Vertige Media invité au JT de France 2 pour parler de free solo
- Pierre-Gaël Pasquiou

- il y a 8 heures
- 4 min de lecture
Invité à réagir au JT de 20 heures de France 2 après l’arrestation d’Alexis Landot — qui venait de gravir la tour Montparnasse en free solo —, Vertige Media a livré une réflexion dont l’antenne n’a gardé que quelques secondes. Voici ce que vous n'avez pas vu.

On m’a demandé ce que pensait « la communauté des grimpeur·euse·s » de cette ascension. La formule est commode mais elle feint de croire qu’une communauté parle d'une seule voix, que l'escalade forme un bloc homogène face à ses propres miroirs déformants. C’est évidemment un leurre. La grimpe est un archipel de sensibilités, de peurs, de lignes rouges qui se croisent sans jamais se confondre. Je ne pouvais parler qu’en mon nom : celui d’un pratiquant, d’un observateur, et de quelqu’un qui s’efforce de raconter ce sport au-delà de ses clichés vertigineux.
Mon regard commence par une évidence : on peut désapprouver cette action, la juger inutile, narcissique, voire irresponsable. Mais il serait malhonnête d'en nier la dimension athlétique. Grimper une tour de verre sans corde et sans droit à l’erreur exige une préparation dantesque, une précision gestuelle absolue et une architecture mentale hors norme. Le sujet n’est pas de contester la performance. Il est de comprendre ce qu’elle produit lorsqu’elle devient, une fois de plus, la vitrine de notre discipline.
Depuis qu’elle a fait irruption dans les médias, l’escalade traîne cette ambiguïté comme un boulet. Elle fascine autant qu’elle effraie. En 1982, La Vie au bout des doigts faisait entrer Patrick Edlinger dans l’imaginaire collectif. Ce chef-d’œuvre a offert au public français ses premières émotions verticales, mais il a aussi ancré une idée tenace : l’escalade était solaire, pure, mystique — et potentiellement mortelle.
Quarante ans plus tard, Free Solo a rejoué le même mythe à l’échelle planétaire avec Alex Honnold. Un Oscar, des millions de vues, et une même tension dramatique : l’exploit d’un homme suspendu au-dessus du vide. Plus récemment, Netflix poussait la logique du spectacle un cran plus loin en diffusant l'ascension de la tour Taipei 101 en direct. Le sport s'effaçait alors derrière le grand frisson, tendu par cette promesse voyeuriste que personne n’ose formuler, mais que tout le monde comprend : il peut tomber.
C’est là que se situe le malaise. Non pas dans le fait que des athlètes d'exception accomplissent des prodiges, mais dans cette fâcheuse manie de représenter l'escalade à des heures de grandes écoutes uniquement lorsqu'elle se pare des habits du spectacle.
La trajectoire d’Alain Robert est, à cet égard, une métaphore cruelle. Avant de devenir le « Spiderman français » des journaux télévisés, Alain Robert était l’un des plus immenses grimpeurs de la planète. Un soloiste de falaise dont les réalisations restent parmi les plus pures et les plus complexes de l’histoire. Si Alain Robert s’est tourné vers les buildings, c’est parce que les caméras refusaient de regarder ce qui, en falaise, était trop technique, trop invisible pour le grand public. Il a fallu déformer le sport pour le rendre lisible. Il a fallu grimper des tours pour que le monde lève enfin les yeux.
Entendons-nous : je crois fondamentalement que l'ascension de la tour Montparnasse ne jettera pas des milliers de spectateur·rice·s sur les façades de verre. On ne regarde pas un funambule avant de tendre un câble entre deux immeubles le lendemain, on ne regarde pas la Formule 1 avant de transformer le périphérique en circuit. L'enjeu est ailleurs : ces images saturent l’imaginaire. Elles associent invariablement la grimpe à l’exceptionnel, au danger, à la survie.
Or, l’escalade moderne a cruellement besoin d’un autre récit.
Elle a besoin qu'on la raconte telle qu’elle se vit au quotidien : sûre, accessible, humaine. On doit pouvoir dire qu’on débute en salle ou en falaise équipée, entouré de cordes, de tapis et de rituels de sécurité partagés. Il faut dire la joie brute d’un premier bloc réussi, la confiance absolue qui se tisse entre la personne qui grimpe et celle qui assure, l’intelligence du mouvement, la poésie du corps qui résout un problème physique. L'escalade doit donner envie d’essayer, pas seulement de regarder quelqu’un réchapper à la mort.
Soyons honnêtes : le solo n'est pas totalement étranger à nos vies. En haute montagne il arrive que la chute cesse d’être une option, par choix ou par erreur. Mais l’immense majorité de celles et ceux qui traversent ces instants n’en font ni un film, ni un post héroïque sur les réseaux sociaux. Ces personnes le vivent dans le secret d’une intimité lourde. Et souvent, elles n’en parlent pas.
C'est ici que se dessine la frontière entre une pratique et un spectacle. Entre le risque comme expérience intime et le risque comme produit culturel.
Le free solo existe, il appartient à notre patrimoine et a généré des figures mythiques. Mais il ne peut être le seul visage de notre sport. L'escalade ne se résume pas à la possibilité de mourir. Elle est, au contraire, l’apprentissage de la vie : apprendre à tenir, à faire confiance, à chuter sans disparaître, à recommencer sans se croire invincible.
Au moment où les projecteurs se braquent à nouveau sur le vide, c’est ce récit-là qu'il nous faut défendre. L’escalade n’est pas belle parce qu’elle tutoie le néant. Elle est belle parce qu’elle permet à des millions de personnes de se sentir intensément vivantes, sans jamais avoir besoin de jouer leur vie. Voilà en substance ce que j'ai pu affirmer au nom de Vertige Media lors de ma conversation avec notre confrère de France Télévisions. Ces éléments n'apparaissent pas dans l'extrait suivant pour des contraintes de format évidentes.













