FAIRE UNE RECHERCHE
Rechercher sur ce site
1364 résultats trouvés avec une recherche vide
- Robert Redford : l'homme qui murmurait l’escalade
Robert Redford est mort le 16 septembre 2025, à 89 ans. Le cinéma salue le mythe, les écologistes l’icône, Sundance son président. Mais du côté des grimpeuses et grimpeurs, un détail mérite de remonter à la surface : la star américaine a été la voix off de quelques films d’escalade et d’alpinisme parmi les plus marquants des années 1970 et 1980. Half Dome, Everest, Yosemite : Redford n’y a jamais grimpé, mais il les a racontés. Photo : Georges Biard, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 3.0. Recadrage par Vertige Media. On ne grimpe pas avec un timbre de baryton, et pourtant… Redford a fait plus pour la diffusion des images verticales qu’une bonne partie de la communauté alpine réunie. En 1978, quand il narre Free Climb: The Northwest Face of Half Dome, il transforme une libération de fissures arides en récit grand public. Dans les années 1980, il remet ça sur l’Everest, donnant des airs de blockbuster diplomatique à une cordée sino-américano-soviétique. C’est toute la force du personnage : capable d’attirer des millions de spectateurs là où, sans lui, un documentaire de montagne aurait fini en VHS poussiéreuse de club alpin. Redford, en somme, n’était pas seulement l’homme de L’Arnaque ou d’Out of Africa : il était aussi celui qui a su rendre les parois intelligibles à celles et ceux qui ne grimpent pas. Yosemite : d’un tunnel à une révélation Tout commence à Yosemite. Assis à l’arrière d’une voiture, en 1947, Redford a 11 ans. Il sort d’un tunnel avec sa mère, et la vallée s’ouvre. « Je me sentais si petit, en même temps que le monde était si grand. Je ne veux pas regarder, je veux être dedans », racontera-t-il plus tard. Ce choc fonde un rapport viscéral à la nature. Pas de folklore hollywoodien : juste la certitude que ces paysages méritent autre chose que des cartes postales. Dans le parcours de Redford, ce moment est la pierre angulaire. Il explique pourquoi, quelques décennies plus tard, il dira oui à des films qui, sur le papier, n’intéressaient que les abonné·es du American Alpine Journal. 1978, sortie de Free Climb: The Northwest Face of Half Dome. L’histoire pourrait n’émouvoir que les puristes : Jim Erickson et Art Higbee tentent de libérer la face nord-ouest, jusque-là dominée par l’artificiel. Pas d’hélico, pas de cordées glamour, juste deux types obstinés, un mur austère et une corde en back-up. Un film pour insomniaques, diront certain·es. C’était compter sans Redford. Sa voix grave, immédiatement reconnaissable, transforme ce qui aurait pu être un diaporama de fissures en une épopée compréhensible. Hollywood rencontre Yosemite, mais sans trahir l’effort. Là réside le contraste savoureux : l’acteur le plus photogénique de sa génération au service d’un film où il n’y a, littéralement, pas une seule belle gueule. L’Everest en pleine Guerre froide Les années 1980 prolongent l’expérience. Redford narre Everest North Wall (1982), puis Three Flags over Everest (1990). Cette dernière, surnommée « Peace Climb », réunit Chinois, Soviétiques et Américains sur le Toit du monde. D’un côté, de la neige, des cordes fixes, de la diplomatie improvisée en altitude. De l’autre, la voix de Redford qui donne une dimension dramatique à ce qui, sinon, aurait ressemblé à un compte rendu logistique de camp de base. Sans lui, l’affaire aurait eu la durée de vie d’un entrefilet. Avec lui, elle devient un symbole : l’alpinisme comme théâtre diplomatique, la montagne comme espace de dégel politique. La magie opère parce qu’il sait projeter le récit là où les images seules ne suffisent pas. Et au milieu coule une rivière Redford n’a pas cessé de revenir à Yosemite. En 1989, il narre Yosemite: The Fate of Heaven, documentaire sur un parc en tension permanente entre sanctuaire et Disneyland naturel. Là encore, il ne s’agit pas de faire joli : sa voix porte l’alerte écologique. Lui qui disait préférer être rappelé non pas pour ses rôles glamour, mais pour son travail de conservation, trouvait dans Yosemite et Sundance le terrain parfait pour donner du sens à cette conviction. En parallèle, il a déjà acquis Sundance, un immense domaine dans les montagnes de l’Utah, avant de prendre la présidence du festival du même nom. Ici, pas de tapis rouge à la Spielberg : des films indépendants, des récits qui n’avaient pas d’espace ailleurs. Sundance deviendra un bastion du cinéma libre, et par ricochet, un lieu où l’outdoor et les causes environnementales trouvent une caisse de résonance. Redford crée un écosystème où nature et culture s’entrechoquent. Bref, un laboratoire qui doit beaucoup à ce gamin de 11 ans sidéré par Yosemite. En 2016, National Parks Adventure boucle le cycle. Redford y narre des images tournées en IMAX pour célébrer le centenaire des parcs américains. Conrad Anker y grimpe, mais c’est la voix de Redford qui assure le fil conducteur. La boucle est bouclée : l’enfant de Yosemite devenu star mondiale revient, une dernière fois, mettre sa voix au service d’un imaginaire collectif. On retiendra de Redford le sourire carnassier de L’Arnaque, l’éclat solaire d’Out of Africa, la présidence de Sundance ou le réalisateur fantastique de Et au milieu coule une rivière. Mais du point de vue vertical, il restera celui qui a donné une voix aux parois. Pas un grimpeur, mais un passeur. Celui qui a su raconter ce que les grimpeuses et grimpeurs, absorbé·es par la paroi, n’avaient pas le temps de dire.
- Chine : un championnat de para‑escalade aux allures de propagande
À Changchun, la Chine a organisé son tout premier championnat national de para-escalade. Soixante-sept athlètes, venus de quinze provinces et régions ainsi que de Hong Kong, se sont affronté·es en difficulté. Derrière l’événement sportif, un message : transformer une expérimentation en filière compétitive et préparer les Jeux paralympiques de Los Angeles 2028. Avec un récit exaltant, forcément très politique. Explications. Innsbruck (AUT), 23 juin 2025 © Lena Drapella/IFSC On pourrait en rester à l’image de carte postale : des baudriers, des encouragements, des podiums bien cadrés. Mais à Changchun, ce n’est pas seulement une compétition qu’on a vissée au mur, c’est une volonté politique qui s’est affichée en grand format. Quand Pékin décide de donner un label national à une pratique, ce n’est pas l’élan d’un club motivé, c’est une directive culturelle. Et quand le récit nous parvient exclusivement via la presse d’État, l’enthousiasme raconté en dit autant sur l’événement que sur la mise en scène. De l’atelier à la filière Il y a encore peu, la para-escalade en Chine demeurait dans le domaine des démonstrations et des stages : quelques murs prêtés, des coach·es bénévoles, des athlètes invité·es à toucher les prises... Autant d'éléments qui dessinaient une discipline en gestation, sans réelle ossature. Puis est venu le moment de transformer le laboratoire en évènement national. Le 15 septembre, Changchun a accueilli la première édition nationale de para-escalade officielle, avec 67 athlètes venu·es de 15 provinces et régions, plus Hong Kong. Co-organisateurs : la Fédération chinoise des personnes en situation de handicap, le Comité paralympique, la fédération du Jilin et l’Université de Changchun. Quatre jours de compétition, deux groupes bien dessinés — déficience visuelle d’un côté, motrice de l’autre — et un format unique : la difficulté en moulinette. Pour la Chine, organiser un championnat, c’est aussi mettre en scène sa capacité à codifier. Et parce qu’on ne bâtit pas une filière sur du papier froissé, le Jilin a mis le paquet en préparation. Avant l’ouverture, des campagnes de promotion s'affichaient partout dans le pays avec des arbitres « d’élite » sélectionné·es, formé·es, et pour chaque athlète ou entraîneur·e, des briefings techniques détaillés. Liu Xun, coach de l’équipe de Jilin, souligne que certain·es grimpeur·euses à déficience motrice doivent « briser le schéma des trois points fixes et un point mobile ». Dit autrement : réapprendre les gestes, inventer une autre gestuelle, alors que les athlètes malvoyant·es se fient presque exclusivement au toucher et aux directives orales. Difficile de ne pas voir dans ces détails le signal d’un changement de nature. Ce n’est plus seulement « venez essayer », c’est « venez concourir selon des règles claires ». Le mot « filière » ne paraît plus exagéré. D’autant qu’on croise, à Changchun, des adolescents comme Fang Yuheng, 15 ans, cité par la presse locale : après seulement deux mois d’entraînement, qui expliquait « espérer un entraînement plus complet » et avoir le désir de « devenir plus courageux ». La voix comme fil d’Ariane Ici, la moulinette est la règle : elle assure la sécurité et met tout le monde sur un pied d’égalité. Pour les athlètes malvoyant·es, le topo passe par la voix. Depuis le sol, les coach·es dictent les mouvements, et le geste se construit mot après mot dans une conversation entre le mur et le sol. Arco (IT), 2024 © IFSC Cet usage de la voix et du toucher définit une autre manière de grimper : explorer les prises à la main avant le départ, écouter des indications précises venues d’en bas, corriger en permanence. Le Hongkongais Lai Chi-wai, figure majeure du para-climbing asiatique, l’a résumé simplement : « Le charme de la compétition réside dans le fait de se dépasser sans cesse. Au fil du processus, il faut planifier ses points d’appui et ajuster à tout moment ». Tracer une voie, c’est prévoir — mais aussi accepter de la réécrire à mesure que le corps impose ses propres règles. Changchun, vitrine et coulisses Le choix de Changchun n’a rien d’un hasard. L’université locale, hôte de la compétition, abrite un College of Special Education reconnu nationalement, symbole d’accessibilité autant que d’expertise. Le site offrait tout ce qu’il fallait : des murs déjà rodés aux compétitions, une logistique capable d’accueillir délégations et officiels, et ce vernis académique qui confère à l’événement une légitimité institutionnelle. Pas une salle bricolée pour l’occasion, mais un décor calibré, pensé pour être impeccable devant les caméras. « Nous espérons voir des athlètes chinois en situation de handicap sur les murs d’escalade des Jeux paralympiques de Los Angeles » La cérémonie d’ouverture, racontée par les médias officiels, ressemblait d’ailleurs à une leçon de protocole : présence conjointe de la Fédération des personnes en situation de handicap, du Comité paralympique, des autorités provinciales et de l’université. « Cent neuf personnes, incluant athlètes, entraîneur·es et chefs d’équipes, étaient présentes à la cérémonie d’ouverture », détaillait un communiqué universitaire. On pouvait presque croire à un congrès autant qu’à une compétition. Et c’est bien ça l’intention : pour la Chine, organiser un championnat, c’est aussi mettre en scène sa capacité à codifier. Chaque briefing, chaque test d’assurage, chaque protocole arbitral se transforme en illustration vivante d’une gouvernance qui ne laisse rien au hasard. Tout est là, condensé dans quelques chiffres : un premier championnat, 67 athlètes, 15 équipes, un format unique en moulinette. Et en toile de fond, une ambition claire comme un horizon : accrocher Los Angeles 2028. Mais tout cela est raconté par la presse officielle, qui transforme chaque prise en symbole, chaque briefing en preuve de gouvernance. On n’assiste pas seulement à une compétition, mais à un récit politique mis en scène, où le sport sert de corde pour hisser l’image d’un pays. Los Angeles en ligne de mire Impossible de manquer l’horizon : Los Angeles 2028. Depuis l’annonce de l’intégration de l’escalade paralympique, la Chine n’a cessé de rappeler sa volonté de s’y inscrire. Le Centre de gestion des sports pour personnes en situation de handicap l’a dit sans détour : « Nous espérons voir des athlètes chinois en situation de handicap sur les murs d’escalade des Jeux paralympiques de Los Angeles ». Dans d’autres contextes, on parlerait d’objectif ou de défi. Ici, le mot choisi est « espoir ». Mais chacun sait qu’en Chine, l’« espoir » est rarement une figure de style : il s’écrit comme une étape d’un plan quinquennal. En Chine, la presse officielle martèle que l’inclusion ne se limite pas à un slogan, elle s’incarne dans des procédures, des arbitres formé·es, des protocoles imposés. Le calendrier ressemble à une démonstration de stratégie. À peine les cordes repliées à Changchun, les projecteurs s’allument déjà à Séoul, où s’ouvrent les Championnats du monde de para-escalade. Cinq jours de battement, pas plus, comme si la Chine avait voulu caler son premier rendez-vous national exactement en amont du rendez-vous mondial. Un effet d’entraînement parfait : montrer que le pays existe déjà sur la scène, qu’il a les murs, les arbitres, les athlètes… et désormais le calendrier. En filigrane, le message est clair : « Nous ne découvrons pas, nous nous préparons ». L’effet miroir pour l’Europe Comparée à la Chine, l’Europe a de l’avance : catégories codifiées, circuit international rodé, staff formé, championnats qui ne datent pas d’hier. Mais l’effet miroir fonctionne à l’envers : en Chine, la presse officielle martèle que l’inclusion ne se limite pas à un slogan, elle s’incarne dans des procédures, des arbitres formé·es, des protocoles imposés. Le storytelling est évidemment calibré, mais le rappel est utile : l’accessibilité n’existe vraiment que lorsqu’elle devient une norme contraignante, et non un supplément d’âme. Innsbruck (AUT), 23 juin 2025 © Lena Drapella/IFSC Et si l’on a le courage de se regarder dans la glace : combien de salles françaises disposent aujourd’hui d’un protocole clair pour accueillir un·e grimpeur·euse malvoyant·e ? Combien testent réellement leurs licencié·es sur la capacité à guider par la voix, ou sur l’adaptation d’une gestuelle pour une déficience motrice ? Pas beaucoup. À Changchun, l’État a peut-être monté une vitrine impeccablement éclairée. Mais une vitrine, même officielle, finit toujours par refléter celui qui la regarde. Et la question qui rebondit de ce miroir est essentielle : voulons-nous que l’inclusion reste une bonne intention, ou qu’elle devienne une règle du jeu, avec des check-lists aussi incontournables que le baudrier ou l’assurage ? Alors, opération de communication ou véritable structuration ? Sans doute les deux. La Chine a clippé sa première dégaine nationale. Le prochain point se joue à Séoul, dans l’arène mondiale, et celui d’après à Los Angeles, où il faudra plus que des discours calibrés : il faudra des résultats, des podiums, des visages. C’est là, et seulement là, que l’histoire cessera d’être une vitrine pour devenir une voie gravée dans le grand topo paralympique.
- Championnats du monde d'escalade 2025 : le show et le froid
Après une saison 2025 marquée par l'absence des stars et les questionnements sur l'attractivité du circuit IFSC, les Championnats du Monde de Séoul (21-28 septembre) s'annoncent comme le grand test de vérité de l'escalade de compétition. Entre les stars qui reviennent, les espoirs qui grimpent et les 1001 questions qui se posent, est-ce que les Mondiaux sont bel et bien repartis pour le show ? © David Pillet Le hall d'entrée du KSPO DOME de Séoul résonne déjà des échos de préparation. Dans quelques jours, du 21 au 28 septembre, ce complexe du parc olympique de la capitale accueillera ce que l'escalade sportive fait de plus prestigieux : ses Championnats du Monde bisannuels. Pourtant, il y a encore quelques mois, on aurait pu légitimement se demander si cet événement susciterait encore l'engouement d'antan. Car 2025 restera comme l'année où les plus grandes stars ont déserté le circuit, où les podiums ont semblé tourner à vide, où certains des plus fervents supporters ont commencé à décrocher. Séoul l'after ? Mais voilà que septembre approche, et avec lui, un phénomène curieux : tous les absents de la saison reviennent soudainement au bercail. Janja Garnbret, qui n'a disputé que deux Coupes du Monde cette année, sera là. Jakob Schubert, invisible depuis sa blessure, a fait son retour à Koper pour se préparer. Même Adam Ondra, pourtant critique envers l'évolution du circuit, s'alignera au départ des voies coréennes. Cette convergence subite interroge : les Championnats du Monde conservent-ils encore cette aura particulière qui fait courir les champions ? Ou assistons-nous plutôt au dernier sursaut d'une discipline qui peine à retrouver ses marques après l'euphorie olympique ? « Où sont passées la narration et l'histoire ? » Un fan d'escalade sur le réseau social, Reddit. Une chose est sûre : les organisateurs sud-coréens n'ont pas lésiné sur les moyens. Avec un programme étalé sur huit jours et des finales programmées en prime time pour toucher une audience internationale, Séoul 2025 voit les choses en grand. Et ce sont les épreuves de para-escalade qui ouvriront les hostilités les 20 et 21 septembre. À date, impossible d’avoir les chiffres exacts : certains évoquent plus de 400 athlètes issus d’une cinquantaine de nations, quand des médias coréens parlent même de plus de 1 000 participants venus de 60 pays. Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : il y aura du monde. Au regard de la saison régulière, le casting, enfin, s'annonce exceptionnel. Cela dit, ce dernier cache peut-être une réalité plus crue. Car si tout le monde revient en Corée, n'est-ce pas aussi parce que tout le monde était parti ? Quand l'escalade chante le blues En juillet dernier, la vice-présidente de l'IFSC (International Federation of Sport Climbing, ndlr), nous le confiait sans ambage : « Depuis le début de l'année, toutes les étapes de Coupe du monde sont un succès ». Naomi Cleary évoquait même « une audience TV décuplée, notamment grâce aux retransmissions de CCTV (la chaîne publique n°1 en Chine, ndlr) ». Ces chiffres, impossibles à vérifier indépendamment, contrastent pourtant avec la réalité du terrain. Sur les forums spécialisés ou les réseaux sociaux, certains fans ne cachent plus leur déception. « Les compétitions de cette année sont juste... mauvaises », résume un utilisateur de Reddit. « Où sont passées la narration et l'histoire ? », s'interroge un autre. Cette dissonance entre communication officielle et ressenti du public révèle un malaise plus profond. L'escalade de compétition traverse sans doute sa première vraie crise de croissance depuis son entrée au programme olympique. Et les Championnats du Monde arrivent à point nommé pour servir de test de vérité. Le cas Janja Garnbret illustre parfaitement cette stratégie du « tout ou rien ». La Slovène, double championne olympique et détentrice de 49 victoires en Coupe du Monde, a volontairement boudé la quasi-totalité de la saison 2025. Seules deux apparitions, à Innsbruck et Koper, pour rappeler qu'elle reste la référence absolue. « Les athlètes gèrent désormais leur performance en tenant compte du cycle de quatre ans », justifiait Naomi Cleary à Vertige Media. Une explication qui sonne comme un euphémisme quand on connaît l'ampleur du phénomène. Brooke Raboutou, médaillée d'argent olympique, a elle aussi fait l'impasse sur la saison pour se concentrer sur l'extérieur. Adam Ondra et Alex Megos ont suivi le même chemin. L'inflation des compétitions produit les mêmes effets : une baisse de la qualité narrative du sport qui explique en partie pourquoi tant d'athlètes préfèrent zapper la saison régulière Cette tendance n'est pas propre à l'escalade. John John Florence, légende du surf, a également renoncé au circuit WSL 2025, provoquant l'ire des médias spécialisés. Sarah Sjöström, superstar de la natation, a fait de même. Le « post-Olympic blues » frappe tous les sports olympiques, mais l'escalade semble particulièrement touchée. Le retour programmé de ces stars pour Séoul révèle une hiérarchisation claire des priorités. Les Coupes du Monde ? Dispensables. Les Championnats du Monde ? Incontournables. Cette sélectivité dit quelque chose de profond sur la perception qu'ont les athlètes de leur propre circuit. Pour comprendre l'enjeu de ces Championnats du Monde, il faut d'abord mesurer l'ampleur du creux traversé par l'escalade de compétition en 2025. Les symptômes ? Multiples et convergents. D'abord, l'imprévisibilité des résultats. Jakob Schubert, avant sa blessure, avait pointé du doigt ce qu'il appelait le « syndrome du cirque » : « Si un grimpeur comme Sohta Amagasa gagne une Coupe du monde à Innsbruck et ne passe même pas en demi-finale à la suivante, c'est étrange. On perd en lisibilité », disait-il. Une critique qui visait directement l'évolution des styles d'ouverture, devenus selon lui trop aléatoires. Ensuite, les nouveaux formats introduits post-JO ont créé plus de confusion que d'amélioration. En bloc, le passage de 20 à 24 qualifiés en demi-finale, puis de 6 à 8 en finale, devait théoriquement offrir plus de spectacle. Dans les faits, cela a surtout dilué l'intensité dramatique des tours éliminatoires. Enfin, la multiplication des étapes (de 9 en 2024 à 14 en 2025) a paradoxalement affaibli le prestige de chaque événement. L'inflation des compétitions, dont font également l'objet d'autres disciplines, produit les mêmes effets : une baisse de la qualité narrative du sport qui explique en partie pourquoi tant d'athlètes préfèrent zapper la saison régulière. Le retour des enfants prodiges Reste l'événement devant nous, le plus important de l'année. Et sa capacité à évacuer les questions qui ont précédé son organisation. Car comme si de rien n'était, ces Championnats du Monde 2025 s'annoncent pourtant d'un niveau exceptionnel. La hiérarchie établie lors des dernières compétitions dessine des contours assez précis. Le retour des enfants prodiges vient surligner au feutre indélébile des épreuves qui promettent de la sueur et des larmes. Oh Janja © David Pillet Chez les femmes, Janja Garnbret part favorite toutes disciplines confondues. Sa démonstration à Koper en début de mois a rappelé son statut d'alien. Mais la concurrence s'organise. Chaehyun Seo, portée par le public coréen, Erin McNeice, lauréate du classement général difficulté 2025, et Annie Sanders, révélation de l'année en bloc, peuvent prétendre faire trembler la reine de la discipline. Côté masculin, l'incertitude règne davantage. Le trio Sorato Anraku-Toby Roberts-Alberto Ginés López semble tenir la corde. L'Espagnol, vainqueur du général difficulté sans avoir gagné une seule étape, incarne cette nouvelle génération de grimpeurs ultra-réguliers. Face à lui, Anraku apporte sa puissance de feu (quatre fois en première place sur le podium cette saison), tandis que Roberts mise sur son expérience olympique récente. L'inconnue Jakob Schubert pourrait redistribuer les cartes. Son retour à Koper (5ème place) a montré qu'il restait dans le coup. Et à 34 ans, l'Autrichien joue probablement sa dernière carte mondiale. De quoi donner aux épreuves une saveur toute particulière. L'escalade de compétition saura-t-elle retrouver cette alchimie mystérieuse qui transforme le sport en spectacle et la performance en épopée ? Le rêve Bleu De son côté, l'équipe de France aborde ces Championnats avec un bilan 2025 en demi-teinte. Certes, les multiples podiums décrochés lors de la saison et le classement général témoignent d'une certaine vitalité. Oriane Bertone, Naïlé Meignan, Manon Hily, Mejdi Schalck, Max Bertone et Sam Avezou ont montré qu'ils pouvaient rivaliser avec les meilleurs. Mais cette moisson cache une réalité moins reluisante. Les espoirs français pour Séoul se concentrent sur quelques noms. En bloc, Oriane Bertone et Naïlé Meignan peuvent viser le podium, à condition de retrouver leur meilleur niveau. En difficulté, Sam Avezou et Manon Hily ont prouvé qu'ils pouvaient inquiéter les favori·es. Max Bertone, médaillé d'argent à Bali, complète un contingent français qui a quelques opportunités mais zéro certitude. Alors face aux armadas japonaise et slovène, la France devra compter sur la réussite de ses « coups » pour espérer caresser le rêve qu'a enlassé Mika Mawem, il y a deux ans, aux Mondiaux de Berne. Raviver la flamme Au-delà des enjeux sportifs, ces Championnats du Monde revêtent une dimension symbolique immense pour l'escalade de compétition. Après une année de questionnements, de critiques et d'absences, Séoul doit prouver que la discipline conserve sa capacité à émouvoir et à rassembler. Les ingrédients semblent réunis : un plateau exceptionnel, des infrastructures à la hauteur, un public local acquis à la cause - la Corée du Sud compte plusieurs prétendants au podium. Reste à voir si cette concentration de talents suffira à raviver la flamme. Car derrière les médailles et les chronos, c'est bien l'avenir du circuit IFSC qui se joue sur les murs de Séoul. L'escalade de compétition saura-t-elle retrouver cette alchimie mystérieuse qui transforme le sport en spectacle et la performance en épopée ? Ou confirmera-t-elle qu'elle traverse une crise de croissance dont elle peine à sortir ? La réponse tombera dans quelques jours. En attendant, les grimpeuses et grimpeurs s'échauffent, les ouvreuses et ouvreurs peaufinent leurs créations, et les organisateurs coréens espèrent que leur spectacle marquera le grand retour de l'escalade sous les projecteurs. Après tout, c'est sans doute à cela que servent les Championnats du Monde : rappeler pourquoi on est tombé amoureux d'un sport.
- Là Ô : la difficile ascension de la salle d’escalade la moins chère de France
À Toulouse, une structure familiale se revendique « la salle d’escalade la moins chère de France ». Ce qui est probablement vrai mais ce qui n’efface pas pour autant plus de neuf ans de galères dans une voie très difficile. Celle de faire vivre une salle de bloc indépendante en 2025. Reportage. Marie Imbert, la fondatrice de Là Ô Escalade © Vertige Media C’était l’eldorado des années 90. À Portet-sur-Garonne, en banlieue de Toulouse, le plus grand Carrefour d’Europe de l’époque étalait ses temples de consommation sur plusieurs milliers de mètres carrés. Une galerie marchande flambant neuve. Un parking qui s’étend à perte de vue où les familles se pressaient dans un ballet de caddies. Tout ceci dessinait alors le mythe de la France glamour des hypermarchés. Trente ans après, les modes de vie ont changé et le centre commercial de Portet est devenu une plaine d’asphalte où il est désormais facile de se garer. En faisant le tour, les enseignes d’antan paraissent un peu pâles face au souvenir de la hype des nineties. Même la devanture du McDo paraît un peu décatie. Flyer me to the moon C’est quelque part dans cet immense océan de béton que s’est installée Là Ô Escalade. Érigée à côté d’une boutique de vapoteuse et d’un magasin de pièces détachées, « la salle la moins chère de France » a fait sa place au sein d’un ancien entrepôt. À l’intérieur, le logo orange orné de trois montagnes trône sur un gros carton blanc. En dessous, une petite équipe s’affaire à l’accueil entre l’ardoise du menu du jour, un ordinateur portable et une odeur de café chaud. C’est un samedi matin d’août que Marie Imbert, la fondatrice, nous attend pour parler de ses tarifs les plus bas du marché. Récemment, un flyer collé un peu partout dans Toulouse vantait les mérites du slogan le plus racoleur de la ville rose : une salle de bloc à 5 euros la place. Du jamais-vu dans le milieu. Pour en parler, Marie Imbert s’assoit d’abord en tailleur sur le canapé de l’entrée, sous un mur de photos punaisées qui font défiler neuf ans de vie de salle d’escalade indépendante. Puis se racle la gorge, sourit et remplace son slogan par un autre. Les 5 euros ? « Ça, c’était avant ». L'entrée de Là Ô Escalade © Vertige Media La jeune femme de 33 ans a le regard espiègle de celle qui confie qu’elle a tenté un coup. Et le sourire de celle qui assure que ça a fonctionné. Entre octobre 2024 et fin mai 2025, la patronne a axé sa campagne de communication autour d’une politique tarifaire ultra compétitive. « La salle la moins chère de France », s’affichait en stories sur les réseaux sociaux mais aussi en stickers sur les poteaux du centre-ville ou les caddies du Carrefour d'à-côté. « On avait besoin de faire revenir les gens dans la salle », pose Marie Imbert sans fard. Près de nous, quelques jeunes s’échauffent sur un pan de mur. C’est un matin de journée estivale tranquille où les abonnés peaufinent leurs mouvements et où l’espace enfant n’est pas encore rempli. Depuis l’après-Covid, la fréquentation de Là Ô Escalade a sensiblement baissé. Une journée normale en 2019, c’était 100 personnes dans la salle. Une bonne journée en 2024, cela tombait à 30. « Ce n’était plus possible, enchaîne Marie Imbert. Avec l’équipe, on se souvenait d’une époque où on mangeait à 23h passée, tellement on n’avait pas le temps. Trois ans après, on ne voyait plus personne et on faisait le ménage pour nous occuper. C’était déprimant. » En astiquant les prises, Marie et son équipe essaient de trouver la bonne idée. Celle qui remportera la mise sera de poser « un juste prix ». « C’était une campagne marketing certes Mais d’une, la salle la moins chère de France, c’est quand même un bon slogan. Et de deux ça correspondait à notre stratégie », plaque la fondatrice. Depuis le début de l’aventure, Là Ô Escalade n’a pas changé de mission : faire découvrir l’escalade au plus grand nombre. « On a tout de suite vu la différence, certifie Marie Imbert. En même pas 15 jours, on avait atteint le même chiffre d’affaires qu’avec un mois de tarif normal à 12 euros. Donc ce qu’on a perdu en prix d’entrée, on l’a gagné sur du volume. » Surtout, quand les gens affluent, ils en parlent. Le bouche-à-oreille fonctionne. « C’est ce qui fonctionne le mieux. Le monde attire le monde », confirme la fondatrice. En quelques semaines, la salle rajeunit considérablement sa clientèle. Beaucoup d’étudiants viennent essayer l’escalade. Pas mal de débutants reviennent aussi. « Au lieu de venir qu’une fois par semaine avec une entrée à 12 euros, ils viennent deux fois. Le prix à 5 euros les encourage aussi pas mal à prendre une bière derrière, voire deux », continue-t-elle. Tarif solidaire, grimpe à vue et bowling À entendre la cheffe d’entreprise, elle aurait trouvé la formule idéale. D’autant plus que la salle n’est pas vraiment la plus low-cost du pays. Certes, pas de kilter board ou de sauna chez Là Ô Escalade mais un pan Güllich, un resto, une MoonBoard, une terrasse, un bar à pression… Lucas, un abonné fidèle, le concède : le prix est l’un des facteurs déterminants de son assiduité. Mais le jeune homme qui grimpe depuis 3 ans parle aussi d’ « une ambiance hyper chill », de « la qualité des ouvertures » et « d’une playlist très cool ». Pourtant, l’offre à 5 euros a vécu et depuis, Là Ô est parti sur une autre voie, mixte et plus technique. Marie Imbert explique : « On s’est vite rendu compte que la place à 5 euros n’allait pas nous permettre de rentrer dans nos frais. Un de mes ouvreurs m’avait parlé de tarifs conscientisés que pratiquait une salle en Belgique (Le Camp de Base, ndlr) avec plusieurs paliers. J’ai trouvé ça génial. Et on a mis cela en place cela dès l’été. » Aujourd’hui, la salle propose trois offres : un tarif solidaire à 7 euros, un tarif d’équilibre à 10 euros et un tarif d’investissement à 13 euros. Le principe ? Les gens choisissent ce qu’ils veulent mettre en fonction de leurs ressources. Et ils sont peu à choisir la formule la moins chère. « Non seulement nos clients ont bien voulu franchir le pas en acceptant de mettre deux euros de plus par entrée mais en plus l’immense majorité d’entre eux choisissent plutôt l’offre d’équilibre », confie-t-elle. Ainsi, la salle a augmenté son panier moyen - entre 8 et 10 euros pour les entrées seules mais les tarifs conscientisés s'appliquent aussi aux abonnements - et se projette mieux dans ses tableaux financiers. « Et même à ce tarif-là, on reste la salle la moins chère de France », rappelle la gestionnaire. « Je cherche moins à fidéliser ma clientèle qu’à faire venir de nouvelles personnes régulièrement. Je considère mon offre comme un moyen pour une famille ou un groupe d’amis de se divertir et de passer un bon moment ensemble. Comme s’ils iraient faire un bowling, en fait » Marie Imbert, fondatrice de Là Ô Escalade Au-delà du prix, la stratégie « conscientisée » permet à l’ensemble de l’équipe de sensibiliser la clientèle. « Quand quelqu’un hésite à prendre le tarif d’investissement à 13 euros, on lui explique qu’il participe à l’amélioration à long-terme de la salle », précise la fondatrice. Après trois mois de mise en place, dont deux d’été, difficile de dire si la stratégie a bel et bien fonctionné. Quoi qu’il en soit, Marie Imbert semble avoir trouvé la déclinaison commerciale adéquate pour ses engagements : de la pédagogie et de l’ouverture. « Je cherche moins à fidéliser ma clientèle qu’à faire venir de nouvelles personnes régulièrement. Je considère mon offre comme un moyen pour une famille ou un groupe d’amis de se divertir et de passer un bon moment ensemble. Comme s’ils iraient faire un bowling, en fait. » Esprit, es-tu là ? @ Vertige Media Là Ô Escalade pourra-t-elle faire un strike ? La zone commerciale dans laquelle la structure est implantée permet d’attirer la clientèle disparate qui y circule. Les signaux qui valident une forte affluence débutante sont là : les locations de chaussons augmentent, la salle enfants se remplit vite, l’école d’escalade tourne bien… Tout semble réuni pour que l’ascension continue sauf que Marie Imbert et son staff grimpent lestés, et à vue. Quand elle évoque le redressement judiciaire dont fait désormais l’objet sa structure, la patronne se redresse, comme pour bien faire attention à préciser les étapes qui l’y ont conduite. « Début avril, financièrement, c’était très compliqué, lâche Marie Imbert. Je suis allée voir un juge au tribunal de commerce qui m’a vivement conseillé de me mettre en redressement parce que j’étais en cessation de paiement au niveau du loyer. Je ne pouvais plus payer et mon bailleur pouvait me mettre dehors à tout moment. Donc au printemps dernier, je n’ai pas vécu la meilleure période de ma vie. » Si elle reconnaît que le redressement judiciaire a mauvaise presse, la cheffe d’entreprise explique que la situation lui offre des options : « Déjà, mes dettes de loyers sont gelées. Ensuite, je considère la mandataire judiciaire comme une épaule qui m’aide à optimiser ma gestion ». Depuis le printemps dernier, Marie Imbert a pris une avocate pour renégocier son loyer, a changé de tarification, embauché une agence et une apprentie pour gérer sa communication… Et pour la première fois de sa carrière de dirigeante, elle aura un loyer d’avance pour septembre. Là Ô au bout des bras C’est peu dire que le parcours entrepreneurial de cette ancienne championne de bloc a été sinueux. Depuis la création de sa structure en 2016, Marie Imbert a connu bien des galères : des travaux ni faits ni à faire, un bailleur sévère, des problèmes de recrutement, un mauvais plan de trésorerie. Malgré tout, la salle tourne les premières années et la patronne parvient à pérenniser son staff de 6 personnes à temps partiel avec lesquels elle partage tout. Mais en 2020, le Covid intoxique la trajectoire. La dirigeante contracte un PGE (Prêt garanti par l’État, ndlr) et se coltine les galères de la réouverture entre baisse d’affluence et contrôles sanitaires. Pour ne rien arranger, un concurrent sérieux - Altissimo - monte sa salle flambant neuve à 3 km. Là Ô se retrouve trois années plus tard avec la moitié de sa clientèle d’alors, près de 5000 euros de prêt à rembourser mensuellement et un loyer estimé à 10 000 euros. « L’année dernière, il nous manquait entre 3000 et 4000 euros par mois pour être à l’équilibre », précise la patronne. Alors celle-ci décide de lancer une campagne de financement participatif pour sauver sa salle. Lancée en juin 2024, elle visait à récolter 44 000 euros pour pouvoir régler les derniers loyers. Après un mois, la cagnotte atteindra péniblement le palier des 20%. « Pour continuer à exister, c’est simple il faut que je fasse 30 000 euros de chiffre d’affaires par mois. Là, je serais bien et je pourrais même peut-être me verser le salaire que je n’ai pas depuis 9 ans » Marie Imbert, fondatrice de Là Ô Escalade C’est sa mère qui remettra un pot pour vraiment sauver Là Ô. Indispensable alliée bénévole, Danièle fait aussi la popote, ainsi qu'un peu d’accueil. « Pour continuer à exister, c’est simple il faut que je fasse 30 000 euros de chiffre d’affaires par mois, précise Marie Imbert. Là, je serais bien et je pourrais même peut-être me verser le salaire que je n’ai pas depuis 9 ans. » En attendant, la jeune trentenaire vit du RSA activité, hébergée dans une maison mitoyenne à celle de ses parents avec son compagnon et sa fille. Comment garde-t-elle la volonté de tenir son projet à bout de bras ? « J’aime l’escalade », répond-t-elle du tac au tac. @ Vertige Media Dans le clair-obscur des blocs de Là Ô, les attrapes-rêves qui pendent au plafond projettent une ombre singulière sur les tapis. Entre les canapés de récup’ et la slackline posée sur des bûches, rien n’est véritablement neuf dans la salle la moins chère de France. « En même temps, jamais je ne ressemblerai aux grosses enseignes comme Arkose ou BO (Block’Out) », affirme-t-elle. Rare femme à la tête d’une salle d’escalade en France, Marie Imbert fait partie d’un consortium d’acteurs indépendants qui échangent sur l’avenir du secteur. « J’avoue que je ne m’y investis pas énormément, partage-t-elle. Je trouve l'écosystème très complexe. Beaucoup de structures ne veulent pas parler de leur situation. » Au sein de l’agglomération toulousaine, dix salles d’escalade cohabitent. « Ça laisse de la place à tout le monde mais je pense que le marché arrive à saturation. Si une autre salle venait à s’installer, elle en remplacera peut-être une autre. » Alors, face à la concentration et aux effets de mode, Marie Imbert entend bien défendre sa singularité : faire vivre la grimpe comme un loisir familial. D’ailleurs, elle doit faire un gâteau au chocolat pour le goûter d’anniversaire de cet après-midi. « C’est quand même un peu mon bébé tout ça, dit-elle en fermant les yeux. J’ai envie que ça tourne. Là où nous sommes situés, il n’y a aucune raison pour que ça ne marche pas. 90% des salles en France fonctionnent. Chacune avec leurs difficultés, mais elles s’en sortent. Je ne vois pas pourquoi je ne m’en sortirais pas. »
- Sydney : 250 000 € d’amendes après un accident mortel en salle d’escalade
Le 13 octobre 2021, à Sydney, un grimpeur chute d’une douzaine de mètres sur une voie équipée d’un auto-assureur et perd la vie. Quatre ans plus tard, la justice australienne condamne l’exploitant et deux dirigeants à près de 250 000 € d’amendes. Derrière le chiffre, une évidence : le « mou » qui tue n’est pas toujours au bout de la sangle, il s’insinue souvent plus haut, dans les failles d’une organisation qui oublie de resserrer ses propres nœuds. © Jonathan Chan Dans toutes les salles, il y a ce petit bruit rassurant : clac-clac, la sangle qui remonte. Un son mécanique, presque apaisant, qui nous autorise à grimper sans assureur. On tire, on lâche, on s’élance. Au Sydney Indoor Climbing Gym de St Peters, ce rituel a cessé de fonctionner : l’auto-assureur n’a pas repris, le vide a fait le reste. Quatre ans plus tard, le jugement rappelle à toute la communauté que la sécurité ne repose pas seulement sur l’acier et le nylon, mais sur une chaîne plus vaste — faite de gestes répétés, de procédures tenues, et d’une culture que chaque salle doit entretenir comme une corde de vie. Le fait brut, sans lyrisme mais sans détour Le jour du drame, l’agence de sécurité au travail — SafeWork NSW — publie un Incident Information Release qui pose les faits sans détour : un auto-assureur défaillant, une chute d’environ treize mètres au Sydney Indoor Climbing Gym de St Peters, un décès. Pas de récit, pas de fioriture : juste la chronologie officielle d’un drame. Une sangle qui ne rétracte pas, c’est une voie qu’on ne grimpe pas. Point. En août 2025, le tribunal de Sydney condamne l’exploitant à 281 250 AUD et deux directeurs à 84 375 AUD chacun. Total : 450 000 AUD, soit 250 000 €. La presse généraliste a largement repris le chiffre de 375 000 AUD pour l’entreprise — un montant intermédiaire. Mais le décompte final, documenté par les sources spécialisées, ne laisse guère de place à l’ambiguïté. En escalade comme en justice, mieux vaut clipper la dernière dégaine : c’est souvent là que tout se joue. À l’audience, une évidence qui dérange Le dossier technique ne décrit pas une panne tombée du ciel. Il aligne au contraire une série de signaux que personne n’aurait dû classer dans la rubrique « détails » : un indicateur d’usure effacé sur la longe, une sangle coincée dans le tambour, des débris accumulés dans la buse, un mousqueton dont la gâche ne se refermait plus franchement. À cela s’ajoute un service majeur échu depuis juillet 2021, une dernière inspection interne remontant à janvier 2020, et un registre de maintenance qui notait déjà à plusieurs reprises une rétractation défaillante sur les derniers mètres. La sécurité n’est pas une affiche oubliée au pied du mur, mais une culture qui s’entretient. Après l’accident, la salle a réagi : retrait définitif de tous ses auto-assureurs, inspections quotidiennes instaurées, tests externes annuels programmés. Une preuve de plus que les correctifs existent — mais qu’ils arrivent souvent trop tard, quand le mal est déjà fait. Ce que ça dit de nous, grimpeurs et salles Un auto-assureur n’est ni un ange gardien ni un gadget rassurant. C’est un équipement industriel, qui appelle rigueur et discipline. Inspection, entretien, traçabilité, formation : quatre piliers sans lesquels l’outil bascule en piège. La juge l’a dit avec des mots qui claquent : un risque « extrêmement évident », des mesures « aisément disponibles »… qui n’ont pas été prises. La traduction est simple : une sangle qui ne rétracte pas, c’est une voie qu’on ne grimpe pas. Point. La sécurité n’est pas une affiche oubliée au pied du mur, mais une culture qui s’entretient : gestes répétés, procédures documentées, preuves conservées. Résonance internationale : le « zéro mou » n’est pas une lubie En 2024 puis en mars 2025, la CPSC, l’agence fédérale américaine chargée de la sécurité des produits, rappelle plusieurs modèles TRUBLUE iQ / iQ+ pour défaut de rétractation — « can fail to retract ». La consigne est brutale mais limpide : arrêt immédiat, retour en service usine. Autre pays, autre droit, même barrière réflexe : zéro mou toléré. Multiplier les barrières, qu’elles soient humaines, matérielles ou technologiques, pour que l’erreur — quelle qu’en soit l’origine — n’aille jamais au bout de sa trajectoire. En France, la FFME a actualisé ses documents : une affiche sécurité enrouleur (2025) et des règles (2024) qui répètent inlassablement les mêmes gestes. Tirer-lâcher la sangle pour vérifier la rétractation. Faire un test de suspension à un mètre lors de la première montée. Ne pas utiliser si la sangle ne remonte pas. Et afficher ces consignes en grand, au pied des appareils. Rien de décoratif là-dedans : du performatif, au sens le plus concret. En France : entre drame et alarme Le 2 novembre 2024, à Climb Up Lyon, un homme de 72 ans chute mortellement. Selon la presse locale, il aurait oublié de s’attacher. Pas la même mécanique qu’à Sydney : ici, une erreur humaine. Là-bas, une défaillance d’exploitation. Mais la leçon converge : multiplier les barrières, qu’elles soient humaines, matérielles ou technologiques, pour que l’erreur — quelle qu’en soit l’origine — n’aille jamais au bout de sa trajectoire. Signalétique claire, parcours qui obligent à clipper, routines d’accueil qui ne laissent rien passer, technologies d’alerte quand l’attention décroche : autant de filets à tisser pour que la chute ne soit pas fatale. À Nancy, plus récemment, une autre salle du réseau Climb Up choisit de faire du bruit avant que la gravité ne s’en charge : installation du B.A.S.S. (Boîtier d’Alerte et de Sécurité des Salles), un dispositif qui hurle si quelqu’un s’élance sans être attaché. Ce n’est pas une solution miracle, mais une barrière comportementale supplémentaire : un filet cognitif qui rattrape l’oubli là où la fatigue et la routine affaiblissent l’attention. Ça ne remplace ni le tirer-lâcher ni la formation, ça les rend simplement plus probables. Trois réflexes, une culture : zéro mou Le geste. Tirer puis lâcher la sangle au pied de chaque ligne auto-assureur, tester la reprise sur un mètre, et s’arrêter net au moindre mou. Un geste banal, mais vital. Le regard. Une sangle effilochée, un indicateur disparu, une rétractation qui traîne ? On redescend et on signale. La sécurité, c’est un sport d’équipe. La preuve (côté exploitants). Un journal par appareil, avec photos, numéros de série, horodatage, actions correctives. Pas de la paperasse : une mémoire qui sauve, et qui prouve. Pourquoi écrire ça maintenant ? Parce que l’affaire de Sydney n’est pas un fait divers lointain. Elle révèle un angle mort qui nous concerne tous : celui de la routine qui endort. L’auto-assureur nous a appris à grimper sans assureur. Il doit désormais nous apprendre à ne jamais grimper sans culture de la sécurité. Et si l’on veut filer la métaphore : à Sydney, le mou n’était pas seulement au bout de la sangle. Il s’était insinué dans l’organisation, les habitudes, la gouvernance. À nous de resserrer la chaîne : gestes clairs, affiches visibles, contrôles réguliers, preuves conservées. Pas de panique, pas de morale. Juste de l’intelligence en acte.
- Katherine Choong et la performance : « Parfois j’ai l’impression que ça tourne presque à l’obsession »
À 33 ans, la Suissesse Katherine Choong revendique une performance qui n’obéit qu’à ses propres critères : se fixer un objectif au‑delà de l’habitude, s’y confronter longtemps, et accepter que l’issue — succès ou échec — fasse récit. De la compétition qu'elle a quittée sans nostalgie aux grandes voies engagées depuis 2021, elle raconte l’adrénaline, la solitude choisie, la pression des réseaux et des sponsors, la thérapie de couple en paroi... Autant d'éléments qui livrent un entretien sans fard sur les libertés qu’on gagne — et celles qu’on laisse — quand on vit pour grimper. © Yvain Genevay Vertige Media : Pour celles et ceux qui ne te connaissent pas encore, est‑ce que tu peux te présenter ? Katherine Choong : Je m’appelle Katherine Choong, j’ai 33 ans et je vis en Suisse. J’ai découvert l’escalade à 8‑9 ans, lors d’une journée « découverte » au club de gym. Déclic immédiat : un obstacle, une solution, et l’envie d’aller en haut. Dans ma région, les structures étaient minuscules, alors la chance a eu un nom : Cédric Lachat. Il avait un « spray‑room » (un mur d’entraînement recouvert d’une grande variété de prises, ndlr) dans son garage et m’a prise sous son aile, m’emmenant dans les grandes salles de Berne ou Zurich après l’école. J’ai intégré l’équipe suisse vers 13‑14 ans, multiplié les compétitions tout en gardant un pied en falaise. En parallèle, j’ai fait des études de droit (bachelor et master) à l’université de Neuchâtel. Je ne suis « que » juriste — je ne suis pas allée jusqu’au brevet d’avocate — parce que concilier au‑delà devenait compliqué. Cet équilibre me va : j’aime ne pas parler que de prises et de cotations. Depuis 2021, je me consacre davantage aux grandes voies difficiles : c'est une aventure complète, un duo de cordée et un défi d’une autre nature. Vertige Media : Qu’est‑ce que recouvre exactement « la performance » pour toi ? Katherine Choong : Atteindre un objectif qu’on se fixe et qui est au‑dessus de nos capacités habituelles. Dépasser ses limites, aller un peu plus loin que d’ordinaire. « Moi j’ai envie de montrer que les femmes peuvent être aussi fortes que les hommes, pas seulement qu’on existe en mode"girl power" » Vertige Media : Est‑ce une valeur universelle, ou bien une construction sociale, façonnée par le milieu, les sponsors, le regard des autres ? Katherine Choong : Je dirais que c’est variable selon les personnes… et selon les sponsors. Il y a des couches qui se superposent : être une femme ou un homme, les « premières féminines » — est‑ce que c’est une performance en soi ou pas ? —, le contexte, l’endroit, le style d’escalade. La « perf » peut aussi prendre d’autres formes : avec Éline Le Menestrel, l’année passée, on est parties en vélo et en train pour aller grimper. À nos yeux, c’était aussi une manière de performer. Donc oui, pour moi la définition est hyper personnelle. On a chacun·e notre définition — et c’est important d’avoir notre propre « match », nos critères. J’aime la performance, mais je la définis selon mes règles, en évitant de me laisser trop influencer par la pression des autres ou des sponsors, et sans courir après une cotation juste pour la cotation. Vertige Media : Justement, sur les « premières féminines » : la presse adore les titres « première femme à… ». Comment tu lis ça, en tant que grimpeuse ? Katherine Choong : Je suis partagée. Savoir qu’une femme a réussi me rassure et me donne confiance — je suis petite, je m’identifie parfois plus facilement. Mais la première ascension reste la plus difficile, et une « première féminine » n’est pas strictement comparable à une première tout court. Ça mérite d’être souligné, sans tout mettre sur le même plan. © Hugo Vincent Vertige Media : Cette quête de performance, elle naît où et quand chez toi ? Est‑ce un besoin intime — se dépasser — ou le besoin d’être reconnue, d’avoir des sponsors, de vivre de ta pratique ? Katherine Choong : Dès le début, je crois. Le club nous poussait aux compétitions, et aux premières j’ai bien réussi. J’adorais l’adrénaline, le public, l’idée de me dépasser. Physiquement je ne suis pas la plus forte. Mentalement, la pression me fait souvent mieux grimper. J’ai besoin de « missions », en grande voie comme en couenne. J’ai un peu de peine à aller grimper « juste pour grimper » : il me faut ce petit surplus qui me fait me dépasser. Et quand ça enchaîne, les émotions sont dingues : joie, confiance en soi… c’est ça que j’aime. « Il y a aussi une histoire d’ego. En tant qu'athlètes, on est associés à une image, et la mienne j’aimerais qu’elle soit liée à la force, à la performance, pas juste à l’idée de faire des vidéos cool sans réel background derrière » Vertige Media : Ta définition implique des projets durs, longs, avec des contraintes et des sacrifices. Jusqu’où la performance t’a rendue libre… et jusqu’où elle t’a enfermée ? Katherine Choong : Parfois j'ai l'impression que ça tourne presque à l’obsession. Quand tu as investi énormément de temps et d’énergie, l’idée d’échouer fait très mal. L’an passé sur « Zahir », il y avait un film en route, des partenaires mobilisés, Éline [Le Menestrel] sur place : la pression était énorme. Je me suis demandé si j’en avais encore envie. Puis la réussite redonne sens à tout l’investissement. Le plus difficile, c’est l’équilibre. Et puis je crois que derrière, il y a aussi une histoire d’ego. En tant qu'athlètes, on est associés à une image, et la mienne j’aimerais qu’elle soit liée à la force, à la performance, pas juste à l’idée de faire des vidéos cool sans réel background derrière. Ce n’est pas un jugement, chacun fait comme il veut, mais moi j’ai envie de montrer que les femmes peuvent être aussi fortes que les hommes, pas seulement qu’on existe en mode « girl power » en grimpant au-dessus de l’eau. C’est une question d’image, mais aussi de reconnaissance — et ça fait, je crois, avancer la cause féminine. Vertige Media : En falaise, c’est binaire : soit tu clippes le relais, soit c’est comme si de rien n’était. C’est plus rude qu’en compète ? Katherine Choong : C’est une pression différente, parfois plus lourde. En compétition, tout est cadré : liste de départ, horaires... À la fin de la journée tu as un classement et c’est terminé. Si tu tombes aux trois quarts de la voie, tu peux quand même finir en finale — voire avec une médaille. Dehors, c’est beaucoup plus binaire : soit tu clippes le relais, soit tu reviens… encore et encore, parfois pour retomber sur le même mouvement. Tu es davantage seule : pas de staff, pas de public pour te porter. Il faut choisir le bon jour et les bonnes conditions, et assumer ces choix. Cette charge mentale n’existe pas en compète. Vertige Media : Performer, c’est toujours « gagner » ? Ou parfois on perd autre chose : du temps, de la légèreté, des moments avec les proches ? Katherine Choong : Il y a des compromis. Quand je suis sur un projet, j’ai du mal à planifier des week‑ends en famille ou avec des amis : « Désolée, peut‑être que je ne serai pas là ». J’ai la chance d’avoir un entourage compréhensif, et surtout de partager la corde avec mon partenaire de vie. Ça aide énormément — même si c’est quitte ou double. En grande voie, c’est une thérapie de couple : à 500 m du sol, tu coopères, tu communiques, tu règles les choses. « C'est vrai que moi aussi, si je vais à un festival de films, si il y a juste un film sur le dernier 9C, ce n'est pas certain que ça m'intéresse » Vertige Media : Est‑ce que le culte du « toujours plus dur » nous fait sauter des pages dans le grand récit de la performance ? Katherine Choong : Les réseaux sociaux accentuent la pression. Dans les périodes sans perf, j’ai l’impression que tout le monde « coche » tout le temps. C'est ce qui créé le syndrome d’imposteur : « Je suis athlète pro et moi je ne fais rien ». D’où l’importance de raconter les processus, y compris les échecs. On a fait un film, L’Envol, sur une voie que je n’ai pas enchaînée : c’est essentiel de montrer ça. Vertige Media : Le sensationnalisme est‑il entretenu par l’économie des sponsors et le besoin de « vendre des histoires » ? Katherine Choong : Évidemment, on n’est pas soutenus pour ne rien faire. Après, moi, justement, ça me questionnait un peu. J'avais pris un rendez-vous avec mon sponsor (Mammut, ndlr) pour en discuter, voir à quel point, pour eux, c'était important qu'on coche finalement des voies ou pas. Je ne peux pas dire à quel point ils étaient sincères mais ils ont quand même été assez clairs sur le fait qu'ils avaient envie d'avoir des athlètes authentiques. Les projets, les aventures c'est bien mais après, qu'on y arrive ou pas, finalement, ça fait toujours une histoire à raconter. « Ce qui m’a lassée en compète, c’est une certaine monotonie. En falaise, tu gardes la notion de performance, mais tu ajoutes le voyage, l’aventure, le partage : c’est plus complet » Vertige Media : Collectivement, ne se raconte‑t‑on pas des histoires sur ce que la communauté attend ? Est‑ce vraiment la « perf » que les gens veulent ? Katherine Choong : C'est une bonne question. Les grandes perfs font rêver, mais il faut un mélange. La perf pure ne parle pas au grand public. On peut passer pour des aliens. Les projets qui racontent autre chose — l’humain, un lieu, une cause — touchent différemment. J’ai participé à un film avec l’association « ClimbAID » : un Suisse a monté un camion avec des murs d’escalade pour aller dans les camps de réfugiés au Liban. C'est vrai que moi aussi, si je vais à un festival de films, si il y a juste un film sur le dernier 9C, ce n'est pas certain que ça m'intéresse. Vertige Media : Tu as traversé deux univers où la performance ne se mesure pas de la même façon : compétition hyper codifiée d’un côté, falaise plus subjective de l’autre. Comment ces deux visions se sont‑elles confrontées chez toi, et à quel moment le curseur a basculé ? Katherine Choong : Longtemps, j’ai mené les deux et elles se complétaient bien. Dehors, je me mets presque autant de pression que dedans. La transition s’est faite assez naturellement. Ce qui m’a lassée en compète, c’est une certaine monotonie. En falaise, tu gardes la notion de performance, mais tu ajoutes le voyage, l’aventure, le partage : c’est plus complet. Je m’y sens plus à l’aise, plus créative, avec des projets à proposer à mes partenaires qui peuvent être différents, et plus fun. En compète, il y avait aussi une vraie différence liée au corps féminin. Le cycle menstruel, par exemple, c’était complètement tabou. Même entre femmes on n’en parlait pas, alors avec les entraîneurs encore moins. Résultat : dans certaines phases du mois, quand on performait moins bien, on se disait juste qu’on était nulles, alors qu’il y avait des explications physiologiques. Aujourd’hui, ça commence à se dire davantage, mais à l’époque on n’avait aucune info ni adaptation dans les plans d’entraînement. « Je me souviens des commentaires sur une collègue hyper forte et musclée : certains la traitaient de "camion" ou de "bûche". À l’inverse, si une grimpeuse était fine, on disait qu’elle avait un avantage injuste » © Cédric Lachat Vertige Media : L’escalade vient d’un imaginaire alpiniste, historiquement masculin. Être une femme change‑t‑il ton rapport à la performance ? Katherine Choong : Peut-être un petit peu. En falaise, on s’est parfois tourné vers mon copain en pensant que c’était lui qui irait dans les voies dures. Du coup j’ai envie de montrer que je me débrouille. Dans ma région, peu de femmes grimpent « dans le dur », donc j’ai surtout grimpé avec des hommes — ça s’est globalement bien passé. En grande voie, où l’imaginaire « montagne » est encore très masculin, je me mets peut‑être une pression supplémentaire pour oser aller sur des trucs difficiles. J’ai aussi grandi avec très peu de figures féminines dans le « dur ». J’ai beaucoup grimpé avec des mecs, et je pense que ça m’a peut-être manqué. C’est aussi pour ça que j’ai envie d’aller chercher de la perf : pour inspirer d’autres femmes, leur montrer que c’est possible, surtout celles qui sont un peu plus timides ou en retrait. Le corps des femmes a toujours été beaucoup plus jugé que celui des hommes. Je me souviens des commentaires sur une collègue hyper forte et musclée : certains la traitaient de « camion » ou de « bûche ». À l’inverse, si une grimpeuse était fine, on disait qu’elle avait un avantage injuste. Moi, on me répétait souvent que telle voie serait « facile » pour moi à cause de mon gabarit, comme si ça diminuait ma performance. Chez les hommes, ce genre de remarques étaient bien plus rares. Vertige Media : Raconte‑moi une ascension où la cotation passait au second plan — l’expérience, le paysage, la peur, la rencontre… Katherine Choong : Le Liban, en 2019 puis 2022. On visitait l’asso « ClimbAID » dans la vallée de la Bekaa, on donnait des petits cours. On a projeté un de mes films, traduit en direct en arabe ; les gens faisaient le parallèle entre « ne pas abandonner une voie » et leurs obstacles quotidiens. C’était très fort. Là, l’escalade était surtout une bulle de sûreté, une thérapie, un partage. Et puis au Liban, j’ai pris une vraie claque. Une jeune fille avait arrêté de venir grimper avec l’asso parce qu’elle n’avait plus le droit de sortir du camp : elle était en âge de se marier, à 13 ou 14 ans. J’étais face à elle, moi qui avais la trentaine, totalement libre, célibataire, voyageant où je voulais. Ce contraste m’a marquée. Il relativise aussi les « pressions » qu’on vit ici. Vertige Media : Attention, question un peu philo : qu’est‑ce que la performance dit de toi, de ta manière d’habiter le monde ? Katherine Choong : Que je suis plutôt introvertie. Je m’exprime mieux par les faits que par les mots. Grimper, réussir — ou échouer — dit plus que de longs discours. Et ça dit aussi que j’ai du mal avec la monotonie : j’aime que la vie reste une aventure. J’essaie de travailler l’inverse : savourer davantage l’instant présent, pas toujours courir après « plus loin ». Vertige Media : Sur l’égalité femmes‑hommes, est‑ce que « performer » n’est pas la manière la plus directe de clore le débat ? Katherine Choong : Peut‑être. Le plus simple pour montrer qu’on est l’égal des hommes, c’est de performer. Il n’y a plus grand‑chose à objecter quand tu réussis. Ça rejoint ce que je disais : s’exprimer par l’action. Vertige Media : Pour la génération qui arrive, qu'aurais-tu envie de transmettre : faut‑il continuer à « performer » ou, au contraire, s’en détacher ? Katherine Choong : De faire ce qui leur plaît. Ma motivation, c’est le dépassement — pas « cocher une cotation ». Souvent j’ai un coup de cœur pour une voie belle, exigeante, dans un lieu qui me parle. Qu’ils gardent ça : agir par envie, pas sous pression extérieure. Une croix s’oublie vite. On ne gagne pas des millions donc autant que ça apporte quelque chose, que ça fasse grandir. « Zahir » sera projeté cet automne aux Écrans de l’aventure (Dijon, 10.10.2025), au festival Femmes en Montagnes (Annecy, 15.11.2025), ainsi qu’à Montagne en Scène – Winter Edition (novembre 2025 à janvier 2026).
- Coupé du monde, le Népal explose
Il a suffi d’un décret pour rallumer le volcan. Le 4 septembre, Katmandou a coupé vingt-six plateformes numériques, pensant réguler ses flux. Quatre jours plus tard : dix-neuf morts, un Premier ministre en fuite, des ministres exfiltrés en hélico, un couvre-feu dans la capitale. La coupure des réseaux sociaux n’a pas ouvert une parenthèse : elle a révélé la faille d’un pays saturé par la corruption, pris en otage par ses voisins, et peuplée d'une jeunesse en ébullition. (cc) Sebastian Pena Lambarri Dans notre article initial, Himalaya hors‑ligne : le Népal débranche les réseaux sociaux, nous avions raconté comment un décret avait soudain privé le pays de vingt-six plateformes, désorganisant la communication quotidienne et fragilisant la logistique des expéditions. Mais depuis, des échanges avec des acteurs locaux nous ont montré que nous étions passés à côté de l’essentiel : cette coupure n’est pas seulement un blackout numérique, mais le déclencheur d’une crise politique et sociale d’une ampleur inédite. Derrière l’écran noir, c’est tout un pays qui a basculé. Et parce que Vertige Media refuse d’en rester à la surface, nous nous devions d’y revenir. Quand Katmandou a tiré la prise Le 28 août, le gouvernement avait lancé un ultimatum : sept jours pour que les plateformes numériques ouvrent un bureau au Népal, nomment un représentant local et se plient aux « mécanismes de conformité ». Le 4 septembre, faute de réponse, le couperet est tombé pour une majorité d'entre elles : WhatsApp, Instagram, Facebook, YouTube, X, LinkedIn, Signal, Discord… En une nuit, l’écran d’accueil des smartphones népalais s’est vidé de sa substance. Certaines exceptions subsistaient pourtant. TikTok ou encore Viber ont continué de fonctionner, non pas par faveur politique, mais parce qu’elles s’étaient pliées à l’ensemble des exigences du gouvernement. La ligne rouge était claire : obéir, ou disparaître. La Cour suprême avait certes reconnu l’obligation d’enregistrement, mais elle n'a jamais ordonné la coupure. C’est le gouvernement qui a choisi d’aller plus loin, comme si le droit servait de prétexte à une démonstration d’autorité. Une décision administrative en apparence, mais aux conséquences abyssales : des millions de personnes privées de réseau, et des centaines d’expéditions brutalement désorganisées. L'effet boule de neige Le blackout n’a pas créé la colère, il l’a catalysée. Car le vase était déjà plein : Corruption et népotisme : le Népal figure depuis des années parmi les pays les plus corrompus d’Asie du Sud. Les scandales de détournement, les nominations de complaisance et la concentration du pouvoir entre quelques familles rythment la vie politique. Pour une jeunesse confrontée au chômage, ce théâtre est d’autant plus insupportable qu’elle y assiste en direct, nourrie quotidiennement par les réseaux sociaux qui exposent sans filtre la gabegie et l’impunité des élites. Racket géopolitique : le pays est pris en étau entre ses deux voisins géants. Pékin finance routes, barrages et infrastructures dans le cadre des « Nouvelles routes de la soie », au prix d’un endettement croissant. L’Inde, de son côté, contrôle les importations de carburant et n’hésite pas à imposer des blocus (non officiellement reconnu par l’Inde) : en 2015, un ralentissement orchestré de ses flux avait paralysé le pays pendant des mois. Résultat : une souveraineté en trompe-l’œil, constamment négociée sous contrainte. Absence de perspectives : chaque année, environ 400 000 jeunes quittent le pays pour travailler au Qatar, aux Émirats ou en Corée. Les transferts d’argent envoyés par cette diaspora représentent près d’un quart du PIB — un chiffre record mondial, signe d’une économie incapable de retenir ses forces vives. Ceux qui restent se sentent prisonniers d’un système bloqué, sans ascenseur social, sans horizon. Dans ce contexte, priver la jeunesse de ses réseaux, c’était retirer le dernier espace de respiration. L’avalanche n’attendait qu’une secousse : elle est venue d’un écran noir. La rue contre le ciel La contestation a explosé. Dix-neuf morts selon le bilan officiel, des centaines de blessés. À Katmandou, mais aussi à Itahari et dans d’autres villes, des cortèges massifs ont défié l’interdiction, slogans scandés à pleins poumons, drapeaux brandis au milieu des flammes. La répression a été brutale : gaz lacrymogènes, canons à eau, tirs à balles réelles. Des maisons de dirigeants incendiées. Le Premier ministre KP Sharma Oli a fini par démissionner. Plusieurs ministres ont suivi. L’armée a dû évacuer par hélicoptère les responsables retranchés dans leurs résidences de Bhaisepati, symbole d’un pouvoir qui tente de s’échapper par les airs. Sans hashtags, sans tweets, sans lives, la jeunesse a provoqué une protestation pure, sans filtre. Le tourisme en apnée « Après deux jours de manifestations menées par la génération Z, la situation au Népal reste effectivement instable suite à la démission du gouvernement. En tant que professionnels du secteur touristique, nous avons la responsabilité de fournir des informations fiables et actualisées en temps réel. Garantir la sécurité de tous les voyageurs demeure notre priorité. Un couvre-feu général a été instauré à Katmandou, toutefois les taxis, ambulances et autres services essentiels sont autorisés à circuler », nous explique Emile Stantina, directeur de L'Everest Népal, une jeune agence locale. Le tourisme est une colonne vertébrale fragile mais vitale : près de 8% du PIB, des centaines de milliers d’emplois, et une vitrine internationale. Chaque saison, des milliers d’alpinistes et de trekkeurs passent par Katmandou avant de rejoindre le Khumbu, l’Annapurna ou le Langtang. Quand la capitale s’arrête, c’est toute la chaîne qui vacille : guides sans clients, porteurs sans missions, expéditions suspendues. L'avenir de la pratique au Népal ne se joue pas seulement au camp de base à 5 364 mètres, il se dessine en ce moment dans le quartier de Thamel, poumon touristique de la capitale et théâtre des heurts. Quand Katmandou suffoque, l’Himalaya retient son souffle. Le Népal restera le pays des 8 000, mais sera désormais celui d'un autre relief : une jeunesse à bout et désoeuvrée qui refuse d’être coupée du monde. En septembre 2025, ce n’est pas la montagne qui a donné le vertige, mais toute une société, révélant que la corde était déjà trop tendue.
- Block’Out ouvre ses portes (et ses murs) : trois jours pour grimper sans payer un centime
C’est peut-être le seul moment de l’année où on vous dira : venez, entrez, grimpez, tout est gratuit. Pas d’arnaque à la petite ligne, pas de piège. Les 19, 20 et 21 septembre, Block’Out organise ses Journées Portes Ouvertes. Et quand on dit « ouvertes », c’est au sens large : les portes, les bras, et les prises. Parce que derrière chaque porte, il y a un monde. Et derrière celles de Block’Out, il y a treize mondes en fait : Bordeaux, Cergy, Evry, Lyon, Metz, Nantes, Paris, Reims, Rennes, Strasbourg, Toulouse, Tours et Vitrolles. Treize salles qui partagent la même idée : faire découvrir l’escalade autrement. Ni sport élitiste, ni folklore pour baroudeurs en doudoune, mais une pratique accessible, ludique, où l’on vient parfois plus pour partager un moment que pour « performer ». Trois jours, treize salles, mille manières de grimper Le programme ? Aussi clair qu’un topo d’initiation : Vendredi 19 : de 11h à 23h, histoire de prouver qu’on peut faire du sport aussi après le bureau. Samedi 20 : de 9h à 21h, sauf pour Cergy, Nantes et Paris, qui commencent à 14h. Dimanche 21 : de 9h à 21h, pour conclure le week-end en altitude (relative). Et si vous n’avez jamais grimpé, tant mieux. Parce que l’idée n’est pas de vous transformer en Janja Garnbret ou Adam Ondra le temps d’un week-end, mais de vous montrer que la verticalité, ça se découvre. Il suffit de tendre la main vers une prise et, soudain, on n’est plus au sol. L’esprit Block’Out : un mur, mais pas que Block’Out, ce n’est pas seulement des blocs à grimper. C’est aussi des équipes qui accueillent, qui guident, qui encouragent. C’est un resto où l’on prolonge la séance autour d’une bière ou d’un plat du jour. C’est un mélange entre sport et lieu de vie, où les ateliers pour enfants croisent les discussions entre habitués, où le novice de passage se retrouve parfois à discuter technique avec un passionné. Bref, c’est une salle de sport qui ressemble davantage à une agora verticale. Une initiation pour toutes et tous Au menu de ces trois jours : ateliers grimpants pour toute la famille, découverte de l’escalade de manière ludique, et la possibilité de repartir avec autre chose qu’une simple photo souvenir : une envie de revenir. Parce qu’on ne va pas se mentir, la première fois qu’on se hisse sur un mur de bloc, on ne pense pas à « l’exploit » mais au plaisir simple de jouer avec la gravité. Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, des offres exceptionnelles seront proposées sur place pour prolonger l’expérience. Infos pratiques (à lire avant de filer) Tout est gratuit (entrée + chaussons de location sous réserve de disponibilité) Tenue de sport conseillée. Prévoyez un cadenas pour les vestiaires. Et surtout : inscription obligatoire par ici (sauf si tu as déjà un compte chez Block'Out) → inscriptions-blockout.fr/jpo. Trois jours pour découvrir que l’escalade n’est pas un sport d’élus mais une affaire d’envie. Trois jours pour comprendre qu’une salle de bloc, c’est moins une salle de sport qu’un terrain de jeu. Trois jours pour tester, gratuitement, si vous préférez être collé au sol ou happé par le mur. Article sponsorisé par Block'Out
- Grimpeuses Paris 2025 : le programme complet du festival
Les 4 et 5 octobre, Grimpeuses revient en Île-de-France pour une deuxième édition francilienne. Deux jours denses, pensés comme un aller-retour entre béton et forêt, magnésie et discussions, ateliers techniques et débats politiques. Vertige Media est partenaire de l’événement, parce que soutenir Grimpeuses, c’est affirmer que la grimpe n’appartient pas qu’aux récits dominants mais à toutes celles qui osent la réinventer. Voici le programme complet. © Loïc Lemahieu Samedi 4 octobre – Arkose Nanterre Entre café chaud et tapis, la tonalité est donnée : ici, on vient pour grimper, mais aussi pour penser la grimpe autrement. 9h - 9h30 : accueil café – Les bénévoles aux manettes pour lancer la journée. 9h30 - 10h : mot d’ouverture – Présentation du programme et des valeurs : safe, inclusif, exigeant. 10h - 12h30 : grimpe coachée – Échauffements, ateliers techniques, progression par niveaux. Dix groupes par heure, de quoi offrir à chacune son espace d’apprentissage. 12h30 - 13h30 : pause déjeuner & jeux – Pique-nique, discussions, ateliers barres énergétiques maison. 13h30 - 16h : grimpe & tables rondes – Alternance entre ateliers pratiques et discussions collectives. Comment s’entraîner autrement ? Comment s’approprier la salle sans reproduire les hiérarchies implicites ? 16h - 17h : grimpe libre & zone chill – Un moment pour souffler, tester sans pression, échanger. 17h - 18h : conférence-spectacle UPossible – Eline Le Menestrel brouille les frontières entre théâtre, récit intime et performance verticale. 18h : apéro & jeux – Un verre, des rires, et l’annonce pratique : penser au dernier RER. Dimanche 5 octobre – Fontainebleau (Mont Ussy) Changement de décor. Après le béton calibré, place au grès râpeux et au sable qui colle aux semelles. 9h30 : rendez-vous à la gare – Départ collectif, crashpads sur le dos. 10h15 : accueil & point écologie – Le staff rappelle les règles de respect du site, parce que grimper, c’est aussi préserver. 10h30 - 12h30 : grimpe projetée – Deux heures encadrées, avec un suivi par niveaux. 12h30 - 13h30 : pause déjeuner – Pique-nique partagé au pied des blocs. 13h30 - 14h30 : tables rondes – Trois discussions au milieu des arbres : impact des pratiques, mobilité douce, futur des sites. 14h30 - 16h30 : grimpe libre avec coaches – Chacune choisit son bloc, chute, recommence, s’acharne ou invente d’autres voies. Plan B en cas de pluie : repli à Karma, avec grimpe indoor et rando vers Roche d’Avon pour découvrir ce site emblématique. © Loïc Lemahieu Zoom sur les tables rondes Les ateliers de discussion sont le cœur battant du festival. Cette année, ils se structurent autour de quatre grands axes : Empowerment & performance : apprivoiser la peur, performer malgré les années, préparer une sortie en solo. Bien-être : alimentation, récupération, reprise après blessure. Féminisme & vivre ensemble : stéréotypes de genre, cycles féminins, ego et place dans la pratique. Écologie & territoires : respect des sites, valorisation du travail invisible, mobilité douce. Des thèmes qui rappellent que la grimpe ne s’arrête pas aux prises, mais qu’elle engage nos corps, nos imaginaires et notre rapport au vivant. Les invitées Quatre grimpeuses aux trajectoires singulières accompagneront ces deux jours : Eline Le Menestrel, militante et performeuse, itinérante à vélo entre grimpe, écologie et liberté. Soline Kentzel, aventurière autodidacte, adepte des expés sobres et joyeuses. Svana Bjarnason, grimpeuse professionnelle qui met des mots sur les silences du milieu. Caroline Ciavaldini, ancienne compétitrice devenue exploratrice de voies engagées, incarnation d’une pratique éthique et exigeante. Vertige Media, compagnon de cordée Vertige Media accompagne cette édition en tant que partenaire, non pas pour cocher une case, mais parce que ce festival incarne ce que nous cherchons à raconter au quotidien : une grimpe ouverte, engagée, et attentive à ce qui se joue au-delà du simple geste sportif. Infos pratiques 📅 4 & 5 octobre 2025 📍 Samedi : Arkose Nanterre / Dimanche : Fontainebleau (Mont Ussy) 👉 Inscriptions : www.grimpeuses.com/paris2025
- Alpinistes de Staline : des cimes aux purges de l'URSS
On dit généralement que l'alpinisme est l'art de tutoyer les sommets. Mais qu'arrive-t-il quand les sommets deviennent camarades, et que derrière chaque exploit se cache une étoile rouge et la moustache d’un certain Joseph ? Dans son livre décoiffant et glaçant, Alpinistes de Staline, Cédric Gras explore comment deux frères, géants des neiges et icônes soviétiques, ont grimpé jusqu'aux cimes du communisme avant d’être rattrapés par le vertige stalinien. Au centre, Vitali Abalakov, une photographie sans doute prise en 1936 © Lorenz Saladin L’alpinisme est un sport ambigu : à la fois quête d’absolu, art délicat du vide, et désir irrépressible de se hisser au-dessus du commun des mortels. Alors, imaginez ce qui arrive lorsque ce commun devient communiste, lorsque chaque sommet conquis doit glorifier un régime pour lequel le « sommet » suprême est d'écraser ses propres héros. Avec Alpinistes de Staline, Cédric Gras livre une enquête historique qui flirte avec le polar, raconte l'aventure comme un roman russe, et révèle le tragique destin des frères Abalakov : alpinistes géniaux, héros oubliés, victimes d'un régime pour qui même l’air pur des sommets était un terrain politique miné. Entre l’adrénaline des ascensions à 7 000 mètres et l’effroi des purges staliniennes, cette histoire plonge dans un paradoxe cruel : comment peut-on conquérir les cimes et finir en cellule ? Comment passer d'idole nationale à ennemi du peuple sans avoir rien changé, sinon de contexte politique ? On savait déjà que l’URSS avait la main lourde, on découvre ici qu’elle avait aussi la corde sensible. Fraternité, pic Lénine et assassinat politique Deux frères sibériens, une montagne de talent, et une idéologie prête à tout pour gravir les sommets… Bienvenue dans l’URSS stalinienne vue d’en haut. Vitali et Evgueni Abalakov, orphelins de Krasnoïarsk, découvrent très tôt les joies de la verticalité sur les rochers des Stolby. Dans les années 1920, alors que le communisme fait ses premières armes, ils rejoignent Moscou et le club très chic – enfin prolétaire, mais chic quand même – des premiers alpinistes soviétiques. Leur mission ? Faire de l’alpinisme autre chose qu'un luxe bourgeois : désormais, c'est la classe ouvrière qui grimpe au sommet pour y planter des bustes de Lénine et de Staline. Les deux frangins Abalakov deviennent très vite les stars d’une propagande soviétique dopée à la testostérone et à l’héroïsme des grands espaces. Dans les années 1930, Vitali, le cartésien à lunettes, et Evgueni, artiste charmeur aux mains d’acier, multiplient les premières dans le Caucase et les pics vertigineux du Pamir. En 1933, Evgueni s’offre la première ascension officielle du pic Staline (7 495 m), la plus haute montagne d’un pays qui aime toujours viser plus haut. Un an plus tard, les frérots signent ensemble une ascension triomphale du pic Lénine (7 134 m). Tout roule, jusqu’à ce que le destin leur glisse une peau de banane en 1936, sur les flancs redoutables du Khan Tengri (7 010 m). Une tempête fauche leur camarade suisse, Lorenz Saladin, et Vitali rentre amputé de plusieurs phalanges. Un drame ? Pour le régime, c'est simplement la preuve héroïque du courage bolchevik. Si Lionel Terray voyait les alpinistes occidentaux comme des « conquérants de l’inutile », Vitali et Evgueni Abalakov, eux, étaient forcés de devenir des « conquérants de l’utile » Mais quand la Grande Terreur déboule en 1937-1938, les héros d’hier deviennent vite les traîtres d’aujourd’hui. Vitali, coupable de trop d’amitiés étrangères et de vagues origines bourgeoises, est arrêté, torturé et jeté en prison pour « activités contre-révolutionnaires ». Il en ressort deux ans plus tard, brisé, libéré par un miracle bureaucratique digne de Kafka. Evgueni, lui, réussit à garder sa tête sur ses épaules : le régime lui doit bien ça, il sculpte des statues officielles, façon artiste d'État, et continue de grimper, sans trop se poser de questions, les pics comme les échelons du Parti. Pendant la guerre, chacun fait sa vie : Evgueni joue au soldat dans les montagnes du Caucase, tandis que Vitali, trop affaibli pour la bataille, dessine du matériel en coulisse. Leur lien, pourtant, s’étiole. Et en 1948, nouvelle chute : Evgueni est retrouvé mort dans sa salle de bain, asphyxié au monoxyde de carbone, avec un ami. Suicide ? Accident domestique ? Assassinat politique ? Les proches n’y croiront jamais vraiment, laissant flotter autour de lui un parfum de mystère toxique. Vitali, lui, reprend la route des sommets malgré les cicatrices physiques et morales. Il invente la célèbre lunule Abalakov – ce truc génial bien utile en cascade de glace –, organise les fameuses « alpiniades » soviétiques pour former des générations de grimpeurs robustes, et continue d’encadrer, d’organiser et de conseiller des expéditions et des alpiniades (notamment au Pamir) à 75 ans bien sonnés. Il s’éteint finalement en 1986, après avoir passé sa vie entre les cimes héroïques et les profondeurs lugubres d’une époque où même les montagnes avaient leurs petits papiers au NKVD. Cédric Gras, russophone et aventurier patient, s’est glissé dans les archives du KGB et jusqu’aux glaciers du Pamir pour ressusciter ces deux frères aux destins aussi vertigineux que tragiques. Son enquête n’est pas seulement un récit d’alpinisme : c’est l’histoire d’un siècle où, entre sommet et précipice, le vertige était d’abord politique. Quand l’idéologie met la montagne au pas Avec Alpinistes de Staline, Cédric Gras propose un livre hybride, à mi-chemin entre récit historique et thriller montagnard, qui vous accroche dès les premières pages. Ici, l’alpinisme n’a rien d’un plaisir désintéressé : au pays des Soviets, les cimes se conquièrent pour la Patrie et le Parti, avec un grand « P » comme Propagande. Si Lionel Terray voyait les alpinistes occidentaux comme des « conquérants de l’inutile », Vitali et Evgueni Abalakov, eux, étaient forcés de devenir des « conquérants de l’utile ». Il fallait bien rentabiliser ces sommets, au prix même de la liberté du geste alpin. Cédric Gras décortique ainsi finement comment une pratique a priori apolitique (ou du moins naïvement perçue comme telle) devient une arme de prestige aux mains d’un régime totalitaire. L’idée de grimper avec un buste de Staline dans son sac, histoire de l’exhiber sur un sommet à 7000 mètres, a quelque chose de presque absurde – un sketch tragique, une farce glacée, mais tellement révélatrice de l’obsession soviétique du symbole. Le parallèle subtil établi avec l’alpinisme nazi, qui manipulait lui aussi ses héros montagnards, offre une réflexion inattendue sur la capacité des régimes autoritaires à confisquer jusqu’à la pureté du geste sportif. Camp de base (expédition de 1936) au Khan Tengri. Montagne autrefois dans l'URSS aujourd'hui au Kazakhstan. © Lorenz Saladin Côté style, l’auteur assume pleinement sa posture d’écrivain-voyageur, jouant avec les codes du récit documentaire sans jamais devenir barbant. Cédric Gras maîtrise un équilibre délicat : son texte fourmille de détails historiques précis et documentés, mais évite constamment le piège du didactisme indigeste. L’humour discret et parfois grinçant distillé ici ou là permet même de respirer dans une atmosphère qui aurait vite pu devenir irrespirable – parce que bon, entre deux ascensions dantesques et une purge stalinienne, on ne rigole pas vraiment tous les jours. L’enjeu fondamental du livre, c’est la transmission. Transmission d’une mémoire enfouie, d’un morceau de l’histoire soviétique oublié Mais – parce qu'il y a toujours un mais – ce goût prononcé pour l’exhaustivité peut devenir étouffant. L’auteur semble parfois victime d’un TOC documentaire : tout doit être relaté, même l’ascension la plus obscure, au risque de noyer le lecteur sous une avalanche de patronymes sibériens et de sommets imprononçables. Certains passages gagneraient à être élagués, allégés, épurés. Cette honnêteté intellectuelle louable, ce refus absolu de combler par l’imagination les blancs laissés par les archives, enlève parfois au récit le frisson d’un suspense qui aurait pu être captivant. Malgré ces petites réserves, Alpinistes de Staline reste un livre essentiel, qui réussit à transformer une histoire méconnue en véritable expérience de lecture. Une plongée fascinante au cœur d’une époque glaçante, qui révèle comment même les sommets enneigés peuvent devenir un terrain miné quand c’est l’histoire qui vous encorde. Quand un détail technique mène à une aventure littéraire La naissance d’un livre tient souvent à peu de choses : une anecdote, un hasard ou une obsession qui finit par vous hanter. Pour Cédric Gras, tout part d’une technique – la fameuse « lunule Abalakov », ce génial bricolage d’assurage en escalade glaciaire consistant à former une boucle au sein même de la glace, dans le but d’y glisser une corde. Longtemps, Cédric Gras n’y prête guère attention, jusqu’au jour où, après quinze années d’expatriation et d’aventures diverses dans l’ex-URSS, le nom « Abalakov » ressurgit comme un vieux refrain soviétique oublié. Là, c’est le déclic : derrière cet accessoire technique se cache une histoire fascinante, des personnages hors normes, et une tragédie oubliée sur fond de propagande stalinienne. Rappel sur Abalakov (CC) Wikipédia Ce qui titille d’abord Cédric Gras, c’est le contraste radical entre les sommets éblouissants et la noirceur abyssale du système soviétique. Cette fascination initiale se double d’un ras-le-bol culturel : assez d’entendre toujours la même rengaine anglo-saxonne sur les aventuriers de l’Everest. Pourquoi ne pas mettre en lumière des héros venus de l’Est, des histoires qui valent aussi la peine d’être racontées ? Et voilà comment les frères Abalakov, héros soviétiques tombés en disgrâce, deviennent une obsession littéraire. Pour mener son enquête, Cédric Gras s’est plongé dans une véritable chasse aux trésors documentaires. Deux années durant, il dépouille archives soviétiques, carnets d’expédition poussiéreux, et documents du NKVD – rien de moins que le KGB vintage. Imaginez un instant : un auteur, seul face aux procès-verbaux jaunis de la police secrète stalinienne, découvrant page après page comment des héros nationaux se retrouvaient brutalement accusés de sabotage contre-révolutionnaire. Cédric Gras n’est pas un témoin de l’histoire, il vit dedans : l’ex-URSS devient son terrain de jeu, son laboratoire d’idées, et très vite son obsession littéraire. Mais Cédric Gras n’est pas qu’un rat d’archives. En bon alpiniste-explorateur, il est allé chercher les ambiances sur place : du camp de base du pic Lénine à l’âpre Sibérie natale des Abalakov, il s’est immergé dans ces lieux où l’histoire s’est écrite à coups de piolets, de crampons, et parfois même de balles dans la nuque. Il rencontre les descendants des protagonistes, dont Alexeï Abalakov, fils d’Evgueni, encore convaincu que son père a été victime d’un assassinat politique déguisé en banal accident domestique. Autant dire que l’auteur met les mains dans la glace et dans le cambouis, nourrissant son texte autant par le sensoriel que par le factuel. Ainsi naît Alpinistes de Staline, récit porté par une double identité : celle du journaliste intrépide qui fouille les archives, et celle de l’aventurier curieux qui grimpe physiquement sur les traces de ses héros tragiques. Cédric Gras assume pleinement ce mélange des genres : pour lui, l’enjeu fondamental du livre, c’est la transmission. Transmission d’une mémoire enfouie, d’un morceau de l’histoire soviétique oublié, et surtout de cette conviction que même les plus hauts sommets peuvent être écrasés par les bottes d’un régime totalitaire. Au fond, tout part d’un étonnement teinté d’indignation : comment un État peut-il glorifier ses héros un jour, et les jeter en prison le lendemain ? Cette question brûlante est devenue un livre nécessaire, émouvant et profondément humain. C’est ainsi que Cédric Gras, à partir d’un simple bout de métal et d’un souvenir vague, nous offre une plongée fascinante et troublante dans les coulisses glacées du siècle rouge. Cédric Gras : l’écrivain-voyageur qui fait rimer aventure avec écriture S’il fallait résumer la vie de Cédric Gras en une formule, on pourrait dire qu’il est l’homme qui a fait du globe terrestre son bureau. Né en 1982, cet écrivain-géographe n’a jamais caché son goût immodéré pour les chemins détournés et les régions dont personne ne parle jamais. Très jeune, il multiplie les aventures qui font rêver autant qu’elles donnent froid aux pieds : traversée à cheval de la Mongolie, Chine à vélo, randonnées tibétaines... Autant dire que ses années étudiantes ne ressemblent pas exactement à une sage préparation à la vie en entreprise. Diplômé en géographie, Cédric Gras décide rapidement que sa zone de confort sera définitivement à l’est du rideau de fer. Après un mémoire à Omsk, ville sibérienne où même les thermomètres rêvent de vacances au soleil, il file à Vladivostok enseigner le français à des étudiants russes. Direction ensuite Donetsk, en Ukraine de l’Est, où il dirige l’Alliance française de 2010 à 2014, aux premières loges d’un conflit qui secoue l’Europe jusqu’à aujourd’hui. Cédric Gras n’est pas un témoin de l’histoire, il vit dedans : l’ex-URSS devient son terrain de jeu, son laboratoire d’idées, et très vite son obsession littéraire. Ses récits naissent alors naturellement de ces expériences : dans Vladivostok, neiges et moussons (2011), il raconte la Russie du bout du monde. Avec Le Nord, c’est l’Est (2013), il explore une Russie arctique à la fois immense et confidentielle, tandis que L’Hiver aux trousses (2015) l’emmène à travers une Russie automnale qui ne semble jamais vouloir finir. Cédric Gras aime mélanger les genres : ses livres combinent poésie, géopolitique et anecdotes où se devinent l’ironie douce-amère d’un écrivain au regard affûté. En 2016, il franchit une nouvelle frontière littéraire en s’essayant au roman : Anthracite plonge dans l’univers sombre et poussiéreux du Donbass minier, directement inspiré de son vécu ukrainien. Finaliste du prix de Flore, le livre confirme que Cédric Gras sait aussi faire jaillir la fiction des réalités les plus dures. Son obsession pour l’espace postsoviétique le mène jusqu’aux confins glacés de l’Antarctique russe, expérience extrême qu’il relate dans La Mer des Cosmonautes (2017). L’écrivain-voyageur se double d’un écrivain-explorateur, passionné par les paysages spectaculaires, qu’ils soient faits de steppes infinies, de glaciers menaçants ou de montagnes indomptables. Son style sobre, jamais tape-à-l’œil mais toujours précis, traduit cette sensibilité particulière : Cédric Gras ne veut pas seulement décrire, il veut toucher, émouvoir, faire réfléchir. Cette fascination pour les histoires dissimulées, les destins en marge et les territoires négligés structure toute son œuvre. Qu’il explore la mer d’Aral asséchée dans Les routes de la soif (2025) ou les sommets maoïstes dans Alpinistes de Mao (2023), Cédric Gras raconte les mondes en crise avec une poésie et un humanisme engagé.
- Au Canada, la difficile co-gestion de la montagne
Au Canada, le parc provincial de Joffre Lakes sera fermé du 2 septembre au 3 octobre 2025 pour une raison toute particulière. Officiellement, pour « laisser le milieu souffler » et offrir aux Premières Nations Líl̓wat et N’Quatqua l’espace de leurs pratiques culturelles et spirituelles. Officieusement, pour lancer un test grandeur nature de co-gestion avec les peuples autochtones. Ce qui possède son lot de promesses, de frictions et de contradictions très contemporaines. © Matt Hanns Schroeter La scène est limpide, presque trop : une eau bleue « instagrammable », des lacs superposés comme trois filtres successifs, et, au-dessus, des glaciers qui rappellent que la montagne vieillit, elle aussi. Depuis quelques années, Joffre Lakes - Pipi7íyekw dans la langue líl̓wat -, situé dans la province canadienne de Colombie-Britannique, est passé du « secret bien gardé » au best-of des week-ends de Vancouver. Résultat : file de voitures, sentier poli par des milliers de semelles et gestion au pas de charge. Les chiffres l'expriment encore mieux : selon les autorités, depuis 2019, le parc provincial canadien a connu une hausse de fréquentation de +222 % par rapport à 2010. En 2020 déjà, de multiples employés exprimaient leur désarroi face à des hordes de touristes qui faisaient la queue pour obtenir une photo sur un endroit du parc devenu culte : une bûche de bois qui flotte sur l'eau d'un lac surnommée « Instalog ». Au bout du rouleau, le gardien du parc avait fini par démissionner. Carte postale, foule et protocole Face au tourisme de masse, la Colombie-Britannique a donc tranché en décidant la fermeture du 2 septembre au 3 octobre de son parc. Sur le papier, le message officiel paraît implacable : « Cette fermeture permettra au parc de se régénérer après un été chargé et offrira du temps et de l'espace aux membres des nations Lil’wat et N’Quatqua pour renouer avec la terre, réaliser des pratiques culturelles et spirituelles, et célébrer la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation », annoncent les autorités sur leurs canaux officiels. Sauf que les Premières Nations - qui forment, avec les Intuis et les Metis, les peuples autochtones du Canada - réclamaient une fermeture plus longue du 22 août au 23 octobre. Dans une déclaration commune, la Nation Lil'Wat et la Nation N'Quatqua invoquent le souci de se reconnecter à la terre, mener des cérémonies, récolter de la nourriture et des plantes médicinales, et laisser le parc se reposer. D'autant plus qu'avec cette décision, les autorités de Joffre Lakes ont maintenu le parc ouvert pendant le weekend de la Fête du Travail (Labour Day) où un important flux de visiteurs vient le parcourir. Les Premières Nations, quant à elles, rappellent que le temps culturel n’est pas un paramètre qu’on « équilibre » avec une photo souvenir : il structure leurs traditions La Colombie-Britannique avait pourtant fait sa mue : en signant la loi DRIPA (pour Declaration on the Rights of Indigenous Peoples Act, ndlr) en 2019, elle donne à l’UNDRIP un cadre provincial. L'UNDRIP ? La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. Soit un instrument de l'ONU qui établit un cadre universel pour la survie, la dignité, le bien-être et les droits des peuples autochtones du monde entier. Dans la perspective de la gestion d'un parc provincial, il s'agit donc de tout partager avec les peuples qui étaient là bien avant l'administration : la décision sur les terres, l'eau, les us et les coutumes. Joffre Lakes offre un terrain d'expérimentation de co-gestion bienvenu. Parmi les parcs les plus emblématiques du pays, les autorités se sont déjà confrontées à la question sensible de la sur-fréquentation. Elles co-construisent avec les Premières Nations des stratégies d'usages depuis 6 ans. Elles ont mis en place des pass journaliers et trois fenêtres de fermeture saisonnière pour lisser l'afflux de visiteurs. Tout y est : la règle, l’outil, l’intention. Et pourtant, nous voilà encore à discuter de la longueur d’un mois. La question n’est pas « qui ferme la barrière », mais qui définit le temps social de la montagne. La Province produit un compromis, composé d'attentions écologiques, culturelles et d'accès public, qui tient debout juridiquement. Les Premières Nations, quant à elles, rappellent que le temps culturel n’est pas un paramètre qu’on « équilibre » avec une photo souvenir : il structure leurs traditions. L’écart n’est pas polémique, il est philosophique : l’un parle d’« ouverture contrôlée », l’autre de « repos nécessaire ». La montagne a droit au repos. Et nous, au doute. Fermer un parc n’est pas une violence faite au public, c’est souvent un soin apporté au lieu. À Pipi7íyekw, le repos est double. D'abord écologique : laisser les sols et la faune souffler. Puis culturel : rendre, quelques semaines, l’usage premier à celles et ceux qui habitent ces territoires bien avant nos hashtags. La vraie question n’est pas de savoir qui est « pour » et qui est « contre », mais qui rythme le repos ? Les Premières Nations et leur temps long, ou l’État et son calendrier civil ? © Anthony Maw Le problème se situe dans l'instrument de la décision. On demande à un outil - les pass journaliers - de résoudre un désaccord de souveraineté. L'outil peut amortir, il ne tranchera jamais. Le cadre légal de l'UNDRIP ou de la DRIPA n'est pas une baguette magique. Il oblige à aligner les lois et à co-construire mais il n’impose pas l’accord. À Joffre Lakes, le sujet est plus épineux qu'une déclaration couchée sur un bout de papier. Quand il s'agit de transférer des bouts de décision sur des terres non cédées, le droit a beau être là, la pratique tâtonne. Ne le prenons pas comme un échec : la polémique qui oppose l'administration canadienne aux peuples autochtones ne peut pas faire l'objet de consultations décoratives. Et c'est tant mieux. Car les conflits visibles sont le prix, parfois bruyant, du partage réel.
- La SCOP contre l'ubérisation des moniteurs d'escalade
Face à l'ubérisation rampante du métier de moniteur·ice d'escalade, Leslie Gesnouin oppose une résistance discrète mais incisive. Installée à Fontainebleau, elle construit avec quelques compagnons une alternative coopérative qui prône une désintermédiation assumée, refusant de céder à la facilité des plateformes numériques. Portrait d’une grimpeuse engagée, consciente que l'indépendance professionnelle ne s'obtient jamais sans combat. © Maël Serre « J’ai découvert l’escalade en Ardèche. À l’époque, grimper en salle me semblait absurde. Jusqu’à ce que je comprenne que la salle avait un sens : s’entraîner pour mieux grimper dehors. » Leslie Gesnouin aurait pu rester sur la voie classique d’un CDI parisien dans le design, mais l’appel de la verticalité a été le plus fort. À son retour d'une année sabbatique en van à travers l'Europe, elle choisit définitivement la voie indépendante et décroche son Diplôme d’État (DE) d’escalade. Derrière ce choix, une conviction forte : refuser le confort du salariat traditionnel pour affronter la précarité d'un métier soumis aux dérives économiques des plateformes numériques. Désormais, Leslie grimpera sans filet. Fracture, réflexion et rébellion entrepreneuriale Le destin, qui parfois s’amuse avec une ironie cruelle, impose à Leslie un coup d'arrêt brutal en février 2023 : une fracture de la malléole. Onze mois d’immobilité. Mais c’est précisément dans cette période contrainte qu’elle élabore son projet le plus ambitieux : « Plutôt que de sombrer dans l'ennui ou l'apitoiement, j'ai décidé de lancer un site web pour fédérer des moniteurs d'escalade indépendants autour de Fontainebleau. » Ce projet devient rapidement la Maison des Guides, une structure conçue comme un antidote radical à l’ubérisation ambiante. En France, la grande majorité des moniteurs·trices d’escalade exercent en indépendants, souvent sous le statut d’auto-entrepreneur, alternant contrats saisonniers et missions ponctuelles. Pour l’heure, l’ubérisation du métier se manifeste surtout par des agences ou opérateurs touristiques jouant le rôle d’intermédiaires entre client et encadrant, avec des marges variables selon les modèles. Mais comme dans d’autres secteurs — de la restauration au transport —, on peut imaginer que cette niche, encore confidentielle, finisse par attirer des plateformes plus puissantes, capables de standardiser l’offre et d’imposer leurs propres conditions économiques. C’est cette trajectoire-là que Leslie entend contrer avant qu’elle ne devienne inéluctable. « On n'est pas là pour conquérir le marché ni devenir gigantesques. Si on grossit trop, on risque justement de reproduire ce qu’on dénonce. L’idée, c’est de garder une échelle humaine, directe, et donc saine » Pour Leslie, la critique est frontale : « Ces plateformes commencent toujours par proposer un modèle gagnant-gagnant, mais à la longue, elles deviennent systématiquement perdantes pour les indépendants. Le modèle économique finit par les contraindre, ils perdent leur autonomie tarifaire, leur capacité à choisir leurs missions, et finalement, leur liberté professionnelle. » © Maël Serre Avec ses collègues DE (Diplômés d'État), Leslie refuse catégoriquement ce modèle prédateur. Elle préfère envisager un modèle coopératif, où chaque moniteur indépendant serait sociétaire, en prise directe avec les clients, sans intermédiaire inutile. « Si nous formalisons réellement cette structure, nous choisirons le modèle d’une SCOP, explique-t-elle. Je ne crois pas à la centralisation du pouvoir économique. Je ne crois pas aux plateformes qui promettent de faciliter la vie mais qui, in fine, l’appauvrissent. » Une résistance discrète mais ferme à l’ubérisation Leslie et ses collègues ne se contentent pas de théoriser : ils agissent concrètement. Le réseau local qu’ils tissent à Fontainebleau, avec le soutien de l'Office de tourisme, permet peu à peu à la Maison des Guides de se faire connaître. Leur démarche est pragmatique mais assumée politiquement : « On n'est pas là pour conquérir le marché ni devenir gigantesques. Si on grossit trop, on risque justement de reproduire ce qu’on dénonce. L’idée, c’est de garder une échelle humaine, directe, et donc saine », insiste-t-elle. « Nous avons besoin d’une autre grimpe, qui refuse l’ubérisation et la précarisation rampante. Une grimpe consciente, qui respecte autant les pratiquants que les moniteurs » Face aux salles privées d’escalade, qui multiplient désormais les offres outdoor, Leslie reste vigilante sans tomber dans l'opposition systématique. Elle considère que les salles peuvent être des partenaires, à condition qu'elles respectent des conditions tarifaires décentes : « Tant que l’intermédiaire apporte une valeur ajoutée réelle, ça peut fonctionner. Mais sinon, quel intérêt de perdre une part de sa rémunération au profit d’une simple mise en relation ? » Le cœur de sa réflexion est là : rétablir une relation directe entre les moniteurs et leurs clients. Pour Leslie, l’indépendance économique dépasse la simple dimension financière : elle y voit aussi une forme de dignité et de responsabilité professionnelle. Une escalade engagée, humaine et éthique Mais la Maison des Guides ne se limite pas à la désintermédiation économique. Leslie souhaite en faire un outil de sensibilisation, notamment sur des sujets sociétaux importants, comme les violences sexistes et sexuelles dans le milieu de la grimpe. « C’est Alice, une de mes collègues, qui porte ce combat-là. Il est essentiel que notre collectif ait aussi une mission pédagogique et sociale forte. » Ainsi, derrière l’apparente simplicité du projet de Leslie Gesnouin se dessine une réflexion profonde sur la pratique de l’escalade comme acte professionnel engagé, radicalement responsable et profondément humain. « Nous avons besoin d’une autre grimpe, qui refuse l’ubérisation et la précarisation rampante. Une grimpe consciente, qui respecte autant les pratiquants que les moniteurs », conclut-elle. À Fontainebleau, Leslie Gesnouin expérimente une alternative audacieuse et inspirante à la dérive économique des métiers de l'outdoor. Par son parcours, par sa volonté politique affirmée et par sa détermination tranquille, elle esquisse une grimpe radicale et autonome. Une grimpe où l’on se soucie autant du geste technique que du geste éthique. Une grimpe où l’indépendance économique devient une condition sine qua non de l’indépendance tout court. En somme, une grimpe désintermédiée.












