top of page

La Traversée Sagittaire : Raphaëlle Damilano et l’Himalaya en héritage

Dans son premier film, Raphaëlle Damilano part dans l'Himalaya avec son père et son oncle, l’alpiniste François Damilano. Vertige Media a vu le film, puis rencontré la réalisatrice. Derrière l’expédition, c’est une histoire de famille, de deuil et de transmission qui apparaît à l'écran.


La Traversée Sagittaire - Raphaëlle Damilano
© La Traversée Sagittaire

Sur le papier, La Traversée Sagittaire pourrait ressembler à un film de montagne assez classique : cinq semaines d’expédition, un sommet à 6 000 mètres, le Népal, l’altitude, les camps, la météo qui décide, les crevasses qui rappellent que la marge d’erreur n’a pas la courtoisie d’attendre les états d’âme. Mais très vite, la caméra de Raphaëlle Damilano dévie de ce programme-là. Ce qu’elle filme n’est pas une conquête des cimes, ni même vraiment une aventure alpine. C’est le poids invisible d’un nom de famille, dans une lignée où la montagne n’a jamais été un simple décor de vacances.


Damilano family


Pour comprendre le film, il faut d’abord regarder la cordée. Il y a Jean-René, le père. François Damilano, l’oncle, figure majeure de l’alpinisme français et de la cascade de glace. Et Raphaëlle, la fille et la nièce, comédienne parisienne venue du théâtre, qui s’apprête à gravir pour la première fois un sommet himalayen.


« J'ai eu cette sensation de vraiment porter un deuil dans mon sac à dos »

Raphaëlle Damilano


Chez les Damilano, la haute montagne n’arrive pas par hasard. Raphaëlle raconte une enfance traversée par Chamonix, les vacances, les récits, les images d’expédition ramenées par son père et son oncle, les traces du CAF chez les grands-parents, les diapos, les figures alpines qui circulent dans la mémoire familiale. « C’est vraiment un rapport familial », dit-elle. Plus tard, elle précise : « Je pense qu’il y a quand même un certain culte de ça ». La formule n’est pas lancée contre sa famille. Elle dit plutôt la densité d’un héritage. Ce que l’on reçoit avec amour peut aussi devenir une injonction silencieuse.


Le voyage, lui, est percuté dès le début par un événement que personne ne pouvait scénariser. Au premier jour de l’expédition, après l’arrivée dans le Dolpo (région située dans l'Himalaya, au Népal, ndlr), Raphaëlle apprend la mort de son grand-père Raoul. Le retour en France est impossible à organiser à temps pour les obsèques. L’expédition continue, mais elle ne raconte déjà plus la même chose. Lors de notre entretien, elle revient sur ce moment sans chercher à l’enjoliver : « J'ai eu cette sensation de vraiment porter un deuil dans mon sac à dos ». Et plus loin : « Je pense que ça a tout changé ». À partir de là, la marche n’est plus seulement une progression vers un point sur la carte. Elle devient une façon d’avancer avec ce qui vient de disparaître.


Filmer contre le sommet


C’est là que La Traversée Sagittaire s’écarte franchement de la grammaire habituelle du film de montagne. Le sommet existe, bien sûr, mais il cesse assez vite d’être le centre du récit. Le film préfère les bords : les hésitations, les images tremblées, les scènes préparées après coup, la séance psy enregistrée, les archives familiales, les lettres oubliées à Paris, la visite chez la grand-mère, les petits ratages qui finissent par dire mieux que les plans propres. Raphaëlle Damilano ne cache pas que tout cela s’est construit à rebours. Partie sans scénario clair, elle pensait d’abord ramener des images d’un voyage improbable. De retour en France, elle tombe de haut : « Je n’avais pas envie de faire un film de vacances à la montagne ». Elle laisse alors le matériau reposer deux ans.


« Je pense que c’est une forme de reconnaissance de tout ce qu’on m’a apporté de cet héritage familial »

Raphaëlle Damilano


Le film naît vraiment au montage, avec Delphine Dufriche, qui avait déjà travaillé sur un film de François Damilano. Le détail compte. Là encore, la famille revient par une porte latérale. C’est cette monteuse qui aide Raphaëlle à comprendre que le sujet n’est pas le Népal, ni une performance, ni même l’expédition en tant que telle, mais sa propre place dans cette histoire. De cette construction tardive vient la forme étrange du film, entre autoportrait, récit d’altitude, essai familial et bricolage théâtral. L’astrologue y tient presque le rôle d’un chœur antique. Raphaëlle l’assume : « Comme je viens du théâtre, je suis très influencée. Je suis touchée par les tragédies grecques ».


C'est pas l'arrivée, c'est la quête


On aurait pu craindre le déballage intime ou le règlement de comptes familial. Le film évite les deux. Raphaëlle Damilano ne cherche ni à tuer le père, ni à déboulonner l’oncle, ni à transformer son héritage en procès. Elle déplace simplement la question sur son terrain : celui du cinéma, du théâtre, du regard. « Je pense que c’est une forme de reconnaissance de tout ce qu’on m’a apporté de cet héritage familial », nous dit-elle, avant d’ajouter qu’il y avait aussi « un truc à décharger ». Tout est là. La Traversée Sagittaire ne raconte pas comment on devient alpiniste dans une famille d’alpinistes. Il raconte comment on hérite d’une passion trop grande pour soi, et comment on trouve une manière de ne pas la laisser parler à sa place.

Au bout du compte, le sommet prévu ne sera pas atteint. Un autre pic, autour de 6 000 mètres, fera office de point haut. Mais le film a déjà déplacé la mesure de la réussite. Raphaëlle Damilano signe moins un récit de conquête qu’un film de passage, imparfait, drôle, pudique, traversé par cette intuition que les héritages les plus beaux sont parfois ceux dont il faut apprendre à se délester un peu. « C’est une espèce de quête. Elle n’est pas résolue », dit-elle.


Reste désormais à savoir où cette traversée pourra poursuivre sa route. Raphaëlle Damilano ne le cache pas : la vie du film lui échappe en partie. Une production l’accompagne désormais pour l’envoyer en festivals, avec l’espoir qu’il puisse ensuite être montré plus largement. « J’aimerais qu’il puisse être vu », confie-t-elle, tout en reconnaissant que l’objet reste particulier, difficile à ranger dans une case trop simple. Là encore, le film continue donc son chemin comme il s’est fabriqué : sans trajectoire tout à fait rectiligne, mais avec une direction assez claire pour donner envie de le suivre.

 
 

Avez-vous remarqué ?

Vous avez pu lire cet article en entier sans paywall

Chez Vertige Media, articles, vidéos et newsletter restent en accès libre. Pourquoi ? Pour permettre à tout le monde de s’informer sur le monde de la grimpe — ses enjeux sociaux, culturels, politiques — et de se forger un avis éclairé, sans laisser personne au pied de la voie.

 

Avec le Club Vertige, nous lançons notre première campagne de dons. Objectif : 500 donateur·ices fondateur·ices pour sécuriser l’équipe, enquêter plus, filmer mieux — et réduire notre dépendance aux revenus publicitaires.

 

👉 Rejoignez le Club Vertige dès aujourd’hui et prenez part à l'aventure la plus cool de la presse outdoor.

Je soutiens.png

PLUS DE GRIMPE

bottom of page