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- Se battre pour grimper : pourquoi l'accès à l'escalade est un combat permanent
Alors qu'Howard Knob, site mythique de blocs en Caroline du Nord, renaît après 30 ans de fermeture grâce au rachat par une association de conservation, Buenos Aires perd son mur historique sous les pelleteuses. Deux actualités qui révèlent que la préservation et l'accès à ces espaces verticaux s'arrachent, se défendent, et ne tiennent qu'à la ténacité de celles et ceux qui refusent de lâcher prise. (cc) Michiel Annaert sur Unsplash Le matin du 15 décembre 2025, Diego Mac Dougall avait un mauvais pressentiment. La veille au soir, une pelleteuse s'était garée devant La Palestra Nacional de Andinismo, le mythique mur d'escalade de Buenos Aires qu'il gère depuis des années. « Je me doutais qu'ils feraient quelque chose, parce qu'aujourd'hui le CeNARD est fermé. Dommage que j'aie eu raison », confiera-t-il quelques heures plus tard au quotidien argentin La Nación. Lorsqu'il arrive sur place ce lundi matin, la machine est déjà en train de détruire le plus grand mur d'escalade naturel au monde, construit en 1982, sous l'œil impuissant d'une poignée de grimpeur·ses tenu·e·s à distance par la police municipale. En quelques heures, 43 ans d'histoire sportive sont en train de disparaître sous les gravats. La démolition totale est prévue pour janvier prochain. Au même moment, à 8 000 kilomètres de là, Joey Henson prépare tranquillement la réouverture d'Howard Knob, en Caroline du Nord. Ce site naturel de blocs dominant la petite ville universitaire de Boone, fermé depuis 1993 par un propriétaire hostile aux grimpeur·ses, vient d'être racheté par la Blue Ridge Conservancy après plus de trois décennies de lutte. « Je n'ai jamais perdu espoir », explique au magazine Climbing cet activiste de 60 ans qui continue d'ouvrir de nouvelles voies. « C'est la preuve que l'optimisme et la persévérance finissent par payer. » Deux histoires, deux destins opposés. Pourtant, ces actualités concomitantes racontent la même réalité : dans le monde de l'escalade, rien n'est jamais définitivement acquis. Les sites de grimpe, qu'ils soient sur roche naturelle ou artificielle, restent vulnérables aux pressions immobilières, aux changements politiques et aux logiques d'aménagement urbain. Et leur défense exige une mobilisation permanente, souvent invisible, toujours nécessaire. Pelles-mêle à Buenos Aires La Palestra Nacional de Andinismo n'était pas un mur d'escalade ordinaire. Construite dans le quartier de Núñez, au sein du Centre national de haut rendement sportif (CeNARD), cette structure unique au monde s'étendait sur 2 400 mètres carrés. Deux murs parallèles de 17 mètres de haut, habillés de dalles d'ardoise importées de la province de San Luis, à 800 kilomètres à l'ouest de la capitale. Plus de 150 voies y reproduisaient fidèlement la géologie de la Cordillère des Andes : fissures verticales, dalles lisses, surplombs techniques. Pour comprendre son importance, il faut saisir la géographie particulière de Buenos Aires. La capitale argentine ne possède aucune montagne à proximité. « Nous n'avons pas de montagnes ici. Pour accéder à de la vraie escalade, il faut voyager deux heures en voiture ou 1 200 kilomètres », expliquait Maria Perin, une grimpeuse locale, au magazine Climbing. « Ce mur rocheux était notre montagne dans la ville. » Chaque semaine, environ 800 grimpeur·ses venaient s'y entraîner : amateur·rices, professionnel·les, guides de montagne, pompier·ères, membres des forces spéciales. Un lieu irremplaçable pour apprendre les techniques d'escalade traditionnelle impossibles à reproduire sur les prises en résine des salles modernes. Construite en 1982 par la communauté du Centro Andino Buenos Aires, La Palestra tombe sous le coup d'un projet autoroutier en 2019 : l'extension du pont Labruna doit connecter l'Université de Buenos Aires au nouveau Parc de l'Innovation. Six ans de mobilisation s'ensuivent — manifestations, pétitions internationales, recours juridiques — jusqu'à une mesure conservatoire en juin 2025, levée cinq mois plus tard contre la promesse d'un nouveau mur à Villa Soldati. Un projet que personne ne croit viable : dix mois après l'annonce, aucun travail n'a débuté, et les grimpeur·ses dénoncent des défauts structurels majeurs. Le 15 décembre 2025, la pelleteuse entre en action. Azul Vieiro, fille du célèbre alpiniste Guillermo Vieiro — mort en 1985 dans le volcan Tupungato, quelques années après avoir impulsé la construction du mur —, arrive sur place en larmes. « Cette pelleteuse n'aurait jamais dû être là. Le dossier est toujours en attente de révision par les juges », explique-t-elle à La Nación. Des écureuils et des victoires en Caroline du Nord À des milliers de kilomètres, une tout autre histoire s'écrit. Howard Knob domine Boone, petite ville universitaire de Caroline du Nord. Ce site naturel de blocs — des rochers compacts permettant de grimper à faible hauteur sans corde — est souvent décrit comme le « Hueco Tanks de l'Est », en référence au célèbre spot texan. La roche, une variété de gneiss noir extrêmement solide (une pierre métamorphique formée sous haute pression, ndlr), offre des dizaines de passages techniques avec un style particulièrement dynamique : mouvements explosifs, prises d'arêtes tranchantes, jetés athlétiques. « On ne se bat pas juste pour un site, mais on construit méthodiquement un écosystème de protection » Joey Henson, grimpeur-activiste d'Howard Knob En 1993, un propriétaire privé rachète le terrain et interdit l'accès aux grimpeur·ses. Pendant plus de 30 ans, Howard Knob devient un symbole de « l'accès fragile » : en Caroline du Nord, de nombreux sites d'escalade se trouvent sur des terrains privés, et leur utilisation dépend du bon vouloir des propriétaires. Joey Henson, figure tutélaire de la scène locale, refuse d'abandonner. Dans les années 1990, alors qu'un promoteur immobilier menace de raser le site, Henson et son ami Jeffrey Scott organisent un « tree-sit » — une forme de désobéissance civile où des militants s'installent dans les arbres pour empêcher physiquement leur abattage. Scott passe des semaines perché dans un hickory, face aux bulldozers immobilisés. L'image devient iconique. Simultanément, la mobilisation s'organise au niveau juridique et financier. Une manifestation rassemble 1 000 personnes dans les rues de Boone — un chiffre impressionnant pour cette ville de 20 000 habitant·es. Les militants créent la Watauga Land Trust, qui deviendra la Blue Ridge Conservancy, une organisation de protection des espaces naturels. Surtout, ils inventent un modèle de financement original : la Triple Crown Bouldering Series, un circuit de compétitions d'escalade dont les bénéfices servent à racheter des sites menacés. « C'est ce que nous appelons le stacking wins — littéralement "empiler les victoires" », explique Henson à Climbing. « On ne se bat pas juste pour un site, mais on construit méthodiquement un écosystème de protection. » Cette approche systémique porte ses fruits : après Howard Knob, la communauté réussit également à sécuriser Lower Ghost Town, un autre spot mythique près d'Asheville, dans l'ouest de l'État, à environ 150 kilomètres de Boone. Le rachat d'Howard Knob, finalisé en décembre 2025 grâce au travail conjoint de la Blue Ridge Conservancy, de l'Access Fund (organisation nationale américaine dédiée à la protection de l'accès aux sites d'escalade, ndlr) et de la Carolina Climbers' Coalition, marque l'aboutissement de plus de trois décennies de lutte. Le site rouvrira courant 2026, le temps de construire des sentiers d'accès conformes aux normes environnementales. Un combat permanent Face à ces deux destins opposés, une mise en garde s'impose : les contextes de ces luttes ne sont pas comparables. À Buenos Aires, la communauté affronte un projet d'infrastructure publique porté par une municipalité déterminée. En Caroline du Nord, il s'agissait de racheter un terrain privé sans projet immédiat, une situation bien différente. Cette distinction éclaire les destins opposés. Aux États-Unis, le système des land trusts (fiducies foncières, ndlr) permet à des organisations comme la Blue Ridge Conservancy d'acheter des terrains pour les protéger durablement. Ce modèle, ancré dans la culture américaine de la conservation depuis le début du XXe siècle, bénéficie d'une légitimité institutionnelle et de moyens financiers considérables (dons, mécénat). L'Access Fund, créé en 1991, coordonne ces actions à l'échelle nationale. Le « topo » de Howard Knob créé par Joey Henson © Courtesy of Joey Henson En Argentine, la communauté d'escalade ne disposait pas d'équivalent structurel. Le Centro Andino Buenos Aires, association historique, n'avait ni les ressources d'une fondation dédiée ni les outils juridiques pour racheter un terrain ou négocier avec la municipalité à armes égales. Paradoxalement, le statut « protégé » de La Palestra — située sur un terrain national — ne l'a pas sauvée : le transfert de gestion du gouvernement fédéral à la municipalité a fragilisé sa protection juridique face aux projets d'aménagement. La différence fondamentale tient donc au temps et à l'organisation. À Buenos Aires, six ans de bataille contre un projet public massif se sont révélés insuffisants. En Caroline du Nord, 30 ans de construction patiente d'outils institutionnels ont permis de saisir l'opportunité d'un rachat foncier lorsqu'elle s'est présentée. « Ce qui me frappe, c'est la violence de la surprise. On savait que le projet existait, on s'était battu, on avait obtenu une mesure conservatoire. Et puis un lundi matin, sans prévenir, les bulldozers sont là » Un grimpeur argentin devant la démolition de la Palestra de Buenos Aires Au-delà de leurs différences, ces actualités interrogent une réalité commune : l'accès aux sites d'escalade n'est jamais acquis définitivement. Même les lieux apparemment « protégés » — comme La Palestra, construite sur un terrain national — peuvent disparaître rapidement. « Ce qui me frappe, c'est la violence de la surprise », témoigne un grimpeur argentin présent le jour de la démolition. « On savait que le projet existait, on s'était battu, on avait obtenu une mesure conservatoire. Et puis un lundi matin, sans prévenir, les bulldozers sont là. » À l'inverse, la réouverture d'Howard Knob suggère qu'aucune fermeture n'est irréversible, à condition de maintenir la mobilisation dans la durée. « Pendant 30 ans, on nous répétait que c'était fini, que nous devions faire notre deuil », raconte Joey Henson à Climbing. « Mais nous avons continué à nous battre, à construire des alliances, à chercher des financements. Et aujourd'hui, nous avons gagné. » Entre Buenos Aires et la Caroline du Nord se dessine une leçon : l'importance de structures permanentes capables d'intervenir rapidement, la nécessité de moyens financiers et juridiques propres, la construction d'alliances durables au-delà de la seule communauté d'escalade. La Palestra disparaît, mais son histoire témoigne d'une mobilisation qui, même inaboutie, a retardé le projet et construit une expérience pour les combats futurs. Howard Knob renaît après 30 ans, preuve que l'obstination peut inverser ce qui semblait perdu. Joey Henson perché dans son hickory face aux bulldozers, les grimpeurs argentins rassemblés derrière les barrières de police le 15 décembre : tous incarnent cette résistance nécessaire. Car les sites d'escalade ne sont pas de simples infrastructures. Ils sont des lieux de transmission, de mémoire collective, d'apprentissage patient. La préservation de ces espaces verticaux dépend de notre capacité à nous organiser, à construire des alliances, et à refuser l'idée que leur disparition serait inévitable. Si rien n'est jamais définitivement acquis, rien n'est non plus jamais définitivement perdu. À condition de continuer à se battre.
- Club d'escalade à 360° : le modèle du futur ?
Plafonnés en termes de licencié·e·s, contraints par l'argent public et concurrencés par les salles privées, les clubs d'escalade butent sur beaucoup d'écueils. Pourtant, une certaine vision « à 360 degrés » pourrait leur permettre de continuer à se hisser vers le haut. Ça tombe bien car c'est celle du Tournefeuille Altitude Grimpe (TAG), l'un des plus grands clubs d'escalade de France et de son président, Michel Chauvin. Qui nous explique tout. Le Tournefeuille Altitude Grimpe © TAG Vertige Media : Vous parlez souvent de l'importance de créer un club « à 360 degrés ». Que cela signifie-t-il concrètement ? Michel Chauvin : Alors déjà, précisons que ce n'est pas de moi. Ça vient d'un docteur en sciences de gestion qui s'appelle Patrick Bayeux, professeur, consultant indépendant avec un blog assez suivi. J'ai découvert ses travaux en 2023-2024, et ça a été un véritable déclic. Ça a télescopé ce que j'avais mis en place depuis plusieurs années au TAG, sans même avoir les mots pour le théoriser. Pour faire simple, Patrick Bayeux oppose le « club couteau suisse » au « club à 360 degrés ». Le premier répond aux sollicitations extérieures de manière désordonnée : on vous dit « il faudrait faire du sport-santé », vous vous lancez. Puis, « il faudrait cibler les seniors », vous foncez. Sans vraie vision. Le club à 360, lui, se pose d'abord les bonnes questions : quel club voulons-nous devenir dans notre environnement social, politique, éducatif, économique ? Comment développer des activités vers toute cette diversité de manière structurée, programmatique, en fonction de nos installations, de nos ressources humaines et financières ? Vertige Media : Cette théorie, vous l'avez donc découverte tardivement. Qu'aviez-vous construit auparavant, par intuition ? Michel Chauvin : Très rapidement après mon arrivée au club, j'ai fait une analogie qui ne m'a jamais quitté : pour moi, un club est une structure organique, vivante, qui a besoin de se renouveler et d'être alimentée en énergie pour garantir son existence. Mais surtout, pour contribuer au développement et à l'évolution de ses membres, au sens qualitatif et quantitatif. J'ai donc expérimenté par le terrain en lançant des projets, en les faisant vivre, en les ajustant selon les retours. Puis, je suis enfin tombé sur les travaux de Patrick Bayeux qui m'ont apporté la consolidation théorique qui me manquait. Ça m'a rassuré, en tant que dirigeant. Parce que j'avais beaucoup de doutes : est-ce que c'est une bonne approche ? Est-ce que c'est intelligent de vouloir tout embrasser ? Vertige Media : Deviez-vous faire face à certaines critiques ? Michel Chauvin : Oui, j'ai toujours eu des critiques. C'est le lot commun dès qu'on veut sortir des sentiers battus, des cadres classiques où les gens sont confortables. La réaction primaire, c'est : « Non, c'est compliqué, ça va être difficile. Nous, on est bien entre nous, on n'a pas besoin de développer quelque chose ». Ce pessimisme ambiant, il faut beaucoup d'énergie pour le dépasser. Comprendre pourquoi les personnes réagissent ainsi, puis gentiment les bousculer en montrant que, d'une part, ça ne les gêne pas dans leur pratique actuelle, et d'autre part, ça élargit la vision globale et cela profite à tout le monde. « À l'époque, les clubs d'escalade n'avaient pas du tout la même reconnaissance que les clubs bien installés depuis des décennies : le foot, le rugby, l'athlétisme. Nous, on était des danseuses » Vertige Media : Revenons aux origines. Le TAG a fait le choix de la compétition comme moteur dès 1998. Pourquoi ? Michel Chauvin : À l'époque, les clubs d'escalade n'avaient pas du tout la même reconnaissance que les clubs bien installés depuis des décennies : le foot, le rugby, l'athlétisme. Nous, on était des danseuses. Dans les années 80, on avait encore l'image de Patrick Edlinger, de l'escalade hédoniste. Il fallait démontrer notre valeur sportive. Pour moi, c'était évident qu'il fallait passer par la compétition. Parce que l'indicateur qui donnait de la mesure auprès de mes collègues d'autres sports et des élu·es, c'était les résultats sportifs. Autrement dit, la capacité à avoir des athlètes performant·es, des podiums, à organiser des compétitions d'envergure. Ça a pris beaucoup d'années, mais c'était notre tête de pont. Vertige Media : Et 25 ans après, quel palmarès revendiquez-vous au TAG ? Michel Chauvin : On a plusieurs champion·nes de France qui sont passé·es par le TAG. On fait régulièrement des podiums dans toutes les disciplines – difficulté, vitesse, bloc. On a en permanence des jeunes dans les équipes de France. On a organisé le Championnat de France jeunes en 2018, le Tournoi de Qualification Olympique pour Tokyo en 2019, et tout récemment une Coupe d'Europe en 2025 où deux de nos licencié·es, Akyan Etchar et Kaina Viviand, ont brillé. La reconnaissance, elle vient aussi de la fédération qui organise régulièrement des stages chez nous, du partenariat avec le CREPS pour le Pôle Espoir, et même de l'international. Dimanche dernier, j'ai rencontré un père et son fils qui vivent à Barcelone. Le jeune a un projet sportif en vitesse. Il a rencontré deux de nos grimpeuses lors d'une compétition à Barcelone, et il a décidé de prendre sa licence chez nous, à Tournefeuille, et de faire des centaines de kilomètres pour venir s'entraîner. La compétition, ce n'est certainement pas une manne financière ! C'est même un objet de dépense » Bah alors, ils sont tous chez Arkose ou quoi ? © TAG Vertige Media : Cette vitrine compétitive, comment finance-t-elle le reste ? Michel Chauvin : La compétition, ce n'est certainement pas une manne financière ! C'est même un objet de dépense. Ce qui aide, en revanche, c'est la reconnaissance auprès des collectivités territoriales : la commune, le département, la région. Elles voient les résultats, les compétitions d'envergure, et ça donne du crédit. Cette reconnaissance nous permet d'aller les solliciter pour d'autres projets : la para-escalade, l'escalade pour les seniors, le sport-santé, l'évolution de nos infrastructures. On est perçus comme un club structuré, organisé, sérieux. Ça ouvre des portes. Avec un budget annuel de 300 000 euros pour 700 adhérent·es, on doit justifier chaque projet, répondre à des appels à candidatures, chercher des financements. C'est un travail énorme, mais on y arrive. Vertige Media : Vous avez 8 professionnel·les aujourd'hui. Comment s'articule ce staff avec les bénévoles ? Michel Chauvin : On a 4 salarié·es et 4 indépendant·es. Cette professionnalisation était indispensable pour porter les projets sociétaux. Je ne crois pas qu'avec que des bénévoles, on puisse s'embarquer dans des actions comme la para-escalade ou le sport-santé post-cancer. Il faut un staff qualifié et disponible. Mais il faut aussi que ça s'équilibre avec la culture bénévole qui reste l'ADN du mouvement associatif. Le ratio bénévoles/adhérent·es est à peu près le même qu'il y a 30 ans. Sauf qu'aujourd'hui, le rôle de dirigeant est beaucoup plus compliqué. Ça demande des connaissances techniques, des capacités à mobiliser des élu·es, une compréhension fine d'un monde socio-économique en pleine évolution. Moi, je l'ai fait sur le tas. Aujourd'hui, je pense que ça doit passer par de la formation. Vertige Media : Parlons justement de cette ouverture sociétale. Comment un club de compétition devient-il aussi un acteur du sport-santé et de l'inclusion ? Michel Chauvin : En fait, j'ai toujours eu cette aspiration. Il y a plus de 20 ans, j'ai monté une activité escalade avec un IME [Institut médico-éducatif] pour confronter deux mondes : des personnes en situation de handicap et nos jeunes compétiteur·rices. L'idée était de créer une solidarité, un transfert. Ça a duré deux ans, mais on s'est épuisés parce que la structure était trop poussive – on devait tout porter, tout tirer. J'ai aussi eu une expérience extraordinaire avec des éducateurs de rue qui sont venus nous voir pour monter un programme avec des jeunes de quartier vraiment difficiles. Il faudrait vraiment aller beaucoup plus loin là-dedans. Vertige Media : Mais concrètement, quand le déclic s'est-il produit ? Michel Chauvin : En 2017, avec l'arrivée d'un gymnase beaucoup plus grand (le gymnase des Quéfets, ndlr). Deux ans avant, j'ai réécrit le plan de développement du club en intégrant formellement « l'ouverture sociale ». On ne savait pas trop comment faire, mais c'était devenu un objectif clair : faire du sport-santé, de l'inclusion, toucher les publics éloignés du sport. On avait désormais une grande salle à disposition, des créneaux horaires larges, et la possibilité d'engager des salarié·es sur ces actions-là. « C'est toute la difficulté du club à 360 : faire sens. Créer de la cohérence et de la complémentarité entre toutes ces activités, ne pas les laisser en silos. Éviter de cliver » Aujourd'hui, on propose de l'escalade réparatrice pour des femmes après un cancer du sein, pour des enfants suivis par le CHU de Toulouse après des opérations de cancer, du para-escalade pour des personnes en situation de handicap physique, sensoriel ou psychique, des séances pour seniors. On travaille aussi avec le monde de l'entreprise sur des questions de management et de sécurité collective à travers l'escalade. En décembre 2024, le TAG a reçu le prix Impulsion sport qui est venu récompenser nos activités sur le handicap de la part de l'ANS (Agence nationale du sport, ndlr). Nous sommes le premier club escalade et le seul à ce jour à avoir obtenu ce prix. Michel Chauvin dans les reliefs du Tadjikistan © coll. Michel Chauvin Vertige Media : Un·e jeune compétiteur·rice de 16 ans, iel se reconnaît dans ce projet-là ? Michel Chauvin : C'est toute la difficulté du club à 360 : faire sens. Créer de la cohérence et de la complémentarité entre toutes ces activités, ne pas les laisser en silos. Éviter de cliver. Si on développe une activité, puis une autre, puis une autre sans préoccupation d'intégration, ça ne tient pas. C'est pour ça qu'on parle de « faire société » au sein du club. Que chacun·e puisse y trouver sa place et que ça alimente tout le monde. Moi, je crois que les jeunes compétiteur·rices peuvent être inspiré·es et grandi·es par côtoyer d'autres publics. Ça leur donne une autre perspective sur le sport, sur la vie. Mais c'est vrai que c'est un travail permanent de médiation, d'explication. Vertige Media : Vous avez évoqué une tentative de gouvernance participative qui a échoué. De quoi s'agissait-il ? Michel Chauvin : J'ai voulu mettre en place un groupe de travail pour faire émerger des idées nouvelles de la base, plutôt que d'imposer des choses. Le résultat a été l'inverse de ce que j'espérais. Les gens ont dit : « Il faut arrêter d'accélérer. Il vaut mieux revenir un peu en arrière. On est bien entre nous ». Pour moi, c'est la mort assurée d'un club. Si on n'est pas dans l'idée de proposer des choses nouvelles, on se sclérose et on se fait dépasser. Vertige Media : Après 34 ans de présidence, vous avez la sensation d'avoir accompli quelque chose ? Michel Chauvin : Oui, je crois. J'y pense de plus en plus, peut-être parce que je suis proche des 70 ans. J'ai la sensation d'avoir accompli quelque chose et j'en suis même assez fier. Surmonter les obstacles, partir d'un club qui n'était que des adultes grimpant dans l'entre-soi, et en avoir fait un organisme ouvert à tou·tes, reconnu par la communauté… C'est une vraie satisfaction. « Il ne faut surtout pas tomber dans le défaitisme. Les défis ont toujours existé, mais ils changent de nature. Nous, dirigeant·es, on doit avoir cette capacité à comprendre l'environnement dans lequel on évolue et à s'adapter » Je me souviens, quand j'étais étudiant en école d'ingénieurs, on avait fait un jeu de rôle de simulation d'entretien d'embauche. À la question « Comment tu te projettes ? », j'avais répondu que je ne pourrais pas supporter d'être dans des routines, qu'il faudrait toujours qu'il y ait des évolutions, des projets. Finalement, c'est ça ma satisfaction vis-à-vis du club : avoir pu proposer des projets, imaginer un futur pour cette structure au bénéfice de tout le monde. Pas pour moi. J'aurais pu rester dans mon coin, grimper tranquille, peut-être atteindre le 8ème degré un jour. Mais je me suis sacrifié, donné à fond, et j'en retire une satisfaction personnelle très, très importante. Surtout d'un point de vue social. Vertige Media : Au départ, votre moteur était de « rendre » ce que vous aviez reçu... Michel Chauvin : Exactement. En grimpant sur les falaises à travers la France, tu te rends compte qu'il y a quelqu'un qui a équipé, qui a travaillé pour que tu puisses grimper là. Je me suis dit : je vais redonner du temps à une structure pour rendre ce que les autres m'ont apporté. C'était vraiment le déclencheur. Mais je ne savais pas ce que j'allais faire 30 ans après, ça c'est clair. Même un an après, d'ailleurs ! Vertige Media : Quels sont les défis du TAG pour les prochaines années ? Michel Chauvin : Le premier, c'est celui auquel tous les clubs font face : la raréfaction de l'argent public, la difficulté à trouver des bénévoles. C'est vrai que c'est plus compliqué aujourd'hui. Néanmoins, on trouve quand même plus de financements qu'il y a 20 ou 30 ans. On a plus de bénévoles qu'avant aussi, même si le ratio par adhérent·e reste similaire. Ce que je veux dire, c'est qu'il ne faut surtout pas tomber dans le défaitisme. Les défis ont toujours existé, mais ils changent de nature. Nous, dirigeant·es, on doit avoir cette capacité à comprendre l'environnement dans lequel on évolue et à s'adapter. Si on y met l'énergie, si on comprend le monde actuel, on peut réussir. Ça demande du travail, clairement. Mais il y a des marges de manœuvre. Vertige Media : Et les salles privées ? Représentent-elles une menace ou une opportunité ? Michel Chauvin : Les deux. C'est évidemment une concurrence – il ne faut surtout pas le nier. Même si leur développement a fait grossir le gâteau : il y a 30 ans, on était 60 000 à 70 000 licencié·es dans les clubs. Aujourd'hui, on est 120 000 rien qu'à la FFME (Fédération française de montagne et d'escalade, ndlr) et les salles privées revendiquent 2 millions de pratiquant·es plus ou moins régulier·ères. Pour les clubs, c'est un vrai danger. Les salles privées s'organisent en réseaux, elles ont beaucoup plus de moyens, elles développent des stratégies communes. C'est vu comme un marché. Nous, lors du Covid, on a fait le choix de maintenir nos salarié·es, de ne pas commettre d'abus comme certaines salles privées qui acceptaient n'importe quel certificat médical. On nous l'a reproché. Des adultes sont parti·es pour les salles. Mais justement, ce qui nous manque aujourd'hui et que le monde fédéral doit absolument résoudre, c'est la flexibilité temporelle. Pouvoir accueillir du public en journée comme les salles privées. Si on veut survivre, c'est cette problématique qu'il faut résoudre. Vertige Media : Comment les clubs doivent se positionner désormais ? Michel Chauvin : Je pense qu'il faut que nous créions des clubs qui prennent en compte la dimension économique, qui développent une capacité à fonctionner en journée, à faire de l'accueil du public… tout en restant une association. C'est-à-dire : rester membre, participer à la vie associative, ne pas venir juste consommer. C'est cette offre alternative, hybride, qu'il faut mettre en place. Et c'est là où le club à 360 degrés prend tout son sens, parce qu'on embrasse aussi la partie économique. Mais ça suppose des discussions importantes avec les collectivités parce qu'on vient confronter quelque chose de vraiment atypique. « Pour être président de club, il faut vraiment avoir un don de soi. C'est presque entrer en religion, d'une certaine façon » Vertige Media : À quoi ressemblera le TAG dans 10 ans ? Michel Chauvin : Justement, j'aimerais qu'on aille vers ce club hybride, associatif, inclusif, sociétal, avec sa propre capacité de développement en ressources financières. Ça veut dire avoir une salle où on peut déployer toutes nos activités « extra-club classique » en pleine possession de nos moyens humains. On passerait potentiellement de 700 à environ 1 000 adhérent·es. Pas pour l'objectif en soi, mais pour avoir les capacités financières d'absorber des publics qu'on n'atteint pas aujourd'hui. Et puis, j'ai une autre préoccupation, je ne sais pas encore comment la concrétiser mais j'aimerais devenir un fédérateur d'autres clubs. Moi, je crois à la territorialité. Satelliser d'autres clubs alentours dans la même structure juridique et administrative. Avoir des points d'attache à droite, à gauche, pour un développement beaucoup plus rayonnant. Vertige Media : Qu'est-ce que ça veut dire, être président d'un des plus grands clubs d'escalade de France ? Michel Chauvin : Il faut vraiment avoir un don de soi. C'est presque entrer en religion, d'une certaine façon – bon, pas à 100 %, ça ferait peur ! [Rires] Mais il faut aimer les gens. Vraiment aimer les gens. Vouloir accompagner, aider, proposer des choses pour que tout fonctionne mieux, pour que ce soit plus efficace, tout le temps. Quant à sa personnalité, il faut la mettre en second plan par rapport à l'objectif collectif. Sinon, on devient un dictateur.
- « Je vais chercher de l’apaisement » : Benjamin Védrines face au mal-être d’en bas
Alpiniste surdoué et recordman, Benjamin Védrines vient de recevoir une mention spéciale aux Piolets d’or 2025 pour ses réalisations de haute volée, dont la première ascension du Jannu Est avec Nicolas Jean. Alors que paraissent chez Paulsen-Guérin ses deux premiers livres et que son film sur le K2 tourne dans la version hivernale de Montagne en Scène, il parle pourtant d’autre chose que de palmarès : d’apaisement, de fuite, de mal-être, de mots justes et d’honnêteté dans les récits. Entretien sans filtre à Chamonix. Benjamin Védrines © Simond Dans les locaux de la marque emblématique chamoniarde, les piolets et les doudounes ont laissé la place aux slides léchées. Sur l’écran, le logo Simond s’anime, les courbes se simplifient, les slogans s’enchaînent avec la solennité d’une keynote de lancement d'un nouvel iPhone : musique calibrée, storytelling millimétré, promesse de « nouvelle ère » pour une marque née au pied du massif. Aux premiers rangs, les équipes de la marque, les partenaires, les athlètes maison. Pas bien loin, les journalistes prennent des notes entre deux vidéos de tentes ultra légères filmées comme des objets de désir. Le Mont Blanc regarde sa marque historique changer de visage : nouvelle identité, nouvelle histoire à raconter, et, en toile de fond, les mots habituels du marketing – positionnement, marché, collections à venir. Benjamin Védrines, lui, est au croisement de ces deux mondes. Il est à la fois le visage de ce « nouveau » Simond et le type qui, quelques mois plus tôt, allait chercher du silence et du vide sur des sommets dont personne n’arrive à prononcer le nom. On le voit monter sur scène, apparaître dans les films, serrer quelques mains. On pourrait s’en tenir là : un athlète de haut niveau, une marque qui se relooke, quelques posts LinkedIn heureux. Mais une fois les micros coupés, les sourires rangés et les vidéos stoppées, on s’échappe un instant du bruit de fond. Dans un coin d'un open space, avec la neige en arrière-plan, on s’assoit avec Benjamin Védrines. Pas pour parler du nouveau logo ni des coloris de la prochaine veste, mais de ce qu’il va chercher là-haut. Vertige Media : Quand tu pars en montagne, qu’est-ce que tu vas chercher là-haut ? Benjamin Védrines : Je vais chercher de l’apaisement. J’aime bien retrouver cette paix intérieure que je ressens en montagne, grâce au silence des montagnes, c'est un silence très naturel. Ça peut aussi être simplement pour les paysages, qui me font voyager, un peu comme certains vont au musée, en plus c’est gratuit. Et puis il y a aussi parfois cette recherche de concentration absolue, de flow, où tu es dans le moment présent. En bas, dans la vallée, j’ai du mal à ne pas penser de manière trop chaotique. Vertige Media : Est-ce que cette motivation a changé au fil du temps, ou c’est la même qu’il y a dix, vingt ans ? Benjamin Védrines : Non, c’est vraiment la même. Sauf qu’il y a peut-être des moments dans ma vie, quand j’étais plus jeune, où c’était plus dark que ça ne l'est aujourd'hui. J'avais vraiment un besoin d’échappatoire fort, de fuir ce monde d’en bas. C’est moins le cas maintenant, je me sens quand même plus apaisé en bas, dans la vallée. Mais j’ai toujours besoin de ce ressourcement. Vertige Media : Cette période « dark », tu l'abordes dans ton livre qui va sortir bientôt. J'ai l'impression que c’est la première fois que l'on t’entend sur ce sujet, non ? Benjamin Védrines : Oui, j’en parle beaucoup dans mon livre. J’avais besoin de partager ça pour que certaines personnes puissent s’identifier à travers ce cheminement personnel. Et aussi parce que je n’ai pas la chance, actuellement, de pouvoir vraiment transmettre tout ça de vive voix : je ne prends pas le temps, et je n’ai pas envie de prendre ce temps-là en ce moment. Je préfère m’occuper de moi, de mes expéditions, de mes projets. C’est bouillant, et c’est comme ça, c’est une période de ma vie. Mais en parallèle, j’avais besoin qu’il y ait ce message qui passe. Un message d’empathie envers ceux qui connaissent peut-être moins toutes ces angoisses, tout ce mal-être que certains peuvent ressentir, c'est aussi une façon de m’adresser directement à ceux qui en sont un peu victimes, pour leur dire qu’il y a espoir, qu’ils ne sont pas tout seuls. Que même des gens qu’on considère comme des machines sont passés par là. Donc c’était un vrai geste altruiste, et moi ça m’a fait aussi du bien. Benjamin Védrines © Simond Vertige Media : Tu as lu ou suivi un peu l’histoire de Cory Richards, qui a beaucoup parlé de santé mentale et de montagne ? Benjamin Védrines : Je l’ai rencontré à Chamonix le printemps dernier, je n’ai pas lu son histoire en profondeur, donc je ne pourrais pas vraiment rebondir précisément dessus. Mais déjà, être conscient de pourquoi on fait de la montagne, c’est un grand pas, je pense. Moi, j’essaie depuis le début de me remettre toujours en question dans la manière de pratiquer la montagne. Ça m’a amené à être conscient de cette fuite. À savoir que oui, évidemment, il y a des limites à tout ça, je suis d’accord. Mais je pense qu’il y a parfois un rite un peu nécessaire dans une vie. Peut-être que certains dépassent ce rite et parviennent à un autre stade, une autre période de vie. Et peut-être que sans ce passage-là, ils ne seraient pas parvenus là où ils en sont, ou pas de la même manière. Donc je pense qu’il faut nuancer les discours de chacun. Mais son histoire est hyper intéressante. Vertige Media : Quand on regarde tes stories en ce moment, on te voit en Angleterre, à Montagne en Scène, en tournée, entre les films, les records, le livre… Est-ce qu’il n’y a pas des moments où tu te dis : « Je suis en train de perdre le sens de ce que je fais » ? Benjamin Védrines : Si, je me pose la question hyper souvent, pas plus tard qu’hier. D’autant plus que j’ai beaucoup d’amis très core (es puristes de la montagne, ndlr) qui sont très peu connectés aux réseaux. Ça t’amène à être encore plus conscient de tout ça. Quand tu as des collègues proches qui ne sont pas dans le même monde, il y a souvent un jugement de leur part. Soit tu peux le ressentir, soit ce sont des choses qui sont dites clairement. C’est plutôt négatif généralement et ça amplifie la remise en question. Je suis quelqu’un de très sensible, donc je prends tout assez au pied de la lettre et je me remets en question tout le temps. Tout ce que je vais faire, je vais le remettre en question, et je vais très vite être à la fois insatisfait et me dire que je n’aurais peut-être pas dû faire ça. J’essaie de changer ça. J’essaie de me dire que c’est une période de ma vie. Il y a des gens qui ne comprennent plus rien, maintenant. (...) Avec les réseaux sociaux, n’importe qui peut venir poser sa pierre à l’édifice de l’alpinisme, du moment qu’il sait bien communiquer, qu’il maîtrise un langage qui marche en marketing. J’ai toujours rêvé d’être soutenu. J’ai toujours rêvé aussi, d’une certaine manière, que les gens me comprennent. Donc dans ces cas-là, je suis toujours un peu mécontent : je me demande si je ne devrais pas reprendre une vie plus discrète, mais je me dis aussi que si je le faisais je souhaiterais surement à nouveau avoir la vie que j’ai là. J’essaie de vivre les choses à fond pour le moment, de ne pas trop me poser la question et d’accepter ce qui vient. En gardant un peu de temps pour moi, pour garder l’équilibre, sinon ça va être compliqué. C’est aussi des opportunités, des rêves, de pouvoir faire ces films-là à cette échelle-là. Mais parfois, c’est sûr que j’ai l’impression de ne plus trop avoir les pieds sur terre, dans le sens où ça me dépasse un peu. Et c’est pour ça que la montagne reste toujours l’endroit où je reviens. Pour moi, tout ça, ce n’est pas grand-chose, au sens où je sais très bien que ce n’est pas ce qui va me rendre heureux sur le long terme. Par contre, professionnellement, c’est quelque chose d’important. Et dans ma quête personnelle de me détacher un peu de mes maux, de mon mal-être, je pense que c’est important aussi. Dans le fait de m’aimer moi-même, à travers le regard des gens qui, eux, sont inspirés par ce que je fais. Vertige Media : Justement, ce regard et ce récit… Aujourd’hui, à quel point tu as l’impression que le public arrive à faire la différence entre une vraie prise de risque, un projet vraiment novateur, et un truc juste très bien marketé ? Benjamin Védrines : Il y a des gens qui ne comprennent plus rien, maintenant. Ce n’est pas ça qui m’empêche de dormir, mais parfois ça me chagrine. Avec les réseaux sociaux, n’importe qui peut venir poser sa pierre à l’édifice de l’alpinisme, du moment qu’il sait bien communiquer, qu’il maîtrise un langage qui marche en marketing. Franchement, avec les réseaux sociaux et les médias, tu peux tout faire, maintenant. C’est facile. Mais je ne pense pas que les gens soient dupes pour autant. Par exemple, ce qu’on a fait au Jannu Est (sommet de plus de 7000m dans l'Himalaya, ndlr) a quand même ému les gens. Je pense qu'ils ont perçu une grosse différence. On est un peu comme les chanteurs : on est souvent des gens qui, au fond, n’allons pas très bien de base. Chez mes compagnons de cordée je remarque souvent qu’ils ont aussi un petit grain dans le cerveau. Sur ce sujet, les journalistes « mainstream » nous posaient quasiment les mêmes questions que les journalistes spécialisés. Ça montre bien que même eux s’emparent du sujet. Ils nous demandaient souvent la différence entre ce qu’on faisait et ce qui se passe sur les 8 000. Donc ils distinguent bien la différence, ils comprennent. L’article publié dans Libération par François Carrel allait aussi dans ce sens-là et montrait vraiment de base le contraste. Il y a une vraie volonté de sortir de la standardisation qu’on peut voir sur les réseaux autour des 8 000. Vertige Media : Dans les médias grand public, l’alpinisme, c’est encore très souvent soit l’exploit, soit la mort. Il y a assez peu de place pour ce qui se passe entre les deux. Est-ce qu’il faudrait changer la façon dont on définit la « réussite » en haute montagne pour que ça parle mieux aux gens ? Benjamin Védrines : Oui. C’est pour ça que j’ai l’envie, à chaque fois, de faire des films qui ne parlent pas que de la performance. Dans notre milieu, qui est assez fermé de base, je trouve que c’est important de proposer des œuvres artistiques – des films, des livres – où on se livre vraiment, où on expose un peu les sentiments qu’on éprouve là-haut. Parce que c’est fort. C’est tellement fort que n’importe qui peut éprouver des choses puissantes, souvent transformantes. D’autant plus quand on fait des choses ambitieuses. De nos jours, ce qui m’embête, c’est la déformation des faits. L’amplification, la surestimation des difficultés techniques. Et parfois, les gens ne savent pas qu’ils ne savent pas. On est un peu comme les chanteurs : on est souvent des gens qui, au fond, n’allons pas très bien de base. Chez mes compagnons de cordée je remarque souvent qu’ils ont aussi un petit grain dans le cerveau. Ce n’est pas mal, c’est bien d’assumer ces faiblesses-là, elles peuvent même devenir des forces. On n’est pas des machines à la base. On devient peut-être des gens capables de faire des choses ambitieuses et peu communes, mais plein de gens peuvent s’identifier à nous. À l'origine, on est comme tout le monde, et parfois on se sent même beaucoup plus faibles que bien des gens. Pour moi, ça enrichit beaucoup plus le discours que juste parler de la performance. Benjamin Védrines © Simond Vertige Media : En même temps, la performance t’a beaucoup apporté. Pour toi, c’est quoi le problème avec la « perf » en alpinisme aujourd’hui ? Benjamin Védrines : Le problème, c’est qu’il n’y a pas de contrôle, pas de règles. Entre nous, bien sûr qu’il y en a, il ne faut pas se mentir. Quand on parle de style alpin, ce sont des valeurs, mais un style, ça possède aussi des règles. Au bout d’un moment, tu ne peux pas dire « j’ai fait du style alpin sur l’Everest » en faisant la voie normale. Il y a une limite à ça. Si tu dis quelque chose et que tu veux être honnête, tu dois associer ce que tu as fait à un mot, à un style, et ce style-là a des règles. Je trouve ça important de le préciser. De nos jours, ce qui m’embête, c’est la déformation des faits. L’amplification, la surestimation des difficultés techniques. Et parfois, les gens ne savent pas qu’ils ne savent pas. Ils n’ont pas l’expertise, ni l’expérience. Tu emmènes un client au Mont Blanc, la première fois qu’il y va, pour lui ça va être extrême. Pour nous, c’est une voie normale facile. Vertige Media : Tu dirais que l’alpinisme est encore un peu préservé de certaines dérives que l'on observe dans l'escalade, ou pas vraiment ? Benjamin Védrines : Non, je ne pense pas que ce soit préservé. Moi, je n’ai pas d’agent, pas de conseiller qui me dit : « Tu devrais faire ça pour battre untel, ça te rapportera telle publicité. », mais je peux bien imaginer que ça existe, et que je ne sois juste pas au courant. Par contre, ce que j’ai vu récemment, par exemple en Patagonie, avec Patagonia qui a retiré des traces de topo, ça, pour moi, c’est la pire des choses. Moi je pense qu'en mettre partout (des cables), comme on peut voir en Italie ou en Suisse ça enlève une certaine liberté, la possibilité de vivre la montagne comme elle est, dans son authenticité pleine. Ça ne respecte pas une des valeurs les plus importantes pour moi, qui est l’honnêteté, le fait de bien raconter les choses effectuées. Il y a eu tellement d’exemples comme ça. Ça, ça m’énerve. Et les histoires d’avocats qui traversent l’Antarctique avec un guide norvégien, mais qui ne le disent pas, ça m’insupporte. Vertige Media : On voit aussi des projets d’équipement massif, comme cette sorte de « via ferrata » pensée sur l’Everest pour contourner les séracs. Tu regardes ça comment ? Benjamin Védrines : Instinctivement, j’ai envie de dire : ça ne sert à rien. Mais je ne vais pas en vouloir à des gens de vouloir aller sur une montagne comme l’Everest de manière un peu plus safe que moi. Pourquoi la manière que j'ai de grimper serait plus noble que la leur ? Après, oui, il y a un truc d’industrialisation. Tu parles d’un terrain dans lequel je m’épanouis, et là on parle de mettre des barres de ferraille. Mais ici, au Mont Blanc, on a déjà ça. Au Cervin, il y a ça tout le long. Dans les Alpes, il y en a partout. Sur le tour des Écrins, tu as des câbles partout. Moi, je suis plutôt attristé de voir de plus en plus d’équipement. On prend les gens par la main, c'est une vraie déresponsabilisation. Mais je suis quand même d’accord pour qu’il y ait un équilibre. J’entends les gens qui disent : « Tu es trop élitiste, il faut quand même des câbles pour monter au refuge Adèle Planchard ». Moi je pense qu'en mettre partout, comme on peut voir en Italie ou en Suisse ça enlève une certaine liberté, la possibilité de vivre la montagne comme elle est, dans son authenticité pleine. Mais c’est un débat extrêmement compliqué, même nous, au sein des guides des Écrins, c’est houleux : tu as des guides qui veulent mettre une via ferrata pour monter à tel endroit, d’autres qui trouvent que c’est trop. Et après, tu retombes sur le débat des spits. Les spits, les pitons, les coinceurs… Tu reviens vite à l’escalade : jusqu’où on spit ? C’est la même chose. Dans certains endroits il y a une vraie guéguerre entre Français et Italiens là-dessus, avec des Italiens qui viennent en hélico et mettent des spits de partout. Sur l’Everest, égoïstement, ça ne m’attriste pas, parce que ça ne va pas affecter ma pratique à moi. Mais sur le symbole, je peux comprendre que ça émeuve, que ça fasse réagir. De toute façon, même au sein de ceux qui vont sur l’Everest, c’est polémique. Ça ne fait pas du tout l’unanimité, donc ce n’est même pas sûr que ce genre d’équipement soit utilisé au final. J’ai l’impression que les Sherpas sont contents d’équiper l’icefall, d’être payés pour ça, et de pouvoir emprunter une voie plus sûre pour eux aussi. Mais à l’inverse, ils peuvent aussi se dire qu’une via ferrata leur enlèverait du boulot : moins d’échelles à poser c'est moins de travail pour eux. Vertige Media : J’ai forcément envie de de parler de Kaizen. Avec ce film, on touche des personnes qui n’ont pas forcément les codes de la montagne, ni des risques, ni de l’engagement. On a vu sur le Mont Blanc des adolescents débarquer avec leurs affaires dans un sac plastique et appeler le PGHM pour une fracture de fatigue. Concrètement, tu vois des effets de ce film chez les jeunes ? Benjamin Védrines : Moi, de base, je ne suis pas contre ce projet-là. Je trouve qu’il a bien préparé son truc. Mathis (Dumas, guide de haute-montagne ndlr) a été un super accompagnant : il lui a montré toute la culture de la montagne, il lui a fait faire de la pêche, rencontrer les réfugiés, il lui a fait faire le tour de ce qui se passe ici à Chamonix. Il lui a fait faire une préparation de A à Z, vraiment millimétrée, extrêmement pertinente. En France, on voit souvent un jugement un peu clivant, surtout dans le petit milieu de la montagne : sponsorisé, pas sponsorisé, « il fait ça pour l’argent », « il ne fait pas ça pour l’argent »… Mais si tu me demandes si je vois des effets concrets, moi, personnellement, je n’en vois aucun. De ce que j’ai entendu, ça n’a pas tant augmenté la fréquentation des jeunes en montagne cet été. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait plus de jeunes qui me suivent sur Instagram ou qui commentent mes stories. Par contre, j’ai l’impression que globalement, les médias et le grand public s’y intéressent davantage. C’est hyper dur de savoir si c’est grâce à Kaizen ou à autre chose. Il y a eu peu d’alpinistes qui se sont médiatisés comme on le fait nous. Je dis « nous », ça peut être Charles Dubouloz, ça peut être moi, ça peut être Symon Welfringer. Les années d’avant, c’était la génération de Mathieu Détrie, etc. Eux ne voulaient pas du tout être médiatisé. Il y a eu un trou temporel, entre Bérauhlt, Lafaille, puis Ueli Steck – et encore, ça commence à dater un peu. C’est dur à dire, mais c’est sûr que tout ça a dû participer à quelque chose. Et évidemment qu’il y a des victimes collatérales. Mais en même temps, parmi tous les jeunes qui vont peut-être aller en montagne ou au moins trekker, est-ce que ça n’apporte pas plus de positif que de négatif ? Les jeunes « naufragés » du Mont Blanc, c’est très symbolique. Pour moi, c’est plus du sensationnel qu’autre chose. Ces jeunes-là, ils vont apprendre de leurs erreurs, et peut-être qu’ils vont partager ça à d’autres. Et puis, nous, de notre côté, on essaie d’apporter une approche pédagogique – pas trop pédagogique quand même – mais assez fidèle à l’alpinisme pur et dur comme on le pratique ici. Je pense que ça peut apporter une bonne complémentarité. Vertige Media : Si tu pouvais redéfinir le contrat entre l’alpinisme, le public et les médias, qu’est-ce que tu changerais en priorité ? Dans un monde idéal, qu’est-ce que tu aimerais que les gens ressentent quand ils entendront le mot « alpinisme » dans vingt ans ? Benjamin Védrines : En France, on voit souvent un jugement un peu clivant, surtout dans le petit milieu de la montagne : sponsorisé, pas sponsorisé, « il fait ça pour l’argent », « il ne fait pas ça pour l’argent »… Pour le grand public, je dirais qu’il faudrait voir la montagne comme quelque chose qu’il faut respecter avant tout. Je ne parle pas de bilan carbone, je ne suis pas un exemple, mais de la respecter sur le terrain. Moi, je fais gaffe, je suis trop fier qu’il y ait le parc national des Écrins. Donc en gros, j’aimerais que, quand les gens entendent « alpinisme », ils pensent à des montagnes authentiques, qu’on respecte telles quelles. On pourrait dire « vierges », mais on évite ce mot parce qu’il fait tout de suite référence à un héritage colonial. On préfère parler de sommets non gravis, de montagnes authentiques. Je suis d’accord avec l’idée de changer un peu les mots qu’on emploie, le langage qu’on a. De la même manière, quand on dit « affronter une montagne » ou « partir à l’assaut », ça fait référence à l’armée. Au fond, ça me fait un peu rire, parce que quand j’étais jeune j’avais cet esprit un peu militaire, de me dire « on va à l’assaut ». Mais je suis d’accord que c’est bien d’essayer de changer les choses et de faire attention aux mots qu’on utilise. Par exemple, on a fait le Jannu, qui est un sommet non gravi. C’est cohérent avec ce discours de respect.
- Affaire Barrett : la justice face aux violences en montagne
La Cour d’appel fédérale vient de confirmer la condamnation à perpétuité du grimpeur américain Charles Barrett pour viol à Yosemite. Au-delà du soulagement pour les victimes, cette décision met à nu un angle mort persistant du milieu outdoor : l’incapacité structurelle à nommer, compter et prévenir les violences sexistes et sexuelles au cœur même de ces espaces que l’on vend comme des refuges de liberté. Charles Barrett © Mono County Sheriff's Office En juin 2024, Vertige Media racontait la condamnation à perpétuité de Charles Barrett, grimpeur californien respecté, pour un viol commis dans le parc national de Yosemite, en Californie. Le dossier paraissait alors presque clos : un jury fédéral l’avait déclaré coupable de deux chefs d’« aggravated sexual abuse » et d’un chef d’« abusive sexual contact », l’équivalent de viols aggravés et d’agressions sexuelles dans le droit fédéral américain, pour des faits commis en août 2016, et un juge avait prononcé la peine maximale. Mais dans les interstices de cette affaire, on voyait déjà autre chose qu’un « fait divers » : un schéma de prédation installé dans la durée, alimenté par le silence d’une communauté qui se raconte encore volontiers que « la montagne, c’est sain par nature ». L’appel de Barrett aurait pu rouvrir la porte à ce récit commode. Il n’en a rien été. Le 8 décembre 2025, la Cour d’appel du Neuvième Circuit – l’une des treize Cours d’appel fédérales des États-Unis, compétente notamment pour la Californie – a confirmé à la fois la culpabilité et la peine de perpétuité. Dans un mémoire, les juges estiment en substance que le jury avait toute légitimité pour croire la victime et que la sévérité de la peine est justifiée au regard du passé de violences de Barrett. Sur le papier, c’est un arrêt parmi d’autres. Pour les victimes, c’est une ligne de fracture très nette entre un avant et un après. Et pour le milieu de l’escalade, c’est un miroir tendu : quand la justice accepte enfin de voir un système de violence, que font les institutions de la montagne, en France comme ailleurs ? Sac à dos émotionnel Sur le plan juridique, la décision du Neuvième Circuit est presque sèche. La Cour confirme le verdict rendu en février 2024 par un jury fédéral de Sacramento, qui avait jugé Barrett coupable de deux viols aggravés et d’une agression sexuelle sur un week-end de randonnée à Yosemite, alors qu’il vivait et travaillait dans le parc. Elle confirme aussi la peine prononcée le 4 juin 2024 par le juge fédéral John A. Mendez : la réclusion à perpétuité, sans perspective réaliste de libération anticipée dans le système pénal fédéral américain, où la « life sentence » signifie, en pratique, finir sa vie en prison. Les avocat·es de Barrett avaient tenté de renverser la table en rejouant les classiques des affaires de violences sexuelles : insister sur l’absence de témoins directs, présenter l’affaire comme un « parole contre parole », mettre en avant l’alcoolisation de leur client au moment des faits pour contester l’intention criminelle. L’argumentation a été balayée. Les juges rappellent un principe simple du droit américain – mais qui fera écho à des débats bien connus en France : le témoignage non corroboré d’une seule victime peut suffire, s’il est jugé crédible, à emporter la conviction d’un jury. Ce vocabulaire judiciaire très technique, pour les victimes, se traduit en émotions brutes. La principale plaignante, identifiée sous les initiales K.G., raconte à la journaliste Annette McGivney, dans Outside, avoir vécu ces dix-huit mois d’appel avec une peur panique : celle de voir tout le dossier s’effondrer après des années d’efforts, celle de devoir envisager concrètement de changer de pays si Barrett était libéré. D’autres femmes, agressées par lui des années plus tôt, décrivent un sentiment plus diffus, mais tout aussi lourd : l’impression de porter depuis longtemps un sac à dos émotionnel dont elles ne pouvaient se débarrasser. La confirmation de la perpétuité ne referme pas ces blessures. Le droit pénal – aux États-Unis comme en France – ne « répare » pas un viol. Mais il peut, au moins, neutraliser la menace. En entérinant le fait que Barrett passera le reste de sa vie dans un pénitencier fédéral de haute sécurité, l’arrêt crée pour ses victimes une forme de sécurité minimale : l’assurance qu’elles n’auront pas à croiser, un jour, l’homme qui les a traumatisées. Prédateur en chaussons L’arrêt d’appel ne parle pas seulement d’un crime commis un soir d’août 2016. Il entérine l’existence d’un véritable schéma de violence. Selon le mémorandum de la procureure et les enquêtes de presse, au moins neuf ordonnances de protection – l’équivalent des ordonnances de protection ou des interdictions d’entrer en contact que l’on connaît en droit français – ont été rendues contre Barrett en quatorze ans, pour des faits impliquant au moins six femmes différentes : harcèlement, menaces, violences physiques. À Yosemite, en 2016, K.G., 19 ans, le rencontre via Instagram. Il lui propose des conseils pour son week-end de randonnée, puis l’invite à le rejoindre pour observer une pluie d’étoiles. Elle pense retrouver un groupe d’ami·es. Il l’emmène dans une zone boisée isolée, la plaque au sol, l’étrangle et la viole, avant de recommencer le lendemain dans les douches réservées au personnel. C’est pour ces faits qu’il est jugé au niveau fédéral : parce qu’ils ont eu lieu sur le territoire d’un parc national, donc sur sol fédéral, ce qui donne compétence aux juridictions de l’État fédéral plutôt qu’aux tribunaux de l’État de Californie. Mais ce week-end-là n’est qu’un épisode d’une trajectoire plus longue. Lors du procès, trois autres grimpeuses témoignent à la barre : elles racontent des agressions sexuelles commises par Barrett entre 2010 et 2016, dans des lieux qui ne relèvent pas de la juridiction fédérale. Ces faits ne peuvent pas être poursuivis comme tels, mais les juges autorisent ces témoignages pour montrer un « pattern », un motif de comportement répétitif. Barrett, grimpeur réputé, auteur de topos, respecté dans certains cercles pour ses ouvertures de blocs en Californie, apparaît alors pour ce qu’il est : un homme qui sait utiliser sa position dans la communauté pour approcher, isoler, puis faire taire ses victimes. Et quand celles-ci parlent, il ne se contente pas de nier. Le communiqué du Department of Justice américain précise que, même après son arrestation en 2022, Barrett a multiplié les appels depuis la prison, proférant des menaces et annonçant sa volonté de se venger de celles qui avaient parlé, au point que ces appels ont été retenus comme un indice supplémentaire de son absence totale de remords. Ce qui interroge, dans ce dossier, ce n’est donc pas seulement le comportement de Barrett, mais le temps qu’il a fallu pour que l’appareil judiciaire – et, plus largement, l’écosystème de la grimpe – accepte de le regarder comme un danger. Pendant des années, son nom circulait surtout comme celui d’un grimpeur « intense », « borderline », voire « génial mais compliqué ». Des qualificatifs que l’on réserve souvent, dans nos milieux, aux hommes dont on sait vaguement qu’ils posent problème mais que l’on préfère continuer à inviter en falaises plutôt que d’affronter ce que racontent les femmes à voix basse. Ce que la montagne ne compte pas Si l’affaire Barrett frappe aussi fort, vue depuis la France, c’est parce qu’elle résonne avec un constat que nous faisions déjà dans notre article « Randonner seule : le dernier espace (in)sécurisé du patriarcat ». Deux chercheur·ses allemands en tourisme, Kerstin Heuwinkel et Markus Pillmayer, ont publié à l’automne 2025 une étude dans le Journal of Outdoor Recreation and Tourism qui dit, noir sur blanc, cette chose simple et sidérante : ni ONU Tourisme, ni l’Association européenne de randonnée, ni l’Union internationale des associations d’alpinisme (UIAA) ne collectent aujourd’hui de données spécifiques sur les violences de genre en randonnée. Concrètement, cela signifie qu’une agression sur un chemin de grande randonnée sera comptabilisée comme une « agression dans l’espace public » dans les statistiques policières, sans lien avec la pratique sportive. Exactement comme les violences commises par Barrett, pendant des années, n’existaient que dans des ordonnances de protection éparpillées et quelques articles spécialisés, avant d’être enfin centralisées dans un dossier pénal fédéral. Selon l’étude de Heuwinkel et Pillmayer, les blogs de randonneuses solo évitent quasi systématiquement les mots « harcèlement », « agression », « viol » : on y parle de « faire attention aux inconnus », de « rester vigilante », de « gérer les risques ». La langue contourne la question centrale : la violence masculine. On retrouve la même mécanique dans la grimpe. Quand le New York Times publie en 2024 une enquête sur les accusations d’agressions sexuelles visant Nirmal « Nims » Purja, star de l’himalayisme et héros du documentaire 14 Peaks, c’est tout un système d’alliances, de sponsors et de récits héroïques qui vacille. Des grimpeuses racontent ce que signifie dépendre, en haute altitude, d’un homme en situation de pouvoir qui peut décider de saboter une expédition si elles ne cèdent pas. Dans le même temps, en Belgique et en France, des initiatives comme le hashtag #BalanceTonGrimpeur porté par la grimpeuse Sophie Berthe, ou des collectifs comme Safe Outside, tentent de documenter ce qui se passe dans les salles, les clubs et les expéditions. Là encore, la parole des femmes précède tout cadre institutionnel. Vu de loin, le système américain peut donner l’illusion d’être plus sévère : perpétuité, pénitenciers fédéraux, jurisprudence sur l’admissibilité de témoignages d’autres victimes. En réalité, il ne s’agit pas d’un modèle à copier-coller, mais d’un révélateur. Ce que montre l’affaire Barrett, c’est qu’un système judiciaire peut, parfois, accepter de voir un schéma de violence là où l’écosystème sportif continue de parler de « cas isolés ». De ce point de vue, la question qui devrait nous obséder, côté français, n’est pas de savoir si la justice américaine est plus ou moins dure, mais de comprendre pourquoi nos fédérations, nos clubs, nos salles et nos offices de tourisme continuent à ne pas compter ce qui compte. Tant que les randonneuses seront renvoyées à des « conseils sécurité » plutôt qu’à des dispositifs institutionnels de signalement, tant que les grimpeuses devront choisir entre préserver leur crédibilité et nommer les hommes qui les agressent, des affaires comme celle de Charles Barrett resteront l’exception spectaculaire qui confirme la règle. Lui finira sa vie derrière les barreaux. Ses victimes, elles, continueront à avancer avec ce fardeau émotionnel qu’elles n’ont jamais choisi, en espérant que celles et ceux qui organisent la montagne – fédérations, salles, collectivités – accepteront enfin de regarder ce que, pendant des années, le milieu s’est appliqué à tenir hors champ.
- Black Diamond Women’s Momentum : le confort comme point de départ
Dans l’imaginaire collectif, le chausson d’escalade « doit » faire mal — comme si la douleur était un droit d’entrée, une preuve de sérieux, un rite d’initiation vaguement absurde. En réalité, le premier chausson sert surtout à apprendre : à poser le pied, à lire un appui, à comprendre ce qui tient (souvent) et ce qui glisse (parfois). Le Women’s Momentum de Black Diamond s’inscrit exactement dans cette logique-là : un modèle d’entrée de gamme, forme neutre et plate, double velcro, pensé pour tenir longtemps au pied et accompagner une progression qui passe par des heures de répétition, pas par une quête immédiate de précision millimétrique. Une construction « tolérante » Le Momentum repose sur un choix simple : rendre le chaussure respirante et accommodante sans que tout se transforme en chausson « pantoufle ». L’empeigne utilise une Engineered Knit Technology, avec un liner microfibre à l’avant pour limiter la déformation et conserver un minimum de tenue dans le temps. À cela s’ajoute un détail moins marketing qu’il n’y paraît : une semelle de propreté en chanvre (hemp footbed), qui s’inscrit dans l’idée d’un chausson destiné à être porté longtemps, souvent, et pas uniquement sur deux essais « performance » avant de finir au fond du sac. « women’s specific », mais surtout une question de volume Black Diamond parle d’une forme spécifique, ici comprise comme un volume plus faible et un chaussant pensé pour certaines morphologies de pied. Dans les faits, le Momentum assume un avant-pied plutôt accueillant et une approche globale orientée confort : cela fonctionne particulièrement bien pour les séances longues (salle, voies modérées, journées où l’on grimpe plus qu’on ne « projette »). L’envers du décor, c’est qu’un modèle tolérant pardonne aussi davantage — parfois au prix d’un ressenti moins verrouillé si l’on recherche un ajustement très technique, notamment au talon. Sur la question sensible de la pointure, Black Diamond propose une grille par objectifs : pour un usage « all day comfort », la marque recommande généralement de descendre modestement par rapport à la pointure de ville (logique d’ajustement sans douleur). En pratique, ce modèle restant pensé « confort d’abord », l’erreur la plus fréquente consiste à sur-corriger : chercher la compression d’un chausson agressif dans un modèle qui n’a pas été conçu pour ça. 4,3 mm de gomme moulée : durabilité et cohérence Le Momentum mise sur une semelle 4,3 mm orientée durabilité, avec une gomme moulée (plutôt que découpée dans une feuille), choix que Black Diamond présente comme une manière d’optimiser la régularité, le poids et le confort. Ce type de configuration raconte assez bien la cible : une gomme assez épaisse pour encaisser les erreurs de pied et l’abrasion des prises de salle, sans exiger la délicatesse d’un chausson ultra-souple. La contrepartie est connue : plus la semelle est généreuse, plus la lecture fine du micro-relief peut être atténuée. Mais pour une pratique en progression, c’est souvent un compromis rationnel : mieux vaut un chausson qui survit à l’apprentissage qu’un chausson « chirurgical » détruit avant même que le pied ne devienne précis. Sensations en grimpe : là où il brille, là où il s’arrête Black Diamond positionne le Momentum sur l’escalade verticale et le confort longue durée, avec une semelle intermédiaire annoncée soft flex (souple, donc sensible) et une forme neutre. Ce que cela donne, concrètement, c’est un chausson qui se défend très bien sur : La salle (dalles, murs à volumes, voies d’entraînement) ; Les falaises « modérées », où la pose de pied reste lisible et les appuis globalement francs ; Les séances longues, où le confort devient un facteur de régularité. En revanche, dès que l’escalade bascule dans le registre du très raide, de l’extrême précision sur grattons, ou de l’enchaînement où chaque millimètre compte, le Momentum rappelle calmement ce qu’il est : un modèle d’entrée de gamme, pensé pour accompagner, pas pour pousser le curseur du « performance fit ». Mises à jour : un modèle qui a été « repris » là où ça compte Le Momentum n’est pas figé : la fiche Black Diamond mentionne plusieurs évolutions qui visent exactement les points faibles classiques d’un chausson confortable : tricot mis à jour avec doublure plus douce, rands d’orteils plus souples, géométrie de talon retravaillée pour une tension plus constante, et surtout semelle intermédiaire mise à jour pour améliorer l’aptitude à l’« edging ». Autrement dit : sans changer d’ADN, le modèle a été re-sécurisé sur la tenue et la cohérence. Verdict : un premier chausson plus intelligent qu’il n’en a l’air Le Women’s Momentum réussit là où beaucoup de premiers chaussons échouent : il abaisse le seuil d’entrée sans transformer l’apprentissage en punition. Il donne du temps — du temps pour grimper, répéter, corriger — et c’est précisément ce qui fait progresser. Son confort et sa tolérance ne sont pas une faiblesse ; c'est une méthode. Ses limites existent et doivent être dites : ce n’est pas un chausson de projet raide, ni un outil de micro-précision. Mais comme chausson de progression, de séance, de grande voie modérée ou de « backup » confortable, il est remarquablement cohérent. Fiche technique (Black Diamond Women’s Momentum) Forme : neutre, plate (confort / vertical) Fermeture : deux bandes auto-agrippantes Gomme : 4,3 mm, semelle moulée Semelle intermédiaire : « soft flex » (sensibilité / confort) Tige : Engineered Knit + liner microfibre à l’avant Footbed : chanvre Poids annoncé : 440 g (en taille USW5) Origine : Chine Prix public : autour de 90 € sur la fiche Black Diamond Europe (hors promotions)
- Black Diamond Capitan E Helmet : un casque pensé pour durer
Le casque d’escalade est un objet ingrat : il ne grimpe pas, ne fait pas gagner un niveau, ne raconte rien de spectaculaire — et pourtant il conditionne une part décisive du « retour ». On lui demande d’être là, simplement : sur les journées longues, les approches chaotiques, les relais où la pierre se détache sans prévenir, les manips répétées où l’équipement encaisse autant que les corps. Le Capitan E de Black Diamond s’inscrit dans cette philosophie du matériel qui assume d’être un consommable durable : plus « casque de chantier vertical » que bijou ultralight, mais avec une ambition nette sur la protection et le confort. Une architecture pensée pour les impacts… et la vie réelle Le Capitan E repose sur une construction à deux logiques : une coque rigide en ABS recyclé associée à du DuraPET, et un duo de mousses EPS + EPP. L’idée est simple et assez saine : gérer différemment ce qui arrive sur le dessus (là où l’on attend l’impact « classique ») et les coups qui arrivent sur les côtés ou l’arrière, souvent plus insidieux dans la pratique quotidienne. Black Diamond décrit d’ailleurs un « puck » EPS au sommet et des côtés en EPP plus tolérants, dans une enveloppe pensée pour encaisser. La promesse la plus intéressante du Capitan E est là : plus de couverture sur les côtés et à l’arrière, avec une volonté explicite de répondre à des exigences renforcées côté UIAA sur ces zones. Ce point mérite d’être dit sans surenchère : personne ne « sent » une protection avant qu’elle ne devienne nécessaire. Mais, dans un sport où l’imprévu a parfois la main, l’approche consistant à traiter sérieusement les impacts non frontaux a du sens — et distingue ce casque d’une partie des modèles plus minimalistes. Un casque robuste n’a pas le droit d’être pénible Black Diamond mise sur un système de suspension discret (« low-profile ») pour régler finement le maintien, et sur des pads amovibles en fibre de bambou. Ce sont des détails, mais ce sont souvent eux qui décident de l’usage : un casque inconfortable finit au sac (ou au placard), donc hors-jeu. Ici, l’intention est claire : faire un casque « de tous les jours », porté longtemps, sans transformer la journée en négociation permanente entre protection et agacement. Le Capitan E conserve des aérations relativement ouvertes, avec un discours assumé sur la respirabilité quand la température monte. Et parce que la réalité déborde souvent du créneau « 12 h–18 h par beau temps », le casque intègre des clips frontale et un keeper élastique à l’arrière — une solution simple, mais précieuse dès que la journée s’étire ou que l’on bascule sur une approche tardive. Poids, tailles, normes : le sérieux des chiffres Le Capitan E se situe dans une catégorie « robustesse assumée » : 320 g en S/M et 350 g en M/L, pour des tours de tête 53–59 cm et 58–63 cm. Côté conformité, il est donné CE/EN et UIAA, et il est listé comme conforme à EN 12492 (la norme de référence des casques d’alpinisme/escalade). Conclusion Le Capitan E n’est pas le casque que l’on achète pour gagner 50 g sur la balance ; c’est celui que l’on choisit quand l’on veut un équipement qui encaisse, qui se règle proprement, qui reste vivable sur la durée, et qui pousse clairement le curseur sur la protection latérale et arrière. Dans un marché parfois fasciné par l’ultra-léger, cette approche « outil » a quelque chose de presque rassurant — et, surtout, cohérent avec la pratique réelle de beaucoup de grimpeur·euses. Fiche technique (Black Diamond Capitan E) Construction : coque 2 pièces (ABS recyclé + DuraPET), mousse EPS + EPP Matériaux recyclés : 30 % (au poids) annoncés Protection : couverture accrue côtés/arrière (référence à des exigences UIAA renforcées) Réglage : suspension « low-profile » Frontale : clips + keeper élastique arrière Pads : amovibles, fibre de bambou Poids : 320 g (S/M), 350 g (M/L) Tailles : 53–59 cm (S/M), 58–63 cm (M/L) Normes : CE/EN, UIAA (EN 12492 indiqué chez des revendeurs) Pays d’origine : Chine Disponible chez Snowleader en cliquant ici.
- Black Diamond Men’s Solution 2.0 Hoody : la veste pour vivre entre deux températures
Il existe une météo qui ne mérite pas un récit héroïque mais qui, à force de petits désagréments, finit par peser lourd : le froid « supportable » tant qu’on bouge, l’humidité qui s’installe dès qu’on s’arrête, le vent qui rend chaque pause inutilement longue. C’est dans cette zone intermédiaire — celle où l’on passe plus de temps à gérer sa température qu’à profiter du moment — que s’inscrit la Men’s Solution 2.0 Hoody. Black Diamond n’en fait pas une parka d’assurage ni une veste de pluie : plutôt une couche isolante synthétique, légère, pensée pour accompagner la plupart des pratiques (falaise, approche, quotidien) sans réclamer une stratégie vestimentaire à chaque changement de rythme. La chaleur utile, pas la chaleur spectaculaire Le parti pris est clair : 60g/m² de PrimaLoft Gold Eco. Un grammage qui correspond à une isolation de l’« entre-deux » : suffisamment pour reprendre de la chaleur lors des transitions (pause, relais, sommet, fin de séance), pas assez pour prétendre couvrir les longues immobilités en conditions franchement hivernales. Autrement dit, on est sur une veste qui stabilise le confort et limite l’érosion thermique au fil d’une journée, plus que sur une pièce destinée à affronter le froid comme un adversaire. Ce positionnement, souvent mal compris, est pourtant cohérent : dans la majorité des sorties, le problème n’est pas le froid extrême, mais la succession de micro-variations — effort, arrêt, vent, humidité — qui finit par faire basculer l’expérience du côté de l’inconfort. Une réponse pragmatique à l’humidité Le synthétique n’a pas le prestige du duvet, mais il a une vertu simple : il tolère mieux les conditions imparfaites. Quand l’air est humide, quand la veste prend un peu de condensation, quand le rythme alterne sans prévenir, l’isolation reste plus régulière. C’est précisément ce que l’on attend d’une pièce « réflexe » : une veste que l’on enfile sans se demander si l’on est en train de compromettre sa performance thermique au premier faux pas météo. La Solution 2.0 revendique une résistance météo « du quotidien » : une DWR annoncée sans PFAS ajoutés intentionnellement, et une construction qui coupe correctement du vent. Sur le terrain, cela se traduit par une protection appréciable face au crachin, aux flocons légers, à l’humidité ambiante et aux averses courtes. En revanche, il serait illusoire d’en attendre une vraie imperméabilité : la veste reste une couche isolante, pas une membrane. La bonne lecture est donc la suivante : elle protège des conditions qui refroidissent et fatiguent, mais ne remplace pas une hardshell lorsque la pluie s’installe. Équilibre entre mobilité et superposition Sur le papier, la coupe est annoncée regular. Dans l’usage, l’équilibre se joue entre deux attentes parfois contradictoires : une silhouette assez proche du corps pour être efficace thermiquement et rester mobile en grimpe, et suffisamment d’aisance pour superposer une couche intermédiaire sans contraintes. Selon les morphologies (épaules marquées, buste plus massif), la sensation peut varier. La logique reste néanmoins celle d’une veste pensée pour bouger : elle accompagne le mouvement, mais n’est pas forcément conçue pour empiler très épais dessous. La capuche s’inscrit dans une approche fonctionnelle : elle apporte un supplément de protection et accepte le port du casque. En revanche, l’absence de réglage limite la capacité à « verrouiller » le volume par vent soutenu. Ce n’est pas un défaut rédhibitoire, mais un détail qui se remarque précisément lorsque les conditions deviennent plus exigeantes : la capuche protège, sans toujours se faire oublier. Efficace, minimaliste, parfois frustrant La dotation est simple : deux poches mains zippées et une poche poitrine zippée. L’essentiel est là, et la veste se range dans sa poche, ce qui encourage son usage nomade (fond de sac, approche, pause). En contrepartie, l’absence de grandes poches internes de type « fourre-tout » peut manquer à celles et ceux qui aiment garder gants, téléphone ou petite électronique à l’abri et au chaud. Le choix d’un tissu 20D raconte le compromis visé : rester léger et compressible, sans tomber dans l’ultra-fragile qui impose une vigilance permanente. Cela n’en fait pas une veste « blindée », mais plutôt une pièce conçue pour une utilisation régulière, avec sac à dos, mouvements, et une dose raisonnable de frottements inhérents aux sorties. Une veste de transition qui correspond au réel La Men’s Solution 2.0 Hoody ne cherche pas à incarner l’aventure ; elle cherche à rendre l’aventure plus confortable quand elle se joue dans les détails. Son intérêt est là : une isolation synthétique de 60g/m², un comportement convaincant dans l’humidité, une protection coupe-vent et déperlante, une compressibilité qui favorise l’usage régulier. Ses limites sont celles d’une pièce cohérente avec son cahier des charges : ce n’est ni une parka d’assurage, ni une veste de pluie, et certains choix (capuche sans réglage, organisation minimaliste) orientent son usage vers l’efficacité plutôt que la sophistication. Fiche technique (Men’s Solution 2.0 Hoody) Isolation : PrimaLoft Gold Eco, 60 g/m² Tissu extérieur : nylon 20D, traitement déperlant (DWR) Doublure : polyester 20D Poches : 2 poches mains zippées + 1 poche poitrine zippée Capuche : compatible casque, sans réglage Packabilité : se range dans sa poche Poids annoncé : env. 360 g en taille M Prix public indicatif : env. 230 € (selon distributeurs)
- Au Pakistan, les guides de montagne s'organisent pour sortir de l'ombre
Le 29 novembre 2025, plusieurs centaines de professionnels pakistanais de la montagne ont créé à Skardu la Karakoram Mountain Guides Association (KMGA), première organisation nationale fondée par et pour les alpinistes locaux. Un acte d'émancipation collective qui bouscule les rapports de pouvoir dans l'industrie de l'alpinisme himalayen. Le lac Saif-ul-Maluk, au Pakistan (cc) Ahmed / Unsplash Le 29 novembre 2025, une première historique a eu lieu à Skardu, capitale du Baltistan et porte d'entrée du Karakoram pakistanais. Plusieurs centaines de guides et porteurs d'altitude ont créé la Karakoram Mountain Guides Association (KMGA). Pour la première fois, les professionnels pakistanais qui portent l'industrie de l'alpinisme himalayen depuis des décennies s'organisent collectivement pour défendre leurs intérêts. L'événement a été largement couvert par les médias spécialisés de l'alpinisme – Lacrux, Everest Today – mais est passé quasiment inaperçu dans la presse généraliste. Pourtant, ce qui se joue à Skardu dépasse largement le cadre technique de la profession : c'est une véritable redistribution des cartes dans une économie profondément inégalitaire. Une organisation « par et pour » les alpinistes locaux La KMGA réunit plusieurs centaines de professionnels de la montagne issus des régions du Gilgit-Baltistan et du Khyber Pakhtunkhwa, les deux provinces qui concentrent l'essentiel de l'industrie alpine pakistanaise. L'association est présidée par Sirbaz Khan, 37 ans, devenu en juillet 2024 le premier Pakistanais à avoir gravi les 14 sommets de plus de 8000 mètres sans utilisation d'oxygène supplémentaire. Ce choix n'est pas anodin : il fallait une figure ayant réalisé un exploit reconnu internationalement pour que l'organisation soit prise au sérieux par l'industrie occidentale de l'alpinisme. Les objectifs affichés sont multiples : améliorer les conditions de travail, structurer la formation des guides, négocier des assurances collectives, obtenir une reconnaissance internationale des certifications pakistanaises, et établir des standards de sécurité. L'organisation s'est également dotée de comités incluant explicitement les femmes guides – une première dans un contexte social et culturel ultraconservateur. La formule employée par les fondateurs – « built by mountaineers, for mountaineers » – pourrait sembler banale. Elle est en réalité révélatrice. Qu'il ait fallu attendre 2025 pour qu'une telle organisation voie le jour au Pakistan dit quelque chose de la place qu'occupaient jusqu'ici ces professionnels dans la chaîne de valeur de l'alpinisme : invisibles, interchangeables, subalternes. L'invisible main-d'œuvre de l'Himalaya Depuis plus d'un siècle, l'alpinisme himalayen repose sur une division du travail tacite mais implacable. D'un côté, les alpinistes occidentaux – ou népalais médiatisés comme Nirmal Purja – qui signent les exploits, accumulent les contrats publicitaires et écrivent les récits d'expédition. De l'autre, les porteurs d'altitude et guides locaux pakistanais qui transportent le matériel, ouvrent les voies, fixent les cordes, montent les camps d'altitude. Même travail, même exposition au danger – parfois plus. Mais aucune reconnaissance, aucune visibilité, aucune structure pour protéger leurs droits. Les données manquent cruellement. Aucune organisation internationale – ni l'Union Internationale des Associations d'Alpinisme (UIAA), ni les fédérations nationales – ne collecte de statistiques précises sur les conditions de travail et les accidents mortels des porteurs pakistanais. Cette absence de données n'est pas neutre : elle reflète l'invisibilité structurelle de cette main-d'œuvre dans l'économie globale de l'alpinisme. Sans statistiques officielles ni système de reporting, les conditions de travail des porteurs pakistanais restent largement opaques entre salaires plusieurs fois inférieurs à ceux des guides occidentaux ou népalais pour un travail équivalent et une formation artisanale transmise de génération en génération sans certification reconnue. Ce changement de paradigme dépasse la simple question syndicale : il s'agit d'une décolonisation symbolique de l'alpinisme. Cette invisibilité s'explique aussi par l'absence d'organisation collective. Dispersés dans des vallées reculées du Gilgit-Baltistan, ces professionnels n'avaient ni les moyens ni les ressources pour négocier en position de force avec les agences occidentales. Le rapport de pouvoir était totalement déséquilibré : des dizaines de candidats pour chaque place, aucun contre-pouvoir organisé, aucune possibilité de refuser des conditions dangereuses sans perdre le peu de revenus disponibles dans ces régions parmi les plus pauvres du Pakistan. La création de la KMGA vient précisément percuter ce système en donnant aux guides un outil de négociation collective. Les profits partent, les risques restent L'économie de l'alpinisme himalayen fonctionne selon un modèle postcolonial classique : extraction de valeur dans les pays du Sud, accumulation de profits dans les pays du Nord. Les grandes agences de trekking et d'expédition, majoritairement basées en Occident, organisent des expéditions sur les sommets pakistanais tout en ne reversant qu'une fraction des revenus aux professionnels locaux. Ce modèle économique repose sur une forme d'externalisation du risque : le travail le plus dangereux – fixer les cordes dans les couloirs d'avalanche, transporter des charges lourdes à plus de 7000 mètres d'altitude – est confié à une main-d'œuvre locale faiblement rémunérée et peu protégée. En cas d'accident, la responsabilité est diluée : le porteur était « indépendant », l'agence n'est qu'un « intermédiaire », les assurances ne couvrent pas les « accidents de travail » dans un contexte où le statut même de travailleur n'est pas reconnu. En s'organisant collectivement, les guides pakistanais se dotent désormais d'un outil pour transformer ce rapport de force. Ils peuvent exiger des standards minimaux, refuser des conditions dangereuses, imposer des tarifs décents. Ils passent d'une position de faiblesse dans les négociations à celle d'acteurs politiques organisés. Ce changement de paradigme dépasse la simple question syndicale : il s'agit d'une décolonisation symbolique de l'alpinisme. Pendant plus d'un siècle, l'histoire de l'alpinisme himalayen a été écrite par et pour les Occidentaux. Les récits d'expédition mentionnent les porteurs comme des figurants anonymes, jamais comme des acteurs à part entière. Les exploits sont signés par ceux qui paient, rarement par ceux qui portent. Cette hiérarchie symbolique s'est construite sur une distinction implicite mais tenace : il y aurait d'un côté les « vrais » alpinistes – ceux qui choisissent librement de grimper, qui maîtrisent la technique, qui comprennent la montagne – et de l'autre les porteurs locaux, qui ne feraient ce travail que par nécessité économique, sans véritable passion ni expertise. Cette distinction a longtemps servi à justifier l'asymétrie salariale et la distribution inégale de la reconnaissance. Sirbaz Khan incarne précisément la rupture avec ce schéma. En réalisant les 14 sommets de 8000 mètres sans oxygène – un exploit que seuls une poignée d'alpinistes occidentaux ont accompli – il prouve que les alpinistes pakistanais possèdent l'expertise, l'endurance et la passion que l'industrie leur déniait. Sa nomination à la tête de la KMGA n'est pas qu'un symbole : elle légitime l'organisation aux yeux de l'industrie internationale. L'inclusion explicite des femmes dans les comités de la KMGA constitue également une avancée notable dans un contexte où les femmes pakistanaises font face à d'immenses obstacles pour pratiquer l'alpinisme. Le Pakistan reste l'un des pays les plus conservateurs au monde en matière de mobilité des femmes. Les alpinistes femmes pakistanaises ont dû affronter non seulement les dangers de la montagne, mais aussi l'hostilité sociale, les pressions familiales, et parfois les menaces physiques. Que la KMGA intègre dès sa création les femmes guides dans ses instances de décision marque une rupture avec les organisations traditionnelles pakistanaises, souvent exclusivement masculines. Les questions demeurent néanmoins : combien de femmes siègent réellement dans les comités ? Quels rôles leur sont attribués ? Ont-elles un pouvoir de décision effectif ou leur présence sert-elle surtout à rassurer les partenaires internationaux ? Les prochains mois permettront de mesurer si cette inclusion est structurelle ou cosmétique. L'enjeu n'est pas seulement symbolique : si les femmes guides obtiennent une place réelle dans l'organisation, elles pourront porter des revendications spécifiques – accès aux formations, sécurité dans les refuges, lutte contre le harcèlement – qui transformeraient en profondeur la profession. Un rapport de force qui change La KMGA ne résout pas d'un coup toutes les contradictions de l'alpinisme himalayen. Les asymétries économiques persisteront tant que les agences occidentales contrôleront l'essentiel de l'industrie. La reconnaissance internationale prendra du temps. Les résistances seront nombreuses, notamment de la part des tour-opérateurs qui ont intérêt au maintien du statu quo. Mais quelque chose a changé. Pour la première fois, les guides pakistanais disposent d'une structure collective capable de négocier, de refuser, d'imposer des conditions. Ils ne dépendent plus uniquement du bon vouloir des agences étrangères. Ils peuvent désormais menacer de ne pas travailler si les standards ne sont pas respectés. Cette capacité d'action collective modifie le rapport de force. La question qui se pose maintenant est simple : que se passera-t-il quand les guides pakistanais exigeront les mêmes tarifs et les mêmes conditions que leurs homologues occidentaux ou népalais ? L'industrie de l'alpinisme himalayen, qui a prospéré pendant des décennies sur l'exploitation d'une main-d'œuvre sous-payée, devra s'adapter. Soit en redistribuant équitablement la valeur créée, soit en révélant au grand jour les fondements néocoloniaux de son modèle économique. Le 29 novembre 2025, à Skardu, plusieurs centaines de guides ont décidé qu'ils ne seraient plus l'invisible main-d'œuvre de l'Himalaya. Désormais, il faudra compter avec eux.
- Agressions sexuelles : le calvaire d'une grimpeuse de l'équipe de France face à la FFME
Quelques heures après l’annonce publique de la démission d’Alain Carrière, une grimpeuse de l’équipe de France alertait l’ensemble des membres de la FFME sur la manière « problématique » dont la fédération avait traité son cas. Un cas d’agression sexuelle dont elle aurait été victime de la part d'un autre membre de l’équipe nationale, lors d’une étape de Coupe du monde. Vertige Media a recueilli son témoignage avant de confronter le président de la FFME. Voici le compte rendu de nos informations exclusives. © David Pillet Fin d'année étrange pour la Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME). Le 6 décembre dernier, son président, Alain Carrière, annonçait sa démission. Le soir même, un email explosif tombait dans les boîtes de réception de l’ensemble des membres de la fédération. L’objet ? Limpide : « Agressions sexuelles en équipe de France ». L’autrice, nous l'appellerons Emma*, est une grimpeuse de l’équipe de France. Dans son courriel, elle confie avoir été victime d'agressions sexuelles subies lors d'une étape de Coupe du monde et dénonce la manière dont les instances disciplinaires de la fédération ont géré son cas. Du signalement de l’agression au procureur de la République jusqu’aux deux commissions de discipline qui se sont succédé, en passant par des pensées obsédantes et une menace de mort, plus de six mois se sont écoulés sans qu’Emma n’ait eu la sensation d’être protégée par sa fédération. Vertige Media a recueilli son témoignage, puis a confronté le président de la FFME, Alain Carrière. Les faits et leurs commentaires révèlent une affaire qui interroge le système fédéral de l’escalade française sur le traitement des violences et harcèlement sexistes et sexuels. Colère, rêve olympique et nuit noire Il est presque 23h lorsque l’ensemble des personnes qui possèdent un alias @ffme.fr dans leur adresse email reçoivent un long message d'Emma, grimpeuse membre de l’équipe de France d’escalade. Dans le courriel, que Vertige Media s’est procuré, celle-ci indique avoir déposé plainte pour agression sexuelle contre un autre membre de l’équipe de France. Elle indique aussi qu’elle ne compte pas traiter de la personne mise en cause, mais « de la manière dont les instances disciplinaires de la fédération gèrent, à ce jour, cette problématique ». Aussi, sur plusieurs paragraphes, Emma qui se dit « profondément en colère » accuse sa fédération de ne pas avoir pris les mesures de protection et de sécurité adéquates, pour elle et pour les autres. Et pointe directement Alain Carrière, le président de la FFME, comme principal responsable. Plus loin, la plaignante confiera le calvaire qu’elle vit depuis plusieurs mois entre insomnies, blessures et anxiété. Des mois au cours desquels elle a « supplié » un président de fédération d’agir en réaction à une situation qu’elle juge aujourd’hui « impensable ». Comme beaucoup de sportives de haut niveau, Emma a commencé l'escalade très jeune. Les entraînements, l’abnégation et un certain talent lui ouvrent les portes du Pôle France, puis de l’équipe de France jeunes et enfin, seniors. La jeune grimpeuse accède à quelques finales, des podiums et rêve alors des Jeux olympiques de Los Angeles 2028. Nous sommes à l’été 2024. Les JO de Paris s'apprêtent à lever le rideau sur un mois de compétitions exceptionnel. Emma se plaît bien en équipe de France. Quand elle se rend au nouveau rassemblement pour lequel elle est convoquée, elle trouve l’ambiance « chouette ». Elle aime la compétition et cette vie qui lui offre un statut aménagé vis-à-vis de ses études supérieures. La jeune femme est alors à des lieues d’imaginer qu’un événement va brutalement changer le cours de sa vie. « Quand je me réveille, c’est comme quand quelqu’un t’a tapé sur l’épaule. Tu sais que t’as été réveillé parce qu’on t’a tapé sur l’épaule, mais tu n’as pas vraiment vu la personne le faire » Emma, grimpeuse de l’équipe de France C’est désormais au téléphone qu’elle raconte à Vertige Media les événements qui la conduiront, six mois après, à alerter ses instances fédérales. Cet été 2024, lors de la nuit qui sépare les deux jours de compétition de cette étape de Coupe du monde, au sein même de l’hôtel que la FFME a réservé pour ses athlètes, Emma est victime d’attouchements de la part de son agresseur présumé qui à plusieurs reprises, ne tient pas compte de son non-consentement. Ce n'est pas la première fois qu'elle se retrouve agressée par la même personne. En 2023 déjà, ce dernier avait tenté d'abuser d'elle dans son sommeil. « Quand je me réveille, c’est comme quand quelqu’un t’a tapé sur l’épaule, confie-t-elle au bout du fil. Tu sais que t’as été réveillé parce qu’on t’a tapé sur l’épaule, mais tu n’as pas vraiment vu la personne le faire. » Cet épisode n’est pas le premier à constituer, de sa part, une forme de violences et harcèlement sexistes et sexuels (VHSS). En plus d'abus subis pendant son sommeil, la grimpeuse confie des agissements répétés et même des aveux du mis en cause qui aurait reconnu « avoir eu un comportement insistant ». « Sauf que cette insistance est caractérisée par des attouchements et qu'elle est violente, contraignante et menaçante, plaque Emma. Il a dépassé la limite. La limite étant mon consentement. » Mais cette nuit, la jeune femme sait que ce qu’il s’est passé est plus grave. Pourtant, pendant les semaines qui suivent, elle reste mutique. Ce sera l’affaire des viols de Mazan, prépondérante dans l’actualité de la fin d’année 2024, qui va provoquer des pensées obsessives chez Emma. « La radio, la télé, Instagram, tout me ramenait à ça, explique-t-elle. Ça devenait hyper anxiogène. » L’athlète contient son stress encore quelques mois puis, en mai 2025, décide de parler de l’incident à son entraîneur qui fait lui-même aussitôt remonter l’information à son Directeur Technique National (DTN). En vertu de l’article 40 du code de procédure pénale, ce dernier – agent public – a l’obligation d’en informer le procureur de la République. Le signalement est effectué, la justice est saisie. Entre-temps, Emma reçoit encore des messages de la part de son agresseur présumé. Il sait qu’elle s’est confiée. Et, un jour, parmi les nombreux échanges dont Emma accuse réception, il y a une phrase qui, pour la première fois, lui fait peur. Les ombres du président « Je suis fatigué d'essayer, je vais te faire disparaître. Je te hais de toutes les cellules de mon corps. » Les termes ont beau être placés au milieu d’un long texte, cela ne change rien pour Emma : c’est une menace de mort. Au moment du signalement, elle est prise en charge par la référente VHSS de la fédération, un accompagnement qu’elle juge aujourd’hui encore « exemplaire ». À l'été 2025, Emma dépose plainte auprès d’un commissariat de police. Parallèlement, c’est désormais au tour d’Alain Carrière de prendre ses responsabilités. Après avoir consulté en premier lieu le président du comité de déontologie de la fédération – un ancien magistrat –, le président de la FFME décide alors de saisir la commission de discipline de première instance. Contacté par Vertige Media, l’intéressé confirme : « Dès qu'on a eu connaissance des faits, le DTN a fait un signalement. On a été suivi, accompagné, conseillé par le ministère et par notre conseil juridique ». « Je me suis retrouvée à supplier un président de fédération » Emma, grimpeuse de l’équipe de France La commission rend sa décision le 29 août 2025 en déclarant qu’elle n’est pas compétente pour se prononcer. Motif : « Les faits, alors même qu'ils ont eu lieu durant une nuit entre deux journées de compétition, concernent la sphère strictement privée ». Emma est abasourdie. « C’est du grand n’importe quoi, s’insurge-t-elle encore aujourd’hui. C’est comme s’ils avaient dit : “Ce qui se passe la nuit ne nous regarde pas”. Donc le soleil se couche et cela devient une zone de non-droit ? » Quelques semaines plus tard, son avocat découvre autre chose. La décision cite l'article 2 du règlement disciplinaire de la FFME, mais s'arrête juste avant un paragraphe essentiel. Celui-ci précise que les organes disciplinaires sont compétents « en cas d'atteintes à la charte d'éthique et de déontologie (...) et de violences ou d'atteintes sexuelles et/ou psychologiques, et ce, y compris si les faits reprochés à l'intéressé ont eu lieu localement, dans le contexte de l'activité d'une association affiliée ». Dans son verdict, le paragraphe qui traite explicitement des VHSS a été omis par la commission. Comment l’expliquer ? Au téléphone, Alain Carrière admet d’abord : « Je ne m’explique pas la décision, j’ai été très étonné ». Le président de la FFME raconte dans la foulée que c’est la raison pour laquelle il fera appel, après un temps de réflexion où il consultera le ministère des Sports, le DTN et la DG de la fédération, leur conseil juridique ainsi que d’autres fédérations. Seulement, Emma dément. Selon la plaignante, Alain Carrière lui dit d’abord qu’il est « embêté », qu’il n’est pas certain de faire appel mais qu’il lui promet de la prévenir au bout de quelques jours de réflexion. Après moins d'une semaine, il la rappelle. « Il m'explique que d'après les différents conseils qu'il a eus, un appel a peu de chances de fonctionner et que du coup il ne le fera pas », raconte Emma. C’est un choc. Accompagnée de sa mère, la jeune femme se retrouve en détresse. Cette détresse, elle la transmet à sa référente VHSS, à son coach, au DTN… Elle insiste également auprès d’Alain Carrière. « Je me suis retrouvée à supplier un président de fédération, poursuit-elle. J’étais en colère, en pleurs. » Alors qu’elle est aux abois, elle ne comprend pas les réactions de son interlocuteur, et lui reproche un manque d’empathie. « Quand je lui ai dit que ne pas prendre mon parti, c’est prendre le parti de l’agresseur, il m’a juste répondu : “Agresseur présumé”. Même si c’est vrai juridiquement, ce n’est pas quelque chose que tu réponds à quelqu’un qui a déposé plainte. » De son côté, Alain Carrière évoque une personne « extrêmement perturbée » par ce qui lui arrive et explique ce décalage par « une histoire de perceptions ». Néanmoins, le président de la FFME tient à se reprendre en précisant qu’« en effet, il y a eu une phase dans laquelle, au départ, il ne pensait pas faire appel ». Puis, le président parle d’une phase de réflexion. Et cinq jours après son refus initial, Alain Carrière change d’avis. In extremis, celui-ci saisit la commission d’appel. Pour expliquer ce revirement, le responsable parle de « consultations ». Emma, elle, a une autre théorie : « Je pense qu’il a eu peur des conséquences. Si une décision de justice ne va pas dans son sens et qu'il n'a pas fait appel, on pourra le lui reprocher ». L’appel du vide Quoi qu’il en soit, la commission d’appel se réunit assez rapidement, en octobre 2025, après avoir jugé recevable la demande du président de la FFME. C’est un autre collège que celui formé en première instance qui se réunit ce jour-là et qui, le 17 octobre, revient d'abord sur la décision de la première instance et déclare que le conseil fédéral est cette fois-ci « compétent pour se prononcer ». Plus loin, il constate aussi « qu’aucun élément ne permet d’établir que X** aurait outrepassé le consentement de Madame X** ». C’est un autre coup dur pour Emma. D’autant que la plaignante avait cette fois-ci apporté « les témoignages d’autres personnes qui appuyaient fortement [ses] propos » ainsi que les messages de harcèlement et la menace de mort. Dans l’email envoyé aux membres de la fédération, elle commente : « J’ignore quels éléments permettraient, dans ce genre d’affaires, de prouver mon consentement (...) Mais évidemment, je n’ai pas de vidéo de lui en train d’abuser de moi dans mon sommeil ». Quand on lui demande ce qu’il pense de la décision rendue par la commission d’appel, Alain Carrière répond ne « pas vouloir commenter les décisions de justice » (même si les décisions de commissions disciplinaires ne peuvent pas être considérées comme des décisions de justice puisque ce ne sont pas des juridictions, ndlr). Il déclare aussi ne jamais avoir lu les messages de harcèlement et la menace de mort. « Je sais que ces éléments ont été transmis à ces commissions qui, je le précise, sont indépendantes, souligne Alain Carrière. Si j’ai accès au signalement initial, je ne peux pas avoir accès à l’ensemble des éléments qui sont protégés par le secret de l’instruction. » « Au bout du compte, je pense ne pas avoir fait d’erreurs » Alain Carrière La décision de la commission d’appel vient mettre un terme à la procédure fédérale. Pour Emma, les recours n’existent plus. L’agresseur présumé ne sera donc pas sanctionné par la FFME. Il continuera à être financé par la fédération et à participer aux rassemblements de l’équipe de France. C’est un autre reproche qu’Emma adresse au président de la fédération. Ce dernier, en vertu de l’article 12 du règlement disciplinaire de la FFME, aurait pu prendre une mesure conservatoire contre le mis en cause. Comprendre : le suspendre provisoirement, l’éloigner, lui interdire de participer au rassemblement etc. Alain Carrière n’a jamais pensé utiliser ce pouvoir. « J’ai pensé qu’il n’y avait pas de raisons de le faire, assure-t-il au téléphone. Le DTN m’avait confié que des mesures avaient été prises par le pôle et les entraîneurs pour qu’Emma et son agresseur présumé ne se croisent pas. J’ai fait confiance à mes équipes. » Des sources internes à la FFME ont confirmé à Vertige Media avoir effectivement pensé et pris de telles mesures. Toutefois, Emma estime de son côté que c’est elle qui s’est mise « plusieurs fois en retrait sans que son encadrement ne le lui demande ». Si elle pense être la principale lésée par la situation d’éloignement, elle assure surtout que la fédération contrevient à son devoir de protection vis-à-vis des autres membres de l’équipe de France. « Au regard de la plainte, on peut vraisemblablement s’interroger sur les menaces qui pèsent sur la sécurité des autres athlètes », précise-t-elle. De son côté, le président réplique : « Si on arrêtait de sélectionner en équipe de France la personne qu'elle dénonce, il pourrait aussi porter plainte » (une mesure conservatoire est pourtant une mesure de protection, pas une sanction, ndlr). Calcul juridique, volonté de protéger l'institution ou absence d’empathie ? « Moi aussi » Au-delà des conjectures, une chose est sûre : pendant six mois, Emma tient à grands renforts d’antidépresseurs, de somnifères et de Xanax. Elle confie que l’anxiété, couplée au manque de sommeil, la rend extrêmement sujette aux blessures. Tendinopathies, zona, mal de dos. Hier encore, elle confie s’être fait un nouveau lumbago. « Mon rêve olympique s’éloigne à chaque nouvelle insomnie, à chaque nouvelle blessure », assène-t-elle. Emma ne décrit pas autre chose qu’un sentiment d’abandon. « À part quelques personnes que je remercie encore, j’ai été très seule, poursuit la grimpeuse internationale. Des dizaines de messages sont restés sans réponse. » Parfois, la situation tourne, selon elle, à l'absurde. « La campagne de prévention contre les VHSS que la fédération a diffusée sur ses réseaux sociaux début octobre m’a rendu malade », affirme-t-elle. Le président de la FFME s’en défend. Selon lui, sa fédération est exemplaire sur les VHSS, en témoignent les mentions qu’elle aurait obtenues de la part du ministère des Sports. Alain Carrière invoque à nouveau « une affaire de perceptions ». Il certifie que le cas d’Emma a été traité chaque semaine par ses soins avec son DTN et ses équipes. « Et ça, elle ne l’a pas perçu, continue-t-il. Elle a même perçu ça comme un manque d’intérêt. Des nouvelles d’Emma, j’en avais de façon indirecte. C’est vrai que je n’en ai pas prises en direct quand elle n’était pas bien. Mais moi, je ne suis pas psychologue ». Au bout du compte, le président de la FFME confie « qu’il pense avoir été bien conseillé et ne pense pas avoir fait d’erreur. » Emma, quant à elle, n’en démord pas : Alain Carrière a fui ses responsabilités. « Je ne dis pas qu’il est responsable parce que c’est de sa faute, précise la jeune femme. Je dis qu’il est responsable parce qu’il en a le statut. Et la manière dont j'ai dû me battre contre lui, ce n’est vraiment pas normal. » « C’est beaucoup plus facile pour moi de témoigner maintenant parce que ça a été beaucoup plus dur pour d’autres avant. Et si d’une manière ou d’une autre, je peux rendre ça plus facile pour celles qui le feront après, alors, c’est bien » Emma, grimpeuse plaignante de l’équipe de France Aujourd’hui, si Emma témoigne, c’est parce qu’après un an et demi de calvaire, elle est arrivée au bout d’une réflexion : « Je me suis dit que ça ne servait à rien que je passe par là si les autres devaient passer par là aussi ». Elle poursuit : « En tant que femme, et en ayant grandi dans les années 2000-2010, je fais partie d’une génération qui a quand même été très sensibilisée à ces questions. C’est beaucoup plus facile pour nous de parler de violences sexistes et sexuelles parce que d’autres ont parlé avant. Autrement dit, c’est beaucoup plus facile pour moi de témoigner maintenant parce que ça a été beaucoup plus dur pour d’autres avant. Et si d’une manière ou d’une autre, je peux rendre ça plus facile pour celles qui le feront après, alors, c’est bien. » Emma aura mis deux mois à écrire son email adressé à la FFME. La jeune femme témoigne aujourd'hui du soutien qu'elle a reçu, « qui [la] fait sentir beaucoup moins seule ». « Du coup, ça me donne aussi plus de force, poursuit-elle. Au départ de cette histoire, je me disais que ce serait juste impossible de continuer ma carrière sportive. Aujourd'hui, je me dis que c'est possible. » La grimpeuse de l'équipe de France a décidé de briser le silence d’une affaire qui n’était connue que d’une petite poignée de personnes à la Fédération française de la montagne et de l’escalade. Au début de ce mois de décembre, la donne a désormais changé, quelques moments après que l’institution a annoncé publiquement la démission d’Alain Carrière, son président depuis 2016. La fédération le certifie : il s’agit d’une simple coïncidence. *Le prénom a été changé. **Ces désignations ont été faites pour respecter l'anonymat.
- Randonner seule : le dernier espace (in)sécurisé du patriarcat
Deux chercheur·ses allemand·es en tourisme viennent de publier dans le Journal of Outdoor Recreation and Tourism une étude sur les violences de genre en randonnée. En analysant 32 blogs de randonneuses et les forums communautaires, iels révèlent un paradoxe : alors que 84 % des voyageurs solo sont des femmes, aucune organisation internationale ne collecte de données sur les agressions qu'elles subissent en montagne. Les randonneuses elles-mêmes ne nomment jamais le problème. Omerta, stratégie d'évitement ou charge mentale de la vigilance permanente ? (cc) Jake Johnson / Unsplash Le 11 novembre 2024, The Guardian titrait : « Les femmes qui marchent sur le Camino de Santiago racontent un harcèlement sexuel "terrifiant" ». Six mois plus tôt, le New York Times dénonçait les dangers spécifiques auxquels font face les alpinistes femmes, bien au-delà des risques naturels. L'article révélait notamment des cas d'agressions sexuelles dans des expéditions himalayennes de haut niveau, impliquant des figures médiatiques de l'alpinisme. Quelques mois plus tard, The Guardian recueillait des témoignages de pèlerines sur les Chemins de Saint-Jacques : voitures qui suivent, propositions insistantes, contacts physiques non sollicités dans les refuges. Sur Instagram, les comptes de randonneuses accumulent des millions de followers, célébrant la liberté retrouvée en montagne. Mais sous les photos de couchers de soleil en altitude, le silence règne sur le harcèlement, les peurs nocturnes dans les refuges, les remarques déplacées sur les sentiers. L'étude publiée le 30 octobre 2025 dans le Journal of Outdoor Recreation and Tourism révèle les mécanismes de ce silence organisé. Enquêter sur l'invisible Kerstin Heuwinkel enseigne le tourisme à la Hochschule für Technik und Wirtschaft à Sarrebruck. Markus Pillmayer travaille à l'université de Munich. Tous deux sont spécialisés en management touristique. Leur recherche, intitulée « #MeToo in hiking activities – Which risks exist for (solo) female hikers? Methodological reflections to approach sexual harassment and gender-based violence », part d'un constat : l'absence totale de données statistiques sur les violences de genre en randonnée. Les chercheurs ont interrogé l'ONU Tourisme, l'European Ramblers Association (ERA), l'Union Internationale des Associations d'Alpinisme (UIAA), les offices de tourisme spécialisés. Aucune de ces organisations ne collecte de données sur les agressions subies par les randonneuses. Cette absence s'explique par un problème de catégorisation : une agression sur un chemin de randonnée est enregistrée sous « agression dans l'espace public », la pratique sportive disparaissant des statistiques criminelles. L'étude rappelle un parallèle historique : jusqu'en 1992 en Allemagne, le viol conjugal n'existait pas juridiquement. Jusqu'en 2004, il ne pouvait pas être signalé à la police. Ce qui n'est pas nommé juridiquement n'existe pas statistiquement. Face à ce vide, Heuwinkel et Pillmayer ont analysé ce que les randonneuses disent – ou taisent – sur leurs blogs et dans les forums. Entre janvier et octobre 2025, ils ont scanné 32 blogs (24 anglophones, 8 germanophones) via Microsoft Copilot, puis relu l'ensemble pour identifier les stratégies d'évitement linguistique. « Sois préparée », « apprends l'autodéfense », « achète un spray au poivre » : autant d'injonctions qui individualisent un problème structurel. La recherche par mots-clés académiques – « sexual harassment », « assault », « sexism », « rape » – n'a donné aucun résultat sur les 32 blogs. Les chercheurs ont dû ajuster leur vocabulaire : « safety », « tips », « risks », « danger ». Cette fois, les contenus se sont multipliés. Les blogueuses évoquent « rencontrer des gens dangereux », « faire attention aux inconnus », « rester vigilante face aux personnes mal intentionnées ». Jamais elles ne nomment : des hommes. Jamais elles n'écrivent : harcèlement, agression, violence masculine. Le danger est euphémisé, désexué, rendu abstrait. Cette stratégie linguistique fait peser la responsabilité sur les victimes potentielles. « Sois préparée », « apprends l'autodéfense », « achète un spray au poivre » : autant d'injonctions qui individualisent un problème structurel. On pourrait parler, dans une perspective foucaldienne, de responsabilisation néolibérale du risque : chacune devient gestionnaire de sa propre sécurité. 40,6 % des blogs analysés donnent ce conseil récurrent : « reste toujours alerte ». Mais comment se ressourcer dans la nature – motivation citée par 83 % des randonneuses – quand on doit scanner en permanence les autres randonneurs ? Comment se sentir libre – objectif de 76 % des marcheuses solo – quand on porte une carte mentale de ce que les géographes féministes Rachel Wilson et Deborah Little appellent la « geography of women's fear » ? Instagram et le silence des images Si les blogs euphémisent, Instagram occulte. Les comptes de randonneuses y accumulent des centaines de milliers d'abonnés. Corps athlétiques devant des panoramas, citations inspirantes sur la liberté, partenariats avec des marques outdoor. Mais aucune mention du harcèlement. Parler de vulnérabilité, c'est se disqualifier dans un univers qui valorise la maîtrise technique et l'autonomie. C'est risquer de perdre des partenariats commerciaux et sa crédibilité. Dit autrement, il s'agit de soigner sa « présentation de soi » : on performe la féminité acceptable pour l'industrie outdoor – celle qui reproduit les codes masculins tout en restant photogénique. Sur Reddit et les forums spécialisés, la parole se libère différemment. Les chercheurs ont analysé les discussions sur Reddit autour des termes « solo female hiking risks ». En juin 2025, un thread explose sur le forum du Camino de Santiago : « Solo Female Pilgrims - And How Male Pilgrims have an Impact? ». Les témoignages s'accumulent : voitures qui suivent, propositions insistantes dans les albergues (refuges, ndlr), contacts physiques non sollicités. L'étude propose plusieurs hypothèses pour expliquer cette concentration de témoignages sur les Chemins de Saint-Jacques : la durée (plusieurs semaines créent un sentiment d'impunité), l'alternance entre isolement et promiscuité, et la dimension spirituelle du pèlerinage qui rend la violence particulièrement taboue. Le Club Alpin Allemand (Deutscher Alpenverein), avec ses 1,5 million de membres dont 43,9 % de femmes, lance sa première enquête qualitative sur le sexisme et le harcèlement en randonnée en 2025. La section de Munich, forte de 180 000 membres, conclut que les randonneuses solo sont exposées à « un risque élevé de SHSA » (Sexual Harassment and Sexual Assault, ndlr). Mais aucun chiffre précis n'existe, faute de système de reporting. Les Destination Management Organizations (DMOs), les tour-opérateurs, les gestionnaires de refuges n'ont aucune obligation de signalement. Une agression dans un refuge alpin n'apparaît nulle part dans les statistiques touristiques. Elle est diluée dans la catégorie des « incidents ». Le double travail de la randonneuse 83 % des femmes randonnent pour se ressourcer. 76 % pour se sentir libres. Mais cette liberté a un coût cognitif : choisir son itinéraire selon la fréquentation plutôt que ses envies, éviter les sentiers isolés, calculer l'heure d'arrivée au refuge, jauger les regards et les sourires, partager sa localisation GPS en temps réel, dormir avec son téléphone et son spray défensif à portée de main. Ce travail permanent constitue ce qu'on pourrait appeler une « charge mentale sécuritaire ». Un double travail, en somme : physique – la randonnée – et émotionnel – la gestion du risque. Les blogs conseillent l'autodéfense, les sifflets d'urgence, les balises GPS. Mais ces solutions individuelles ne changent rien au problème structurel. L'étude de Heuwinkel et Pillmayer propose une stratégie de recherche : enquêtes quantitatives, entretiens qualitatifs, observations participantes sur les chemins. Les auteurs recommandent aux acteurs du tourisme outdoor (DMOs, guides, refuges) de développer des politiques de prévention : formations, mécanismes de signalement sécurisés, campagnes de sensibilisation, partenariats avec les autorités locales et les associations féministes. La question demeure : comment transformer une culture outdoor historiquement construite sur des codes masculins ? Les chercheurs soulignent la nécessité d'adresser directement ce qu'ils nomment, à la suite de la littérature académique, la « toxic masculinity » et la « bro culture » – ces dynamiques compétitives et excluantes qui valorisent les comportements à risque et marginalisent les femmes. Le mouvement #MeToo a démontré la puissance de la prise de parole collective. Nommer les violences constitue une première étape nécessaire vers la transformation des pratiques et des institutions. En attendant, les femmes continuent de marcher avec leur spray au poivre dans la poche et leur carte mentale de la peur. Elles continuent d'euphémiser leurs angoisses en « conseils de sécurité ». Elles continuent de sourire sur Instagram devant des sommets qu'elles paient deux fois : en effort physique et en vigilance permanente. La montagne ne sera vraiment libre que lorsqu'une femme pourra y marcher seule sans avoir cartographié mentalement ses issues de secours.
- Cuba : quand l’escalade était considérée comme un « danger pour l’État »
Sous nos latitudes, l’escalade est un sport, un loisir, un prétexte pour retrouver des ami·es. À Cuba, pendant des années, grimper sur le calcaire de l’ouest du pays pouvait vous faire basculer dans une catégorie juridique très particulière, une sorte de fourre-tout qui désigne ce que le pouvoir estime dangereux pour l’ordre révolutionnaire. Histoire d’un paradis de grimpe placé, longtemps, sous haute suspicion politique. (CC) JF Martin / Unspash Imaginez un petit village agricole au bout d’une route cubaine, à trois heures de La Havane. Autour, des collines aux sommets arrondis, comme des pains de sucre géants posés au milieu des champs de tabac : ce sont les « mogotes » de la vallée de Viñales, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Pour n’importe quel·le grimpeur·euse venu·e de France, le décor ressemble à un rêve : tufas parfaites, stalactites, ambiance tropicale, accueil chez l’habitant. Ce rêve, pendant deux décennies, a pourtant eu un arrière-goût de clandestinité. À partir des années 2000, l’État cubain classe l’escalade dans la catégorie de la « peligrosidad », notion floue du droit pénal qui permet de sanctionner des comportements jugés potentiellement dangereux pour l’État, même sans infraction précise. En 2012, un édit jamais vraiment publié ferme presque tous les accès aux montagnes de l’ouest, Viñales compris. L’escalade devient officiellement indésirable, tolérée à moitié pour les touristes, plutôt risquée pour les Cubain·es. Fidel Climber Pour comprendre pourquoi un sport aussi peu subversif que l’escalade a pu devenir suspect, il faut se souvenir d’un détail que l’on oublie facilement depuis la France : à Cuba, les montagnes ne sont pas qu’un décor de carte postale. La révolution castriste est née dans la Sierra Maestra, à l’est du pays, où Fidel Castro et ses compagnons organisent la guérilla contre la dictature de Batista dans les années 1950. D’autres foyers armés, dans le massif de l’Escambray au centre de l’île, continuent à se battre contre le nouveau pouvoir dans les années 1960. Les reliefs sont, très littéralement, des refuges de rebelles. Dans ce contexte historique, les hauteurs restent longtemps associées à l’idée d’insoumission. Le régime se méfie de tout ce qui ressemble à un groupe qui s’organise en dehors des structures officielles, surtout dans des zones isolées. Qu’il s’agisse de spéléologie, de randonnée ou d’escalade, toute activité de plein air un tant soit peu autonome dans ces espaces devient un objet de suspicion. C’est dans cette matrice politique que va naître, presque par accident, une petite scène d’escalade sportive cubaine. Cette histoire révolutionnaire ne reste pas cantonnée aux manuels : elle irrigue la manière dont l’État pense physiquement ses reliefs. Les montagnes sont quadrillées par la défense civile, certaines grottes sont intégrées à des plans d’évacuation ou de repli, les excursions « officielles » passent par des agences contrôlées, jamais par des groupes qui s’auto-organisent. Dans l’imaginaire du pouvoir, une colline est soit un décor pédagogique pour forger des citoyen·nes modèles, soit un espace stratégique à surveiller, mais en aucun cas un terrain de jeu où des inconnu·es, Cubain·es et touristes mélangé·es, se retrouvent entre eux « juste » pour grimper. Viñales, le paradis vertical L’escalade contemporaine à Cuba apparaît au début des années 1990 autour d’une petite falaise près de La Havane, quand un groupe de spéléologues commence à expérimenter la pose d’ancrages sur du rocher, loin des circuits sportifs officiels. Les prises sont taillées, les méthodes artisanales, mais la logique est là : sortir des grottes, aller voir ce qui se passe sur les parois. Des années plus tard, les grimpeur·euses interrogé·es par la presse spécialisée évoquent ce « parque del Buró », aux portes de la capitale, comme le premier terrain de jeu vertical de la communauté. (CC) Carlos Torres / Unspash Très vite, pourtant, le centre de gravité se déplace vers l’ouest. La vallée de Viñales, à environ 180 kilomètres de La Havane, concentre tout ce qui fait fantasmer un·e grimpeur·euse européen·ne : un calcaire sculpté, des grottes géantes, des murs déversants hérissés de stalactites, le tout posé au-dessus de petites maisons aux toits de palme et de champs où l’on cultive le tabac des cigares. Le topo anglophone Cuba Climbing, publié en 2009, décrit le secteur comme l’un des plus beaux potentiels d’escalade sportive au monde, avec plusieurs centaines de voies, du 5 au 8, sur des « mogotes » qui peuvent atteindre près de 300 mètres de haut. Dans la foulée, Viñales devient un village de montagne… sans montagne au sens alpin du terme, mais avec une identité résolument tournée vers ce tourisme d’aventure. Des centaines de familles transforment une chambre en « casa particular », sorte de chambre d’hôte cubaine, pour accueillir grimpeur·euses, randonneur·euses, cyclistes. À l’échelle locale, ces séjours constituent une bouffée d’oxygène économique dans un pays où le salaire moyen reste de l’ordre de quelques dizaines de dollars par mois. No grimparan C’est précisément au moment où l’escalade commence à prendre de l’ampleur que le pouvoir décide de resserrer la vis. Selon une enquête du New York Times reprise par le China Daily, l’État cubain classe en 2003 l’escalade dans la catégorie de la « peligrosidad » : un concept juridique qui permet de sanctionner des comportements considérés comme « dangereux pour l’État », même en l’absence d’acte précis. Concrètement, grimper devient un facteur aggravant passible, sur le papier, de peines de prison. Le média Martí Noticias, très suivi dans la diaspora cubaine, résume la situation en 2012 dans un article au titre sans ambiguïté : « Le gouvernement a également interdit l'escalade des montagnes ». Le texte raconte comment le montagnisme à Viñales, qui était devenu un petit paradis pour les grimpeur·euses venu·es d’Europe, du Canada ou des États-Unis, est désormais « hors la loi » pour les Cubain·es. Il précise que la justification officielle avancée en 2003 est justement cette fameuse « peligrosidad », vague manière de dire que l’activité est dangereuse pour l’État, et donc théoriquement punissable de prison. Ce qui est frappant, c’est l’asymétrie assumée : la prohibition n’est jamais annoncée en grande pompe dans les médias d’État, et elle n’est quasiment jamais appliquée aux touristes. Elle vise d’abord les Cubain·es qui s’aventurent sur leurs falaises. La règle implicite semble être la suivante : tant que la grimpe reste un exotisme pour étrangers, l’État ferme un œil ; dès qu’elle devient une pratique locale autonome, elle est rappelée à l’ordre politique. En janvier 2012, la tension monte d’un cran. L’ONG Access Fund, qui milite pour l’accès aux sites naturels aux États-Unis, relaie une alerte de sa cousine latino-américaine Acceso PanAm : un édit du gouvernement cubain vient de fermer presque tous les accès aux montagnes de l’ouest de l’île, pas seulement aux grimpeur·euses, mais à l’ensemble des visiteur·euses, des spéléologues aux amateur·rices d’oiseaux. Desnivel, média espagnol spécialisé montagne, détaille le dispositif : à Viñales, où se trouvent environ 80 % des voies ouvertes, l’accès est désormais limité à quelques sentiers « autorisés » et uniquement en compagnie de guides officiels, des itinéraires qui ne mènent pas aux falaises d’escalade. Point important : personne, sur place, ne semble avoir vu le texte exact de cette réglementation. Les gardes du Parc national appliquent des consignes, ferment des chemins, expulsent des grimpeur·euses, confisquent parfois des topos, mais sont incapables de s'appuyer sur une loi ou un décret numéroté. Même les responsables locaux interrogés par Acceso PanAm reconnaissent ne pas connaître les sanctions théoriques encourues. Tout se joue dans la zone grise du « on nous l’a demandé ». Dans ce flou, la répression reste en grande partie informelle : on menace, on dissuade, on verbalise parfois, mais on ne voit pas apparaître de série de procès publics contre des grimpeur·ses. L’un des symboles de cette crispation est l’interdiction du topo Cuba Climbing. Martí Noticias explique que les autorités en proscrivent l’usage à Viñales au motif que ses auteurs « ne vivent pas sur l’île ». L’article cite le témoignage d’un grimpeur allemand venu passer trois semaines à Viñales, qui décrit le sentiment d’être revenu en Allemagne de l’Est avant la chute du Mur, avec des règles absurdes et changeantes qui transforment chaque sortie en négociation avec les autorités. De la zone grise à la semi-légalisation Malgré ce contexte, les années 2010 ne sont pas un long tunnel répressif. À partir du milieu de la décennie, les témoignages de voyage changent de tonalité : les contrôles semblent moins fréquents, les rangers ferment parfois les yeux sur les cordes qui dépassent des sacs, et l’on recommence à voir des agences de voyage proposer ouvertement des séjours grimpe à Viñales. En 2018, un article de National Geographic présente même la vallée comme une destination de grimpe « incroyable », sans s’attarder sur l’aspect juridique, tout en reconnaissant que des organisations militantes ont dû batailler pour maintenir l’accès. Le vrai tournant, cependant, se joue côté cubain. En 2006 naît Skala+, une école d’escalade fondée par Jorge Luis Piñero, surnommé « Gato », avec l’idée de structurer la pratique, former des grimpeuses et grimpeurs, et promouvoir une culture de sécurité. Pendant des années, Skala+ fonctionne dans cette zone grise, en organisant cours, sorties et festivals sans reconnaissance pleine et entière. Des articles de presse et des sites de voyage décrivant Skala+ expliquent que le projet travaille avec des enfants et des jeunes dans plusieurs provinces, ouvre des secteurs, et vit largement de l’aide matérielle venue de l’étranger. En 2023-2024, un pas symbolique est franchi avec la création du « Groupe de travail pour le développement de l’escalade à Cuba » (GTDEC). L’article de Desnivel consacré à l’ONG Climbing for a Reason, qui a choisi Cuba comme nouveau terrain de projet, rappelle que « le sport a été pendant de longues années illégal et interdit pour les Cubain·es » et explique que, depuis un an, un processus de légalisation est en cours grâce au travail de ce groupe et des grimpeur·euses locaux·ales, qui ont obtenu un début de soutien institutionnel. L’escalade n’est toujours pas reconnue légalement comme sport officiel, précise le texte, mais la situation progresse « pas à pas ». Cette normalisation progressive a aussi un visage très concret : le projet de Climbing for a Reason dans la région de Holguín, à l’est du pays. L’ONG y équipe de nouvelles falaises, rééquipe d’anciennes voies, aide à construire un mur d’escalade et organise des formations pour les jeunes de la communauté. L’idée n’est pas seulement sportive : il s’agit d’installer l’escalade comme moteur de développement local, avec une économie de l’accueil, des guides, des hébergements, tout en rassurant une communauté internationale encore marquée par les histoires d’interdiction des années 2000-2010. Affiche du Festival international d'escalade sportive © Cartel La meilleure preuve que l’escalade n’est plus traitée comme une quasi-activité subversive, c’est peut-être ce qui se passe aujourd’hui… à Viñales même. En février et mars 2024, le quotidien cubain Tribuna de La Habana consacre deux articles au 19ᵉ Festival international d’escalade sportive : l’un pour annoncer l’événement, l’autre pour en détailler les résultats. Le festival se déroule dans le Parc national de Viñales, avec compétitions en format « flash contest », ateliers sécurité, sessions de grimpe libre, soirées festives, et réunit plus de 200 personnes, Cubain·es et étranger·es. Dans ces papiers, l’escalade est présentée sans ambiguïté comme un « sport », un « mode de vie » et une « forme de tourisme alternatif ». Skala+ est mentionnée comme école de référence, qui organise des cours gratuits pour les enfants avec des instructeur·rices certifié·es et des équipeur·euses expérimenté·es. Surtout, la journaliste souligne la présence d’un représentant de l'Institut national des sports, de l'éducation physique et des loisirs de Cuba (INDER), venu évaluer le festival, la sécurité, la professionnalisme des athlètes et les perspectives de création d’un groupe de développement dédié à cette discipline. On est loin de la « peligrosidad » : l’escalade devient un dossier parmi d’autres dans la politique sportive d’un État qui a besoin de renouveler son image. Si l’on regarde la situation aujourd’hui, l’histoire est en train de se réécrire sous nos yeux. L’escalade n’est pas encore pleinement reconnue comme sport officiel à Cuba, mais elle sort de la clandestinité : festivals médiatisés par la presse publique, création d’un groupe de travail dédié, projets internationaux à Holguín, soutien affiché à des écoles comme Skala+. Pour les grimpeuses et grimpeurs cubain·es, c’est à la fois une victoire et un point de départ. Pour nous, qui grimpons tranquillement en salle à Ivry ou en couenne à Buoux, c’est aussi un rappel important : clipper une dégaine n'est jamais un geste complètement neutre.
- L’IFSC change de nom et devient « World Climbing »
L’IFSC, la Fédération internationale d’escalade sportive, s’efface au profit d’un nouveau nom : « World Climbing ». Avec lui, une identité visuelle entièrement repensée, un slogan calibré pour l’ère numérique et, dès 2026, une « World Climbing Series » qui remplacera la Coupe du monde. © IFSC Impossible de rater le mouvement : en quelques années, l’escalade est passée des clubs discrets aux murs des salles privées, puis des circuits de Coupe du monde aux Jeux olympiques, avant d’atterrir dans les flux TikTok et les campagnes de marques outdoor. La fédération internationale, elle, traînait toujours son acronyme de technocrate — IFSC — comme un reste des années 2000, à une époque où l’on pensait que tout pouvait se résumer en quatre lettres anglaises. En actant sa mue en World Climbing, la fédération ne change pas seulement de plaque sur la porte. Elle tente de résoudre une équation devenue centrale : comment gouverner un sport de niche devenu spectacle global, comment parler à la fois aux grimpeur·ses de club, aux fans de finales de bloc, aux marques et à une génération qui découvre l’escalade sur un écran de smartphone avant de toucher une prise en résine. Tout le vocabulaire du communiqué le répète : il s’agit d’embrasser une « communauté mondiale », d’assumer une identité « ouverte », « inclusive », « inspirante ». Et, surtout, d’annoncer très clairement la couleur : l’escalade n’est plus seulement un sport, c’est une marque. De l’acronyme au storytelling global Le tournant s’est joué en 2023, lorsque les fédérations nationales ont approuvé le changement de nom et inscrit la transition dans les statuts. L’IFSC, née en 2006, cède officiellement la place à World Climbing, formulation beaucoup plus directe, compréhensible sans sous-titres. On ne devine plus vaguement une structure institutionnelle. On entend immédiatement une promesse : faire grimper le monde. Cette promesse tient en une phrase qui sert désormais de fil conducteur à la nouvelle identité : « We get the World Climbing ». Dans le communiqué, Marco Scolaris, président de la fédération depuis l’origine ou presque, rappelle que tout commence vraiment quand l’escalade entame son « aventure olympique » en 2007 (un dernier mandat justement pensé pour laisser l’escalade « au sommet », comme il le détaillait dans une interview à Francs Jeux). Depuis, la communauté a changé d’échelle, le nombre de fédérations membres a explosé, les formats de compétition se sont codifiés et la discipline s’est retrouvée projetée en pleine lumière. Le passage à World Climbing est présenté comme une étape logique de ce récit : une façon de reconnaître ce basculement, de mettre un nom global sur un sport qui ne l’est plus seulement dans ses ambitions, mais dans ses infrastructures, ses publics et ses enjeux économiques. © IFSC Scolaris insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un simple coup de peinture. Selon lui, la nouvelle marque doit « représenter chaque partie de notre sport », des athlètes aux fédérations nationales, en passant par les partenaires. Le sous-texte est clair : dans un paysage où salles privées, équipementiers, diffuseurs et fédérations coexistent parfois en tension, il faut un narratif capable de tenir tout le monde ensemble, ou au moins de donner cette impression. World Climbing se pose en bannière commune, en label censé rendre lisible ce qui, vu de l’extérieur, ressemble souvent à un millefeuille d’événements, de circuits et de sigles. Le choix d’un nom explicite répond aussi à une autre contrainte : parler à des publics pour qui l’escalade est d’abord un loisir de salle. Le rebranding est donc autant un geste symbolique qu’un outil de simplification, une manière de réduire la distance entre la pratique de base et le sommet de la pyramide. Un logo pour les murs… et pour les feeds Si le nom change, c’est évidemment pour être vu. C’est là qu’entre en scène la nouvelle identité visuelle. Au centre, un globe composé de prises d’escalade, parcouru de lignes qui évoquent des voies qui se croisent, se superposent, se répondent. Le message est assez transparent : la planète comme mur commun, l’escalade comme langage partagé. Chaque couleur de la palette renvoie à l’une des trois disciplines — difficulté, bloc, vitesse — tandis que la typographie, légèrement ascendante sur certaines déclinaisons, suggère le mouvement vers le haut. L’ensemble est pensé pour être immédiatement identifiable sur un live de compétition, un visuel de réseau social ou une banderole au pied d’un mur. Le discours officiel insiste sur la cohérence : cette identité doit permettre de « connecter de nouveaux participant·es à l’histoire, la culture et les valeurs de l’escalade », tout en assurant une présence homogène sur les événements et les plateformes numériques. Traduction : il s’agit d’aligner l’habillage graphique, les codes visuels et la narration entre les différentes scènes de l’escalade mondiale, là où, jusqu’ici, l’esthétique des circuits variait selon les continents, les partenaires et les diffuseurs. Cette cohérence prendra forme à partir de 2026, avec le lancement de la World Climbing Series, qui succédera à la traditionnelle Coupe du monde IFSC. Le circuit gardera ses murs, ses formats et ses stars, mais change de bannière, de charte graphique et de nom. Dans le même mouvement, les instances continentales deviendront World Climbing Europe, Asia, Africa, Oceania et Pan America, histoire de décliner la marque à toutes les échelles. Une transition numérique accompagne le tout : nouveaux habillages de diffusion, rebranding des événements, plateformes revisitées. L’objectif est que où que l’on soit, et quel que soit l’écran, on puisse reconnaître instantanément la même architecture visuelle. Reste la question de fond : est-ce que cela change quelque chose, au-delà du logo et des communiqués ? D’un côté, on peut y voir l’alignement d’un sport avec les codes du marketing global, la volonté d’exister dans le même espace symbolique que les grandes fédérations olympiques. De l’autre, c’est aussi une manière de ne pas laisser le récit de l’escalade aux seules marques privées et aux salles commerciales. En baptisant le tout World Climbing, la fédération se dote d’un outil pour raconter sa version de l’histoire : celle d’un sport qui « pose les prises sur le mur de la vie et construit les voies que nous grimperons ensemble », comme le formule Scolaris, dans une envolée. On pourra toujours discuter de la poésie des slogans. Mais sur un point, le signal est limpide : l’escalade n’est plus seulement un sport qui grimpe, c’est désormais une identité mondiale qui se revendique comme telle. Et que l’on y adhère ou non, c’est sous le nom de World Climbing que se joueront, demain, les grandes manœuvres du haut niveau.












