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  • Cairn : pourquoi c’est une très bonne nouvelle pour l'escalade

    À rebours des images de vide et de bravoure qui font généralement office de vitrine pour l’escalade, Cairn met au premier plan ce qui fait réellement grimper. Sorti le 29 janvier, le jeu du studio indépendant français The Game Bakers a rapidement dépassé son statut d’« objet de niche ». Une trajectoire qui dit quelque chose de plus intéressant qu’un simple « bon démarrage » : la grimpe séduit aussi quand on cesse d’en faire un spectacle. © Cairn Le Monde l’a mis à l’agenda dès le lancement, The Guardian lui consacrait une critique le même jour, et Courrier international relayait l’enthousiasme de la presse anglo-saxonne. C'est un raz-de-marée. Une couverture presse généraliste, bien loin des cercles d'initiés du monde de la grimpe. Pourtant, à première vue, Cairn n’a rien d’un produit d’appel pour l’escalade. Le jeu – dont les ventes ont déjà dépassé les 200 000 exemplaires — ne court pas après le plan héroïque, ne cherche pas à convertir le risque en divertissement, ne transforme pas la hauteur en argument. Il fait un pari plus exigeant — et, au fond, plus fidèle : une ascension qui se gagne dans la qualité de l’attention, pas dans l’intensité du spectacle. Le moment de sa sortie rend ce parti pris difficile à manquer. L’escalade vient de traverser une séquence de surchauffe médiatique avec l’ascension d’Alex Honnold sur Taipei 101, promue comme un rendez-vous mondial sur Netflix. Ce genre d’événement a une vertu : il fait parler. Et un effet secondaire : il simplifie. Il ramène la pratique à une question binaire — possible ou impossible, admirable ou irresponsable. Cairn arrive juste après, non pour arbitrer, mais pour déplacer le centre de gravité. Il ne demande pas : « Est-ce que c’est possible ? ». Il pose : « Qu’est-ce qui tient, et qu’est-ce qui lâche ? » Et, surtout, qu’est-ce qu’on fait du corps entre les deux. Topo mental Dans Cairn, la paroi ne coopère pas. Elle ne vous « met » pas sur la bonne voie, ne souligne rien, ne vous prend pas par la main. Elle est là, opaque, et c’est à vous de fabriquer de la lisibilité : repérer une aspérité qui peut faire office d’arrêt, estimer la distance où planter le prochain piton, anticiper ce que votre corps sera capable de tenir — pas maintenant, mais dans trente secondes, quand l’épaule commencera à brûler. On comprend vite que l’enjeu n’est pas de trouver « la » solution, mais de composer une suite de décisions qui ne se contredisent pas. Un mouvement peut sembler évident et ruiner la suite. Un autre, moins élégant, vous laisse une marge. Le jeu ne récompense pas l’audace, il récompense la lecture. Il ne valorise pas le geste qui impressionne, mais celui qui économise : une main placée un peu plus bas pour garder de la force, un pied plus « moche » mais qui stabilise, une correction discrète plutôt qu’un pari. Les grimpeur·euse·s s’y reconnaissent parce que c’est exactement ce qu’on fait, dehors ou en salle, quand on cesse de grimper « à l’instinct » : on arrête de se demander si c’est « beau », on se demande si ça tient. Le plaisir, ici, ne vient pas de la hauteur, mais de la justesse. De ce moment où une paroi qui paraissait illisible devient, soudain, praticable — pas parce que le jeu a été généreux, mais parce que vous avez compris quelque chose. Et Cairn accroche aussi des joueur·euse·s qui ne grimpent pas. Il ne demande pas une culture de l’escalade. Il propose une situation claire : lire un terrain, prendre une décision, en payer le prix. Jesper Juul, critique et théoricien du jeu vidéo, a décrit ce mécanisme simplement : on accepte la contrainte parce qu’elle donne un sens aux progrès. Ici, le progrès n’est pas un trophée : c’est un regard qui s’affine. À ce stade, le jeu a déjà fait bouger quelque chose d’important pour la pratique. La montagne cesse d’être un décor de vertige. Elle redevient une surface pleine de possibilités, mais avare en garanties. Et l’escalade, une affaire d’attention avant d’être une affaire de bravoure. Tenir un corps Dans Cairn, on comprend vite que l’on ne contrôle pas une grimpeuse : on administre une situation. Les appuis ne sont pas des points d’accroche « validés » par le jeu, ce sont des prises possibles, parfois médiocres, parfois trompeuses, et c’est à vous de décider si elles valent le coup. La différence se joue là : le jeu ne vous demande pas d’exécuter, il vous demande d’arbitrer. Cette logique produit une forme d’erreur très particulière, rare dans le jeu vidéo : l’erreur lente. On ne tombe pas sur un faux pas spectaculaire, mais sur une addition de petites dettes. Une posture tenue une seconde de trop. Une main placée trop haut par orgueil, puis impossible à « rentabiliser ». Un pied « à peu près » qui oblige le reste du corps à compenser. La chute, quand elle arrive, ressemble moins à une punition qu’à un relevé de comptes. Le studio a explicitement cherché ce type de cohérence. Emeric Thoa explique avoir fait travailler l’équipe avec des spécialistes de la montagne, puis tester le jeu avec des grimpeur·euse·s, notamment pour affiner la lecture d’itinéraire et la crédibilité des sensations. On peut discuter de l’étiquette « réaliste ». On discutera plus difficilement de ce que le jeu réussit à transmettre : une économie du mouvement, faite de marges, de compromis. Le son et la fatigue servent alors de tableau de bord. La respiration ne fait pas décor : elle signale. On apprend à reconnaître le moment où ça tient encore, mais où ça ne tiendra plus longtemps — et, surtout, où la décision se déplace. Dans une pratique souvent racontée comme une victoire sur le vide, Cairn s’obstine à rappeler une vérité moins photogénique : grimper, c’est aussi savoir s’économiser, et savoir renoncer. Le spectacle fabrique du débat, pas des pratiquant·e·s Les grandes séquences médiatiques de l’escalade ont une efficacité redoutable : elles donnent une image simple. Un corps, du vide, une conséquence possible. Dans les années 1980, La Vie au bout des doigts a joué ce rôle. Le film a ouvert une porte — mais la pièce dans laquelle il faisait entrer le public était surtout celle du vertige. Ce que beaucoup ont retenu, ce n’est pas la lecture de la paroi, ni la patience du mouvement. C’est une idée brève, et dissuasive : « C’est dangereux ». La beauté, oui. La pratique, moins. Le direct, aujourd’hui, pousse cette logique encore plus loin. La séquence d’Alex Honnold sur Taipei 101 a suscité ce que produit toujours un risque rendu public : friction, fascination, morale instantanée. Le dispositif fabrique un événement, donc un récit, donc un moteur. Et ce moteur, c’est le danger. C’est lui qui se partage, qui s’argumente, qui polarise. Mais il produit aussi un effet de fond : il transforme l’escalade en exception — quelque chose qu’on regarde comme on regarde une prouesse, pas comme on imagine un apprentissage. Cairn ne fait pas comme si le risque n’existait pas. Il refuse simplement d’en faire le sujet. Dans le jeu, la chute n’est pas un climax : elle ressemble à une facture. Elle arrive après une série de petites décisions mal calibrées : une seconde de trop dans une posture, un appui « à peu près », une solution choisie parce qu’on voulait gagner du temps ou économiser un piton. Le vertige n’est plus un raccourci narratif. Il devient un arrière-plan. Ce que le jeu met au premier plan, c’est la compétence qui évite de tomber. Et c’est peut-être ce qui rend son succès intéressant pour la pratique. Cairn ne se diffuse pas parce qu’il exhibe un danger spectaculaire, mais parce qu’il rend l’escalade intelligible : une discipline de lecture, d’économie, de lucidité. Autrement dit : quelque chose qu’on peut admirer, bien sûr — mais aussi, éventuellement, avoir envie d’apprendre.

  • "Emprises", l’escalade en sculpture, de Fontainebleau à Bastille par Ivan Le Pays

    Bobigny, un jour de grisaille parisienne. Dans un atelier du Wonder, Ivan Le Pays donne forme à des sculptures qui capturent l’essence du mouvement, inspirées par les rochers de Fontainebleau. Grimpeur et artiste, il vit dans une tension créative entre ses deux passions : la grimpe et l’art. « L’idée, c’est d’explorer ce que l’escalade peut devenir quand elle se libère du cadre de la performance », explique-t-il, les mains noircies de poussière de bois brûlé, la matière première de ses œuvres. © Vertige Media Ce mois-ci, c’est au cœur du partenariat Les Prises de la Bastille entre Arc’teryx et Climbing District, qu’Ivan inaugure "Emprises", une exposition singulière. Des volumes sculpturaux qui semblent tout droit sortis de la forêt de Fontainebleau tapissent le mur d’escalade : ils défient les grimpeurs, non par des prises colorées et des chemins tracés, mais par une invitation au mouvement brut. « Il n’y a pas de ‘top’ ici, pas de point d’arrivée. Juste des gestes à trouver, à inventer », dit-il en ajustant un volume noirci par le feu. Son objectif : pousser les visiteurs à repenser leur grimpe, à jouer sur des sculptures qui ne dictent rien, mais incitent à ressentir. Arc'teryx, ou l’aventure commune Depuis quatre ans, Ivan collabore avec Arc'teryx, la marque d’outdoor réputée pour son exigence technique. C’est en Alaska, lors d’un projet où il tatouait en pleine nature, qu’il attire leur attention. Leur collaboration s’approfondit ensuite dans les Alpes, où Ivan mène installations et projets artistiques pour l'Arc'teryx Alpine Academy. « C’était naturel qu’on bosse ensemble, je pense. Ils voient l’art comme une extension de la nature », partage-t-il. Chaque été, il propose à Arc'teryx une idée nouvelle : direction artistique, installation éphémère, exploration des gestes. En 2023, c’est à Chamonix que son nouveau projet prend forme, avec pour vision de créer un pont créatif, inspiré par la danse-escalade des années 80, ce mouvement hybride où l’escalade s’affranchit du rocher. Ivan s’est nourri des écrits de Patrick Berhault, le pionnier qui, fasciné par la danse, réussissait à tisser des liens improbables entre deux mondes apparemment opposés. « Patrick Bérault, il a travaillé à faire un pont entre l’escalade et le monde de la danse en créant… la danse escalade dans les années 80, et j’ai été fasciné… par le pont qu’il réussissait à faire entre deux milieux qui sont antinomiques à la base. » Cette quête a imprégné sa relation avec Arc'teryx : ici, l'art rencontre l'escalade. Pour Ivan, les sculptures exposées à Bastille incarnent cette vision. « Patrick Bérault, il a travaillé à faire un pont entre l’escalade et le monde de la danse en créant… la danse escalade dans les années 80, et j’ai été fasciné… par le pont qu’il réussissait à faire entre deux milieux qui sont antinomiques à la base. » © Vertige Media Une exposition immersive, ouverte à toutes et tous Ce qui rend cette exposition unique, c’est qu’elle est conçue pour être touchée, escaladée. Pas de barrière entre l’œuvre et le visiteur. En collaboration avec Thomas, ouvreur chez Climbing District, Ivan propose une expérience nouvelle : faire évoluer les blocs tout au long de l’événement. Les grimpeuses et grimpeurs pourront découvrir l’art sous un angle inédit, explorant non pas une performance mais un geste, une sensation. « Ces volumes, c’est comme un prolongement des rochers de Fontainebleau. Je veux que les gens se sentent libre de chercher leurs propres mouvements sans contrainte », précise-t-il. Ce processus, selon Ivan, est une réflexion sur la manière dont le corps réagit à l’espace. « Ces sculptures en bois brûlé… j’aimerais que ça recrée la sensation de chercher le mouvement, de ne pas avoir uniquement à suivre une couleur… » © Vertige Media Les volumes, façonnés dans du bois brûlé, viennent d’une technique traditionnelle japonaise, le shou-sugi-ban, qui fixe le bois pour en faire une matière durable et résistante. Ce choix esthétique n’est pas anodin. Le bois brûlé offre une texture organique qui rappelle les surfaces de grès de Fontainebleau. Pour Ivan, cette matière est une passerelle vers la nature : « Ces sculptures en bois brûlé… j’aimerais que ça recrée la sensation de chercher le mouvement, de ne pas avoir uniquement à suivre une couleur… mais d’essayer de comprendre comment ton corps va se positionner sur un volume. » Workshops et dialogue autour du mouvement Dans le cadre de cette exposition, Ivan et Thomas animeront des workshops autour de l’ouverture de voie et du geste. Ivan, avec sa vision artistique, et Thomas, avec sa technique, s’allient pour proposer des ateliers où les participants pourront expérimenter des volumes changeants. « On est en dialogue constant. Lui, il a une rigueur technique ; moi, je vais dans l’expression. Ça se complète bien, et je pense que ça peut ouvrir des perspectives pour les grimpeurs comme pour les artistes. » « Avec l’impulsion de la FSGT, [ils ont fait] un documentaire hyper intéressant sur des architectes et des projets un peu utopiques de faire venir la montagne à des gens qui n’y avaient pas accès. » © Vertige Media Les visiteurs pourront aussi découvrir les réflexions qui ont guidé Ivan, inspirées par le documentaire " Des montagnes dans nos villes " et les utopies des années 80 visant à rapprocher la nature des citadins. Il parle aussi de Jean-Marc Blanche, créateur du Willie Wall, sculpture d’escalade en béton dans la banlieue parisienne « avec l’impulsion de la FSGT, [ils ont fait] un documentaire hyper intéressant sur des architectes et des projets un peu utopiques de faire venir la montagne à des gens qui n’y avaient pas accès. » Le mouvement, une philosophie en soi Ivan Le Pays ne cherche pas à figer l’escalade dans des règles strictes ou des objectifs de performance. Pour lui, l’art de la grimpe est avant tout une exploration corporelle. « J’aime l’idée qu’il n’y a pas une seule solution. Selon la prise, l’orientation, chacun trouvera son propre équilibre . » C’est pourquoi il a refusé d’attribuer des objectifs précis aux sculptures : aucun « top », pas de code couleur, pas de cotation. Depuis le 6 novembre, l’exposition d'Ivan chez Climbing District Bastille , en partenariat avec Arc'teryx, permet au public de découvrir une facette plus libre et artistique de l’escalade. Les sculptures seront sur le mur d'escalade pour une durée limitée, avant d'être déplacées vers un format d'exposition pour le reste du mois. Les visiteurs pourront également explorer des rendus 3D et les illustrations ayant inspiré les structures en bois. Ivan invite ainsi chacun à toucher, grimper et ressentir, pour réfléchir à la liberté du mouvement et au lien entre l’art et la nature. Car au-delà de la performance, l’escalade devient ici une philosophie, une manière de se reconnecter à soi-même et à l’environnement. Toutes les informations et le programme complet à retrouver ici .

  • Le bord de la terre : l'expo sur le vertige d'une montagne qui s'en va

    À Poush, à quelques mètres seulement du bitume vibrant d’Aubervilliers, se cache une montagne imaginaire et poétique où l’art contemporain vient questionner les mythes du vertical. Alors que l’exposition Le bord de la terre touche à sa fin, il vous reste trois occasions de vivre cette ultime ascension artistique, à commencer par une nocturne festive et musicale ce mercredi 16 juillet. Sortez vos chaussures de randonnée et laissez-vous embarquer dans un récit en six chapitres où photographes, sculpteurs et performeurs vous guideront jusqu’à ce point précis où le sol disparaît, laissant place au vertige. © Simon Jung L’art, tout comme l’alpinisme, est souvent une histoire de limites : limites physiques, géographiques, mais surtout poétiques. À l’instar d’un grimpeur cherchant dans les hauteurs une forme d’absolu, les onze artistes réunis à Poush repoussent ici les frontières de notre imaginaire montagnard. Loin des clichés du sommet à conquérir, l’exposition Le bord de la terre propose de lire la montagne autrement. Chaque œuvre agit comme une prise sur la paroi verticale d’un récit collectif, invitant les visiteurs à avancer par étapes successives, du rêve romantique à la réalité tangible d’une nature en transformation. Un voyage aux confins de la montagne « Je vais en montagne parce que c’est là-haut qu’est arrivé le bord de la terre », écrivait l’auteur italien Erri De Luca. C’est cet esprit du bout du monde que l’exposition collective Le bord de la terre cherche à capturer. Présentée à Poush (Aubervilliers) depuis le 22 mai, cette expédition artistique touche à sa fin avec trois derniers rendez-vous à ne pas manquer cette semaine. Jusqu’au samedi 19 juillet 2025, les visiteurs – grimpeurs, montagnards de cœur ou simples curieux – sont invités à parcourir ce voyage sensible en six chapitres à travers l’imaginaire de la montagne. L’exposition déploie une scénographie ambitieuse occupant l’ensemble du bâtiment Le Rift de Poush, un terrain d’exploration artistique vertical et labyrinthique. Dès l’entrée, Le bord de la terre annonce la couleur : il s’agit d’arpenter la montagne comme on tournerait les pages d’un récit d’aventure. Six chapitres structurent le parcours, autant de tableaux vivants qui explorent la montagne sous différents versants, « du paysage romantique à l’objet d’étude ». On passe d’une vision onirique inspirée des grands peintres romantiques à la rencontre avec le Pic du midi, dans un film d'anticipation où des jeunes qui observent, depuis une nature préservée, autant nos maigres horizons que notre propre finitude. Et il suffit parfois d'un glaçon suspendu à un plan d'eau pour illustrer le caractère définitif d'un monde qui s'en va. Comme celui des glaciers suisses qu'on entoure d'immenses bâches pour les protéger de la fonte et dont le résultat photographiques donn l'impression qu'à défaut de les conserver, on les emporte dans des linceuls. Car Le bord de la terre n'élude pas les enjeux immédiats de nos sociétés. Elle nous place même devant des faits accomplis, et inéluctables, nous forçant à mesurer par l'art et la poésie, combien il est parfois absurde d'observer des montagnes qui se dressent alors que notre avenir se tasse. Bref, le changement climatique est là, partout, tout le temps. Et certaines performances haut-perchées paraissent bien moins folles que l'histoire tragique qu'il se cache derrière les oeuvres. Artistes en cordée : regards croisés sur la montagne Pour donner vie à ce récit collectif, les commissaires Simon Jung, Jeanne de La Masselière et Inès Massonie ont réuni onze artistes dont les œuvres dialoguent avec l’univers montagnard. Chacun en devient conteur et témoin, mêlant réalité et imaginaire. Téo Becher, Simon Boudvin, Julia Borderie & Éloïse Le Gallo, Claude Cattelain, Caroline Corbasson, Max Coulon, Antonin Detemple, Matthieu Gafsou, Julia Gault et Noémie Goudal composent ainsi un panorama d’une grande richesse. Chaque artiste apporte un point de vue singulier sur la montagne : paysages en mutation, verticalité, géologie en mouvement, frontières, perception, corps en effort. © Simon Jung Parmi les œuvres emblématiques, la série Soulèvements de Noémie Goudal réinvente la géologie à travers d'étonnantes illusions visuelles. Les échelles de Simon Boudvin symbolisent le franchissement des frontières naturelles. Claude Cattelain incarne la poésie du geste inutile à travers ses performances physiques. Matthieu Gafsou révèle les contradictions de nos pratiques touristiques, tandis que Julia Gault met en scène la précarité de toute verticalité. Le duo Julia Borderie & Éloïse Le Gallo questionne quant à lui la montagne comme espace vécu, traversé de récits et d’expériences humaines. Nocturne et dernières invitations Si cette aventure artistique touche à son terme, elle n’a pas dit son dernier mot. Mercredi 16 juillet, une nocturne spéciale est organisée à Poush pour célébrer la montagne jusqu’au bout de la nuit. Dès 17h, les commissaires proposeront une visite guidée gratuite pour partager les coulisses du projet. La soirée se prolongera en musique – de quoi faire vibrer le Rift aux sons inspirés par les sommets. Pour celles et ceux qui ne pourraient monter à bord de la nocturne, deux dernières sessions de rattrapage sont prévues : vendredi 18 et samedi 19 juillet (jour de clôture), aux horaires habituels d’ouverture de Poush (15h-19h). L’entrée est libre et gratuite. Avant que le sol ne se dérobe tout à fait – et que l’exposition ne ferme ses portes – venez vivre in situ cette dernière ascension imaginaire. Derniers jours pour découvrir "Le bord de la terre" à Poush, 153 avenue Jean-Jaurès, Aubervilliers (M° Quatre-Chemins). Ouvert vendredi 18 et samedi 19 juillet 2025, 15h-19h. Nocturne exceptionnelle le mercredi 16 juillet à partir de 17h (visite guidée suivie d’une soirée musicale). Entrée libre.

  • Eutrop : un bon son brut pour les grimpeurs

    À 24 ans, Eutrop mène déjà plusieurs vies. Après des études d’ingénieur, il s’apprête à se lancer dans la vie active quelque part en Suisse auprès d'athlètes skieurs. Mais c’est à la scène que le Franco-Canadien commence à faire tourner son blaze dans le milieu de l’escalade. Alors qu’il vient de sortir un album avec son pote Clov, rencontre avec un DJ qui a sans doute le mieux compris comment amplifier le mouvement des grimpeur·ses sur le rocher. Eutrop en plein mix au Poush, à Aubervilliers, juillet 2025 © Vertige Media Vertige Media : Comment t'as découvert l'escalade ? Eutrop : J'ai découvert l'escalade il y a 6 ans, de manière plutôt sérieuse. C’est devenu mon sport n°1 et je m’y consacre trois à quatre fois par semaine. J’ai commencé à regarder des compèt’ et tout. Je pense que c’est parce que le nouveau style de grimpe m’a pas mal intéressé. J’adore les jetés, attraper des prises lointaines et difficiles. Quand j’étais plus petit, je grimpais toujours aux arbres. Parfois, je m’amusais à escalader la façade des écoles, mais bon, ça, j’en parle pas trop. Et puis, comme gamin j’étais tout le temps dehors, j’ai très vite commencé à grimper en extérieur. Quel kif. Ça me correspond bien. J’aime beaucoup les sports intenses où je peux me mettre dans des situations un peu dangereuses. Vertige Media : Tu aimes donc le vertige que représente l'escalade, dans le sens où c’est une activité qui peut flirter avec le danger ? Eutrop : Exactement. J'aime bien les trucs qui sont suffisamment intenses pour que je ressente des choses. Je fais aussi pas mal de parachutisme. Vertige Media : Et tu grimpes où, en général ? Eutrop : J’ai pas mal bougé en six ans. J’ai commencé en salles à Lyon et à Milan puis quand je me suis installé dans le Valais, en Suisse, je ne suis allé grimper que dans des blocs naturels. Là-bas, il y a des forêts qui ne sont pas trop fréquentées. Il y a 1000 ans, des chutes de pierre ont créé cet environnement incroyable où l’on se balade entre des gros blocs de cailloux sur lesquels on essaie de monter. Vertige Media : Tu arriverais à verbaliser la sensation de bien-être que te procure la grimpe ? Eutrop : Je ressens beaucoup de calme. Je pense que c’est lié à l’effort intense qu’on met dans la réalisation d’une voie. On le sent vraiment dans chaque mouvement. Qu’on soit parvenu en haut ou pas. C’est limite plus satisfaisant quand je n’y arrive pas d’ailleurs. Je me dis : « Tiens, ça je vais pouvoir le travailler, en faire un projet ». Tu rentres en concentration extrême. J’ai connu des moments un peu tristes dans ma vie. Et à chaque fois, l’escalade était vraiment le truc qui me faisait penser à autre chose. « Je voulais vraiment mélanger quelque chose d'un peu dur, qui tape fort, comme le caillou. Et en même temps, je voulais intégrer des petites notes planantes qui représenteraient davantage le mouvement que font les grimpeurs » Vertige Media : Tu as assez vite travaillé avec des marques comme Arc’teryx ou Karma8a en produisant la musique de leurs films. Quel genre de vibe retrouves-tu chez eux ? Eutrop : Je trouve qu’ils sont très détendus. Ils préfèrent vraiment travailler des relations personnelles plutôt que de s’échiner à aller chercher les gens cool ou d’autres qui pèsent. Ça donne une ambiance de travail hyper chill, où on bosse beaucoup entre potes. On s’amuse. C’est d’ailleurs un peu la vision de l’escalade que défend Karma8a et que je partage. On va grimper pour kiffer, pas pour faire du 8a. Même si j’aimerais beaucoup faire un 8a un jour ! On y va pour traîner entre potes, faire nos trucs, se donner des challenges bien à nous, que ce soit facile ou difficile. Vertige Media : En produisant la musique de plusieurs vidéos d'escalade, tu as dit que tu avais trouvé le type de son qui correspondait bien au flow du mouvement des grimpeurs pro. Est-ce que tu saurais définir ce type de son ? Eutrop : Oui, du moins à ma manière. En parlant à pas mal de grimpeurs pro, j’ai réalisé qu’ils étaient tous hyper calmes. C'est des gens qui aiment bien faire des mouvements lents. Il y a une sorte d'histoire planante dans tout ce qu'ils font. Tout en sachant qu'ils grimpent sur des cailloux durs. Je voulais donc vraiment mélanger cet esprit dans ma musique en produisant quelque chose d'un peu dur, qui tape fort, comme le caillou. Et en même temps, je voulais intégrer des claviers dans le fond, des petites notes planantes qui représenteraient davantage le mouvement que font les grimpeurs sur ces cailloux. Vertige Media : Et tout cela qualifie bien ta musique ? Eutrop : Alors, j’ai commencé par faire beaucoup de house. Des morceaux assez simples et répétitifs. Mais quand René (Grincourt, co-fondateur de Karma8a, ndlr) m’a demandé de produire du son pour des vidéos de grimpe, j’y ai vu un défi hyper intéressant et je me suis créé une sorte de deuxième identité. Je mélange désormais plein d’univers : de la techno, au hip-hop en passant par la house. © Vertige Media Vertige Media : Quel lien fais-tu entre la montagne et ta musique ? Eutrop : Je marche énormément en montagne, pour faire des sommets. Et je trouve que tu passes d’un processus long et un peu chiant parfois pour y arriver au kif instantané d’arriver en haut, d’avoir une vue etc. Tu as souffert mais ton plaisir décuplé te fait apprécier la montée a posteriori. Je dirais que c’est un peu la même chose avec ma musique où je commence généralement avec un seul élément répétitif. C’est juste un kick ou un clap. Puis on va monter crescendo jusqu’au pic, qui serait le drop dans la musique. Ensuite, c’est une redescente d’adrénaline. On rentre chez nous, quoi. Vertige Media : Qu’est-ce que la montagne convoque en termes d’inspiration chez toi ? Eutrop : J’ai grandi à Toronto, au Canada. Donc une très grosse ville. Mais une très grosse ville entourée de montagnes. J’ai donc vécu un peu entre les deux. On faisait beaucoup de sorties en nature avec mon père, du canoë tout ça. C’est la même chose entre le caillou et le mouvement. J’associe la ville à un côté un peu brut, un peu dur. Alors que pour moi, la montagne possède plutôt ce caractère planant, même si elle peut être un peu violente aussi, parfois. Écouter : Ananas Service d’Eutrop et Clov (2025)

  • Chaos d’Hugo Perez : éloge de la chute

    Photographe autodidacte, grimpeur urbain pur jus et avocat en reconversion chronique, Hugo Perez s’amuse à sublimer les échecs de la grimpe dans son projet "Chaos". Un carnet photo intime où ça saigne, ça tombe, et où la poésie s’invite joyeusement dans le désordre. © Hugo Perez Si l’escalade est habituellement célébrée comme une danse aérienne entre deux prises, Hugo Perez préfère clairement la variante casse-gueule : celle où l’on hésite, glisse, râle, et finit les doigts en vrac avec l’ego en miettes. Avec Chaos, son dernier projet photographique, ce Parisien de 29 ans met le doigt sur ce que la grimpe a de plus touchant : sa capacité à nous montrer sous notre jour le plus vulnérable. Et, franchement, c’est beau à voir. Le beau désordre de l’échec Quinze ans à se frotter au plastique des salles parisiennes, ça vous forge un œil aussi acéré qu’une réglette bleausarde. Hugo fait partie de cette génération pionnière d’urbains accros aux salles : « J’allais grimper quasiment tous les jours vers Antrebloc », nous confie-t-il, avec l’aisance tranquille de celui qui a poncé la résine avant que ça devienne cool. Mais très vite, comme beaucoup de ses semblables, le voilà attiré par la forêt sacrée : Fontainebleau, ce temple où l’on apprend autant à tomber brutalement qu’à grimper avec style. Sans diplôme fédéral ni stage encadré, Hugo revendique cette dualité avec décontraction. « Moi, je n'en ai pas fait mon métier, je n'ai pas forcément cherché à le faire », avoue-t-il, préférant manier le flash plutôt que les mousquetons. Tout part d’un cours public de photo proposé par la mairie de Paris. L’exercice ? Concevoir un livre photo. Hugo ne réfléchit pas longtemps : ce sera la grimpe, mais version rebelle. « J'en avais marre des clichés trop léchés de Fontainebleau. On peut avoir l'impression de tourner en rond parfois », reconnaît-il sans détour. « Il s’agissait de casser les lignes, créer de nouvelles lignes, surtout celles de la chute » © Hugo Perez Plutôt que de saisir les mouvements parfaits et les blocs bien polis, il braque son flash sur ce qu’on cache d’ordordinaire : les échecs répétés, les doigts en sang, les sourires crispés après la dixième chute. « En général, on montre la photo finale, le beau mouvement bien réalisé. Mais l'échec, ça, on ne va pas forcément le montrer », explique-t-il. Et pourtant, « ce sont quand même des bons moments », insiste-t-il. Il fallait quelqu’un pour le dire. L’art du flou : quand le photographe perd pied Avec un usage décomplexé du flou et du flash, Hugo ne cherche pas à troubler le spectateur : il le déstabilise franchement. Là où les clichés classiques magnifient des corps gracieux suspendus dans l’éther, Chaos s’amuse à tracer d’autres lignes : celles de la chute, celles de la glissade incontrôlée, bref, celles de la lose assumée. C’est la lutte absurde, la quête obstinée du grimpeur face à un caillou qui refuse obstinément de se laisser conquérir « Il s’agissait de casser les lignes, créer de nouvelles lignes, surtout celles de la chute », annonce-t-il. Une démarche esthétique que n’aurait pas renié Chad Moore, ce photographe américain fasciné par le flou, le grain brut, et la poésie crue du réel. Hugo Perez offre ainsi une chorégraphie jubilatoire où les corps hésitent, vacillent, et chutent sans honte. Une ode à la gravité au sens propre comme au figuré. Une poésie géologique et existentielle Derrière le nom Chaos, Hugo ne cache pas une simple provocation esthétique : il nous offre aussi une jolie leçon de géologie. Car Chaos, à l’origine, décrit « un entassement naturel et désordonné de rochers », très fréquent dans les gorges d’Apremont, à Fontainebleau. Une belle image du joyeux bordel qu’est parfois la pratique du bloc. Mais Hugo, joueur jusqu’au bout, ne s’arrête pas là. Son chaos devient métaphorique, existentiel même : c’est la lutte absurde, la quête obstinée du grimpeur face à un caillou qui refuse obstinément de se laisser conquérir. Et voilà comment, en un clic de flash, une simple chute devient presque philosophique. Vers une suite au chaos : falaise et féminité Si Chaos est déjà une belle aventure, Hugo en veut plus. Il admet volontiers les limites de son travail actuel – « Il n’y a pas de femmes, par exemple » – et rêve d’élargir son terrain de jeu vers les falaises, armé d’une corde offerte par ses amis spécialement pour lui permettre de passer des heures suspendu à photographier. © Hugo Perez Son objectif ultime ? Transformer Chaos en un livre plus ambitieux, ouvert à toutes les diversités, capable de parler à un public plus large. En attendant, il espère exposer ses clichés dans les salles parisiennes, histoire d’insuffler un peu de poésie à ces temples modernes où, trop souvent, seule la réussite est mise à l’honneur. Avec Chaos, Hugo Perez ne nous montre pas simplement l’envers du décor : il célèbre cet envers avec un panache jubilatoire. En assumant pleinement l’imperfection, il rappelle que la grimpe, comme la vie, est souvent une histoire d’échecs splendides et de réussites modestes. Bref, avec Hugo, le chaos devient carrément désirable. On finirait presque par avoir envie de tomber plus souvent. Pour consulter en ligne Chaos, c'est juste ici.

  • Archiver le relief : un danseur vertical face à l’effondrement

    Quand les Alpes s’effondrent, certains bétonnent. D’autres prennent acte et gravent les gestes des grimpeuses et grimpeurs en archive poétique. À mi-chemin entre témoignage sensible et manifeste discret contre l’oubli, la démarche d’Aster Verrier redonne corps à un patrimoine en mutation accélérée. © Aster Verrier Au commencement était le mouvement. Celui du rocher qui se fissure, du glacier qui fond, du sommet qui s’efface. Face à ces bouleversements du paysage alpin, que peut faire un grimpeur, sinon tenter de préserver quelque chose du relief condamné ? L’artiste et grimpeur Aster Verrier répond à cette question par une pirouette aussi conceptuelle que poétique : il archive les gestes éphémères des grimpeurs, chorégraphies invisibles d’une pratique menacée par la disparition de ses supports naturels. Dans ce projet au croisement de la grimpe, de l’art contemporain et de l’anthropologie gestuelle, Aster ne célèbre pas la performance brute, cette course effrénée à la croix et aux cotations extrêmes. Il préfère le discret, l’imperceptible, la beauté intime d’un mouvement qui échappe à la tyrannie du spectaculaire. Rencontre avec celui qui a fait de l’archive un geste engagé, et de l’escalade une danse contemplative. De l’art délicat de grimper autrement À Saint-Gervais-les-Bains, petit théâtre bourgeois des Alpes, il fallait bien une forme d’art subtilement provocatrice pour questionner les certitudes locales sur ce qu’est véritablement l’escalade. Dans cette vallée où la performance alpine est souvent ramenée à une sorte de trophée social, Aster Verrier installe un projet en forme de contrepoint : ici, pas de héros en doudoune Arc’teryx, mais des silhouettes anonymes, dépouillées jusqu’à l’essence du mouvement. « La disparition des reliefs mythiques comme le pilier des Drus n’est pas un fantasme futuriste, elle se déroule sous nos yeux » « J’ai voulu sortir des clichés de l’escalade-performance pour revenir à ce qu’elle a d’universel et d’intime : le geste », nous explique-t-il. Pour ce faire, il est allé au contact des grimpeuses et grimpeurs locaux, des pros aux anonymes, qu’il a suivis et filmés avec une GoPro sur le casque. L’objectif ? Constituer une chorégraphie minutieuse des itinéraires, non pour figer une difficulté, mais pour capter une émotion. « Certains mouvements n’ont rien de spectaculaire, admet-il volontiers, mais leur valeur se révèle dans ce qu’ils évoquent pour les grimpeurs eux-mêmes. » © Aster Verrier Cette approche anthropologique du mouvement, délicate et profondément intellectuelle, tranche avec la culture dominante du spectacle sportif. Il ne s’agit plus de savoir qui grimpe le plus haut, mais comment un corps dialogue intimement avec le rocher. De la compétition à la contemplation : une trajectoire radicale Le parcours d’Aster Verrier n’est pas anodin. Ancien compétiteur, formé à l’école sévère du haut niveau, il en garde un goût ambivalent pour l’escalade sportive, mais finit par lui préférer l’art, « parce que grimper tous les jours à 15h était incompatible avec les horaires des cours ». Un choix assumé, confirmé par son exil aux Pays-Bas, où l’absence quasi totale de relief aiguise paradoxalement son regard sur la verticalité. « Ce que j’archive, c’est une émotion qui n’a rien à voir avec la difficulté brute, mais avec le sens profond qu’un mouvement peut revêtir pour celui qui l’effectue » C’est là-bas, loin des parois alpines, qu’il imagine d’abord une dystopie où tout relief aurait disparu sous les effets du dérèglement climatique. Le projet est d’abord fictionnel avant de devenir très concret à son retour dans les Alpes, lorsqu’il réalise que cette dystopie est en train de devenir réalité : « La disparition des reliefs mythiques comme le pilier des Drus n’est pas un fantasme futuriste, elle se déroule sous nos yeux ». Sa réponse sera donc esthétique autant que politique : constituer une mémoire gestuelle de ce patrimoine éphémère. L’archive devient ainsi une réponse subtile mais absolue au problème posé par l’effacement inexorable du paysage. Une archive sensible pour un patrimoine invisible Mais comment conserver la mémoire d’une voie quand son support est voué à disparaître ? Pour Aster Verrier, la réponse ne réside ni dans les images convenues du rock trip, ni dans la sacralisation des exploits athlétiques. « Ce que j’archive, c’est une émotion qui n’a rien à voir avec la difficulté brute, mais avec le sens profond qu’un mouvement peut revêtir pour celui qui l’effectue. » « J'espère que mon projet convoque un imaginaire contemplatif, pas forcément celui du rush à la montagne, d'aller faire des croix, mais plutôt d'en profiter » De fait, sa sélection des voies se révèle volontairement éclectique : une grimpeuse sélectionne ainsi un itinéraire moyen sur le papier, mais précieux pour elle parce qu’il lui rappelle ses heures de spéléologue. Archiver ces gestes-là, c’est préserver une mémoire intime qui échappe totalement aux médias dominants de la grimpe. En ce sens, Aster Verrier propose un contre-récit de l’escalade contemporaine, où l’intime supplante l’égo et où la mémoire sensible prime sur la performance quantifiable. Une démarche politique sans slogan La force de l’approche d’Aster Verrier tient aussi à sa discrétion : aucune posture militante explicite, mais un manifeste implicite, perceptible dans chaque choix artistique. « Mon projet, c'est une proposition d'archivage qui est questionnable, qui omet pas mal de choses. Ça ne parle pas forcément des discussions autour du climat, autour de la manière de pratiquer l'escalade. J'espère que mon projet convoque plutôt un imaginaire contemplatif, pas forcément celui du rush à la montagne, d'aller faire des croix, mais plutôt d'en profiter. » Aster Verrier rappelle que si le relief disparaît, la mémoire gestuelle, elle, peut continuer à vivre. Dans ce contexte, l’exposition présentée à Saint-Gervais jusqu’au 21 septembre prend un sens particulier. Les visiteurs non-initiés découvrent une grimpe débarrassée de ses codes sportifs, tandis que les grimpeuses et grimpeurs aguerris interrogent leurs propres pratiques. « Le plus étonnant, c’est la réception très positive de la communauté grimpe, qui pourtant sait bien ce que mes archives laissent de côté », souligne l'artiste. © Aster Verrier C’est précisément ce que Aster recherchait : ouvrir un espace de dialogue subtil mais fécond, loin des performances spectaculaires, pour penser collectivement la mémoire du paysage et la place du geste humain dans cette transformation radicale. Un patrimoine vivant malgré l’effondrement En archivant les gestes des grimpeurs, Aster Verrier ne prétend évidemment pas sauver les montagnes de leur effondrement annoncé. Mais il rappelle que si le relief disparaît, la mémoire gestuelle, elle, peut continuer à vivre. Son projet, riche de sens et chargé d’une émotion contenue, invite ainsi à dépasser la simple nostalgie d’un paysage en voie de disparition pour envisager l’avenir avec une sensibilité nouvelle. Une danse verticale, fragile et précieuse, qui témoigne que même dans l’effondrement, quelque chose de fondamental demeure : le mouvement, cette poésie silencieuse des corps accrochés au vide. L’exposition Archiver le relief d’Aster Verrier est à découvrir au musée de Saint-Gervais-les-Bains jusqu’au 21 septembre 2025. Plus d’infos sur le site du musée de Saint-Gervais.

  • Pourquoi il faut (re)lire « L’Escalade libre en France »

    Vingt ans après sa parution, L'Escalade libre en France d'Olivier Aubel reste d'une actualité saisissante. Ce livre universitaire austère cache en réalité une analyse jouissive et visionnaire de l'escalade française. Entre prophétie sportive et contradictions d'une communauté rebelle devenue mainstream, Aubel avait tout prévu. © Pierre-Gaël Pasquiou / Vertige Media L’Escalade libre en France : Sociologie d’une prophétie sportive d’Olivier Aubel a tout du livre universitaire typique : une couverture austère, un titre à rallonge, une maison d’édition qui sent bon l'amphi de fac (L'Harmattan, oui monsieur). Publié en 2005, ce pavé sociologique n'a pas forcément eu sa place entre les topos et les récits de grimpe. Dommage, parce que derrière ce vernis académique se cache un bouquin jouissif, truffé d'idées lumineuses sur l’histoire (très mouvementée) de l’escalade libre française. Vingt ans plus tard, on peut clairement dire que ce livre avait deux longueurs d'avance sur son temps. Il était une fois, une rupture La thèse d’Olivier Aubel, qui s’appuie sur les grands classiques de la sociologie – Max Weber, Pierre Bourdieu et Erving Goffman – raconte comment, à la fin des années 60, une poignée de grimpeurs français claque violemment la porte au nez de l’alpinisme traditionnel. Bye bye les sommets héroïques, bonjour les falaises-écoles, les blocs à Bleau, et les solos dans le Verdon. L’auteur n’hésite pas à qualifier cette rupture de « prophétie sportive » : oui, ces types savaient exactement ce qu’ils faisaient en se lançant dans cette aventure radicale. Ils inventaient un sport, une pratique entièrement nouvelle, affranchie des codes poussiéreux de la montagne d’alors. Aubel décrit avec jubilation les contorsions intellectuelles de grimpeurs qui veulent tout à la fois refuser l’argent sale du sponsoring et goûter aux joies du matériel gratos À travers des chapitres méthodiquement construits, Olivier Aubel démonte habilement l’idée reçue d’une escalade libre née simplement d’un élan romantique et désintéressé. Oui, les pionniers du libre rêvaient de liberté, d’autonomie et d’anti-système, mais Aubel met aussi à jour leurs ambitions secrètes : devenir les patrons de leur propre terrain de jeu. Créer une discipline, c’est aussi créer ses propres héros, ses propres règles, et (subtilement) tirer quelques bénéfices économiques et symboliques au passage. Une réalité délicieusement ambivalente qui, vingt ans plus tard, résonne étrangement avec notre époque de salles ultra-commerciales et d’influenceurs Instagram. Grimpeurs : libres mais pas trop ? C’est là que le bouquin devient particulièrement croustillant. En analysant finement les contradictions du milieu, Olivier Aubel montre comment, dès les années 80, l’escalade libre tombe dans son propre piège. Censée être un sport rebelle et anti-institutionnel, l’escalade libre se retrouve confrontée à la double pression du marché et de l’institutionnalisation. On assiste, médusés et amusés, à la naissance des compétitions (forcément « contestées »), aux premières salles privées, aux débats éthiques infiniment sérieux autour du « bon style » ou de l’usage de la magnésie. Aubel décrit avec jubilation les contorsions intellectuelles de grimpeurs qui veulent tout à la fois refuser l’argent sale du sponsoring et goûter aux joies du matériel gratos. Mention spéciale à ses passages sur Patrick Edlinger et Alain Robert. Loin des clichés médiatiques, Olivier Aubel rappelle que ces icônes hyper médiatisées ont certes popularisé l’escalade mais ont aussi éclipsé toute une communauté diverse et complexe. Le mythe du grimpeur solitaire et héroïque masquant l'incroyable foisonnement de pratiques bien plus collectives et nuancées. À travers ce livre, on comprend mieux pourquoi les grimpeurs cultivent souvent un esprit rebelle tout en cherchant constamment à être reconnus Mais la force réelle du livre, c’est peut-être son regard tendre, ironique et parfois mordant sur la tribu des grimpeurs elle-même. Des hippies bronzés du Verdon aux Bleausards bougons, des adeptes du solo aux compétiteurs fluo, Olivier Aubel dévoile une communauté grimpante en pleine crise d’identité, oscillant constamment entre revendication d’une pureté originelle et désir d’intégration dans la société de consommation. À travers ce livre, on comprend mieux pourquoi les grimpeurs cultivent souvent un esprit rebelle tout en cherchant constamment à être reconnus. Si tu fais partie de celles et ceux qui parlent du niveau de cotation comme on évoquerait un diplôme universitaire (« T'as quoi toi ? Ah seulement 7b ? »), ce livre t’explique précisément comment et pourquoi on en est arrivé là. Les cotations ne mesurent pas seulement la difficulté : elles hiérarchisent socialement les grimpeurs entre eux, avec tout ce que ça implique d’ego, de tensions et de reconnaissance. Un incontournable à (re)découvrir En refermant l’ouvrage, la question est inévitable : pourquoi un grimpeur de 2025 s’intéresserait-il à un livre paru en 2005 ? Tout simplement parce qu’Olivier Aubel avait compris avant tout le monde les enjeux sociaux, économiques et institutionnels auxquels l’escalade libre allait se heurter. Aujourd’hui, alors que l’escalade est olympique, que les salles sont partout, que les marques dictent presque notre manière de grimper, on se dit que ce livre est plus actuel que jamais. Les débats autour du sponsoring, de la fédération, des JO, ne sont qu’un remake grandeur nature des conflits analysés par Aubel vingt ans auparavant. Autant dire que sa lecture est devenue essentielle pour comprendre où on met les pieds aujourd’hui. On ne va pas se mentir : ce livre ne se lit pas en diagonale sur un crash-pad entre deux essais. Olivier Aubel ne fait aucune concession : c’est dense, intellectuellement exigeant, parfois ardu. Mais c’est précisément cette rigueur qui rend l'ouvrage incontournable. C’est la preuve que la grimpe mérite qu’on s’y intéresse sérieusement, qu’elle n’est pas juste un loisir sympathique ou une discipline fun pour remplir les salles privées. Alors oui, si tu veux comprendre pourquoi tu grimpes tel que tu grimpes aujourd’hui, mets tes chaussons au repos et prends le temps de lire ou relire ce bouquin. Parce que savoir d’où l’on vient, c’est encore la meilleure façon de ne pas devenir complètement aveugle sur là où on va.

  • Le FOMO vertical : sociologie d’une anxiété sociale en salle d’escalade

    Longtemps, grimper c’était affronter le vertige. Aujourd’hui, c’est plutôt une peur du plein qui saisit les grimpeurs et grimpeuses à Paris : trop de salles, trop de blocs, trop d’événements. Décryptage malicieux et joueur d’une anxiété urbaine devenue étrangement verticale. « Tu as vu les nouvelles ouvertures à Nation ? », « T’étais à la soirée Climbing District hier soir ? », « Pourquoi t’as raté ça ? ». Ces questions, anodines en apparence, sont devenues de véritables piqûres d’angoisse dans le quotidien du grimpeur ou de la grimpeuse parisienne. Si autrefois le vertige du grimpeur était celui du vide, aujourd’hui sa hantise semble plutôt celle d’être précisément ailleurs, là où ça ne grimpe pas. Soyons francs : nous aussi, nous ressentons parfois cette anxiété qui pousse à vérifier Instagram juste « au cas où ». Ce vertige urbain porte un nom précis : le FOMO (Fear of Missing Out), cette peur étrange de manquer quelque chose tout en ignorant précisément quoi. Le FOMO, fruit de l’accélération sociale Cette anxiété sociale contemporaine a été finement décortiquée par le sociologue allemand Hartmut Rosa dans son ouvrage désormais incontournable, Accélération : une critique sociale du temps (2010). Rosa y décrit comment la modernité est caractérisée par une triple accélération : celle du rythme de vie, celle des transformations sociales, et enfin celle des expériences disponibles pour chacun·e. Plus le monde s'accélère, plus nous disposons d'opportunités nouvelles, mais paradoxalement, plus nous ressentons l’angoisse profonde de passer à côté d’une vie qui semble toujours plus riche ailleurs. Cette frénésie temporelle crée un étrange vertige, un sentiment de manque permanent que Rosa formulait ainsi, au Monde, en 2016 : « Plus on économise le temps, plus on a la sensation d’en manquer ». En somme, la modernité accélérée nous place face à un piège subtil : chaque instant gagné augmente notre peur d’en gaspiller un autre, de perdre ce que nous n’avons même pas encore vécu. Appliquée à l’escalade urbaine parisienne, cette réflexion sociologique est limpide : la prolifération exponentielle des salles, la fréquence effrénée des nouvelles ouvertures, et l’intensification des événements ponctuels transforment l’expérience sportive en un tourbillon anxiogène où il devient vital de grimper partout, tout le temps. Le simple fait de grimper pour soi devient presque insuffisant. Il faudrait désormais saisir chaque bloc, chaque événement, chaque ouverture, pour ne pas disparaître socialement ou être marginalisé·e. « Lorsqu’un individu paraît devant autrui, il projette volontairement ou involontairement une définition de la situation dont une conception de lui-même constitue un élément essentiel » Ainsi, le FOMO vertical devient l’expression urbaine et sportive d’un phénomène beaucoup plus large identifié par Rosa : celui d’une société où la saturation d'expériences possibles se paie par une anxiété latente, celle de manquer irrémédiablement quelque chose d’indéfinissable, et de toujours grimper en sachant secrètement qu’on ne grimpe jamais assez. La salle d’escalade comme scène sociale Pourquoi ressent-on si intensément cette pression sociale ? Parce que grimper à Paris ne consiste plus seulement à résoudre des mouvements techniques ou à accumuler des croix dans son carnet d’ascensions. Aujourd’hui, c’est aussi (et peut-être surtout) interpréter un rôle social précis devant les autres grimpeurs et grimpeuses. La salle devient une scène où l’on soigne chaque geste, chaque expression, chaque réussite, afin de projeter une image cohérente et flatteuse de soi-même. Cette subtile mise en scène du quotidien a été parfaitement analysée dès 1959 par le sociologue canadien Erving Goffman dans son ouvrage culte La Mise en scène de la vie quotidienne. Goffman y explique que nos interactions ordinaires sont semblables à une pièce de théâtre permanente, où chacun·e doit maintenir une façade sociale cohérente. Il résume ainsi cette dramaturgie subtile : « Lorsqu’un individu paraît devant autrui, il projette volontairement ou involontairement une définition de la situation dont une conception de lui-même constitue un élément essentiel ». Autrement dit, chacun·e cherche à contrôler subtilement l’impression laissée aux autres afin de préserver son statut et son appartenance au groupe. Sur les tapis des salles parisiennes, cette « impression » se traduit très concrètement. Chaque grimpeur ou grimpeuse doit être perçu·e non seulement comme sportif·ve et performant·e, mais aussi comme un·e membre à part entière d’une communauté qui valorise autant la performance technique que l’engagement social et symbolique. Chaque séance devient une petite représentation publique, où réussir un bloc ne suffit plus : encore faut-il que cette réussite soit visible, partagée et reconnue par les autres. « Sur Internet, pour exister, il faut apparaître. L’identité numérique n’est pas seulement une extériorisation du soi, elle en devient la condition même d’existence sociale » Ainsi, la pire chute n’est plus vraiment celle que l’on fait sur le tapis, mais celle, plus subtile et cruelle, de l’oubli social. Le vertige moderne, c’est alors de devenir invisible sur une scène où, paradoxalement, tout le monde grimpe pour être vu·e. L’injonction numérique à l’apparence Le phénomène prend une autre dimension quand on comprend que les grimpeurs et grimpeuses n’en sont pas les seuls acteurs. En réalité, ils et elles participent – volontairement ou non – à une logique subtilement orchestrée par les salles elles-mêmes. Celles-ci sont de plus en plus nombreuses à mettre régulièrement à disposition des pieds pour smartphones, à aménager des zones explicitement pensées pour faciliter les prises de vues, et à concevoir des murs reconnaissables en un clin d'œil sur les photos et vidéos postées en ligne. Évidemment, elles s’empressent ensuite de « liker », partager ou commenter ces contenus publiés par leurs client·es, dans une stratégie marketing assumée, où la visibilité individuelle nourrit directement la communication collective. Pour saisir les racines sociologiques de cette logique numérique, on peut s’appuyer sur les travaux de Dominique Cardon, sociologue français spécialiste des identités numériques. Dans La démocratie Internet (2010), Cardon analyse avec précision comment les réseaux sociaux transforment notre rapport à la reconnaissance sociale : « Sur Internet, pour exister, il faut apparaître. L’identité numérique n’est pas seulement une extériorisation du soi, elle en devient la condition même d’existence sociale ». Transposée à l’univers vertical parisien, cette injonction numérique signifie simplement qu’une séance d’escalade non filmée, non publiée, non partagée, semble désormais perdre en intensité sociale. Chaque grimpeur ou grimpeuse doit non seulement prouver qu’il ou elle grimpe, mais aussi que cette grimpe est vue, validée, reconnue par les autres. « Face aux impératifs de vitesse, de rendement, d’efficacité, le corps devient l’espace d’une résistance subtile. Il permet de retrouver un ancrage intime dans une temporalité différente, une lenteur réparatrice contre l’accélération sociale permanente » Dès lors, la performance sportive devient inextricablement liée à la performance numérique : la satisfaction d’avoir résolu un bloc n’est complète que lorsqu’elle s’affiche sur l’écran des autres. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si certaines startups commencent à se positionner clairement sur ce créneau, avec l’ambition affichée de devenir le « Strava » de l’escalade indoor, en proposant des applications dédiées qui mêlent performance sportive, tracking numérique et validation communautaire. Le corps comme résistance douce à l’hypermodernité Mais tout n’est pas perdu dans ce ballet social accéléré, où chacun·e semble contraint·e à une performance permanente, verticale autant que numérique. Face à cette pression incessante, le sociologue français David Le Breton, spécialiste reconnu de l’anthropologie du corps, propose une réflexion profondément éclairante sur le corps comme espace privilégié de résistance à la modernité. Dans son ouvrage Anthropologie du corps et modernité (2005), Le Breton montre précisément comment le corps peut devenir un refuge essentiel face aux injonctions sociales d’accélération, de visibilité et de performance constante. Selon lui, la réappropriation du corps permet aux individus de ralentir consciemment le rythme effréné imposé par la modernité, retrouvant ainsi une temporalité intérieure plus lente, plus sereine, plus authentique. Il écrit ainsi : « Face aux impératifs de vitesse, de rendement, d’efficacité, le corps devient l’espace d’une résistance subtile. Il permet de retrouver un ancrage intime dans une temporalité différente, une lenteur réparatrice contre l’accélération sociale permanente ». Pour les grimpeurs et grimpeuses, cette perspective offre une piste très concrète : choisir volontairement une pratique plus lente, moins anxieuse, libérée de l’obsession constante d’être partout à la fois. En acceptant délibérément de manquer certains événements, certaines ouvertures, certaines opportunités, ils et elles affirment une liberté précieuse : celle de grimper d’abord pour soi, en résistant joyeusement à la frénésie numérique et sociale. La grimpe peut ainsi redevenir une expérience profondément corporelle et personnelle, une forme subtile et apaisée de résistance face à l’injonction moderne à être constamment connecté·e, visible et performant·e. En somme, une escalade consciente, plus calme et pourtant paradoxalement plus intense, qui permet de retrouver la pleine saveur d’un mouvement réalisé pour soi, loin des regards et des écrans. Vers une escalade consciente ? Finalement, analyser le phénomène du FOMO en salle d’escalade à travers les regards croisés de Rosa, Goffman, Cardon et Le Breton n’a rien d’un jugement facile ou condescendant. Au contraire, cela permet simplement de mieux comprendre ce que signifie grimper aujourd’hui dans une métropole saturée d’opportunités. Si cette anxiété sociale est profondément humaine et contemporaine, elle n’est ni ridicule ni méprisable. Elle invite simplement à réfléchir plus consciemment à nos choix de pratique, à accepter parfois de manquer ce qui semble incontournable pour privilégier une grimpe plus lente, plus calme, et peut-être finalement plus intense. En somme, la grimpe pourrait redevenir ce qu’elle a toujours été, au fond : une manière élégante et joyeusement malicieuse de jouer avec le vide, qu’il soit physique, social ou existentiel. Peut-être que la véritable liberté verticale consiste simplement à accepter ce vertige moderne : grimper en sachant que, parfois, la meilleure façon de ne rien manquer, c’est précisément d’accepter de manquer quelque chose.

  • Sans grimpe en vacances : comment vaincre le FOMO vertical ?

    Serviette, parasol et zéro falaise. Que vous soyez parti dans le calme plat ou que vous ne puissiez échapper à la famille pour toucher des prises, les congés d'été sont souvent la pire période pour un·e grimpeur·se. Votre téléphone vous envoie les journées de vos potes sur le caillou ? Bienvenue dans l'enfer du FOMO, ce mal du siècle qui transforme vos vacances en supplice psychologique. Heureusement, Vertige Media vous montre la voie. La seule qui vaille. Plus dure la vie (cc) Blake Cheek / Unsplash La scène se déroule chaque été, avec la régularité d'un métronome mal réglé. Vous êtes là, coincé entre la piscine gonflable des neveux et les discussions sur les impôts locaux de tonton Roger, quand votre smartphone vous balance une rafale de contenus qui piquent : vos copains de cordée qui enchaînent les longueurs dans les Calanques, cette grimpeuse que vous suivez qui pose devant l'Eiger, cette pote de votre salle qui vient de réaliser son 6c+ de rêve dans les Gorges du Verdon. Et vous ? Bah vous êtes en train de perfectionner votre technique de tartinage de crème solaire indice 50. FOMO dire comment faire Cette petite torture moderne a un nom : le FOMO, acronyme de « Fear of Missing Out » ou « peur de rater quelque chose », en VF. Théorisé par le psychologue Dan Herman en 2000, ce phénomène décrit cette angoisse particulière qui nous saisit toutes et tous quand nous avons l'impression que les autres vivent des expériences plus enrichissantes que les nôtres. Le FOMO repose sur un mécanisme psychologique bien documenté : la prévision affective. Comme l'explique la recherche en psychologie cognitive, notre cerveau anticipe le regret que nous pourrions ressentir en « ratant » une expérience, créant une anxiété bien réelle avant même que l'événement n'ait lieu. Dans le milieu de l'escalade, communauté hyper-connectée et passionnée, ce phénomène peut prendre des proportions particulièrement vertigineuses. Dit autrement, les grimpeurs et grimpeuses peuvent vite devenir cette tribu insupportable qui transforme chaque congé en quête existentielle de la prochaine prise. Laissant à celles et ceux qui vivent un calme plat sur une serviette mouillée, cette frustration 2.0 qui peut rendre zinzin. Bref, l'été peut être cette période bénie où tout le monde grimpe... sauf vous, coincé loin des falaises, probablement quelque part où le dénivelé le plus impressionnant est celui qui mène à la dune. L'impossibilité de toucher le rocher alors que votre fil Instagram ressemble à un catalogue de National Geographic peut vite vous pourrir votre été. Alors maintenant, respirez, allongez-vous près de la piscine parce que Vertige Media est là, avec une bouée et des brassards. Farniente gainée Commençons par le commencement : votre relation toxique avec les écrans. Fabien Olicard la connaît bien. Dans son ouvrage Votre temps est infini, le célèbre mentaliste français distingue plusieurs types de temps, dont le fameux « non-temps » : ces moments où vous scrollez machinalement sans rien en retirer, si ce n'est une bonne dose de frustration existentielle. Les neurosciences nous apprennent que cette consommation passive de contenu active les mêmes circuits de récompense que les addictions classiques, tout en nourrissant la comparaison sociale. Quand vous regardez cette story de votre pote qui attaque « Cheh, moi je suis là et pas toi » en 7c+, votre cerveau ne fait pas la différence entre sa réussite et votre échec supposé. La solution ? Transformer ce « non-temps » en « temps pour soi », spécifiquement orienté escalade. Suspensions sur poutre pour renforcer les doigts, travail des préhensions arquée et tendu, gainage et proprioception pour stabiliser le tronc... 15 minutes par jour suffisent selon tous les protocoles du monde, pour que votre FOMO vertical se transforme en entraînement optimal, et légitime les Spritz de la golden hour qui viendront derrière. D'autres recherches montrent que 6 semaines de travail proprioceptif améliorent significativement les performances. Ajoutez-y la visualisation mentale, technique validée par de nombreuses études en psychologie du sport : imaginez-vous réaliser vos mouvements, ressentez les prises, anticipez les séquences. Fermez les yeux. Imaginez-vous à la salle à la rentrée en train de mettre des buts à votre pote qui a soi-disant fait de la falaise tous les jours mais qui n'a en réalité poster que des latergram. Pression sociale et petits chevaux Sous ses airs de communauté bienveillante et nature-friendly, le milieu de l'escalade cultive parfois une pression sociale redoutable. Entre les récits d'exploits sur les réseaux, les projets toujours plus ambitieux et cette tendance à mesurer sa valeur à l'aune de sa cotation maximale, il peut être facile de se sentir largué. Cette pression sociale nous pousse à prendre des décisions non pas en fonction de nos envies réelles, mais de ce que nous pensons que les autres attendent de nous. En escalade, cela se traduit par cette petite voix qui murmure : « Si je ne grimpe pas pendant mes vacances, je vais me retrouver sur des vertes tout l'automne, mes copain·ines vont me corneriser, j'irais faire de l'auto-enrouleur comme une victime, je vais peut-être même devoir regarder les bêtas en QR code et finir par boire ma pinte d'IPA seul·e en écoutant les conseils d'un startupper qui vient de sortir une jaune » L'antidote ? Se poser cette question fondamentale avant chaque décision : « Suis-je guidé par l'envie ou par la peur ? » La recherche en psychologie positive montre que les décisions prises en cohérence avec nos valeurs profondes génèrent plus de satisfaction à long terme. Concrètement, cela signifie accepter que vos vacances en famille ont autant de valeur qu'un stage technique dans les Dolomites, que la récupération fait partie intégrante de la progression - les physiologistes parlent de « surcompensation » - et que votre légitimité de grimpeur ne se mesure pas à votre présence sur tous les spots à la mode. Alors relancez donc les dés, parce que vous allez la gagner cette partie de petits chevaux contre votre cousin sacrebleu ! La désescalade des champions Dernière étape de notre thérapie anti-FOMO : le changement de perspective. Les sciences cognitives nous enseignent que notre perception de la réalité est largement construite par le prisme à travers lequel nous l'observons. En psychologie positive, on appelle cela le « reframing » ou recadrage cognitif (pas notre faute si les boss de la psychologie cognitive sont américains hein, ndlr). Donc : au lieu de voir vos vacances comme une privation, considérez-les comme une opportunité. Les recherches en psychologie du sport montrent que les pauses dans la pratique permettent une récupération physique et mentale optimale. Le phénomène de « désentraînement » ne devient significatif qu'après plusieurs semaines d'arrêt complet. On va dire six, pour être hyper rassurant. Ces pauses peuvent nourrir votre pratique de manière inattendue : observation géologique de ces falaises contemplées depuis votre transat, micro-aventures locales avec ce bloc erratique ou cette via ferrata oubliée, projection mentale pour définir vos objectifs de rentrée et visualiser vos projets. Les neurosciences nous apprennent que la motivation intrinsèque est plus durable que celle liée aux récompenses externes. Vos vacances sans grimpe peuvent paradoxalement raviver cette flamme intérieure, cette envie pure qui vous a fait tomber raide dingue de la verticale. Après tout, combien de champion·nes ont arrêté la compèt pour revenir plus fort·es ? Vous n'êtes plus qu'un corps affalé de plus sur une plage, vous vous appelez Adam, Janja, Alex ou Oriane. Au final, le FOMO du ou de la grimpeur·se révèle une vérité inconfortable : notre époque transforme même la passion en performance anxiety (celui-là on était pas obligé, lol, ndlr). Gageons qu'il est difficile de passer ses journées à l'horizontale quand on est accroc à la verticalité. Et pourtant, la science nous apprend que le vrai défi n'est donc pas de grimper coûte que coûte, mais de cultiver cette intelligence émotionnelle qui fait les grands athlètes : savoir quand pousser, quand récupérer, et surtout, comment préserver cette flamme qui nous réchauffe face au vide. Alors, feu ! Courez donc nous préparer cet apéro légendaire devant le coucher de soleil.

  • Grimper pour mieux régner : l’escalade, nouveau marqueur social

    Signe extérieur de distinction ou sport démocratique ? En jouant des pieds et des mains pour atteindre le sommet, les grimpeurs révèlent aussi, sans forcément le vouloir, à quelle hauteur sociale ils se trouvent. Derrière les prises colorées des salles urbaines, sur les falaises mythiques ou sur les crashpads branchés de Fontainebleau, l’escalade raconte la société : ses goûts, ses élites et ses privilèges, façon Bourdieu. Petite exploration sociologique dans les fissures du rocher social. © Erwan Mouton - Vertige Media Soyons honnêtes deux minutes : tout grimpeur digne de ce nom prétend volontiers que l’escalade est un sport ouvert à tous. On en oublierait presque que derrière les valeurs affichées – la communion avec la nature, l’effort personnel, la solidarité entre cordées – se cache aussi, subtilement mais sûrement, une histoire de classes. Oui, on parle bien de classes sociales. Derrière chaque baudrier, chaque chausson troué, ou chaque abonnement en salle branchée, se joue un petit théâtre sociologique qui ferait sourire Pierre Bourdieu s’il avait mis les pieds sur une paroi. Qu’on le veuille ou non, la grimpe est devenue un sport où on lit les nuances de notre position dans l’échelle sociale : une cotation implicite de notre capital culturel, symbolique et même économique. Bref, un formidable révélateur de goûts, de privilèges et d’identité – le tout saupoudré d’un peu de magnésie. L’escalade : une affaire de goût (et de classe) Pierre Bourdieu aurait sûrement adoré l’escalade. Sport exigeant physiquement mais surtout culturellement, la grimpe semble taillée sur mesure pour illustrer sa célèbre théorie de la distinction sociale. Dans La Distinction (1979), Bourdieu soutient que nos loisirs ne sont jamais anodins : ils révèlent notre place dans l’échelle sociale. On ne choisit pas son sport par hasard. Chaque choix est porteur d’un capital culturel, économique ou symbolique. En somme, dis-moi où tu grimpes, je te dirai qui tu es. Car grimper, ce n’est pas simplement s’accrocher à un rocher ou à un mur coloré. C’est choisir une forme spécifique de confrontation au risque, à la nature, au dépassement de soi, et même à l’image que l’on veut donner aux autres. La pratique verticale requiert un investissement intellectuel et corporel particulier : lire une voie comme on lirait un texte exigeant, interpréter les prises comme on déchiffrerait une œuvre complexe, miser sur une stratégie, sur une réflexion autant que sur la force brute. Autant de qualités que l’on retrouve précisément chez ces catégories sociales aisées culturellement, mais sans ostentation vulgaire, que Bourdieu appelait avec malice les « fractions dominées des classes dominantes ». L’escalade n’est peut-être pas devenue un sport de millionnaires, mais elle reste indéniablement le terrain de jeu d’une élite culturelle qui s’ignore (ou fait semblant). Historiquement, l’alpinisme – et par extension l’escalade – a longtemps été leur territoire de prédilection. Traduisons clairement ce jargon bourdieusien : des profs, des intellos, des professions intermédiaires aisées en capital culturel mais modestes côté finances, qui trouvaient là le terrain idéal pour afficher discrètement leurs qualités distinctives. L’escalade, loin des sports collectifs populaires ou des activités ostentatoires réservées aux très riches, incarnait parfaitement cette combinaison subtile d’austérité, d’effort personnel et d’élégance ascétique chère à ces élites cultivées. Une manière presque littéraire d’habiter le corps et la nature, en somme, en transformant chaque paroi en miroir discret de leur identité sociale. Le grimpeur, un intello qui s’ignore ? La sociologie confirme : grimper est resté une pratique de privilégiés culturellement armés. Déjà, à la fin des années 80, une enquête montrait clairement que les grimpeurs étaient jeunes, majoritairement masculins (75 % d’hommes), mais surtout issus d’un milieu très diplômé : cadres, enseignants, ingénieurs, ou étudiants en passe de le devenir. Près de la moitié détenait un diplôme supérieur. Bref, dans les salles d’escalade des années Mitterrand, on avait plus de chances de croiser un khâgneux en pause active qu’un ouvrier à la chaîne. Chacun entretient le même type de rapport subtil à l’identité sociale : affirmer qui l’on est par le biais d’un style de pratique. Trente ans plus tard, malgré l’explosion des salles et une démocratisation apparente, le portrait-robot reste étonnamment stable. Olivier Aubel, sociologue spécialiste de la verticalité contemporaine, le confirme : « Le public de l’escalade en 2020 reste sensiblement celui décrit par Bourdieu en 1979 ». Derrière la modernité apparente des salles flambant neuves, les tendances hipster et la hype urbaine, la base sociale demeure remarquablement homogène : des diplômes à la pelle, des grimpeurs surqualifiés qui fréquentent les murs comme d’autres fréquentent les musées d’art contemporain – avec passion, rigueur et une pointe d’autosatisfaction. L’escalade n’est peut-être pas devenue un sport de millionnaires, mais elle reste indéniablement le terrain de jeu d’une élite culturelle qui s’ignore (ou fait semblant). Un sport d’éduqués, à la fois accessible sur le papier et subtilement fermé dans les faits, où chaque prise saisie révèle autant d’habileté sociale que physique. Génération bloc : entre jeunes cadres dynamiques et puristes nostalgiques Mais attention aux clichés faciles : la grimpe s’est aussi diversifiée en sous-groupes bien distincts, chacun avec son propre code de distinction. Exemple typique : le bloc en salle. Nouveau graal des jeunes cadres dynamiques pressés qui tartinent autant LinkedIn que leur main de magnésie. Leur style ? Efficacité, équipement dernier cri, pratique express entre deux réunions Zoom, et un sens affirmé de l’optimisation. Le mur artificiel, devenu salle de sport chic des quartiers gentrifiés, incarne une forme de « McDonaldisation » de la grimpe : rapide, efficace, calibrée et sans surprise, consommable aussi vite qu’un burger gourmet. À ce jeu-là, les statistiques ne mentent pas : près de 30 % de ces bloqueurs urbains gagnent plus de 5000 euros par mois. Gentrification, dites-vous ? Pas faux, mais prudence : cette catégorie ultra-visible, qui se fait remarquer autant par ses crashpads hors de prix que par ses comptes Instagram soigneusement mis en scène, ne représente pourtant qu’une petite minorité (environ 14 % des grimpeurs). Chaque grimpeur exprime sans même y penser une vision du monde, une philosophie implicite et une identité sociale bien définie. À l’autre extrême, persiste obstinément le mythe romantique du grimpeur roots, tendance dirtbag, vivant à l’arrière d’un van aménagé avec quelques euros en poche. Celui-là, généralement allergique aux salles aseptisées des grandes villes, préfère nettement bivouaquer au pied des grandes voies, fuir le latte soja et les prises colorées pour retrouver la poussière des vrais rochers et l’odeur âpre de la magnésie en pleine nature. Une figure anti-consumériste par nécessité autant que par conviction, pour qui la grimpe se conjugue avec minimalisme assumé et authenticité revendiquée. © Erwan Mouton - Vertige Media Entre ces deux pôles, chacun entretient pourtant le même type de rapport subtil à l’identité sociale : affirmer qui l’on est par le biais d’un style de pratique. Que ce soit par l’affichage discret d’un revenu élevé ou par la mise en scène d’une simplicité presque monacale, grimper devient ainsi une manière d’écrire sa biographie sociale sans en avoir l’air. Falaise vs salle, voie vs bloc : la guerre des goûts aura-t-elle lieu ? Grimper dehors ou grimper dedans, pratiquer la voie ou le bloc, viser la cotation extrême ou préférer l’expérience contemplative : autant de façons subtiles de se situer dans la hiérarchie symbolique du milieu. Dire, d’un ton faussement détaché, « la salle c’est du plastique, moi je grimpe uniquement dehors », revient à afficher subtilement un certain capital culturel : celui de l’authenticité, de la proximité avec la nature, du respect des traditions et d’un savoir-faire patiemment acquis. Autant de codes identitaires particulièrement prisés par les puristes, pour qui la grimpe indoor est au sport ce que le fast-food est à la gastronomie : rapide, efficace, mais désespérément pauvre en âme et en saveur. Les cotations jouent exactement le même rôle que les publications dans les revues prestigieuses pour les chercheurs ou les prix littéraires pour les écrivains : une monnaie symbolique précieuse qui permet d’afficher subtilement son rang. À l’inverse, les adeptes des salles urbaines revendiquent volontiers une vision plus démocratique et pragmatique de la pratique verticale : accessible facilement, sécurisée, conviviale, et débarrassée de l’élitisme « montagne » jugé intimidant ou obsolète. Mais derrière cette façade pop, où se mêlent ambiance musicale branchée, luminaires design et latte matcha, se cache souvent une réalité économique moins reluisante. L’abonnement annuel salé agit comme un filtre social discret mais efficace : la salle reste certes ouverte à tous, mais surtout à ceux qui peuvent se permettre d’y entrer régulièrement. Ainsi, sous couvert d’un débat anodin sur le choix du terrain de jeu – la falaise authentique versus la salle aseptisée, le bloc compact contre la grande voie aventureuse – c’est en fait une véritable guerre des goûts qui se joue. Et dans ce jeu subtil, chaque grimpeur exprime sans même y penser une vision du monde, une philosophie implicite et une identité sociale bien définie, que Bourdieu aurait observée avec un sourire gourmand. Grimpeur, ta cotation dira ton rang Dans ce jeu de distinction, même les cotations ne sont pas innocentes. Grimper du 8b+ en falaise ou passer un bloc noir ne constitue pas seulement un exploit sportif. C’est aussi et surtout un formidable capital symbolique à faire valoir dans la petite communauté des initiés. Ici, les cotations jouent exactement le même rôle que les publications dans les revues prestigieuses pour les chercheurs ou les prix littéraires pour les écrivains : une monnaie symbolique précieuse qui permet d’afficher subtilement son rang. Bourdieu aurait certainement adoré souligner, avec un plaisir un brin cynique, qu’enchaîner un 9a sur une falaise mythique ou réussir un bloc extrême à Fontainebleau ne génère aucun prestige en dehors du cercle restreint de la grimpe – exactement comme savoir lire parfaitement la poésie latine du Moyen-Âge ou maîtriser le clavecin baroque n’impressionne guère que quelques initiés triés sur le volet. Sous prétexte d’ouverture à tous, les espaces urbains branchés reproduisent, en sourdine, des mécanismes subtils d’exclusion sociale © Erwan Mouton - Vertige Media Ce que la cotation révèle, c’est finalement une hiérarchie subtile, intériorisée, mais implacable : elle signale non seulement la maîtrise technique, mais aussi un certain investissement culturel et intellectuel dans la pratique. Derrière chaque réalisation extrême se cache souvent une histoire faite de temps libre, de voyages lointains, de matériel coûteux ou de connaissances pointues sur le rocher et l’entraînement. En clair, la cotation est autant une prouesse sportive qu’une subtile expression d’un privilège social implicite. Une performance qu’on affiche humblement, mais jamais sans un léger sourire satisfait – après tout, pourquoi grimper haut si personne ne peut en être témoin ? L’escalade, miroir social : sport pour tous, ou pour les mêmes qu’avant ? Finalement, doit-on en conclure que l’escalade reste désespérément élitiste ? Pas si simple. Certes, difficile de nier que s’improviser grimpeur requiert aujourd’hui encore un capital minimum – culturel ou économique, au choix. Même l’explosion des salles flambant neuves, la popularité grandissante auprès des jeunes urbains branchés et la multiplication des prises flashy dans les centres-villes n’ont pas radicalement changé la donne sociale. On grimpe plus facilement certes, mais rarement de façon totalement égalitaire. Sous prétexte d’ouverture à toutes et tous, les espaces urbains branchés reproduisent, en sourdine, des mécanismes subtils d’exclusion sociale : on ouvre grand les portes, mais à condition d’avoir les clés – financières, culturelles ou symboliques – pour franchir durablement le seuil. Chaque geste technique, chaque choix de falaise ou de salle, chaque vêtement - choisi avec soin pour ne pas avoir l’air choisi - fonctionne comme un message subtil. Mais attention à ne pas tomber dans le piège facile du fantasme médiatique de la « grimpe totalement gentrifiée ». Cette image vendeuse de l’escalade comme nouveau hobby de jeunes urbains aisés et sur-diplômés masque une réalité plus contrastée. Si une minorité très visible attire effectivement l’attention médiatique avec son équipement dernier cri et ses voyages Instagramables, le cœur historique de la pratique reste plutôt stable : classes moyennes diplômées, intellectuels des centres urbains ou amoureux de la nature cultivant une forme d’ascétisme sportif, un peu vintage certes, mais toujours efficace en termes de distinction. Il y a donc bien démocratisation, mais elle est timide, relative, et souvent cantonnée aux marges. L'escalade, entre prise de tête et prise de conscience Pierre Bourdieu aurait sans doute adoré voir comment les grimpeurs, tout en jouant innocemment des prises multicolores ou des fissures de granite, révèlent sans cesse leurs positions sociales. Chaque geste technique, chaque choix de falaise ou de salle, chaque vêtement - choisi avec soin pour ne pas avoir l’air choisi - fonctionne comme un message subtil, une déclaration silencieuse adressée à ses pairs : « Voici qui je suis, voici ma tribu, voici ma position dans le monde ». Alors, grimpons, certes, mais grimpons de façon lucide : même à plusieurs mètres au-dessus du sol, la société continue de s’accrocher solidement à nos chaussons. L’escalade est définitivement un sport distinctif – mais au fond, n’est-ce pas le propre de toute activité humaine ? À travers les jeux subtils de la verticalité, on mesure autant sa performance physique que sa propre place sur l’échelle sociale. Et peut-être que, finalement, c’est précisément ce double jeu – physique et symbolique – qui rend la grimpe si passionnante, si complexe, et si délicieusement ironique.

  • Quand le business de la grimpe rencontre la lutte des classes

    En escalade, on apprend vite qu’un bon assureur, c’est quelqu’un qui écoute. Chez Touchstone Climbing , les employés ont découvert que leur direction, elle, était plutôt du genre sourdine maximale. Et quand les prises ne tiennent plus, il faut bien se rattacher à quelque chose. Eux ont choisi le syndicat. © Workers United C’est ainsi qu’en 2024, les salariés de cinq salles de la chaîne californienne ont organisé la première grande vague de syndicalisation des salles d’escalade aux États-Unis . Une union mur à mur, façon granit bien compact, sous la bannière de Workers United . Un exploit dans un pays où la syndicalisation est souvent perçue comme un sport extrême. Mais voilà, si grimper jusqu’ici a été une belle perf, la descente s’annonce plus rude : depuis six mois, la direction fait de la résistance passive et traîne des pieds dans les négociations. Point de rupture : une menace et un grand vide L’histoire commence en octobre 2023 avec une menace visant directement les salles de Touchstone Climbing  à Los Angeles. Un truc suffisamment sérieux pour déclencher une enquête du FBI. Logiquement, les employés s’attendent à ce que la direction prenne les choses en main, assure leur sécurité, pose des procédures claires. Ce n’est pas vraiment ce qui se passe. À la place, c’est le grand flou. Infos contradictoires, communication au compte-goutte, gestion erratique… Et une impression croissante que personne n’est aux commandes. En l’absence de directives claires, les salariés s’organisent entre eux pour échanger des infos et évaluer la situation. Ce cafouillage agit comme un électrochoc : si la boîte est incapable de gérer une crise, qu’en est-il du reste ? Salaires en vrac, conditions de travail aléatoires, sécurité absente des abonnés... La question du syndicat, jusqu’ici une blague de salle de pause, devient un projet sérieux. En janvier 2024, Touchstone Workers United est né. Pourquoi syndiquer une salle d’escalade ? Syndiquer une entreprise aux États-Unis n’a rien d’anodin. Contrairement à la France où des syndicats existent déjà dans la plupart des grandes entreprises, le paysage est totalement différent outre-Atlantique. Le taux de syndicalisation en entreprise privée y est inférieur à 7%. Et dans l’univers des salles d’escalade, il est encore plus bas. Pourquoi ? Parce que ces jobs sont perçus comme des "passions" plutôt que des emplois. Un ouvreur de voies ? C’est avant tout un grimpeur. Un coach d’escalade ? Quelqu’un qui vit pour son sport. Sauf que cette image romantique masque une réalité bien plus précaire. Les jobs dans les salles d’escalade aux US sont souvent mal payés et considérés comme des postes temporaires. On attend des employés qu’ils soient disponibles, impliqués, qu’ils participent à la communauté… mais sans que cela se traduise par des conditions de travail correctes. C’est un schéma classique dans les métiers de la culture, du sport et des loisirs. Les grimpeurs de Touchstone Climbing ont donc dû batailler pour faire entendre qu’ils n’étaient pas juste là pour "l’amour du sport", mais qu’ils effectuaient un travail essentiel : assurer la sécurité des clients, ouvrir des voies, gérer la salle. Un job, pas un hobby. Syndicat 1 – Direction 0 (mais le match continue) Face au raz-de-marée, Touchstone Climbing aurait pu choisir la voie de l’intelligence : reconnaître le syndicat, jouer la carte du dialogue social, faire semblant d’être progressiste. Mais non. À la place, la direction active le kit antisyndical de base : Réunions où l’on explique doctement que « les syndicats, c’est pas top », Menaces larvées sur les avantages sociaux, Avalanche de courriers à domicile façon sortez de là tant qu’il est encore temps , Changement de ton final en mode ok, vous avez gagné, mais on vous fera payer ça en négociation . Pas de quoi impressionner les travailleurs, qui tiennent bon et remportent leur élection syndicale. Reste maintenant à transformer l’essai avec un premier contrat. Six mois de négociations… et pas une prise en vue Depuis septembre 2024, les salariés se heurtent à un mur. La direction a engagé un cabinet spécialisé dans la démolition des mouvements sociaux, qui applique la stratégie du vide : ralentir, noyer sous des justifications juridiques absconses, ne jamais faire de contre-proposition. Le problème, c’est que les demandes sont pourtant limpides : Sécurité : mise en conformité avec la loi, formation des équipes, plan d’évacuation en cas d’incident. Salaires : que l’ouvreur qui s'échine sur une échelle toute la journée touche un peu plus que le SMIC californien. Respect : communication interne claire, mécanismes de promotion, procédures contre le harcèlement. Et la réponse ? Silence radio. Pire, quand la direction décide unilatéralement de modifier les couvertures santé, elle propose aux employés de renoncer à une augmentation pour la conserver. C’est soit la corde, soit les chaussons, mais pas les deux. La grimpe, c’est aussi collectif Mais Touchstone Workers United ne lutte pas en solo. Le syndicat bénéficie d’un soutien massif de la communauté. Grimpeurs pros, clients fidèles, autres syndicats… Tout le monde suit l’affaire de près. Et la direction a du mal à ignorer les pancartes pro-syndicat affichées sur les sacs à pof. Le 7 mars 2025, une grande mobilisation a lieu devant la salle de Culver City, rassemblant des employés, des grimpeurs et d’autres syndicats. Un coup de pression en règle, et un rappel que le syndicat ne compte pas lâcher la prise. Et maintenant ? Si la direction espérait que le syndicat se fatiguerait, c’est mal connaître l’endurance des grimpeurs. Touchstone Workers United continue de pousser pour obtenir un vrai contrat. Si la situation reste bloquée, la question d’un mouvement de grève se posera très sérieusement. Pour le moment, la direction reste cramponnée à ses certitudes. Mais plus le soutien s’intensifie, plus le poids de l’opinion publique risque de faire plier la boîte. Dans un secteur où la syndicalisation est encore rare, cette lutte dépasse largement le cas de Touchstone Climbing . Elle pose une question clé : peut-on continuer à vendre l’escalade comme une “grande famille” si ceux qui la font tourner sont traités comme des variables d’ajustement ? Affaire à suivre. Pour aller plus loin, écoutez ce podcast (en anglais) où Ryan Barkauskas, employé à Touchstone Climbing Pasadena, et Jess Kim, ex-employée devenue organisatrice syndicale à plein temps, reviennent en détail sur leur lutte et les négociations en cours.

  • Faut-il décoloniser l’escalade ?

    On se dit souvent que l’escalade, c’est juste une histoire entre soi et le caillou. Pourtant, derrière le sourire Instagram-friendly du grimpeur cosmopolite se cache un héritage pas très reluisant : celui d’un alpinisme né sur fond de conquêtes coloniales et d’ego trips impériaux. Alors, il serait peut-être temps de se demander si les voies qu’on ouvre aujourd’hui ne portent pas encore les traces des conquêtes d’hier. Et si on osait enfin décoloniser l’escalade ? La première ascension du Cervin en 1865 (cc) Gustave Doré (Wikicommons) Soyons clairs, les premiers à gravir les Alpes ne montaient pas seulement pour l’amour du panorama. Au XIXᵉ siècle, ces messieurs de la bonne société britannique et française aimaient autant planter des drapeaux sur les sommets que leurs collègues militaires sur d’autres continents. La montagne était alors un territoire « vierge », un prolongement vertical de ces terres inconnues que l’Europe conquérante adorait coloniser. L’alpinisme moderne aurait-il gardé ce goût douteux pour les conquêtes symboliques ? Alors que d’autres sphères culturelles ont déjà commencé leur introspection postcoloniale, il serait temps que la communauté de l'alpinisme cesse de fermer les yeux sur son histoire pour enfin repenser sa relation à la montagne. Planter des drapeaux, une manie très européenne Grimper une montagne, ce n’est jamais seulement une histoire de panoramas à couper le souffle ou de « dépassement de soi ». Lorsque les gentlemen britanniques et leurs homologues continentaux prennent d’assaut les sommets européens au milieu du XIXᵉ siècle, ils y projettent tout l’imaginaire impérial de leur époque. La montagne est alors vue comme un prolongement naturel de la colonisation terrestre : des territoires « vierges », mystérieux et dangereux, que seuls les hommes blancs civilisés seraient capables de dompter. Ces alpinistes bourgeois célèbrent avant tout la conquête, le triomphe héroïque face à une nature qu’ils qualifient volontiers d’hostile. La montagne devient donc un « terrain de jeu » symbolique où l’on s’entraîne à planter son drapeau pour marquer son territoire, comme d’autres le faisaient déjà sur les cartes du globe. Entre 1854 et 1882, cette logique d’appropriation pousse même les grimpeurs britanniques à revendiquer la quasi-totalité des premières ascensions alpines : 31 sur 39, rien que ça. L’historien Simon Schama appelle ça un « colonialisme vertical », et franchement, l’expression est parfaite pour décrire cette obsession européenne d’aller toujours plus haut, toujours plus loin, comme pour mieux affirmer sa supériorité sur les autres peuples et territoires du monde. Doit-on vraiment parler d’itinéraires « vierges » alors que les montagnes grouillent de vie, d’histoires et de cultures locales depuis bien plus longtemps que nos premières sorties ? Cette folie verticale ne tarde pas à dépasser les Alpes pour s’attaquer aux plus hauts sommets du globe : Himalaya, Andes, Afrique de l’Est… Tout est bon pour étendre symboliquement les frontières de la domination européenne. En Himalaya, par exemple, les expéditions britanniques sous le Raj se lancent dès les années 1900 vers le Kangchenjunga, le K2 et l’Everest – rebaptisé au passage du nom d’un géomètre britannique, histoire d’effacer gentiment les noms locaux déjà existants : Chomolungma au Tibet ou Sagarmatha au Népal. Jules Jacot-Guillarmod, Charles-Adolphe Reymond et Alcesti C. Rigo De Righi (de gauche à droite) au camp de base de l'expédition du Kanchenjunga en 1905 (cc) Jules Jacot Guillarmod (Wikicommons) Car derrière l’idée séduisante de « première ascension » se cache souvent une ignorance volontaire. Ce n’était une première que pour les Européens : les peuples autochtones fréquentaient souvent ces sommets depuis des siècles, parfois même de manière régulière, comme le prouvent les momies incas retrouvées à plus de 6000 mètres sur le volcan Llullaillaco. Loin d’être une (con)quête de l’inutile, comme aimait à le dire un certain Lionel Terray, grimper relevait souvent, pour ces communautés, de pratiques spirituelles et vitales profondément ancrées dans leur culture. Comme si la montagne attendait patiemment d'être découverte par des humains civilisés venus lui donner un sens Et pourtant, dans les récits européens, les populations locales se retrouvaient reléguées au rang de figurants sympathiques mais secondaires. Le modèle du héros solitaire triomphant d’une nature sauvage dominait largement, façonnant pour longtemps l’imaginaire collectif autour de l’alpinisme. L’image du drapeau national flottant fièrement au sommet de l’Annapurna ou de l’Everest devint alors un symbole évident d’une domination que l’on qualifie aujourd’hui sans détour de coloniale. De quoi nous rappeler que grimper une montagne, c’est toujours plus qu’un acte sportif individuel. C’est une histoire de symboles, d’imaginaires et de rapports de pouvoir, hérités d’un temps pas si lointain où planter son drapeau n’avait vraiment rien d’innocent. Quand l’ancien monde squatte encore les voies modernes Bien sûr, on ne grimpe plus vraiment en uniforme. Pourtant, si les empires ont officiellement plié bagages, leurs fantômes continuent de hanter la grimpe moderne – parfois discrètement, souvent malgré nous. Le vocabulaire, par exemple : on continue à « conquérir » un sommet, à « ouvrir » une voie « vierge » ou à s’attribuer une « première ascension », comme si la montagne attendait patiemment d'être découverte par des humains civilisés venus lui donner un sens. Bref, le lexique guerrier et possessif hérité du XIXᵉ siècle persiste, même quand on porte fièrement nos t-shirts Patagonia estampillés « respect de la nature ». Cette petite musique coloniale fait doucement grincer quelques dents aujourd'hui. De plus en plus de grimpeurs et grimpeuses s’interrogent : doit-on vraiment parler d’itinéraires « vierges » alors que les montagnes grouillent de vie, d’histoires et de cultures locales depuis bien plus longtemps que nos premières sorties ? Quand on célèbre une « première », n'est-ce pas surtout la première réalisée par un homme blanc bien informé de son propre exploit ? Alors oui, changer ces mots-là pourrait avoir du sens. Peut-être en adoptant une sémantique moins agressive – dire « réaliser » une ascension plutôt que la « conquérir », parler de « première ascension officielle » plutôt que prétendre avoir découvert ce qui était déjà là. Un détail ? Pas tant que ça. Même avec les meilleures intentions « écolo-friendly », la logique reste celle de l’appropriation symbolique : la nature, tout comme les cultures locales, devient rapidement un décor folklorique servant les fantasmes exotiques du grimpeur voyageur. D’autant que l'imaginaire visuel ne fait rien pour arranger l'affaire. Feuilletez n'importe quel magazine ou faites défiler votre fil Insta : l'escalade reste une affaire d’hommes (souvent blancs) aux regards conquérants, triomphant seuls face aux éléments. Ce héros-là, héritier direct des explorateurs d’antan, occupe tout l’espace médiatique et culturel. Comme le résume une grimpeuse autochtone américaine, notre tradition occidentale adore « les récits de lutte héroïque, de souffrance glorieuse et de conquête in extremis », alors qu'ailleurs, la montagne n’est pas vue comme une ennemie à vaincre, mais plutôt comme une partenaire, voire un ancêtre avec qui composer. Là où ce colonialisme ordinaire devient franchement gênant, c’est dans la toponymie grimpeuse. On pourrait s’en amuser, si ce n’était pas aussi glauque : aux États-Unis, il y avait jusqu’à récemment un secteur nommé sans ironie « Slavery Wall » (Le mur de l’esclavage), et d'autres voies ont arboré des sobriquets aussi subtils que « Third Reich » ou « A Woman’s Place » (« La place d'une femme »). Le pire ? Ces noms figuraient noir sur blanc dans des topos publiés aussi récemment que 2020. Comme le dénonce la grimpeuse amérindienne Sena Crow, ce genre de dénomination renforce symboliquement l’exclusion, marginalisant celles et ceux qui ne sont ni blancs, ni hommes, ni tout à fait dans la norme du petit club alpin traditionnel. Ça se passe de commentaire © Collectif du 8 mars Ce malaise ne se limite pas aux États-Unis : en Europe aussi, les noms de voies exotiques traînent parfois leur lot d'allusions embarrassantes ou condescendantes, comme si le folklore colonial avait encore quelques belles années devant lui. Et puis il y a le tourisme de grimpe, où ce vieux rapport de domination Nord-Sud n’a pas totalement disparu. Le grimpeur occidental, saturé de ses spots locaux ou cherchant l’aventure loin de chez lui, part souvent équiper des falaises au Maroc, à Madagascar ou en Jordanie, reproduisant sans s’en rendre compte le geste colonial d’autrefois : débarquer, planter ses spits, aménager des sentiers, bref, modeler le paysage à sa convenance. Même avec les meilleures intentions « écolo-friendly », la logique reste celle de l’appropriation symbolique : la nature, tout comme les cultures locales, devient rapidement un décor folklorique servant les fantasmes exotiques du grimpeur voyageur. Côté médias spécialisés et marques outdoor, ce marketing vertical exotisant prospère à merveille : d’un côté Kalymnos vendue comme un « paradis de grimpe », de l’autre le Maroc ou la Jordanie mis en avant comme des destinations parfaites pour se dépayser loin de la civilisation, dans un imaginaire très « aventurier colonial 2.0 ». Évidemment, on met en avant la gentillesse des habitants, leur accueil chaleureux, mais on oublie souvent de leur donner une voix sur l’aménagement ou la gestion durable de leurs propres territoires. Une décolonisation réussie passe par une évolution sociologique profonde. Tant que l’image du grimpeur-type restera celle d’un homme occidental blanc, la culture grimpe peinera à sortir de son héritage colonial. L’exemple extrême, c’est l’Everest. Depuis quelques années, le sommet attire des centaines d'aspirants venus majoritairement des pays riches, prêts à payer cher pour planter leur drapeau personnel sur le toit du monde. Pendant ce temps, le travail le plus risqué est toujours assuré par les sherpas népalais, véritables ouvriers invisibles des sommets. En 2014, une avalanche tue treize d’entre eux dans la cascade de glace du Khumbu. Le respect pour les disparus pousse alors leurs collègues à stopper la saison, mais pas mal de clients occidentaux furieux ont réagi en mode colonial hardcore : incapables d'empathie, exigeant même que les sherpas reprennent le travail. Un épisode embarrassant, mais révélateur d’un sentiment de droit typiquement impérialiste. Même au quotidien, l’escalade reste un milieu marqué par les privilèges sociaux et culturels hérités des anciens empires. Aujourd’hui encore, grimper loin et grimper souvent reste le privilège de ceux qui en ont les moyens – souvent issus des anciennes puissances coloniales ou des classes aisées des pays émergents. Pour les autres, les « locaux », l’escalade demeure inaccessible ou simplement hors de leur horizon culturel. Encore un signe que le vieux monde n'a pas complètement quitté nos parois. Et si on profitait de ce constat pour dépoussiérer nos vieilles habitudes et grimper un peu plus en conscience ? Pas besoin d’être parfait, juste un peu moins colonial. Décoloniser l’escalade : grimper moins haut, penser plus loin Soyons clairs : décoloniser l’escalade, ce n’est pas juste rajouter trois stickers éthiques sur son casque ou se donner bonne conscience avec un repost Instagram engagé. Ça veut dire regarder droit dans les yeux ce qui coince dans nos pratiques, nos récits, nos habitudes – et prendre le pari de les changer en profondeur. Comment fait-on ça concrètement ? Plusieurs pistes à explorer, chacune aussi nécessaire qu’ambitieuse. 1. Arrêter d’envahir les montagnes avec nos mots Les mots ne sont jamais neutres, surtout quand ils sont hérités d’un passé un peu gênant. Pourquoi parler de « conquérir » une voie, de « dominer » un sommet, de réaliser une « première » comme si l'on posait fièrement son drapeau sur une terre vierge ? Non seulement c’est démodé, mais surtout, c’est faux. Les montagnes ne nous attendent pas, elles existaient bien avant notre arrivée en Gore-Tex flambant neuve. Alors, changeons le lexique : au lieu de « conquête », pourquoi ne pas simplement « réussir » ou « parcourir » une voie ? Remplaçons « sommet vierge » par « sommet non parcouru » ou « voie non répétée ». Certes, l’exercice est subtil, presque chirurgical, mais il s'agit là d’opérer un virage symbolique essentiel : rendre l’escalade moins martiale, moins coloniale, et finalement, moins arrogante. Quant aux médias, ils pourraient lâcher un peu l’obsession du record personnel pour mieux raconter l’expérience humaine, la coopération en cordée internationale, ou la richesse culturelle des lieux traversés. Entre nous, un reportage sur la beauté des échanges au pied des voies vaut bien mieux qu’un énième récit narcissique d'exploit individuel, non ? 2. Débaptiser les voies, rebaptiser les montagnes Décoloniser l’escalade, c’est aussi revoir nos noms de voies – et il était franchement temps. Aux États-Unis, par exemple, sous l’impulsion de grimpeuses noires et autochtones, Mountain Project et certains éditeurs de topos ont récemment été forcés de changer des noms franchement douteux (« Slavery Wall », vraiment ?). La France ne ferait pas mal non plus de se doter d'une charte éthique pour les ouvreurs, histoire d’éviter les intitulés aux sous-entendus embarrassants. Et pourquoi ne pas aller plus loin encore, en réintroduisant systématiquement les noms locaux ? Prenons exemple sur l’Australie, où Ayers Rock est redevenu Uluru, et non sur le gouvernement Trump qui a officiellement rebaptisé le mont Denali, point culminant de l’Amérique du Nord, en mont McKinley. Bref, reconnaître enfin que la montagne n’a jamais eu besoin de notre baptême pour exister pleinement. 3. Changer de narrateurs, enrichir l’histoire Pendant longtemps, l’histoire officielle de l’alpinisme s’est écrite à coups d’exploits occidentaux, reléguant les guides locaux, porteurs et grimpeurs autochtones au rôle de figurants sympathiques mais invisibles. Bonne nouvelle : ça commence enfin à changer. Des historiennes comme Bernadette McDonald sortent de l’ombre les vrais héros de l’Himalaya – sherpas, guides tibétains et pakistanais, longtemps éclipsés par les vedettes européennes. © The Mountaineers Books Et si on osait aller plus loin, en intégrant vraiment les récits autochtones dans nos films, festivals et articles ? Donnons la parole aux grimpeurs marocains à Taghia, aux Andins pour qui les montagnes ont un sens sacré, aux pêcheurs-cascadeurs de Chine ou aux chasseurs de miel du Népal. Parce que l’escalade n’est pas qu’une histoire de cotations et d’ego-trips sportifs ; elle peut devenir un dialogue riche, partagé, co-construit. Une montagne racontée par celles et ceux qui l’habitent, ça change quand même pas mal la perspective, non ? 4. Moins d’explorateurs, plus de partenaires Le tourisme de grimpe reste, qu’on le veuille ou non, chargé d’une forme de néocolonialisme discret mais tenace. Débarquer dans une vallée isolée du Sud global, équiper sans demander leur avis aux locaux, s’offrir un petit frisson exotique puis repartir, ce n’est pas franchement du tourisme durable. Alors, plutôt que de venir en conquérant, pourquoi ne pas venir en invité ? Mieux : en partenaire ? Cette décolonisation n’a rien d’une croisade culpabilisante. C’est plutôt une invitation joyeuse à repenser nos imaginaires pour les rendre un peu moins monochromes, un peu moins égocentrés, et surtout beaucoup plus intéressants. Concrètement, au lieu de planter nos spits au Mali, en Patagonie ou au Maroc, soutenons plutôt les initiatives locales. Formons des ouvreurs du coin, développons des partenariats économiques équitables (par exemple en reversant une partie des bénéfices des séjours organisés aux communautés locales), et laissons aux habitants la possibilité de gérer leurs falaises comme ils l’entendent. Respectons les montagnes qui restent volontairement non visitées, comme certains sommets sacrés du Bhoutan ou Uluru en Australie – car oui, toutes les premières ne sont pas forcément légitimes. 5. Diversifier les visages, élargir l’imaginaire Enfin, une décolonisation réussie passe par une évolution sociologique profonde. Tant que l’image du grimpeur-type restera celle d’un homme occidental blanc, la culture grimpe peinera à sortir de son héritage colonial. Heureusement, ça bouge : Nims Purja qui bouleverse les records himalayens ou des initiatives comme le film An American Ascent, qui raconte l’ascension du Denali par une équipe entièrement afro-américaine, montrent qu’il existe d’autres chemins pour écrire l’histoire verticale. C’est là que médias, marques et fédérations ont leur rôle à jouer : inviter des grimpeurs autochtones à leurs festivals, financer des expéditions menées par des équipes locales, projeter des films réalisés hors des circuits habituels… Autant de façons concrètes de décentrer les regards et de donner à voir une montagne où chacun peut enfin se reconnaître, quelle que soit sa couleur, son origine ou son genre. Décoloniser l’escalade, ce n’est donc ni un slogan à la mode ni un caprice woke, mais une chance unique de rendre ce sport plus intelligent, plus respectueux, plus inclusif. Bref, plus intéressant à vivre – et à raconter. Et si l'escalade sortait enfin de l'âge de pierre ? Alors, décoloniser la grimpe : vrai combat ou fausse bonne idée ? À ce stade, autant être honnête : la réponse penche fortement vers le « oui ». Pas pour se flageller au baudrier à cause des bourdes impérialistes de nos grands-oncles explorateurs, mais parce qu’il serait temps d’assumer vraiment les valeurs dont on se réclame à longueur de topos – ouverture d’esprit, respect, humilité – au-delà des beaux discours et des stickers sur nos gourdes. L’idée n’est pas d’annuler les récits historiques, mais de comprendre que notre façon de grimper, raconter et vivre la montagne est tout sauf innocente. Elle porte en elle des traces de domination qu’il serait bon d’effacer pour enfin faire des montagnes non plus un terrain conquis mais un espace partagé. Il est grand temps de remplacer l'image poussiéreuse du « conquérant héroïque » par celle, bien plus inspirante, du partenaire solidaire, de troquer le vieux drapeau planté au sommet pour une chaleureuse poignée de main au pied des falaises. Cette décolonisation n’a rien d’une croisade culpabilisante. C’est plutôt une invitation joyeuse à repenser nos imaginaires pour les rendre un peu moins monochromes, un peu moins égocentrés, et surtout beaucoup plus intéressants. C’est un chantier immense – pédagogique, culturel et militant – qui exige d’éduquer les nouvelles générations de grimpeurs à une histoire complète de l’alpinisme (y compris ses épisodes gênants), de célébrer une galerie de héros et héroïnes diversifiée, et de réinventer des pratiques de grimpe vraiment inclusives. Ambitieux ? Oui. Utile ? Absolument. Parce qu’à une époque où les crises planétaires exigent coopération et respect interculturel, la montagne pourrait enfin devenir un formidable laboratoire d’idées. Imagine un alpinisme débarrassé de son vieux costume colonial : des expés fondées sur la réciprocité, des exploits partagés plutôt que confisqués, une relation à la nature basée sur l’écoute plutôt que sur la performance à tout prix. Pas moins d’aventure donc, mais bien plus de sens, plus de profondeur. Décoloniser l’escalade, c’est peut-être ça, au fond : ouvrir des voies neuves, pas seulement dans le rocher mais aussi dans nos têtes. C’est élargir la cordée à toutes celles et ceux que l’histoire a trop longtemps oublié·es, et faire de la verticale un terrain de jeu libre, joyeux, ouvert – affranchi des hiérarchies d’hier et tendu vers un horizon où tout le monde peut enfin se reconnaître. Une belle promesse, non ?

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