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Au Pakistan, les guides de montagne s'organisent pour sortir de l'ombre

Le 29 novembre 2025, plusieurs centaines de professionnels pakistanais de la montagne ont créé à Skardu la Karakoram Mountain Guides Association (KMGA), première organisation nationale fondée par et pour les alpinistes locaux. Un acte d'émancipation collective qui bouscule les rapports de pouvoir dans l'industrie de l'alpinisme himalayen.


Saif-ul-Maluk Lake, Pakistan.
Le lac Saif-ul-Maluk, au Pakistan (cc) Ahmed / Unsplash

Le 29 novembre 2025, une première historique a eu lieu à Skardu, capitale du Baltistan et porte d'entrée du Karakoram pakistanais. Plusieurs centaines de guides et porteurs d'altitude ont créé la Karakoram Mountain Guides Association (KMGA). Pour la première fois, les professionnels pakistanais qui portent l'industrie de l'alpinisme himalayen depuis des décennies s'organisent collectivement pour défendre leurs intérêts. L'événement a été largement couvert par les médias spécialisés de l'alpinisme – Lacrux, Everest Today – mais est passé quasiment inaperçu dans la presse généraliste. Pourtant, ce qui se joue à Skardu dépasse largement le cadre technique de la profession : c'est une véritable redistribution des cartes dans une économie profondément inégalitaire.


Une organisation « par et pour » les alpinistes locaux


La KMGA réunit plusieurs centaines de professionnels de la montagne issus des régions du Gilgit-Baltistan et du Khyber Pakhtunkhwa, les deux provinces qui concentrent l'essentiel de l'industrie alpine pakistanaise. L'association est présidée par Sirbaz Khan, 37 ans, devenu en juillet 2024 le premier Pakistanais à avoir gravi les 14 sommets de plus de 8000 mètres sans utilisation d'oxygène supplémentaire. Ce choix n'est pas anodin : il fallait une figure ayant réalisé un exploit reconnu internationalement pour que l'organisation soit prise au sérieux par l'industrie occidentale de l'alpinisme.



Les objectifs affichés sont multiples : améliorer les conditions de travail, structurer la formation des guides, négocier des assurances collectives, obtenir une reconnaissance internationale des certifications pakistanaises, et établir des standards de sécurité. L'organisation s'est également dotée de comités incluant explicitement les femmes guides – une première dans un contexte social et culturel ultraconservateur. La formule employée par les fondateurs – « built by mountaineers, for mountaineers » – pourrait sembler banale. Elle est en réalité révélatrice. Qu'il ait fallu attendre 2025 pour qu'une telle organisation voie le jour au Pakistan dit quelque chose de la place qu'occupaient jusqu'ici ces professionnels dans la chaîne de valeur de l'alpinisme : invisibles, interchangeables, subalternes.


L'invisible main-d'œuvre de l'Himalaya


Depuis plus d'un siècle, l'alpinisme himalayen repose sur une division du travail tacite mais implacable. D'un côté, les alpinistes occidentaux – ou népalais médiatisés comme Nirmal Purja – qui signent les exploits, accumulent les contrats publicitaires et écrivent les récits d'expédition. De l'autre, les porteurs d'altitude et guides locaux pakistanais qui transportent le matériel, ouvrent les voies, fixent les cordes, montent les camps d'altitude. Même travail, même exposition au danger – parfois plus. Mais aucune reconnaissance, aucune visibilité, aucune structure pour protéger leurs droits.


Les données manquent cruellement. Aucune organisation internationale – ni l'Union Internationale des Associations d'Alpinisme (UIAA), ni les fédérations nationales – ne collecte de statistiques précises sur les conditions de travail et les accidents mortels des porteurs pakistanais. Cette absence de données n'est pas neutre : elle reflète l'invisibilité structurelle de cette main-d'œuvre dans l'économie globale de l'alpinisme. Sans statistiques officielles ni système de reporting, les conditions de travail des porteurs pakistanais restent largement opaques entre salaires plusieurs fois inférieurs à ceux des guides occidentaux ou népalais pour un travail équivalent et une formation artisanale transmise de génération en génération sans certification reconnue.


Ce changement de paradigme dépasse la simple question syndicale : il s'agit d'une décolonisation symbolique de l'alpinisme.

Cette invisibilité s'explique aussi par l'absence d'organisation collective. Dispersés dans des vallées reculées du Gilgit-Baltistan, ces professionnels n'avaient ni les moyens ni les ressources pour négocier en position de force avec les agences occidentales. Le rapport de pouvoir était totalement déséquilibré : des dizaines de candidats pour chaque place, aucun contre-pouvoir organisé, aucune possibilité de refuser des conditions dangereuses sans perdre le peu de revenus disponibles dans ces régions parmi les plus pauvres du Pakistan. La création de la KMGA vient précisément percuter ce système en donnant aux guides un outil de négociation collective.


Les profits partent, les risques restent


L'économie de l'alpinisme himalayen fonctionne selon un modèle postcolonial classique : extraction de valeur dans les pays du Sud, accumulation de profits dans les pays du Nord. Les grandes agences de trekking et d'expédition, majoritairement basées en Occident, organisent des expéditions sur les sommets pakistanais tout en ne reversant qu'une fraction des revenus aux professionnels locaux. Ce modèle économique repose sur une forme d'externalisation du risque : le travail le plus dangereux – fixer les cordes dans les couloirs d'avalanche, transporter des charges lourdes à plus de 7000 mètres d'altitude – est confié à une main-d'œuvre locale faiblement rémunérée et peu protégée. En cas d'accident, la responsabilité est diluée : le porteur était « indépendant », l'agence n'est qu'un « intermédiaire », les assurances ne couvrent pas les « accidents de travail » dans un contexte où le statut même de travailleur n'est pas reconnu.

En s'organisant collectivement, les guides pakistanais se dotent désormais d'un outil pour transformer ce rapport de force. Ils peuvent exiger des standards minimaux, refuser des conditions dangereuses, imposer des tarifs décents. Ils passent d'une position de faiblesse dans les négociations à celle d'acteurs politiques organisés. Ce changement de paradigme dépasse la simple question syndicale : il s'agit d'une décolonisation symbolique de l'alpinisme.


Pendant plus d'un siècle, l'histoire de l'alpinisme himalayen a été écrite par et pour les Occidentaux. Les récits d'expédition mentionnent les porteurs comme des figurants anonymes, jamais comme des acteurs à part entière. Les exploits sont signés par ceux qui paient, rarement par ceux qui portent. Cette hiérarchie symbolique s'est construite sur une distinction implicite mais tenace : il y aurait d'un côté les « vrais » alpinistes – ceux qui choisissent librement de grimper, qui maîtrisent la technique, qui comprennent la montagne – et de l'autre les porteurs locaux, qui ne feraient ce travail que par nécessité économique, sans véritable passion ni expertise. Cette distinction a longtemps servi à justifier l'asymétrie salariale et la distribution inégale de la reconnaissance. Sirbaz Khan incarne précisément la rupture avec ce schéma. En réalisant les 14 sommets de 8000 mètres sans oxygène – un exploit que seuls une poignée d'alpinistes occidentaux ont accompli – il prouve que les alpinistes pakistanais possèdent l'expertise, l'endurance et la passion que l'industrie leur déniait. Sa nomination à la tête de la KMGA n'est pas qu'un symbole : elle légitime l'organisation aux yeux de l'industrie internationale.


L'inclusion explicite des femmes dans les comités de la KMGA constitue également une avancée notable dans un contexte où les femmes pakistanaises font face à d'immenses obstacles pour pratiquer l'alpinisme. Le Pakistan reste l'un des pays les plus conservateurs au monde en matière de mobilité des femmes. Les alpinistes femmes pakistanaises ont dû affronter non seulement les dangers de la montagne, mais aussi l'hostilité sociale, les pressions familiales, et parfois les menaces physiques. Que la KMGA intègre dès sa création les femmes guides dans ses instances de décision marque une rupture avec les organisations traditionnelles pakistanaises, souvent exclusivement masculines.


Les questions demeurent néanmoins : combien de femmes siègent réellement dans les comités ? Quels rôles leur sont attribués ? Ont-elles un pouvoir de décision effectif ou leur présence sert-elle surtout à rassurer les partenaires internationaux ? Les prochains mois permettront de mesurer si cette inclusion est structurelle ou cosmétique. L'enjeu n'est pas seulement symbolique : si les femmes guides obtiennent une place réelle dans l'organisation, elles pourront porter des revendications spécifiques – accès aux formations, sécurité dans les refuges, lutte contre le harcèlement – qui transformeraient en profondeur la profession.


Un rapport de force qui change


La KMGA ne résout pas d'un coup toutes les contradictions de l'alpinisme himalayen. Les asymétries économiques persisteront tant que les agences occidentales contrôleront l'essentiel de l'industrie. La reconnaissance internationale prendra du temps. Les résistances seront nombreuses, notamment de la part des tour-opérateurs qui ont intérêt au maintien du statu quo. Mais quelque chose a changé. Pour la première fois, les guides pakistanais disposent d'une structure collective capable de négocier, de refuser, d'imposer des conditions. Ils ne dépendent plus uniquement du bon vouloir des agences étrangères. Ils peuvent désormais menacer de ne pas travailler si les standards ne sont pas respectés. Cette capacité d'action collective modifie le rapport de force.


La question qui se pose maintenant est simple : que se passera-t-il quand les guides pakistanais exigeront les mêmes tarifs et les mêmes conditions que leurs homologues occidentaux ou népalais ? L'industrie de l'alpinisme himalayen, qui a prospéré pendant des décennies sur l'exploitation d'une main-d'œuvre sous-payée, devra s'adapter. Soit en redistribuant équitablement la valeur créée, soit en révélant au grand jour les fondements néocoloniaux de son modèle économique. Le 29 novembre 2025, à Skardu, plusieurs centaines de guides ont décidé qu'ils ne seraient plus l'invisible main-d'œuvre de l'Himalaya. Désormais, il faudra compter avec eux.

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