FAIRE UNE RECHERCHE
1117 résultats trouvés avec une recherche vide
- La Sportiva Skwama Lite : grimper juste, plutôt que grimper plus dur
Invité dans le fief historique de La Sportiva, aux pieds des Dolomites italiennes, Vertige Media a découvert en avant-première la Skwama Lite, nouvelle proposition de la marque iconique destinée aux grimpeurs intermédiaires. Un choix marketing judicieux à contre-courant d'un marché fasciné par l'ultra-performance, et une occasion bienvenue de se rappeler que l’escalade ne se résume pas aux extrêmes. Skwama Lite © Vertige Media Il existe une tentation très humaine en escalade, celle de croire que notre niveau grimpe proportionnellement à la technicité de nos chaussons . Le marketing habile des marques alimente sans vergogne cette illusion : à force de voir des athlètes de haut vol réaliser l’impensable avec tel modèle, on finit par s’imaginer qu’en chaussant exactement les mêmes armes, on franchira ce seuil invisible qui nous sépare de la performance extrême. Sauf que l’escalade, cette pratique ingrate autant que magnifique, a ceci de remarquable qu’elle se charge très vite de rappeler aux rêveuses et rêveurs qu’un modèle miracle ne compense jamais un manque de technique ou de doigté. Une réponse subtile aux attentes du grimpeur intermédiaire Celles et ceux qui ont découvert la grimpe il y a quelques années naviguent désormais dans une sorte d’entre-deux inconfortable : ils ne sont plus tout à fait ces débutants maladroits qui choisissaient leurs premiers chaussons sur la seule promesse du vendeur, mais ils ne sont pas encore ces experts sûrs d’eux, capables d’identifier instantanément la subtilité d’une gomme ultra-adhérente sur une réglette fuyante. Or, ce profil précis – et pourtant majoritaire – reste curieusement négligé par de nombreuses marques obnubilées par le haut niveau, prêtes à tout pour repousser sans cesse les limites d’un matériel dont le potentiel dépasse largement les capacités réelles de nombreux pratiquants . La Sportiva, pourtant reine incontestée du segment performance, prend ici un chemin différent. Avec la Skwama Lite , la marque italienne s’adresse précisément à ce grimpeur intermédiaire lucide, qui a suffisamment d’expérience pour savoir ce qu’il ne veut plus (la douleur inutile, les chaussons inadaptés) sans toutefois avoir atteint le stade où il lui faudrait le modèle le plus technique et douloureux du marché. Moins cambré que sa grande soeur, dotée d'une tige en microfibre vegan au confort immédiat, et équipée d'une gomme FriXion Black pensée pour durer plutôt que pour impressionner, la Skwama Lite est une réponse pertinente à un besoin réel : accompagner intelligemment le grimpeur dans sa progression du 6 vers le 7 sans douleur inutile ni excès de prétention. Contre l’illusion marketing, un retour au réel À Ziano di Fiemme, face aux Dolomites dont l’austérité impose naturellement l’humilité, Francesco Delladio, responsable produit chez La Sportiva, détaille le concept du Skwama Lite avec lucidité : « Nous ne cherchons pas à créer une énième arme réservée à l'élite, mais bien un chausson qui démocratise la précision ». Cette phrase pourrait sonner comme un banal slogan marketing si elle ne portait pas en elle une réflexion critique sur le secteur : combien de grimpeurs s’équipent encore chaque année de modèles bien trop sophistiqués simplement parce qu’un champion les utilise en finale de Coupe du monde ? Trop, sans doute. La Sportiva replace ici le débat sur un terrain plus réaliste, plus pertinent : un grimpeur n’a pas tant besoin d’un chausson qui lui promet la lune que d’un chausson qui lui offre une vraie réponse technique adaptée à son quotidien . En misant sur un modèle plus polyvalent, plus confortable, et surtout plus adapté aux besoins concrets des grimpeurs intermédiaires, la marque italienne se livre presque à un acte de pédagogie discrète : l’intelligence, en escalade comme ailleurs, est de savoir s’équiper en fonction de ses capacités réelles, pas de ses fantasmes. L’illusion du haut niveau contre le réalisme du Skwama Lite Soyons francs : le chausson porté par un athlète olympique ou une légende du bloc mondial ne correspond quasiment jamais aux besoins réels d'un grimpeur intermédiaire . Les professionnels cherchent la performance absolue dans des contextes spécifiques et extrêmement exigeants – blocs aux prises improbables, jetés hallucinants, crochetages dignes d’une séance d’acrobatie –, autant de situations radicalement différentes des nôtres, simples mortels qui luttons encore sur des prises qui, quoi qu’on en dise, restent généralement humaines. La Skwama Lite adopte une approche inverse, et en cela bien plus pertinente : conçue pour être souple mais précise, confortable dès les premières sessions grâce à une conception intelligente de sa tige, ce modèle reste suffisamment technique pour aider le grimpeur à affiner ses sensations sur des reliefs subtils ou des volumes exigeants. Un chausson qui ne promet pas l’impossible mais garantit au grimpeur intermédiaire quelque chose de bien plus précieux : progresser dans son escalade réelle, quotidienne, sans frustration inutile ni douleur excessive . Un luxe discret, mais infiniment plus utile que n’importe quel chausson estampillé « World Cup ». Grimper intelligemment, une question de lucidité Avec la Skwama Lite , La Sportiva délivre finalement un message clair, presque subversif à l’heure des JO et des performances médiatisées à outrance : grimper mieux, ce n’est pas forcément grimper toujours plus dur, mais plutôt grimper juste . La grimpe intelligente, c’est avant tout savoir identifier ses vrais besoins techniques, reconnaître son niveau réel et adapter son équipement en conséquence, plutôt que de s’équiper sur des promesses trop belles pour être vraies. Cette démarche de La Sportiva est d'autant plus intéressante qu’elle interroge implicitement notre propre rapport à la grimpe et à la consommation du matériel : préférons-nous grimper dans le confort d’un modèle pertinent qui nous accompagne vraiment, ou dans la douleur d’un modèle ultra-performant qui flatte davantage notre ego que nos pieds ? En replaçant ainsi la réflexion au cœur du choix du grimpeur, La Sportiva rappelle discrètement une vérité simple : le chausson idéal est celui qui, au bout du compte, se fait oublier sur la voie parce qu’il correspond exactement à ce dont nous avons vraiment besoin. Une leçon de sagesse venue directement des Dolomites, qui pourrait bien faire réfléchir au-delà des frontières italiennes. Avec le soutien de La Sportiva.
- Éline Le Menestrel et Alain Robert : la rencontre impossible
Le 12 juin dernier, lors d’un événement à Paris , Vertige Media réunissait sur scène la grimpeuse professionnelle et activiste écologique, Éline Le Menestrel , et le soloïste français internationalement connu, Alain Robert . Deux personnalités que tout pourrait opposer, mais qui se sont rejoints sur leur passion pour l’escalade, leurs accidents qui ont agi comme une révélation et l’avenir de la planète. Ce qui donne une discussion comme vous n’en avez jamais lu. © Thomas Decamps pour Vertige Media Vertige Media : Éline, tu as quasiment fait tes premiers pas à Fontainebleau. Tu es également membre d'une famille iconique dans le monde de l’escalade. Quelle place l'escalade a eu dans ta vie ? Éline Le Menestrel : L'escalade, c'est au centre de ma vie depuis toujours. Elle est donc là depuis très longtemps et elle m’accompagne de plein de manières différentes. Aujourd'hui, c'est avant tout une immense source de joie et d'espoir. C'est aussi mon métier et une des activités qui me prend le plus de temps et d'énergie. Et après, c'est aussi une communauté qui réunit les personnes que j'aime le plus au monde. Vertige Media : Tu as toujours grimpé ? Éline Le Menestrel : Oui. Je ne me souviens même pas de quand j'ai commencé. Je suis née à Melun, en France, mais j’ai grandi à Barcelone, en Catalogne. Mes parents ont déménagé là-bas parce qu'il y avait beaucoup de rochers autour. Tous les weekends, on allait en falaise. Pendant toutes les vacances scolaires, on allait en falaise. À tel point que c’est devenu la chose la plus naturelle du monde. À l’adolescence, vers 15 ans, j’ai commencé à vouloir faire de la compétition, à vouloir m’entraîner, progresser. Mais en réalité, mes parents ne se sont jamais trop intéressés à cela. Vertige Media : Toi Alain, comment découvres-tu l’escalade ? Alain Robert : C’est tout bête, c'est en regardant un film. Un vieux film, tourné en 1956, avec Spencer Tracy. Ça s'appelle The Mountain en version originale, mais c’est en réalité tiré d’un roman français d’Henri Troya intitulé La neige en deuil . C'est l’histoire d’un avion qui s'écrase près du sommet du Mont Blanc. Deux frères, qui sont guides de haute montagne, décident alors d'escalader la montagne pour aller chercher des survivants. C’est un film qui m’a complètement fasciné. À tel point que je me suis dit qu’il fallait que je devienne grimpeur. À l’époque, j’étais un gamin qui avait peur de tout : du vide, de la chute, de la mort. « Il y a des gens qui m'écrivent tous les jours en disant : “ J’avais le cancer, j'ai lu ton bouquin. Et grâce à toi Alain, je me suis battu et je suis guéri”. C’est la plus belle reconnaissance de ma vie » Alain Robert Et puis un jour, je rentre de l’école parce que ma prof était absente. J’arrive devant la résidence où habitaient mes parents, au 7ème étage. Je n’avais pas de clés, alors j’ai décidé de grimper les sept étages en passant de balcon en balcon. Rien de bien compliqué, hein. Arrivé en haut, un truc s’est débloqué. C’est comme si j’avais oublié la peur. Et puis je me suis assigné quelque chose : si je voulais devenir le grimpeur que je souhaitais devenir, je ne devais pas rêver ma vie mais essayer de réaliser mon rêve. Ce jour-là, quand je suis arrivé au 7ème étage de mon immeuble, je suis devenu Zorro. Vertige Media : Vous avez 36 ans d'écart, vous êtes issus de deux générations différentes mais vous avez décidé tous les deux de consacrer votre vie à l’escalade. Comment avez-vous pris cette décision ? Éline Le Menestrel : Je devais avoir 15 ou 16 ans quand j’ai décidé d’être grimpeuse pro. Et je pense qu’à l’époque, le milieu de l’escalade était encore une espèce de bulle qui se voulait séparée des enjeux actuels. En revanche, ça a vite changé. Quatre ans après, le Covid est passé par là, et l’ensemble du secteur a pris conscience de la réalité des impacts du changement climatique. On est passé de cette petite bulle à ce groupe qui essaie un peu timidement de se politiser et de prendre position. C’est un groupe de gens très très très privilégiés - et je me mets dedans - car dans leur grande majorité, les grimpeur·se·s sont des gens très très très privilégiés. Donc voilà, on a réalisé qu’on était assis sur nos privilèges, à profiter de la vie, au milieu d’une situation de plus en plus critique… Alain Robert : L’esprit de l'époque où j’ai commencé était un peu zonard, babacool. Concernant l’escalade, il fallait que les voies soient exposées, c'est-à-dire dangereuses. Le but, c'était de terminer la journée en ayant la chance de pouvoir commencer la suivante. On était complètement dans un autre état d'esprit qu’aujourd’hui. Je me souviens, il y avait des grimpeurs qui équipaient des voies, ils mettaient le premier point d'assurance à 10 mètres du sol pour être sûr de presque se tuer si on se loupait avant de clipper. C’est un peu tout ça qui m'a fasciné : l’engagement. L’engagement physique, l'engagement mental, tout ce jeu avec ce qui est potentiellement mortel. Et puis après, l’escalade a évolué avec la compétition mais j’ai toujours voulu préserver cet engagement. Alors je me suis rapidement lancé dans l’escalade en solo intégral. Et encore aujourd’hui, à 63 ans, je grimpe encore sans corde. Je me considérerai vraiment à la retraite quand je ne pourrai plus faire de free solo. « Je me suis dit que j’allais utiliser l’escalade comme une voie pour faire passer des messages et essayer de transformer le monde actuel en un monde plus juste » Éline Le Menestrel Vertige Media : Pourquoi tu grimpes en solo, Alain ? Alain Robert : Alors, c'est tout simple. J’avais un rêve : je voulais devenir courageux. Est-ce que grimper en solo, c’est être courageux ? J’en sais rien mais pour moi, ça représentait l’idée que j’avais du courage. Alors après, à 63 ans, je m’aperçois que le courage c’est un peu plus que de faire de l’escalade en solo. Le courage c’est Mère Thérésa, c’est beaucoup de choses… Mais disons qu’au départ, les raisons pour lesquelles je grimpais tournaient autour de moi. Et puis quand j’ai commencé à être un peu connu, je me suis servi de mes performances pour véhiculer des messages qui m’intéressent : les retraites, le réchauffement climatique, le pass sanitaire… Plein de sujets de société. Vertige Media : Tu dirais que tu portes des messages en tant que grimpeur ? Alain Robert : En tant que grimpeur, je n’en sais rien. En tant qu'être humain, oui. J'étais cette nuit dans l'avion. Je faisais la fête avec un tas de gens, des navigants qui m'ont reconnu et qui trouvaient que j'avais un parcours qui les inspirait et qui les poussaient à réaliser leurs rêves. Quand on sait d’où je reviens… J’étais quasiment mort en 1982. On m’avait condamné à ne plus faire d’escalade avec mes 66% d’invalidité. En tombant, je me suis explosé les mains. Quand on grimpe et qu’on a les poignets bousillés, c’est comme si un sculpteur avait perdu son ciseau à bois. Mais j’ai réussi à faire mentir la médecine. J’ai continué l’escalade de haut niveau avec mon handicap. Et cette bataille là, je crois qu’elle inspire des gens. Il y a des gens qui m'écrivent tous les jours en disant : « J’avais le cancer, j'ai lu ton bouquin. Et grâce à toi Alain, je me suis battu et je suis guéri. » C’est la plus belle reconnaissance de ma vie. Et ça, ça ne s'adresse pas particulièrement aux grimpeurs, ça s'adresse à tout le monde. Vertige Media : Vous avez tous les deux connu des accidents graves… Éline Le Menestrel : J’ai eu un accident à 22 ans en effet. Et à cet âge-là, j’ai dû apprendre à être heureuse sans escalade. Alors ça paraît bête comme ça mais quand tu as grimpé toute ta vie et que tu viens d'une famille où énormément de choses tournent autour de l’escalade, ça demande quand même une vraie bonne remise en question. Je me suis dit que j’allais revenir plus forte. Il fallait que je m’en persuade, je me suis vraiment battue pour ça. C’est vraiment à ce moment-là que j’ai su que je voulais être grimpeuse professionnelle. C’est aussi à ce moment-là qu’est né le besoin chez moi de faire de l’activisme. Que l’escalade devienne un prétexte pour quelque chose de plus grand que moi, plus grand que mes objectifs personnels. À partir du moment où l’escalade est devenue mon métier, j’ai considéré qu’il fallait qu’elle apporte quelque chose au monde. Éline Le Menestrel et Alain Robert, à Paris, en juin 2025. © Thomas Decamps pour Vertige Media C’est ma mère qui m’a transmis cela. Elle me répétait souvent que quand je grimpais, je grimpais pour moi. Quand je m’entraînais, je m’entraînais pour moi. Donc si cela devient mon métier, mon activité à temps plein, cela signifie que j’allais mettre mon énergie dans une seule direction : mon nombril. Ce qui pose un vrai problème. J’ai donc commencé à réfléchir à la manière dont mon métier pouvait apporter quelque chose. Et je me suis dit que j’allais utiliser l’escalade comme une voie pour faire passer des messages et essayer de transformer le monde actuel en un monde plus juste. « Le levier écologique que j’ai choisi d’activer, c’est celui de passer plus de temps dehors, de manière durable. Je pense que quand on passe du temps dehors, on reprend conscience de notre rapport à ce qui nous fait vivre. Manger, boire, respirer, tout ceci devient plus palpable » Éline Le Menestrel Alain Robert : De mon côté, c’est un peu différent. Je suis tombé dans le coma après ma chute. Et quand je me suis réveillé, je n’ai pas vraiment réalisé ce qu’il s’était passé ( une chute de 15 mètres sur du calcaire, la tête la première, ndlr ). Disons que j’étais en vrac, mais que je n’étais pas particulièrement au courant. Donc, la première chose que j’ai demandé c’est quand est-ce que je vais pouvoir refaire de l’escalade ? Et là en fait, le médecin a rigolé. Il m’a expliqué que cela faisait 20 ans qu’il était chirurgien de la main et qu’il n’avait jamais vu des poignets aussi écrabouillés que les miens. « Si j’avais à les comparer, vos poignets c’est des œufs brouillés », il m’a dit.Il m’a aussi dit que l’escalade c’était fini pour moi. Il m’a tout raconté en fait, l’accident, tout ça. Quand je suis arrivé aux urgences, j’étais pratiquement mort. Je m’étais vidé de 45% de mon sang. Il m’a dit que c’était un miracle que je sois encore là, que j’étais jeune et que j’allais pouvoir faire plein de choses de ma vie. Je ne l’ai évidemment pas écouté et je me suis remis à l’escalade direct. Vertige Media : D’accord, mais comment tu as fait ? Alain Robert : J’ai suivi la méthode des petits pas. Je me donnais un objectif au quotidien. Chaque fois un peu plus ambitieux que le précédent. Au début, l’objectif était d’arriver à tenir ma fourchette pour manger, tourner la clé dans la serrure. Tous les jours, je remplissais des casseroles d’eau, d’abord la petite, puis la moyenne… Voilà. Je me suis battu, battu, battu. Pour moi, il fallait regrimper. L’escalade était devenue vitale. D'ailleurs, le premier film que j’ai fait s’appelle Passion Vitale . « On aime ou on aime pas mais je fais des trucs pour l’écologie. Quand je mets des banderoles en haut des buildings, je termine en prison avec une amende et des coups de poing dans la figure » Alain Robert Vertige Media : Est-ce que toi aussi tu as voulu, pour reprendre les mots d’Éline, apporter quelque chose au monde ? Alain Robert : Je suis grimpeur professionnel depuis plusieurs décennies mais j’ai aussi une carrière de conférencier. Je donne des conférences pour des banquiers, des labos pharmaceutiques, des compagnies d’assurance… Et chaque fois, je transmets un message de dépassement, d’espérance, d’audace. Je demande aussi aux gens de s’arrêter dans leur vie et de se demander : est-ce que je vais dans la bonne direction ? Est-ce que je suis sur la bonne voie ? Si on sent qu’on en train de se planter, il faut faire un pas en arrière et se rappeler de ce à quoi on revaît gamin. Éline Le Menestrel : Quand tu donnes une conférence à des banquiers, des grandes entreprises, tu leur donnes le courage de se dépasser. Donc ils vont se dépasser pour continuer leur engrenage financier et capitaliste. Est-ce que tu as conscience que potentiellement, l’énergie que tu leur transmets, elle peut être investie d’une manière qui est désastreuse ? Alain Robert : C’est vrai que je défends des valeurs génériques. C’est vrai aussi qu’un banquier ne va probablement pas œuvrer pour l’intérêt général. Je ne peux pas maîtriser ce que les gens vont faire de ce que je leur transmets. C’est tellement aléatoire. La société est devenue un manège. Vertige Media : Éline, que cherches-tu à construire avec tes projets autour de l’escalade ? Éline Le Menestrel : Je cherche à créer des leviers écologiques. On appelle levier écologique un dispositif qui permet de rendre commensurable des choses qui ne le sont pas. Le désastre écologique auquel on assiste est immense, il est incommensurable. Le levier que j’ai choisi d’activer, c’est celui de passer plus de temps dehors, de manière durable. Je pense que quand on passe du temps dehors, on reprend conscience de notre rapport à ce qui nous fait vivre. Manger, boire, respirer, tout ceci devient plus palpable. Derrière chaque levier écologique, il y a aussi un projet politique. Je ne vous parle pas de sport et d’escalade, là. Ce projet politique part du postulat qu’un autre monde est possible. Un monde où le rapport au temps est différent, un monde où l’on travaille moins, un monde où les ressources sont réparties de manière différente, un monde où le capitalisme cesse d’être une espèce de rouleau compresseur… « Je suis persuadée qu’en grimpant en style eco-point, on développe une conscience de l'écosystème dans lequel on est » Éline Le Menestrel Vertige Media : Et concrètement, quelle est la forme de ce levier ? Éline Le Menestrel : Concrètement, avec un collectif, on va redéfinir la performance en escalade. En anglais, enchaîner une voie se dit « red point ». Nous, on parle d’« éco point ». Autrement dit, on va considérer qu’une voie est réussie si, et seulement si, on a minimisé notre impact écologique pour la réussir. Cela veut dire que si on doit prendre l’avion, la voiture, débroussailler toute une forêt vierge ou que-sais-je pour enchaîner une voie, on va évaluer que cette performance n'a aucune valeur. Je suis persuadée qu’en grimpant comme cela, on développe une conscience de l'écosystème dans lequel on est. Sachant que ce projet s’attaque à un vrai problème puisque le plus gros impact d'un grimpeur aujourd'hui, c'est son mode de transport. Vertige Media : Alain, tu serais prêt à faire une voie en éco-point ? Alain Robert : Je ne sais pas vraiment mais en tout cas je suis admiratif. Ça me plaît beaucoup. À l’époque, j’allais grimper en vélo. Je me débrouillais. Bon maintenant, voilà…Je voyage énormément. Et j’ai surtout été dans des pays très pauvres. C’est là où je me suis rendu compte qu’en réalité, l’écologie, ça n’existait quasiment pas. Cela n’est pas enseigné à l’école. Et si Éline Le Menestrel avait convaincu Alain Robert d'aller grimper à vélo ? © Thomas Decamps pour Vertige Media Vertige Media : Quand on a comme toi, près de 1,5 millions d’abonnés sur Instagram, est-ce qu’on se sent obligé d’endosser une forme de responsabilité sur ces questions écologiques ? Alain Robert : J’essaie de faire des choses à ma façon. On aime ou on aime pas mais je fais des trucs. Quand je mets des banderoles en haut des buildings , je termine en prison avec une amende et des coups de poing dans la figure. J’ai grimpé pour Greenpeace à New-York, en Allemagne, pendant le G8 à Londres. J’ai placardé des grandes banderoles qui affirmaient que le réchauffement climatique faisait énormément de victimes. Je ne sais pas si c’est autant qu’Éline mais je m’engage quand même. J’ai aidé au nettoyage des bidonvilles de Jakarta. J’ai appris aux gamins des gestes écolos. J’ai distribué de la nourriture au Bangladesh. Donc voilà, j’ai fait des actions. Vertige Media : Comment les messages que vous portez sont accueillis, notamment par les médias ? Éline Le Menestrel : Alors... Déjà, je suis une femme. J'ai 27 ans. Et j'ouvre ma gueule. Et ça, de manière générale, ça dérange. Parce qu'encore aujourd'hui, en 2025, on est dans une société où une femme qui prend la parole avec un projet politique clair, ou une prise de position forte et assumée, ça dérange. Ça dérange parce qu'on sort du rôle social auquel on essaie de nous cantonner : c'est-à-dire plaire aux hommes et enfanter. Quand je m’exprime, je ressens donc une forme de résistance qui vient souvent des hommes qui n’en ont pas conscience. J’ai beau être quelqu’un de blanche, riche, en bonne santé, éduquée - bref je suis pleine de privilèges - et bien je reste une femme. Je reste une jeune femme. Et on ne va jamais me considérer de la même manière qu’un homme blanc de 50 ou 60 ans.
- Pays-Bas : l'escalade au cœur d'une bataille anti-gentrification
À Nimègue, à deux heures d'Amsterdam, l'ouverture d'une immense salle d'escalade dans un ancien cinéma enflamme les esprits. Squatté par des activistes, le lieu représente pour les uns le dernier bastion d'un espace libéré de la marchandisation et pour les autres une opportunité économique de faire rayonner la commune. Bienvenue dans un nouveau western où la gentrification débouche sur une véritable guerre culturelle. Carolus © Lukas Puts - Wikipedia C’était pourtant une belle histoire, presque trop parfaite : une ancienne salle de cinéma, icône architecturale de l'après-guerre hollandaise, sauvée de l'abandon par un projet d’escalade ultramoderne. Un blockbuster de la reconversion urbaine. Mais à Nimègue, rien ne se passe comme prévu. Car depuis avril 2024, l’ancien cinéma Carolus est occupé par un collectif militant, Nijmeegs Jantien , bien décidé à empêcher l'ouverture d'une salle de grimpe, que les membres considèrent comme un hold-up sur la ville. C’est ainsi qu’une tranquille cité néerlandaise se retrouve au cœur d’un conflit où chacun se dispute un même espace, physique mais aussi symbolique. D’un côté, Monk Bouldergym , une enseigne de salles de bloc chic et tendance, veut réinventer Carolus en « paradis du grimpeur urbain ». De l’autre, les activistes de Jantien rêvent d’en faire un lieu autogéré, social, et culturellement alternatif. Le décor est posé, la guerre culturelle déclarée. Reconversion, menaces et zone libre Difficile d’imaginer meilleure allégorie du capitalisme triomphant des années cinquante que le Carolus . Ouvert en 1954, ce cinéma au style moderniste fut longtemps l'un des lieux phares du centre de Nimègue. Avec son hall imposant et son plafond en voûte étoilée, il a fait rêver des générations de spectatrices et spectateurs, avant que le streaming et les multiplexes n'aient raison de lui. Fermé définitivement en juillet 2022, il semblait promis à l’oubli ou à une reconversion immobilière ratée. La caisse originale dans le hall, 1988 © Livre photo Carolus Nimègue - Wikipedia Mais en avril 2024, le collectif Nijmeegs Jantien prend possession des lieux. Leur objectif ? « Créer ici une zone libre, ouverte à tous, pour lutter contre la marchandisation de la ville », résume Bambi, porte-parole du groupe. En quelques semaines, Carolus devient un centre autogéré où concerts, projections alternatives, et soupes populaire s attirent des centaines de Nimégois séduits par ce mélange d’utopie sociale et de lutte urbaine concrète. En face, Monk Bouldergym incarne tout ce que Jantien condamne : une enseigne tendance, une clientèle plutôt aisée, et un projet commercial clairement assumé. L’entreprise veut transformer Carolus en un immense spot d’escalade de bloc, profitant de la hauteur sous plafond du cinéma. Une reconversion « logique », selon la municipalité, qui y voit une manière de redynamiser le centre-ville tout en conservant la façade protégée du bâtiment historique. « Salauds de bobos, mieux vaut pour vous ne pas venir à Nimègue » Mais Jantien refuse catégoriquement cette vision. « Notre espace libre est en train de devenir une machine à fric », accuse frontalement le collectif dans sa campagne « Boycott Monk and Save the Cinema ». Les réseaux sociaux deviennent alors le théâtre d’une guérilla virtuelle, certains partisans du boycott s'en prenant ouvertement aux salariés de Monk : « Salauds de bobos, mieux vaut pour vous ne pas venir à Nimègue », peut-on lire sur Instagram. Du côté de Monk , c’est la stupéfaction : « Cela n’a rien à voir avec du militantisme, c’est de la menace pure », s’insurge l’entreprise, qui dénonce des intimidations. Le maire de Nimègue, Hubert Bruls, s’est également exprimé pour condamner fermement ces pratiques , les qualifiant de « préoccupantes » et « inacceptables ». Guerre idéologique sur fond de gentrification Mais derrière les invectives se joue une plus grande bataille : celle de la ville elle-même. Pour les activistes, Monk symbolise une gentrification rampante, une « invasion commerciale » qui chasse progressivement les classes populaires du centre-ville. « Le vrai problème, c’est que de plus en plus de gens sont poussés hors de la ville parce qu’ils ne peuvent plus y vivre à cause des prix », insiste Bambi. « Nous voulions créer ici un lieu dédié à la culture, aux rencontres et aux initiatives citoyennes. Avec ce projet, c’est devenu impossible. » « L’enjeu dépasse largement ce bâtiment. Il s’agit de savoir qui a encore sa place dans cette ville » Cette vision trouve un large écho dans la ville. En octobre 2024, une manifestation intitulée « Protect Our Spaces » rassemble près de 500 Nimégois, artistes, étudiants, et même le « maire de la nuit » de Nimègue, venus défendre une idée alternative de l’espace urbain. Le slogan de la manif est clair : « Notre espace libre ne doit pas devenir une machine à fric ». Mais Monk ne lâche pas prise. Soutenue par la mairie, l’entreprise rappelle que le Carolus n’a jamais eu vocation à devenir un logement social ou un lieu communautaire, et que leur projet offre une seconde vie viable au bâtiment historique. Pour la municipalité, il s’agit d’une opportunité économique et touristique majeure, dont la ville ne peut pas se passer. La guerre culturelle aura bien lieu À l’été 2025, la tension reste vive. Monk attend désormais les permis définitifs pour lancer ses travaux. La mairie affirme que ces autorisations seront bientôt accordées, ce qui signifierait alors l’expulsion officielle des occupants actuels. De leur côté, les squatteurs promettent de résister « par tous les moyens légaux possibles ». « Nous ferons entendre notre voix à chaque étape , prévient Bambi. L’enjeu dépasse largement ce bâtiment. Il s’agit de savoir qui a encore sa place dans cette ville. » C’est donc une lutte bien plus vaste qui se joue ici, entre deux visions de la ville radicalement opposées. Doit-on laisser les espaces publics devenir des lieux marchands ou préserver des îlots d’utopie citoyenne ? À Nimègue, le Carolus cristallise désormais cette bataille culturelle. Alors que les deux camps restent fermement accrochés à leurs prises, une chose est sûre : la guerre culturelle aura bien lieu. À moins qu’une chute spectaculaire ne vienne rebattre les cartes.
- « Les Grimpeurs » : la BD qui croque (enfin) la grimpe indoor
Avec Les Grimpeurs, publiée chez Bamboo, l’escalade indoor s’offre enfin une BD taillée sur mesure : drôle, tendre, et gentiment mordante. Vertige Media y apparaît, en toute transparence éditoriale, dans quelques clins d’œil complices à destination de nos lecteurs. Rencontre avec Jack Domon, dessinateur de cette BD, qui n’avait jamais mis les pieds dans une salle de bloc avant d’en dessiner les moindres recoins. © Vertige Media Si l’on attendait une BD capable de croquer les petites manies des grimpeurs de bloc, Bamboo Éditions vient enfin de poser la prise qu’on espérait : Les Grimpeurs , signée Jack Domon et David Volpi, scénariste qui connaît les salles comme sa poche. Alors que l’escalade indoor connaît une croissance spectaculaire en France, rares sont encore les œuvres éditoriales qui accompagnent cette tendance avec humour et finesse. Au programme : des chaussons qui serrent, des débutants maladroits, des chutes mémorables, des guest-stars du milieu, et même quelques clins d’œil félins façon « Ninja Warrior ». Vertige Media, invité complice dans cette aventure graphique, a discuté avec Jack Domon pour décrypter comment un univers sportif et culturel aussi spécifique peut être traduit en dessins amusants sans perdre son authenticité. Jack Domon et le saut dans le vide Jack Domon n’avait jamais vraiment grimpé avant de dessiner cette bande dessinée. Quelques souvenirs vagues de Fontainebleau, tout au plus : « Je connaissais surtout le terme 'varappe', c’est dire si je partais de loin ! », sourit-il. Pourtant, ce décalage est précisément ce qui fait mouche dans Les Grimpeurs . Avec son trait comique et ses angles inattendus, Jack s’empare du quotidien des salles avec une fraîcheur qui aurait été difficile à trouver chez un initié : « Dessiner des grimpeurs sans tomber dans le style Marvel, c’était le vrai challenge : varier les plans, rendre les scènes dynamiques et marrantes sans trop en faire ». © Vertige Media Le résultat est réussi : une galerie de personnages attachants et burlesques, qui titubent entre l’apprentissage du bloc et les petites humiliations quotidiennes, comme enfiler des chaussons trop serrés ou gérer une descente un peu trop précipitée. La salle de bloc, théâtre de comédies humaines Dans Les Grimpeurs , les salles ne sont pas juste des murs à grimper, mais des scènes où se jouent de petites comédies humaines délicieuses. Jack Domon a su capter ces instants drôles que tout grimpeur a déjà vécus : la compétition silencieuse, le donneur de conseils incessants, ou encore le couple qui découvre à ses dépens qu'escalader en tandem n’est pas toujours l’activité romantique espérée. Chaque planche est une tranche de vie, souriante et tendre. « C’est une manière intelligente de profiter de la BD pour glisser des messages importants sur la sécurité, surtout auprès d’un public jeune » « J’ai observé, écouté David, et je me suis nourri des détails de son quotidien », explique Jack. Cette collaboration étroite entre scénariste passionné et dessinateur curieux donne une authenticité savoureuse à chaque situation. Drôle mais pas que : un cahier pédagogique en bonus Si l’humour domine chaque vignette, la BD ne fait pas l’impasse sur une pointe de pédagogie bienvenue en fin d'ouvrage. Un cahier spécial, réalisé avec la FFME, rappelle simplement et efficacement les bases de sécurité et les différents types d’escalade : bloc, difficulté, vitesse. © Vertige Media « C’est une manière intelligente de profiter de la BD pour glisser des messages importants sur la sécurité, surtout auprès d’un public jeune », nous précise Fabrice Fadiga, chargé de communication et partenariats web chez Bamboo Édition. Avec ce numéro « Tome 1 » affiché sans complexe, la suite semble attendue au relais. Pourtant, rien n’est gagné d’avance, et Jack Domon se montre lucide sur l’enjeu : « On attend de voir les réactions du public. Réaliser cette BD a été un plaisir, mais maintenant c’est aux lecteurs de montrer qu’on peut aller plus loin ». Le message est clair : si la communauté tient bon la prise et répond présent en librairie, alors Les Grimpeurs pourront continuer leur ascension graphique. Sinon, ce premier tome restera une jolie tentative, suspendue dans le vide. Aux grimpeuses et grimpeurs, donc, de décider s’ils veulent un enchaînement ou une redescente anticipée. Une BD miroir, drôle et juste Les Grimpeurs réussit exactement là où elle est attendue : dépeindre avec humour et justesse la vie quotidienne d’une salle de bloc. Sans prétention philosophique ni analyse poussée, mais avec ce talent rare de saisir l’essentiel : les petites manies, les sourires complices, et l’esprit d’une communauté attachante. Vertige Media , complice de ce premier tome, se réjouit d’avoir accompagné ce clin d'œil tendre à toutes celles et ceux qui, chaque soir, tentent d'enfiler des chaussons trois tailles trop petits en jurant que la prochaine fois, vraiment, ils prendront la pointure au-dessus. Les Grimpeurs , David Volpi & Jack Domon, Bamboo Éditions, 11,90 €, disponible dès maintenant. Cet article a été réalisé dans le cadre d’un partenariat non rémunéré entre Vertige Media et Bamboo Éditions : Vertige Media apparaît dans plusieurs planches de la BD Les Grimpeurs , et en échange, nous mettons en lumière cet ouvrage auprès de notre audience.
- Entretien exclusif : la vice-présidente de l’IFSC s’explique sur les dossiers chauds
Naomi Cleary, vice-présidente des finances de l'IFSC, s'exprime pour la première fois. Entre l'absence des stars du circuit, la privatisation de la diffusion, l'arrêt brutal des NEOM Masters et les contradictions écologiques de l’organisation, Vertige Media l’a plongée dans les contradictions de l’institution. Et pour son premier saut, c’est peu dire que la dirigeante australienne ne s’est pas mouillée. Naomi Cleary lors de l'étape de Coupe du Monde à Chamonix en juillet 2025 © Jan Virt / IFSC Vertige Media : Ici à Chamonix, nous constatons des absences notables de grands athlètes sur le circuit, qui ont préféré l'escalade en extérieur. Est-ce pour vous un sujet de préoccupation majeur ? Naomi Cleary : Je pense que c'est tout à fait naturel. Nous sommes devenus un sport olympique et désormais, les athlètes gèrent leur performance en tenant compte du cycle de quatre ans. Je ne pense donc pas que nous les « perdions » ou qu'ils disparaissent, mais qu'ils choisissent leurs événements un peu plus soigneusement qu’avant. Vertige Media : N’y a-t-il tout de même pas un enjeu, celui de rendre le circuit de compétition plus attrayant ? Naomi Cleary : Je pense que nous travaillons toujours sur la manière de rendre nos événements attrayants. Il est important que les athlètes aient une bonne expérience et que l’on puisse produire un grand spectacle. Cela dit, on s’inscrit aussi dans une vision globale et aujourd’hui, une partie de cette vision nous indique que les athlètes doivent prendre soin d'eux. Vertige Media : Certains athlètes expriment ouvertement que l'escalade en compétition ne les inspire plus. Naomi Cleary : L’escalade de compétition est un sport jeune. L'opportunité de pouvoir le faire évoluer est donc immense. Nous avons mis des choses en place, comme le fait d’augmenter le nombre de participant·e·s en demi-finale , de permettre aux athlètes de bénéficier de davantage d’exposition médiatique et plus globalement, de tirer plus d’avantage à venir à nos évènements. Je pense qu’avec le temps, et davantage de ressources, les compétitions seront plus attractives. Vertige Media : Justement, l'IFSC s'est récemment associée à de nombreuses chaînes TV et de sociétés de production . Quels en ont été les résultats en termes de croissance des revenus et d'accessibilité pour les fans d'escalade ? Naomi Cleary : Nous sommes très satisfaits. C'est formidable d'amener le sport à un public plus large. L'avantage de ces contrats, c’est que les fans de sport en général, les téléspectateurs en particulier, peuvent découvrir l’escalade sportive. La communauté de fans d’escalade va croître encore et encore. Davantage de personnes vont apprécier la beauté de notre sport. Donc pour moi, c'est un avantage. « Concernant nos partenariats TV, ce n'est pas qu’une question d’argent. Notre objectif principal reste de toucher le grand public » Vertige Media : Avec la diffusion de l'escalade sportive - désormais principalement accessible via des plateformes payantes -, certains observateurs dénoncent une « premiumisation » du circuit. Comment conciliez-vous développement commercial et préservation de l'essence même de ce sport ? Naomi Cleary : Ce n'est pas qu’une question d’argent. Notre objectif principal reste de toucher le grand public. Dans beaucoup de parties du monde, les compétitions sont encore disponibles gratuitement sur YouTube. Et pour ce qui est de celles où nous avons conclu des partenariats, je reste persuadé que cela amène de nouveaux publics. Ce ne sont pas forcément des grimpeurs ou des fans qui vont pro-activement aller chercher les retransmissions mais d’autres personnes qui vont découvrir l'escalade en parcourant leurs chaînes. En Chine par exemple, l’audience s’est décuplée grâce au partenariat que nous avons noué avec la télévision nationale ( CCTV, ndlr). Vertige Media : Il y a aussi un intérêt économique certain. Naomi Cleary : Oui, c’est une source de revenus qui nous permet de réinvestir dans la qualité de nos évènements et la professionnalisation de l’escalade. Ce n’est pas encore une source majeure, car nous ne voulons pas être trop dépendant·e·s d’un modèle unique. Vertige Media : Les NEOM IFSC Masters ne reviendront pas en 2025 . Pouvez-vous expliquer pourquoi cette décision a été prise ? Naomi Cleary : Pour nous, c'était l’expérience d'un nouvel événement organisé par un partenaire. Nous avions un accord sur plusieurs années. Il s’est terminé après deux ans. Vertige Media : D’accord mais l'IFSC est demeurée silencieuse sur cet arrêt prématuré. Pourquoi ne pas avoir communiqué clairement sur la décision ? Naomi Cleary : Ce sont eux qui ont décidé d’arrêter. Vertige Media : Avez-vous compris l’inconfort voire le malaise des athlètes quant à votre décision de participer au NEOM IFSC Masters ? Naomi Cleary : Je comprends que chaque fois que nous tentons quelque chose de nouveau, il faut du temps pour s'y habituer. Pour nous, il est important d'essayer des choses. Nous ne poursuivons pas toujours ce que nous essayons. C’est par exemple le cas du test de vitesse à quatre voies . Cela fait partie de l’évolution d’un sport jeune dont je parlais précédemment. On essaie d’offrir des opportunités à nos athlètes, à tous les niveaux, et permettre à un groupe aussi large que possible de vivre des événements d’ampleur. « Je pense que nous avons commencé avec bien moins que 8% d’ouvreuses, donc nous sommes sur la bonne voie » Vertige Media : Malgré vos engagements envers l'égalité des genres, seulement 8% des ouvreurs des compétitions IFSC sont des femmes . Comment expliquez-vous ce décalage ? Naomi Cleary : Je pense que nous avons commencé avec bien moins que 8%, donc nous sommes sur la bonne voie. Mais il est important de s'assurer que, à mesure que les ouvreuses arrivent, elles soient correctement soutenues, possèdent des opportunités et engrangent de l'expérience. Les ouvreuses des Coupes du monde, des Championnats du monde sont la partie émergée de l’iceberg. Désormais, il faut renforcer la base à tous les niveaux, afin que ces personnes puissent gravir les échelons. Nous travaillons donc avec les fédérations nationales pour qu’elles puissent former davantage d’ouvreuses dans leur pays. Vertige Media : L'IFSC promet une réduction de 50% de ses émissions carbones d'ici 2030 tout en élargissant le circuit de 9 à 14 étapes. Comment est-ce mathématiquement possible ? Naomi Cleary : Il y a toujours un équilibre à trouver à mesure que nous grandissons. Il est important d’introduire l'escalade dans le monde entier. Avant, beaucoup d’étapes de Coupe du monde se déroulaient en Europe, mais il est désormais essentiel pour nous d'organiser des événements dans d’autres parties du globe. Nous travaillons beaucoup pour rationaliser la progression de notre circuit, pour qu’il soit logique, afin que les athlètes n'aient pas à voyager à travers le monde en zig-zag. Nous nous efforçons aussi de construire un calendrier pérenne, aussi durable que possible, pour ne pas le détricoter chaque année. « Peu de temps a passé depuis la communication de nos objectifs de durabilité. Je ne peux pas dire que grand-chose a changé » Vertige Media : Quand pouvons-nous attendre des données claires sur l'empreinte carbone des événements de l’IFSC, comme ce que la FFME en France a déjà réalisé ? Naomi Cleary : Je ne suis pas sûre de pouvoir m’engager sur un calendrier. Je ne sais pas quand nous aurons des données disponibles à communiquer. Nous sommes au début du chemin. La Commission chargée de ces questions vient d'être nommée. Nous devons donc nous assurer que les personnes qui communiqueront sur ces progrès sont celles qui produisent ce travail. Elles n'ont même pas encore eu leur première réunion, donc je ne me permettrai pas, en leur nom, de promettre un quelconque calendrier sur la progression de leurs sujets. Vertige Media : D’accord mais pouvez-vous assurer que l’IFSC parviendra à tenir ses engagements de durabilité en 2030 ? Naomi Cleary : Peu de temps a passé depuis février ( et la publication du rapport dans lequel la fédération avait annoncé ses objectifs, ndlr ). Je ne peux pas dire que grand-chose a changé. « Je viens du monde de la finance. C’est aussi pour cela que la soutenabilité financière m’importe autant que la soutenabilité écologique » Vertige Media : Si vous deviez citer un seul enjeu parmi tous ceux auxquels la fédération est confrontée, quel serait-il ? Naomi Cleary : Vous savez, le conseil d’administration de l’IFSC est tout nouveau. Nous sommes en train d’apprendre à nous connaître. Nous venons juste de tenir notre première réunion physique au siège, à Turin. Le groupe se forme. Ce que j’apprécie, c’est qu’il est composé de voix très différentes, de parcours variés, d’expériences diverses. Moi-même j’ai découvert l’escalade quand mes enfants ont commencé à pratiquer la discipline. Je viens du monde de la finance. C’est aussi pour cela que je porte des sujets économiques vitaux pour la fédération. Nous parlons beaucoup de soutenabilité écologique mais la soutenabilité financière m’importe tout autant. Il est essentiel que nous trouvions un modèle économique stable et pérenne pour notre sport. Que ce modèle protège la culture de l’escalade mais permette aussi son développement et sa professionnalisation. Vertige Media : Comment expliquez-vous la popularité croissante de l'escalade sportive ces 15 dernières années ? Naomi Cleary : C'est facile à expliquer : c'est un sport génial. Il y a un aspect que nous n’avons pas abordé : c’est la croissance continue des salles privées d’escalade dans le monde entier. Il y a de plus en plus d’endroits et donc d’opportunités de pratiquer notre sport. De plus en plus de publics peuvent découvrir l’escalade à la télévision mais ils peuvent aussi la pratiquer davantage, ou permettre à leurs enfants d’essayer. Quand ma grande fille a commencé en Australie, il fallait faire 2h30 de route pour l’emmener à la salle où elle s’entraînait en équipe. Aujourd’hui, nous en avons une à dix minutes de chez nous.
- Sequence Pants de Black Diamond : la quadrature du style
Si l’on demandait aux grimpeuses et grimpeurs de décrire leur pantalon idéal, ils répondraient sans doute d’un haussement d’épaules désabusé : « Un pantalon confortable avec lequel on peut grimper mais aussi faire le reste ». L’histoire du Sequence Pants de Black Diamond pourrait commencer ainsi, par cette utopie du vêtement versatile qui, pour une fois, ne serait pas un oxymore vestimentaire. Le pari semble audacieux : réconcilier la falaise et la ville, sans trahir ni l’une ni l’autre. Born from the Climbing Life : la grimpe comme art de vivre Avec la collection Born from the Climbing Life , Black Diamond pose sur la table une ambition qui déborde largement du topo. L’idée ? Célébrer une grimpe qui ne s’arrête pas au relais final, mais s’immisce partout, des comptoirs urbains aux ruelles pavées. En clair, ne plus choisir entre avoir l’air perdu en ville ou ridicule sur un bloc. Une collection pensée comme un manifeste existentiel, pour qui grimper est autant un geste qu’une manière d’être au monde. Dans cette galerie textile, le Sequence Pants s’impose comme le modèle phare de ce double-jeu, discret comme un espion, subtil comme une métaphore. Il navigue avec fluidité sur cette mince frontière entre technique assumée et élégance urbaine, et avouons-le d’emblée : il le fait plutôt bien. Un pantalon taillé pour ceux qui ne tiennent pas en place Concrètement, ce Sequence Pants intrigue d'abord par sa coupe relâchée, flirtant subtilement avec l’esprit « chill » mais sans jamais sombrer dans l'effet pyjama. Sa taille élastiquée et doublée relève du génie discret : elle accueille sans juger les excès d’après grimpe, et reste impeccablement en place même après une série d'extensions acrobatiques dignes d’un danseur étoile sur réglettes. Le choix du tissu ripstop synthétique à 50% recyclé est un autre clin d’œil malin à l’époque, combinant légèreté et respirabilité. De là à dire que ce pantalon est dans l’air du temps, il n’y a qu’un pas, que l’on franchit allègrement. Du rocher au comptoir, le test grandeur nature Sur le terrain, ce Sequence Pants est rapidement devenu une évidence. En escalade, il s’est montré à la hauteur : il suit sans broncher, épouse chaque mouvement et n’entrave jamais la performance. Pas de chaleur excessive en plein soleil, pas de frustration lorsqu’il s’agit de le retirer ou le remettre rapidement entre deux douches. En ville, il réussit l'exploit encore plus rare de se fondre dans le décor, affichant un profil sobre et stylé. On apprécie ces poches intégrées à l’avant où l’on glisse sans y penser clés, téléphone ou portefeuille, toujours à portée de main sans pour autant déformer sa ligne élégante. La frontière entre le grimpeur et le citadin n’aura jamais semblé aussi poreuse. Oui, mais l’abrasion alors ? Soyons précis (c’est là où l’intellectuel reprend la main) : en toute honnêteté, lors de nos tests, aucune faiblesse particulière ne s’est révélée face à l’abrasion. Mais la finesse même de la matière incite à la vigilance : les grimpeurs qui fréquentent assidûment les calcaires acérés du sud pourraient légitimement se demander si cette légèreté ne serait pas le revers discret d’une usure accélérée. À surveiller donc, mais cela reste une réserve plus conceptuelle que vécue. Le verdict : brillant hybride textile Finalement, la plus belle réussite du Sequence Pants est d'avoir compris avant tout le monde ce qu’est véritablement le confort : c’est oublier qu’on porte quelque chose de spécifique. Il devient ce pantalon que l’on choisit spontanément le matin, et que l’on peine à quitter le soir venu, symbole d’une grimpe vécue comme une extension naturelle du quotidien. La grimpe comme philosophie du mouvement, l’élégance comme façon d'être au monde : le Sequence Pants l’a parfaitement intégré. On en vient à se demander pourquoi personne n’y avait pensé avant. Black Diamond l’a fait, et l’on en redemanderait presque. Disclaimer en toute transparence (oui, ça existe) Black Diamond ne nous a pas versé un seul euro pour écrire ces lignes. Ils nous ont simplement proposé de tester ce pantalon en conditions réelles, probablement confiants dans leur création. À raison. Fiche technique pour les maniaques du détail : Type : Pantalon d’escalade polyvalent Poids : 290 g (taille M) Matière : Ripstop synthétique extensible (50 % recyclé) Poches : 2 avant intégrées, 1 arrière à bouton-pression Taille : Élastiquée doublée Coupe : Relâchée, juste ce qu’il faut Utilisation idéale : Escalade, randonnée, lifestyle actif Prix : 94.90 € sur Snowleader
- Les compétitions d’escalade sont-elles en crise ?
Depuis une année, des critiques à propos du circuit IFSC émanent de certains spectateurs mais aussi de certains athlètes eux-mêmes. Stars absentes, règles changeantes, manque de lisibilité des formats… En évoluant rapidement, les compétitions internationales d’escalade ont-elles perdu leur âme en même temps que leur public ? Vertige Media est allé interroger quelques commentateurs avertis pour vérifier si la compèt, c’était que de la gonflette. Coupe du Monde 2024 - Chamonix © David Pillet La falaise calcaire de Céüse scintille sous le soleil des Hautes-Alpes. Suspendue à une quinzaine de mètres du sol, Janja Garnbret progresse avec cette fluidité hypnotique qui lui a valu le meilleur palmarès de l’histoire de l’escalade en compétition. Chaque mouvement de la double championne olympique slovène semble chorégraphié sur les prises de Bibliographie , l'une des voies les plus difficiles au monde cotée 9b+. Pourtant, cette scène se déroule loin des projecteurs, des commentateurs et des milliers de spectateurs qui suivent habituellement ses exploits. La compétition à bloc ou en difficulté ? Alors que le crépuscule tombe sur le circuit internationales des compétitions de la fédération internationale d'escalade sportive (IFSC), les organisateurs vivent depuis des mois avec une réalité brute : la reine incontestée de la discipline ne sera pas là. Fin 2024, on apprenait que Janja Garnbret allait se concentrer sur l’escalade en extérieur. Si elle est venue passer une tête à Innsbruck le mois dernier pour écraser la concurrence et remporter sa 44ème Coupe du monde, la championne a bel et bien délaissé le circuit officiel sur 2025. Un choix radical qu’ont aussi fait Adam Ondra, la légende tchèque, Alex Megos, le prodige allemand ou encore Brooke Raboutou, médaillée d’argent aux Jeux olympiques de Paris 2024. Chamonix se fera sans eux et au-delà de faire un trou dans ce que l’on considère comme l’une des plus prestigieuses étapes du circuit, elle pose une question : les compétitions d’escalade internationales de haut niveau valent-elles encore le coup ? Depuis le début d’année 2025, les signaux troublants se multiplient. Sur les forums spécialisés de Reddit, les fans ne cachent pas leur déception : « Les compétitions de cette année sont juste… mauvaises », affirme l’un. « Où est passée la narration et l’histoire ? », s’interroge un autre. « Autrefois, vous aviez des visages familiers en finale et les compétitions possédaient une trame narrative saisonnière. Maintenant tous les podiums semblent un peu aléatoires », finit par asséner un spectateur déçu. Ces retours donnent étrangement écho à une critique, plus lointaine d’automne 2024, qui avait fait frémir le monde de l’escalade puisqu’ elle provenait tout simplement du grimpeur le plus titré au monde, Jakob Schubert . Le champion autrichien exprimait en substance la même chose que les fans déconcertés : « Si un grimpeur comme Sohta Amagasa gagne une Coupe du monde à Innsbruck et ne passe même pas en demi-finale à la suivante, c'est étrange. On perd en lisibilité ». Avant d’enfoncer le clou en utilisant le marteau de la comparaison sportive. « Regardez le tennis : Federer, Djokovic, Nadal… leur constance a construit le sport. En bloc, on manque de figures régulières . » Syndrome post-JO ? Amertume d’un champion déchu ? Incompréhension du public face à des formats qui bougent trop vite ? Absence de récit exaltant ? Vertige Media a souhaité interroger plusieurs commentateurs experts de l’escalade sportive pour vraiment savoir si le circuit organisé par IFSC souffrait d’un manque de hype . « À Prague, des amis d’enfance m’ont envoyé un texto pour me dire qu’ils m'avaient vu sur un live. Personne ne m’écrivait avant, je pense qu’ils ont découvert mon métier sur Eurosport ! » Victor Larzul, coach de l’équipe de France de bloc Ces signaux interrogent car il semble tout d’abord aller à l’encontre de l’hyper-croissance populaire de l’escalade sportive. Discipline olympique depuis 2020, le sport ne cesse de séduire les pratiquants depuis une vingtaine d’années, partout dans le monde. Contacté par Vertige Media , le directeur de la communication de l’IFSC, Fabrizio Rossini certifie que l'ascension n’est pas terminée. « Depuis le début de l’année, toutes les étapes de Coupe du monde sont sold-out », pose-t-il. La majorité de ces événements sont gratuits et ouverts à tout·e·s. Cela dit, l’Italien tient à préciser que les récents partenariats de diffusion avec les chaînes TV montrent des chiffres d’audience fort encourageants. S’il ne peut pas nous révéler les chiffres exacts, ce dernier parle de « plusieurs millions de téléspectateurs par compétition, notamment dû aux retransmissions opérées par CCTV, la télévision centrale de Chine ». Fabrizio Rossini rappelle qu’il s’agit d’un prolongement naturel avec les JO de Paris « où l’escalade figurait parmi les meilleurs sports olympiques en termes d’audience télévision ». Coupe du Monde 2024 - Chamonix © David Pillet Selon le membre de l’IFSC, cette popularité s’explique aussi par la stratégie récente d’avoir ouvert le circuit à d’autres villes. Si le circuit comptait 9 étapes en 2024, elle en compte 14 cette année avec l’ajout d’hôtes comme Bali, Denver, Madrid, Curitiba au Brésil ou Keqiao en Chine. Sur le terrain, Victor Larzul, coach de l’équipe de France de bloc, corrobore les propos de la communication de l’IFSC : « À Prague, des amis d’enfance m’ont envoyé un texto pour me dire qu’ils m'avaient vu sur un live. Personne ne m’écrivait avant, je pense qu’ils ont découvert mon métier sur Eurosport ! ». Selon lui, la nouvelle composition du public est un marqueur fort du nouvel engouement autour de l’escalade. « Des vrais fans commencent à suivre le circuit comme d’autres peuvent suivre le tennis , continue-t-il. Même nous, les coachs, il arrive qu’on nous demande des selfies. » « Cette année, c’est la première fois de ma vie que je me retrouve à signer des autographes », ajoute un autre membre officiel du circuit : l’ouvreur international Pierre Broyer . Celui qui était sur la majorité des compétitions de 2025 le redit : « Tout était plein ». Il distingue aussi l’ancien public du nouveau : « Avant, le public était un peu niche, un peu passionné. Ce n’était pas cool d’être un fan boy . Désormais, tu vois des gens dans les gradins qui agitent des drapeaux après avoir fait le déplacement sur des milliers de kilomètres ». L’ouvreur confie aussi qu’on lui adresse davantage de tape sur l’épaule à la salle où il s’entraîne. Et voit bien que des athlètes comme Oriane Bertone ou Mejdi Schalck possèdent une notoriété que n’ont jamais eu leurs compatriotes des années 2000. La grande vadrouille Reste que le prestige des compétitions vient aussi de leur capacité à attirer les meilleurs prétendants. Alors pourquoi les stars de la discipline décrochent-elles quand il s’agit d’aller chercher des titres mondiaux ? Fort de son expérience au plus haut niveau, Victor Larzul, propose une lecture pragmatique : « Les absents n’arrêtent pas de grimper. Ils se concentrent simplement sur d’autres objectifs que ce soit aller dehors ou faire une pause , précise-t-il. Je pense qu’il y a beaucoup de compétitions. Le public ne s’en rend pas toujours bien compte, mais une saison, surtout olympique, peut être extrêmement éprouvante. Alors, les sportifs font le choix de se concentrer sur des objectifs spécifiques » D’autant plus que les récents arbitrages entre l’IFSC et le Comité olympique, notamment celui - très bien accueilli par la communauté de grimpeurs - de scinder les disciplines de bloc, de difficulté ( grimpe en voie, ndlr ) et de vitesse en vue des JO de 2028 à Los Angeles - renforce l’obligation de spécialisation des athlètes, quitte à s’écarter parfois du circuit officiel. Comme c’est le cas dans d’autres sports où John John Florence, l’un des meilleurs surfeurs de la planète, qui a décidé de faire l’impasse sur le circuit de la World Surf League cette année. « Avant, des grimpeurs qui étaient simplement de très gros serreurs de prises pouvaient gagner certaines étapes de la Coupe du monde. Maintenant, ces mêmes athlètes se feraient massacrer. Ils n’auraient aucune chance d’atteindre la finale. » Lucien Martinez, ancien rédacteur en chef de Grimper Mais au-delà des choix de carrière, il existe une spécificité de l’escalade que Victor Larzul tient à rappeler : « Historiquement, l’escalade s’est développée dehors. Les grimpeur·ses ont toujours fait les deux ». Cette alternance serait moins une fuite qu’un retour aux sources. « Cela fait partie de la carrière d’un·e grimpeur·se , continue le coach. C’est un moyen pour les compétiteurs de se ressourcer, de se remotiver. Quand vous vous cassez les doigts 150 fois en extérieur sur le même bloc, c’est aussi une forme intéressante d’entraînement. Le rocher et la compèt, c’est hyper complémentaire ». Miguel Baudin, fondateur de la chaîne YouTube Kayoo TV , y voit même une quête d’accomplissement total. « Janja Garnbert est incontestablement la meilleure grimpeuse en compétition de l’histoire , explique-t-il. Néanmoins, si elle veut être la meilleure grimpeuse de l’histoire tout court, il faut qu’elle réalise un exploit sur le caillou. Selon moi, c’est pour ça qu’elle poursuit son objectif de 9b+. ». De tous les commentateurs interrogés, ce besoin de prouver sa valeur sur le terrain originel de leur sport est un vecteur de légitimité essentiel pour les grimpeurs. C’est d’ailleurs sur le rocher qu’Adam Ondra a ravi son titre de meilleur grimpeur de tous les temps. Entre les murs Cette évolution des mentalités s'accompagne aussi d'une transformation profonde des compétitions elles-mêmes. Lucien Martinez, ancien rédacteur en chef de Grimper et falaisiste de haut niveau, a pu observer de près cette mutation. « Entre 2015 et 2020, le style d’ouverture des compétitions internationales a été complètement transformé , décrit-il. En bloc, il s’est mis à y avoir beaucoup plus de dalles et de jetés complexes. Avant, des grimpeurs qui étaient simplement de très gros serreurs de prises pouvaient gagner certaines étapes de la coupe du monde. Maintenant, ces mêmes athlètes se feraient massacrer. Ils n’auraient aucune chance d’atteindre la finale. » Pour se rendre compte de la lente transformation des profils de lauréat, il suffit d’observer les podiums des Coupe du monde d’escalade. Précisément à partir du moment où Jakob Schubert et Adam Ondra ne trustent plus les hauts de classement, et finissent par ne plus faire aucune finale. Pourquoi ? « Avec le changement de style d’ouverture en bloc, des grimpeurs de génie comme Jakob Schubert et Adam Ondra, pourtant abonnés aux podiums, se sont mis à avoir des résultats beaucoup plus irréguliers , répond Lucien Martinez. Ce n'est pas qu’ils ont régressé... Ils se sont juste retrouvés face à des mouvements nouveaux, qu’ils n’avaient jamais affrontés, ni dehors, ni en salle. À l’inverse, les tous meilleurs compétiteurs de bloc actuels, représentés par la nouvelle génération, n’ont plus aucun point faible, ce sont des monstres de polyvalence. » Coupe du Monde 2024 - Chamonix © David Pillet À la question de savoir si cela ajoute ou enlève de l’attractivité aux nouvelles compétitions, une chose est sûre : ces évènements récents offrent davantage de place à la créativité des ouvreurs. Et Lucien Martinez aime rappeler que, ceux qui critiquent la diversité des genres aujourd’hui, sont aussi ceux qui en ont bénéficié hier. « Je me souviens d’une Coupe du Monde légendaire en 2019 à Meiringen (en Suisse, ndlr). En finale, tu as Adam Ondra contre quatre Japonais et un Coréen. Et puis dans un bloc, les ouvreurs ont décidé de mettre une fissure. Du jamais-vu. Tous les mecs galèrent sur un truc qu’ils n’ont jamais travaillé et Ondra, qui revenait du Yosemite, randonne complètement ! Au milieu de la fissure, il s’arrête, se retourne pour chauffer le public et finit le bloc. Ce jour-là, certains ont trouvé que c’était dommage que la compète se joue à ce point sur une facétie des ouvreurs. D’autres, au contraire, étaient content que la différence se fasse sur une habileté apprise en milieu naturel. Après réflexion, je pense que c’est ce genre de péripéties qui rendent un événement spectaculaire et mythique . » Et de conclure : « C’est ça maintenant l’âme des compètes de bloc. Quand les ouvreurs vont réussir à participer au show en sortant LE truc que personne n’attendait. » « J’ai quand même l’impression que Jakob Schubert essaie un peu de prêcher pour sa paroisse. Si tu l’écoutes, tu fais que des compèt comme dans les années 2000. Et si tu regardes une compétition à Bercy en 2012, bah tu t’ennuies parce que la gestuelle est vachement moins riche qu’aujourd’hui » Pierre Broyer, ouvreur internationale de l'IFSC Pierre Broyer ne peut être plus d’accord. Pour témoigner en partie des efforts d’attractivité de l’escalade, l’ouvreur français explique les mécanismes derrière son travail. Aux JO de Paris, la fédération leur avait donné des guidelines claires : il en fallait pour tout le monde. « On a poussé l’essence de chaque style sur des blocs différents, jusqu’à devenir un peu caricaturaux , plaque-t-il. Ce qui fait qu’on pouvait avoir pas mal d’égalités à la fin des manches. » Aujourd’hui, Pierre Broyer confie que les ouvreurs internationaux ont pris davantage de latitude avec la règle. « C’est très cool parce que ça nous permet de nous exprimer un peu plus et de participer davantage aux ressorts d’une compétition », conclue-t-il. « C’est la raison pour laquelle cette année, on pouvait avoir un bloc très physique à Salt Lake City et un autre très électrique-coordo à Prague », renchérit Victor Larzul. Sauf que c’est justement cette variété que condamne Jakob Schubert quand il parle de « syndrome du cirque ». Pierre Broyer répond : « J’ai quand même l’impression qu’il essaie un peu de prêcher pour sa paroisse. Si tu l’écoutes, tu fais que des compèt comme dans les années 2000. Et si tu regardes une compétition à Bercy en 2012 , bah tu t’ennuies parce que la gestuelle est vachement moins riche qu’aujourd’hui ». L’ouvreur de l’IFSC défend l’évolution de son sport qui se vit aussi à travers certains comités, de plus en plus répétés au sein de la fédération, au sein desquels ouvreurs, entraîneurs et responsables travaillent à la désirabilité de l'escalade sportive. Le nouveau roman de l'escalade Cette perpétuelle évolution rend-t-elle justice à la lisibilité du sport ? Pas sûr. Au premier abord, il peut être compliqué pour un néophyte de s’y retrouver dans la lecture difficile des compétitions. Assez précisément, Miguel Baudin met le doigt sur un sujet sémantique. « L’intitulé des étapes peut prêter à confusion. Des gens me demandent encore pourquoi il y a des Coupes du Monde chaque weekend. Je pense que ça entache un peu le prestige des rendez-vous ». Ajoutez à cela, la bataille pour le classement général, un championnat du monde tous les deux ans, les championnats d’Europe et vous obtenez un bouillon de culture sportive un peu indigeste. « Je crois aussi qu’il y a parfois un petit défaut d’incarnation, continue le YouTubeur. Comme on a parfois pu le souligner sur le tournoi ATP au tennis, le circuit IFSC est quand même composé de personnalités très lisses. La bascule s'est faite avec Adam Ondra qui est un peu de l’école Nadal, où on remercie les gens, on est poli, on fait des vidéos sympas. Avant lui, la star c’était Chris Sharma et je peux te dire que c’était un peu plus la teuf. Mais il n’y avait pas beaucoup de médias pour le raconter. » « Je ne suis pas d’accord avec les gens qui me disent que l’escalade ne peut pas être un spectacle populaire. Le fond de sauce est là, il suffit juste de le faire monter » Miguel Baudin, fondateur de Kayoo TV Pour Miguel Baudin, c’est d’ailleurs là où le bât blesse. Ce dernier place le manque de récit comme le principal problème de hype de l’escalade moderne. « Je ne suis pas d’accord avec les gens qui me disent que l’escalade ne peut pas être un spectacle populaire , pose-t-il. Le fond de sauce est là, il suffit juste de le faire monter. » Il évoque ainsi un travail de pédagogie auprès du grand public, avant et entre les compétitions. Selon lui, c’est aux journalistes du milieu de poser les premières pierres de cette narration. Pierre Broyer abonde : « Je pense qu’il y a des duels, des rivalités sportives intéressantes. Le circuit masculin en bloc a été super intense. La rivalité en difficulté entre Ai Mori et Janja Garnbret est dingue. Quand tu vois aussi toute l’histoire derrière le sacre de Mickaël Mawem aux Championnats du Monde en 2023 , l’histoire est juste incroyable. » Lucien Martinez apporte une nuance. Grand amateur de sports, il doute que les formats de compétition d'escalade actuelle puissent rivaliser en termes d’émotion et de mythologie avec ce qu'il se fait dans les sports populaires. « Je n’imagine pas nos évènements internationaux produire autant de récits, de dramaturgie, d'épopée qu’un tournoi du Grand Chelem, un Tour de France ou une Coupe du Monde de Foot », lance-t-il. En revanche, il pense que la discipline a du potentiel, si on s'autorise à réfléchir aux nombreuses possibilités. « L'escalade est un sport suffisamment jeune pour qu’on puisse tester des choses au niveau du format. Dans les pistes que je verrais : proposer quelque chose où les athlètes s’ouvrent des blocs entre eux pour ajouter de la stratégie, peut-être regrouper toute la saison internationale en un événement unique qui dure un mois ou un mois et demie de manière à renforcer la puissance narrative… » Alors que le circuit IFSC de 2025 se termine, l’escalade sportive semble réunir de plus en plus de monde. Peine-t-elle à créer cette alchimie mystérieuse qui transforme le sport en spectacle et la performance en épopée ? Est-ce d’ailleurs fidèle à son histoire que d’essayer de le faire ? Entre les gradins remplis et les falaises de Céüse, l'escalade de compétition cherche encore sa véritable voix.
- Coupe du monde IFSC Chamonix : l'escalade sportive face au défi climatique
La Coupe du Monde d’escalade débarque à Chamonix et avec elle, mille et une questions sur son empreinte écologique. Organisée dans l’une des vallées les plus polluées de France, l’étape chamoniarde du circuit IFSC est-elle la représentation d’une politique dépassée en matière d’écologie ? Plein gaz sur les dissonances de l'escalade sportive qui cherche encore sa voie. Coupe du monde d'escalade IFSC à Chamonix, 2024 © David Pillet À deux jours du lancement de la Coupe du monde d'escalade, Chamonix vibre d'une effervescence particulière. Sur l'emblématique place du Mont-Blanc, les équipes techniques s'affairent autour du mur de compétition qui accueillera les épreuves de vitesse et de difficulté du 11 au 13 juillet prochains. Plus de 20 000 spectateurs sont attendus pour trois jours de spectacle gratuit et ouvert à tous. Mais derrière cette émulation, une crispation invisible : dans l'air, un voile gris, tenace, parfois confondu avec la brume matinale, recouvre la vallée. Ici, le mythe de la montagne chaste se confronte à la réalité d'une des zones les plus polluées de France. L’IFSC, complètement carbo Cette étape chamoniarde survient dans un contexte particulier. La semaine dernière, le Haut conseil pour le climat alertait que les émissions de CO₂ en France ont cessé de baisser dans des proportions qui permettent de limiter le réchauffement climatique. Le gouvernement vient d’admettre que le pays ne se trouvait plus sur la trajectoire pour tenir ses engagements climatiques de l’Accord de Paris. La montagne, premier témoin du réchauffement (+2,2°C en moyenne en France, ndlr), voit ses glaciers reculer, ses falaises se fissurer, et sa pollution chronique révéler les limites d’un modèle. Or, ce sont précisément ces territoires qui accueillent aussi les grandes compétitions sportives. De son côté, l'International Federation of Sport Climbing (IFSC), organisatrice du circuit mondial d’escalade compétitive, n’a pas ménagé ses effets d'annonce. Le 11 février dernier, la fédération publiait un rapport de durabilité intitulé « IFSC Sustainability – 2024 Actions Overview ». Un document d'une dizaine de pages censé détailler ses engagements climatiques. Le plan ? Baisser les émissions de ses évènements pour atteindre la neutralité carbone en 2040. Ce qui veut dire les diminuer de 15% d’ici 2025 et de 50% d’ici 2030. Dans ce même rapport d’activité 2024, l'IFSC annonçait également avoir compensé plus de 4 160 tonnes de CO₂. Ce qui signifie que ses compétitions en ont émise au moins l’équivalent. À la lecture du document, difficile de trouver davantage d’informations. Impossible même de connaître précisément l’empreinte carbone d’une étape de Coupe du monde organisée par la fédération. Sur quelques pages, on peut seulement consulter un tableau qui propose l’impact des déplacements professionnels du personnel de l'IFSC, en précisant que la direction a encouragé son staff à préférer le vélo ou la marche pour se rendre au travail. De bien maigres éléments si on les met en regard de la communication bravache du début d’année. D’autant plus que dans ce même rapport d’activité, la fédération internationale d’escalade insiste sur la compensation carbone qui prévoit de soutenir des projets climat - de reforestation principalement - afin de compenser les émissions effectivement rejetées dans l’atmosphère. Une pratique que beaucoup d’experts climatiques ont coutume de taxer d’esquive. Comme ceux de Carbone 4 ( cabinet de conseil de référence sur les enjeux énergie et climat fondé par Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean , ndlr ) dont le référentiel souligne que même si on compense ses émissions vers d’autres projets, le CO₂, lui, reste dans l’air. C’est dans l’air Selon ces mêmes experts, il faudrait au moins pouvoir montrer le chemin de la réduction réelle. Et il est justement difficile de l’apercevoir quand on se penche sur les dernières évolutions du circuit de l’IFSC. Alors que la fédération annonce vouloir réduire son impact, le circuit est passé de 9 étapes en 2024 à 13 cette année, notamment avec l’ajout d'un nouveau continent ( l’Amérique du Sud avec une étape organisée au Brésil, ndlr ). Le raisonnement devient alors mathématique : davantage d’étapes équivalent à davantage de déplacements donc davantage d’émissions. « Il n’y a pas encore de dialogues structurants sur les questions de décarbonation avec les décisionnaires de l’IFSC. Nous sommes au tout départ d’une prise de conscience » Thibaut Zimmermann, chargé de mission RSO à la FFME Comment expliquer ce manque d’informations de la part de la fédération internationale d’escalade ? Difficile à dire. Contactée par Vertige Media , la direction de la communication de l’institution n’est jamais revenue vers nous. Les rares traces d’informations tangibles sur une étape du circuit de Coupe du Monde proviennent d’un travail de la Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade (FFME) datant de 2023. Dans un rapport consacré à l’empreinte des compétitions qu’elle organise , la fédération a calculé celle de l’étape de Coupe du monde à Briançon de 2023. Résultat ? 805 tonnes de CO₂ eq. Dedans, on y lit aussi des détails intéressants sur la répartition de l’empreinte carbone parmi certaines catégories. Aussi, 80% des émissions concernent le déplacement des spectateurs. Celui des athlètes, quant à lui, ne représente « que » 7% tandis que les 13% restants concernent les autres postes émissifs comme la restauration, les infrastructures ou encore l’hébergement. Infographie réalisée grâce au travail préliminaires des équipes de la FFME © Vertige Media Récemment nommé au poste de chargé de mission RSO ( pour Responsabilité sociétale des organisations, ndlr ) à la FFME, Thibaut Zimmermann indique qu’il s’agit « d’une démarche embryonnaire ». Une sorte de travail préparatoire qui n'a pas été renouvelé en 2024 mais qui le sera, d’après lui cette année, à l'occasion de la Coupe du monde d’escalade à Chamonix. « Le travail s’effectue assez facilement grâce à un outil de calcul développé par le Comité d’Organisation de Paris 2024 : Coach Climat , continue Thibaut Zimmermann. Concernant Briançon en 2023, on a vite pu s’apercevoir que le poste le plus émissif était celui des trajets de spectateurs, qui venaient en voiture. » Pour le salarié de la FFME, ce type de travail, en mesurant les principaux postes d’émissions, permet de cibler les actions de la fédération en réduisant ce qui peut l’être et en compensant les émissions incompressibles (infrastructures, hébergement, déplacement d’athlètes…). À la question de savoir pourquoi l’IFSC n’affiche pas plus d’informations sur son empreinte, Thibaut Zimmermann évoque « un travail naissant ». Il confie siéger depuis peu au sein de la commission « développement durable » de l’IFSC Europe . « Il n’y a pas encore de dialogues structurants sur ces questions avec les décisionnaires de la fédération internationale , poursuit-il. Nous sommes au tout départ d’une prise de conscience ». Enfer des tonnes Reste que l’on peut à présent contextualiser ses chiffres. Grâce au travail préparatoire de la FFME et de la transparence de plus en plus forte des évènements sportifs internationaux sur leur impact, nous pouvons désormais mettre en regard ce qu’émet une étape de Coupe du monde comme celle de Briançon ( qui a par ailleurs disparu du nouveau calendrier de l’IFSC , ndlr ) avec d’autres compétitions de haut-niveau. Son empreinte reste ainsi très modeste comparée aux Grands évènements sportifs internationaux (GESI) comme un Grand Prix de Formule 1 qui génère environ 2 600 t CO₂ sur un week-end ou Le Tour de France 2021 qui émettait 216 000 tonnes de CO₂ sur une vingtaine de jours. Rapportée à des évènements qui sont également organisés dans les Alpes, une étape de Coupe du Monde d’escalade aurait 4 fois moins d’impact que l’UTMB ( Ultra Trail du Mont-Blanc, ndlr ), qui a rassemblé plus de 100 000 personnes en 2023. Comparaison n'est pas toujours raison. Beaucoup d'experts soulignent qu'il faudrait raisonner en « intensité carbone par spectateur » pour analyser des ordres de grandeur pertinents. Notons que chaque évènement n'a forcément pas la même dimension, ni en terme de spectateurs ni en termes de durée. Une Coupe du monde de football peut durer un mois et demi alors qu'une étape de Coupe du monde d'escalade dure trois jours. Insistons sur le fait qu'il faudrait calculer « l'intensité carbone par spectateur » pour dresser des comparaisons véritablement pertinentes. Cela dit, ces ordres de grandeur permettent de situer les évènements entre eux. © Vertige Media « On peut raisonnablement supposer que celle de cette année, à Chamonix, aura une empreinte carbone supérieure à celle de Briançon en 2023 , précise Thibault Zimmermann. Il y aura en effet plus de spectateurs, et donc nécessairement une empreinte carbone liée aux déplacements plus élevée. Néanmoins, malgré des ordres de grandeur plus petits que les GESI , il reste quand même des défis que l’on peut relever. » D’autant plus que les enjeux climatiques semblent considérables dans une des vallées montagneuses les plus polluées au monde. Celle de Chamonix-Mont-Blanc et celle de l’Arve, voisine, subissent parfois les pires pics de pollution de France. En cause ? Le tunnel du Mont-Blanc où passent 500 000 poids lourds par an. L’incinérateur de la commune de Passy aussi, qui brûle en moyenne 60 000 tonnes de déchets par an. Ajoutez à cela une topographie qui piège les particules fines et les autres polluants et vous obtenez un endroit où il devient dangereux de faire du sport de haut niveau, voire du sport tout court. « Je pense que le principal levier reste la mobilité , insiste Thibault Zimmermann. À Chamonix, des mesures incitatives pourraient être mises en place afin d’encourager les spectateurs à privilégier les modes de transport les moins émetteurs. » Le chargé de mission RSO de la FFME fait notamment référence à l’organisation du marathon du Mont-Blanc qui pour sa dernière édition a décidé de réserver 40% des dossards aux participants venant en train ou en bus . Pour autant, il souligne aussi que la responsabilité ne doit pas reposer que sur les spectateurs : « Les athlètes ont aussi un rôle à jouer. Sensibiliser, montrer l’exemple, faire du train la norme pour les déplacements nationaux… C’est aussi une question de culture sportive ». Du gaz et du brouillard Parmi les experts en bilan carbone propre aux évènements sportifs , d’aucuns considèrent que la clé reste structurelle. En s’empêchant de questionner le modèle même du calendrier international, les fédérations sportives risquent d’éluder un défi inéluctable, qui se pose depuis bien trop longtemps. Souvent, les réponses existent déjà, et l’IFSC pourrait être bien avisée - plutôt que d’augmenter les étapes de son circuit - de régionaliser ses compétitions voire d'offrir des finales centralisées. La spécificité de l'escalade tient aussi à sa relation intime avec l'environnement. On ne grimpe pas que sur de la résine, mais sur du rocher, des falaises, des montagnes. Qu’on le veuille ou non, cette authenticité oblige les représentants d’une discipline à être exemplaires et non pas seulement à afficher des ambitions. Dans un monde où la crise climatique s'accélère, où la montagne devient plus dangereuse, plus vulnérable, continuer à organiser des événements « comme avant » en ne se réduisant qu’à compenser son empreinte carbone relève de l’aveuglement. L'escalade sportive se trouve aujourd'hui à un carrefour. D'un côté, le rêve d'expansion mondiale, de spectacle, de démocratisation du sport. De l'autre, la réalité d'un monde qui se réchauffe et le terrain de jeu d’une discipline - la montagne, donc - qui en paie le prix fort. Entre ces deux logiques, il n’est pas forcément question de choisir. Il faudra plutôt inventer. Inventer un modèle sobre mais vibrant, local mais universel, exemplaire mais accessible. L'escalade, sport de nature par excellence, a sans doute une carte à jouer dans cette invention collective. À condition de passer des mots aux actes, des rapports aux (r)évolutions, de la compensation à la transformation. Ce weekend, Chamonix, dans sa beauté polluée, nous rappellera que l'urgence n'est plus climatique : elle est sociétale.
- Coupe du monde d’escalade IFSC 2025 à Madrid : programme, horaires, streaming et prize money
Les 18 et 19 juillet 2025, après l’étape chamoniarde , la Coupe du monde IFSC débarque en Espagne pour une étape dédiée exclusivement à la difficulté, à Madrid. Organisée pour la toute première fois au Recinto Ferial d'Alcobendas, cette compétition promet un grand spectacle sportif dans un cadre parfaitement adapté pour accueillir l’élite mondiale de l'escalade. Voici toutes les informations utiles pour suivre l’événement : horaires précis, programme complet, streaming et prize money Ilaria Scolaris © Nakajima Kazushige/IFSC Où regarder Madrid 2025 en direct ? YouTube IFSC : gratuit mais restreint en France Comme chaque étape, les demi-finales et finales seront diffusées gratuitement sur la chaîne YouTube officielle de l’IFSC . Les finales seront néanmoins restreintes en France et en Europe à cause des droits TV exclusifs détenus par Warner Bros Discovery. Discovery+ et Eurosport : diffusion officielle en France Discovery+ et Eurosport détiennent les droits exclusifs jusqu’en 2028 pour la France et l’Europe. Un abonnement est requis pour suivre les finales en direct. Olympic Channel : replays gratuits dès le lendemain Les replays des finales seront accessibles gratuitement dès le lendemain sur Olympic Channel . Résultats live sur le site officiel IFSC Les qualifications ne seront pas diffusées en vidéo, mais les résultats seront disponibles en direct sur le site officiel de l’IFSC . Yoshida Satone © Nakajima Kazushige/IFSC Programme complet (heure française UTC+2) (heure française UTC+2, même fuseau horaire que Madrid) Vendredi 18 juillet – Qualifications & Demi-finales difficulté 09h00 à 13h45 : Qualifications difficulté hommes et femmes (résultats live uniquement) 20h30 à 22h45 : Demi-finales difficulté hommes et femmes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) Samedi 19 juillet – Finales difficulté 20h30 : Finale difficulté femmes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) 21h30 : Finale difficulté hommes (en direct Discovery+, YouTube hors restrictions) Cérémonie de podium immédiatement après Prize money : répartition des gains Cette étape à Madrid est classée « Premium » par l’IFSC. Voici la répartition des gains : 🥇 1er : 6 000 € 🥈 2e : 4 000 € 🥉 3e : 2 800 € 4e : 2 000 € 5e : 1 600 € 6e : 1 400 € 7e : 1 200 € 8e : 1 000 € Suivre Madrid 2025 sur les réseaux sociaux Pour profiter pleinement de l’événement, retrouvez les coulisses, résultats et contenus exclusifs sur les réseaux sociaux officiels de l’IFSC : Instagram IFSC Twitter/X IFSC Facebook IFSC En résumé : tout ce qu’il faut savoir sur Madrid 2025 Dates : 18 et 19 juillet 2025, à Madrid-Alcobendas (Espagne), discipline difficulté uniquement. Compétition au Recinto Ferial d'Alcobendas, structure spécialement aménagée. Diffusion officielle en France sur Discovery+ et Eurosport (abonnement requis). Finales restreintes sur YouTube en France, replays gratuits dès le lendemain sur Olympic Channel. Prize money Premium : jusqu’à 6 000 € pour les vainqueurs. Résultats en direct sur https://ifsc.results.info . Mi-juillet, Madrid-Alcobendas devient la capitale mondiale de l'escalade de difficulté, pour un événement sportif haut de gamme attendu par tous les passionnés. Retrouvez le calendrier complet IFSC 2025 ici.
- Procès d’Orpierre : deux encadrants du CAF condamnés après une chute mortelle
Orpierre, ses falaises baignées de soleil, son calcaire doré, son image de spot tranquille où les grimpeurs venus chercher la verticale croisent ceux venus chercher la sieste au pied des voies. Mais depuis la chute fatale de Camille, 16 ans, le 18 avril 2024 , l’insouciance du lieu a vacillé. Le 3 juillet 2025, la justice a tranché : deux encadrants condamnés pour homicide involontaire. Et désormais, dans le petit monde associatif de la grimpe, la corde est devenue plus raide que jamais. La grimpe aime raconter ses belles histoires, ses dépassements de soi, ses sourires complices en relais et ses cris victorieux. Mais elle a aussi ses silences, lourds, douloureux, inconsolables. Camille, 16 ans, ne reviendra pas du stage organisé par le CAF de Roanne à Orpierre. À la barre du tribunal correctionnel de Gap, on a cherché ce qui avait dévissé : l’organisation, la vigilance, ou simplement l’attention portée à ce détail vital, mais banal, qu’est une longueur de corde. Derrière cette corde trop courte se cachent des questions trop longues, auxquelles les juges ont finalement répondu, sans concession. Deux ans de sursis après le drame d’Orpierre Plus d’un an après la tragédie, le tribunal correctionnel de Gap a finalement déroulé le fil des responsabilités. Ce 3 juillet 2025, deux anciens responsables du Club alpin français (CAF) de Roanne ont été condamnés à deux ans de prison avec sursis, reconnus coupables d’homicide involontaire par imprudence à la suite du décès de Camille, 16 ans. À cette peine s’ajoute une interdiction définitive d’encadrement sportif pour les condamnés, ainsi qu’une amende de 20 000 euros pour le club. Une sentence sévère, fidèle aux réquisitions du parquet, qui avait dès le 15 mai pointé les manquements dans l’organisation du stage. Les avocats avaient plaidé la relaxe, sans succès. Le drame s’est noué sur une falaise d’Orpierre, le 18 avril 2024. Ce village des Hautes-Alpes, habitué aux rires d’ados en chaussons et aux murmures concentrés des grimpeurs, n’avait jamais entendu un tel silence. Camille participait à un stage d’une dizaine de jours avec une vingtaine d’autres jeunes encadrés par huit bénévoles du CAF de Roanne. Alors qu’elle descendait d’une voie en rappel, tout a basculé : la corde, trop courte, a filé librement dans le vide. Polytraumatisée, Camille est évacuée vers le CHU de Grenoble, où elle décédera deux jours plus tard. Orpierre venait de perdre son équilibre, la grimpe associative, son innocence. Une corde trop courte, une vigilance trop lâche Les enquêteurs du PGHM n’ont pas mis longtemps à identifier la cause de l’accident : une corde trop courte pour la voie empruntée. 50 mètres au lieu des 80 nécessaires, voilà ce qui séparait Camille d’une descente en toute sécurité. Un manque aussi improbable que tragique, d’autant plus que la précaution élémentaire, celle que chaque grimpeur répète en formation sans même y réfléchir – un simple nœud au bout de la corde – n’avait pas été prise. Le brin a filé librement dans le dispositif d’assurage, transformant une descente anodine en chute mortelle. « Pour moi, la montagne, c’est devenu synonyme de mort » La mère de la victime, lors du procès Mais comment une erreur de ce type a-t-elle pu se glisser dans un stage encadré ? L’enquête dévoile un détail : deux cordes identiques, même couleur, même apparence, mais pas même longueur, étaient présentes sur place. Dans la confusion du moment, Camille et sa partenaire ont saisi le mauvais brin. Aucun encadrant n’a vérifié, aucun adulte n’a vu venir l’accident. Un procès sous tension, une responsabilité sous microscope Dix mois après la chute de Camille, le tribunal de Gap a ouvert, le 15 mai 2025, l’éprouvant procès du CAF de Roanne. À la barre, Jean-François Chadeyras , l’ex-président du club, et Philippe Diot , ancien responsable de la section escalade, mais aussi le club lui-même, en tant qu’organisateur. Dans une salle d’audience chargée d’émotion, le parquet n’a pas mâché ses mots, dénonçant des manquements graves : organisation défaillante, contrôle insuffisant, communication maladroite. Malgré la présence de huit moniteurs pour 21 jeunes, aucun dispositif n’a empêché l’accident. La responsabilité était au cœur des débats, décortiquée par les juges pour comprendre à quel moment précis la vigilance avait lâché prise. Moment fort du procès, la prise de parole des parents a figé la salle dans un silence pesant. « Si j’avais su qu’elle allait grimper en autonomie, jamais je ne leur aurais confié ma fille », a déclaré le père de Camille, cité par BFM DICI , dénonçant un encadrement qu'il jugeait défaillant. La mère, bouleversée, a ajouté : « Pour moi, la montagne, c’est devenu synonyme de mort ». Présents dans l’assistance, plusieurs représentants du monde montagnard, dont le maire d’Orpierre, ont rappelé d’une voix unanime que dans ce sport, la sécurité n’est pas une simple recommandation, mais une nécessité absolue. Verdict : encadrants coupables, sanctions inédites Le 3 juillet, le tribunal de Gap a fermé la parenthèse judiciaire d’Orpierre avec un jugement aussi attendu que sévère. Les juges ont clairement désigné les fautes des deux encadrants principaux : manque de prudence, absence de contrôle rigoureux, défaut flagrant de vigilance. Jean-François Chadeyras et Philippe Diot , reconnus coupables d’homicide involontaire, écopent chacun de deux ans de prison avec sursis. Mais au-delà du symbole pénal, c’est l’interdiction définitive d’exercer toute fonction d’encadrement sportif qui marque les esprits. Cette sanction, rare par sa fermeté, signifie pour eux une fin définitive à toute implication dans la formation, même bénévole, des grimpeurs. Le CAF de Roanne lui-même devra régler une amende de 20 000 euros. Si le club échappe à une suspension officielle, c’est sa crédibilité qui chute lourdement. Avant même le verdict judiciaire du 3 juillet 2025, les autorités administratives avaient déjà marqué le coup. Dès 2024, le Conseil départemental de la jeunesse, des sports et de la vie associative (CDJSVA) de la Loire avait suspendu temporairement quatre bénévoles du CAF : deux pour un an, deux autres pour deux ans. Mais la préfecture de la Loire était allée plus loin, infligeant à ces mêmes quatre encadrants une interdiction exceptionnelle de 15 ans d'encadrement sportif. À l'époque, jamais le milieu associatif de la grimpe n'avait connu une telle sévérité administrative. À ces sanctions déjà lourdes s'ajoute désormais la décision judiciaire : une interdiction définitive d'encadrer pour les deux principaux responsables, Jean-François Chadeyras et Philippe Diot. Pour le CAF de Roanne, ces sanctions cumulées ont eu un effet dévastateur immédiat : perte d'adhérents, stages annulés, vie associative paralysée. Cette année-là, aucun stage n'a eu lieu. Par respect pour la mémoire de Camille, mais aussi sous le poids d'une vigilance devenue incontournable.
- Le tiers-lieu vertical : comment les salles d’escalade refont la ville
Oubliez le café du coin ou le bar branché. La nouvelle place du village urbain a des murs de cinq mètres de haut, des prises en résine, et sent la magnésie fraîche. Bienvenue dans la salle d’escalade moderne, cet étrange espace où grimper devient moins important qu'échanger, où l’on refait la société autant que son dernier bloc. Analyse d’un phénomène contemporain : le mur comme lieu de vie. Au début, la salle d’escalade, c’était un peu l’image triste du gymnase de collège : odeur douteuse, éclairage blafard, convivialité proche du néant. Mais ça, c’était avant. Aujourd’hui, pousser la porte d’un espace de grimpe urbain ressemble davantage à entrer dans un club social cool. Sous les néons doux, entre une IPA brassée localement et un bloc rouge, des grimpeurs et grimpeuses connecté·e·s refont le monde, échangent des conseils autant que leurs derniers coups de cœur Netflix. Salles de sport ou nouveaux espaces hybrides ? Derrière leur image conviviale et décontractée, ces lieux interrogent profondément leur fonction sociale. L’ambiance rappelle d’ailleurs étrangement celle du café de quartier où tout le monde connaît votre prénom, sauf qu’ici on vous applaudit quand vous tombez – curieuse inversion des codes sociaux, avouons-le. Cette tendance, loin d’être anodine, résonne avec une idée chère aux sociologues : celle du tiers-lieu (ou troisième lieu , d’après l’expression originale third place ) théorisé par l’Américain Ray Oldenburg. Au-delà du domicile (premier lieu) et du travail (deuxième lieu), il existerait une sorte de refuge informel, lieu de sociabilité libre et décontractée. Selon Antoine Burret, sociologue spécialiste du sujet, une salle d’escalade pourrait tout aussi bien remplir la fonction de tiers-lieu qu’une pharmacie, une bibliothèque ou même une place publique. Ce qui compte, c’est avant tout une atmosphère sociale authentique d’entraide, de solidarité et de partage. La grimpe indoor serait-elle devenue ce troisième lieu improbable du XXIe siècle ? Chaussons trop petits aux pieds et sociologues sous le bras, explorons cette hypothèse un peu farfelue… mais étrangement pertinente. Le tiers-lieu : entre idéal sociologique et réalité marketing Pour bien comprendre ce que Ray Oldenburg entend par tiers-lieu, imaginez le bistrot de quartier idéal : ambiance décontractée, zéro hiérarchie, tout le monde à égalité autour du zinc. Un lieu où parler politique, culture, météo ou chiffons relève du même plaisir simple : celui de faire société. Selon Oldenburg, ces espaces sont essentiels pour le lien social, l’engagement civique, et même (soyons fous) la démocratie locale. Rien que ça. Bref, des endroits où, sans avoir à le dire, on se sent tout simplement chez soi. « On veut être proche de tout le monde et finalement recréer des petites plages de village au sein de nos salles. C'est ce qu'on veut : des lieux à la croisée des genres où tout le monde se retrouve » Antoine Kharsa, directeur de Climbing District Jaurès Comment la salle d’escalade, temple supposé de l’effort individuel, a-t-elle pu glisser (avec élégance) vers cette définition quasi-utopique ? La réponse tient dans un subtil dosage d’ingrédients urbains modernes : design léché, cafés bios torréfiés dans le quartier, playlist lo-fi ... À Paris, à Berlin, à Londres ou à Lyon, les salles branchées comme Climbing District ou Arkose ne s’y trompent pas : elles assument ouvertement leur statut hybride de lieux de vie avant d’être des salles de sport. On vient pour grimper, mais on reste pour discuter, boire un verre, flâner dans l’espace coworking ou regarder un film de montagne sur écran géant. D'ailleurs les gérants ne s'y trompent pas. Pour une émission de Radio Campus enregistrée chez Climbing Distrcit Jaurès en octobre 2023, Antoine Kharsa, directeur de la salle disait : « On s'intègre vachement dans la vie de quartier. Le " District " de " Climbing " n'y est pas pour rien. On veut être proche de tout le monde et finalement recréer des petites places de village au sein de nos salles. C'est ce qu'on veut : des lieux à la croisée des genres où tout le monde se retrouve ». Jean-Laurent Cassely, observateur attentif des modes de vie urbains et fondateur de Maison Cassely , rappelle pourtant qu'il ne suffit pas d'être un lieu hybride pour mériter pleinement le label de tiers-lieu : « Un lieu hybride ne devient pas automatiquement un tiers-lieu. Pour l’être réellement, il doit assurer un rôle communautaire authentique, au-delà de la dimension purement transactionnelle et commerciale. Une salle d’escalade ne peut pas simplement se décréter tiers-lieu par affichage marketing. » Le co-auteur de La France sous nos yeux rejoint ainsi la pensée d’Antoine Burret, sociologue spécialiste des tiers-lieux, qui souligne clairement que « si un espace est uniquement dédié à la consommation, il ne peut prétendre être un tiers-lieu. Celui-ci doit impliquer une dimension sociale authentique de partage et d’entraide, allant au-delà de la simple transaction commerciale ». Pour les nouveaux réseaux de salle branchée, l'escalade deviendrait même un prétexte. « On ne vend pas de la grimpe, on propose un lifestyle », confessent en toute décontraction certains gestionnaires. Au même micro de Radio Campus , Antoine Kharsa abonde : « Chez nous, l'escalade est une toile de fond. Ça reste note coeur de métier mais c'est au fond une seule des raisons qui vont venir les gens. Le bar, la restauration, les espaces de co-working... sont autant d'autres raisons que la grimpe qui encouragent les gens à oser pousser la porte de notre salle d'escalade ». Rituels et micro-sociétés verticales Cette dynamique sociale, la salle d’escalade la doit surtout à ses propres rituels. On ne grimpe pas seul, même lorsqu’on grimpe seul. Autour du tapis ou des canapés se créent spontanément de petites interactions délicieusement absurdes mais profondément humaines. Le fameux « Allez ! » scandé avec conviction à un.e inconnu.e pendu.e au bout des bras, le discret échange de magnésie (comme une amitié scellée dans la poudre blanche), ou l’indispensable « check du poing » après un bloc réussi... Autant de micro-rituels théorisés il y a plus d'un demi-siècle par le sociologue canadien Erving Goffman dans son ouvrage La Mise en scène de la vie quotidienne ( The Presentation of Self in Everyday Life , 1959). Pour Goffman, toute interaction sociale s’apparente à une véritable dramaturgie où chacun·e joue subtilement son rôle, naviguant constamment entre solidarité, modestie affichée et fierté discrète. « Après le Covid, les gens cherchent à intensifier leur expérience physique et sociale. Les salles d’escalade offrent parfaitement cette dimension hybride, combinant sport, sociabilité informelle et convivialité urbaine retrouvée » Jean-Laurent Cassely Ainsi, chaque salle finit par se constituer une tribu d’habitués, ces regulars chers à Oldenburg qui donnent son âme au lieu. Ils et elles connaissent tous les recoins du mur, chaque bloc mythique, chaque membre du staff. Leur rôle, essentiel, consiste souvent à intégrer les nouveaux venus. La salle devient alors une sorte de joyeux carrefour social, où les rituels anodins facilitent l’inclusion. On grimpe, certes, mais surtout on parle, on plaisante, on s’encourage, on crée du lien. Si Goffman revenait aujourd’hui, il grimperait sans doute du 4a, mais il saisirait immédiatement ces codes subtils qui font toute l’âme des salles modernes. Hic et nunc Si le tiers-lieu lieu se définit avant tout par la convivialité, la présence physique et les échanges directs, alors la salle d’escalade moderne relève presque d’une forme de résistance subtile à la numérisation à outrance du quotidien. Là où nombre d’interactions contemporaines se passent désormais à travers un écran, la grimpe indoor , elle, impose un retour à l’immédiateté du contact. Jean-Laurent Cassely, note justement que cette tendance à la présence retrouvée a été amplifiée par la période post-Covid : « Après le Covid, les gens cherchent à intensifier leur expérience physique et sociale. Les salles d’escalade offrent parfaitement cette dimension hybride, combinant sport, sociabilité informelle et convivialité urbaine retrouvée . » Dans ce contexte, la salle devient un espace rare, où se reconnecter physiquement et spontanément aux autres prend tout son sens. Certes, le numérique est là, jamais loin, mais la convivialité réelle qui émerge spontanément autour d’un tapis de grimpe constitue une petite victoire discrète contre l’atomisation digitale. On n’a pas forcément besoin d’une story Instagram pour valider sa séance : ici, la validation se fait dans le sourire complice d’un partenaire d’escalade, dans les applaudissements spontanés après un bloc réussi ou dans les échanges informels au bar. « Avec l’hybridation des salles d'escalade (coworking, restauration, fitness, douches), on assiste nécessairement à une hausse des tarifs, renforçant potentiellement l’exclusion économique » Gilles Rotillon Peut-être la salle d’escalade est-elle justement ce troisième lieu précieux qui rappelle aux urbains ultra-connectés qu’on peut encore « faire société » sans obligatoirement « faire du social » en ligne. Une piqûre de rappel physique dans un monde numérique, une sorte de résistance douce mais ferme à l’injonction permanente du tout-écran. Quand le tiers lieu doit faire sa part Bien sûr, soyons honnêtes deux secondes : l’analogie a ses limites. Malgré leur apparente ouverture, ces salles restent souvent marquées par une certaine homogénéité socio-culturelle. Les jeunes urbains aisés, branchés, diplômés s’y retrouvent en masse, laissant parfois de côté les moins favorisés, les plus âgés ou simplement ceux qui ne maîtrisent pas les codes du lieu. Cette « gentrification verticale », même involontaire, questionne la notion d’accessibilité du tiers-lieu. Gilles Rotillon, économiste spécialiste des loisirs sportifs, rappelle justement qu’« avec l’hybridation des salles d'escalade (coworking, restauration, fitness, douches), on assiste nécessairement à une hausse des tarifs, renforçant potentiellement l’exclusion économique ». Peut-on alors vraiment parler d’un espace social ouvert quand l’accès coûte un abonnement mensuel pas si anodin ? Peut-on vanter la convivialité universelle quand on y croise surtout ses clones sociaux ? Autant de questions un brin piquantes que les salles d’escalade doivent affronter honnêtement si elles veulent assumer pleinement leur vocation sociale. Grimper pour mieux vivre ensemble ? Alors, les salles d’escalade, nouveau bistrot vertical ou simple effet de mode urbain ? La réponse est probablement entre les deux. Oui, elles recréent du lien social, favorisent l’entraide et la convivialité, et permettent de « faire société » autrement. Mais elles ne doivent pas oublier leurs limites, leurs paradoxes, leurs angles morts sociaux. En définitive, peut-être que l’avenir de la salle d’escalade comme tiers-lieu tient dans sa capacité à grimper tout en gardant les pieds sur terre : créer du lien sans exclure, jouer la convivialité sans tomber dans la caricature branchée, devenir un vrai lieu de vie sans oublier l’essence de la grimpe – le plaisir simple, partagé, vertical. Comme le rappelle Antoine Burret : « Certains bars-tabacs, commerces alimentaires ou de proximité ancrés dans leur quartier, parce qu’ils remplissent une fonction de service aux habitants et de lien social, peuvent prétendre au statut de tiers-lieu. Mais cette association n’a rien de systématique ». Une bonne manière de rappeler que rien n’est acquis, et qu’un tiers-lieu authentique ne se décrète pas : il se construit jour après jour. Après tout, grimper ensemble, c’est déjà commencer à vivre ensemble. Et ça, ça mérite bien une IPA ou une limonade à la sortie du mur. Santé.
- Mont Fuji 2025 : ascension sous haute surveillance
Pour gravir le célèbre volcan japonais cet été, il faudra désormais montrer patte blanche – et porte-monnaie. L’ouverture de la saison d’ascension 2025 s’accompagne de mesures inédites : droit d’accès, réservation obligatoire, couvre-feu nocturne et quota strict de randonneurs sur le sentier principal. Un tournant destiné à juguler le surtourisme qui menace ce site sacré, au prix d’une petite révolution dans les habitudes. Chaque été, c'est la même ruée : des foules impatientes convergent vers le mont Fuji pour décrocher leur part de sacré, leur tranche d'éternité au lever du soleil depuis le toit du Japon. Mais depuis le 1er juillet 2025, la montagne aux estampes mythiques se découvre soudain un air inédit de citadelle sous haute surveillance. Tourniquets mécaniques, guichets monnayant le rêve, et rangers scrutant d’un œil sévère les chaussures des prétendants : « Fuji-san » ne cache plus ses ambitions de sélection naturelle. Fini l'ère des promeneurs du dimanche débarquant en sandales, appareil photo en bandoulière et insouciance en poche. Place à une ascension cadrée, codifiée, presque aseptisée : un pèlerinage 2.0 où la quête spirituelle croise l'exigence bureaucratique. C’est comme si le volcan légendaire, saturé par ses propres admirateurs, avait décidé de filtrer ceux dignes de fouler sa cendre, histoire de rappeler que même au pays des estampes et du kawaii, l’élégance reste une affaire de discipline. Chronique d’une indigestion volcanique Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2013 , le mont Fuji s’est retrouvé pris malgré lui dans un engrenage touristique, jusqu’à frôler l’asphyxie. La cinquième station Subaru, sorte de parking d’autoroute sacralisé servant de tremplin à l’ascension, accueillait déjà plus de 5 millions de visiteurs annuels en 2019, doublant sa fréquentation en seulement sept ans. Rien qu’en juillet 2023, près de 65 000 randonneurs ont touché le sommet, un pic inédit gonflé de 17 % par rapport à l’avant-pandémie. Mais sous cette avalanche de marcheurs compulsifs, la carte postale idyllique s’est vite effritée : embouteillages sur les sentiers, toilettes à la propreté douteuse, détritus semés comme autant d’offrandes indésirables sur les pentes sacrées. Même les réseaux sociaux, habituellement prompts à magnifier l’expérience, se sont émus devant l’état lamentable de certains points de passage. C’est surtout la pratique du « bullet climbing » qui a mis le feu aux poudres. Cette ascension express, souvent improvisée en pleine nuit sans halte en refuge ni véritable temps de repos, est devenue populaire auprès des touristes pressés de capturer le lever du soleil au sommet. Ce « bullet climbing » nocturne pose problème, moins par sa durée – environ 6 heures – que par l’impréparation fréquente des marcheurs occasionnels, qui sous-estiment les risques liés aux températures nocturnes et au mal aigu des montagnes. Ce qui entraîné une multiplication alarmante des interventions de secours : 61 opérations en 2023 rien que du côté de Shizuoka , en hausse de 50 % sur un an, la plupart pour hypothermie ou mal aigu des montagnes. Fin 2023, dépassé par l’afflux de touristes imprudents en short et tongs, un responsable local qualifiait sans détour la situation de « hors de contrôle », craignant ouvertement que les véritables montagnards désertent un sommet transformé en Disneyland vertical. « Pas de polaire ? Pas de Fuji ! » Même l’UNESCO avait mis la pression dès l’inscription du site, exigeant du Japon des actions concrètes contre ce surtourisme menaçant directement la préservation du volcan. Faute d’amélioration, le prestigieux label était susceptible de voler en éclats. Le message, longtemps ignoré, a finalement percuté les autorités japonaises après un été 2023 chaotique. Inspirées, ou plutôt effrayées, par le sort d’autres lieux mythiques submergés par les foules — du Machu Picchu péruvien aux plages thaïlandaises — elles ont finalement décidé de prendre des mesures radicales. À l’aube de la saison 2025, Fuji-san a donc décidé d’ouvrir les portes du sanctuaire au compte-gouttes, quitte à vexer au passage quelques adorateurs de son cône parfait. Fuji passe en mode VIP : quotas, réservations et couvre-feu au sommet Face à l’afflux chronique de pèlerins improvisés, les préfectures de Yamanashi et Shizuoka ont décidé de remettre un peu d’ordre sur le Fuji, avec une série de mesures à la fois strictes et ingénieuses. Première innovation : l’ascension devient officiellement payante. Terminé le temps des dons symboliques de 1 000 yens glissés nonchalamment dans une boîte rouillée. Désormais, c’est un droit d’entrée obligatoire de 4 000 yens (environ 25 €) qui attend chaque aspirant randonneur. Certes, on est loin du coût d’une expédition sur l’Everest , mais l’idée est symbolique. Deuxième mesure de taille : le plafonnement quotidien à 4 000 ascensions sur le sentier Yoshida, itinéraire vedette du versant nord. Pour entrer dans ce cercle restreint, une seule voie possible : réserver préalablement son créneau en ligne, en s’engageant par la même occasion à respecter un « contrat du randonneur », sorte de charte du parfait montagnard, incluant l’obligation de porter vêtements chauds, chaussures adéquates et bonne conduite. Les heureux élus reçoivent un QR code à présenter au point de contrôle ; quant aux retardataires, une maigre consolation : chaque jour, 1 000 places sont réservées aux moins prévoyants. Autant dire que ceux-là devront se lever tôt pour espérer décrocher leur place au soleil levant – sous peine de rester bredouille en bas du volcan, avec un souvenir amer et zéro selfie à la clé. Troisième nouveauté, véritable couvre-feu sur les pentes du Fuji. Pour décourager la pratique du « bullet climbing », les autorités ferment désormais l’accès au sentier dès 14h, jusqu’à 3h du matin, à tous ceux qui ne disposent pas d’une réservation en refuge d’altitude. Fini donc l’escapade improvisée en pleine nuit pour attraper la première lueur sur le cratère : la barrière du Fuji ne laisse désormais passer que les randonneurs prévoyants, dûment équipés et munis d’un lit réservé. Certes, les amateurs d’aventure spontanée en maugréeront, mais entre sauver quelques orteils gelés et sacrifier une poignée de romantismes mal placés, le choix des autorités est vite vu. Avec moins de passages, l’érosion des sols volcaniques fragiles devrait diminuer mécaniquement, tout comme la quantité de déchets à gérer sur les pentes sacrées. Enfin, histoire de muscler davantage le dispositif, des « Mt. Fuji rangers », gardiens officiels du volcan, veillent désormais scrupuleusement à l’entrée du sentier. Mission : vérifier les réservations, mais surtout l’équipement des candidats à l’ascension. Exit les tongs, les shorts fluos et autres débardeurs estivaux. Dorénavant, c’est veste chaude, chaussures adaptées et tenue sérieuse exigées. Le slogan pourrait presque être : « Pas de polaire ? Pas de Fuji ! ». En bons physionomistes du trek alpin, ces rangers pourront donc refouler sans sourciller les touristes trop légers pour affronter les rigueurs d’une montagne qu’on oublie trop vite être une montagne. Ces vigiles bienveillants, façon videurs des hauteurs, assurent également un rôle de pédagogues, rappelant aux visiteurs quelques règles élémentaires : interdiction formelle de camper hors des refuges, défense absolue d’allumer des feux sauvages et, évidemment, de semer ses déchets en chemin. À noter tout de même que ces règles strictes s’appliquent pour l’instant principalement au versant Yamanashi et à son sentier Yoshida. Du côté de Shizuoka, les trois autres voies (Subashiri, Gotemba et Fujinomiya) adoptent certes elles aussi le nouveau péage à partir du 10 juillet, mais restent pour le moment sans limitation journalière. Une générosité passagère, qui pourrait vite évoluer si les foules déboutées au nord venaient soudain à migrer massivement au sud. Quoi qu’il en soit, l’argent collecté via ce péage sera réinvesti dans l’amélioration des infrastructures d’accueil – entretien des sentiers, sanitaires, services d’assistance multilingues, voire dispositifs de secours renforcés – manière habile d’instituer un éco-péage en application directe du sacro-saint principe : « pollueur-payeur ». Le Fuji-san n’a peut-être pas dit son dernier mot, mais pour 2025, il a clairement décidé d’imposer ses propres règles du jeu. Entre régulation du tourisme et reconquête écologique Avec ces nouvelles mesures restrictives, la question n’est pas tant de savoir si le Fuji verra moins de monde cette année – c’est une évidence – mais de mesurer quelles en seront les conséquences concrètes. L’impact touristique immédiat paraît clair : un nombre de visiteurs réduit, c’est potentiellement moins de recettes pour les refuges et les commerces de la station, habitués jusqu'ici à profiter d’un flux quasi-ininterrompu de randonneurs. Mais ce calcul rapide pourrait cacher une dynamique plus subtile. Moins de visiteurs, certes, mais probablement mieux préparés, plus engagés, prêts à débourser davantage pour une expérience moins chaotique. Le pari des autorités est en somme celui d’un tourisme plus qualitatif, moins focalisé sur le volume que sur la valeur, où le plaisir de gravir le volcan mythique redeviendrait un luxe abordable mais non systématique. Côté environnement, le bilan s’annonce nettement positif. Avec moins de passages, l’érosion des sols volcaniques fragiles devrait diminuer mécaniquement, tout comme la quantité de déchets à gérer sur les pentes sacrées. L’argent récolté grâce au péage obligatoire offrira des ressources financières précieuses pour restaurer les infrastructures de manière durable, à commencer par la gestion des déchets, l’entretien des sentiers et des sanitaires enfin dignes d'un site classé par l’UNESCO. Sur le papier, ce mécanisme de « pollueur-payeur » semble taillé pour réconcilier fréquentation touristique et préservation environnementale. Si le mont Fuji fait aujourd’hui figure de pionnier involontaire dans la lutte contre le surtourisme, il est loin d’être le premier – et certainement pas le dernier – à tirer le signal d’alarme. Mais la réussite de ce modèle repose sur une inconnue majeure : sa mise en œuvre sur le terrain. Le dispositif de contrôle pourra-t-il tenir ses promesses face aux réalités pratiques et humaines ? Rangers et barrières suffiront-ils à maintenir efficacement le filtre ? Et surtout, comment gérer l’inévitable report de fréquentation vers d’autres itinéraires – en particulier ceux du versant sud (Shizuoka) qui, pour l’instant, restent sans quotas ? Si l’on voit apparaître une ruée sur ces sentiers alternatifs, les autorités locales devront rapidement réagir pour éviter que le problème ne se déplace simplement de quelques kilomètres. Le Fuji 2025 s’affiche donc comme une expérimentation grandeur nature, un laboratoire d’où pourrait émerger un nouveau modèle touristique, plus responsable, adapté aux réalités écologiques de notre époque. Son succès ou son échec apportera des enseignements précieux, bien au-delà des frontières japonaises, pour tous ceux qui tentent de résoudre l’équation complexe : comment préserver nos joyaux naturels sans les priver totalement de visiteurs ? En attendant, Fuji-san fait office de pionnier – malgré lui – dans une transition touristique dont le monde entier scrute désormais les résultats. Fuji-san et compagnie : l’époque des grands espaces en accès limité ? Si le mont Fuji fait aujourd’hui figure de pionnier involontaire dans la lutte contre le surtourisme, il est loin d’être le premier – et certainement pas le dernier – à tirer le signal d’alarme. Partout dans le monde, les sites naturels ou culturels emblématiques confrontés à une avalanche de visiteurs cherchent la parade idéale : quotas, billets réservés, tarifs gonflés, tout est bon pour endiguer le flot des foules. Prenez le Machu Picchu au Pérou, cette cité inca que des hordes de voyageurs impatients menaçaient littéralement de réduire en poussière. Pour sauver les pierres sacrées de l’érosion touristique, les autorités péruviennes ont imposé depuis quelques années une jauge très stricte, limitée à 5 600 visiteurs par jour en haute saison, répartis sur des créneaux horaires précis et obligatoirement accompagnés de guides agréés. Obtenir un billet relève désormais du parcours du combattant – mais à ce prix seulement la « cité perdue » pourra retrouver un semblant de sérénité. Le Pérou a compris, peut-être avant tout le monde, que pour éviter l’asphyxie d’un site exceptionnel, le ticket d’entrée se devait d'être exigeant, et pas seulement symbolique. En Italie, les Dolomites, patrimoine mondial de l’UNESCO prisé des instagrammeurs amateurs de turquoise parfait et de ciels limpides, sont entrées elles aussi en résistance. Face à des pics de fréquentation qui transformaient chaque été certaines vallées en embouteillage permanent, les autorités du Tyrol du Sud ont réagi dès 2023 en plafonnant carrément les nuitées au niveau de 2019 et en instaurant un gel total des nouvelles constructions touristiques . Certains sites-phare, comme l’incontournable lac de Braies, imposent désormais une réservation préalable obligatoire. Autant dire qu’on ne débarque plus dans les Alpes italiennes sur un coup de tête : là-bas aussi, la beauté naturelle se mérite désormais. Mais le cas le plus emblématique reste peut-être l’Everest, transformé ces dernières années en autoroute d’altitude où les prétendants à l’exploit s’entassent parfois tragiquement dans la fameuse « zone de la mort ». Après une photo virale en 2019 montrant une interminable file d’attente au sommet, le Népal tente timidement de reprendre la main. Depuis 2025, le permis d’ascension est passé de 11 000 à 15 000 $, et chaque candidat doit désormais prouver qu’il a déjà gravi un sommet de 7 000 mètres minimum . Malgré ces garde-fous, la saison 2025 affichait encore plus de 500 permis distribués, soit potentiellement 1 000 personnes sur une même pente en quelques semaines. La route vers une véritable régulation reste longue pour le toit du monde, tiraillé entre l'impératif de sécurité et la manne économique que représente le tourisme d’altitude. Ces exemples, du Machu Picchu aux Dolomites en passant par l’Himalaya, traduisent une tendance universelle : l’époque bénie où les sites naturels d’exception étaient librement accessibles à tous touche progressivement à sa fin. La régulation s’impose partout comme la seule voie raisonnable pour protéger un patrimoine mondial fragilisé par l’explosion du tourisme globalisé. Des temples indonésiens de Borobudur, où les prix ont quadruplé , à Venise, où l’on a déjà instauré un péage urbain , en passant par la plage thaïlandaise de Maya Bay, fermée plusieurs années pour cause de surfréquentation, la planète entière cherche à conjuguer fréquentation et préservation. Ainsi, le mont Fuji n’est finalement qu’un laboratoire parmi d’autres – mais sa réussite ou son échec auront valeur d’exemple. Si le Japon parvient à préserver son volcan sacré sans vider totalement ses pentes, la démonstration sera faite que tourisme contrôlé peut rimer avec plaisir retrouvé. Dans le cas contraire, si les effets pervers l’emportent, il faudra repenser la stratégie. En attendant, Fuji-san aura eu le mérite de rappeler une évidence : même à l’époque du selfie et du tourisme de masse, les sommets ne se conquièrent pas sans respect ni discipline. Comme le disait déjà le proverbe, « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». À gravir sans conscience, on abîme ce qu’on prétend aimer. Voilà sans doute le message le plus profond, caché derrière la nouvelle réglementation du plus célèbre volcan nippon.












