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  • Première grève d’ouvreurs, la Californie en tête de cordée

    Ils ont l’habitude de travailler suspendus dans le vide, mais cette fois, c’est les pieds bien ancrés devant la salle qu’ils ont décidé de se faire entendre. Depuis lundi, les ouvreurs de Touchstone Climbing manifestent devant Verdigo Boulders et LA Boulders , initiant la première grève de l’histoire des ouvreurs aux États-Unis, déclenchée en réponse à une pratique jugée déloyale par le droit du travail américain. © Jess Kim Ce type de mouvement a un nom : grève ULP , pour Unfair Labor Practice . Une grève légale, encadrée par la loi fédérale, lorsqu’un employeur modifie unilatéralement les conditions de travail sans passer par la négociation collective. Un détail juridique, certes, mais qui en dit long sur le bras de fer qui s’installe entre ouvriers de la grimpe et gestionnaires de salles. Car Touchstone n’est pas une salle de quartier : avec plus d’une douzaine d’implantations en Californie, de San Francisco à Los Angeles, c’est l’un des plus puissants réseaux de salles d’escalade aux États-Unis. Une vitrine de la grimpe indoor à l’américaine, bien huilée, bien marketée — mais dont les fondations sociales commencent à trembler. D’un mur à l’autre : quand la négociation se transforme en impasse Depuis sept mois, les discussions entre la direction de Touchstone et Touchstone Workers United  — le syndicat fondé en avril 2024 — s’enlisent. Trois accords partiels. Pas de vraie avancée. Et en toile de fond, un management qui s’enferme dans le silence pendant que les conditions de travail se dégradent, bloc après bloc. Le point de rupture survient début mars : la direction décide, sans avertir les représentants syndicaux, d’imposer une hausse des cadences. Un geste illégal au regard du National Labor Relations Act . L’allumette est craquée. Dans un précédent article publié sur Vertige Media , on revenait sur les origines de cette mobilisation : une menace de violence en 2023, une gestion interne brouillonne, et un électrochoc collectif. Ce qui n’était qu’un murmure en salle de pause est devenu une stratégie organisée, puis aujourd’hui, une contestation publique. Visser plus, pour gagner moins Le cœur du conflit, c’est l’augmentation du volume d’ouverture exigée. Avant, sur les murs les plus physiques, deux à trois blocs par jour. Depuis l’été 2023, quatre blocs exigés, quel que soit le terrain, sans revalorisation salariale ni encadrement adapté. Un email interne, daté du 7 février 2024, formalise ce que les équipes avaient déjà entendu de manière informelle des mois plus tôt. L’intensification est en marche. Et les conséquences ne tardent pas. « J’ai eu une rupture du tendon du biceps. Deux opérations. Neuf mois d’arrêt. Je ne suis toujours pas revenu à mon niveau. »— Wes Miraglio, ouvreur à temps plein Ceri Godinez, elle aussi en grève, détaille une journée type : une heure pour démonter les anciens blocs, quatre heures d’ouverture, une courte pause, et trois heures à tester les blocs en conditions réelles. « On démonte plus, on lave plus, on visse plus, on teste plus. Et on s’échauffe moins. » Le corps devient variable d’ajustement. L’usure s’accumule. Et l’encadrement, lui, regarde ailleurs. Et la direction en rajoute une couche Lors du dernier round de négociation, la direction de Touchstone a proposé aux salariés de : payer leur entrée en salle… pour y travailler, accepter une baisse de salaire, et renoncer à leurs réductions en boutique. Le tout présenté comme un compromis. Le syndicat résume l’affaire d’un mot : “trashiest” — autrement dit, le plus indécent, le plus méprisant. Des propositions qui rappellent tristement les dérives déjà observées dans d’autres chaînes de salles comme Movement Climbing , visées elles aussi par des procédures pour pratiques antisyndicales. Et comme souvent, les salariés ont choisi leur moment : la grève tombe juste avant une grande compétition prévue ce samedi dans deux salles de la chaîne. D’ordinaire, tous les ouvreurs sont mobilisés. Cette fois, ils seront dehors. © Jess Kim Travailler plus, mais sans se briser Les grévistes ne rejettent pas l’exigence. Ils demandent simplement de quoi tenir dans la durée. Un encadrement digne. Un salaire cohérent. Des soins accessibles. « Si la boîte veut qu’on ouvre quatre blocs par jour, pas de souci. Mais alors qu’elle nous donne les moyens de voir un kiné, d’avoir accès à des soins. Qu’elle reconnaisse l’usure du corps. »— Bex Vanegas, ouvreuse depuis six ans Pas moins de travail. Mais un travail reconnu comme tel. Le miroir fissuré du modèle indoor Ce que cette grève révèle, c’est la tension croissante entre l’image d’une escalade inclusive, moderne, professionnelle… et les conditions réelles de celles et ceux qui la rendent possible. Aux États-Unis, ce modèle économique en apparence florissant, repose souvent sur une exploitation tranquille : Celui qui vend du dépassement de soi à 20 dollars la séance, pendant que les ouvreurs tirent sur des fins de mois à 15 de l’heure. Celui qui parle de “famille de grimpe”, mais abandonne ses salariés au moindre conflit. Celui qui veut professionnaliser la discipline… sans professionnaliser le travail. Alors oui, c’est une grève locale. Mais c’est surtout un signal global. Un rappel que même dans un secteur qui valorise l’effort, la passion, le collectif, les luttes sociales n’ont jamais cessé d’exister. Elles sont juste plus discrètes. Jusqu’à ce qu’elles deviennent visibles. Et cette fois, les ouvreurs n’ouvriront rien d’autre que la voie d’un rapport de force.

  • Boycott massif chez Touchstone : la révolte des adhérents américains

    Après les grèves des ouvreurs, les bras de fer juridiques et les négociations bloquées, le conflit social chez Touchstone Climbing prend un tournant inédit. Cette fois-ci, ce ne sont plus seulement les salariés qui se mobilisent, mais les abonnés eux-mêmes, ces grimpeuses et grimpeurs réguliers qui font tourner économiquement les salles californiennes. En lançant un vaste boycott de leur propre réseau, ils viennent de transformer radicalement la dynamique du conflit. © Touchstone Workers United Un boycott inédit lancé par les membres Ces dernières semaines, des centaines d’abonnés, parmi lesquels figurent des grimpeurs historiques, ont décidé de suspendre ou de résilier leur abonnement à Touchstone Climbing. Cette mobilisation n’est pas anodine : elle frappe directement au cœur du modèle économique d’une des entreprises les plus importantes du secteur, en pleine expansion sur la côte ouest des États-Unis. « Ce n’est pas une décision facile, explique une grimpeuse fidèle. On aime nos salles, nos habitudes, et cette communauté qu’on a construite au fil du temps. Mais on ne peut plus cautionner une entreprise qui refuse d'écouter ses employés et maintient délibérément une stratégie antisyndicale. » Ce mouvement de boycott intervient après l’échec répété des tentatives de médiation entre Touchstone Workers United, le syndicat représentant les salariés, et la direction de l'entreprise. Face à ce blocage, ce sont désormais les clients qui ont choisi d'agir pour faire pression sur la direction. Les revendications claires des abonnés Les abonnés en boycott n'agissent pas seulement par solidarité symbolique. Leur action est structurée autour de revendications précises : La reprise immédiate et sincère des négociations avec Touchstone Workers United, bloquées depuis des mois. L’arrêt définitif des pratiques antisyndicales dénoncées par les salariés. Le rétablissement des avantages sociaux récemment supprimés par Touchstone. Une amélioration rapide des conditions de travail, notamment sur la sécurité, la charge de travail et la rémunération des ouvreurs. Quand la confiance se fissure Cette crise traduit surtout une rupture profonde entre Touchstone et sa communauté. Depuis plusieurs années, les salles californiennes se sont développées autour d’un discours axé sur l'éthique, la convivialité et l'esprit communautaire. Mais à mesure que les affaires grossissent, ces valeurs semblent de plus en plus éloignées de la réalité vécue par les salariés. Aujourd'hui, le boycott révèle que la confiance s’est fissurée, et que les adhérents ne sont plus disposés à fermer les yeux sur les contradictions de l'entreprise. En frappant directement au portefeuille, ils rappellent que les clients ont le pouvoir de peser sur les décisions stratégiques des réseaux de salles. Ce phénomène dépasse d’ailleurs le cas Touchstone. À travers les États-Unis et même ailleurs, comme en France récemment chez Climbing District ou Climb Up Aubervilliers, les crises internes liées aux conditions de travail dans les salles d’escalade se multiplient. L’escalade indoor devient ainsi progressivement un nouveau front dans les conflits sociaux contemporains. Touchstone face à un choix décisif Concrètement, pour Touchstone, l’enjeu est désormais stratégique. L’entreprise peut-elle continuer à ignorer les revendications combinées de ses salariés et de ses propres clients ? Pour l’instant, la direction reste silencieuse sur la question du boycott, semblant miser sur l’essoufflement rapide de la mobilisation. Mais les abonnés ne comptent pas relâcher la pression. Des initiatives en ligne se multiplient, entre pétitions, appels au don pour soutenir les travailleurs en grève, et campagnes de communication visant à sensibiliser largement sur les réseaux sociaux. Vers un modèle d’escalade indoor plus responsable ? Au-delà de ce conflit localisé, cette mobilisation soulève une question essentielle pour l'avenir de l’escalade indoor, en pleine explosion : quel modèle économique et social veut-on privilégier dans les années à venir ? L’exemple de Touchstone montre clairement que les grimpeurs, désormais sensibilisés à ces enjeux, pourraient bien être prêts à privilégier les salles qui respectent réellement leur discours éthique. Face à cette évolution, tous les grands réseaux, aux États-Unis comme en Europe, devront tôt ou tard se poser cette même question : peut-on durablement développer la grimpe indoor sans placer les conditions de travail des salariés au cœur du projet ? Le boycott massif chez Touchstone pourrait finalement devenir le point de départ d'une prise de conscience collective dans toute l'industrie. Un avertissement sérieux pour tous les acteurs qui pensaient pouvoir ignorer durablement ces enjeux sociaux, pourtant bien présents derrière chaque volume, chaque prise, chaque voie ouverte.

  • Climb Up Aubervilliers : grève sur prises

    Grève inédite chez Climb Up : une vingtaine de salariés de la salle d’Aubervilliers ont cessé le travail pour dénoncer des conditions qu’ils jugent dégradées. En cause : six licenciements controversés, une direction locale perçue comme hors-sol, et une absence de dialogue avec le siège. Le mouvement s’inscrit dans un climat tendu pour le secteur, en France comme à l’étranger. © Vertige Media Ce matin, devant la salle que Climb Up revendique comme la plus grande d’Europe, le calme inhabituel a quelque chose de paradoxal. Aucun cliquetis métallique, pas de rires nerveux devant un bloc rebelle, seulement le silence déterminé d'une vingtaine de salariés : ouvreurs, moniteurs, hôtes d'accueil. Sur le bitume glacé d'Aubervilliers, l'ambiance n'est pas à la conquête verticale mais à l'affirmation horizontale d'un collectif. Vertige Media était là pour comprendre les ressorts intimes d’un conflit qui raconte bien plus qu’une simple histoire de prises. « Cette grève, c'est parce qu'on n'a pas été écoutés » La phrase, prononcée par un ouvreur en CDI à Aubervilliers, pourrait résumer à elle seule le malaise. Mais c'est précisément parce que derrière elle s’empilent les récits, les griefs, et les demandes sans réponse, qu’elle résonne si fort. « On a essayé. On a tenté des discussions. Et la direction, notamment le directeur de la salle, a fermé toutes les portes. » À ses côtés, une hôtesse d’accueil en CDD abonde, voix fatiguée mais ferme : « On est traités comme des exécutants, pas comme des personnes. On demande juste de la considération. » Cette notion revient comme un leitmotiv chez les grévistes : malgré les multiples tentatives pour alerter sur les conditions de travail, les mails envoyés et les dialogues réclamés, rien ne bouge. Ou plutôt si : les portes se ferment une à une. © Vertige Media Des genoux, un siège, et une dignité Dans cette grève où les visages racontent autant que les mots, une salariée à l'accueil raconte son histoire comme une synthèse amère : « Ils m'ont flingué les genoux. J'ai dû pleurer, faire des recours, passer des IRM pour espérer juste avoir un siège. » Le siège, symbole dérisoire et essentiel, ne lui est arrivé que trop tard. La solution proposée par son directeur ? Une rupture conventionnelle : « On m'a toujours dit : si ton patron te propose une rupture co, c'est qu'il veut te dégager. » Elle quittera la salle la semaine suivante, mais sa présence ce matin-là témoigne d’un soutien sans faille à ceux qui restent. 42,20 euros : le prix d'une confiance brisée Ce qui a mis le feu aux poudres ? Six licenciements soudains, motivés par des faits que la direction qualifie de « vols », mais que les salariés contestent fermement. Selon plusieurs témoignages recueillis par Vertige Media, ces accusations porteraient en réalité sur des gestes commerciaux jugés anodins par les employés, comme des boissons offertes à la clientèle et non enregistrées dans le système. Une sanction vécue comme disproportionnée par les grévistes interrogés : « Certains étaient là depuis longtemps. Ils ont tout donné pour Climb Up. On les remercie comme ça, pour 42 euros. » Cette gestion brutale, vécue comme une violence gratuite, a mis le feu à des poudres déjà bien sèches. © Vertige Media Un management hors-sol Directeur de Climb Up Aubervilliers depuis décembre 2024, cristallise les tensions. Ancien responsable chez Kiloutou, il ne vient pas de l'escalade, ce qui en soi ne poserait pas de problème si cela ne nourrissait pas une forme d’incompréhension radicale avec ses équipes. Un moniteur le souligne avec ironie : « Ça fait deux mois qu'on se dit bonjour, mais il ne sait même pas qui je suis. Il ne sait même pas faire un assurage en cinq temps. » Sollicité sur place par Vertige Media, le directeur de la salle a refusé de répondre à nos questions. Un contraste avec la démarche du directeur de Climb Up Cergy, présent ce matin-là. Lui parle volontiers, tente une médiation : « À Cergy, il y a un dialogue constant. Ce n’est pas un modèle vertical, chaque salle a ses réalités. » Une manière de dire en creux qu’à Aubervilliers, le dialogue n’a pas pris racine. L'Amérique en miroir Hasard du calendrier ou symptôme global ? La même semaine, aux États-Unis, les ouvreurs de Touchstone Climbing, le principal réseau américain, déclenchaient eux aussi une grève sur des motifs très similaires : conditions de travail, salaires, reconnaissance. Comme à Aubervilliers, ils pointent du doigt un secteur en pleine croissance mais qui oublie parfois l’humain en chemin. « Ce n’est pas juste chez nous, confirme un moniteur. C’est profond. On sent que c'est général. » Le parallèle dit quelque chose de l’évolution d’un secteur qui s’est construit sur une promesse sportive, mais flirte désormais dangereusement avec la surchauffe économique. La rentabilité en tension : la racine du problème ? Le directeur de Climb Up Porte d'Italie ne le cache pas : économiquement, le contexte est délicat. Dettes héritées du Covid, concurrence accrue, marché saturé : « On est très endettés, la rentabilité n'est pas là. On doit faire très attention. » Cette précarité économique n’excuse rien, mais elle explique sans doute en partie le durcissement des méthodes, la pression commerciale accrue, comme la priorité mise sur le fun climbing, très lucratif mais aussi très critiqué pour les questions de sécurité : « On encadre des groupes d’enfants sans vraie formation. C’est dangereux, mais ça rapporte gros. » © Vertige Media Et maintenant, quel dialogue ? Si les grévistes tiennent à clarifier que ce n’est pas la guerre mais un appel urgent au dialogue, ils affirment aussi que leur détermination est entière. Ils réclament une reconnaissance simple, humaine, un traitement digne des conditions de travail, sans grandiloquence mais sans naïveté non plus. « On ne veut pas cramer la boîte. On veut juste qu’elle fonctionne mieux. Qu’on arrête de nous infantiliser. » Le mot « infantiliser » revient d’ailleurs souvent dans leurs propos, et sur les pancartes, comme pour dire que le conflit est moins économique ou salarial que profondément humain. En réclamant une discussion directe avec la direction du groupe, les grévistes veulent sortir d’une impasse devenue intenable : « Tant qu'on n’aura pas un vrai dialogue adulte, on ne s’arrêtera pas. » À Aubervilliers, ce matin-là, la parole a enfin été libérée. Il reste désormais à voir si elle sera écoutée, ou à défaut, si elle trouvera écho ailleurs. Car au-delà d’un conflit local, c’est la question même du modèle de croissance accélérée des salles d’escalade qui se pose ici. Les murs continuent de pousser, les hommes et les femmes qui les font vivre, eux, ont décidé de ne plus se taire.

  • Climbing District : après Climb Up, une nouvelle grève fait trembler les murs

    Licenciements économiques, conditions de travail jugées intenables et dialogue rompu : une partie des équipes de toutes les salles parisiennes de Climbing District se met en grève, dans la foulée du mouvement chez Climb Up Aubervilliers. Un signal fort pour un secteur en pleine expansion mais où les tensions sociales montent. © Vertige Media Le secteur français des salles d’escalade vivrait-il son printemps social ? Une semaine à peine après la grève remarquée chez Climb Up Aubervilliers, Climbing District, acteur phare de l'escalade parisienne, se retrouve confronté à une mobilisation similaire. Ce matin, à quelques mètres du bassin de la Villette, devant la salle emblématique de Jaurès, l'ambiance oscille entre détermination silencieuse et inquiétude palpable. Au cœur du mouvement : neuf licenciements économiques récents, des conditions de travail jugées dégradées par les salariés et un dialogue social décrit unanimement par les grévistes comme absent. Un mouvement né dans l'urgence Début avril, la direction de Climbing District annonce neuf licenciements économiques. Parmi les postes concernés, des hôtes d'accueil et du personnel administratif. « On l’a appris sans aucun dialogue préalable, » déplore un salarié gréviste de la salle de Jaurès. Pour lui et ses collègues, le choc est d’autant plus brutal qu’il intervient quelques semaines après l’annonce du rachat de quatre salles d’escalade à Londres, ville où les loyers commerciaux atteignent des sommets. Une décision stratégique que certains salariés vivent comme un symbole fort des priorités financières de l'entreprise : « C'est dur d'accepter ces licenciements alors que des moyens conséquents sont mis ailleurs » résume-t-il avec prudence, rappelant qu'il s'agit là d'une perception largement partagée chez ses collègues. Revendications précises, cadre social fragilisé À la lecture des revendications transmises par la CGT, les demandes formulées par les salariés apparaissent structurées et précises : respect des délais légaux dans la communication des plannings, revalorisation des majorations pour heures supplémentaires et travail dominical, augmentation des rémunérations jugées trop proches du SMIC malgré les fortes contraintes du poste d'accueil, indemnités compensatrices inexistantes sur les jours fériés et dimanches, et conditions de départ dignes pour les licenciés. Les salariés dénoncent également « une politique du chiffre poussée à l’extrême », rendant selon eux le rythme de travail « impossible à tenir ». Le climat social décrit est tendu : turnover important, amplitudes horaires larges allant de 6h30 à minuit passé, journées morcelées, absence de visibilité sur les plannings. À cela s’ajoutent des éléments sanitaires (exposition à la magnésie), le port régulier de charges lourdes et l’interdiction controversée de s’asseoir durant plusieurs heures d’affilée, un point déjà soulevé précédemment par d'autres grèves dans le secteur. Le témoignage nuancé d’un salarié en grève Un salarié gréviste précise sa position : « On a essayé plusieurs fois de discuter, mais il n'y a jamais eu de vrai dialogue ». Selon lui, la direction locale aurait plutôt cherché à décourager les grévistes potentiels, évoquant des pressions à demi-mot, « toujours à l’oral, jamais par écrit ». Il décrit également des plannings imprévisibles, des heures supplémentaires non anticipées : « On découvre parfois qu’on fait des heures sup' le jour même ». Il reste toutefois très prudent et souligne que ce sont ses propres ressentis, mais que ces points sont au cœur des revendications collectives. Concernant la grève elle-même, il explique que l'équipe d’accueil de Jaurès est particulièrement mobilisée : « Ici, tout le staff accueil est en grève, seuls les managers et le directeur assurent l’ouverture ». Un signe fort, selon lui, que le malaise va au-delà de simples revendications économiques. Un contexte sectoriel sous tension, d’Aubervilliers à Los Angeles La grève chez Climbing District intervient une semaine après une mobilisation similaire chez Climb Up Aubervilliers, où les licenciements et une gestion interne jugée brutale avaient déjà poussé une vingtaine de salariés à cesser le travail. De l'autre côté de l'Atlantique, le récent mouvement social chez Touchstone Climbing (Californie) révèle des problématiques communes au secteur mondial : croissance rapide, stratégies commerciales agressives et conditions de travail sous tension. Les grévistes parisiens le reconnaissent volontiers : « Ce n’est pas isolé, c’est plus profond. Ça dépasse largement Climbing District » avance un gréviste, souhaitant inscrire ce mouvement dans un contexte global de prise de conscience sociale. Communication rompue, dialogue espéré Sollicitée par Vertige Media pour commenter les revendications et la grève, la direction de Climbing District n’a pas souhaité répondre directement à nos questions pour l'instant. Elle a toutefois précisé « préparer un communiqué officiel » à venir rapidement, expliquant avoir découvert les revendications le matin même. L’absence actuelle de réponse directe souligne précisément ce que dénoncent les salariés : une communication qui semble, au moins dans cette situation, à sens unique. Quelle suite pour un secteur en quête de maturité sociale ? Au-delà de la grève immédiate, les grévistes de Climbing District souhaitent poser des bases durables pour l’avenir social du secteur. « On ne veut pas juste des miettes pour calmer le jeu. On souhaite une évolution durable, pérenne, qui améliore le quotidien de ceux qui arriveront après nous ». À l'heure où l'escalade en salle connaît une popularité croissante et attire des profils jeunes et passionnés, souvent en début de carrière ou étudiants, les enjeux sociaux deviennent une préoccupation majeure. Si cette grève est l'expression d'un ras-le-bol, elle apparaît aussi comme un appel à une prise de conscience collective au sein d'un secteur en pleine structuration. En attendant le communiqué officiel promis par la direction, cette mobilisation révèle une fois de plus que la croissance rapide de l'escalade en salle ne pourra pas faire l'économie d'un dialogue social mature, construit, et nécessairement équilibré. Aujourd’hui, devant la salle de Jaurès, le silence inhabituel des murs résonne comme un appel : celui d’une professionnalisation nécessaire, d’un secteur en pleine adolescence économique, cherchant encore ses repères humains et sociaux. La balle est désormais dans le camp de la direction, qui aura à cœur de démontrer que dialogue et développement économique peuvent cohabiter, pour une escalade plus juste, durable, et humaine.

  • Grève chez Climb Up : Mediapart reprend l'affaire

    Fin mars, Vertige Media révélait la grève inédite des salariés de Climb Up Aubervilliers. Aujourd'hui, c'est au tour de Mediapart d'enquêter sur les coulisses de cette crise sociale, révélatrice des tensions profondes qui accompagnent la croissance rapide des salles d'escalade en France. © Vertige Media Aujourd’hui, ce qui semblait n'être qu'une crise sociale interne à Climb Up éclate aux yeux du grand public : Mediapart, poids lourd du journalisme d'investigation français, vient de publier, ce 22 juillet, une enquête détaillée sur les coulisses de l'affaire. Non seulement le média valide les faits graves déjà mis en lumière par Vertige Media, mais il pousse son analyse un cran plus loin, en décryptant comment ces tensions s'inscrivent dans une logique de croissance effrénée du groupe, désormais à la tête d’un empire de 33 salles réparties partout en France. Selon Mediapart, cette expansion à marche forcée aurait un prix : celui d’une pression constante sur les salariés, sommés de faire toujours plus avec toujours moins. Résultat ? Des conditions de travail dégradées, un management aux frontières de l’acceptable, et une sécurité potentiellement fragilisée pour les pratiquants. Aubervilliers, épicentre du conflit, devient ainsi le symbole révélateur de dérives jusque-là invisibles dans un secteur qui aime pourtant afficher une image jeune, sportive et décontractée. Cette enquête marque une bascule essentielle : en relayant à grande échelle les revendications initialement mises en avant par Vertige Media, Mediapart oblige désormais le milieu de l'escalade à faire face à une question inconfortable, mais nécessaire : le boom des salles d’escalade peut-il réellement se poursuivre sans repenser profondément sa façon d’appréhender l’humain ? Avec ce coup de projecteur national, le sujet sort du cercle fermé des initiés pour interpeller plus largement le monde sportif et économique sur la nécessité d’intégrer enfin le social dans l’équation. Car derrière les prises colorées et le cool apparent, il est temps d’assumer une autre responsabilité : celle des femmes et des hommes qui portent chaque jour cette croissance du loisir urbain contemporain.

  • « Ce n’est pas du tout ce qui se passe chez Climb Up » : François Petit répond à Mediapart

    En réaction à l’article publié sur Mediapart le 22 juillet 2025, la direction de Climb Up a publié un communiqué le lendemain pointant « des attaques portées contre la profession ». Le président fondateur du plus grand réseau de salles privées d’escalade en France a répondu aux questions de Vertige Media. Et que ce soit sur les grèves, les ouvertures, le marché, la situation économique, l’inclusion et la diversité, le management et les jeunes générations, François Petit dit tout. Entretien exclusif. © Giulia Squillace Vertige Media : Dans quel état d'esprit es-tu, après la publication de l'article sur Mediapart ? François Petit : On est effectivement un peu triste de ce qui est écrit. La situation décrite, ce n'est pas du tout ce qu’il se passe dans nos salles. À Aubervilliers, il y a eu des problèmes au printemps, il y a eu des grèves mais depuis, beaucoup de choses ont été réglées. Et puis quand Mediapart nous a envoyé la liste de questions, très ciblée, c'était pendant mes congés. On avait seulement trois jours pour répondre, donc on n'a pas pu le faire. Ils nous ont envoyé les questions le 6 ou le 7 juillet. Il fallait rendre nos réponses le 10. C’est leur méthode, bon (en réalité, les questions de Mediapart ont été envoyées le 4 juillet par email avec une relance le 9 par texto, ndlr) Ils avaient déjà des informations de certain·es collaborateur·ices. Certainement celles et ceux qui ont été licencié·es. Et puis, le responsable de la CGT qu’ils ont interviewé, nous, on n’a jamais rencontré cette personne. Bref, après, il n’y a pas que ça. À la suite des grèves, des articles sur la pollution de l’air ont été publiés, ça a dégradé encore plus l’image des salles d’escalade. C’est pour ça qu’on a fait un communiqué de presse un peu plus large. Vertige Media : C’est vrai que ce communiqué de presse est très global. Vous insistez beaucoup sur « les attaques portées contre la profession ». Pourquoi avoir préféré une communication sur l’ensemble du secteur alors que l’enquête de Mediapart traite spécifiquement du réseau de salles de Climb Up ? François Petit : Parce qu’on trouve qu’en ce moment, c'est compliqué dans la profession. La fréquentation est plutôt stable, alors qu'avant on progressait. Là, ça devient tendu pour tous les acteurs. On trouve que c'est une attaque contre Climb Up, mais également sur l'ensemble de la profession, que ce soit les ouvreurs ou les encadrants. Pourtant, on fait le maximum pour eux. On met des temps de pause. On essaye de leur donner des dotations matérielles : des chaussures d'approche pour les encadrants, de façon à ce qu'ils travaillent dans les meilleures conditions. Depuis 4 ans, on produit des enquêtes bien-être à destination de nos collaborateur·ices. 68% des salarié·es se déclarent satisfait·es de leurs horaires, 69% de leur temps de repos et 91% estiment que les conditions de sécurité sont respectées. Voilà. Ça dénote un petit peu avec ce qui est écrit sur Mediapart. La majorité de nos collaborateur·ices est contente de travailler chez nous. On met en place des choses derrière pour améliorer leurs conditions de travail. Alors quand on lit ce type d’article, il y a un peu de déception, effectivement. Ce sont des choses tout à fait erronées et infondées sur les conditions de travail dans nos salles. Le communiqué de presse de la direction de Climb Up daté du 24/07/2025 Vertige Media : Mediapart parle d'une augmentation du nombre d'accidents sur auto-enrouleurs depuis 2020 dans vos salles. Est-ce que tu confirmes ? François Petit : Depuis quelques années, il est vrai qu’on a mis davantage d'auto-enrouleurs. Depuis 2019, on en a mis à Aubervilliers, sur Angers, à Mulhouse… On a 59 auto-enrouleurs en tout sur nos 1550 lignes de cordes. Et donc, effectivement, il y a eu des accidents. On a un accident grave qui est arrivé à Confluence (une quartier de Lyon, ndlr) avec quelqu'un qui ne s'est pas assuré, qui ne s'est pas mousquetonné. Mais voilà, on n'a pas plus d'accidents (selon un rapport interne, 7 accidents sur auto-enrouleurs ont été déclarés dans l'ensemble des salles de Climb Up en France en 2024, ndlr) Vertige Media : Là, tu parles du décès à Lyon, en novembre 2024 ? François Petit : Oui. Vertige Media : Justement, l'article dit aussi que depuis, vous avez retiré les auto-enrouleurs de cette salle à Lyon. C'est le cas ? François Petit : Oui. En fait, ces auto-enrouleurs, ils étaient mélangés avec d'autres lignes de cordes dans la salle. D'où la confusion. Il y a souvent 4 à 5 voies sur auto-enrouleurs parmi des lignes de corde. Et parfois, des personnes veulent essayer les voies à gauche ou à droite qui sont libres. Elles partent dans la voie sans se mousquetonner. Comme à Lyon, les auto-enrouleurs sont un peu dispersés dans la salle, on ne pouvait pas mettre tous les auto-enrouleurs dans un espace confiné. Donc on les a retirés. Et sur les autres salles, on enlève effectivement la ligne de corde à droite ou à gauche d’une voie avec auto-enrouleurs pour que les gens ne puissent pas grimper dedans. Pour sécuriser. « Je n’aurais jamais imaginé que les salarié·es de Climb Up puissent faire grève un jour. Mais voilà, la CGT a un peu poussé pour que certaines personnes le fassent » Vertige Media : Pourquoi ne pas avoir mis en place des espaces dédiés, confinés, aux auto-enrouleurs ? François Petit : À Confluence, on ne pouvait pas faire des espaces dédiés, donc on les a retirés complètement. Mais pour moi, on a pas besoin de mettre des auto-enrouleurs. Pour nous, la grimpe, c’est à deux. On a une corde, il y a un assureur, un grimpeur. Voilà. Quand tu es deux, il y a effectivement moins de chance de faire une bêtise parce que tu as le grimpeur qui va regarder si l’assureur a bien mis son appareil d’assurage et l’assureur regarde si le noeud est bien fait. Vertige Media : Mais pourtant, tu en as quand même mis dans tes salles. Qu'est-ce qui t'a convaincu d'en mettre ? François Petit : Parce qu’il y a des gens qui souhaitent grimper de façon autonome. On met donc les auto-enrouleurs proche de l'accueil ou proche d'un endroit où on peut surveiller. En revanche, il n'y a pas encore d’espaces dédiés à part ceux consacrés au fun climbing où l’on trouve des surveillants pour encadrer les enfants. Vertige Media : Un membre de la CGT souligne que vous avez refusé d’embaucher des surveillant·es chargé·es de contrôler l’assurage dans les salles Climb Up. Est-ce que c’est le cas ? François Petit : On avait déjà des surveillant·es dans certaines salles avant d'avoir des discussions avec les délégué·es du personnel : à Gerland (quartier de Lyon, ndlr), Porte d’Italie (arrondissement de Paris, ndlr) par exemple. On a donc mis en place ces surveillant·es dans les endroits et les moments où il y a beaucoup de monde : le soir, le dimanche, pendant les vacances. On a essayé d’isoler les espaces et les temps où il y avait aussi beaucoup de nouveaux·elles client·es qui peuvent faire des bêtises. En sachant qu’un nouveau·elle client·e qui n’a pas l’habitude, il va plutôt demander à côté si ce qu’il fait est ok. On a remarqué que les accidents de voies proviennent plutôt de fautes d'inattention de personnes qui sont plutôt confirmées. Les accidents graves surviennent souvent avant la troisième dégaine. Chaque année, on produit des statistiques sur les accidents dans nos salles. J’ai reçu le dernier rapport ce matin. Les accidents de débutant concernent plutôt le bloc car ces gens-là savent moins bien tomber. Les accidents en voie concernent plutôt des gens confirmés dans la pratique. Vertige Media : Ces surveillant·es, ils font ça à temps plein ou ils font aussi d’autres choses dans la salle ? François Petit : Non, ce sont des encadrant·es salarié·es. Ce ne sont pas des gens qui sont à l'accueil et puis qui vont surveiller. Il faut quand même connaître les bases de l'encadrement pour savoir aussi si le nœud est bien fait, que le mousqueton à vis est bien fermé, que la personne sait assurer en cinq temps… Il y en a à peu près un par salle qui intervient beaucoup sur les périodes d’affluence. Vertige Media : Beaucoup d’ouvreur·ses se plaignent de leurs conditions de travail. Mediapart publie le chiffre de 75% à 80% des ouvreur·ses qui se blessent annuellement. François Petit : C’est faux. Vertige Media : Qu’est-ce qui te fait dire que c’est faux ? François Petit : On possède des statistiques sur les arrêts maladie et les arrêts de travail de nos salarié·es. Je ne peux pas te donner un chiffre exact mais chez nous, c’est moins de 30%. « Les jeunes ouvreurs ont un niveau d’escalade qui est bien moins élevé que celui des anciens » Vertige Media : Les ouvreur·ses se plaignent aussi de la précarité de leur profession. La plupart sont indépendant·es… François Petit : Pas chez nous. La majorité sont en CDI. On n’a que 8% des ouvreur·ses en CDD. En revanche, ce sont des salarié·es multi-tâches : ils peuvent faire de la maintenance, de l’encadrement voire de l’accueil pour certain·es. Ils le font en fonction de leurs compétences et de leurs envies. C’est vrai que sur Paris, nos oeuvreur·se sont davantage à temps partiel. C’est un peu la méthode Arkose : ils sont à 20 ou 27h sous un responsable d’ouverture. Ils font plusieurs salles dans Paris, de plusieurs franchises. Et moi, je pense qu’ils font trop d’ouvertures donc à un à moment, voilà, ils se blessent. Vertige Media : Vous avez des discussions au sein de la direction du groupe pour tenter de pallier au problème ? François Petit : Oui, bien sûr, on en discute. On a des réunions avec un groupe d’ouvreurs : Julien Gras qui est ouvreur international, Gérome Pouvreau, Florence Pinet… Les jeunes ouvreurs ont un niveau d’escalade qui est bien moins élevé que celui des anciens. Ces derniers étaient des passionnés, avaient des muscles et des tendons adaptés. Aujourd’hui, les jeunes deviennent ouvreurs au bout de deux ou trois ans. Ils vous ouvrent des blocs difficiles et ils font ça 3 fois par semaine. C’est beaucoup. Vertige Media : Donc ils ne se rendraient pas compte de la pénibilité du métier ? François Petit : Nous, on avait une marge, quand on ouvrait. J’ai été ouvreur pendant 15 ans, et avant d’ouvrir je faisais de grosses séances d'entraînement. J’étais d’abord athlète et après j’ai ouvert. Je testais des blocs pendant 2 ou 3h mais, de par mon entraînement, je n’étais pas trop fatigué. Là, ils se mettent des charges important de test, en voulant ouvrir des blocs qu’ils n’ont pas le niveau de réaliser. Donc effectivement, je trouve que le niveau est un peu limite par rapport au niveau d’exigence que cela demande. Vertige Media : Et spécifiquement chez vous, vous avez mis des choses en place pour prévenir ces blessures ? François Petit : Après le Covid aussi, on a mis en place des séances de kiné, de renforcement ou d'échauffement, pour sensibiliser nos ouvreur·ses. Tous les mois ou tous les trimestre - ça dépend des salles -, un·e kiné intervient pour un groupe pendant quelques heures. On a testé le dispositif à Gerland et désormais, il est mis en place dans toutes nos salles. On a aussi introduit des formations en interne qui visent à former notre staff sur la bonne utilisation du matériel etc. Certaines choses sont obligatoires comme mettre des lunettes ou des chaussures de sécurité. Certain·es ne le font pas et ça donne des arrêts maladie bêtes. On va être plus strict là-dessus. Car un·e ouvreur·se en arrêt maladie, ça a un impact financier et humain. Quand un ouvreur·se n’est pas là, c'est soit une ouverture qui ne se fait pas, soit un·e autre qui va travailler davantage. Après, sur l’ensemble du groupe, concernant les arrêts maladie et les accidents du travail, on est à 4%. La moyenne française est à 5,8% (le taux d’absentéisme en réalité, ndlr) donc on est en dessous. « On a recadré le directeur d'exploitation Paris qui regardait trop les caméras de surveillance. » Vertige Media : Si on revient sur ce qui a motivé le piquet de grève du 29 mars dernier, chez Climb Up Aubervilliers, nos informations convergent vers le licenciement de six salarié·es pour faute grave. Est-ce que tu pourrais nous détailler les faits précis qui ont conduit à ces licenciements ? François Petit : Il s’agit de repas qui n’ont pas été payés mais offerts à des amis ou à des clients. Après, les montants, ce ne sont pas les montants donnés par Mediapart. C'est beaucoup plus gros. En fonction des personnes, on se parle de 800 à 3000 euros. Les faits se sont déroulés sur une période. On ne pouvait pas vérifier parce que les salarié·es ne sortaient pas les notes sur notre logiciel. Mais on voyait ce qui sortait et ce qui manquait. Vertige Media : Comment ? François Petit : Eh bien, avec le système des stocks. Et puis après, sur les caméras. Le directeur de la salle a regardé les caméras et a constaté que certaines personnes mangeaient sur le dos de la société. Ensuite, on a quantifié pour tomber sur les chiffres que je t’ai donnés. Vertige Media : Et ça, sur l'utilisation de ces caméras, ça ne te pose pas problème de l'utiliser comme un outil de surveillance ? François Petit : On a vu qu'il y avait des problèmes sur les encaissements de la partie restauration. Donc après, effectivement, on a vérifié sur les caméras ce qu’il se passait. En tout cas, on a recadré le directeur d'exploitation Paris qui regardait trop, on va dire, ces caméras. Vertige Media : Tu as perçu qu'effectivement, le fait de surveiller des salariés par caméra de façon constante et permanente, c'est illégal ? François Petit : Effectivement, on ne peut pas les surveiller à distance, mais par contre, on peut vérifier des choses. Donc, il y a eu des vérifications qui ont été faites. Vertige Media : Des discussions ont eu lieu avant de licencier ces six personnes ? François Petit : Ça faisait un petit moment que cela se passait. Moi, je n’étais pas sur place, c’est le directeur de la salle, qui leur expliquait. Il est arrivé en janvier et avant lui, le directeur était un peu laxiste. Donc de mauvaises habitudes avaient été prises. Mais derrière tout cela, il y a des règles. Et on les applique dans toutes nos salles. On paye toutes et tous nos consommations, moi le premier. On a un tarif de -30% dessus. Donc quelqu’un qui prend 50 euros ou 500 euros, il vole. Vertige Media : Les tensions proviennent aussi beaucoup de la relation entre le directeur actuel et les salarié·es. Son profil de non-grimpeur revient beaucoup dans leurs déclarations… François Petit : Un bon directeur est-il obligé d’être un bon grimpeur ? Un champion ? Un ouvreur, oui. Un responsable d’ouverture, oui. Mais un directeur de salle n’est pas forcé de venir du monde de l’escalade. Après, ça n’a pas arrangé la situation. Il y a eu un manque de respect. On n’a pas eu la même situation dans notre salle de Porte d’Italie où les seules choses que nous ont demandé les grévistes, c’était d’avoir davantage de t-shirt Climb Up. Là-bas, il y a un bon directeur qui gère ses équipes. « Peut-être qu'effectivement, je n’aurais pas dû retirer ces symboles LGBTQIA+ de la salle d’Aubervilliers » Vertige Media : Aujourd’hui, quelle est la situation sociale à Climb Up Aubervilliers ? François Petit : Ça va mieux. On a aussi nommé un nouveau directeur adjoint, qui était directeur adjoint à Porte d'Italie et qui vient du monde de l'escalade. C’est un très bon grimpeur. Ça se passe bien parce que lui, il est respecté. Il sait de quoi il parle sur son périmètre technique. Et puis, il fait un bon binôme avec le directeur. De nouvelles personnes motivées sont arrivées. Celles et ceux qui étaient là depuis trois ans n'avaient pas évolué depuis un moment. Ils/elles étaient un peu frustré·es, ne mettaient plus beaucoup d’implication dans leur travail. C’est dur de faire évoluer une équipe de 35 personnes. C’est normal qu’il y ait un peu de turnover. Vertige Media : Mediapart souligne aussi le fait que tu aurais demandé de faire retirer des symboles LGBTQIA+ de la salle, lors d’un de tes passages à Aubervilliers. Est-ce que c’est toi qui a spécifiquement demandé de les retirer ? François Petit : Oui, il faut qu'on reste neutre. Après, je comprends, puisqu'on est partenaire des Eurogames (évènement qui se déroule à Climb Up Lyon-Gerland, très orienté sur l’inclusion et la diversité, ndlr) depuis neuf mois. Pour moi, dans les salles, il faut être neutre. Il y avait déjà des problèmes à Aubervilliers avec un Israélien sur la guerre. Donc pour moi, tout signe ostentatoire doit être évité. Vertige Media : Tu considères une orientation sexuelle ou un signe de soutien à la communauté LGBTQIA+ comme un signe ostentatoire ? François Petit : Non, non, c'est plus ouvert, effectivement. C’est davantage une question d’ouverture d’esprit. Peut-être qu'effectivement, je n’aurais pas dû retirer ces symboles. J’avais demandé de retirer un drapeau LGBT dans une autre salle, ça n’avait pas posé problème. Là, à Aubervilliers, il s’agissait d’auto-collants à l’accueil. Ce n’était pas très propre. Avec le recul, c’est un choix qui était un peu dur, mais à l’époque, il fallait un peu cadrer ce qui se passait à Aubervilliers. Ils faisaient trop de choses de leur côté. On arrivait pas trop à maîtriser tout ça. Vertige Media : Dans les mesures que vous mettez en avant dans le communiqué de presse, il est question de la mise en place d’une « safe place ». Peux-tu nous en dire plus ? François Petit : C’est une façon de dire que nos salles sont ouvertes à tous. Les hommes, les femmes, la communauté LGBT... On veut faire en sorte que nos salles soient des espaces sains et sécurisés pour tout le monde. On est aussi en train de mettre en place une cellule de veille contre les violences sexistes. Vertige Media : De quoi s’agit-il concrètement ? François Petit : On travaille dessus avec nos collaborateurs·ices. L’idée serait d'avoir une personne par salle qui serait déléguée sur ce thème là. On a un séminaire à la rentrée pour rentrer dans plus de détails mais cela provient d’une demande du CSE (Comité Social Économique soit l’instance représentative du personnel dans une entreprise, ndlr). On est tombé d’accord sur leur proposition. On veut aussi mettre en place une commission de lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans nos salles. Vertige Media : Parce que se sont déroulés des incidents dans les salles de Climb Up ? François Petit : Non, il n’y pas eu de faits. Vertige Media : Une mesure concerne aussi la revalorisation de tous les salaires non-cadres. Est-elle déjà actée ? François Petit : Oui, elle a eu lieu pendant les négociations annuelles des salaires. Elle a été faite le 1er juillet 2025 et elle concerne l’ensemble des salarié·es, hors directeur. Elle était d’un même montant pour tout le monde. Vertige Media : Et tu peux nous donner ce montant ? François Petit : 75 euros brut. C'est important quand même. Surtout dans un moment où les salles ne progressent plus en termes d'activité. On a aussi mis en place aussi une prime de partage de la valeur qui varie en fonction de l’ancienneté mais qui tourne autour de 200 euros. Vertige Media : En tant que dirigeant, comment analyses-tu la santé économique du marché des salles privées d’escalade ? François Petit : J’ai reçu les derniers chiffres de l’Union Sport & Cycle et je suis étonné d’apprendre qu’il y a eu 11% de salles d’escalade de plus en France cette année. Je m’attendais à moins. Arkose en a ouvert une. Bloc Session en ouvre. Il y a quelques salles indépendantes aussi. Pourtant, au global, le chiffre d’affaires descend de 3%. Sur les salles historiques, c’est même 12% de moins avec une fréquentation en baisse de 10%. Tu le vois bien, Vertical’Art a fermé à Lyon. Une salle en Bretagne a fermé. Chez Climb Up, on a ouvert beaucoup de salles entre 2021 et 2022. Elles continuent de progresser mais depuis novembre 2024, on connaît une inflexion. Et depuis mars 2025, on subit une baisse de fréquentation par rapport à l’année dernière. « On voit que le foot en salle et le padel progressent à nouveau. Donc on pense que l’escalade va repartir » Vertige Media : Comment tu l’expliques ? François Petit : Par la conjoncture économique. Les Français ont moins confiance en l’avenir, ils mettent de l’argent de côté comme jamais ils n’en ont mis depuis les années 60. Le marché des loisirs est le premier impacté. Après, on regarde ailleurs et on a des raisons d’espérer. Par exemple, on voit que le foot en salle et le padel progressent à nouveau. Donc on pense que l’escalade va repartir. L’effet de mode se portait beaucoup sur le bloc mais je pense que l’escalade en voie va se stabiliser puis continuer à progresser. On verra en septembre, c’est généralement un mois très important pour nous. Vertige Media : Dans son article, Mediapart, avance le chiffre d’un endettement à 61% du chiffre d'affaires de Climb Up. Tu confirmes ? François : C'est un petit peu moins, mais oui, on a un endettement important. On a beaucoup emprunté. On a fait un PGE (Prêt garanti par l’État, ndlr) pendant le Covid, d’autres prêts. On est en train de tout rembourser. Vertige Media : Au-delà de l’espoir de voir la conjoncture s’améliorer, quelle est la stratégie du groupe pour les années qui viennent François : On va se calmer. On va essayer d’améliorer notre rentabilité. En ce moment, on travaille beaucoup sur la restauration, le B2B (pour « business to business », qui désigne une activité dans laquelle une entreprise effectue une opération commerciale avec une autre entreprise, ndlr). On veut accueillir plus de séminaires, de comités d’entreprise. On veut évidemment améliorer l’expérience client dans nos salles. On va donc s’occuper de nos ouvertures de voies, de bloc… On va aussi faire évoluer l’école d’escalade. On a 10 500 enfants. On veut améliorer le suivi de ce projet. « Les jeunes n’ont pas le même état d'esprit que les anciens. J'ai commencé à travailler en salle d'escalade il y a 20 ans. Ce n'était pas du tout pareil. Les jeunes, j'ai l'impression qu'ils pensent plus à eux, à leur équilibre, et moins à l'entreprise » Vertige Media : Discutez-vous avec la direction d’autres acteurs du marché des salles privées ? François : Oui, on s’entend assez bien. Antoine Paulhac m’a appelé après la publication de l’article de Mediapart. Ghislain Brillet aussi, le président de l’UDSE (Union Des Salles d’Escalade, ndlr). On sait que pour certains groupes, la situation est compliquée. Mais on échange, ça fait du bien. C’est comme ça qu’on a créé l’UDSE en juin 2020 après le Covid. En se rassemblant. C’est un moment difficile pour la profession. Ils me soutiennent. Je n’aurais jamais imaginé que les salarié·es de Climb Up puissent faire grève un jour. Mais voilà, la CGT a un peu poussé pour que certaines personnes le fassent. On était en pleine négociation annuelle des salaires et ils l’ont fait pour mettre la pression à la direction et pour négocier. Vertige Media : Tu dirais que tu apprends encore, en tant que dirigeant ? François : Ah bah oui. C'est nouveau. Gérer une salle d'escalade, ce n’est pas pareil que d’en gérer 30. Donc, j'apprends, oui. Et puis, c'est dur. Quand t'as 500 salariés qui travaillent au quotidien, tu sais que c'est eux qui font marcher la boîte : à l'accueil, à l'encadrement, à l'ouverture. Nous, on est là pour essayer de les soutenir et pour les faire avancer dans le bon sens. C'est à la fois beau parce que c'est de l'humain, mais c'est aussi dur parfois. Surtout dans les moments difficiles. Et surtout avec des jeunes. Des jeunes qui n’ont pas le même état d'esprit que les anciens. J'ai commencé à travailler en salle d'escalade il y a 20 ans. Ce n'était pas du tout pareil. Les jeunes, j'ai l'impression qu'ils pensent plus à eux, à leur équilibre, et moins à la boîte. Nous, on était différents. Rectification le 24 juillet à 23h30 : modification d’une information erronée donnée par l’intervieweur sur le recadrage du directeur d’exploitation Paris de Climb Up. Rectification le 25 juillet à 11h : modification d’une information erronée donnée par l’intervieweur sur le délai accordé par Mediapart pour répondre à leurs questions avant la publication de leur article du 22 juillet.

  • Plasticité cérébrale et escalade : grimper, c’est surtout dans la tête

    Vous pensiez naïvement que grimper c’était simplement accumuler du muscle, payer des chaussons hors de prix, et espérer avoir une bonne étoile le jour J ? Raté. Ce qui fait vraiment la différence en escalade se trouve entre vos deux oreilles, et ça porte un nom plus sexy qu'on ne croit : la plasticité cérébrale. Dit autrement : la capacité prodigieuse de notre cerveau à se remodeler, à s’adapter, et à apprendre. Décryptage tout en neurones. Spoiler : votre cerveau n’est pas une mécanique immuable. Bien au contraire, il ressemble à une pâte à modeler extraordinairement complexe, qui se modifie constamment en réponse à chaque expérience, chaque apprentissage, chaque interaction avec votre environnement. Ce phénomène, appelé scientifiquement « neuroplasticité », désigne la capacité du cerveau à former, modifier ou éliminer des connexions neuronales tout au long de la vie, en fonction des stimuli qu’il reçoit. Plasticité cérébrale : le cerveau en mode « pâte à modeler » Quand vous grimpez, ce phénomène est particulièrement puissant : chaque geste technique – une prise pincée délicatement, un mouvement d’équilibre subtil, une coordination motrice complexe – sollicite intensément votre cortex moteur, votre cervelet et d’autres régions cérébrales spécialisées dans la gestion du mouvement et de l’espace. Ces sollicitations répétées déclenchent un véritable remodelage cérébral à l’échelle microscopique. Pour être très clair : chaque fois que vous attrapez une prise, votre cerveau engage des milliers de neurones, crée ou renforce certaines connexions synaptiques, et en abandonne progressivement d’autres devenues inutiles. C’est un processus continu d’adaptation neuronale, où vous renforcez les circuits régulièrement utilisés et délaisses ceux qui ne le sont plus. En somme, à chaque ascension, vous ne faites pas que grimper : vous sculptez activement l’architecture même de votre cerveau. Débutants : un chantier neuronal en pleine effervescence Quand vous débutez l’escalade, votre cerveau est en pleine explosion créative. Chaque nouvelle prise, chaque mouvement inédit est un stimulus puissant qui oblige votre cortex moteur (l’exécutant des gestes précis), votre cervelet (l’expert en coordination fine) et votre cortex pariétal (le GPS interne de votre corps) à travailler ensemble pour créer rapidement de nouvelles connexions neuronales (Schmidt & Lee, 2011). Cette phase initiale est un véritable âge d’or neurologique : votre cerveau expérimente, adapte, corrige à grande vitesse. Mais attention : cette intense plasticité est à double tranchant. Votre cerveau enregistre aussi bien les gestes efficaces que les mauvaises habitudes. Une prise mal positionnée répétée trop souvent deviendra vite une autoroute neuronale difficile à effacer par la suite (Kleim & Jones, 2008). Voilà pourquoi il est crucial d’intégrer dès le départ des gestes propres et précis, quitte à avancer plus lentement au début. « Il faut constamment bousculer le cerveau hors de sa zone de confort. La raison ? Le cerveau adore la nouveauté et déteste la routine » Le meilleur conseil concret pour profiter à fond de cette période ? Varier constamment vos expériences et accepte les échecs. Plus vous changez de type de grimpe (dalle, dévers, bloc, voie) et plus vous poussez votre cerveau à enrichir son répertoire moteur, créant ainsi des réseaux neuronaux diversifiés et solides. Chutez fréquemment : chaque erreur est une occasion précieuse pour votre cerveau d’ajuster finement ses connexions neuronales et d’affiner progressivement votre efficacité en grimpe (Seidler & Carson, 2017). Confirmés : gare au piège de la routine neuronale Pour les grimpeurs expérimentés, le défi neurologique est à l’opposé de celui des débutants : il faut constamment bousculer le cerveau hors de sa zone de confort. La raison ? Le cerveau adore la nouveauté et déteste la routine. Dès que vous répétez sans cesse les mêmes voies, les mêmes gestes, et les mêmes types d’efforts, vos circuits neuronaux cessent progressivement de se renouveler, ralentissant ainsi votre apprentissage et limitant votre progression (Ericsson, 2006). Pour continuer à progresser, les grimpeurs confirmés doivent donc adopter une stratégie claire : surprendre continuellement leur cerveau. Cela peut passer par des changements radicaux de style d’escalade – par exemple, passer d'une grimpe très physique en dévers à une grimpe ultra technique en dalle. Cela peut aussi impliquer d’intégrer à son entraînement d’autres pratiques motrices complémentaires, telles que le yoga ou la slackline. La slackline, justement, est une illustration parfaite : tenir debout sur une sangle souple oblige votre cerveau à gérer constamment des micro-ajustements d’équilibre, de proprioception et de concentration. Ce travail neuronal extrêmement précis est directement transférable en escalade, améliorant votre précision motrice et votre stabilité lors des mouvements complexes. Le yoga, quant à lui, va bien au-delà de simples postures. Sa pratique régulière permet de mieux réguler vos émotions, d’améliorer considérablement votre capacité respiratoire et votre souplesse générale – trois composantes fondamentales d’une grimpe performante. En diversifiant ainsi les stimulations, vous sollicitez en permanence la plasticité cérébrale et prévenez le risque de stagnation neurologique. Le sommeil : consolider en dormant Ça peut sembler contre-intuitif, mais une partie essentielle de votre progression verticale se joue littéralement dans votre lit. Le sommeil joue un rôle crucial dans la consolidation des apprentissages moteurs. Plus précisément, durant les phases de sommeil lent profond, votre cerveau entre dans un véritable chantier nocturne : il trie, sélectionne et renforce activement les connexions neuronales créées pendant la journée, tout en éliminant celles qui sont jugées inutiles ou superflues (Seidler & Carson, 2017). « Sacrifier votre sommeil, c’est sacrifier votre performance en escalade » Autrement dit, chaque geste technique que vous répétez sur le mur ou sur la falaise se perfectionne ensuite pendant votre sommeil. Votre cerveau profite de ces phases précieuses pour transformer les nouveaux apprentissages en automatismes moteurs, rendant ainsi chaque mouvement plus fluide, plus précis et moins coûteux en énergie cognitive. Moralité : sacrifier votre sommeil, c’est sacrifier votre performance en escalade. Une nuit complète n’est donc pas simplement du repos, c’est un entraînement neurologique indispensable qui influence directement vos progrès en grimpe. Gérer la peur : apprivoisez votre amygdale En escalade, le véritable combat se mène souvent contre soi-même. Et l’un des adversaires les plus redoutables s’appelle la peur de la chute. Neurologiquement, cette appréhension profonde naît principalement dans une toute petite région du cerveau appelée amygdale, une sorte de radar hypersensible spécialisé dans la détection des menaces et la gestion des émotions fortes (LeDoux, 2007). Lorsque vous grimpez en hauteur, votre amygdale se met souvent en alerte maximale, déclenchant des réponses physiologiques automatiques comme l’accélération du rythme cardiaque, la transpiration, ou encore des tensions musculaires. Mais la bonne nouvelle, c’est que cette peur n’est pas gravée dans le marbre : grâce à la plasticité cérébrale, votre cerveau peut apprendre à mieux la gérer et à modifier durablement ses réactions émotionnelles face au vide. Le grimpeur Alex Honnold illustre parfaitement ce phénomène : les neuroscientifiques ont découvert chez lui une activité incroyablement faible de son amygdale, même lorsqu’il est confronté à des situations extrêmes. Bien sûr, ce niveau d’absence de peur reste exceptionnel, mais son exemple démontre clairement l’importance de l’exposition contrôlée et graduelle aux situations stressantes pour entraîner votre cerveau à mieux gérer la peur. Concrètement, pour le commun des grimpeurs, cela passe par des exercices réguliers de chutes maîtrisées, des techniques avancées de respiration et de relaxation, ainsi qu’une visualisation mentale détaillée des mouvements (Guillot & Collet, 2008). Autant de stratégies efficaces pour « apprivoiser » progressivement votre amygdale, réduire votre réponse émotionnelle et optimiser votre performance en escalade. Nutrition et hydratation : nourrir vos neurones Si vous pensez que la nutrition du grimpeur ne concernait que vos muscles, vous avez tout faux. Votre cerveau est incroyablement gourmand en énergie : il représente seulement 2% du poids du corps, mais dévore à lui seul environ 20% de votre énergie quotidienne. Autrement dit, chaque mouvement que vous réalisez sur le mur dépend directement de la manière dont vous nourrissez vos neurones. Parmi les nutriments essentiels à la performance cérébrale, les oméga-3 occupent une place de choix. Présents notamment dans les poissons gras comme le saumon, les sardines ou le maquereau, mais aussi dans les graines de chia ou de lin, ces acides gras spécifiques jouent un rôle crucial dans la plasticité cérébrale : ils augmentent la fluidité des membranes neuronales et facilitent la transmission rapide et efficace des signaux nerveux entre les neurones (Gómez-Pinilla, 2011). En clair, sans oméga-3, vos connexions cérébrales tournent au ralenti, limitant votre potentiel d’apprentissage et de progression en escalade. Le magnésium est un autre élément-clé à intégrer impérativement dans votre alimentation. Présent en abondance dans les légumes verts (épinards, brocolis), les fruits secs (amandes, noix), ainsi que dans les céréales complètes, le magnésium intervient directement dans le fonctionnement synaptique. Il régule l’activité des récepteurs cérébraux impliqués dans l’apprentissage, la mémoire et la gestion du stress, favorisant ainsi une meilleure adaptation neuronale à l’effort et aux défis techniques que vous rencontrez en grimpe (Slutsky et al., 2010). Enfin, côté hydratation, votre cerveau est également extrêmement sensible : une déshydratation légère, équivalente à seulement 2% de perte hydrique, suffit à affecter significativement ta vigilance, votre concentration et votre coordination motrice (Armstrong et al., 2012). Pour le dire autrement, négliger votre hydratation revient à saboter directement vos capacités cognitives et physiques. Boire régulièrement en petites quantités pendant vos sessions de grimpe garantit ainsi que votre cerveau reste pleinement opérationnel et performant. Mythes neurologiques : ces idées reçues qui sabotent votre cerveau sportif Même en 2025, certains clichés sur le cerveau persistent et empêchent les grimpeuses et grimpeurs (et les sportifs en général) de réellement comprendre comment optimiser leur potentiel neurologique. Petit passage en revue de ces mythes tenaces : « On n’utilise que 10% de notre cerveau » : l’absurdité absolue Cette vieille légende urbaine n’a aucune base scientifique sérieuse, mais continue pourtant de circuler avec entêtement. La vérité, c’est que chaque zone du cerveau humain est régulièrement sollicitée – même les plus petites et discrètes structures. Aucune zone n’est là « par hasard » : chaque région cérébrale remplit une fonction précise, essentielle à votre fonctionnement quotidien, que ce soit pour grimper, raisonner ou simplement respirer. Bref, votre cerveau n’a rien d’un organe sous-utilisé : il est pleinement actif et constamment engagé dans votre quotidien comme dans votre sport. « Après l’enfance, on ne peut plus apprendre efficacement » : la fausse fatalité Autre mythe coriace : l’idée que le cerveau perd définitivement sa capacité à apprendre après l’enfance. Certes, la plasticité cérébrale est maximale chez les jeunes enfants, mais il est absolument faux de croire qu’elle disparaît à l’âge adulte. En réalité, votre cerveau conserve une remarquable capacité d’adaptation tout au long de ta vie. Même après 40, 50 ou 60 ans, vous pouvez apprendre de nouvelles techniques d’escalade, développer des habiletés motrices inédites, ou remodeler votre cerveau pour mieux gérer vos émotions et votre peur du vide (Park & Bischof, 2013). Apprendre ne s’arrête jamais – à condition que vous sollicitiez régulièrement votre cerveau avec de nouveaux défis. « Le multitâche est une compétence utile » : la grande illusion Dernier mythe à déconstruire : la croyance répandue que notre cerveau serait un expert en multitâche. La vérité scientifique est claire : le cerveau humain est profondément inefficace lorsqu’il est forcé d’accomplir plusieurs tâches complexes simultanément. Chaque fois que vous alternez rapidement entre différentes tâches, votre cerveau perd un temps considérable à réorganiser ses ressources cognitives, ce qui se traduit par une baisse significative de la précision et de l’efficacité (Rubinstein et al., 2001). En escalade, cela signifie concrètement qu’essayer de penser à autre chose (votre journée, vos soucis, la musique dans vos écouteurs) pendant que vos grimpez diminue fortement votre performance. La concentration absolue sur une seule tâche reste la stratégie cognitive optimale pour être performant en grimpe. Ces mythes, lorsqu’ils sont pris au sérieux, brouillent votre compréhension de votre propre cerveau et limitent votre capacité à exploiter pleinement votre plasticité cérébrale. En éliminant ces fausses croyances, vous pouvez mieux appréhender la manière réelle dont votre cerveau fonctionne et ainsi optimiser durablement vos performances sur les murs. Votre cerveau est votre premier partenaire de cordée La plasticité cérébrale, c’est l’outil d’entraînement le plus sous-exploité en escalade. Votre cerveau est votre principal allié pour progresser : en le nourrissant correctement, en lui offrant des défis variés, en soignant votre sommeil et en apprenant à gérer vos émotions, vous pouvez littéralement vous câbler pour grimper mieux. La prochaine fois que vous bloquez sur un mouvement, pensez-y : c’est peut-être votre cerveau, pas vos bras, qu’il faut entraîner davantage. Car l’escalade, c’est définitivement dans la tête que ça se joue.

  • Mémoire musculaire : votre cerveau grimpe mieux que vous

    La fatigue musculaire n'est pas qu'une simple sensation de lourdeur - c'est un fascinant ballet neurochimique orchestré par votre système nerveux central. Entre signaux d'alarme et mécanismes de protection, notre corps possède une intelligence remarquable pour gérer l'effort. Prêt·e·s pour un plongeon délicieusement cérébral dans les coulisses neurologiques de vos avant-bras congestionnés ? Suivez le guide. C'est votre cerveau qui créé votre avant-bras, pas votre climbing ring. On le connaît, tous : ce grimpeur vétéran, le genre qui enchaîne tranquillement du 7a en sifflotant, et qui vous lâche, mi-condescendant mi-paternel : « T’inquiète, l’escalade c’est comme le vélo, ça s’oublie pas ». Une réplique énervante à souhait, surtout après trois mois d’abstinence forcée pour cause de cheville malmenée. Mais si, derrière ce petit sourire narquois, notre ami avait raison ? Car figurez-vous que dans l’ombre de votre cerveau encombré par les codes de votre carte bleue et le prénom oublié de votre voisin, vos muscles enregistrent discrètement chaque placement, chaque impulsion, chaque subtil déséquilibre maîtrisé. Oui, vos muscles ont une mémoire, et la mauvaise nouvelle, c’est qu’elle est probablement meilleure que la vôtre. Vos muscles sont-ils plus intelligents que vous ? Spoiler immédiat pour éviter toute déception existentielle : vos biceps ne philosophent pas, vos quadriceps n’ont jamais eu de crise identitaire, et non, vos avant-bras ne gardent pas secrètement en mémoire vos playlists favorites. Soyons précis : ce que vous appelez naïvement « mémoire musculaire » relève en réalité d’une chorégraphie neuronale finement orchestrée par votre cerveau. À force d’acharnement méthodique (voire obsessionnel) sur les mêmes mouvements, vos gestes migrent subtilement de votre cortex préfrontal – le QG de votre conscience stressée – vers des régions cérébrales plus efficaces, comme le cervelet, ce chef d’orchestre silencieux des mouvements millimétrés. Résultat ? Vous voilà soudainement capable d’exécuter des enchaînements fluides et gracieux, presque sans y penser, comme si vous étiez piloté par une intelligence invisible. Votre cerveau bosse discrètement en arrière-plan, vos muscles exécutent sans broncher, et vous, tranquille au milieu, vous donnez l’impression d’avoir du talent sans même savoir comment vous faites. Bref : vous grimpez mieux que votre cerveau conscient ne vous en croyait capable. Avouez que c’est flatteur. Plus vous grimpez, plus votre cerveau gagne en volume, ce qui reste objectivement classe pour impressionner (ou ennuyer) vos amis en soirée. Le chantier neuronal : quand votre cerveau devient accro Chaque fois que vous répétez obstinément le même mouvement de grimpe, vous ne faites pas seulement gonfler vos avant-bras comme des ballons de baudruche : vous restructurez littéralement votre cerveau. Ce n’est pas une image poétique, mais une vérité neuroscientifique pure et dure. Selon une étude intrigante (Di Paola, 2013), les cervelets des grimpeurs experts se trouvent même hypertrophiés, gonflés par l’exigence constante d’une coordination millimétrée. Autrement dit : plus vous grimpez, plus votre cerveau gagne en volume, ce qui reste objectivement classe pour impressionner (ou ennuyer) vos amis en soirée. Mais attention, l’opération présente un revers délicat : votre cerveau, ce génie adaptatif, est aussi parfaitement capable d’apprendre n’importe quoi, y compris vos mauvaises habitudes. Chaque répétition mal réalisée est aussi mémorisée, gravée avec une précision presque vexante dans vos circuits neuronaux. Vous avez tendance à négliger le placement de vos pieds dès que vous êtes sous pression ? Attention à ne pas inscrire définitivement cette fâcheuse manie dans votre répertoire neuronal. Moralité : apprenez proprement dès le départ, ou préparez-vous à passer le reste de votre carrière de grimpeur à tenter de déloger vos mauvaises habitudes. Encore plus fou que votre cerveau musclé : vos muscles eux-mêmes possèdent une forme d'immortalité. Quand vous vous entraînez dur, enchaînant séries et répétitions jusqu'à frôler l’écœurement lactique, vos fibres musculaires se dotent de noyaux supplémentaires. Et la bonne blague de l’évolution, c’est que ces noyaux restent tranquillement installés, même après une longue période d’inaction (merci Netflix, Uber Eats et les pauses prolongées sur canapé). Une étude savoureuse (Bruusgaard, 2010) a même prouvé que ces précieux noyaux musculaires persistent pendant plusieurs mois, voire années, d’arrêt total. Conséquence directe ? Lorsque vous reprenez timidement l’escalade après votre pause sabbatique, votre musculature revient étonnamment vite à son état passé. Vous pensez naïvement repartir de zéro, mais vos muscles – ces fourbes silencieux – se souviennent parfaitement de leur splendeur antérieure. Vous retrouvez miraculeusement votre niveau après trois séances seulement, tout en faisant semblant d’être surpris, histoire de rester humble devant vos potes. Sacré privilège, non ? Basic Instinct À force d’automatiser vos mouvements, vous atteignez l’état de grâce ultime du grimpeur : vos gestes deviennent instinctifs, naturels, quasiment animaux. Selon les recherches de Zampagni (2011), les grimpeurs expérimentés sont des maîtres incontestés dans l’art subtil de répartir harmonieusement leur poids sur l’ensemble des quatre membres. À l’opposé, les débutants, prisonniers de leur cerveau trop conscient, s’épuisent en misant tout sur leurs bras, avant de gémir après deux mouvements. L’autre bénéfice direct ? Votre cerveau conscient se trouve soudain libéré des contraintes bassement techniques. Il peut enfin dédier sa puissance cérébrale à ce qui importe vraiment : anticiper sereinement la prochaine prise, dompter cette angoisse sournoise de la chute, ou même philosopher tranquillement sur le sens profond de l’existence en plein crux. Bref, vos automatismes moteurs libèrent votre esprit, vous permettant d’enchaîner les performances avec une aisance insultante pour vos partenaires de grimpe. Il y a pas de quoi. La mémoire musculaire, c’est comme votre ex : ça vous hantera toute votre vie Vous pensiez sincèrement avoir tout perdu après cette coupure de six mois loin des prises ? Erreur dramatique, presque touchante de naïveté. Car la mémoire motrice est terriblement résistante, limite obsessionnelle. Un mouvement précisément appris peut être reproduit fidèlement jusqu’à huit ans après l’avoir pratiqué pour la dernière fois. Oui, vous avez bien lu : huit années entières sans la moindre répétition, et vos pieds savent toujours exactement où aller, tel un fantôme des placements passés revenu vous hanter avec une précision presque inquiétante. Un peu comme cette vieille playlist emo-rock de votre adolescence que vous n’avez jamais totalement oubliée. Évidemment, votre force et votre endurance auront pris un coup, mais rassurez-vous : votre technique ressurgira bien plus vite que prévu. Et soyons honnêtes, vous en tirerez un plaisir sournois mais jubilatoire, en savourant discrètement cette supériorité presque injuste. Après tout, vous n'y êtes pour rien : c’est juste votre mémoire musculaire qui fait du zèle. Trois conseils pour muscler votre cerveau Votre corps vous offre un superpouvoir neurologique : une mémoire musculaire solide, fiable, limite arrogante. Ce serait franchement dommage de ne pas en profiter. Voici trois astuces scientifiquement validées (mais cool à appliquer) pour transformer définitivement cette mémoire en performances verticales. 1. Variez les plaisirs (et les galères) Votre cerveau déteste s’ennuyer. Alors, pour éviter que vos neurones ne s’endorment devant une répétition monotone des mêmes mouvements, changez sans cesse de style d’escalade : dalle en finesse, dévers sauvage, blocs vicieux, grandes voies interminables… Plus vous diversifiez les stimuli, plus vous enrichissez votre répertoire moteur. Votre corps devient une encyclopédie vivante de la verticalité, prête à s’adapter à n’importe quelle situation avec un naturel énervant. 2. Visualisez vos mouvements (et grimpez sans quitter le canapé) Voilà une astuce qui devrait ravir les adeptes de la procrastination active. Il se trouve que le simple fait d’imaginer précisément un mouvement de grimpe active les mêmes zones cérébrales que si vous réalisiez réellement ce geste (Filgueiras, 2018). Baptisée élégamment « imagerie motrice » par les scientifiques pour impressionner dans les congrès, cette technique est parfaite pour progresser tranquillement depuis votre canapé les jours de pluie, ou quand votre salle favorite est envahie par une colonie scolaire surexcitée. 3. Dormez comme si votre vie (verticale) en dépendait D’après une étude imparable (Fogel, 2017), la véritable consolidation des gestes techniques appris pendant votre séance ne se produit ni au pied du mur, ni devant un smoothie protéiné, mais durant votre sommeil. Traduction pratique : bien dormir après l’entraînement garantit une inscription durable des mouvements dans votre mémoire motrice. Vous êtes tenté par une nuit blanche avant une séance ? Autant grimper pieds nus sur une dalle de verre pilé. À vous de choisir. Attention au côté obscur de la force musculaire Si cette fascinante mémoire musculaire fait de vous une machine à grimper efficace et élégante, elle a pourtant une limite subtile et sournoise : elle peut vous enfermer dans une zone de confort gestuelle particulièrement vicieuse. À force de répéter les mêmes voies, les mêmes mouvements, votre corps devient comme ce collègue ennuyeux qui commande toujours exactement le même sandwich au déjeuner : prévisible, monotone et incapable de s’adapter à l’imprévu. Le risque ? Vous transformer lentement mais sûrement en automate vertical, capable certes d’enchaîner les mêmes séquences avec une fluidité parfaite, mais complètement perdu dès que la voie vous sort de vos habitudes confortables. Moralité : apprenez aussi à régulièrement perturber votre routine motrice, provoquez volontairement des situations inconnues, poussez votre mémoire musculaire à rester agile et inventive. Sinon, vous risquez de grimper à vie sur la même partition, avec autant de spontanéité qu'un ascenseur bloqué entre deux étages. Votre meilleur allié : vous-même À l’arrivée de ce voyage neurologique un brin irrévérencieux mais scientifiquement rigoureux, retenez une vérité aussi rassurante qu’inquiétante : votre corps se souvient mieux de vos placements préférés que vous du prénom de votre dernier partenaire de grimpe. Car votre mémoire musculaire, associée à la prodigieuse plasticité de votre cerveau – comme expliqué dans notre précédent épisode « Plasticité cérébrale : grimper, c’est surtout dans la tête » –, fait de vous une machine à grimper remarquablement optimisée. Concrètement, en combinant ces deux phénomènes neurologiques, vous obtenez le superpouvoir ultime du grimpeur : grimper mieux, grimper fluide, grimper sans (trop) réfléchir. Votre cerveau câblé pour s’adapter, vos muscles programmés pour mémoriser : vous êtes désormais l’heureux propriétaire d’une véritable intelligence motrice intégrée. Alors la prochaine fois qu’un ami un peu simpliste vous dira que l’escalade, c’est juste une affaire de bras costauds et de force brute, esquissez un sourire narquois mais bienveillant et répondez tranquillement : « Désolé, mais grimper, c’est avant tout une histoire de cerveau bien connecté à ses muscles. Et chez moi, tout est parfaitement câblé ».

  • Chroniques d’un sport hype : l'humour au feutre noir de Mona Hackel

    Avec Escalade en salle, chroniques caustiques d’un sport hype, l’illustratrice et productrice radio Mona Hackel ne se contente pas de croquer des « types » de grimpeur·ses. Elle s’intéresse à ce qui déborde les personnes : la salle comme dispositif social, la « vibe » comme produit, et la langue du marketing comme signal de classe. Une satire située — l’Île-de-France — mais pensée comme une loupe sur l’écosystème français. © Mona Hackel La scène pourrait être inventée, mais c’est précisément ce qui la rend utile. Dans une salle immense, presque vide — heures creuses, public disponible, silence d’entrepôt — trois personnes arrivent avec un sound system sur roulettes. Caissons en bois, installation sérieuse, posture de pionniers. Elles expliquent qu’elles montent un format « hyper concept » : première partie house, puis salle transformée en club jusqu’à 5 heures du matin. Mona Hackel et ses ami·es, familiers de cet attirail « depuis l’adolescence » pour avoir déjà traîné du côté des free parties, restent interloqué·es. Moins par l’idée que par la manière de la raconter : comme si rien n’avait précédé, comme s’il n’existait pas d’histoire sociale et culturelle derrière cet imaginaire. C’est ce type de micro-scènes — à la frontière du comique et du révélateur — que Hackel collecte et transforme en chroniques dessinées. Elle n’a pas « décidé » d’en faire une série : elle commence par un coup de colère, publie une première planche sur Instagram, et le retour du public donne une suite. À partir de là, la salle devient un terrain. Pas seulement un lieu de pratique, mais un espace où se fabriquent des hiérarchies, des manières d’être ensemble, et une économie très concrète de l’attention, du désir et de la distinction. Vibe et verbes Hackel assume le mot : « C’est une satire ». Mais elle refuse qu’on la réduise à une collection de vannes sur des individus. « C’est une satire dont le décor est celui de la salle d’escalade… de mon point de vue et de mon regard très situé », dit-elle, en rappelant que son observation part des salles franciliennes. Et pourtant, l’ambition dépasse ce cadre : à partir de ce décor, elle vise « l’écosystème des salles d’escalade en France ». Ce qu’elle tourne en ridicule n’est pas seulement une « faune », mais un système. « Au-delà des individus, c’est aussi une satire de la salle d’escalade en elle-même », comprise comme un espace hybride : un lieu sportif, un lieu de sociabilité et, de plus en plus, un lieu de commerce. Elle insiste notamment sur les stratégies de conquête : « Ce dont je me moque… c’est toutes les stratégies marketing déployées par certaines salles pour attirer de nouveaux… clients et clientes ». La salle n’est plus seulement un mur : elle se raconte, se met en scène, vend une expérience complète. « On a une vision de l’espace naturel, alors qu’en fait c’est faux. Ce sont aussi des espaces rendus artificiels, de par l’équipement » Mona Hackel Là où son regard est particulièrement précis, c’est dans l’attention portée à la langue. « Je m’intéresse vachement aux éléments de langage », nous explique-t-elle, en pointant les anglicismes, les formulations standardisées, les mots-valises qui finissent par devenir des mots d’ordre. Le menu du bar, le formulaire d’inscription, la signalétique : tout est discours. Et ce discours n’est jamais neutre. Une salle s’adresse rarement à « tout le monde », même quand elle dit « tout le monde ». Elle parle à un public supposé jeune, urbain, solvable, familier des codes. Et elle le fait avec une langue qui promet une identité autant qu’une séance. La série tient aussi par sa lucidité : Hackel ne se place pas au-dessus de ce qu’elle décrit. Elle raconte ce tiraillement entre être une cible de ces stratégies et en percevoir les mécanismes. « À la fois me sentir visée par ces stratégies marketing… et à la fois avoir un regard autocritique sur quelle communauté on représente aussi. » Carnet de mur Hackel n’emploie pas le mot « enquête », mais sa méthode s’en rapproche. « Je tiens des notes sur mon téléphone… ce qui pourrait s’apparenter à des carnets de terrain », nous explique-t-elle. Elle note ce qui la fait rire, ce qui se répète, ce qui trahit une tendance : gestes, phrases, détails de décor. Puis elle centralise, trie, assemble — avec une logique de montage qu’elle relie à son expérience de la radio. Ce lien n’est pas anecdotique. Elle dit y avoir appris une idée simple : l’expertise ne vit pas uniquement à l’université. « Il y a des spécialistes à plein d’endroits », insiste-t-elle, y compris des gens dont le savoir est construit par la pratique et par les publics traversés. Elle cite un exemple très concret : son père, prof d’EPS spécialisé en escalade. Pas besoin d’une thèse pour avoir une vision large d’un sport : l’enseignement, les générations, les milieux qui se l’approprient, tout cela produit aussi de la connaissance. « Dans ces espaces, on fabrique pour nous des imaginaires autour de la nature » Mona Hackel Cette attention aux signes la conduit vers des sujets souvent considérés comme secondaires, mais qui disent beaucoup. Par exemple, la musique : qui choisit la playlist, et à qui s’adresse-t-elle ? Que dit-elle du public visé ? Que dit-elle de celles et ceux qui travaillent à l’accueil ? Plus largement, que révèle la standardisation sonore des chaînes, quand l’expérience devient un produit homogène ? La salle comme espace sonore, donc comme espace politique, aussi. Même logique côté décor. Hackel s’intéresse à la mise en scène de la nature au cœur d’un univers artificiel. « Dans ces espaces… on fabrique pour nous des imaginaires autour de la nature », observe-t-elle, en décrivant posters, photos de falaises, images de grandes voies. Beaucoup de salles vendent l’extérieur comme horizon désiré, comme prolongement « naturel » de la pratique. Et elle propose un renversement : cet extérieur, lui aussi, est déjà mis en forme. « On a une vision de l’espace naturel alors qu’en fait c’est faux. Ce sont aussi des espaces rendus artificiels, de par l’équipement. » Sa série ne se contente pas d’opposer « vrai » et « faux ». Elle interroge plutôt la manière dont on consomme du « vrai », et la manière dont le marché le conditionne, le met en récit, le rend désirable. Enfin, il y a un angle qu’elle veut approfondir : le travail. Derrière la « vibe », derrière « le vernis », « il y a des humains ». Elle imagine une méthode où la BD se nourrirait de paroles recueillies : salarié·es, accueil, ouverture, entretien, management, quotidien. Mais elle se heurte à un obstacle prosaïque : les moyens. Pour faire exister ce matériau, il faut du temps, du cadre, une économie. Et l’ampleur des questions finit par dépasser l’énergie du « projet jeté dans le dessin ». Des strips sous le manteau À la fin, sa série pose une question qui dépasse la grimpe : quel support permet encore la nuance ? Pourquoi vouloir en faire un livre, alors que le projet est né sur Instagram ? Hackel répond par un mot : l’attention. Elle raconte un rapport longtemps conflictuel à la lecture, puis une découverte tardive du livre comme outil d’apprentissage et de plaisir. Et elle résume l’écart ainsi : « Le rapport à l’attention et à l’immersion n’est pas du tout le même quand tu scrolls un téléphone ou quand tu prends le temps d’ouvrir un bouquin. » Le papier n’est pas, pour elle, un réflexe nostalgique : c’est une tentative de retrouver un temps long, une lecture qui ne soit pas dictée par la mécanique du feed. Reste l’ambivalence. L’édition impose des cadres, des contraintes, des arbitrages. L’autoédition, elle le sait, est « harassante ». Elle dit pourtant suivre une boussole assez claire : le plaisir de faire et l’exigence d’autonomie. Elle raconte même avoir envisagé une infiltration graphique — des strips imprimés « sous le manteau » qui se fondraient dans le décor — avant d’y renoncer, précisément pour ne pas être récupérée. Sa satire ne cherche pas la connivence avec ce qu’elle critique. Ce que propose Mona Hackel n’est donc pas un simple miroir moqueur tendu à une tribu urbaine. C’est une chronique de l’époque, où la salle devient un laboratoire : langage managérial, imaginaires préfabriqués, promesse de communauté, consommation de nature, hiérarchies visibles et invisibles. Sa BD a commencé comme un coup de colère. Elle prend la forme d’une question durable : qu’achète-t-on, exactement, quand on achète une séance — un sport, ou une manière d’être au monde ? Les chroniques sont à suivre sur Instagram : @namohkl.

  • L'escalade en commun : la première salle entièrement co-gérée au monde

    Dans une ville anglaise moyenne, un groupe de grimpeur·euses construit une salle d'escalade entièrement co-gérée par ses habitants. Propriété collective, gouvernance partagée, tarifs divisés par deux : Climbing Commons est une initiative unique au monde. Et le prototype d'une idée qui pourrait transformer bien plus que le seul univers de la grimpe. Deux bénévoles dans la salle d'escalade en construction, à Stroud (cc) Climbing Commons Chik soulève des haltères sans conviction dans une salle de musculation. Autour de lui, le ronronnement des tapis de course, l'odeur de caoutchouc chaud, la routine mécanique des corps en mouvement. Chik déteste ça. Le regard perdu sur l'éternelle barre de fonte devant lui, il divague. Et se met à rêver de pans de murs verticaux avec des prises multicolores. De séquences à chercher des mouvements fluides, de cet état de grâce où le cerveau se vide de tout sauf du prochain geste. Prix Nobel, tractions et verrou patrimonial Quelques jours plus tard, Chikara Shimasaki alias « Chik » raconte cette scène à Vertige Media, assis à la table de sa salle à manger. « Je déteste vraiment les salles de sport, lâche-t-il. J'ai la quarantaine, je grossis, je vieillis, mon corps se dégrade. Je suis un peu obligé. Mais chaque fois que j'y suis, qu'est-ce que j'ai envie de grimper... ». Le quadra ne se souvient plus vraiment comment il est tombé dans la grimpe. « Un peu comme tout le monde, je crois », évoque-t-il vaguement. Un ami l'y a initié, puis il y a pris goût. Et tout à coup, voilà qu'il se retrouve un jour dans les Pyrénées à faire une grande voie et à passer l'un des meilleurs séjours de sa vie. Chikara partage aussi que l'escalade l'a soigné d'un divorce compliqué. « C'est un sport qui vous permet de ne penser à rien d'autre que ce que vous faites, continue-t-il. La seule chose qui compte, c'est d'atteindre la prise suivante. C'est l'esprit zen. » Cette zénitude, le Britannique ne la retrouve plus vraiment depuis qu'il s'est installé à Stroud, ville moyenne du Gloucestershire, dans le sud-ouest de l'Angleterre, où il vit avec ses trois enfants. Ou du moins, très rarement. « Les seuls moments où je parvenais à grimper régulièrement, c'est quand je pouvais me le permettre financièrement, précise-t-il. Et des moments comme cela, il n'y en a pas eu beaucoup. » Autour de Stroud, les salles d'escalade ne sont pas légion. Il faut faire 25 km pour en trouver une. Et débourser généralement 500 livres par an pour y grimper régulièrement. Alors « Chik » ronge son frein en faisant de la muscu. Jusqu'à ce qu'au détour d'une série de tractions, une idée germe. « L'idée, ce n'est ni plus ni moins que de faire de l'escalade un bien commun » Chikara Shimasaki, porteur du projet « Climbing Commons » Très bientôt, Chikara Shimasaki devrait se retrouver à la tête d'un projet unique au monde : la première salle d'escalade entièrement co-gérée par les habitants d'une ville. Six cents mètres carrés de bloc, accès par empreinte digitale, tarif annuel à 300 livres. Tout a été pensé pour que l'espace soit non seulement accessible à tous·tes, mais aussi qu'il appartienne complètement à sa communauté. Nom de code ? « Climbing Commons ». « L'idée, ce n'est ni plus ni moins que de faire de l'escalade un bien commun », traduit Chikara. Financé par des centaines d'habitants, bâti par près de 80 bénévoles, le projet qui s'érige actuellement dans un ancien site industriel devrait ouvrir ses portes en mars 2026. Ces dernières années, si Chikara a grimpé de manière irrégulière, il a constamment cherché des solutions à la crise écologique et sociale. Ancien membre d'une ONG spécialisée dans la résolution de conflits, le jeune actif expérimente alors des méthodes pour construire de la cohésion sociale dans des contextes de divisions. Au cours de ses recherches, il tombe sur les travaux d'Elinor Ostrom, première femme à recevoir le prix Nobel d'économie en 2009. « Elle l'a notamment remporté pour son travail sur la gestion de ressources naturelles par des collectifs utilisant des formes de propriété collective, explique Chikara. C'est elle qui a théorisé les common-pool ressources, ces ressources qui sont des biens communs comme les forêts montagneuses de Suisse ou les terres communales d'Éthiopie qui ont survécu des centaines d'années. » L'économiste en tire des règles de base pour gérer ces « communs », de la prise de décisions aux mécanismes de résolution de conflits. « Une sorte de code de conduite de base, continue Chikara Shimasaki. Une consolidation de ce qui a fonctionné à travers le monde. Mais surtout selon moi, l'une des meilleures méthodologies pour construire de la cohésion sociale. » Dans son livre publié en 1990, La Gouvernance des biens communs : pour une nouvelle approche des ressources naturelles, la prix Nobel découvre qu'une certaine autogestion des biens est plus efficace et pérenne que le système capitaliste ou communiste. De cette découverte, Chikara en fera un bâton de pèlerin. Jusqu'à devenir un représentant des « Commons », sorte de mouvement dont les membres tentent d'appliquer les principes de feu Elinor Ostrom à l'ensemble de la société. Le quarantenaire dessine des schémas, trace des cercles concentriques, noircit des pages entières de notes. Il y pose les bases de la gouvernance multi-parties prenantes où trois entités – les financeur·euses, les usager·ères, les stewards (celles et ceux qui gèrent le projet au quotidien, ndlr) – président au destin d'un projet. Surtout, il souligne le rôle d'un quatrième acteur, les safeguarders, sorte de gardien·nes externes, sans intérêt financier, qui peuvent opposer un veto si les autres tentent de trahir les principes fondateurs. Et parmi eux, il y en a un qui les domine tous : l'asset lock, soit le verrou patrimonial. « En gros, le commun est invendable, impossible à privatiser et ce, à perpétuité. La propriété et la gouvernance appartiendront toujours à la communauté », résume Chikara. Dévers et des pas mûres À la fin de son travail d'exploration, le représentant des « Commons » aurait pu sauter au plafond. Sauf que la coquille est encore vide et que chaque fois qu'il tente d'expliquer le modèle des « Commons », ses interlocuteur·ices se pâment. « Leurs yeux devenaient vitreux, continue l'intéressé. Quand on parle de concepts aussi abstraits que l'économie post-croissance ou la gouvernance multi-niveaux, je peux le comprendre. Il me fallait donc trouver quelque chose de tangible, qui apporte des bénéfices à la communauté locale assez rapidement pour pouvoir le montrer du doigt et dire : voilà, c'est ça les communs ! » Et après quelques séances boring de développé-couché, cela ne fait plus aucun doute : l'escalade sera son cheval de Troie. « Les gars, on est en train de construire une putain de salle d'escalade ! » Michael Love, bénévole de « Climbing Commons » C'est à la fin de l'année 2022 que Chikara Shimasaki commence à caster sa garde rapprochée. « Ce qui est génial à Stroud, c'est qu'avec son passé de ville progressiste et militante, il suffit d'aller au pub pour trouver des gens qui ont envie de porter des projets sociétaux », explique-t-il. En l'espace de quelques mois, le core group est constitué. Parmi les six membres : Michael Love, ancien ingénieur chez Dyson. « Chik m'a dit qu'il allait à une conférence de la British Climbing Wall Association à Sheffield, raconte-t-il. J'étais dispo, j'ai sauté dans la voiture. Le temps du trajet, on a fait le même constat : il nous fallait une salle d'escalade chez nous, et rien qu'à nous. » Au-delà du noyau dur, un groupe de bénévoles enfle rapidement : électricien·nes, maçon·nes, graphistes, comptables... Une enquête est envoyée auprès de la population locale : combien de personnes grimperaient si une salle existait ? À quel prix ? À quelle fréquence ? Six cent vingt personnes répondent, fournissant des données géographiques, démographiques, économiques précises. Grâce à son background en design, Michael prend en charge les dessins techniques et les animations 3D. « On essayait de montrer concrètement aux gens ce qu'on voulait faire », explique-t-il. Jusqu'à l'été 2024, « Climbing Commons » n'est encore qu'une théorie. Mais en juin, « Chik » lance une campagne de crowdfunding en ligne. L'objectif de 20 000 livres est quasi-atteint en cinq jours. « Pour moi, c'est le moment où c'est devenu concret, déclare Chikara. On avait de l'argent sur le compte bancaire. » « Je me souviens de son enthousiasme, rembobine Michael Love. Il m'a dit : "Michael, on a fait la partie la plus difficile, on a levé des fonds". Je lui ai répondu : "Non mec, la partie la plus difficile c'est de construire le truc" ». Trois mois après, il ne reste plus rien des 20 000 livres et seulement 70% des murs sont érigés. Aucune assurance ne souhaite s'aventurer dans une expérience autonome inédite au Royaume-Uni. Et comme si cela ne suffisait pas, le conducteur des travaux quitte le projet en raison d'une naissance. « On s'est retrouvé dans la vallée du désespoir, reprend Michael. Tu as un pic d'enthousiasme puis tu descends très bas. » « Nous n'avons aucune incitation à la croissance et nous réduisons les barrières à l'entrée pour rendre accessible l'escalade à des populations qui n'y auraient jamais touché » Chikara Shimasaki, porteur du projet « Climbing Commons » À ce moment-là, Chikara Shimasaki reprend ses schémas et les principes fondateurs des « Commons » pour remettre de l'ordre. C'est lui qui reprendra la boîte à outils pour relancer le chantier. Lui encore qui ira chercher une subvention et une compagnie d'assurance qui veuille bien couvrir la future salle d'escalade. « Ça a beau être un modèle plat, sans hiérarchie, il faut quand même un leader qui sait motiver, précise Michael. Et Chikara est très doué pour valoriser les contributions des autres, autrement qu'avec de l'argent. » Le projet « Climbing Commons » se poursuit avec l'aide de 80 paires de bras. Une fois la charpente posée, les idées fusent. « On a fabriqué un mur à 40 degrés pour les grimpeurs expérimentés mais aussi un toboggan pour les enfants, raconte Michael. L'idée, c'était de contenter tout le monde. Moi je voyais mes dessins en 3D se réaliser, j'étais comme un dingue. Je faisais que dire : "Les gars, on est en train de construire une putain de salle d'escalade !" » Pendant ce temps-là, c'est l'intégralité des 600 répondant·e·s à l'enquête qui attendent l'ouverture de pied ferme. Selon Chikara, « Climbing Commons » aura suffisamment d'abonné·e·s pour tourner la première année sans problème. Le coût final du projet est estimé à 60 000 livres, en comptant un an de dépenses opérationnelles ainsi qu'une petite réserve de cash. Le sport le plus populaire d'Angleterre ? Depuis le départ, « Climbing Commons » a rencontré un enthousiasme unanime. La municipalité a trouvé son nouveau projet de cohésion sociale. L'Association of British Climbing Walls (ABCW), organe de régulation du secteur, a salué l'initiative pour sa capacité à rendre l'escalade accessible. La BBC en parle. Même les concurrents semblent conquis. À 25 km de là, à Bristol, la salle privée 270 Climbing Gym a prêté ses prises aux habitants de Stroud. « Ils ont compris que nous ne serons jamais une grande installation, explique Chikara Shimasaki. Nous n'avons aucune incitation à la croissance et nous réduisons les barrières à l'entrée pour rendre accessible l'escalade à des populations qui n'y auraient jamais touché. » Famille modeste, étudiant·es, demandeur·se d'emploi... autant de personnes qui, une fois passionnées, iront naturellement vers les grandes structures pour progresser, grimper en tête et tester des voies de vingt mètres. Cette coexistence se retrouve au coeur des ambitions des « Commons ». « Nous sommes en train de prouver qu'un projet comme celui-ci peut cohabiter avec le marché des salles commerciales, reprend « Chik ». Imaginer qu'une dizaine d'autres initiatives émergent dans le pays, c'est projeter que l'escalade peut devenir un des sports les plus populaires du pays. » Le quarantenaire est déjà sur le coup. Après l'ouverture des portes, il compte bien envoyer toolkit et autres playbook pour que différentes communautés locales s'en emparent. En attendant, Chikara Shimasaki entend imposer l'idée que grimper peut « désarmer les identités ». Une manière d'affirmer qu'au sein d'une société plus que jamais polarisée, la « contact theory » qui suppose de se faire rencontrer deux groupes opposés pour qu'ils s'entendent mieux ne fonctionne pas. Ce qui fonctionne, c'est « la diversité intra-groupe ». « Provoquer une diversité de points de vue au sein des groupes renforce la capacité des gens à créer des façons différentes de s'exprimer, souligne-t-il. En faisant découvrir l'escalade à des gens de milieux divers qui n'auraient peut-être jamais grimpé, ielles commenceront à voir l'escalade comme une façon de se définir autrement que par son métier, sa couleur de peau ou sa religion. Ielles verront les gens en couches, plutôt qu'en une seule image. » Quand on lui pose la question, Michael Love ne sait pas précisément comment se définir. Alors l'ancien ingénieur se gratte le crâne, remonte ses lunettes à grosse monture et cherche une certitude dans son engagement pour Climbing Commons. Et ce qui est certain, c'est qu'il est fier d'avoir « rendu sa ville meilleure ». « Dans 20 ans, j'espère pouvoir encore montrer notre salle en disant : "J'ai aidé à construire la première salle d'escalade en commun au monde" ». Michael et Chikara ont un avenir en commun : à ce moment-là, ils auront tous les deux 60 ans. Mais d'abord, dans quelques semaines, ils pourront enfin grimper chez eux. Et montrer au monde que c'est possible.

  • Observatoire de l'escalade : des chiffres et des leurres

    Chaque année, des chiffres circulent pour décrire l’évolution de la pratique de l’escalade en France. L’édition 2025 de l’Observatoire de l’escalade, publiée par l’Union Sport & Cycle (USC) avec le concours de l’UDSE et de la FFME, avance notamment un volume de près de deux millions de pratiquant·e·s et un modèle économique des salles sous tension. Selon certains experts, ces données – largement reprises – posent toutefois question. Explications entre méthodes, lobbying et méthode Coué. © Julia Margeth Theuer / Unsplash Dans la version rendue publique, l’Observatoire s’appuie sur deux sources. D’un côté, un questionnaire adressé à 2 588 personnes de plus de 18 ans se déclarant concernées par l’escalade. De l’autre, un volet économique construit à partir des réponses de 100 salles privées marchandes issues de réseaux professionnels : l’USC (Unions Sport et Cycle, ndlr), organisation qui regroupe des entreprises du secteur sportif au sens large, et l’UDSE (Union Des Salles d'Escalade, ndlr) association représentante des salles d’escalade privées. Ce type de démarche peut produire des indications utiles — à condition de savoir précisément à qui l’on a parlé, comment, et avec quelles corrections. Sur ces points, l’USC indique à Vertige Media que l’enquête « pratiquant·e·s » a été conduite du 17 novembre au 10 décembre 2025, via un questionnaire en ligne, auprès d’un échantillon issu des bases clients des enseignes privées et de la base des licencié·e·s FFME. En revanche, la version publique ne précise pas les éléments qui permettent d’apprécier ce que ces résultats autorisent (et n’autorisent pas) à dire. Sans ces éléments, il devient difficile de trancher entre deux lectures : celle d’une photographie de l’escalade « en France », et celle — plus probable — d’un portrait de l’escalade telle qu’elle se pratique dans les cercles effectivement touchés par l’enquête. Autrement dit, l’étude a toute sa place comme baromètre de filière : un instrument qui aide des acteur·rice·s économiques à prendre la température d’un marché, à suivre des tendances, à documenter des tensions. La difficulté surgit lorsque ces résultats sont mobilisés comme s’ils décrivaient, à eux seuls, l’ensemble de la pratique au niveau national — alors qu’en statistique, la question décisive n’est pas seulement combien de personnes ont répondu, mais qui a eu, concrètement, la possibilité de répondre. Un recensement, ça trompe énormément Pour Olivier Aubel, sociologue des pratiques sportives, l’enjeu d’une enquête n’est pas d’abord le volume de réponses, mais la manière dont elles ont été obtenues. « La validité d’une enquête statistique dépend très clairement de son échantillon, de la manière dont on le constitue », insiste-t-il. Et il résume le principe d’une enquête représentative en une phrase : « Il faut que toute personne faisant partie de la population mère puisse avoir une chance d’être interviewée ». « Ils ont fait un sondage comme on le faisait à la fin du XIXᵉ siècle : “voilà le lien, répondez si vous voulez.” » Olivier Aubel, sociologue du sport et professeur à l’Université Grenoble Alpes. Dans les grandes enquêtes publiques, cette exigence se traduit par un cadre de sondage et un tirage contrôlé, puis par des corrections lorsque des déséquilibres apparaissent. Cela ne supprime pas l’incertitude, mais cela permet de savoir ce que l’on mesure — et surtout ce que l’on ne mesure pas. C’est notamment l’esprit de l'enquête nationale sur les pratiques physiques et sportives (ENPPS) menée par l’INJEP (Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire, ndlr). À l’inverse, lorsque le recrutement passe par des fichiers déjà constitués — ici, ceux des enseignes privées et de la FFME, selon l’USC — l’enquête a mécaniquement plus de chances d’atteindre des personnes déjà connectées à ces circuits. Olivier Aubel le formule de manière volontairement abrupte : « Ils ont fait un sondage comme on le faisait à la fin du XIXᵉ siècle : “voilà le lien, répondez si vous voulez.” » La formule est sévère, mais elle renvoie à un point technique : « Ils n’ont aucune maîtrise de leur échantillon. Aucune. Donc on peut observer des variations considérables d’une vague à l’autre ». Ces limites ne disqualifient pas l’étude. Elles invitent à la lire comme un baromètre, pas comme une enquête de référence. En escalade, le biais le plus évident est celui d’une surreprésentation de l’indoor privé : des pratiquant·e·s qui fréquentent des structures commerciales ou fédérales, voient passer des affiches, des newsletters, des publications sur les réseaux sociaux, et sont suffisamment engagé·e·s pour prendre le temps de répondre. Ce n’est pas illégitime : on obtient alors un bon portrait de celles et ceux que l’on touche. Mais la conclusion change : l’enquête ne décrit plus « l’escalade en France » au sens large. Elle décrit une escalade vue depuis ses points d’entrée les plus visibles, les salles, et ce qu’elles attirent. © Observatoire de l'escalade 2025 - USC Un indice, au moins, permet d’objectiver cette variabilité de public d’une année à l’autre : la part de répondant·e·s licencié·e·s FFME, annoncée comme très élevée dans l’édition précédente (65 % en 2024), est nettement plus faible dans l’édition 2025 (35 %). Un tel déplacement suggère des canaux de diffusion différents — et donc des populations différentes. Or lorsque le public change, la « tendance » observée peut traduire une évolution réelle… ou simplement le fait qu’on n’a pas interrogé les mêmes profils d’une année sur l’autre. Avant même de discuter les grandes conclusions, une lecture attentive du document fait apparaître un point plus simple : la manière dont certains chiffres sont présentés n’aide pas à les interpréter. Plusieurs résultats semblent reposer sur des questions à réponses multiples, sans que le document explicite clairement le mode de calcul. Lorsque l’Observatoire indique, par exemple, que 78 % des répondant·e·s pratiquent le bloc et 75 % la difficulté, tout en mentionnant que 53 % pratiquent les deux, la logique peut être statistiquement cohérente (cases multiples), mais elle devrait être explicitée, faute de quoi le lecteur non spécialiste peut conclure à une incohérence. © Observatoire de l'escalade 2025 - USC Même problème de lisibilité autour d’un indicateur de satisfaction présenté à 17,7 : note sur 20, score composite, moyenne d’items ? La valeur, isolée de son échelle et de sa méthode de construction, perd sa signification. Olivier Aubel pointe ici un enjeu récurrent des baromètres : un chiffre peut « faire sérieux » tout en restant peu opérant si l’on ne sait pas ce qu’il mesure. Enfin, les chiffres de consommation (« boire un verre après la séance », « se restaurer après la séance ») gagnent en apparence, mais perdent en précision si l’on ne sait pas où se déroule la consommation, à quelle fréquence, et dans quel type d’établissement. Les mêmes pourcentages peuvent décrire un modèle économique fondé sur la consommation sur place… ou une réalité beaucoup plus banale : manger ailleurs, après, dans la soirée. Ces limites ne disqualifient pas l’étude. Elles invitent à la lire comme un baromètre, pas comme une enquête de référence. « Deux millions », et moi, et moi, et moi ? Le chiffre le plus commenté — « près de deux millions de pratiquant·e·s » — dépend d’une question rarement explicitée : que signifie « pratiquer » ? En matière de statistiques sportives, le terme recouvre des réalités très différentes : une séance découverte, une pratique occasionnelle, une pratique régulière. Selon la définition retenue, on ne décrit pas le même phénomène — et, pour les salles, on ne parle pas de la même profondeur de marché. Les enquêtes publiques prennent soin de distinguer ces registres. Dans l’ENPPS (INJEP), l’escalade est ventilée entre salle et plein air, et la pratique est différenciée entre « au moins une fois dans l’année » et « régulière ». En 2020, l’escalade en salle est estimée à 1,9 % de la population (environ 1,1 million) « au moins une fois dans l’année », mais tombe à 0,7 % chez les pratiquant·e·s réguliers (environ 400 000). L’escalade en plein air suit la même logique : 1,2 % (environ 700 000) « au moins une fois », contre 0,1 % réguliers (environ 67 000). Le point saillant est connu de longue date en sociologie du sport : la base de celles et ceux qui essaient est structurellement plus large que le noyau de celles et ceux qui persistent. © ENPPS / INJEP - Chapitre 3 - Les sports de montagne © ENPPS / INJEP - Chapitre 3 - Les sports de montagne C’est ce glissement que souligne Olivier Aubel : une question formulée en « au cours des douze derniers mois » peut, de fait, compter comme « pratiquant·e » des personnes qui n’ont fait qu’une séance isolée. « Une séance dans l’année peut suffire à être compté comme pratiquant dans certaines enquêtes. Statistiquement, c’est cohérent. Sociologiquement, cela ne décrit pas le même phénomène qu’une pratique hebdomadaire », insiste-t-il. Et il résume d’une image la conséquence : une telle formulation peut « transformer une séance en centre de vacances en “pratique” ». Dans ce contexte, l’échange avec l’USC clarifie un point décisif : le chiffre de « près de deux millions » ne provient pas de l’enquête « pratiquant·e·s » (2 588 répondant·e·s), mais d’une étude distincte, « Sport dans la ville », menée en septembre 2025 sur « un échantillon représentatif de 2 000 Français ». La question posée était la suivante : « Au cours des 12 derniers mois, avez-vous pratiqué une activité physique ou sportive, ne serait-ce qu’occasionnellement ou durant vos vacances ? » (plus de cinquante activités testées). Autrement dit, on se situe d’emblée sur une définition large, de type « au moins une fois dans l’année », ce qui est cohérent pour estimer une population exposée ou curieuse de l’activité, mais ne décrit pas la même chose qu’un noyau de pratiquant·e·s réguliers. L’enjeu n’est donc pas de trancher entre un « bon » et un « mauvais » chiffre : les ordres de grandeur peuvent coexister s’ils ne mesurent pas la même chose. Mais cette clarification rappelle pourquoi les reprises médiatiques doivent être précises : comparer un volume « au moins une fois dans l’année » avec le noyau des pratiquant·e·s réguliers (environ 400 000, en salle en 2020 selon l'ENPPS) revient à superposer deux réalités différentes. Et c’est précisément ce que la version publique de l’Observatoire gagnerait à rendre plus lisible : à quel seuil de pratique ses chiffres renvoient, et de quelle escalade ils parlent — celle qui s’essaie, ou celle qui s’installe ? Méthode Coué L’Observatoire met également en avant une part de pratique féminine proche de 48 %. Pris comme une photographie, le chiffre est plausible — surtout si l’on parle d’escalade en salle. Les données publiques situent l’escalade indoor dans un ordre de grandeur voisin, autour de 44 % de femmes en 2020. Sur le niveau, les ordres de grandeur se répondent, avec 5 années d'écart. Dans un secteur où les établissements doivent justifier des trajectoires (auprès de partenaires, de propriétaires, d’élus locaux, de financeur·euse·s), les chiffres ont aussi une fonction : stabiliser une lecture. La question se complique dès que l’on passe du constat à la trajectoire. Dans la version publiée, l’indicateur est mis en perspective sur plusieurs années et accompagné d’une lecture de tendance — l’Observatoire évoquant une pratique « en voie de féminisation » et un mouvement qui « se poursuit ». Or, pour transformer une photographie en évolution, il faut pouvoir comparer des points dans le temps sans changer ce que l’on mesure. « Si on veut parler de processus, il faut deux points dans le temps, avec deux méthodologies comparables », rappelle Olivier Aubel. Il ajoute un élément souvent absent des reprises médiatiques : l’incertitude. « Il faut prendre les intervalles de confiance (…) et voir s’ils se croisent. » © Observatoire de l'escalade 2025 - USC C’est ici que la comparabilité devient centrale — et que le document se contredit partiellement. D’un côté, l’Observatoire met l’indicateur en perspective sur plusieurs années, avec des graphiques qui suggèrent une trajectoire. De l’autre, dans un échange avec Vertige Media, l’USC affirme que si la méthodologie générale est « la même » que l’an dernier, l’échantillon 2025 est différent — et même, selon elle, « plus représentatif » parce qu’il est moins influencé par les licencié·e·s (66 % de licencié·e·s dans l’édition précédente, 35 % cette année). Elle en tire une conséquence explicite : elle « déconseille toute comparaison avec la précédente édition » (hors taux de pratique). Autrement dit, l’Observatoire raconte une évolution tout en avertissant que la comparaison d’une année sur l’autre est fragile. Dans ces conditions, le 48 % reste informatif sur la population effectivement touchée par l’enquête. Alors, l’idée d' une féminisation qui se poursuit devrait être présentée avec beaucoup plus de prudence, faute d’éléments publics sur la stabilité du panel et sur l’incertitude statistique des écarts. Les résultats économiques et de consommation — fréquentation, chiffre d’affaires, panier, satisfaction — parlent d’abord aux salles privées, parce qu’ils touchent à la soutenabilité d’un modèle. Et c’est précisément là qu’il faut nommer la nature de l’objet : l’Observatoire est produit par l’Union Sport & Cycle, organisation professionnelle dont le rôle est de représenter des entreprises du sport, et co-porté avec l’UDSE, qui représente les salles privées. Autrement dit : ce document n’est pas conçu comme une enquête publique visant à décrire l’ensemble de la pratique française. C’est un instrument de filière, fait pour doter un secteur d’indicateurs, de repères, d’un récit intelligible — y compris à destination de partenaires, de financeur·euse·s, d’élu·e·s, d’investisseur·euse·s. Olivier Aubel le dit plus sèchement : dans ces univers, certains chiffres fonctionnent comme des repères performatifs. Ils ne servent pas seulement à constater. Ils finissent par cadrer ce qu’il devient possible de dire. « La méthode Coué », résume-t-il : un indicateur circule, s’installe, puis devient la grille de lecture de ce qui suit — surtout lorsque le protocole est peu discuté publiquement. Le point n’est pas de disqualifier l’Observatoire : comme baromètre sectoriel, il peut être utile, parfois même indispensable. Le problème commence ailleurs : dans la manière dont il est repris. Quand des médias spécialisés relaient ses chiffres comme s’il s’agissait d’une étude neutre sur « l’escalade en France », ils effacent sa fonction réelle — celle d’un outil produit par une organisation professionnelle — et transforment un document de filière en vérité générale. Au fond, la question n’est pas de choisir entre « étude » et « lobbying », comme si l’un annulait l’autre. L’USC fait ce que font les organisations professionnelles : produire des indicateurs et défendre un cadre de lecture. Ce qui mérite d’être questionné, c’est la réception : notre capacité collective à demander le « mode d’emploi » des chiffres avant de les laisser écrire, à notre place, la grande histoire de la pratique.

  • Municipales 2026 et antifascime : la FSGT sort du bois

    Héritage antifasciste, critique de l’austérité, inquiétude sur les libertés associatives, refus de rencontrer le RN : lors d’une conférence de presse tenue le 29 janvier, la FSGT a présenté son plaidoyer pour les municipales 2026 en assumant un discours peu courant dans le paysage sportif. Derrière la posture et les mots, une thèse simple : le sport associatif est une politique publique locale, qui se joue dans les budgets, l’accès aux équipements, les critères d’attribution et la reconnaissance du bénévolat. Club Grimpe 13 © FSGT Le sport préfère généralement les récits rassurants : un espace de dépassement, de fair-play, de neutralité. Une zone franche où l’on pourrait se contenter d’« organiser la pratique ». La FSGT, elle, part d’un constat inverse : si l’on veut un sport « pour toutes et tous », il faut regarder en face ce qui, concrètement, le rend possible — ou l’empêche. C’est en tout cas l’esprit de son plaidoyer pour les municipales 2026 : rappeler que les municipalités ne sont pas seulement des propriétaires de gymnases, mais des actrices de démocratie locale. « Les municipalités sont aussi le cœur battant de la démocratie de proximité », écrit la fédération. Et si ce cœur bat moins fort, ce n'est pas par accident : cela tient à des arbitrages, des règles implicites, des rapports de force, parfois à une « défiance » institutionnelle envers les associations. Antifascisti Dans la sillon de ce cadrage, la fédération fixe une frontière politique nette. À propos des municipales 2026, Céline Machado - co Présidente de la FSGT - annonce que la fédération présentera ses propositions aux candidat·es de « l’arc républicain », et précise : « La FSGT, dans ce sens, ne rencontrera pas les candidats du Rassemblement national. Nous ne pouvons pas tourner le dos à notre histoire ». L’argument est idéologique, mais il se veut aussi empirique. Dans des communes déjà dirigées par l’extrême droite, observe-t-elle, « la vie associative, le service public, la politique culturelle sont malmenées, voire sacrifiées au profit de projets identitaires ». Une alerte d’autant plus stratégique que le RN annonce viser une implantation locale inédite : près de « 650 listes » aux municipales 2026. Un chiffre que Sébastien Chenu, vice-président du parti, a d'ailleurs revendiqué au micro de France Info le 14 janvier, en le qualifiant de « du jamais vu ». Le cœur du plaidoyer s’inscrit dans cette même logique de protection. La FSGT insiste sur le rôle des municipalités dans « la protection et promotion des libertés associatives », et relie cette exigence à un malaise plus large : la « défiance » institutionnelle envers les associations, dont le Contrat d’engagement républicain (CER) serait l’un des symptômes les plus visibles. Timothée Brun - gestionnaire du développement territorial à la FSGT - estime que son usage montre que « son objectif initial est d’accentuer le contrôle de l’État sur les associations », rappelant que « certaines se sont vues supprimer des subventions » sur la base de ce même fondement. Le plaidoyer reprend la critique de manière explicite : « Depuis 2021, la FSGT conteste cet outil de contrôle des associations par l’État », en défendant une idée presque minimale, mais devenue controversée : « La confiance devrait être le socle préalable à une coopération efficiente et sereine ». Le texte résume également le risque politique évident : « Restreindre la parole ou conditionner le financement des associations à un alignement politique, c’est affaiblir la démocratie locale ». La guerre des créneaux À partir de là, le plaidoyer se déploie sur un terrain nettement plus concret, là où les principes se traduisent — ou se démentent — dans les faits : l’accès aux équipements. La FSGT plaide pour la rénovation et la construction d’équipements publics de proximité, mais surtout pour l’instauration d’une doctrine d’attribution : « Favoriser la mise à disposition gratuite des infrastructures municipales » et garantir « l’égalité de traitement entre les clubs, quelle que soit leur fédération agréée d’appartenance ». La revendication touche un point sensible du sport municipal : les créneaux. Dans beaucoup de villes, l’accès aux gymnases et aux salles n’est pas seulement affaire de besoins objectivés, mais d’habitudes et de hiérarchies implicites, avec une priorité de fait accordée aux clubs affiliés à des fédérations délégataires — comme c'est par exemple le cas de la FFME dans le champ de l’escalade — au détriment d’autres fédérations pourtant agréées, comme la FSGT, et de leurs clubs locaux. La FSGT met également en lumière un autre mécanisme de relégation, plus discret mais décisif : l’égalité femmes-hommes fabriquée par les plannings. Dans des pratiques « jugées souvent masculines », explique Timothée Brun, les équipements « priorisent facilement les séances d’entraînement des équipes masculines » et « relèguent les équipes féminines à des créneaux qui ne sont pas du tout adaptés ». L’enjeu n’est pas seulement symbolique : il est logistique, presque administratif, et donc profondément structurant. Thomas Valle (Coordinateur général), Céline Machado (Co Présidente) et Timothée Brun (Gestionnaire du développement territorial) / (cc) FSGT - Conférence de presse du 29/01/2026 Surtout, le plaidoyer pousse l’exigence d’inclusion jusqu’aux détails matériels : accessibilité universelle, ouverture des infrastructures scolaires hors temps scolaire, intégration des objectifs écologiques dans les rénovations — et la question des vestiaires. La fédération écrit noir sur blanc : « Vestiaires genrés et non-genrés, en non-mixité ou en mixité choisie ». Une manière de rappeler que l’égalité proclamée ne vaut rien si les lieux ne permettent pas de la vivre. Financer la durée Le second levier municipal identifié par la FSGT est financier — mais pensé dans le temps long. La fédération alerte sur la fragilisation du mouvement associatif par les coupes budgétaires successives : le sport associatif « ne peut plus être une variable d’ajustement budgétaire ». Le plaidoyer propose une orientation claire : « Privilégier le soutien financier au fonctionnement global des associations plutôt que des financements de projets afin d’assurer une visibilité pluriannuelle ». L’objectif est de sortir de la logique de l’exception et de l’événementiel, pour financer la continuité — celle qui permet d’accueillir, de former, de structurer et de tenir dans la durée. À cette stabilisation budgétaire, la FSGT associe une stabilisation politique. Le texte défend la création d’espaces structurés de concertation, l’élaboration d’un « projet associatif municipal » et la mise en place d’un dispositif de médiation en cas de différend — précisément pour éviter que la vie d’un club ne dépende d’un conflit personnel, d’un malentendu administratif ou d’un rapport de force informel. Enfin, la fédération rappelle que la co-construction ne saurait être un processus à sens unique. Timothée Brun évoque la nécessité de ne « pas forcément attendre que l’initiative vienne de la municipalité » et de « créer eux-mêmes cet espace ». Le plaidoyer illustre cette logique par un exemple concret : « À Briançon, nous n’avons pas attendu les élections pour donner notre avis sur la politique sportive municipale », et des propositions « alimentent aujourd’hui le programme d’une liste candidate ». La démonstration est limpide : isolées, les associations négocient. Rassemblées, elles produisent une parole politique. Ce que la FSGT met sur la table, le 29 janvier, n’est pas seulement un ensemble de revendications sectorielles. C’est une définition exigeante du sport associatif comme service public local : un espace qui suppose des moyens, des règles claires, une égalité d’accès et une liberté d’organisation — donc des municipalités prêtes à coopérer plutôt qu’à contrôler. La fédération résume son ambition pour 2026 d’une phrase sans détour : « Le soutien au sport associatif fédéré de proximité pour tou·tes a pleinement sa place dans un projet politique territorial coconstruit et partagé avec les citoyen·nes ». En clair : si les municipalités veulent se réclamer du sport « pour toutes et tous », elles devront assumer une ligne : des critères d’accès transparents, une égalité réelle entre clubs, et un soutien stable, plutôt qu’une administration au fil des demandes.

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