paroi invincible était la parfaite métaphore d’une Allemagne que rien ne pouvait arrêter – ni la roche, ni le froid, ni la mort. L’Eiger en 1938, les tentatives répétées et mortelles au Nanga Parbat : ces expéditions monumentales devinrent de véritables blockbusters idéologiques orchestrés, financés, et exploités par le régime. Hitler lui-même distribuait accolades et poignées de main aux héros de ces « exploits nationaux », voyant en eux les ambassadeurs idéaux de sa folie expansionniste. En prime, l’alpinisme offrait aux militaires des cartes stratégiques inédites et un vivier parfait pour les futures troupes d’élite alpines. Autrement dit, grimper un sommet vierge servait autant l’égo du Führer que la logistique du front. Face à ce spectacle grandiose et tragique, l’escalade pure – celle des falaises locales, des tours rocheuses, des blocs techniques – faisait figure de parent pauvre. Jamais célébrée par la propagande, elle restait dans l’ombre, cantonnée à un rôle secondaire : vivier discret de formation technique, activité paramilitaire pour la jeunesse hitlérienne, ou simple entraînement préparatoire aux grandes aventures alpines. Sous le Reich, personne n’applaudissait une « première » dans une falaise inconnue, aucun journal n’en faisait sa une. Ces performances discrètes, réalisées par quelques passionnés dans les tours de grès saxonnes ou les rochers calcaires bavarois, n’intéressaient guère un régime en quête permanente de symboles grandioses. Pourtant, ce serait un raccourci paresseux de conclure que l’escalade n’existait plus vraiment à l’époque nazie. Elle continuait bel et bien d’exister, mais elle se retrouvait simplement fondue dans le vaste creuset de l’alpinisme officiel. À cette époque, la frontière entre grimpe sportive et alpinisme engagé restait d’ailleurs assez floue : grimper l’Eiger ou les Drus exigeait autant de technique verticale que d’endurance en haute montagne. Les nazis, pas vraiment adeptes des nuances subtiles, considéraient tout cela comme une seule et même chose : une « performance de montagne » destinée à prouver la supériorité génétique du peuple allemand. Ainsi, l’escalade ne disposait ni d’une organisation nationale dédiée, ni d’une fédération autonome. Elle relevait entièrement du Club Alpin ou des sections montagne de la Hitlerjugend. Ce n’est qu’après-guerre, loin des cris de propagande et des slogans guerriers, qu’elle commencera timidement à s’émanciper : création de clubs spécialisés, rédaction de topos spécifiques, apparition d’une identité propre. En résumé, sous le nazisme, l’alpinisme fut le porte-drapeau flamboyant et sinistre de l’idéologie verticale du régime, tandis que l’escalade resta une activité fonctionnelle, presque marginale, pratiquée par des passionnés souvent hors des projecteurs. Malgré l’emprise idéologique du Reich – exclusions des grimpeurs juifs, encadrement militaire, pressions politiques constantes – ces amoureux du rocher continuèrent discrètement à tracer leurs voies, préserver leur savoir-faire et faire progresser techniquement leur discipline. L’escalade sous Hitler fut donc paradoxale : contrainte à l’obscurité par un régime obsédé par la grandeur, elle réussit malgré tout à progresser en silence, attendant patiemment que la tempête passe pour retrouver enfin son identité véritable – libre, inventive et irrévérencieuse.
- Grimpeuses 2025 : un espace qui fissure le récit dominant
Les 4 et 5 octobre, entre Arkose Nanterre et la forêt de Fontainebleau, Grimpeuses revient pour une deuxième édition francilienne. Plus qu’un simple rendez-vous de grimpe, c’est un laboratoire vertical : ici, les femmes n’attendent pas la permission pour prendre leur place. © Loïc Lemahieu On pourrait croire que l’escalade, sport de liberté par excellence, aurait naturellement produit un espace égalitaire. Après tout, une prise est une prise, que le rocher ne distingue pas du reste. Sauf que dans la réalité, la grimpe s’écrit encore majoritairement au masculin : héros solitaires, récits virils, légendes bâties à coups de premières. Grimpeuses naît précisément de ce décalage. Non pas pour colorier les marges, mais pour réécrire la partition, montrer que l’inclusif ne se décrète pas : il se construit, bloc après bloc, discussion après discussion. Aux origines d’un collectif vertical L’idée de Grimpeuses émerge en 2018, presque comme une évidence. Si les femmes peuplent les salles, pourquoi restent-elles si peu visibles sur les falaises et dans les récits ? La réponse fut d’abord un rendez-vous intimiste à La Capelle, puis d’autres formats : des week-ends entiers à Ailefroide, une première édition parisienne, et même des stages réguliers. Toujours le même fil rouge : créer un espace en mixité choisie, où la progression technique dialogue avec la prise de parole. En juin dernier, à Ailefroide, elles étaient cinquante-six, malgré une météo dantesque, à enchaîner ateliers, débats et même une jam session improvisée. En octobre, le projet revient en Île-de-France pour une deuxième édition francilienne, avec un programme pensé comme un aller-retour entre salle et forêt, crashpads et discussions, magnésie et idées. Samedi à Nanterre : la cathédrale de béton Samedi matin, Arkose Nanterre. L’odeur de café se mélange à celle, plus persistante, de la magnésie. Les crashpads claquent mollement, les chaussons crissent sur le béton ciré. Mais quelque chose change : les groupes se forment sans hiérarchie tacite, l’ambiance est sérieuse sans être compassée. © Victoire de Parscau La matinée déroule son lot d’ateliers : échauffements, grimpe coachée par niveaux, discussions improvisées entre deux tentatives. L’après-midi, les tables rondes prennent le relais, transformant la salle en agora où l’on parle autant d’engagement que de méthode de bloc. Et pour clore la journée, le spectacle UPossible d’Eline Le Menestrel, qui brouille les frontières entre récit intime, performance artistique et manifeste politique. On y grimpe avec des phrases, on chute dans des silences, on cherche des prises dans ses propres failles. Puis vient le relâchement : apéro, jeux, magnésie incrustée jusqu’aux cuticules. Dimanche à Fontainebleau : retour au grès Le lendemain, changement radical. Exit le béton calibré, place au chaos organique de Mont Ussy. Fontainebleau, ce temple du bloc à ciel ouvert, devient le prolongement naturel du projet. Sous les chênes, les crashpads s’empilent, les semelles se chargent de sable, le grès râpe les doigts. Le matin, on grimpe encadré. À midi, pique-nique partagé. Puis les tables rondes s’installent au milieu des arbres, pour parler écologie. Parce qu’on ne peut pas aimer un site et le piétiner. Parce que grimper en forêt oblige à penser au vivant. L’après-midi, grimpe libre : chacune se lance, chute, recommence. La forêt se transforme en place commune, où l’expérience collective compte autant que la réussite individuelle. Quatre invitées, quatre trajectoires Grimpeuses ne se contente pas d’afficher des slogans, il les incarne. Cette édition réunit quatre grimpeuses dont les parcours déplacent les lignes : Eline Le Menestrel sillonne l’Europe à vélo, reliant escalade, écologie et liberté. Son spectacle, comme sa pratique, montre que grimper est un acte politique. Soline Kentzel vit sa grimpe comme une fugue. Grandes parois, expés en autonomie, traversées océaniques : elle défend une pratique joyeuse, sobre et collective. Svana Bjarnason, ses contenus mettent des mots sur l’invisible : la place des femmes dans un milieu qui se prétend inclusif. Elle milite pour une escalade joyeuse, politique, résolument partagée. Caroline Ciavaldini, enfin, relie passé et futur. Ancienne compétitrice, aujourd’hui exploratrice de voies engagées, elle incarne une pratique exigeante, éthique, profondément humaine. Plus qu’un festival : une réécriture collective Réduire Grimpeuses à un « festival féminin » serait une erreur de jugement. Ici, la progression ne se mesure pas en cotations mais en audace. Les débutantes y trouvent autant leur place que les bloqueuses confirmées. Tomber devient une normalité, recommencer une victoire. Dans un univers où la performance sert trop souvent de hiérarchie implicite, Grimpeuses propose un autre système de valeurs. On apprend à poser un talon, certes, mais surtout à poser les bases d’un autre récit. Les femmes ne sont pas des exceptions : elles sont le cœur battant d’une pratique qui n’appartient à personne. Vertige Media, compagnon de cordée Si Vertige Media s’associe officiellement à cette édition, ce n’est pas pour cocher la case diversité ni pour ajouter un logo en bas d’une affiche. C’est parce que nous reconnaissons dans Grimpeuses ce que nous défendons : une grimpe qui dépasse le simple geste sportif, qui refuse les silences, qui interroge nos imaginaires. © Victoire de Parscau Soutenir Grimpeuses, c’est affirmer que la visibilité des femmes n’est pas une faveur mais une évidence. Que l’écologie n’est pas un supplément d’âme mais un socle. Que la grimpe, enfin, peut être à la fois plaisir, performance et politique. Bref, que les murs sont faits pour être grimpés, et parfois pour être abattus. Rendez-vous au pied du bloc Les 4 et 5 octobre, entre Arkose et Fontainebleau, Grimpeuses propose deux jours de grimpe et d’échanges, de sueur et de feuilles mortes. Deux jours pour apprendre à grimper autrement, mais surtout pour penser la grimpe autrement. Parce qu’au fond, la première prise, c’est toujours celle qu’on ose saisir. 👉 Infos et inscriptions : www.grimpeuses.com/paris2025
- « La fleur des huit montagnes » : Paolo Cognetti à la verticale du cinéma
Après avoir tutoyé les sommets littéraires avec 'Les huit montagnes', Paolo Cognetti prend cette fois la caméra pour tracer son propre itinéraire documentaire. Dans 'La fleur des huit montagnes', il nous embarque au cœur du Mont Rose, sur ses traces intimes, pour raconter une montagne qui change, des vies suspendues, et notre époque en plein vertige écologique. Un premier film brut et sensible, fidèle à l'écrivain : à la fois minimaliste et intense. © Fiore Mio On le savait écrivain, contemplatif, volontiers sauvage et surtout très peu porté sur la célébrité. Mais voilà que Paolo Cognetti dégaine une caméra et s’invente réalisateur. Ce documentaire, il ne pouvait pas le confier à d’autres mains que les siennes : trop personnel, trop urgent. Alors il filme comme il écrit, sobrement, patiemment, avec cette authenticité abrupte qui lui est propre. La fleur des huit montagnes (Fiore mio), prolongement intime et naturel de son roman à succès, est une invitation à marcher avec lui, à ralentir le pas, pour mieux comprendre sa montagne et peut-être, au passage, un peu mieux notre époque. Genèse à l'italienne Été 2022, la chaleur plombe le Val d’Aoste. Une sécheresse tenace coupe net l’eau du chalet d’Estoul où Cognetti s’est réfugié pour fuir Milan, la ville, les gens, le bruit du monde. C’est le déclic. « Ma montagne était en train de changer, elle devenait méconnaissable », explique l'auteur. Plutôt que de subir, il empoigne une caméra, enrôle Ruben Impens (le directeur photo du film tiré de son roman), embarque son chien Laki dans la combine, et part à la rencontre de celles et ceux qui vivent là-haut toute l’année. Résultat : un documentaire brut, d’une beauté à couper le souffle, sobre comme une cabane d’altitude, sans fioritures ni triche, juste l’alpin brut. Présenté devant une foule de 8 000 spectateurs au Festival de Locarno en août 2024, puis en Italie et en Pologne (Millennium Docs Against Gravity, mai 2025), le film prend doucement sa route. Mais inutile pour l'instant de chercher à le streamer : Cognetti reste fidèle à lui-même, discret, privilégiant encore les festivals et salles obscures. Le grand public attendra début 2026. Cognetti, des mots aux sommets Paolo Cognetti, on l’a d’abord connu pour ses romans. Et quels romans ! Les huit montagnes, son chef-d’œuvre paru en 2016, était une ode puissante à l’amitié, au rapport complexe père-fils et à ces montagnes qui nous élèvent ou nous brisent, au choix. Son écriture délicate et nerveuse, au rythme lent, avait valu au livre une avalanche de prix : Strega en Italie, Médicis en France, deux millions d’exemplaires vendus, une adaptation cinéma récompensée à Cannes… L'homme ne faisait pas les choses à moitié. Pas de drone ni de slow-motion pompeux, juste une caméra à hauteur d’homme et de montagne. C’est brut, c’est beau, et ça pique juste là où il faut. Mais au fond, Cognetti a toujours été un cinéaste qui s'ignorait. « Je décris ce que je vois comme un réalisateur », disait-il déjà à la sortie de son roman. C’était écrit : tôt ou tard, il finirait derrière une caméra. Avec La fleur des huit montagnes, le voilà enfin dans son élément naturel, transformant ses visions littéraires en images bien réelles. Un regard brut sur la montagne qui bouge Sur l’écran, pas de grands discours sur l'écologie ni de sermons culpabilisants sur l’état du monde. Juste des hommes et des femmes authentiques, filmés au naturel, dans leur quotidien. Une gardienne de refuge, un artisan du bois, une yogi d’altitude, ou encore un cuistot népalais perdu dans les Alpes… Tous racontent leur vie suspendue, là-haut. Le film respire au rythme de leurs confidences simples mais puissantes : « Quand la montagne dira stop, elle continuera sans nous », souffle Marta, la gardienne de refuge. Cognetti l’écoute sans la contredire. On ne débat pas avec la vérité quand on la côtoie tous les jours. Le Mont Rose, ce territoire entre Piémont et Val d’Aoste, est bien plus qu’un décor, c’est un personnage en soi. La presse spécialisée est unanime : le film de Cognetti évite habilement le piège du documentaire esthétisant, préférant un réalisme pur, sans fard. Pas de drone ni de slow-motion pompeux, juste une caméra à hauteur d’homme et de montagne. C’est brut, c’est beau, et ça pique juste là où il faut. Entre les lignes du livre et les images du film Ceux qui ont lu Les huit montagnes reconnaîtront immédiatement le décor, mais surtout l'esprit. On y retrouve le même rapport intime à la montagne, cette dualité entre l’enracinement nécessaire et le besoin de partir ailleurs. Mais là où le roman suivait une fiction intimiste, entre les trajectoires croisées de deux amis, le documentaire s’ancre dans une réalité tangible, celle de Paolo Cognetti lui-même et de ses rencontres authentiques en montagne. Cognetti y filme comme il écrit, avec sincérité, humilité et sens aigu du détail qui tue. D’un côté, un récit d’apprentissage sensible où la montagne servait de décor métaphorique aux choix existentiels des héros. De l’autre, un regard direct, cru parfois, où la montagne n’est plus un symbole mais une réalité immédiate : glaciers fondants, villages désertés, quotidien incertain mais assumé de ceux qui restent. Avec ce documentaire, Cognetti confirme ce qu'on pressentait depuis longtemps : le Mont Rose, ce territoire entre Piémont et Val d’Aoste, est bien plus qu’un décor, c’est un personnage en soi. Complexe, exigeant, attachant. La montagne cognettienne dans toute sa splendeur et toute sa dureté. En attendant la suite Pour l'heure, aucune sortie officielle en streaming ou en salle grand public en France. On le voit en festivals, ou on ne le voit pas encore. Une démarche presque provocante à l'ère du tout-immédiat. Mais Cognetti n’a jamais fait dans la facilité. Peut-être même que l’attente est voulue. Qu’il cherche, consciemment ou non, à reproduire ce sentiment de solitude patiente propre aux marcheurs d’altitude. Quoi qu’il en soit, début 2026 semble un horizon réaliste pour enfin découvrir ce film ailleurs que dans des projections confidentielles. La fleur des huit montagnes est une parenthèse bienvenue, un geste artistique qui ne se précipite pas. Cognetti y filme comme il écrit, avec sincérité, humilité et sens aigu du détail qui tue. Si son roman était déjà culte, son documentaire s’annonce comme un compagnon nécessaire, une œuvre à part entière, un complément brut qui ne dénature rien mais enrichit tout. C'est Cognetti tel qu'on l'aime, simple et profond à la fois, sans artifices.
- Les Éditions Paulsen et Guérin : une alliance au sommet de la littérature alpine
Les Éditions Paulsen, créées en 2005 par l’éditeur suédois Frederik Paulsen, se sont rapidement imposées comme une référence dans les domaines de l’aventure, de la nature et de la littérature de voyage. Leur ambition : proposer des récits exigeants qui célèbrent l’esprit d’exploration et la transmission des savoirs. En 2015, Paulsen franchit une étape importante en rachetant les Éditions Guérin , fondées en 1995 par Michel Guérin à Chamonix. Célèbres pour leurs « livres rouges » reconnaissables entre tous, les Éditions Guérin étaient devenues une référence pour les passionnés d’alpinisme et de montagne, publiant des textes marquants de figures comme Gaston Rébuffat, Lionel Terray ou Reinhold Messner. Cette acquisition a permis de préserver une maison d’édition emblématique, en difficulté financière après le décès de son fondateur en 1996, tout en lui offrant un nouvel élan. Les livres rouges Guérin sont restés au cœur du catalogue, intégrés à l’univers Paulsen sans perdre leur identité singulière. Aujourd’hui, l’alliance Paulsen–Guérin représente un patrimoine éditorial unique : un catalogue qui combine récits d’exploration, biographies d’alpinistes, essais sur la montagne et œuvres littéraires d’auteurs contemporains. Cette union témoigne d’une volonté commune : célébrer la beauté, la grandeur et parfois la rudesse des sommets à travers des ouvrages d’exception. Grâce à ce rapprochement, les Éditions Paulsen ont consolidé leur rôle de référence dans l’édition de montagne et d’aventure. Leur catalogue illustre une conviction simple mais essentielle : au-delà des exploits, ce sont les récits qui font vivre l’esprit de l’alpinisme et de l’exploration.
- Les Éditions Paulsen : l’aventure éditoriale au service de l’exploration
Les Éditions Paulsen , fondées en 2005 par Frederik Paulsen, sont une maison d’édition française singulière dans le paysage littéraire. Spécialisées dans l’aventure, la nature, l’exploration et la littérature de voyage, elles se distinguent par une ligne éditoriale qui fait la part belle aux grands espaces et aux destins hors norme. Dès leurs débuts, les Éditions Paulsen ont cherché à renouer avec l’esprit des pionniers : raconter le monde à travers celles et ceux qui l’explorent. Loin d’un simple goût pour l’exotisme, la maison cultive une approche exigeante, ancrée dans la tradition des récits de voyage et attentive aux enjeux contemporains liés à l’environnement et à la transmission culturelle. En 2015, une étape décisive est franchie avec l’intégration des Éditions Guérin, fondées vingt ans plus tôt par Michel Guérin. Cette maison était déjà une référence pour les amateurs d’alpinisme et de montagne grâce à sa mythique collection des « livres rouges ». En réunissant ces deux catalogues, Paulsen a enrichi son identité d’une dimension alpine forte, tout en préservant l’âme et l’exigence éditoriale propres à Guérin. Aujourd’hui, les Éditions Paulsen poursuivent leur développement avec une ouverture vers de nouveaux horizons. En mai 2023, elles ont inauguré une collection de fiction intitulée « La Grande Ourse », pensée comme un prolongement littéraire de l’aventure, où les romans dialoguent avec l’histoire et la réalité. Le lancement de cette collection avec Ravage de Ian Manook illustre cette volonté de conjuguer exigence littéraire et ouverture à de nouveaux lecteurs. Le catalogue Paulsen réunit aussi bien des figures historiques, comme Alexandra David-Néel, que des explorateurs contemporains tels que Jean-Louis Étienne. À travers ces publications, la maison s’impose comme un lieu de mémoire et de transmission, où la littérature permet de prolonger l’expérience de l’aventure et de rendre hommage à celles et ceux qui repoussent les limites du connu. Si les chiffres économiques rappellent les difficultés inhérentes au secteur de l’édition indépendante, la force des Éditions Paulsen réside dans leur constance : une exigence éditoriale, un soin apporté aux textes et à la fabrication, et la conviction que l’aventure, qu’elle soit polaire, alpine ou intérieure, mérite d’être racontée avec justesse et profondeur. En moins de vingt ans, Paulsen a su s’imposer comme une maison incontournable pour qui s’intéresse à la littérature d’exploration. Ses ouvrages, qu’ils relatent des expéditions en haute montagne, des traversées polaires ou des voyages au long cours, rappellent qu’au-delà des exploits, c’est la puissance des récits qui ouvre des horizons et nourrit l’imaginaire.
- Lignes de vie : Antoine Le Menestrel invite Nanterre à lever la tête
Le 30 août, à Nanterre, Antoine Le Menestrel et sa compagnie Les Lézards Bleus présenteront Lignes de vie. Plus qu’un spectacle, une traversée où le public marche aux côtés des interprètes, et où les murs deviennent partenaires de danse. Dans le nouveau quartier des Groues, encore en quête de mémoire collective, cette performance vient inscrire une première histoire, faite de gestes suspendus et de regards transformés. © Nathalie Sternalski Il ne s’agit pas d’un spectacle au sens classique. Lignes de vie est une traversée : la ville devient scène, le spectateur devient marcheur. Le 30 août, à Nanterre, dans le nouveau quartier des Groues, Les Lézards Bleus vont grimper, courir, se suspendre, et redonner au béton une fonction que l’architecte n’avait pas prévue : celle de provoquer de l’émotion. Une émotion qui ne se raconte pas, mais qui se vit sur place. Antoine Le Menestrel : du rocher au béton, sans corde de rappel Dans les années 80 et 90, Antoine Le Menestrel ne se contentait pas de « faire des perfs » : il sculptait des ascensions comme d’autres écrivent des poèmes. Grimpeur de haut niveau, ouvreur, performeur avant l’heure, il avait cette manière singulière de voir chaque voie comme un récit. Puis, alors que beaucoup auraient capitalisé sur leur palmarès, lui a tourné la page… pour en écrire une autre, plus vaste. La falaise restait dans son corps, mais son regard, lui, s’est posé sur les murs de la ville. Ce virage l’a conduit à inventer la « danse de façade » : une discipline hybride, qui n’imite ni l’escalade pure ni la danse académique, mais qui puise dans les deux pour créer un langage inédit. Les murs deviennent des partenaires, les rebords, des répliques, les gestes, des phrases. Depuis, Antoine parcourt le monde avec sa compagnie, Les Lézards Bleus, pour amener la verticalité là où personne ne l’attend, et prouver qu’elle ne se résume pas à un sport ou à un loisir : c’est un état d’esprit. Lignes de vie : marcher, grimper, raconter Lignes de vie n’est pas une pièce que l’on regarde assis sur un siège numéroté. C’est une traversée, un déplacement collectif où le public suit les interprètes dans un quartier, un bâtiment, un espace à ciel ouvert. Les cinq danseurs-traceurs ne viennent pas « faire le show » : ils viennent dialoguer avec l’architecture. Chaque prise, chaque saut, chaque suspension est une réponse à une forme, une texture, une ouverture. Le parkour devient ici une grammaire, et la danse, une ponctuation. Le public, lui, vit l’expérience au rythme de la déambulation. Parfois proche, parfois à distance, il se laisse surprendre par un mouvement sur un mur qu’il croyait inaccessible, par une silhouette suspendue là où son œil n’avait jamais regardé. Lignes de vie n’est pas pensé pour la caméra : il est pensé pour l’instant, pour l’énergie qui circule entre les corps, le mur et les spectateurs. Les Groues : un terrain neuf à désordonner Le quartier des Groues, à Nanterre, c’est l’urbanisme contemporain dans toute sa maîtrise : 65 hectares en reconversion, un mélange de logements, de bureaux, d’espaces verts, reliés à la future gare du RER E Nanterre-La-Folie. Pensé pour accueillir 12 000 habitants d’ici 2030, il affiche des façades propres, des perspectives soignées, des circulations fluides. En somme, un espace idéal… peut-être trop idéal. C’est là que réside l’enjeu : comment introduire de la vie dans un lieu qui n’a pas encore de mémoire collective ? En investissant les Groues avec Lignes de vie, Les Lézards Bleus viennent inscrire une première histoire. Une diagonale sur un mur, un saut entre deux balcons, une pause en équilibre sur un rebord : autant de gestes qui, pour ceux qui les verront, feront partie de la cartographie intime du quartier. Quand, plus tard, ces spectateurs reviendront, ils ne verront pas seulement du béton. Ils se souviendront d’un corps qui l’a habité autrement. Une tournée mondiale… et locale à la fois Depuis sa création, Lignes de vie a voyagé. Maroc, Belgique, Espagne, Royaume-Uni… Chaque ville offre un vocabulaire différent. Les façades en pierre de Rabat ne parlent pas comme les briques rouges de Stockton-on-Tees, et encore moins comme les balcons de Port-de-Bouc ou les volumes italiens de la Festa di Roma. Antoine et ses interprètes adaptent leur langage à chaque nouvelle page architecturale, réécrivant sans cesse le spectacle. Mais chaque représentation est aussi profondément ancrée dans son lieu. C’est ce paradoxe qui fait la force du projet : être capable de voyager dans le monde entier, tout en restant, à chaque fois, absolument spécifique à l’endroit où il se joue. Le 30 août, ce sera donc une version unique, façonnée pour les Groues, et qui ne se rejouera jamais à l’identique. Un geste artistique et politique Pour Antoine, « tracer » ne consiste pas à laisser une marque visible. C’est changer un regard. Quand on a vu un corps courir le long d’une façade, on ne regarde plus jamais ce mur de la même façon. C’est une manière douce, mais radicale, de réappropriation de l’espace public. Ici, la politique n’est pas dans le slogan, mais dans l’usage. Et cette politique-là est contagieuse : elle invite chacun à imaginer d’autres façons de se déplacer, de vivre, de s’arrêter. Lignes de vie est un spectacle, oui, mais c’est aussi un acte d’ouverture : ouvrir des chemins invisibles dans des lieux qui semblaient fermés, ouvrir des possibles là où tout semblait réglé. Informations pratiques : 📅 Samedi 30 août – 18h15 📍 Quartier des Groues, Nanterre (secteur Hanriot / Jardin des Rails) 🎟️ Gratuit – durée : environ 1h 🚆 RER E Nanterre-La-Folie, tram, bus Ne venez pas « voir » Lignes de vie. Venez le vivre. Marchez, suivez, levez la tête. Et repartez avec l’impression que, peut-être, votre propre ville peut aussi s’habiter autrement.
- Payer les ouvreurs au pourboire : le très mauvais tips
Et si, demain, votre salle d’escalade vous proposait de glisser un pourboire à l’ouvreur·se, comme on le ferait pour un·e serveur·se ou un·e chauffeur·se de taxi ? Aux États-Unis, l’idée a déjà pris la forme d’une application mobile, Tip Your Setter. Une innovation présentée comme un geste de reconnaissance, mais qui, à y regarder de plus près, révèle bien plus sur la précarité d’un métier essentiel et sur la tentation de déléguer au·à la client·e ce que l’employeur·se ne veut pas assumer. © Tip Your Setter Un lundi soir, vous arrivez à la salle. L’odeur de magnésie flotte dans l’air, les crash pads amortissent les chocs, les prises flambant neuves dessinent un bloc qui attire immédiatement votre regard. Vous l’essayez, tombez, riez, recommencez. La séquence parfaite : une idée brillante d’ouvreur·se, quelques prises bien placées, ce mélange d’ingéniosité et de cruauté qui vous donne envie de revenir. Et puis, au moment de ranger vos affaires, un QR code sur le mur : « Aimez-vous cette ouverture ? Tipez son·sa ouvreur·se. » Bienvenue dans la grimpe version tip culture. Ce n’est pas une fiction : aux États-Unis, un grimpeur et développeur new-yorkais a lancé en juillet 2025 Tip Your Setter, une appli pour rémunérer directement l’ouvreur·se qui a imaginé votre projet du soir. Dans un pays où le pourboire est devenu une seconde monnaie, l’idée s’intègre naturellement. Mais dans la communauté, le débat fait rage : reconnaissance ou régression sociale ? Les ouvreur·ses, ces architectes invisibles On pourrait croire que les ouvreur·ses travaillent dans l’ombre. C’est faux : leur travail est sous vos yeux, sur chaque mur, chaque bloc, chaque mouv’ qui vous fait douter de vos abdos ou de votre lecture. Mais eux·elles, on ne les voit pas. Un matin à l’aube, perché·e·s sur une échelle, « choqueuse » en main, perçant, brossant, testant, modifiant. Puis disparaissant avant que la salle ne se remplisse. En France, certain·e·s sont salarié·e·s — à temps plein ou partiel —, d’autres travaillent en indépendant·e, souvent en micro-entreprise. Les premier·e·s jonglent entre leurs ouvertures et d’autres missions (accueil, maintenance, animation), les second·e·s enchaînent les contrats ponctuels, parfois pour des tarifs figés depuis des années. La passion compense souvent la paie, mais à quel prix ? Un bloc réussi ne se mesure pas seulement en nombre de prises : il a un coût en créativité, en sueur, et parfois en santé physique. Tip Your Setter : l’idée qui grimpe outre-Atlantique Aux États-Unis, Tip Your Setter a débarqué sur l’App Store le 22 juillet 2025. Concept : vous scannez le bloc ou la voie, choisissez un montant, et hop — l’ouvreur·se reçoit votre pourboire, moins 10 % de commission prélevés par l’application. Un intermédiaire de plus dans un monde qui en compte déjà trop, mais qui s’adosse à une culture où le pourboire est une norme sociale quasi automatique. © Tip Your Setter Sauf que l’escalade n’est pas la restauration. Dans un restaurant, le pourboire vient compléter un salaire horaire souvent ridicule. En salle, rien n’oblige — pour l’instant — à intégrer les ouvreur·ses dans cette catégorie de travailleur·ses « à pourboire ». Mais le risque est clair : en introduisant ce modèle, on offre aux employeur·ses une excuse parfaite pour geler ou baisser les rémunérations de base, en comptant sur la générosité des client·es pour combler le vide. La précarité derrière la prise Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le Climbing Business Journal, un·e ouvreur·se junior américain·e commence autour de 16 $/h. Un·e Head Setter expérimenté·e gagne mieux, mais rarement de quoi rivaliser avec le coût de la vie dans les grandes villes. En France, les grilles salariales sont floues, les contrats précaires fréquents. Côté indépendant·es, les tarifs tournent souvent entre 200 et 300 € la journée, selon l’expérience, la région et le type d’ouverture. Des montants qui, rapportés aux exigences physiques et techniques du métier, restent modestes — et qui, dans bien des cas, n’ont pas bougé depuis des années. Alors, bien sûr, un billet glissé en douce ou une bière offerte, ça fait plaisir. Mais quand ce geste devient structurel, il masque un problème : le manque de reconnaissance financière par celles et ceux qui tirent réellement profit des ouvertures — les exploitant·es de salles. Et dans ce jeu, les applis comme Tip Your Setter peuvent vite devenir un pansement sur une fracture ouverte. La culture du tip : un virus américain ? Dans les cafés, les bars, les taxis, les livreur·ses, les coiffeur·ses : aux États-Unis, le pourboire est partout. Ce qui était à l’origine un geste de gratitude s’est transformé en obligation sociale. Dire non à l’écran qui vous propose 20 % ? Culpabilité garantie. Ce mécanisme a permis à certain·e·s employeur·ses de transférer une partie de la rémunération sur les épaules des client·es, tout en gardant le contrôle sur le coût du travail. Appliquer cette logique à l’escalade, c’est jouer avec le feu. Car la salle, ce n’est pas juste un lieu de pratique, c’est une entreprise avec un abonnement, des marges, et une main-d’œuvre qualifiée. Et faire croire que le pourboire est un plus, c’est ouvrir la porte à un modèle où la reconnaissance financière de l’ouvreur·se dépend plus de la sympathie du·de la grimpeur·se que de la responsabilité de l’employeur·se. Pourquoi ça nous concerne aussi En France, la culture du pourboire est beaucoup moins intégrée, mais elle n’est pas absente. Et dans un marché de la salle en pleine expansion, avec une pression croissante sur les coûts, la tentation d’externaliser le « merci » pourrait émerger. Certain·e·s ouvreur·ses, déjà payé·e·s à la prestation, pourraient voir leurs tarifs stagner au prétexte que « les grimpeur·ses peuvent compléter » La frontière est fine entre reconnaissance libre et substitution au revenu. Et il faut le dire clairement : l’ouvreur·se n’est pas un·e figurant·e qu’on remercie à la volée. C’est l’architecte du jeu, le·la metteur·se en scène de vos réussites et de vos échecs. Il·elle mérite une rémunération stable, juste, et garantie — que ce soit par une fiche de paie ou par un contrat digne de ce nom. Tip Your Setter est peut-être déjà vouée à rejoindre le cimetière des idées mal appliquées : adoption limitée, critiques massives, et même un message de son créateur laissant entendre que le projet allait s’arrêter. Mais le débat qu’elle soulève mérite de rester ouvert. Car derrière la question du pourboire, c’est toute la place des ouvreur·ses dans l’économie de la grimpe qui se joue.
- Alpinistes pour Gaza : entretien sous le drapeau palestinien
Un drapeau de 145 m² déployé dans la face ouest des Drus, en plein cœur du massif du Mont-Blanc. Derrière ce geste spectaculaire, un collectif d’alpinistes anonymes qui entend rappeler que l’escalade, loin d’être un refuge apolitique, peut devenir une caisse de résonance pour dénoncer l’inacceptable : le génocide en cours à Gaza. © Alpinistes pour Gaza Il y a des gestes qui dérangent parce qu’ils ne laissent aucune échappatoire. Suspendre un drapeau palestinien de la taille d’un court de tennis dans la face ouest des Drus, ce n’est pas un simple happening militant : c’est mettre la montagne devant ses responsabilités. Les Drus, bloc minéral qu’on croyait indifférent aux tragédies humaines, se retrouvent soudain couverts d’un cri muet. Et ce cri dit ceci : pendant que l’Occident ferme les yeux, un peuple est en train d’être méthodiquement écrasé — plus de 62 000 morts recensés à Gaza depuis octobre 2023, dont une majorité de femmes et d’enfants, des dizaines de milliers de disparus, une famine organisée, une extermination documentée par l’ONU mais toujours impunie. Mais derrière le geste spectaculaire, il y a une voix — ou plutôt un chœur. Le collectif d’alpinistes, qui a choisi l’anonymat, s’est exprimé auprès de Vertige Media par l’intermédiaire d’un porte-parole. Nous avons échangé avec l'un d'entre eux pour comprendre les raisons de ce choix, les coulisses de l’opération et, surtout, la conviction qu’il y a un lien indissociable entre escalade et politique. Car si l’alpinisme aime se raconter comme un espace pur, hors des contingences sociales, ce drapeau planté en altitude rappelle que l’acte de grimper, lui aussi, peut devenir un langage politique. Vertige Media : Aviez-vous envisagé d’autres formes d’action auparavant, ou cette idée est-elle née spontanément à ce moment-là ? Membre du collectif : Non, avec ce groupe-là en tout cas, c’était la première idée qui nous est venue. Personnellement, cela faisait un moment que j’avais envie de poser des gestes forts, de prendre position et de faire parler. Même s’il y a un sentiment général d’impuissance face à ce qui se passe, alerter de cette manière et mettre la cause palestinienne en lumière c’était essentiel pour nous. Vertige Media : Pourquoi avoir choisi une paroi aussi emblématique que les Drus plutôt qu’un autre lieu ou un autre mode d’expression ? Membre du collectif : La réponse est dans la question, les Drus sont particulièrement emblématiques. L’idée est venue d’un camarade qui voulait faire quelque chose dans les Alpes, pour atteindre la communauté de la montagne en France. Les Drus se sont imposés naturellement, parce qu’ils sont visibles depuis toute la vallée, et occupent une place symbolique forte à Chamonix. C’était un moyen de frapper fort et juste. © Alpinistes pour Gaza Vertige Media : Le drapeau suspendu, immense, ça a aussi été influencé par ce qui s’est passé au Yosemite récemment ? Membre du collectif : Oui, on peut dire qu’il y a eu une certaine inspiration. Les parois d’escalade sont un support idéal pour afficher un message en grand, visible de loin. Ce qu’ils ont fait au Yosemite avec le drapeau américain à l’envers et le drapeau transgenre a sans doute fait partie des inspirations. Et puis c’est une façon d’articuler sport et activisme. « On savait que ça allait faire réagir, que tout le monde ne serait pas d’accord. Mais qu’ils [les autorités] s’acharnent aussi vite, aussi fort, ça nous a mis en colère » Vertige Media : Quand vous avez vu les efforts déployés par les autorités pour décrocher le drapeau – alors que vous comptiez le laisser quelques jours – comment l’avez-vous interprété ? Membre du collectif : Au départ, on a été surpris. On était encore en montagne quand on a vu l’opération : trois ou quatre allers-retours d’hélicoptère, un passage avec un drone, plusieurs tentatives où on les entendait galérer à la radio… À un moment, ils ont même abandonné en disant « c’est trop la merde, on se casse », avant de revenir plus tard et de finir par y arriver. Ce n’était pas une petite opération, il y avait un vrai risque pour eux aussi. Je trouve fou de mettre autant d’énergie et d’argent public pour retirer un symbole pacifiste, un geste de solidarité non violent. On savait que ça allait faire réagir, que tout le monde ne serait pas d’accord. Mais qu’ils s’acharnent aussi vite, aussi fort, ça nous a mis en colère. Quelles sont leurs priorités ? Vertige Media : Le sport est souvent présenté comme neutre. En quoi, selon vous, est-il forcément politique ? Membre du collectif : C’est la grande critique qu’on nous a faite. Beaucoup disent : « Laissez la montagne neutre, c’est un terrain apolitique pour tout le monde ». Mais c’est faux. La montagne a toujours été politique. Il suffit de regarder l’histoire : de nombreuses premières ascensions ont été dédiées au fascisme ; la course aux sommets en Himalaya était purement politique. Le livre Alpinisme et anarchisme l’explique très bien. Et plus largement, le sport a toujours été politique, hier comme aujourd’hui. « La plupart des critiques viennent d’alpinistes privilégiés, attachés à "leur petite montagne", sans vouloir voir les tragédies du monde. On titille leur confort, ça les dérange » Vertige Media : Comment percevez-vous les réactions de la communauté grimpe et outdoor à votre action ? Membre du collectif : Je la trouve divisée. En lisant les commentaires sur les articles qui ont relayé l’action, je ne m’attendais pas à autant de réactions négatives. Peut-être que je vis dans mon entre-soi, mais ça m’a surpris. Pour moi, c’est une preuve qu’il faut continuer à être présent politiquement dans le sport. La plupart des critiques viennent d’alpinistes privilégiés, attachés à « leur petite montagne », sans vouloir voir les tragédies du monde. On titille leur confort, ça les dérange. Vertige Media : Votre communiqué a été envoyé aussi à des médias généralistes. Quelles réactions avez-vous eues ? Membre du collectif : On a eu plusieurs sollicitations. Par exemple, Le Dauphiné Libéré a publié un article assez critique, après nous avoir contactés. C’est normal : tout le monde ne peut pas être d’accord, et c’est intéressant aussi. Ça fait partie du jeu. © Alpinistes pour Gaza Vertige Media : Sur le choix de l’anonymat, qu’est-ce que cela dit de votre action et de votre rapport à la parole publique ? Membre du collectif : Ce n’était pas évident au départ, on en a discuté. Mais rapidement, on a voulu que l’action soit perçue comme venant d’une communauté, pas d’individus. On ne voulait pas mettre un nom ou un visage en avant, mais laisser l’impression que c’est « la montagne » qui parle. Et puis il y a aussi une crainte réelle de répression, voire d’arrestations. Mais la raison principale, c’était vraiment de mettre le message avant les personnes. Vertige Media : Qui êtes-vous concrètement ? Que représente votre collectif ? Membre du collectif : C’est une action ponctuelle, pas un collectif structuré. Concrètement, nous sommes une dizaine à une quinzaine de personnes francophones, sensibles à la cause palestinienne, qui discutent ensemble. Ça vient de là. Ce n’est pas un groupe chamoniard, c’est plus large. « Cette banderole a parlé à beaucoup de gens. Elle a suscité quelque chose. Même si ce n’est qu’une étincelle, j’espère que ça peut servir d’amorce, que d’autres s’en emparent pour mener leurs propres actions » Vertige Media : Comment avez-vous préparé l’action d’un point de vue sécuritaire ? Membre du collectif : Seules des personnes très compétentes en montagne ont participé. On a été prudents. Le drapeau a été fabriqué avec des filets d’échafaudage cousus et peints, ce qui le rendait léger et percé de petits trous, donc sans prise au vent. Contrairement au grand drapeau américain du Yosemite, qui avait failli causer un accident en se transformant en voile, le nôtre était bien plus sûr. C’était une vraie prouesse technique et stratégique. © Alpinistes pour Gaza Vertige Media : Qu’espérez-vous concrètement de cette action ? Sensibiliser le public ? Secouer le monde du sport ? Interpeller les politiques ? Membre du collectif : Un peu tout ça. Créer un élan de solidarité dans le monde de l’escalade et de la montagne, qui puisse s’élargir ensuite. Mettre une pression, petit à petit, sur Israël et les gouvernements occidentaux. On espère aussi encourager d’autres actions. D’ailleurs, dès le lendemain, des parapentistes à Chamonix ont volé avec des drapeaux palestiniens, et certaines salles, notamment en Belgique, ont affiché des drapeaux. C’est ce type de multiplication des gestes qui peut peser, comme l’ont fait les manifestations ou les boycotts dans le passé. Cette banderole a parlé à beaucoup de gens. Elle a suscité quelque chose. Même si ce n’est qu’une étincelle, j’espère que ça peut servir d’amorce, que d’autres s’en emparent pour mener leurs propres actions.
- Première Paralympique pour l’escalade : Los Angeles 2028, la consécration d’une longue bataille
Après deux décennies à batailler dans l’ombre, la para-escalade décroche enfin sa place au soleil : en 2028, elle fera sa toute première apparition aux Jeux Paralympiques, à Los Angeles. Une reconnaissance historique qui dépasse largement le simple enjeu sportif. Iván MUÑOZ ESCOLAR © Jan Virt/IFSC Longtemps vue comme la petite sœur discrète de l’escalade olympique, la para-escalade sort enfin de l’ombre. Avec Los Angeles 2028, c’est un combat de près de vingt ans qui aboutit, mené par une communauté d’athlètes, d'entraîneurs et d’activistes déterminés à prouver que la gravité ne fait aucune différence entre les valides et les autres. Derrière les sourires de circonstance et les discours officiels enthousiastes se cache une victoire profondément politique et sociale. Une victoire pour l’inclusion, pour la visibilité du handicap, mais aussi un défi technique et logistique à relever. Retour sur les coulisses de cette entrée fracassante dans l’univers paralympique. Long Beach : un cadre de carte postale, mais pas seulement Le décor est posé : le Convention Center Lot de Long Beach, à quelques encablures de Los Angeles, planté face au Pacifique. Sur le papier, une carte postale. Mais derrière ce choix spectaculaire, on trouve surtout une stratégie bien pensée. Long Beach est aussi le lieu où les athlètes valides viendront jouer les gros bras quelques semaines auparavant. Organiser les deux événements au même endroit n’est donc ni innocent ni anodin. C’est un message adressé aux sceptiques qui pourraient encore penser que para-escalade et escalade classique ne jouent pas dans la même cour. En réalité, choisir Long Beach c’est aussi choisir une ville au passé marqué par la mixité sociale et culturelle. Ancienne cité industrielle et portuaire devenue l'un des pôles culturels et touristiques majeurs de Californie, Long Beach symbolise parfaitement la notion d'inclusion chère aux Jeux Paralympiques. Et puis, à deux pas des voies d’escalade spécialement pensées pour l’occasion, il y aura les épreuves de natation handisport, réunies dans un centre aquatique temporaire à ciel ouvert. Cette proximité physique et symbolique transformera le lieu en épicentre du message porté par LA28 : la paralympiade n’est plus un événement périphérique qu’on place là par obligation morale, c’est désormais une partie intégrante, essentielle, de la grande fête du sport. © Coll. LA 2028 Bref, Long Beach sera une vitrine. Une vitrine élégante, certes, mais surtout militante. Un espace où la para-escalade compte bien s’afficher sans complexe ni fausse modestie. En résumé, une scène de choix pour montrer que l’escalade paralympique ne grimpe pas seulement sur des prises, mais aussi – et surtout – sur les idées reçues. 80 athlètes, 8 épreuves, 4 catégories : la précision au service de l'équité On aurait pu croire qu'une première paralympique se jouerait dans l’à-peu-près, façon crash-test improvisé. Il n’en sera rien. À Los Angeles, ce seront précisément 80 athlètes – 40 femmes, 40 hommes – venus du monde entier qui auront l’occasion unique d'inscrire leurs noms au palmarès inaugural de l’escalade paralympique. Et pour garantir une équité irréprochable, les organisateurs n'ont rien laissé au hasard, dessinant minutieusement huit épreuves distinctes, réparties en quatre catégories de handicap parfaitement cadrées. Concrètement, voilà ce que ça donne : Déficience visuelle : catégories B1 (hommes) et B2 (femmes). Autrement dit, grimper quasiment sans voir, en faisant corps avec la paroi d'une manière dont les voyants n’ont même pas idée. Déficience du membre supérieur : catégorie AU2 (hommes et femmes). Oubliez les prises faciles : chaque geste devient une prouesse technique à repenser intégralement. Déficience du membre inférieur : catégorie AL2 (hommes et femmes). L'escalade, pourtant réputée « sport des bras », révèle ici la finesse absolue nécessaire pour pallier un appui défaillant ou inexistant. Limitation d'amplitude et de puissance : catégorie RP1 (hommes et femmes). Ici, chaque mouvement impose une lutte permanente contre des articulations récalcitrantes ou une musculature capricieuse, réinventant sans cesse le geste. Rosalie SCHAUPERT © Lena Drapella/IFSC Ces classifications, techniques à première vue, portent un message simple mais essentiel : l'équité absolue. Elles ne constituent pas seulement une condition nécessaire à la compétition, mais bel et bien la pierre angulaire d’une véritable reconnaissance sportive. À Los Angeles, ce n’est donc pas juste une démonstration symbolique qui se tiendra sur les murs de Long Beach, mais une compétition exigeante et sans concession, prête à couronner les meilleurs. Ceux qui, précisément, auront su dépasser leurs limites avec brio. Une histoire d’efforts, de patience et de résilience Si l’annonce de l’arrivée de la para-escalade aux Jeux Paralympiques semble couler de source aujourd’hui, soyons clairs : le chemin a plutôt ressemblé à une longue voie cotée extrême qu'à une promenade tranquille. Il aura fallu près de vingt ans d’efforts, de combats, et parfois même de frustrations, pour en arriver là. Dès 2006, tout commence modestement, presque confidentiellement, avec une première compétition internationale à Ekaterinbourg, en Russie. À l’époque, on ne compte que quatre nations participantes : autant dire que la discipline est à peine visible sur le radar médiatique, et que le scepticisme général reste tenace. Le premier déclic majeur survient en 2011, avec l’organisation à Arco, en Italie, des tout premiers Championnats du Monde officiels de para-escalade. Là, soudainement, ce sont 35 grimpeurs venus de 11 pays qui se présentent au pied du mur. Le nombre peut paraître modeste, mais il marque clairement une rupture : la discipline commence à exister sérieusement sur la scène internationale. Dès l’année suivante, à Paris, la dynamique se confirme de manière spectaculaire : 61 athlètes de 20 pays font désormais le déplacement. À partir de là, impossible de nier l’évidence : quelque chose est définitivement en train de bouger. 2017 constitue un tournant crucial. Le Comité International Paralympique (IPC) reconnaît enfin officiellement la Fédération Internationale d'Escalade (IFSC) comme fédération internationale paralympique. Derrière cette reconnaissance technique se cache surtout une avancée stratégique : la possibilité concrète, enfin, d'une intégration aux Jeux Paralympiques. IFSC World Championships Paris 2016 © FFME/AgenceKros - Remi Fabregue Les chiffres des Championnats du Monde ne cessent alors d’exploser : en 2018 à Innsbruck, ils sont 126 athlètes. En 2019, à Briançon, c’est carrément un record absolu avec 158 grimpeurs au départ. En parallèle, la discipline mûrit, se professionnalise et s’organise : des séminaires internationaux sont désormais consacrés spécifiquement à la création et à l'ouverture de voies adaptées. Les compétitions gagnent en technicité, les classifications en précision, et le niveau global des athlètes monte en flèche. En somme, l’intégration aux Jeux de Los Angeles 2028 ne doit rien à la chance, ni au hasard. C’est l’aboutissement d’un effort collectif titanesque, d’une bataille menée par une génération entière d’athlètes, d'entraîneurs et d'activistes déterminés à imposer l’escalade paralympique là où elle mérite d’être : au sommet. Enjeux sociaux et politiques : derrière la performance, une victoire pour l’inclusion Ne nous y trompons pas : intégrer la para-escalade aux Jeux Paralympiques, ce n’est pas juste une affaire de médailles ou d'émotions télévisuelles. C’est aussi – et surtout – un acte profondément politique. Derrière les applaudissements, les cérémonies et le spectacle médiatique, il y a un message puissant et engagé sur ce que doit être, en 2028, un événement sportif international : inclusif, ouvert, équitable, et sans compromis sur l’égalité des chances. Le Comité International Paralympique (IPC), garant de cette intégration, ne s’y est d'ailleurs pas trompé. En faisant entrer l’escalade paralympique, l’IPC poursuit une stratégie plus large, visant à moderniser son image, diversifier son audience, et bousculer un peu les mentalités. Le but ? Montrer clairement que le handicap n’est pas une contrainte à cacher en périphérie des Jeux, mais une réalité pleinement intégrée au cœur de la compétition sportive. Le choix assumé d’une parité hommes-femmes dès cette première édition paralympique en dit long sur l'ambition politique portée par l'escalade. Là où d’autres disciplines sportives – valides ou non – hésitent encore à franchir ce pas essentiel, la para-escalade, elle, ne tergiverse pas. Elle s’affiche comme précurseur, presque militante, posant un jalon clair pour les autres sports qui seront jugés à l’aune de ce nouveau standard d'équité. En résumé, à Los Angeles en 2028, la para-escalade n’affirmera pas seulement sa dimension sportive : elle revendiquera haut et fort une vision du sport où chacun a droit à sa place, pleinement, équitablement, sans concessions ni faux-semblants. Une victoire politique, donc, autant qu’une consécration sportive. Comparaison avec d’autres disciplines : une intégration exemplaire Introduire une discipline aux Jeux Paralympiques n’est jamais anodin. À bien des égards, l’ascension rapide de la para-escalade rappelle celle d’autres sports récents comme le para-taekwondo ou le para-badminton, qui ont fait leurs débuts aux Jeux de Tokyo en 2020. Points communs évidents : des disciplines jeunes, dynamiques, visuellement attractives, parfaitement calibrées pour le format télévisuel et capables d’attirer un nouveau public tout en dépoussiérant l’image traditionnelle du handisport. © Ministère des sports de la jeunesse et de la vie associative Ce qui distingue la para-escalade, cependant, c’est la charge symbolique qu’elle porte en elle. Plus encore que les combats de taekwondo ou les échanges rapides du badminton, l’escalade joue avec des notions particulièrement fortes : verticalité, vide, gravité. À chaque mouvement, les athlètes racontent une histoire puissante de résilience, de lutte intime contre leurs limites physiques et psychologiques, dans une mise en scène naturelle qui fascine instinctivement le public. Résultat : l’impact médiatique de cette première édition paralympique pourrait bien surpasser celui des autres disciplines récemment intégrées. Non seulement parce que le geste de l’escalade est spectaculaire par essence, mais surtout parce qu’elle incarne mieux que toute autre discipline cette idée universelle : le handicap, comme la gravité, peut être défié, apprivoisé, puis dépassé. Défis techniques et logistiques : quand la réalité rattrape les symboles Si l’annonce historique de l’intégration paralympique ressemble à un sommet enfin atteint, mieux vaut garder à l’esprit que la descente est parfois plus technique que la montée. Derrière la célébration de façade, une réalité complexe et très concrète attend les organisateurs : adapter précisément les infrastructures, ouvrir des voies spécifiquement pensées pour les para-athlètes, et assurer une équité sportive irréprochable. Pour les ouvreurs, la tâche est tout sauf triviale. Créer des parcours adaptés nécessite une expertise pointue, une compréhension fine des handicaps, et une capacité rare à anticiper la multitude des scénarios possibles. On ne parle pas ici d’improvisation, mais d’une rigueur chirurgicale et d’un savoir-faire actuellement en plein développement, nourris notamment par des séminaires spécialisés à l’échelle internationale. Ajoutons à cela la nécessité de former des équipes logistiques entièrement dédiées à l’accueil des athlètes paralympiques, capables de gérer l’ensemble des contraintes liées aux différentes formes de handicap. L’enjeu est clair : offrir à chaque grimpeur des conditions optimales pour exprimer pleinement son potentiel sportif. Autant dire que, d’ici à 2028, le chantier logistique et technique sera colossal. Mais après avoir relevé le défi politique, il serait étonnant que la communauté de la para-escalade s’arrête à ce genre de détail. Prochaines étapes : Séoul 2025 en ligne de mire À trois ans du rendez-vous historique de Los Angeles, le prochain grand test grandeur nature porte un nom et une date : Séoul, septembre 2025. Derrière l’appellation officielle – Championnat du Monde de para-escalade – se cache surtout une répétition générale cruciale pour l'ensemble du mouvement paralympique lié à la grimpe. Pour les équipes nationales, ce sera l'occasion unique d’évaluer précisément leurs forces et leurs faiblesses, de peaufiner les sélections et de tester les derniers réglages techniques. Pour les organisateurs, l'enjeu sera de taille : vérifier grandeur nature la solidité de leurs formats de compétition, ajuster les classifications, et affiner la logistique sur le terrain. Quant à l’IFSC, ce championnat mondial servira de juge de paix ultime pour valider ses choix réglementaires, qui seront scrutés à la loupe par les athlètes, les entraîneurs, et les médias. Autant dire que Séoul ne sera pas simplement un championnat parmi d’autres. Ce sera le laboratoire décisif, celui dans lequel se jouera une grande partie du succès – ou des difficultés – à venir à Los Angeles en 2028. Le droit à l’erreur n’existera pas : une répétition générale à grande échelle où chacun devra prouver qu’il est définitivement prêt à affronter les feux des projecteurs paralympiques. Plus qu'une reconnaissance, un tournant décisif En intégrant officiellement le programme des Jeux Paralympiques, la para-escalade franchit enfin la ligne invisible qui sépare l’anonymat sportif de la pleine lumière médiatique. Après près de deux décennies d'efforts intenses, d'obstacles franchis et parfois de portes fermées, c'est une consécration collective. Celle des athlètes déterminés, bien sûr, mais aussi celle des entraîneurs, des ouvreurs, des fédérations et des militants du quotidien qui se sont obstinés, année après année, pour qu'un jour ce moment arrive. En 2028, Los Angeles ne sera donc pas simplement une ville olympique de plus. Elle marquera un tournant décisif dans la façon dont le sport paralympique sera perçu, raconté, et célébré. L'occasion rêvée pour ces athlètes, longtemps restés dans l’ombre, de prouver que leurs performances n’ont rien d’anecdotique ni de secondaire. En bref, LA28 leur offrira enfin la scène qu’ils méritent : immense, exposée, médiatique. Une histoire à même de marquer durablement l'imaginaire collectif, prise après prise.
- États-Unis : les femmes trans exclues des compétitions
Aux États-Unis, les femmes trans sont désormais interdites de toutes les compétitions féminines sanctionnées par la fédération nationale d’escalade. Pas suite à une razzia de podiums. Pas suite à un rapport scientifique irréfutable. Mais suite à un ordre politique tombé d’en haut. L’escalade, ce sport qui aime se penser hors du monde, se retrouve soudain entraînée dans une bataille culturelle qui n’a rien d’un simple débat de règlement. Éclairage. © David Pillet En escalade, démonter une prise, c’est préparer une nouvelle voie. Mais quand la prise qu’on enlève équivaut à la fermeture d'une voie et d'une place sur la ligne de départ, on ne parle plus d’ouverture : on parle d’exclusion. Cet été, c’est exactement ce qui est arrivé à des grimpeuses trans aux États-Unis. En un email sec, l’USOPC (Comité olympique et paralympique américain, ndlr) a ordonné que toutes les fédérations nationales bannissent les femmes trans des catégories féminines. USA Climbing, qui venait de passer dix-huit mois à construire, main dans la main avec des grimpeurs et grimpeuses trans, une politique inclusive quasi finalisée, a dû la ranger dans un tiroir. Pas parce qu’il y avait eu un « problème » dans une compétition. Mais parce qu’un décret présidentiel le dit. Et qu’en sport fédéral américain, la politique, c’est le chef d’équipe. « Éloigner les hommes des sports féminins » Dans la hiérarchie sportive américaine, une fédération nationale est reliée à l’USOPC comme une corde à son relais. Ce lien, c’est la certification officielle et l’argent du haut niveau. Si l’USOPC coupe la corde, la fédération chute. En février 2025, Donald Trump signe l’Executive Order 14201, intitulé « Keeping Men Out of Women’s Sports » — protéger les compétitions féminines en excluant systématiquement les femmes trans. Deux mots changent tout : « Executive Order ». Ce n’est pas une recommandation, c’est un ordre fédéral, et l’USOPC n’a qu’à l’appliquer à toutes ses fédérations. Refuser, c’est perdre sa reconnaissance officielle et ses financements, ce qui revient à une mort administrative. USA Climbing, qui préparait une politique inclusive respectant les critères de l’IFSC (testostérone inférieure à 10 nmol/L sur douze mois, ndlr), s’est vue contrainte de tout abandonner. Executive Order 14201 Signé : 5 février 2025 par Donald Trump. Objet : exclure toute femme trans des compétitions féminines dans les sports encadrés par des fédérations nationales reconnues par l’USOPC. Mécanisme : obligation de conformité pour conserver certification et financements. Portée : toutes les disciplines, du basket au curling… et désormais l’escalade. L’escalade n’avait pas ce problème-là Si cette décision choque, c’est aussi parce que l’escalade n’avait pas de précédent « conflictuel » autour de la participation des femmes trans. À ce jour, aucune femme trans américaine n’a participé à une Coupe du monde IFSC, ni à un championnat national élite, ni trusté les podiums. Le « problème » que cette loi prétend résoudre n’existait pas dans ce sport. Et sur le plan de la performance, l’argument de l’avantage physique massif ne tient pas : l’écart hommes/femmes est beaucoup plus faible en escalade que dans la plupart des sports mesurés. Voie : le record féminin est à 9b+ (Excalibur, Brooke Raboutou), le record masculin à 9c. Bloc : record féminin à 8C+ (Katie Lamb), record masculin à 9A. Le message implicite : peu importe que le problème soit réel ou pas, on montre qu’on le « règle ». C’est l’équivalent sportif d’installer un paratonnerre par ciel bleu. Certaines voies mythiques ont été ouvertes par des femmes avant d’être répétées par des hommes (Meltdown 8c+/9a, par Beth Rodden, The Nose en libre en une journée par Lynn Hill). Autrement dit, le plafond de verre existe, mais il est fissuré — et parfois, il se traverse très bien. La voie de la chasse aux sorcières Le Comité international olympique recommande de ne restreindre la participation que sur la base de preuves robustes d’un avantage disproportionné… spécifique à la discipline. En clair : si l’escalade prouvait que les femmes trans gagnent à tous les coups grâce à un atout physiologique incontestable, alors oui, on pourrait envisager une règle. Ici, ce n’est pas le cas. Pas d’étude publiée, pas de séries statistiques montrant un déséquilibre massif. On agit donc sur la base d’une crainte théorique, et surtout d’un signal politique. Le message implicite : peu importe que le problème soit réel ou pas, on montre qu’on le « règle ». C’est l’équivalent sportif d’installer un paratonnerre par ciel bleu. Cette logique a une conséquence directe : on crée un précédent où l’exclusion précède la preuve. Et dans le climat culturel actuel aux États-Unis, cette méthode n’est pas un hasard : elle est un outil politique. Une fois la règle posée, reste à savoir comment l’appliquer. Actuellement, USA Climbing ne vérifie pas l’identité de genre de ses participants. Demain, faudra-t-il exiger des certificats médicaux, des résultats hormonaux ? Et qui les collectera, les stockera, les protégera ? Problème : les fédérations sportives américaines ne sont pas tenues par le secret médical. Rien ne garantit qu’un document transmis ne se retrouve pas exploité par des autorités locales, dans des États où les soins de transition sont criminalisés. Cela signifie qu’une grimpeuse trans pourrait se mettre en danger légal rien qu’en s’inscrivant à une compétition. Et surtout, il reste cet esprit de salle qui ne se mesure pas sur un règlement : ici, on juge une grimpe à l’engagement, pas à un document médical. Comme cette finale où une grimpeuse trans, tétanisée à l’idée de gagner, a entendu ses rivales lui lancer : « Vas-y à fond ». Ce genre de solidarité, aucune directive fédérale ne peut l’interdire. Les fissures dans le mur Tout n’est pas verrouillé. Les compétitions locales, non gérées par USA Climbing, peuvent continuer à accueillir les athlètes qu’elles veulent. Des collectifs comme Trans Climbers Belong gardent en réserve la politique inclusive écrite ces deux dernières années, prête à être dégainée dès que l’occasion se présentera. Et surtout, il reste la culture de salle : celle où la performance se mesure à l’envie d’essayer, pas au sexe noté sur un certificat. Ce lien-là, aucune directive fédérale ne peut le démonter. Rappel chronologique : Septembre 2023 : USA Climbing publie une 1ʳᵉ politique trans (testostérone < 5 nmol/L sur 12 mois). Novembre 2023 : face aux critiques, politique suspendue ; création d’un groupe de travail avec des athlètes trans. Février 2025 : Donald Trump signe l’Executive Order 14201. Juin 2025 : l’USOPC intègre le décret dans sa politique officielle. Juillet 2025 : USA Climbing annonce l’interdiction totale dans les compétitions féminines sanctionnées. Octobre 2025 (prévu) : publication des modalités d’application avant la Youth Series.
- Patrick Edlinger : la vérité qui file entre les doigts
Rediffusé en ce moment, un documentaire retrace une nouvelle fois la vie de Patrick Edlinger à travers témoignages et archives. Mais comme ses prédécesseurs, ce film perpétue une approche hagiographique qui élude les zones d'ombre de la fin de vie du « Blond ». Une omission révélatrice de notre rapport aux légendes sportives, entre fascination nécessaire et vérité occultée. Patrick Edlinger (cc) Jean-Michel Asselin Dans la pénombre matinale, un jeune homme progresse lentement sur une paroi calcaire. Ses gestes sont précis, mesurés : il grimpe en solo. En fond, sa voix évoque une découverte tardive de l’escalade en extérieur. Et après quelques phrases, le point d’ancrage est posé : Patrick Edlinger. Comme beaucoup de monde avant lui, le réalisateur du documentaire intitulé Edlinger : la liberté au bout des doigts, s’est mis au solo par fascination pour la figure légendaire de l’escalade française. Nils Martin est même allé plus loin. Le jeune réalisateur a proposé près d’une heure sur l’histoire de celui qu’on surnommait « Le Blond ». En 2022, son documentaire sera diffusé sur France Télévisions. Il est aujourd’hui rediffusé sur Trek TV jusqu’au 22 juillet. Ce document s’inscrit dans une longue tradition de récits consacrés à Patrick Edlinger. Cinquante-deux minutes d'archives soigneusement montées, de témoignages émus – de Jean-François Lignan dit « Poil » à Catherine Destivelle, en passant par Antoine Le Menestrel et Matia Edlinger –, pour raconter une énième fois l'épopée du grimpeur qui a changé à jamais l’histoire de l'escalade française. Mais en regardant défiler ces images - propres, instructives, élogieuses - une interrogation surgit : pourquoi tous les documentaires, livres et articles sur Patrick Edlinger répètent-ils la même légende dorée en éludant systématiquement les zones d'ombre de sa fin de vie ? Le Grand Blond avec une belle histoire En 1977, Patrick Edlinger, dix-sept ans, abandonne ses études pour se consacrer entièrement à l'escalade. L’abnégation qu’il mettra dans la grimpe le mène vers Patrick Berhault, autre prodige de la pratique. Les deux hommes partagent la même obsession pour l'escalade libre et dangereuse, le même mépris pour les conventions. Ils s'entraînent ensemble, vivent au jour le jour avec pour seule richesse leur talent sur le caillou. Le documentaire livre une première anecdote sur ce qui restera comme le premier jalon essentiel de la carrière d’Edlinger. En avril 1981, les journalistes du magazine Actuel s’intéressent à ces voltigeurs des falaises. Ils contactent d’abord Berhault qui craint que le papier encourage le premier venu à grimper sans corde. En déclinant, « Le Brun » redirige quand même l’équipe d’Actuel vers Edlinger, réputé plus loquace. « Le Blond » accepte l’interview. L'article qui paraît, titré « L'overdose en escalade, ça s'appelle la chute », révèle au grand public la philosophie du jeune grimpeur provençal. « Là-haut, tu ne vois plus de pourriture, de merde ni d'injustice », peut-on lire dans le papier. Dans les années 80, l’aura du canard fondé par Jean-François Bizot est grand. Le retentissement sera important. Suffisamment pour convaincre Jean-Paul Janssen, réalisateur de film, de proposer à Patrick Edlinger de faire un film sur le solo intégral. Ce dernier avait déjà signé une trilogie sur de jeunes grimpeurs dans le Verdon, dont Patrick Edlinger. Mais cette fois-ci, il s’agit d’un film centré sur lui. « C’était une star. Et il était comme un trou noir de la com. Il absorbait absolument tout. Nous, à côté, on est passé inaperçu » Antoine Le Menestrel Le 11 décembre 1982, La Vie au bout des doigts entre dans les foyers français et c’est une déflagration. Le documentaire de Nils Martin relate alors l’ascension de Patrick Edlinger, même au-delà du milieu de l’escalade. Edlinger passe au JT. Edlinger est invité chez Drucker. Edlinger côtoie le showbiz. Et fait des films avec José Giovani (Les Loups entre eux, 1985) ou Claude Lelouche (La belle histoire, 1992). Sur cette partie des années 80, le succès est omniprésent. Edlinger est le seul à vivre de son art. Edlinger irradie. À l’image, Antoine Le Menestrel se confie sur « le trou noir » que représente alors le grimpeur toulonnais tout au long de la décennie. Avec son « Gang de Parisiens », ce dernier avait beau faire de meilleures performances sur le rocher, Edlinger phagocytait tout. « C’était une star. Et il était comme un trou noir de la com. Il absorbait absolument tout. Nous, à côté, on est passé inaperçu », lâche-t-il, 40 ans après. Un héritage vertigineux Le succès, c’est aussi les compétitions. Le film en parle comme une manière pour Patrick Edlinger de prouver son niveau, lui qui était le seul à ne pas bouder les premières rencontres internationales lorsqu’elles sont apparues. Bien lui en a pris puisqu’il remportera Bardonecchia en 1986, Snowbird en 1988 et Munich en 1989. En plus d’être le plus gracieux sur le rocher, le sportif préféré des Français dans les journaux,« Edlinge’» devient donc le plus beau palmarès de l’escalade française. Quelque part, entre les victoires, une aspérité narrative surgit : on y découvre une star parfois rongée par le stress, souvent bouffée par l’enjeu, qui ne réalisera d’ailleurs plus jamais de performances remarquables sur les murs artificiels. Ce sont ces années 90 qui marqueront le déclin progressif de cette carrière de grimpeur pro. Le film de Nils Martin l’aborde brièvement. Son retrait de la compèt, sa chute de 18 mètres en 95... C’est la période où celui qu’on surnomme aussi « Capitaine Maximum » équipe beaucoup de voies. C’est d’ailleurs un clin d'œil intéressant que fait le documentaire à cette partie méconnue de sa carrière. L’héritage de Patrick Edlinger semble total : il inspire les falaisistes et les athlètes, les équipeurs et les ouvreurs, les anciens et les jeunes. Ce n’est pas un hasard si la caméra de Nils Martin se pose un temps sur Jean-Lou, soloiste de 25 ans, fasciné par la légende du Blond. « Il a vécu comme une rock star, il est mort comme une rock star » Matia Edlinger, citant un ami de son ex-mari Son empreinte lumineuse est partout. Patrick Edlinger est un soleil qui dessine autant de sourires qu’il y a de témoignages face caméra. Puis soudain, une image d’archive un peu plus sombre. On y voit Le Blond, dégarni, dans le noir. Il fulmine, traite son pote de « con » et martèle que « ça le fait chier ». Deux ans plus tôt, Berhault est mort sur une arête débonnaire alors qu’il était en train de terminer sa quête des 82 sommets de plus de 4000 mètres dans les Alpes. C’est la première fois qu’Edlinger s’exprime depuis la mort de son frère d’art. On est en 2006 et la vie semble difficile. Peu après, à 47 ans, le Capitaine Maximum a le projet d’enchaîner La Rambla, un 9a+ en Espagne. Il ne le fera jamais. Le film évoque une « maladie proche de la septicémie ». En réalité, Edlinger est dépressif, et alcoolique. Mais en regardant le film, on ne le saura jamais. Pourquoi celui qui s’était installé dans le Verdon, proche de ses falaises chéries a-t-il touché le fond ? Est-ce la mort de Patrick Berhault ? La fin de la gloire ? La déliquescence de l’âge ? On ne saura jamais. Matia, la mère de sa fille, évoque bien la propension de son ex à « aller très haut et puis très bas ». Jean-François Lignan, son ami de toujours et voisin à La Palud-sur-Verdon, raconte des réveillons du nouvel an avec « des huîtres et du champagne ». Rien donc sur la fin de vie dégonflée de celui que l’on présentait parfois comme un Dieu de l’escalade. C’est tout juste si sa chute dans l’escalier, qui causera sa mort à 52 ans, est évoquée. « Il a vécu comme une rock star, il est mort comme une rock star », souffle son ex-femme, en citant un ami. Une sale chute C’est comme ça. Tout se passe comme si la vie de Patrick Edlinger s’arrêtait au début des années 90. Comme si la légende de la grimpe n'avait finalement été que ce météore de la décennie d’avant. Dans le documentaire, comme dans tant d’autres récits, les quinze dernières années du Blond sont elliptiques. Ici, le réalisateur avait pourtant les réponses au bout du micro. Matia Edlinger aurait pu nous éclairer, Jean-François Lignan aussi. Jean-Michel Asselin, son biographe, aussi mais il n’a pas témoigné. Certains diront qu’on s’en fout. D’autres demanderont pourquoi on s’en préoccupe. Et pourtant, la question est bien là : celui qui a sans doute le plus marqué l’histoire de l’escalade française ne peut s’en aller comme ça, sans que l’on essaie de comprendre. Le secteur Escalès dans les gorges du Verdon (cc) Christophe Bordieu L’interrogation est même plus grande : quel rapport entretenons-nous avec nos légendes sportives ? Faut-il préserver l’image de nos héros au risque de les essentialiser à leurs exploits ? On ne déshumanisera jamais Patrick Edlinger en essayant de comprendre ce qui l’a fait glisser - au sens propre comme au figuré. Loin s’en faut, nous irions sonder un peu mieux la trajectoire d’une personnalité forcément complexe. Nous écririons sans doute un peu mieux le récit d’une vie forcément tourmentée. Douze ans après sa disparition, l’héritage du Blond est bien trop important pour qu’on élude son point final. Le film de Nils Martin jette une lumière crue sur ce qu’on illuminait déjà. Et à force d’éclairer les mêmes faits, on risque bien de laisser filer la vérité entre nos doigts. Voir Patrick Edlinger : la liberté au bout des doigts sur Trek TV (disponible sur MyCanal, Bouygues, SFR, Bis TV et Molov Extra jusqu’au 22/07)












