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- Fusillade à Memphis Rox : deux morts dans la salle d’escalade
Le dimanche 29 juin 2025, une fusillade éclate à Memphis Rox, salle d’escalade associative fondée par le réalisateur Tom Shadyac au cœur du quartier défavorisé de Soulsville, à South Memphis (Tennessee). Deux hommes perdent la vie, dont Jarmond Johnson, 25 ans, figure emblématique du lieu. Un drame qui ébranle toute une communauté et remet en question l’idée même du refuge face à la violence. © Walltopia Aucune paroi, aussi solide soit-elle, n’est capable d’arrêter la violence lorsqu’elle décide de franchir le seuil. Pas même celles de Memphis Rox, née en 2018 dans un ancien supermarché abandonné, rapidement devenue un symbole national d’inclusion et de résilience sociale. Ici, chacun grimpe selon ses moyens, grâce à un modèle économique inédit : « Payez ce que vous pouvez ». Le lieu, créé pour offrir aux jeunes du quartier une alternative à la rue, incarne une promesse forte : offrir à tous, sans distinction d’origine ou de revenus, un espace d’espoir et de dignité. Pourtant, ce dimanche après-midi vers 16h, la violence s’est invitée à l’entrée de la salle. Une dispute entre deux hommes dégénère subitement en fusillade, coûtant la vie à Jarmond Johnson et une autre victime non encore identifiée. La salle ferme immédiatement, les proches encaissent, la communauté tente de comprendre. Comment ce lieu pensé comme un sanctuaire social peut-il devenir en quelques secondes le théâtre d’un drame aussi brutal ? Que révèle cette tragédie sur une société où même les espaces de solidarité ne sont plus épargnés ? Voici ce que l’on sait aujourd’hui. Bilan et identités des victimes et du suspect Parmi les deux victimes figure Jarmond « Mond » Johnson, employé historique de Memphis Rox. Grimpeur investi, apprécié pour son engagement auprès des jeunes du quartier, Jarmond allait devenir père, ce qui rend son décès encore plus douloureux pour la communauté locale. À ce stade, les autorités n’ont pas encore communiqué l’identité de la seconde victime. Sur les lieux, la police a interpellé Farris Haley, âgé de 28 ans, accusé d’avoir tenté de dissimuler une arme utilisée durant l’altercation en la cachant dans un véhicule stationné à proximité. Haley a résisté activement au moment de son arrestation et reste en détention provisoire, dans l’attente d’être présenté devant un juge. Aucune charge directe liée aux tirs mortels ne pèse contre lui actuellement. Circonstances de l’altercation et déroulement des faits Selon les premiers éléments de l’enquête, tout commence par un échange tendu à l’entrée de Memphis Rox entre deux hommes se connaissant déjà. Rapidement, la dispute dégénère, laissant place à une fusillade aussi violente que soudaine, prenant totalement par surprise grimpeurs et employés présents à l’intérieur de la salle. L’un des protagonistes est tué sur place, l’autre décède peu après son transport à l’hôpital. Dans ces instants dramatiques, plusieurs témoignages évoquent des actes héroïques : Jarmond Johnson lui-même aurait tenté de protéger les personnes présentes, sacrifiant sa vie pour les autres. Des grimpeurs et membres du personnel sont également intervenus pour mettre à l’abri les témoins, reflétant la solidarité forte qui anime ce lieu. Enquête policière et déclarations officielles L’enquête ouverte par la police de Memphis (MPD) privilégie l’hypothèse d’un conflit d’ordre privé entre les deux victimes. Les enquêteurs écartent pour l’instant toute idée d’une attaque préméditée contre la salle elle-même, considérant l’événement comme un incident isolé ayant mal tourné. Les autorités s’appuient désormais sur les analyses balistiques et les images de vidéosurveillance, si disponibles, afin de déterminer précisément les responsabilités de chacun. Un appel à témoins est lancé pour toute information pouvant faire avancer les investigations. Fermeture temporaire et mesures de sécurité Dès le lendemain du drame, Memphis Rox annonce une fermeture provisoire d’au moins une semaine. Toutes les activités sportives et communautaires sont suspendues pour permettre aux équipes et à la communauté de vivre leur deuil et de gérer le traumatisme immédiat. La direction du lieu précise toutefois que cette fermeture est uniquement temporaire, réaffirmant son engagement envers la mission sociale initiée par Tom Shadyac en 2018. La fusillade interroge cependant sur l’efficacité des mesures de sécurité dans cet espace jusqu’alors considéré comme sûr. Des témoins ont confirmé qu’un gardien de sécurité était présent lors des faits et serait intervenu courageusement. Memphis Rox n’a pour l’heure pas annoncé officiellement de changements dans ses protocoles, mais il semble évident que l’incident pousse à repenser rapidement les dispositifs de sécurité, notamment concernant les contrôles à l’entrée et la surveillance interne. Au-delà des mesures techniques, la priorité immédiate du centre reste humaine : accompagner les familles touchées, préserver l’esprit solidaire et inclusif qui a toujours caractérisé Memphis Rox, et assurer que ce lieu emblématique puisse continuer à offrir un espace de dignité, malgré les blessures profondes infligées par ce drame.
- PEAK : des scouts en short au sommet des ventes
Quatre éclaireurs mal équipés, une montagne qui change tous les matins et une physique aussi instable que la météo alpine. Avec PEAK, jeu indépendant sorti de l’obscurité d'une game jam, les studios Aggro Crab et Landfall viennent d’atteindre le million de ventes en moins d’une semaine sur Steam, la célèbre plateforme de jeux vidéo PC. Retour analytique et pince-sans-rire sur un phénomène vidéoludique aussi inattendu que vertigineux. © PEAK Dans l'univers saturé du jeu vidéo, rares sont les titres capables d'émerger sans un budget colossal et une campagne marketing orchestrée à grand renfort d'affichage publicitaire. Pourtant, PEAK fait partie de ces raretés qui défient les lois habituelles du marché, transformant l'essai d'un mois de programmation intensive en un phénomène culturel immédiat. D’apparence légère et humoristique, ce jeu coopératif d’escalade porte en lui quelque chose de profondément révélateur : derrière l'absurdité manifeste d’une physique délirante et d’un gameplay chaotique, PEAK questionne nos rapports au collectif, au défi absurde, et à l'échec ludique comme moteur du plaisir partagé. Une genèse aussi improbable que sa physique PEAK n’aurait jamais dû exister ailleurs que dans les archives d’une obscure game jam, ces marathons créatifs où des développeurs s’enferment plusieurs jours pour créer un jeu de toutes pièces. C’est pourtant là, en février 2025 à Séoul, que le projet voit le jour, fruit d’une collaboration inattendue entre deux studios indépendants déjà connus pour leurs expérimentations ludiques audacieuses : Aggro Crab et Landfall . Sous le nom de Landcrab, les deux équipes fusionnent leurs expertises respectives pour imaginer un jeu dont le pitch, en apparence banal, cache en réalité une métaphore ludique savoureuse : quatre scouts en short, perdus sur une île mystérieuse, doivent atteindre un sommet qui semble à la fois proche et totalement inaccessible. Le résultat, annoncé discrètement en avril via un teaser sans prétention, s’est transformé en un véritable raz-de-marée à sa sortie officielle le 16 juin 2025 sur Steam, plateforme de référence pour les jeux vidéo PC indépendants. En quelques jours seulement, les ventes dépassent toutes les prévisions, propulsant les développeurs, incrédules mais ravis, dans un scénario digne des meilleures fables du jeu indépendant. Coopération ou l’art subtil d’échouer ensemble À première vue, PEAK semble avoir pris le contre-pied du réalisme prôné par les simulateurs de montagne traditionnels. Ici, la grimpe est à la fois absurde, maladroite, et incroyablement exigeante en termes de coopération. Chaque joueur incarne un éclaireur équipé sommairement, confronté à une physique du jeu volontairement instable, transformant chaque mouvement en une succession comique de chutes, glissades et autres embarras corporels. La mécanique du jeu force l'entraide : impossible d’avancer sans poser des cordes, tendre des mains virtuelles, attendre son camarade qui glisse inévitablement sur une méduse au mauvais endroit au mauvais moment. © PEAK En sous-texte, le jeu offre une lecture philosophique de l’échec : on échoue souvent, mais toujours ensemble, de manière collective et jubilatoire. L'individualisme y est immédiatement puni par l’apparition d’une créature mystérieuse venue des brumes pour rappeler sèchement que l’ascension est collective ou ne sera pas. Cette dimension réflexive est sans doute l’un des secrets de son succès immédiat auprès d’un public saturé de productions répétitives. Autre force majeure du jeu : sa rejouabilité quasi infinie. Chaque jour, PEAK génère une nouvelle carte, modifiant complètement la topographie de l'île. Le sommet reste le même objectif inatteignable, mais le chemin pour y arriver change du tout au tout. Cette variété quotidienne pousse les joueurs à revenir régulièrement, non pour vaincre définitivement la montagne, mais pour explorer sans cesse de nouvelles manières de « presque réussir ». Ce renouvellement constant et l'aspect communautaire (les joueurs se retrouvent souvent pour comparer les stratégies du jour) explique en partie l’addiction joyeuse que PEAK provoque chez ses adeptes. Un phénomène sans marketing mais pas sans raison Vendu environ 5 euros lors de son lancement, PEAK entre de plain-pied dans cette catégorie de jeux indépendants dont la réussite tient davantage au bouche-à-oreille et au streaming qu'à des campagnes publicitaires élaborées. Ce faible coût d’entrée combiné à une viralité naturelle sur les plateformes comme Twitch et YouTube a permis au jeu de toucher un public très large, dépassant les cercles habituels de joueurs expérimentés. Le phénomène rappelle les succès imprévus de Phasmophobia ou Lethal Company, jeux coopératifs dont le plaisir vient moins de l'excellence technique que des situations comiques ou effrayantes qu'ils produisent spontanément chez les joueurs. © PEAK Ce positionnement intelligent (mais probablement involontaire) a permis à PEAK de s’imposer comme une sorte de « must-have » ludique pour qui cherche à rire autant qu’à relever des défis absurdes entre amis. Derrière l’absurde, la rigueur discrète des correctifs Succès fulgurant oblige, PEAK a rapidement connu son lot de difficultés techniques. Très vite, l'équipe Landcrab a dû gérer un afflux massif de joueurs entraînant des bugs inattendus, notamment des crashs fréquents sur les cartes graphiques AMD dans certains environnements spécifiques du jeu. Réactifs, les développeurs ont publié dès la première semaine plusieurs patchs techniques (1.4a et 1.5a), stabilisant rapidement l'expérience tout en ajoutant des fonctionnalités réclamées par les joueurs : l'apparition d’un mode lobby privé et la possibilité d’abandonner dignement une partie mal engagée. Cette réactivité montre, au-delà de l’humour de façade, une véritable maîtrise technique et un respect attentif des retours communautaires. Le chaos apparent du jeu dissimule ainsi une gestion rigoureuse et professionnelle d'un succès aussi inattendu que mérité. Le sommet, et après ? Avec plus d'un million de ventes en quelques jours, PEAK se pose désormais en cas d'école du jeu indépendant contemporain : un produit culturel né spontanément, porté par un humour intelligent et une philosophie subtile de l’échec collectif. La question que se posent aujourd’hui Aggro Crab et Landfall est probablement la suivante : comment maintenir l’élan initial ? Comment transformer l'éphémère surprise en une ascension durable, voire en une saga vidéoludique ? Une chose est certaine : derrière ses scouts maladroits et ses chutes permanentes, PEAK a su toucher une corde sensible chez un public avide d’expériences authentiques, comiques, et en définitive profondément humaines. Reste à voir si ce coup d’éclat saura s’inscrire dans la durée ou si, comme ses joueurs, il devra recommencer sans fin l’ascension de son succès initial.
- Coupe du monde d’escalade IFSC 2025 à Chamonix : programme, horaires, streaming et prize money
Du 11 au 13 juillet 2025, la Coupe du monde IFSC débarque à Chamonix (France) pour sa traditionnelle étape phare combinant les disciplines vitesse et difficulté. Depuis le retrait de la date briançonnaise, c’est désormais la seule étape française au calendrier, rendant ce rendez-vous chamoniard encore plus attendu et prestigieux. L'événement aura lieu sur l’emblématique Place du Mont-Blanc, offrant aux athlètes et spectateurs un décor alpin unique au pied du Mont-Blanc. Voici toutes les infos pratiques pour suivre la compétition en direct : horaires précis, programme complet, streaming et prize money © David Pillet Où regarder Chamonix 2025 en direct ? YouTube IFSC : gratuit mais restreint en France Comme toujours, les demi-finales et finales seront diffusées gratuitement sur la chaîne YouTube officielle de l’IFSC, mais en France et en Europe, les finales seront restreintes à cause des droits exclusifs détenus par Warner Bros Discovery. Discovery+ et Eurosport : diffusion officielle en France Discovery+ et Eurosport possèdent les droits exclusifs jusqu’en 2028 pour la France et l’Europe. Un abonnement est nécessaire pour suivre les finales en direct. Olympic Channel : replays gratuits dès le lendemain Les replays des finales seront disponibles gratuitement sur Olympic Channel dès le lendemain. Résultats live sur le site officiel IFSC Les qualifications ne seront pas diffusées en vidéo mais vous pourrez suivre les résultats en temps réel sur le site officiel de l’IFSC. © David Pillet Programme complet (heure française UTC+2) (heure française UTC+2, même fuseau horaire que Cracovie) Vendredi 11 juillet – Qualifications vitesse 18h45 à 20h15 : Qualifications vitesse femmes puis hommes (résultats live uniquement) Samedi 12 juillet – Qualifications difficulté & Finales vitesse 09h00 à 17h00 : Qualifications difficulté hommes et femmes (résultats live uniquement) 21h00 à 22h15 : Finales vitesse femmes et hommes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) Dimanche 13 juillet – Demi-finales & Finales difficulté 10h00 à 12h30 : Demi-finales difficulté hommes et femmes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) 20h30 à 21h25 : Finale difficulté hommes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) 21h25 à 22h20 : Finale difficulté femmes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) Prize money : répartition des gains Cette étape à Chamonix est classée « Basic » par l’IFSC. Voici la répartition des gains : 🥇 1er : 3 690 € 🥈 2e : 2 460 € 🥉 3e : 1 722 € 4e : 1 230 € 5e : 984 € 6e : 861 € 7e : 738 € 8e : 615 € Suivre Chamonix 2025 sur les réseaux sociaux Pour vivre pleinement l’événement, retrouvez coulisses, résultats et contenus exclusifs sur les réseaux sociaux officiels de l’IFSC : Instagram IFSC Twitter/X IFSC Facebook IFSC En résumé : tout ce qu’il faut savoir sur Chamonix 2025 Dates : du 11 au 13 juillet 2025, à Chamonix (France), disciplines vitesse et difficulté. Unique étape française au calendrier depuis le retrait de Briançon, très attendue par le public. Diffusion officielle en France sur Discovery+ et Eurosport (abonnement requis). Finales restreintes sur YouTube en France, replays gratuits dès le lendemain sur Olympic Channel. Prize money Basic : jusqu’à 3 690 € pour les vainqueurs. Résultats en direct sur https://ifsc.results.info. Mi-juillet, tous les regards seront tournés vers Chamonix pour cette étape française désormais incontournable, véritable fête de l’escalade internationale au pied du Mont-Blanc. Retrouvez le calendrier complet IFSC 2025 ici.
- La gentrification de l’escalade n’aura pas lieu
Bleausard et ouvrier, Jean-Jacques Naëls traîne cinquante ans d’escalade à grimper, créer et réparer des circuits. Face à la démocratisation d’un sport auquel il a consacré sa vie, il nous livre son regard sur l’évolution sociologique de la discipline. Persistance des clivages sociaux, escalade bichonnée, rejet de la gentrification… attention, ça risque de zipper. © Erwan Mouton / Vertige Media Je me présente, je suis Essonnien, j’ai plus de soixante-dix ans et ça fait un peu plus de cinquante ans que je pratique assidûment l’escalade. Il y a un demi-siècle, quand j’ai commencé l’escalade, c’était déjà une discipline préférentielle de la classe des « avantagés » de la société. Les grimpeurs lorsqu’ils pouvaient se permettre d’aller à « Cham » (Chamonix, ndlr) par exemple, prenaient une chambre dans un hôtel plus ou moins étoilé. Et ceux qui ne pouvaient pas dormaient à la belle étoile ou dans un camping bon marché, où on se lavait à l’eau froide. Deux salles, deux ambiances : le miroir de nos fractures sociales À l’époque, seuls 3% des adultes qui s’adonnaient à l’escalade étaient ouvriers. C’est à cause de cette réalité sociologique que l’on qualifiait alors l’escalade de sport de riche ou de sport bourgeois quand bien même on pouvait le pratiquer sans être précisément un bourgeois argenté ! Bon nombre de grimpeurs n’avaient pas de compte bien sonnant et trébuchant : les étudiants et les enseignants, les fonctionnaires et les employés ne roulaient pas sur l’or non plus. S'il est indéniable que c’est un sport culturellement et financièrement exigeant, ce n’est pas non plus pour cela un sport réservé, en soi. Dit autrement, l’escalade ce n’est pas le polo, l’équitation, le golf ou la Formule 1, et je vois mal comment elle peut le devenir. Ces disciplines nécessitent des investissements financiers considérables, tandis que l'escalade, même onéreuse, reste plus accessible. Il est aventureux de prétendre que l’escalade se gentrifie, sous prétexte que cela devient spectaculairement évident grâce aux salles d’escalade intentionnellement fastueuses, érigées qui plus est dans les quartiers où les grands ensembles n’existent pas Ce qui signifie, qu’aujourd’hui comme hier, il y a une certaine disparité socio-professionnelle et culturelle dans le milieu de l’escalade, comme il peut y en avoir dans les sports comme le tennis, connoté bourgeois. Sauf qu’avec les salles d’escalade, cette démarcation très claire entre les milieux des grimpeurs se voit davantage. C’est un peu comme les hôtels fortement étoilés dans certains quartiers. Je m’explique. La clientèle des salles d’escalade correspond au profil culturel et socio-professionnel de la population du secteur dans lequel elles sont implantées. Vous avez donc d’un côté des salles qui font bar avec terrasse garnie de transats. De l’autre, des salles avec une machine à sous pour se servir une boisson et des toilettes minimalistes. Deux salles, deux ambiances, qui ne s’adressent pas à la même population. Il est donc aventureux de prétendre que l’escalade se gentrifie, sous prétexte que cela devient spectaculairement évident grâce aux salles d’escalade intentionnellement fastueuses, érigées qui plus est dans les quartiers où les grands ensembles n’existent pas. Je comprends que l’on vienne à penser que l’escalade se gentrifie dans le sens qu’il y a vingt ans, les salles d’escalade opulentes et accessibles en métro n’existaient pas. Mais c’est quand même une affirmation hâtive. Il me semble qu’il est aisé de voir que le démarquage socio-économique est prescrit depuis toujours par notre société., Aussi, je ne vois pas pourquoi il y aurait lieu de s’étonner de ce démarquage alors même que l’escalade est devenue une activité qui compte. En effet, tout le monde sait cela : l’escalade en salle commerciale est une affaire d’entreprise et de chiffre d'affaires. Personne ne s’étonne qu’il faille s’acquitter d’un billet d’entrée pour grimper, comme personne ne se plaint qu’il faille payer pour regarder un film. En somme, tout le monde est d’accord pour payer un droit de voir, d’écouter ou de faire une activité, pourvu d’être satisfait. © Erwan Mouton / Vertige Media Les cinq étoiles de l’escalade cocooning De fait, la bonne question est sans doute celle-ci : que paye le grimpeur lorsqu’il se rend dans une salle d’escalade avec billet d’entrée ? On peut répondre qu’il paye ce qu’il est venu chercher. Bien souvent, pour les plus exigeants : il s’agit de l’escalade bichonnée, de l’escalade cocooning. En détail, le grimpeur paye pour un espace escalade cinq étoiles, car il n’y est pas rentré par hasard. Et chaque étoile possède sa spécificité. 🌟 La proximité : on y vient en métro, à pied, en vélo, et en trottinette... Rien à voir avec les embouteillages qu’il faut se taper quand on va grimper dehors, loin de la ville, voire très loin même. 🌟La sociabilité : on vous accueille d’entrée de jeu en ami, avec un sourire radieux, tutoiement et éventuellement une tape sur l'épaule. On fait tout pour que vous soyez à l’aise, que vous vous reconnaissiez avec les autres clients qui, en gros, vous réconfortent sur votre distinction : c’est l’effet de confrérie. 🌟 Le confort : l’athlète dispose de tous les équipements nécessaires pour ranger ses petites affaires, se toiletter et relaxer ses muscles. Mieux qu’à la maison ! 🌟Le désengagement aventureux : Une fois passée la porte d’entrée située juste avant l’espace bar et restauration, les aléas météorologiques du dehors n’y existent plus. Quand vous vous lancez, il y a souvent un ange gardien qui veille à vous rappeler à l’ordre si vous faites une erreur d’assurage, par exemple. Seuls ceux qui grimpent en tout terrain le savent : par rapport à l’escalade en extérieur, la prise de risque est par principe réduite. 🌟 Le cognitif simplifié : Comme l’environnement et les lignes d’escalade sont colorés pour être parfaitement discernables, cela facilite la prise de décision dans la composition des gestes à accomplir. Du moins, « la lecture » est plus évidente que sur les matériaux naturels ce qui incite à la paresse, à refuser même de se confronter aux exigences de l’escalade d’aventure. Et je parle là de vieux camarades qui finissent par ne grimper qu’en salle, car au moins là, ils parviennent à se maintenir dans un bon niveau de difficulté. C’est tout cela que le grimpeur moderne aime : grimper dans un cadre hôtelier étoilé. Et en effet, il vaut mieux être de la caste des CSP+ si l’on veut s’approprier les soi-disant codes culturels et sociaux de l’escalade. Il me semble que si ces salles d’escalade « cocooning » fonctionnent bien, c’est aussi parce que les privilégiés de notre société retrouvent la distinction sociale et culturelle qu’ils étaient venus chercher. Et s’ils s'y sentent comme chez eux, c’est parce que ces salles sont souvent conçues par des grimpeurs qui ont les mêmes codes culturels et sociaux. Ce n’est pas un petit luxe de pouvoir venir comme ça, tranquille, au milieu de l’après-midi dans une des salles d’escalade implantées non loin de chez soi ou de son boulot. La plupart de ces clients ont cette propension inconsciente à obéir aux codes de leur classe socio- professionnelle. C’est tout cela que le grimpeur moderne aime : grimper dans un cadre hôtelier étoilé. Et en effet, il vaut mieux être de la caste des CSP+ si l’on veut s’approprier les soi-disant codes culturels et sociaux de l’escalade. Des codes que bien des grimpeurs des années 80 et 90 ont beaucoup de peine à reconnaître quels que fussent leurs milieux socioprofessionnels. Je n’établis pas un jugement moral, je souhaite seulement dire comment mes yeux d’ouvrier voient ce beau monde dans lequel j’ai baigné, sans trop boire la tasse. Car entre nous, si seulement 3% des pratiquants réguliers sont ouvriers, aujourd’hui comme hier, c’est qu’il y a en cela une raison sociologique intéressante à étudier. Et surtout, une réalité qui pose que cette fameuse « gentrification » est une illusion temporaire.
- Cory Richards : le vertige bipolaire
Il est peut-être le meilleur alpiniste américain de tous les temps et pourtant ses exploits en montagne semblent désormais des anecdotes. Depuis qu’il s’est retiré du monde des expéditions, Cory Richards a raconté sa vie en altitude et ses troubles bipolaires dans un livre monumental. Un livre sur la santé mentale d’un type qui, à 44 ans, est allé très haut mais surtout très bas. Interview tout en profondeur. Cory Richards, pas vraiment sur le divan © Vertige Media Nous avons terminé la lecture de Les Brûlures de glace de Cory Richards la veille de notre rencontre avec l’auteur. Traduit en français par Charlie Buffet, le livre qui s’intitule The Color of Everything en anglais est paru l’an dernier aux États-Unis. Sa traduction française quant à elle est sortie le mois dernier en France aux éditions Paulsen. Au moment d’accueillir l’ancien alpiniste de 44 ans devenu conférencier et ambassadeur de la santé mentale, une question surgit : dans quel état sera-t-il ? Cory Richards s’est tellement livré sur plus de 400 pages qu’il est difficile de savoir par où commencer : ses internements en hôpital psychiatrique, sa tentative de suicide, ses épisodes mixtes qui le hantent encore, le deuil de ses compagnons de cordée, ses démons qui surgissent en altitude. Et voilà qu'il débarque, tout sourire, se lance dans des hugs et confie combien il est heureux de vivre une matinée ensoleillée à Paris pour la première fois de sa vie. Nous avons en face de nous le premier et le seul Américain à avoir gravi un sommet de 8000 mètres en hiver. En descendant, il échappera de très peu à une avalanche. Il en tirera un documentaire multi-récompensé, Cold, et l’autoportrait qu’il prendra juste après avoir sorti la tête de la neige fera le tour du monde. Pour autant, nous n’en parlerons pas dans l’interview, ou très peu. La conversation que nous avons eue est une réflexion profonde sur la condition humaine, la souffrance, la résilience et le sens. Cet entretien a « la couleur du tout ». Et forcément, c’est vertigineux. Vertige Media : Comment vas-tu aujourd'hui, Cory ? Comment te sens-tu dans cette période de ta vie ? Cory Richards : Mec, je vais très bien. Vraiment. Ce nouveau chapitre, cette nouvelle façon de tourner la page… Je pense que l'écriture du livre a beaucoup aidé. J’ai la sensation de revenir à la maison. J’éprouve un sentiment d'ancrage que je n'avais jamais ressenti. Un sentiment de paix, aussi. J’ai tellement réfléchi à ma condition que j’ai désormais accepté le fait que j’ai un corps qui a le droit d’être déprimé. Si je me sens bien, je me sens bien. Si je me sens mal, je me sens mal. Vertige Media : Cette paix que tu mentionnes, est-elle continue ? Cory Richards : Eh bien, je pense qu'il y a plusieurs façons de penser la bipolarité, qui est en quelque sorte le principal diagnostic que je porte. Je n'aime pas dire que je l'ai. Je porte la bipolarité. Je navigue avec. Je voyage à ses côtés. Quand on parvient à la gérer, c'est un superpouvoir. C'est absolument exceptionnel. La bipolarité vient évidemment avec ses complications, sa complexité. Donc est-ce que ça veut dire que je n'ai pas été déprimé par moments ? Bien sûr que si. 2025 a été hard. Ça a été très très hard. Mais ça ne veut pas dire que je ne vais pas bien. Il y a une différence entre être perturbé et ne pas aller bien. Je pense que j’ai été très perturbé cette année mais il y a toujours eu une partie de moi qui était en paix. 2025 a probablement été l'expérience la plus douloureuse de ma vie. Mais je ne suis pourtant pas descendu aussi bas que précédemment dans ma vie. J'ai été très, très bas. Je me suis retrouvé face contre terre mais je savais que j’allais « bien ». Avant, ces évènements-là m’auraient mis plus bas que terre, ils auraient complètement bousillé ma vie. Vertige Media : Pourquoi 2025 a été si dure ? Cory Richards : Oh, mec. Ça a commencé j’étais en vacances pour les fêtes de fin d’année à Hawaï avec ma compagne. Ma mère m'a dit que mon père était en train de mourir. Je suis donc rentré en précipitation dans le Montana et finalement, il n’est pas mort. On est donc rentré à Los Angeles et le lendemain, les incendies ont ravagé la ville. Neuf de mes amis les plus proches ont perdu leurs maisons. Ensuite, je me suis séparé de ma copine. Et j’ai immédiatement rencontré quelqu’un à qui j’ai vraiment donné mon coeur. D’une certaine façon, on peut dire que c’était mon premier grand amour. Puis ça s’est terminé, hyper vite. Et finalement, mon père est décédé. J’ai dû gérer un deuil, deux ruptures et la détresse de mes amis. « Ma conviction, c'est que quand on arrête d'essayer de changer ce que sont nos émotions et ce qu’elles nous disent, alors nous ne sommes plus en lutte. Et la lutte, c'est la perturbation, le vrai conflit intérieur » Vertige Media : Comment as-tu géré toutes les émotions liées à ces évènements ? Cory Richards : En leur donnant de la place. Je pense qu’il faut accueillir les émotions telles qu’elles sont. Ne pas essayer d'ouvrir son cœur s'il ne veut pas s'ouvrir, ne pas essayer d'être heureux quand on est triste. Ma conviction, c'est que quand on arrête d'essayer de changer ce que sont nos émotions et ce qu’elles nous disent, alors nous ne sommes plus en lutte. Et la lutte, c'est la perturbation, le vrai conflit intérieur. Il faut rendre acceptable le fait d’être triste. Cela fait partie de la vie. Je pense que chaque émotion est une forme d’expression différente de l’amour. Quand on est blessé, c’est une coupure dans l’amour que l’on ressent. Quand on est frustré, c’est juste parce qu’une partie de notre amour n’a pas pu s’exprimer. Tout est question d’amour. Vertige Media : Pourquoi as-tu écrit ce livre ? Cory Richards : Parce que je n'avais rien d'autre à faire. J'ai arrêté l'escalade en 2021 sur le Dhaulagiri quand j'ai eu un « épisode mixte ». Quand on ressent cela, on peut aller très haut et très bas dans laps de temps très court. Mon travail de photographe a commencé à ne plus être en accord avec qui je voulais être et ce que je voulais donner au monde. Sauf que j’avais vraiment fondé mon identité sur ces deux activités. Quand on me demandait ce que je faisais dans la vie, je répondais : « Je suis grimpeur et photographe ». Si j’arrête, je suis qui bordel ? © Vertige Media L'impulsion, le catalyseur, pour écrire le livre, c’était de me comprendre plus complètement. Et puis pendant que je l'écrivais, j'ai commencé à m’intéresser à la façon dont je racontais des histoires. Je me suis alors aperçu que je le faisais en position de victime. « Ceci m'est arrivé. C’est pour ça que je suis comme je suis »… À bien des égards, c’est une attitude qui génère beaucoup de reproches envers vous-même et vous laisse très peu de libre-arbitre. Alors, quand je me suis relu, j’ai tout foutu à la poubelle. J’ai compris que je ne voulais pas être prisonnier de ma propre histoire. J’ai commencé à considérer l’écriture de ce livre comme un service. Et c’est toujours le cas aujourd’hui : je vous donne l’histoire de ma vie pour que vous puissiez peut-être vous sentir moins seul·e dans la vôtre. J’ai donc commencé à écrire pour moi et j’ai fini par écrire pour les autres. Vertige Media : As-tu douté de ta légitimité à écrire ce livre si personnel ? Cory Richards : Avant que je commence vraiment à écrire, il y a eu des périodes où je me disais, je ne veux pas parler de moi. Je n’en pouvais plus de moi. Mais j'ai réalisé ensuite que quand je lis de bonnes mémoires, je ne pense jamais : « Oh, cette personne est tellement égocentrique, elle ne fait que parler d'elle-même ». Sans déconner. Ce sont ses mémoires ! Quand j’ai lu Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage de Maya Angelou, ou Scar Tissue d’Anthony Kiedis, je me suis jamais dit qu’ils étaient centré·e·s sur eux/elle-même. Ils racontent juste leur histoire. Et on se sent moins seul·e. « La communauté d'alpinistes ressent une certaine forme d’inconfort à se regarder soi-même. Il y a aussi encore beaucoup de machisme, de bravade. Il faut rester des durs » Vertige Media : Comment le livre a-t-il été reçu par tes proches ainsi que la communauté de grimpeurs et d’alpinistes ? Cory Richards : Mes proches l'ont adoré. Le monde de l’alpinisme et de l’escalade, en revanche, ça a été différent. Je crois que cette communauté ressent une certaine forme d’inconfort à se regarder soi-même. Il y a aussi encore beaucoup de machisme, de bravade. Et le fait de dévoiler sa vulnérabilité est encore peu accepté. Il faut rester des durs. Vertige Media : Comment tu l’expliques ? Cory Richards : Je pense que c'est une peur. Encore une fois, on entre ici en conflit avec sa sensibilité. Si on essaie de masquer cette sensibilité ou de prouver qu'elle n'existe pas, c’est juste parce qu’on a peur de s’y confronter. Ce n'est pas un jugement. Il n'y a rien de mal à ça. C'est très naturel. Quand nous sommes sensibles, la première chose que nous essayons de faire, c'est de l’être un peu moins. Le monde est sauvage, la vie est dure. Montrer sa vulnérabilité peut autant être positif que destructeur. La plupart des grimpeur·ses que je connais sont des personnes profondément sensibles mais ont juste du mal à le montrer. Vertige Media : On parle beaucoup de santé mentale ces derniers temps. Quel regard portes-tu sur cette attention médiatique ? Cory Richards : C’est vrai que la conversation autour de la santé mentale explose. Et je trouve que globalement, c’est positif. En revanche, sur les réseaux sociaux, vous avez maintenant tout un tas de psychologues de salon qui se diagnostiquent eux-mêmes, diagnostiquent les autres et y trouvent des façons de raconter le monde. Je trouve ça bien que les gens apprennent des choses sur leur traumatisme mais attention. Maintenant que nous participons toutes et tous à la conversation sur la santé mentale, que nous en avons adopté le langage, nous avons l’impression que nous sommes guéris. Articuler ce langage nous rend conscient de nos traumatismes. Cela nous donne un contexte intellectuel, mais cela n’apporte pas de guérison. Je regrette aussi l’idée que le traumatisme soit toujours lié à la victimisation. Quand quelque chose de terrible arrive à quelqu'un, cette personne devient une victime. La façon dont est traitée la santé mentale aujourd’hui fait que les gens restent bloqués dans cette position. « Regardez à quel point je suis victime de mon traumatisme. Je suis bipolaire, je suis dépressif, je suis anxieux. » Les gens ont tendance à penser que c’est la fin du voyage mais c’est juste le début d’une possible guérison. Vertige Media : Dans Les Brûlures de glace, tu écris que les seuls endroits où tu te sens normal sont les endroits qui ne sont pas normaux du tout. Peux-tu nous expliquer cette relation paradoxale entre ton mental et les environnements extrêmes ? Cory Richards : Tu sais, j’ai grandi dans un environnement très chaotique : j’ai lâché le lycée, j’ai été à la rue, je me suis retrouvé en hôpital psychiatrique… Il y avait de la violence partout. Je ne me sentais chez moi nulle part. Quand on est en mode survie, le système nerveux sympathique s’active. Le centre émotionnel de notre cerveau, l'amygdale, nous intime de nous battre, de fuir ou de nous figer face au danger. Si ce cortex préfrontal est trop sollicité, il peut diminuer à terme la pensée rationnelle et logique. En même temps, si vous avez connu beaucoup de chaos, il peut aussi favoriser une forme d’hypervigilance. Parce que vous avez l’habitude d’activer cet ensemble de compétences d’adaptation, votre mode survie devient ultra-performant. Dans des environnements extrêmes en montagne, ça devient vraiment, vraiment, utile. Mon système nerveux est devenu adapté à ces environnements de stress et de stimulus élevé. C'est ce que je veux dire quand j’écris que le seul endroit où je me sens normal, c’est là où rien n’est normal du tout. « Je n’aurais jamais pu faire les voies que j’ai réalisées sans ces troubles. Je n’aurais jamais eu autant besoin de me prouver quelque chose. Quelque part, mon diagnostic a permis de casser mes barrières mentales, d’aller au-delà de mes limites » Cela dit, il faut faire attention. On ne peut pas activer le système nerveux sympathique éternellement. Sinon, c’est le burn-out. Le problème, c’est que nous vivons à haute intensité de stress tous les jours. Nous n’avons pas besoin d’être à 8000 mètres d’altitude ou face à un ours en forêt. Le monde entier nous condamne à un très haut niveau de stimuli, même quand nous sommes assis à la terrasse d’un café. Parce que nous sommes collés à nos téléphones. Parce que les médias nous disent que tout est foutu. Parce que les réseaux sociaux nous disent que tout est foutu. Vertige Media : Ton trouble bipolaire a-t-il été un atout ou un danger en alpinisme ? Cory Richards : Quand je regarde en arrière, je suis persuadé que ce diagnostic de bipolarité, TDAH (Trouble déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité, ndlr), dépression, anxiété… Bref, toutes ces choses que j'ai vécues ont en fait été de formidables cadeaux. Ils m’ont permis de vivre une expérience plus large de l'émotion humaine. Ils ont considérablement étendu ma capacité à me connecter aux autres. Et puis considérant l’escalade, je pense que je n’aurais jamais pu faire les voies que j’ai réalisées sans ces troubles. Je n’aurais jamais eu autant besoin de me prouver quelque chose. Quelque part, mon diagnostic a permis de casser mes barrières mentales, d’aller au-delà de mes limites. Vertige Media : Est-ce que l'escalade et l'alpinisme t’ont aidé dans la guérison ? Cory Richards : Au début, incontestablement. Jusqu’à mes 19 ans, quand j’ai découvert la photographie, ces disciplines étaient de beaux réservoirs d’évolution et de compréhension de moi-même. C’était aussi un moyen d’expression. Après, je ne suis pas certain que « guérir » soit le bon mot. Elles m’ont plutôt permis de trouver de la stabilité. Elles ont été des moteurs de plein de choses jusqu’à ce qu’elles deviennent un plafond de verre. Je restais le même. Parce que je m’identifiais trop par l’escalade et l’alpinisme, j’ai fini par ne plus évoluer. Ce que je veux dire par là, c’est lorsqu’on trouve une source de guérison, on a tendance à trop s’en abreuver. C’est comme épuiser une fontaine. À force, la source se tarit. C’est alors le moment de changer. Mais mec… ça te laisse quand même des souvenirs incroyables. Juste à l’idée de penser à ce que ça fait de se réveiller sur le flanc de l’Everest, à 8000 mètres d’altitude ou au Gasherbrum 2… c’est ouf. Quand je ferme les yeux, je peux encore sentir le goût du métal dans l’eau. Des odeurs aussi : celle du carburant du Jetboil, du duvet, de l’humidité, de la sueur, de la moisissure. Celle de tes gants quand tu les enlèves après une longue journée… C’est tellement particulier. Et puis, quand tu ouvres ta tente et que tu vois le ciel. C’est juste… spécial. La vie en altitude est une vie amplifiée. La couverture du livre de Cory Richards © Vertige Media Vertige Media : La question qui revient tout le temps c’est pourquoi ? Pourquoi l’homme risque-t-il sa vie pour atteindre des sommets ? Cory Richards : Je pense qu'initialement, c'était une façon de chercher. Chercher une version plus complète de soi-même, de creuser et en quelque sorte de sonder les profondeurs de notre capacité, de notre compétence, de notre humanité. Qu'est-ce qui arrive quand je vais au bout de mes limites ? Quand j’accomplis certains sommets, plutôt que de ressentir de l’humilité, je remplace ça par de l’orgueil. Et parce que je l’ai fait, je vais en faire d’autres : je continue à chercher. J’ai adoré ça. Mais plus j’y réfléchis et plus je trouve qu’il y a une différence entre chercher, et être curieux. Je pensais à ça l’autre jour, et j’ai ouvert une note. Chercher, c’est sans fin. La curiosité, elle, est sans limite. Chercher c’est chercher une réponse. La curiosité quant à elle, ne demande même pas de réponse. Si vous êtes curieux par rapport à vous-même, le voyage est amusant et sans fin. Si vous cherchez simplement une réponse, le voyage sera une corvée. Vertige Media : Il y a cette réponse célèbre de George Mallory quand on lui demandait pourquoi il voulait gravir l’Everest : « Because it’s there »… Cory Richards : La réponse est tellement simple… Si simple qu’on a envie de lui poser à nouveau la question : « Oui mais pourquoi ? Qu’est-ce qui motive ton désir : essayer d’y trouver quelque chose ou est-ce seulement un endroit qui t’intrigue ? ». La première option est ludique. La deuxième est forcée, en quelque sorte. Je pense que l’exploration fait partie de la nature humaine. Ça a toujours fait partie de notre histoire. Nos ancêtres pensaient que par-delà les montagnes, le monde se terminait. Dans les contes, c’est là que vivaient les dragons, les monstres voire le diable. Et un beau jour quelqu’un d’un peu fou a dû se dire : « Et puis merde, allons-y ! ». Qu’est-ce qu’ils ont trouvé ? Des montagnes, juste des montagnes. Les dragons, les monstres, tout ça, c’était dans la tête. « Parce que lorsqu’on ne se comporte pas bien, cela peut être facile de se ranger derrière ces troubles psychologiques. En revanche, cela est très différent d’avouer que nous sommes en crise et que pour notre bien-être, nous avons besoin de partir. Ça, ce n’est pas se cacher. C’est prendre soin de soi » Vertige Media : Dans le livre, tu expliques que des compagnons de cordée t’ont reproché d’utiliser ta bipolarité comme excuse pour fuir certaines situations. Comment navigues-tu entre ta responsabilité personnelle en tant qu’ambassadeur de la santé mentale et la reconnaissance de tes vulnérabilités ? Cory Richards : C’est une super question parce qu’elle est complexe. Je me suis beaucoup interrogé là-dessus. Parce que lorsqu’on ne se comporte pas bien, cela peut être facile de se ranger derrière ces troubles psychologiques. En revanche, cela est très différent d’avouer que nous sommes en crise et que pour notre bien-être, nous avons besoin de partir. Ça, ce n’est pas se cacher. C’est prendre soin de soi. Ce serait tout aussi facile de pointer Simon Biles du doigt quand elle a décidé de ne pas disputer les Jeux Olympiques (la gymnaste américaine a soudainement décidé de se retirer des épreuves par équipe aux Jeux olympiques de Tokyo en 2021 en annonçant vouloir préserver sa santé mentale, ndlr). Beaucoup de monde a dit qu’elle fuyait ses responsabilités. C’est des conneries ! Au contraire, elle a pris toutes ses responsabilités. Ce qu’il s’est passé avec Topo et Tommy, les compagnons de cordée que tu mentionnes, c’est que j’ai quitté un tournage que l’on préparait depuis des mois pour prendre soin de moi. Je ne pouvais rien faire d’autre, et j’ai assumé mes responsabilités. J’ai pris cette décision pour aussi protéger l’équipe parce que si je restais dans cet état là, ça allait être dangereux pour tout le monde. Je comprends qu’ils aient pu mal le prendre. Mais dans ces moments-là, il faut savoir développer son libre-arbitre. Vertige Media : Quand on est alpiniste de haut niveau, on est aussi confronté à la mort. Beaucoup de tes amis sont décédés en montagne. Comment as-tu géré cela ? Cory Richards : La mort, en général, est très perturbante parce qu'elle exige une confrontation avec notre finitude. En alpinisme, une sorte d’engourdissement se produit à partir du moment où tu acceptes le fait que la mort fait partie du jeu. Face à elle, je me suis souvent dit : « Eh bien, c’est comme ça ». Je ne me suis pas vraiment permis d’être touché par mes émotions. Ce n’est ni bien ni mal. Encore une fois, on ne peut pas apposer un jugement de valeur. Je pense que d’une certaine manière, j’ai ignoré le truc. De manière plus générale, l’alpinisme a un coût : celui de mourir, potentiellement. Quiconque ose se tenir sur un sommet à plus de 8000 mètres doit le savoir. Vertige Media : Tu déconstruis aussi le mythe du héros d'aventure tout en reconnaissant que tes expériences extrêmes t’ont effectivement transformé. N’y vois-tu pas un paradoxe ? Cory Richards : Je vais faire une analogie photographique. À mesure que j’écrivais le livre, je dézoomais. J’ai commencé avec un objectif, puis j’ai changé. Et à chaque fois, je mettais un objectif un peu plus large. À force de prendre du recul, je me suis aperçu que des épisodes de ma vie qui me semblaient si formateurs étaient en réalité devenus des trucs pas si importants. J’ai vécu plein de trucs. Plein de trucs hard que tu as lu : l’hôpital psychiatrique, la perte de proches, une tentative de suicide, des ruptures… L’écriture du livre a duré des années et j’ai pris le temps à la fin de choisir ce que j’allais raconter. L’histoire que je voulais écrire. Est-ce une histoire d'espoir et d’émancipation, ou est-ce une histoire de victimisation et de honte ? Le vrai truc que j’ai appris à la fin, c’est ça : j’ai la maîtrise de mon histoire. Je ne peux pas contrôler ce qui m’arrive dans la vie mais je peux contrôler mon histoire. Vertige Media : Tu es conférencier et désormais ambassadeur de la santé mentale aux États-Unis. Tu es à l’aise avec cette nouvelle vie que ce livre a provoquée ? Cory Richards : En vrai, je vis ma meilleure vie. Parce que je pense que la plus grande chose qu'on puisse offrir, c'est le service. Et si notre histoire peut se mettre au service des autres, alors je crois que c'est notre responsabilité de la raconter. C’est d’ailleurs ce qu’on fait dans nos relations : amicale, amoureuse… On raconte un truc difficile à nos proches et soudain, ils se sentent moins seuls. Donc si mon histoire peut amplifier la sensibilisation, la curiosité, l'accès, l'excitation et la compassion autour de la santé mentale, c'est là que je dois être. À cent pour cent. Et tu sais, j’ai la sensation d’avoir réussi à renverser « ma » santé mentale. Je sens que je suis parvenu à construire un nouveau narratif, à embrasser mes troubles non pas comme des blessures mais comme des cadeaux. J’ai 44 ans et je me sens enfin comme à la maison. C’est comme si on me disait pour la première fois : « Oh bienvenue chez toi, mon pote ». Je suis revenu. Et ça, putain, c’est génial. Retrouvez l'interview complète en vidéo : Lire : Les Brûlures de glace de Cory Richards (Editions Paulsen, 2025)
- Grimper à 72 ans : Ian Elliott, ou comment durer
Dans IAN, court-métrage du réalisateur australien Matt Raimondo, on suit Ian Elliott, 72 ans, grimpeur discret et méthodique qui continue d’enchaîner des voies en 7a comme on entretient une langue oubliée. Pas pour battre un record, mais pour continuer à penser avec son corps. Le film ne cherche pas l’exploit, ni l’émotion facile : il capte autre chose, plus rare — une intelligence du geste, une persistance du lien au monde, une forme de résistance douce à l’idée que vieillir, c’est cesser. On s’attend à ce que l’escalade vieillisse mal. À ce que les corps trop expérimentés décrochent, que les plus de cinquante ans migrent vers la randonnée, les nœuds de chaise, les récits de jeunesse. L’imaginaire vertical valorise la progression, la précocité, la puissance. Ce qu’il valorise rarement, c’est la continuité. Dans IAN, c’est pourtant elle qui occupe tout l’espace : celui d’un homme qui grimpe depuis ses cinquante ans passés, sans jamais avoir été jeune prodige ni performer hors normes. Ian Elliott ne cherche ni à ralentir le temps, ni à le nier. Il l’habite. Et c’est là que réside toute la force de ce court film : dans ce qu’il dit d’un rapport au vieillissement qui ne relève ni de la nostalgie, ni de la revanche, mais d’une politique de la présence. Commencer tard, sans rattraper Ian Elliott a découvert l’escalade après 50 ans. Pas par défi, mais parce que c’était là. Un club de randonnée, des sorties canyoning, puis le besoin de continuer, même après que sa compagne ait dû lever le pied. « Je montais à six ou huit mètres du sol et je me disais : qu’est-ce que je fous là ? Remettez-moi sur la terre ferme. » Il n’y avait pas de rêve enfoui, pas d’obsession. Seulement l’envie de rester dehors, de garder un lien avec un monde concret, minéral, exigeant. « Ce n’était pas une obsession. Juste un désir d’être dehors », dit-il sans emphase. La grimpe n’est pas venue combler un vide, elle s’est simplement greffée à une trajectoire de vie faite d’exploration géologique et de rapport physique au terrain. Et depuis, il grimpe plusieurs fois par semaine. « Parfois je me réveille avec des douleurs. Mais une fois que je suis sur le rocher, je ne pense plus à ça. Je pense juste au mouvement suivant » Le cœur du film est ancré à Coolum Cave, une arche volcanique située sur la Sunshine Coast (Australie), à quelques centaines de mètres à peine de l’océan Pacifique. Enclavée dans le flanc sud-est du Mount Coolum — une intrusion magmatique massive et solitaire —, la grotte est devenue en vingt ans un repaire d’acharnés, un laboratoire vertical pour grimpeurs techniques et obstinés. L’endroit est connu pour ses lignes en dévers continu, son absence de repos, sa brutalité. « Tu ne vois pas ce genre de formations ailleurs dans le monde », commente Elliott, dans un mélange d’étonnement et d’analyse terrain. C’est là qu’il a enchaîné Screaming Insanity (5.12a/26, soit 7a+ en cotation française), mais aussi une 28 australienne (5.12d, équivalent 7c), juste avant ses 70 ans. Ce ne sont pas des performances isolées. Elles s’inscrivent dans une routine. « Si tu veux atteindre quelque chose, faut t’y mettre. Rien ne vient tout seul ». Pas de miracle, pas de génétique hors norme. Juste du travail, une capacité à répéter, à sentir, à adapter. Vivre contre le bruit Le plus frappant chez Ian Elliott, c’est sa manière de ne pas chercher à exister pour les autres. Pas de compte Instagram, pas de sponsor. Pas même de posture. « Je n’ai jamais pensé que l’escalade, c’était pour prouver quelque chose aux autres. Je grimpe pour moi ». Pas par défi, mais par cohérence. Parce que l’escalade, à cet âge, n’est plus un sport : c’est un cadre. Un moyen de structurer la semaine, de garder un corps disponible, de maintenir une attention. « Parfois je me réveille avec des douleurs. Mais une fois que je suis sur le rocher, je ne pense plus à ça. Je pense juste au mouvement suivant ». C’est une ascèse, au sens propre. Ni spectaculaire ni contemplative. Une manière d’habiter un corps vieillissant sans se résigner à l’abandon ni tomber dans le sur-compensatoire. « Tu ne sais pas combien de temps tu peux encore grimper à ce niveau… jusqu’à ce que tu ne puisses plus » Dans un monde saturé d’accélération, de jeunes grimpeurs en 9a+ à 15 ans, de records de vitesse brandis comme accomplissements absolus, Elliott représente une dissonance. Il ne refuse pas la modernité. Il grimpe sur des points, sur des lignes dures. Mais il le fait à sa manière : lentement, régulièrement, méthodiquement. IAN capte cette dissonance avec finesse. Le film évite les effets. Il observe, il accompagne. Il montre une forme de rapport au rocher qui ne cherche pas à dominer, mais à s’accorder. Et ce faisant, il déplace le centre de gravité de ce qu’on appelle « la performance ». « Tu ne sais pas combien de temps tu peux encore grimper à ce niveau… jusqu’à ce que tu ne puisses plus. Et si tu continues à grimper, à t’entraîner… combien de temps tu peux encore y arriver ? » La phrase est lancée sans pathos. Elle suspend le film sur une ouverture, pas une conclusion. IAN c’est un moment de lucidité. Un rappel que ce qui compte, ce n’est pas d’aller plus haut. C’est d’être encore là.
- Rando Bivouac dans les Alpes : deux femmes prennent la tangente (et vous y emmènent)
Dans un paysage éditorial saturé de guides formatés, Rando Bivouac dans les Alpes détonne par son mélange rafraîchissant de poésie pratique et d’audace tranquille. Aux manettes, deux femmes décidées à secouer les habitudes : Clara Ferrand à l’écriture, Clémence Polge aux crayons. Résultat ? Un livre qu’on prête volontiers... et qu’on ne revoit jamais. © Vertige Media Dormir dehors a toujours été plus qu’une simple affaire de duvet ou de sardines bien plantées. C’est avant tout un état d’esprit, une invitation permanente à lâcher prise, à s’autoriser des micro-aventures loin des contraintes d’un quotidien trop sagement cadré. Mais pour franchir le pas sans encombres, encore faut-il savoir comment s’y prendre. Clara Ferrand et Clémence Polge, rencontrées pour l’occasion, nous livrent justement avec leur guide une méthode lumineuse et élégamment décalée pour que bivouaquer devienne (presque) un jeu d'enfant. Les coulisses d’une aventure à quatre mains À la base du projet, il y a Clara Ferrand, randonneuse expérimentée, habituée à bivouaquer aux quatre coins des Alpes. L’idée d'un livre germe longtemps dans son esprit avant de rencontrer des imprévus éditoriaux, comme elle nous l’a confié : « J’avais commencé avec une autre maison d’édition mais arrêté parce que c’était un moment compliqué. Puis Glénat est arrivé pile au bon moment avec exactement le projet dont je rêvais ». Parfois, l’alignement des planètes n’est donc pas qu’une expression galvaudée. Clara sait dès le départ qu’elle souhaite travailler avec une illustratrice, et son choix se porte naturellement sur Clémence Polge, avec qui elle échange depuis quelques années. Clémence, elle-même auteure d’un livre sur la vie en van, se souvient précisément de leur rencontre : « On se suivait sur les réseaux, Clara est venue à une de mes dédicaces à Paris, et puis tout s’est accéléré quand on a organisé un week-end improvisé en Camargue avec une autre amie. Là, le courant est passé immédiatement ». Dessiner pour éviter les galères Quand Clémence, ancienne architecte et illustratrice voyageuse, reçoit la liste très précise des éléments techniques à illustrer, elle jubile. Avec son trait précis et élégant, elle se charge de transformer des détails en apparence insignifiants en véritables clés pratiques. « Clara m’a envoyé tout ce qu’elle voulait expliquer de façon claire : planter une tente, réparer un arceau, répartir le poids du sac pour éviter de se faire mal au dos... C’était exactement mon truc, structurer visuellement ces explications ». Le résultat donne au guide une lisibilité limpide qui fait mouche immédiatement. Une méthode rigoureuse qui apporte au guide sa lisibilité limpide. « La force des choses fait que ce livre parlera particulièrement aux femmes, même si je ne voulais pas spécialement en faire un ouvrage féministe au sens revendicatif » En échangeant avec Clara, on comprend pourtant que l'aventure du bivouac réserve toujours quelques imprévus qui, eux, n’ont pas forcément trouvé leur place dans le livre. Elle nous raconte en riant : « Les galères les plus mémorables, bizarrement, n’étaient pas dans les Alpes mais plutôt en Norvège ou en Écosse. Et puis il y a eu ce renard particulièrement tenace qui m’a attaquée en solo dans le Mercantour ! ». On aurait volontiers lu ce chapitre bonus, mais l'anecdote reste finalement un plaisir réservé à ceux qui ont la chance d’échanger avec Clara elle-même. Féministe sans le vouloir vraiment ? Quand on interroge Clara sur le caractère féminin de son livre, elle répond en souriant : « La force des choses fait que ce livre parlera particulièrement aux femmes, même si je ne voulais pas spécialement en faire un ouvrage féministe au sens revendicatif ». Et pourtant, la démarche est évidente : autour d’elle, Clara a réuni exclusivement des femmes, de l’éditrice à l’illustratrice en passant par la correctrice – « ma voisine, une ancienne prof de français ». Une équipe 100 % féminine pour un résultat où la clarté du propos se double d'une invitation implicite aux femmes à franchir le pas. De son côté, Clémence, particulièrement émue au moment de recevoir le livre fini, ajoute avec sincérité : « Quand je l’ai reçu ce matin, j’ai versé ma petite larme. Pas seulement parce que je l’ai illustré, mais parce que nos deux noms étaient associés à ce projet qui tenait vraiment à cœur à Clara ». Le livre que vous ne reverrez jamais (et c’est tant mieux) Ce qui frappe enfin avec Rando Bivouac dans les Alpes, c’est cette manière unique d’être à la fois très précis techniquement et incroyablement stimulant. Le bouquin est tellement agréable à parcourir qu’on le prête volontiers, certain de faire plaisir. Mais ne vous faites aucune illusion, vous ne le reverrez pas. Croyez-en l’expérience de votre serviteur, à qui une amie ne l’a jamais rendu. Un rapt éditorial qui vaut toutes les critiques littéraires du monde. Clara Ferrand et Clémence Polge ont réussi un petit miracle : créer un guide intelligent et pratique, tout en incitant subtilement les lecteurs à oser l’aventure. Preuve qu’en littérature comme en bivouac, prendre la tangente est toujours une bonne idée. Disponible en libraire ou juste ici.
- Coupe du monde d’escalade IFSC 2025 à Cracovie : programme, horaires, streaming et prize money
Les 5 et 6 juillet 2025, après l'étape d’Innsbruck, la Coupe du monde IFSC fait escale à Cracovie (Pologne) pour une compétition entièrement dédiée à la vitesse. Cet événement aura lieu sur la célèbre place centrale, le Rynek Główny, garantissant un spectacle exceptionnel au cœur historique de la ville. Voici comment suivre l'événement depuis la France : horaires, streaming, programme précis et détails sur le prize money. © Lena Drapella / IFSC Où regarder Cracovie 2025 en direct ? YouTube IFSC : gratuit mais restreint en France Comme chaque étape, les demi-finales et finales seront diffusées gratuitement sur la chaîne YouTube officielle de l’IFSC. Cependant, les finales seront bloquées en France et en Europe à cause des droits TV exclusifs détenus par Warner Bros Discovery. Discovery+ et Eurosport : diffusion officielle en France Discovery+ et Eurosport détiennent les droits exclusifs jusqu’en 2028 pour la France et l’Europe. Un abonnement est nécessaire pour suivre en direct les finales. Olympic Channel : replays gratuits dès le lendemain Les replays des finales seront disponibles gratuitement dès le lendemain sur Olympic Channel, sans contrainte d’abonnement ou de restriction géographique. Résultats live sur le site officiel IFSC Les qualifications ne seront pas diffusées en vidéo mais vous pourrez suivre les résultats en temps réel sur le site officiel de l’IFSC. © Lena Drapella / IFSC Programme complet (heure française UTC+2) (heure française UTC+2, même fuseau horaire que Cracovie) Samedi 5 juillet – Qualifications vitesse 12h00 : Qualifications vitesse femmes puis hommes (résultats live uniquement) Dimanche 6 juillet – Finales vitesse 12h00 : Finales vitesse femmes et hommes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) Prize money : répartition des gains Cette étape de Cracovie est classée « Basic » par l’IFSC, voici la répartition des gains pour les finalistes : 🥇 1er : 3 690 € 🥈 2e : 2 460 € 🥉 3e : 1 722 € 4e : 1 230 € 5e : 984 € 6e : 861 € 7e : 738 € 8e : 615 € Suivre Cracovie 2025 sur les réseaux sociaux Pour vivre pleinement l’événement, retrouvez coulisses, résultats et contenus exclusifs sur les réseaux sociaux officiels de l’IFSC : Instagram IFSC Twitter/X IFSC Facebook IFSC En résumé : tout ce qu’il faut savoir sur Innsbruck 2025 Dates : 5 et 6 juillet 2025, à Cracovie (Pologne), discipline vitesse uniquement. Compétition en plein cœur de la ville, sur le célèbre Grand Square. Diffusion officielle en France sur Discovery+ et Eurosport (abonnement requis). Finales bloquées sur YouTube en France, replays gratuits dès le lendemain sur Olympic Channel. Prize money Basic : jusqu’à 3 690 € pour les vainqueurs. Résultats en direct sur https://ifsc.results.info. Début juillet, Cracovie offre aux athlètes et au public un spectacle sportif unique au cœur d'un décor historique d'exception. Retrouvez le calendrier complet IFSC 2025 ici.
- CWA Summit 2025 : l’escalade indoor atteint-elle l’âge de raison ?
Salt Lake City, temple éphémère de l’escalade indoor, accueillait du 14 au 18 avril le CWA Summit 2025. Le sommet ? On devrait plutôt dire la messe annuelle d’une industrie qui, désormais, cherche moins à tutoyer les cieux qu’à garder les pieds sur terre. Car suite aux années à courir après les levées de fonds comme un ado avec son premier crush, voilà que le secteur fait face à un véritable coup de mou. Maturité ou crise de croissance ? Bienvenue dans l'âge ingrat de la grimpe en salle. © CWA Summit Cette année, le gigantesque Salt Palace Convention Center ressemblait davantage à un cabinet de psychanalyse géant qu’à un showroom tapageur. Et pour cause : en 2025, l’escalade indoor découvre qu'elle n’est plus tout à fait l'enfant prodige du loisir urbain, mais pas encore totalement adulte non plus. La preuve, par les chiffres d'abord : une baisse de fréquentation de 7 % par rapport à l’année précédente. Par les impressions, ensuite : des exposants internationaux boudeurs pour cause de guerres commerciales absurdes, et des visages crispés devant l'incertitude économique ambiante. Entre high-tech et retour aux fondamentaux Pourtant, pas de quoi dramatiser outre mesure : près de 100 exposants, un record pour le CWA, et toujours une ambiance qui oscille entre festival geek et conférence TED. Mention spéciale au nouveau « Connect Pass », astuce marketing bien trouvée qui permettait aux visiteurs pressés de venir tâter les dernières prises connectées ou déguster un café bio entre deux PowerPoint sur l’avenir du métier d’ouvreur. Bref, un événement certes un peu moins flamboyant, mais résolument plus conscient de ses propres limites. Et à l'image du marché : vibrant mais lucide. Côté innovations, Walltopia a fait sensation avec son « Quantum Board », mur interactif aux prises lumineuses dignes d’une installation d'art contemporain. Ou comment transformer la grimpe en chorégraphie LED pour grimpeurs branchés (littéralement). On retiendra aussi leur dispositif « SmartGate », une alarme intelligente censée empêcher les accidents d’auto-assurage. Autrement dit, plus question d’oublier de s’attacher : la sécurité sera geek ou ne sera pas. « Pour la première fois, l'industrie de l'escalade faiblit » Matt Roberts, économiste AVA Volumes, quant à elle, dévoilait des volumes aux textures si sophistiquées qu'on aurait pu croire à une œuvre de street art. L'innovation se joue donc aussi dans l’esthétique, preuve que l’industrie cherche désormais à séduire des grimpeurs devenus exigeants. La « grimpe plaisir » est-elle en train de devenir une grimpe « plaisir des yeux » ? Affaire à suivre. Powerpoint, crocs et cordon bleu-frites. Une vraie vie d'ado. © CWA Summit La croissance fait du bloc Mais le vrai crux du sommet, c’était surtout l’économie. Lors d’une session où les participants auraient volontiers troqué leur magnésie pour du Xanax, l’économiste Dr. Matt Roberts a résumé la situation pour Climbing Business Journal avec une lucidité implacable : « Pour la première fois, l'industrie faiblit ». Traduction : finie l’époque bénie des croissances à deux chiffres et des business plans écrits sur un coin de nappe. Entre inflation galopante, hausse des coûts et incertitudes politiques, le secteur découvre les joies du management rigoureux. On est ainsi passé d’un enthousiasme quasi messianique - « L’escalade pour tous, partout ! » - à une gestion précautionneuse des coûts. Le mantra du jour : « moins ouvrir pour mieux gérer ». Pourtant, comme tout adolescent confronté à sa première désillusion, l'industrie reste optimiste, presque par principe. « On revient aux fondamentaux : mieux gérer, contrôler les coûts. Pas de panique », rassure Garnet Moore, directeur exécutif de CWA, toujours pour Climbing Business Journal, jouant le rôle du psy rassurant face aux angoisses existentielles du secteur. Professionnalisation : fini les amateurs ? Autre signe de cette entrée dans l’âge adulte : la professionnalisation accélérée du métier. Le CWA présentait ainsi une série de nouvelles certifications officielles pour moniteurs et ouvreurs, histoire de dire adieu aux improvisations d'autrefois. La traditionnelle table ronde des ouvreurs, connue pour ses empoignades homériques et ses coups de gueule mémorables, s’est cette année étrangement civilisée. Le débat est devenu technique, mature, presque ennuyeux. On a parlé assurances, mutualisation des ressources et formation continue. À croire que les ouvreurs, eux aussi, sont passés à autre chose. Finis les punks de la grimpe, place aux professionnels responsables ? « La bière gratuite ne suffit plus à attirer les grimpeurs. Alors, quel est le nouveau "free beer" ? » Jeffery Bowling, directeur créatif chez Touchstone Climbing. Sans doute un meeting sur les OKR et la méthode agile © CWA Summit Mais si l’industrie se veut désormais sérieuse, elle reste attachée à ses valeurs d’ouverture (sans jeu de mots) et d’inclusion. La place des femmes dans l’escalade a été au centre d’une « Fireside Chat » aussi chaleureuse que nécessaire, où l’on a constaté avec joie que les mentalités progressent réellement. Même chose côté prévention des abus et sécurité psychologique dans les salles, thèmes jusque-là peu abordés, mais devenus cruciaux avec la popularité croissante du sport auprès des plus jeunes. Bref, derrière l’humour de façade et les sourires forcés des conférences, on sentait une véritable envie de changer la donne. Et après ? L’escalade indoor entre dans l’âge critique Au terme de ce sommet 2025, il serait tentant de conclure à une crise passagère. En réalité, le secteur fait juste son entrée dans l’âge critique : celui où il doit accepter de devenir mature tout en conservant une part de ce qui fait son charme. Pour Jeffery Bowling, directeur créatif chez Touchstone Climbing, la question centrale reste finalement assez simple : « La bière gratuite ne suffit plus à attirer les grimpeurs. Alors, quel est le nouveau "free beer" ? » Réponse ironique de Matt Roberts, digne d'un sketch de France Inter : « Franchement ? Les Capri Sun ». On y est : la grimpe indoor n’est plus ce loisir underground qui attirait les rebelles des villes. Aujourd'hui, ce sont les familles, les urbains, les entreprises qui envahissent les salles. Le vrai défi, désormais, sera d'éviter l'embourgeoisement, tout en restant suffisamment cool pour garder son ADN intact. Bref, l’escalade indoor ne vit pas sa fin, mais plutôt la fin de son enfance. Le secteur découvre les responsabilités, les contraintes, les budgets serrés. Et ce n’est finalement pas plus mal : après tout, grandir ne signifie pas forcément vieillir. À condition, bien sûr, de ne jamais oublier d’où l’on vient.
- Jesse Grupper et l’inhalateur interdit : grimper propre ou grimper pur ?
Quand la quête du « style » grimpe au cerveau des athlètes, au risque de leur couper le souffle. Analyse haletante. Dans la communauté grimpante, il y a des débats dont personne ne parle. Comme ces cordes fixes oubliées sur les falaises, ces traits de magnésie invisibles, ou encore cette polémique sur les genouillères, accessoires anodins aux yeux du profane mais dont les initiés savent très bien qu’ils vous font gagner un demi-degré en douceur. Pourtant, récemment, c’est un objet encore plus insolite qui a mis le feu aux poudres : un inhalateur, celui-là même qui vous évite d’étouffer entre deux prises. L’homme derrière la controverse ? Jesse Grupper, grimpeur américain aux bras aussi longs que son CV, lourd : deux victoires en Coupe du Monde en 2022, qualifié aux Jeux Olympiques de Paris 2024, et capable de flasher des voies cotées 8c+. Un sportif aguerri, subtil, et habituellement raisonnable, mais qui a choisi ce jour-là de flirter dangereusement avec l’absurde. De l’éthique et de l’asthme : l’art de respirer à moitié Flashback. Octobre 2023. Jesse Grupper tente un exploit quasi mystique : flasher Life of Villains (5.14d / 9a) au cœur de la grotte du Hurricave, dans l’Utah. Il enchaîne impeccablement, arrive tout près du relais, mais chute à deux mouvements de la quille. Pourquoi ? Parce que Jesse a décidé, en conscience, de se priver de son inhalateur, préférant risquer l’asphyxie plutôt que de compromettre la pureté de son ascension. Dit comme ça, c’est vrai que ça sonne moins héroïque. Mais c’est justement là tout le paradoxe : la quête de pureté est-elle plus importante que la santé ? Grimper à vue, proprement, est-il supérieur à grimper sainement ? Jesse, lui, a répondu par la négative après coup, mais seulement après avoir testé les limites de son système respiratoire avec une légèreté qui confine à la poésie absurde. Soyons honnêtes : l’éthique, en escalade, est un serpent qui se mord régulièrement la queue. Une prise taillée, c’est péché mortel. Une genouillère, c’est toléré avec une petite grimace. Une perche pour clipper, ça passe tant que personne ne regarde. Quant aux pads empilés comme un mille-feuilles sous un highball, c’est autorisé, mais gare à celui qui en abuserait trop ouvertement. Tout cela fait partie d’une savoureuse hypocrisie que chacun cultive selon son goût du risque et son rapport personnel au masochisme. Mais Jesse Grupper a poussé le vice plus loin : il n’est pas question d’une assistance matérielle discutable, mais d’un simple traitement médical. Comme s’il existait une version radicalement pure de l’être humain, débarrassée de ses fragilités, libre de toute béquille respiratoire ou pharmacologique. Or, dans un sport où la limite physique et mentale est recherchée, explorée, caressée avec fascination, comment ignorer la réalité du corps ? « On devrait simplement dire clairement comment on a grimpé, avec quels artifices, quelles méthodes. C’est ça la vraie honnêteté » Alexander Megos Pour comprendre ce dilemme, il faut se souvenir que le style, en escalade, n’est pas une simple coquetterie : c’est un manifeste personnel. Patrick Edlinger grimpait en solo intégral torse nu. Lynn Hill libérait le Nose d’El Capitan sans artifice. Dave Graham poussait la précision gestuelle jusqu’à l’obsession. Chaque génération redéfinit les frontières entre pureté et efficacité, tradition et modernité, ascèse et plaisir. Aujourd’hui, les frontières se brouillent davantage : crash pads XXL, magnésie liquide ultra-collante, genouillères adhésives comme des ventouses de poulpe, et maintenant même le petit inhalateur de poche devient un objet de suspicion. Jesse Grupper nous rappelle simplement une vérité inconfortable : le style, c’est avant tout une affaire de valeurs personnelles. La vraie liberté, c’est de choisir son poison Alexander Megos, grimpeur allemand emblématique et défenseur de l’éthique pointilleuse, avoue pourtant sans complexe : « On devrait simplement dire clairement comment on a grimpé, avec quels artifices, quelles méthodes. C’est ça la vraie honnêteté ». Adam Ondra, pragmatique, considère lui que chaque époque redéfinit les normes : les genouillères d’aujourd’hui sont simplement les chaussons ultra-adhérents d’hier. D’autres voix encore rappellent que refuser un traitement médical n’a rien à voir avec le purisme, mais tout à voir avec une forme d’orgueil déplacé. La morale de l’histoire ? Peut-être simplement qu’il n’y en a pas. Que l’éthique, au fond, est avant tout une affaire intime. Jesse Grupper aura au moins eu le mérite d’ouvrir le débat et de rappeler cette vérité inconfortable : l’escalade est aussi une guerre intérieure entre le grimpeur idéal que l’on voudrait être et le grimpeur réel que l’on est, avec ses forces, ses faiblesses et ses inhalateurs. On retiendra aussi que l’escalade ne se résume jamais à une cotation ou à un relais clippé : c’est une discipline philosophique et poétique, faite de compromis, d’élégance, et parfois de contradictions. L’essentiel reste finalement de grimper, de respirer (si possible), et surtout d’être honnête avec soi-même. Alors, à l’avenir, Jesse prendra probablement une bouffée d’air supplémentaire avant de partir dans le dur. Et personne ne lui en voudra vraiment, car il aura eu la sagesse d’admettre une évidence : dans la vie, comme sur le rocher, il n’y a pas de plus belle éthique que celle qui respecte simplement l’être humain derrière le grimpeur. C’est peut-être ça, la vraie pureté. Celle de ne pas sacrifier le souffle au nom d’un style trop abstrait.
- Ventilo en escalade : est-ce que sécher c’est tromper ?
Depuis la récente performance du bloqueur français Camille Coudert, le débat sur l’usage du ventilateur en escalade agite un peu plus la communauté. Triche ? Dopage technologique ? Ingéniosité pragmatique ou dévoiement de l’esprit outdoor ? Peut-être simplement l’évolution logique d’une pratique qui s’est toujours appuyée sur les outils de son temps pour progresser. Démêlons le vrai du faux et donnons-nous un peu d'air. L’escalade est une activité qui, historiquement, s’ancre dans la nature. Comme le surf, la planche à voile, le ski de pente raide ou l’alpinisme, elle se pratique en extérieur, dans des environnements instables, changeants, imprévisibles. On grimpe avec la roche que l’on trouve, par le temps qu’il fait, dans des conditions que l’on ne choisit pas. C’est cette part d’incertitude, cette confrontation directe avec l’environnement qui font la richesse (et la difficulté) de ces sports dits outdoor. Et c’est aussi ce qui les différencie de leur déclinaison indoor, où température, humidité, lumière et équipement sont sous contrôle. Contrôle de l’environnement : des airs de déjà-vus Cela dit, aucun de ces sports ne rejette la technologie. Bien au contraire, tous se sont appuyés sur des innovations pour optimiser la performance et améliorer la sécurité : Le carbone a transformé les pagaies de kayak ou les mâts de windsurf Les casques et dorsales sont devenus la norme en ski extrême. La wax est un passage obligé pour préparer sa planche de surf. Le Gore-tex ® et autres textiles techniques font partie des basiques en alpinisme. En escalade, les chaussons, les cordes dynamiques, les alliages de métaux pour les mousquetons sont autant de technologies intégrées depuis longtemps. Il y a une différence fondamentale entre s’adapter aux conditions et les modifier pour les adapter à soi Alors pourquoi un ventilateur poserait-il problème ? En mai dernier, l’un des meilleurs grimpeurs de bloc français, Camille Coudert annonçait sur Instagram avoir enchaîné un bloc nommé Mammunk (assis) en 8B+. Pour réaliser sa performance, l’athlète a utilisé un ventilateur et s’en est expliqué en commentaire. « Toute ma vie de grimpeur, j’ai mouillé. Oui, littéralement. Mes mains, deux éponges humaines… », débute-t-il avant de justifier en trois blocs de texte l’usage de la technologie. Plus bas, dans les autres commentaires, le débat fait rage. Camille Coudert a-t-il triché ? La question en appelle une autre : faut-il s’adapter aux conditions ou les contrôler ? Car c’est ici que la nuance devient intéressante. Il y a une différence fondamentale entre s’adapter aux conditions et les modifier pour les adapter à soi. Dans la logique des sports outdoor, le·la pratiquant·e s’ajuste à l’environnement. On choisit le bon moment, on optimise son échauffement, on adapte sa stratégie… mais on ne modifie pas la falaise, pas plus qu’on ne modifie le vent ou la neige. Prenons des exemples inversés pour en saisir l’absurdité : Un skieur de pente raide installerait-il un canon à neige pour garantir une poudreuse parfaite dans son couloir le jour de sa tentative ? Un surfeur poserait-il de gigantesques ventilateurs sur la plage pour recréer un vent offshore favorable et sculpter des tubes parfaits ? Dès lors qu’on rend sa pratique publique, qu’on la partage, qu’on l’élève au rang d’exemple, il devient nécessaire d’être transparent sur les conditions dans lesquelles la performance a été réalisée Ces scénarios nous paraissent ridicules. Pourquoi ? Parce qu’ils franchissent une ligne : celle de vouloir contrôler un environnement qui, par nature, ne l’est pas. Et c’est exactement ce que pose comme question l’usage du ventilateur en escalade. Repenser notre éthique de la performance Ce débat autour du ventilateur renvoie en réalité à une question plus large : celle de l’éthique en escalade. L’éthique, ce sont les règles du jeu – tacites ou explicites – mais aussi les valeurs et les principes qui donnent du sens à la pratique. C’est ce qui donne de la valeur à la performance. Ce sont les limites que l’on s’impose pour que notre pratique reste crédible, comparable, partageable. C’est notamment ce qui nous amène à différencier l’escalade artificielle, l’escalade sportive, l’escalade traditionnelle (ou trad climbing) et le speed climbing. Cette question est d’autant plus centrale lorsque l’on est grimpeur ou grimpeuse de haut niveau, professionnel·le ou exposé·e médiatiquement. Car dès lors qu’on rend sa pratique publique, qu’on la partage, qu’on l’élève au rang d’exemple, il devient nécessaire d’être transparent sur les conditions dans lesquelles la performance a été réalisée. Ce souci de clarté est déjà présent dans d’autres disciplines. Prenons l’exemple de l’himalayisme : les performances y sont systématiquement contextualisées. A-t-on utilisé de l’oxygène pour atteindre le sommet ? L’ascension a-t-elle été réalisée en style alpin ? Était-ce une hivernale ? Et si oui, selon quels critères calendaires ? Quels équipements thermiques ont été utilisés ? Des chaufferettes, des vêtements chauffants ?` À ce titre, Denis Urubko est souvent cité pour sa rigueur sur ces points. Pour lui, une hivernale ne se définit pas uniquement par les dates, mais aussi par la cohérence de l’engagement et les moyens utilisés. Donc sans oxygène mais aussi et surtout sans chauffages additionnels dans les vêtements. Pourquoi une telle précision ? Parce que le contexte fait partie intégrante de la performance. Et que le respect de certaines règles – même implicites – est ce qui permet aux pratiquant·es de se situer, de se comparer, de se comprendre. Revenons à l’escalade et à la performance de Camille Coudert. Utiliser un ventilateur pour s’assécher les mains ne semble pas, a priori, relever d’un acte attaquable. Après tout, on utilise déjà de la magnésie pour améliorer l’adhérence. En ce sens, le ventilateur pourrait être vu comme un simple outil d’optimisation supplémentaire. Mais la question devient plus complexe lorsqu’on oriente le ventilateur directement sur les prises. Dans ce cas, il ne s’agit plus de sécher la peau du grimpeur, mais de modifier l’état de la prise elle-même – sa température, son taux d’humidité, son adhérence. Ce n’est donc plus une adaptation du grimpeur aux conditions, mais une transformation des conditions elles-mêmes pour les aligner avec un objectif de performance. Il s’agit clairement d’enlever un paramètre de la performance à savoir être capable de produire sa meilleure escalade lorsque les conditions sont là. Et là, une ligne est franchie. Pas nécessairement une ligne rouge… mais une ligne qu’il faut questionner. Le côté obscur de la force Chercher à neutraliser les aléas météorologiques, vouloir contrôler l’environnement plutôt que s’y adapter, c’est peut-être retirer une part essentielle de ce qui fait la richesse – et la difficulté – de l’escalade en extérieur. En effaçant les variables imprévisibles, on rend les performances plus fréquentes, plus sûres… mais aussi potentiellement moins intenses, moins singulières. En voulant fiabiliser la réussite, on risque d’appauvrir l’expérience. Supprimer cette incertitude, c’est lisser l’aventure Car une partie de ce qui fait la saveur d’une croix, c’est précisément l’incertitude. Cette part d’engagement psychologique – être capable de tout donner au bon moment, sans garantie de seconde tentative – participe pleinement de la performance. Quand les conditions favorables ne durent qu’une heure, qu’un essai, qu’une fenêtre météo, cela crée une tension particulière. Une pression douce, mais bien réelle. Et souvent, c’est elle qui transcende l’instant. Supprimer cette incertitude, c’est lisser l’aventure. Et ce n’est pas un simple détail. Alors, on s’interroge : quid des chalumeaux pour sécher les prises ? Des bâches pour couvrir les blocs ? Où place-t-on la limite ? Shawn Raboutou a dû mettre en place toute une installation pour essayer le bloc Burden of Dreams en pleine tempête de neige en Finlande © capture d'écran de « Projecting "Burden of Dreams" V17 in the WORST weather ever?! » sur Youtube Et au fond, si la performance ne reposait que sur l’enchaînement physique des mouvements, pourquoi distingue-t-on encore une réalisation en tête d’un enchainement en moulinette ? Après tout, les prises ne changent pas. Si seul le mousquetonnage constitue la variable, il suffirait de grimper en moulinette tout en démousquetonnant les dégaines pour « compenser » ? Ce type de raisonnement éclaire une chose : en réduisant l’escalade à un pur exercice de force, d’endurance ou de friction, on passe à côté d’un élément fondamental. Car la performance, ce n’est pas juste ce que l’on fait. C’est aussi quand, comment et dans quelles conditions on le fait. Un équilibre subtil en somme. Faut-il préciser l’usage du ventilateur quand on annonce une croix ? Faut-il réserver son usage à la peau, pas aux prises ? Faut-il accepter qu’en extérieur aussi, la performance devienne un simple bien de consommation ? Faut-il gommer cet aspect psychologique de la performance à savoir jouer avec les conditions ? À vous de voir. À vous de décider quelles règles vous vous imposez. Mais à condition de les rendre visibles et de les assumer. Car c’est aussi cela, faire une performance : s’exposer, et accepter d’en discuter.
- Eska Gang, ou la grimpe façon melting-potes
L’escalade serait donc réservée aux CSP+, amateurs de quinoa bio et autres dandys urbains ? Eska Gang, collectif atypique né sur WhatsApp, dynamite ce cliché avec une énergie désarmante. À l’occasion d’une sortie sur le viaduc des Fauvettes, organisée avec la précieuse complicité du club FFME « Le 8 Assure », Vertige Media a suivi Mehdi et Jean, fondateurs de cette joyeuse bande décidée à conjuguer verticalité avec diversité. Eska Gang © Adem Tenah On aurait pu penser qu’au sommet du viaduc des Fauvettes, suspendus à leurs cordes au-dessus du vide, les membres d’Eska Gang seraient entièrement absorbés par la gestion de leurs vertiges ou la crainte existentielle d’un plomb inopiné. « Eh, c’est bon, t’inquiète pas, j’te tiens, tu peux grimper tranquille ! », lance Jean à l’une de ses potes restée figée à mi-hauteur du viaduc, entre rires et hésitations. En bas, ils sont une dizaine, des jeunes adultes aux profils étonnamment variés, certains sans aucun matériel, d’autres déjà bien équipés. On entend parler fort, rire encore plus fort, et surtout s’encourager à tout va. Mehdi et Jean, les deux fondateurs de cette troupe informelle devenue phénomène collectif, observent leur communauté avec un œil curieux, presque scientifique. En théorie, Eska Gang est une communauté de grimpeuses et grimpeurs passionnés qui permet à chacun de découvrir et pratiquer l’escalade, principalement en salle mais aussi en extérieur, plusieurs fois par semaine. En pratique, c’est un véritable vecteur de diversité et d’inclusion par l’escalade, où se côtoient aussi bien des jeunes issus de quartiers populaires que des étudiants de grandes écoles parisiennes. Car derrière l’aspect ludique, l’escalade telle que pensée par Eska Gang interroge frontalement les barrières invisibles d’une société segmentée. Une bande de potes devenue laboratoire social À l’origine, Eska Gang n’est qu’une blague entre potes, un groupe WhatsApp où l’invitation à grimper circule aussi rapidement qu’une rumeur dans un lycée. Mehdi, 24 ans, diplômé en commerce originaire de Champigny-sur-Marne, découvre alors un sport qu'il avait longtemps évité, faute de le considérer « accessible ». Jean, Niçois installé à Paris, lui aussi âgé de 24 ans, est déjà initié, mais peine à convaincre ses proches : la grimpe porte en elle une image d’entre-soi social tenace. Pour eux, c’est clair : si leurs potes ne veulent pas venir, c’est parce qu’ils sentent, même inconsciemment, qu’ils ne cochent pas les cases du grimpeur parisien-type. Mehdi plaisante : « Jean a dû insister pendant des mois. À force, j’ai fini par céder ». « On voulait créer un collectif où tout est accessible, où on promet de venir pour pas cher » Session grimpe à Arkose Nation © Adem Tenah L’étincelle surgit à l’automne 2023, lors d’une opération marketing d’Arkose intitulée « Ramène ton pote ». Mehdi s’amuse encore de l'anecdote : « On avait des dizaines de potes à ramener, Arkose ne savait pas ce qui allait leur tomber dessus ! » Ce sera le prétexte parfait. Le 14 octobre, Eska Gang se lance officiellement, avec pour ambition de désamorcer les clichés tenaces qui cloisonnent encore l’univers vertical. Sortir des salles, casser les murs Si l’escalade indoor a permis au sport de toucher de nouveaux publics, elle n’a pas totalement fait tomber les barrières sociales qui le traversent. À force d’observer leurs pairs, Mehdi et Jean ont saisi que le frein principal reste économique et culturel. La solution imaginée par Eska Gang passe donc par la création d’une offre radicalement simplifiée. « On voulait créer un collectif où tout est accessible, où on promet de venir pour pas cher », explique Jean. « Ce qu’on veut, c’est que les gens se disent : ici c’est chez moi, quelle que soit leur origine sociale ou leur quartier » Mehdi Mais surtout, Eska Gang comprend vite que l’expérience ne peut pas se limiter aux salles climatisées des grandes enseignes. Depuis quelques mois déjà, le collectif multiplie les initiatives pour faire découvrir à ses membres d'autres facettes de l'escalade : bloc à Fontainebleau, randonnées-grimpe ou encore le « run and climb », un concept mêlant course à pied et grimpe sur une même sortie. Dans cette logique, Eska nous avait directement contactés après avoir vu qu’on grimpait souvent dehors autour de Paris, entre nous chez Vertige Media, pour savoir si nous étions chauds pour les accompagner le temps d’une journée d’initiation en extérieur. Le Viaduc des Fauvettes s’est imposé naturellement : accessible en RER, c’était l’endroit idéal pour prouver qu’une simple carte Navigo suffit à grimper dehors. Marques, salles d'escalade : une relation gagnant-gagnant Si Eska Gang existe aujourd’hui, c’est aussi grâce à des accords concrets noués avec plusieurs salles d’escalade parisiennes. Le principe est simple : en apportant un nouveau public jeune et diversifié, Eska négocie un tarif préférentiel unique de 10 euros par séance, matériel compris, ainsi qu'une gratuité pour chaque première séance. Mehdi détaille : « Je vais voir directement les directeurs, on échange en face à face. Ils comprennent vite que ça leur amène des gens qu’ils n’auraient pas eu sinon ». Rendez-vous Eska Gang © Adem Tenah Quant aux marques, si plusieurs d'entre elles flairent l'intérêt marketing évident d'une communauté aussi diversifiée, Eska Gang reste prudent face aux sollicitations. Arc’teryx, notamment, leur propose régulièrement des collaborations ponctuelles. Jean précise sans détour : « On accepte seulement des partenariats quand ça permet de rendre les sorties gratuites ou très accessibles à nos membres ». La grimpe comme prétexte à l’amitié sociale En observant le public présent sur le viaduc ce samedi-là, une évidence émerge : la diversité tant revendiquée n’est pas artificielle, elle est évidente, palpable, vivante. Eska Gang a réussi là où beaucoup échouent : créer une dynamique naturelle d’intégration. Mehdi continue : « Ce qu’on veut, c’est que les gens se disent : ici c’est chez moi, quelle que soit leur origine sociale ou leur quartier ». Sans jamais recourir à une communication forcée, ils privilégient la convivialité et l’échange spontané. La diversité ne se décrète pas, elle se vit au quotidien, dans une forme de pragmatisme joyeux. Ainsi, le collectif opère à la façon d’un laboratoire social grandeur nature, où les relations humaines s’enrichissent au fil des rencontres et des sorties. Les témoignages des participants abondent dans ce sens : Eska Gang les a aidés à briser un isolement post-études ou post-Covid, à redécouvrir les bienfaits d'une vie collective hors des cercles habituels. L’escalade devient alors moins une discipline sportive qu’une méthode pour provoquer des rencontres authentiques. Quel avenir pour l'utopie concrète ? Structurer Eska Gang en association pour mieux pérenniser leurs actions est une question récurrente. Mais la vraie interrogation, pour Jean et Mehdi, c’est de savoir comment préserver l’équilibre fragile entre militantisme social et plaisir pur, entre engagement sérieux et esprit festif. « Le jour où on se dira : "J’ai pas envie d’aller à une session", c’est qu’on aura perdu », affirme Jean. Mehdi, issu d’une famille immigrée et ayant grandi en banlieue, perçoit dans leur projet un enjeu symbolique fort : montrer par l’exemple que la mixité sociale et l’ouverture culturelle ne relèvent pas de l'utopie, mais d’une volonté collective. « L’escalade reste un prétexte – le meilleur prétexte – pour créer du lien social » Dans ce contexte, les Fauvettes prennent une dimension symbolique : ce lieu naturel, historique et populaire incarne la vision d’Eska Gang – une escalade véritablement accessible, inclusive et profondément humaine. À travers ce collectif hybride, l’escalade ne se contente plus d’être un sport, elle devient une promesse d’ouverture et de vivre-ensemble. Sortie au Viaduc des Fauvettes Eska Gang <> Vertige Media © Adem Tenah Ce samedi sur le viaduc, en voyant les sourires échangés entre grimpeurs novices et confirmés, étudiants et actifs, habitants de Champigny, de Paris et de Bagnolet, on mesure combien Eska Gang réussit à proposer autre chose que du sport. Ce qu’ils offrent, c’est la possibilité concrète d’une société moins verticale, moins cloisonnée, plus ouverte à l’altérité. « L’escalade reste un prétexte – le meilleur prétexte – pour créer du lien social », conclut Mehdi. Un vertige social en somme, où les frontières habituelles disparaissent avec autant de facilité que les premiers mètres d'une voie escaladée ensemble. Cette sortie a été rendue possible grâce au soutien précieux du club FFME « Le 8 Assure », qui nous a gracieusement mis à disposition du matériel et financé un encadrement professionnel diplômé d’État afin que cette journée se déroule en toute sécurité et avec une pédagogie adaptée.












