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  • L’équation verticale indienne : entre rêves olympiques et débrouille

    Portée par l’émergence de salles privées et une poignée d’athlètes ultra-déterminés, l’escalade gagne du terrain en Inde. Mais derrière les records de vitesse et les ambitions olympiques, le haut niveau se heurte à un manque criant de financements, des infrastructures limitées et un écosystème encore balbutiant. État des lieux d’une transition cruciale, nourri par nos échanges avec celles et ceux qui tentent de faire bouger les lignes. 19e Jeux asiatiques de Hangzhou 2023 à Shaoxing (Chine) © Dimitris Tosidis/IFSC Dans un pays où le cricket sature l'espace médiatique, financier et culturel, voir une autre discipline émerger relève du parcours du combattant. Pourtant, l’escalade est en train de réussir son introduction en Inde. Des blocs colorés s'installent au cœur des mégapoles, une jeunesse urbaine s'y bouscule pour le loisir, et quelques individualités d'exception tentent de convertir ce frémissement en trajectoire internationale. Deepu Mallesh incarne cette transition. À 28 ans, le grimpeur indien a les yeux rivés sur les Jeux olympiques de Los Angeles 2028. Récemment, il a pulvérisé le record national de vitesse, bloquant le chrono à 5,39 secondes (le record du monde est de 4,54 secondes, ndlr). Un chiffre impressionnant qui atteste du potentiel des athlètes, mais qui masque une réalité beaucoup moins reluisante : celle d'un isolement structurel profond. Le coût de la verticale Selon les estimations de l’Indian Mountaineering Foundation (IMF), des dizaines de milliers de personnes s’essaient désormais à la grimpe en Inde, un essor largement stimulé par l’ouverture d’une quinzaine de salles majeures ces dix dernières années. Le problème survient lorsque l'on observe l'entonnoir de la compétition. Sur cette masse de pratiquant·e·s, seul·e·s 3 500 athlètes participent aux circuits nationaux. Et à l'échelle internationale ? Une soixantaine à peine parvient à s'exporter chaque année. Pour un pays de 1,4 milliard d'habitants, ce goulet d'étranglement structurel interroge. Le talent est là : depuis 2002, les athlètes nationaux ont ramené près de 70 médailles des championnats asiatiques. Mais aligner des performances isolées ne suffit pas à bâtir une filière durable. Lors de nos échanges avec Deepu Mallesh, le grimpeur nous a détaillé la réalité chiffrée d’une saison internationale de haut niveau. Entre les billets d’avion, l’hébergement sur les étapes de Coupe du monde, les frais d’inscription, les visas parfois complexes à obtenir, la nutrition spécifique et le matériel, une année lui coûte entre 8 et 12 lakhs de roupies, soit environ 9 000 à 13 000 euros. C'est une somme qui s'avère astronomique en Inde pour un sport non subventionné. Deepu Mallesh nous a confié qu'en 2023 et 2024, sa survie sportive n’a tenu qu’à un fil, celui du financement participatif. En clair, c'est le public qui a payé ses billets d'avion. « Financièrement, cela reste un sport prohibitif, donc seules les personnes qui peuvent se le permettre y auront accès au départ » Shaiv Gandhi, directeur technique de The Indian Bouldering Company à Mumbai Bien que son intégration récente en équipe nationale lui ait permis d'obtenir une aide de l'IMF – lui offrant notamment une opportunité précieuse de s'entraîner avec l'équipe nationale indonésienne –, l'équilibre reste précaire. Encore aujourd’hui, Deepu Mallesh confie que chaque décision et chaque choix de compétition sur son calendrier dépend d’abord et avant tout de l’état de ses finances personnelles. Deepu Mallesh (cc) courtoisie de Deepu Mallesh Deepu Mallesh battant le record national de vitesse (cc) courtoisie de Deepu Mallesh Cette fragilité économique impacte les athlètes jusque dans leurs outils de travail les plus basiques. Citée par Pakistan Today, Joga Purty, 19 ans et jeune espoir de la discipline, rappelle que l’équipement de base représente un investissement récurrent majeur : une bonne paire de chaussons et un baudrier coûtent chacun environ 10 000 roupies, soit un peu plus de 100 euros, tandis qu’un sac à magnésie peut atteindre 5 000 roupies, environ 50 euros. Les chaussons techniques, eux, dépassent rarement trois à six mois d’usage à l’intensité du haut niveau. Sans le soutien de Tata, l’un des plus puissants conglomérats industriels indiens, elle aurait, comme tant d’autres, déjà abandonné la grimpe. Même constat pour Shivpreet Pannu, membre de l’équipe junior, qui expliquait au même média avoir dû attendre trois ans de compétition avant de pouvoir s’offrir sa toute première paire de chaussons personnels. Salle des machines Le véritable poumon de l’escalade indienne ne bat pas encore dans de grands centres nationaux de performance, mais au sein de structures privées. À Mumbai, The Indian Bouldering Company (TIBC) incarne cette nouvelle génération de salles urbaines, capables de rendre la grimpe plus visible, plus désirable, et parfois plus accessible. Interrogé par Vertige Media, Shaiv Gandhi, directeur technique de la salle, décrit une clientèle encore largement composée de débutant·e·s, d’amateur·rice·s de fitness et de jeunes actif·ve·s. Avec les vacances d’été, les enfants arrivent plus nombreux. À terme, il espère aussi toucher davantage les étudiant·e·s. L’escalade indienne s’élargit donc, mais d’abord dans les milieux capables de payer l’entrée. Shaiv Gandhi © The Indian Bouldering Company © The Indian Bouldering Company Shaiv Gandhi ne maquille pas cette limite. « Les salles commerciales rendent le sport plus accessible à celles et ceux qui n’ont pas accès aux infrastructures », explique-t-il. Mais cette accessibilité reste partielle : « Financièrement, cela reste un sport prohibitif, donc seules les personnes qui peuvent se le permettre y auront accès au départ ». Pour Shaiv Gandhi, la démocratisation passera peut-être par l’effet de volume : plus les salles se multiplieront, plus les prix pourront baisser, plus le sport deviendra familier, et plus les soutiens publics ou privés auront de raisons de suivre. « Pour que ce rêve reste d'actualité, l'année à venir sera décisive : j'ai besoin d'une visibilité internationale régulière, d'un entraînement structuré et d'un soutien financier » Deepu Mallesh, grimpeur professionnel de vitesse En attendant cette bascule, l’initiative privée pallie une partie des manques de manière artisanale. À TIBC, les trois instructeurs sont d’anciens athlètes de niveau national. Ils restent connectés à la communauté locale, notamment aux jeunes qui s’entraînent dans des structures plus petites et moins chères, davantage tournées vers la compétition. Lorsqu’ils repèrent un profil prometteur, ils le font remonter à la salle. « Nous faisons ce que nous pouvons pour faciliter leur progression », nous détaille Shaiv Gandhi. Concrètement, cela peut vouloir dire un accès gratuit, du coaching, du mentorat ou du matériel. L’idée est simple : si une personne montre du potentiel, il faut lui permettre de grimper. Mais cette simplicité souligne aussi la fragilité du système. Dans une filière structurée, le repérage d’un·e talent devrait enclencher un parcours. Ici, il dépend encore beaucoup de la vigilance d’une salle, de la bonne volonté d’un·e dirigeant·e, et de la capacité de quelques acteurs privés à absorber, à leur échelle, ce que le système public ne prend pas encore en charge. Destin technique Le développement de l’escalade indienne se heurte à une autre limite, plus subtile mais tout aussi bloquante : la géométrie même des murs disponibles. Au cours de notre entretien, Shaiv Gandhi nous a partagé une observation technique intéressante en nous expliquant que dans sa région, la quasi-totalité des compétiteurs affiche un niveau exceptionnel dans les profils en dévers, mais s'effondre littéralement dès que les blocs proposent des dalles techniques et verticales. La raison de ce déséquilibre est purement architecturale : les murs d’entraînement locaux ne proposent presque que des profils déversants. En escalade, l'infrastructure dicte la biomécanique et le style de l'athlète. S'il manque des ouvertures complexes, de la variété ou des volumes modernes, le retard technique se paie cash dès les premiers mouvements sur le circuit mondial. Des structures comme The Indian Bouldering Company font des miracles pour l’initiation et la progression intermédiaire, mais Shaiv Gandhi concède volontiers les limites de l'exercice. Il reconnaît qu'au-delà d’un niveau V9/V10 (7C/7C+), qui est pourtant le standard requis pour espérer exister à l'international, les volumes et l'espace manquent cruellement dans sa structure actuelle. Une salle commerciale de centre-ville ne peut tout simplement pas remplacer un centre de haute performance. « Pour moi, ce parcours n'a jamais été uniquement une question de compétition, il s'agit de prouver que les athlètes indien·ne·s peuvent atteindre le plus haut niveau s'ils bénéficient d'un soutien adéquat » Deepu Mallesh, grimpeur professionnel de vitesse À cela s'ajoute le cauchemar immobilier des mégapoles indiennes. À Mumbai, trouver un bâtiment industriel offrant plus de cinq mètres de hauteur sous plafond sans colonne centrale relève du miracle, et le louer coûte une fortune. Dans d'autres provinces où le foncier est plus accessible, c'est un autre problème qui surgit : l'absence totale de personnel qualifié pour ouvrir des voies, pour imaginer et installer des mouvements de niveau international. Olympe ou statu quo ? Pourtant, le dynamisme est indéniable. La pratique déborde désormais des métropoles les plus attendues pour s’implanter à Chennai, Hyderabad ou Kolkata. En parallèle, le rocher participe lui aussi à cette montée en visibilité. Comme à Hampi, dans le Karnataka, immense terrain de bloc sur granite au milieu d’un site classé à l’UNESCO, une référence pour les grimpeur·se·s voyageur·se·s. Tandis que Sethan, près de Manali, rattache la grimpe indienne à l’imaginaire plus large de l’Himalaya. L’escalade indienne ne se développe donc pas seulement en salle. Elle commence aussi à se raconter dehors. Pour le moment, l’escalade en Inde se développe beaucoup plus vite comme un style de vie social et urbain que comme un sport de compétition pure. Elle devient un marqueur culturel, une alternative à la salle de sport classique, un lieu de rencontre et d'échange. Cette mutation n'est pas une mauvaise chose en soi, car le haut niveau a cruellement besoin d’une base de pratiquant·e·s large pour s'autofinancer. Néanmoins, elle oblige l'Inde à faire un choix à court terme : veut-elle construire une communauté de loisir ou une filière d'élite ? Pour que les deux avancent de front, il devient urgent de jeter des ponts institutionnels solides entre les salles privées, les clubs, la fédération et le ministère des Sports. La reconnaissance institutionnelle reste le nœud gordien du problème. À l'heure actuelle, l'escalade cherche encore à être officiellement intégrée dans le cadre de la loi nationale sur la gouvernance du sport en Inde. Une étape indispensable pour débloquer des budgets d'État fixes et pérennes. Pour Deepu Mallesh, tout l'avenir de son rêve olympique dépend de cette bascule administrative. « Je crois sincèrement que c'est possible, affirme-t-il. Mais pour que ce rêve reste d'actualité, l'année à venir sera décisive : j'ai besoin d'une visibilité internationale régulière, d'un entraînement structuré et d'un soutien financier. Sans cela, il devient très difficile de rivaliser avec des athlètes qui bénéficient d'un soutien total. » C'est aussi à ces conditions que la route vers Los Angeles 2028 deviendra viable. « Pour moi, ce parcours n'a jamais été uniquement une question de compétition, il s'agit de prouver que les athlètes indien·ne·s peuvent atteindre le plus haut niveau s'ils bénéficient d'un soutien adéquat », ajoute Deepu Mallesh. Il précise aussi qu'il veut surtout prouver à la jeune génération qu’un grimpeur indien peut s’installer au sommet du monde, à condition qu'on lui donne les mêmes armes que les autres.

  • Tests de féminité aux JO 2028 : une coalition sportive et associative dénonce « une police du genre »

    Après la décision du Comité international olympique (CIO) de conditionner l’accès aux épreuves féminines des Jeux de Los Angeles 2028 à un test génétique fondé sur le gène SRY, plusieurs structures sportives, associatives et médias indépendants — dont Vertige Media — demandent l’abandon du dispositif. © David Pillet Le débat sur les frontières de la catégorie féminine dans le sport de haut niveau vient de franchir un nouveau cap. Le 26 mars 2026, le CIO a présenté une nouvelle règle d’éligibilité pour les Jeux olympiques de Los Angeles 2028. Désormais, toute athlète souhaitant s’aligner dans une épreuve féminine devra se soumettre à un dépistage génétique unique visant à détecter la présence du gène SRY, généralement associé au développement sexuel masculin. Le test pourra être réalisé par prélèvement buccal, salivaire ou par prise de sang. Officiellement, l’instance olympique justifie cette mesure par un impératif d’équité sportive et de sécurité. Applicable dès les tournois de qualification ainsi qu’aux Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ), cette réglementation aura pour conséquence directe d’exclure les athlètes transgenres des compétitions féminines. Le CIO prévoit néanmoins des exceptions pour certaines personnes présentant des variations du développement sexuel (VDS), notamment lorsqu’il est établi qu’elles ne tirent pas d’avantage physique lié à la testostérone. Retour de bâton En France, plusieurs organisations sportives et associatives contestent déjà cette décision. Dans une tribune collective publiée par Sport et plein air, le média du sport populaire de la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail, ndlr), une coalition dénonce ce qu’elle qualifie de retour des « tests de féminité ». Aux côtés de la FSGT, le texte est notamment signé par Rouge Direct, le FC Paris Arc-en-ciel, Paname Pride FC, l’Anestaps, la Fédération sportive LGBT+, la Fondation Fier, Vent Debout et Vertige Media. « Le monde du sport se doit de protéger les femmes. Non en excluant certaines, mais en changeant un système qui les instrumentalise, les violente et les domine depuis toujours » Extrait de la tribune. Le communiqué, dont la diffusion coordonnée est prévue ce vendredi 15 mai à 11 heures, dénonce des mécanismes discriminatoires qui renforceraient « la stigmatisation et le contrôle des corps des sportives ». Selon les organisations signataires, les athlètes transgenres et intersexes sont les premières visées, mais la portée symbolique du dispositif concerne plus largement l’ensemble des femmes engagées dans le sport de haut niveau. Le sujet réveille une longue histoire de contrôle des corps féminins dans le mouvement olympique. Interrogée sur la décision du CIO, la ministre des Sports Marina Ferrari a rappelé que « ces tests, mis en place à partir de 1967, ont pris fin en 1999 du fait des fortes réserves de la communauté scientifique quant à leur intérêt ». Elle a dénoncé un « retour en arrière » et alerté sur les questions éthiques, juridiques et médicales posées par la généralisation de tests génétiques. Du côté du Comité national olympique et sportif français (CNOSF), la position est plus prudente, mais les réserves existent également. L’instance reconnaît que les tests SRY soulèvent des « questions éthiques et scientifiques majeures » et pointe un problème juridique concret : en France, la législation sur la bioéthique et le Code civil encadrent strictement l’analyse génétique, ce qui pourrait empêcher la réalisation de ces tests dans les laboratoires français. Mauvais genre Au-delà de la bataille juridique, la controverse pose une question centrale : peut-on réduire l’éligibilité des femmes à un marqueur génétique unique ? Pour les opposants à la réforme, la réponse est non. Ils reprochent au test du gène SRY d’imposer une lecture trop binaire du sexe biologique, alors que les réalités intersexes, médicales et génétiques échappent souvent aux catégories administratives traditionnelles. La tribune replace aussi cette décision dans un contexte politique plus large, marqué ces dernières années par une intensification des débats autour de la participation des femmes trans dans le sport. Pour les signataires, le CIO reprend à son compte une logique de suspicion qui, sous couvert de protéger les femmes, risque d’exclure certaines d’entre elles. « Le monde du sport se doit de protéger les femmes. Non en excluant certaines, mais en changeant un système qui les instrumentalise, les violente et les domine depuis toujours », écrivent les organisations dans leur texte collectif. De son côté, le CIO assume sa volonté d’harmoniser un paysage réglementaire jusque-là très morcelé. Plusieurs fédérations internationales — dont World Athletics, World Aquatics ou World Rugby — ont déjà durci ces dernières années leurs critères d’accès aux catégories féminines. L’objectif affiché par l’instance olympique est donc d’imposer un cadre commun à l’ensemble du mouvement olympique. Mais cette tentative d’uniformisation ne clôt pas le débat. Elle le déplace. En transformant une question sportive, médicale, juridique et politique complexe en critère génétique standardisé, le CIO ouvre une séquence qui devrait largement dépasser les Jeux de Los Angeles. Pour la coalition associative, l’enjeu est désormais d’empêcher que la défense du sport féminin ne serve de justification à une nouvelle forme de surveillance du corps des femmes. Pour lire et signer la tribune, rendez-vous ici.

  • Alex Honnold n’a pas aimé jouer le méchant dans The Dark Wizard

    Dans sa série documentaire The Dark Wizard, HBO dépeint Alex Honnold comme le rival froid venu briser l'ego du regretté Dean Potter. Dans son podcast Climbing Gold, le grimpeur américain revient sur ce portrait qu'il juge un peu trop commode, rétablissant la complexité d'une relation faite d'admiration bien plus que d'animosité. Dean Potter © The Dark Wizard Dans The Dark Wizard, la série documentaire de HBO consacrée à Dean Potter, Alex Honnold apparaît presque comme le contrechamp parfait du « sorcier noir » de Yosemite. D’un côté, Potter : mystique, tourmenté, performeur autoproclamé, obsédé par le risque, l’art et la trace laissée dans la vallée. De l’autre, Honnold : plus jeune, plus froid, plus méthodique, débarqué dans le paysage avec cette capacité presque vexante à réaliser, parfois avant lui, parfois mieux que lui, les rêves verticaux que Potter portait depuis des années. Dans notre article consacré à la série, Peter Mortimer et Nick Rosen expliquaient justement combien l’arrivée d’Alex Honnold avait fini par fissurer l’ego de Dean Potter. « Dean Potter aurait pu être un mentor pour Alex Honnold », nous confiait Nick Rosen. Mais la rencontre entre les deux hommes a plutôt pris la forme d’un passage de témoin contrarié : l’idole voyait débarquer celui qui allait faire basculer l’époque. Sauf qu’Alex Honnold, lui, semble moins convaincu par le rôle de « méchant » qu’on lui fait tenir dans le documentaire. Prises de bec Dans un récent épisode de son podcast Climbing Gold, intitulé Getting It Right: Charlize Theron and Beth Rodden et publié le 1er mai 2026, le grimpeur américain est revenu sur la production de HBO. Si l’épisode est d’abord consacré au film Apex, où Charlize Theron incarne une grimpeuse épaulée par Beth Rodden, Honnold profite de l’introduction pour glisser quelques mots sur The Dark Wizard. Des propos qui suffisent à rouvrir l’un des fils les plus sensibles du documentaire : sa rivalité supposée avec Dean Potter. « Dean était un héros pour moi, et vraiment pour toute une génération » Alex Honnold À la question de savoir s'il avait été étonné d'être présenté comme « le méchant » de l’histoire, Honnold répond sans dramatiser, mais sans esquiver pour autant. Il explique avoir « fait quelque chose comme douze heures d’interview, et ils ont essentiellement pris les trucs les plus extrêmes pour en faire un truc du genre : ultra compétitif, [où je] déteste Dean », avant d’ajouter : « C’est un peu agaçant ». Honnold ne cherche pas à régler ses comptes avec la production. Il qualifie d'ailleurs la série d'« amazing » et se réjouit qu’elle existe. Mais pour lui, Dean Potter était bien plus qu’un rival encombrant dans les archives de Yosemite. « Dean était mon héros d’enfance », rappelle-t-il. Une formule courte qui réinjecte de la nuance là où le format documentaire avait besoin de simplification. Car le cinéma, même réel, exige des trajectoires claires : un héros, une faille, un rival, une chute. Dans The Dark Wizard, Honnold devient naturellement ce rival idéal. Celui qui ne vient pas seulement contester un trône, mais qui finit par s’y asseoir. Honnold rappelle qu’être perçu comme une menace ne signifie pas forcément avoir l’intention de l’être. Les faits, mis bout à bout, plaident en ce sens. En 2008, Honnold réalise le premier solo intégral du Half Dome, un projet que Potter convoitait. Dans The Dark Wizard, la blessure est d’ailleurs formulée par Potter lui-même. À propos du solo intégral de Half Dome par Honnold, le grimpeur disparu reconnaît, dans des images reprises par la série : « Merde. Je voulais faire ça ». Il décrit alors son jeune rival comme « un petit connard compétitif » venu réaliser des projets dont il savait qu’ils comptaient pour lui. Autrement dit : HBO n’invente pas totalement la rivalité. Elle la durcit, elle la scénarise, mais elle part d’une tension réelle. En 2012, Alex Honnold écrase la saison à Yosemite en s’offrant le record de vitesse du Nose avec Hans Florine et la Yosemite Triple Crown en solo intégral. Dans la série, il résume lui-même cette année-là avec sa sécheresse habituelle : il a, dit-il en substance, réalisé presque tout ce que Dean Potter avait déjà fait ou rêvait encore de faire, souvent plus vite, parfois dans un style plus pur. De quoi nourrir, à l’écran, le récit d’un jeune loup piétinant les plates-bandes de son aîné. Honnold, lui, préfère une lecture moins romanesque. S’il ne nie pas sa compétitivité — un trait, selon lui, partagé par toute la communauté de la vallée à l’époque — il réfute toute volonté d’annihiler Potter. Dans Climbing Gold, il avance même une idée plus piquante : si Potter voulait réellement réaliser certains de ces projets, il aurait pu s’y mettre plus tôt. Peut-être, suggère Honnold, qu’une part de lui était presque soulagée de ne plus avoir à les faire. La formule est rude, mais elle dit bien le personnage : respectueux, admiratif, et toujours incapable de totalement renoncer à l’analyse froide. Le sorcier et la méthode C’est précisément là que le malaise mis en lumière par The Dark Wizard devient passionnant. Le documentaire raconte brillamment ce que l’arrivée de Honnold a provoqué chez Potter. Mais Honnold rappelle qu’être perçu comme une menace ne signifie pas forcément avoir l’intention de l’être. Dans les yeux de Dean Potter, Honnold était peut-être l’homme venu dissiper ses derniers sortilèges. Dans ses propres souvenirs, Honnold n’était que le gamin fasciné par un personnage hors norme. C’est aussi ce qui rend leur histoire commune plus forte qu’une simple guerre d’ego. Potter avait bâti une mythologie quasi chamanique autour de sa personne. Honnold, à l’inverse, a incarné le grimpeur démythologisé : pragmatique, peu enclin aux envolées lyriques, capable de transformer les visions artistiques des autres en une suite de mouvements exécutables. Le premier cherchait à donner une dimension cosmique au vide. Le second a démontré que ce même vide pouvait aussi s’apprivoiser avec une paire de chaussons, une mémoire photographique des prises et une gestion du stress d’une froideur absolue. Malgré ses réserves sur le montage, Honnold ne cherche pas à disqualifier l’œuvre. Pour lui, l’essentiel est ailleurs : The Dark Wizard permet de replacer Dean Potter au centre de l’histoire de l’escalade, évitant qu’une nouvelle génération de grimpeur·se·s ne passe à côté de son héritage. Il rappelle aussi que leur relation ne s’est pas figée pour toujours dans cette rivalité de Yosemite : dans le dernier épisode de la série, Honnold évoque un moment d’apaisement avec Potter au Telluride Film Festival, avant la mort de ce dernier. « Dean était un héros pour moi, et vraiment pour toute une génération », insiste-t-il. Une phrase qui résonne comme un droit de réponse. Dans le documentaire de HBO, Honnold est celui qui dépasse le maître. Dans sa propre mémoire, il reste celui qui l’a regardé ouvrir la voie, avant de comprendre qu’il pouvait, lui aussi, s’y élancer. C’est peut-être là que The Dark Wizard touche juste, malgré ses raccourcis. Les mythes ne se transmettent jamais proprement : ils se frottent, se contredisent et se dépassent. Dean Potter voulait voler. Alex Honnold a grimpé. Et si HBO a choisi d’y voir une rivalité dramatique, Honnold, lui, semble surtout y voir un scénario un peu trop parfait.

  • Lucas, prof d’escalade et ouvreur : 1 400 euros par mois dans une grande salle

    À 36 ans, Lucas encadre des enfants, ouvre des voies et assure quelques shifts d'accueil dans une grande enseigne nationale de salles d'escalade. En CDI de 28 heures, il a accepté de passer ses revenus au crible pour le nouveau format de Vertige Media consacré aux travailleur·se·s de l'escalade en France. (cc) Tofan Teodor / Unsplash On a bien fait d'appeler Lucas* un jeudi après-midi pendant sa coupure. Trois heures plus tard, il n'aurait pas décroché. Enfin, peut-être — mais on n'aurait pas eu grand-chose. « Le jeudi soir, il ne faut pas me parler. Je rentre, je fais une sieste, et après je peux faire ma soirée », lâche-t-il au bout du fil. Et pour cause : c'est le moment où ce moniteur d'escalade achève généralement quatre jours de gros charbon. Si la semaine de Lucas est moins prévisible qu'un cadre de la Cogip, elle a ses repères. En début de semaine, il ouvre généralement des voies pendant 8h. Un autre, il encadre, parfois tard le soir. Encore un autre, c'est généralement 7h30 de cours avec des coupures au milieu. En fin de semaine, il fait grimper une classe de lycée puis enchaîne avec deux ou trois encadrements en cascade. « Dès que j'ai deux ou trois cours, en fin de journée, je suis éclaté », décoche-t-il. Un jour de repos. Puis il faut rechausser pour un jour de week-end. Parfois, le dimanche. Galères et paie Lucas est prof d'escalade depuis six ans dans une grande enseigne nationale. Il a d'abord travaillé en colonie de vacances. « Je gagnais 2 euros de l'heure mais c'était l'éclate totale », précise-t-il. Il perçoit alors son enthousiasme à encadrer des jeunes comme une vocation. Alors, il décide d'y adjoindre sa passion pour l'escalade et passe un diplôme d'État qui lui permet d'être embauché en alternance dans la salle où il travaille encore aujourd'hui. Le jeune trentenaire est désormais en CDI, à 80%. « Je bosse 28h par semaine, explique-t-il. Mais en vrai, personne n'est au 35h dans la salle, à part les cadres. Très peu de monde pourrait tenir le rythme sur 35h. » Lucas encadre, ouvre, multiplie les shifts à l'accueil, range, porte, nettoie, classe, surveille. Le tout pour 1 400 euros net (environ 1  850 euros brut, ndlr) par mois. Pas de 13ème mois, son employeur n'en verse pas. Les heures supplémentaires sont annualisées, récupérées en repos, non payées. Sauf dépassement constaté fin août, plafonné à 20 heures. Pour mettre un peu de beurre dans les épinards, l'ouvreur-moniteur-agent-d'accueil pourrait compter sur les primes. Lucas nous confie que « c'est compliqué ». Ce qu'il faut retenir, c'est que la salle pratique un système de primes sur objectifs collectifs. « On est tous "objectivés" sur les ventes d'abonnements, le panier moyen de la restauration et même les avis Google de la salle », précise-t-il. La règle est la suivante : si l'objectif est atteint, tout le monde touche sa prime. S'il est manqué, personne ne la prend. « Je trouve ça juste, reconnaît Lucas. La qualité de la salle dépend autant de l'ouvreur que de la personne en caisse. Ça évite que chacun pense à sa gueule. » Sur l'année 2025, l'équipe a touché l'équivalent de 800 euros brut en primes collectives, soit une soixantaine d'euros nets par mois en moyenne. Le salarié vit aussi des avantages classiques du salariat d'une PME. Son employeur lui rembourse 75% de l'abonnement aux transports en commun. La mutuelle est prise en charge à 80%. En plus, Lucas bénéficie de l'abonnement gratuit dans toutes les salles françaises du réseau, et pourrait même en faire bénéficier son ou sa conjoint·e. « En vrai, même chez les concurrents je rentre gratuit, souffle-t-il. On est assez solidaires les uns les autres sur ça. » Le matériel — cordes, dégaines, baudriers, casques — peut être emprunté pour le week-end, tant qu'il n'est pas prévu sur une sortie programmée. Installé dans une grande ville de France, Lucas s'en sort avec son salaire. Il ne flambe pas mais confie « avoir beaucoup de chance ». Il bénéficie d'un loyer modéré et perçoit aussi une centaine d'euros de la CAF au titre de la prime d'activité. Sur ses sorties, il fait gaffe. « Je fais des apéros à la maison plutôt que d'aller au bar, un petit concert de temps en temps mais jamais des gros trucs. Et les vacances, bah, c'est la grimpe le plus souvent. Pas très loin », spécifie-t-il. « Je ne me plaindrai plus jamais si j'arrive à 1 800 euros par mois. Même 1 600, ce serait déjà plus cohérent avec ce qu'on nous demande » Le coût de la vis À la question de savoir s'il peut épargner, Lucas répond que c'est impossible. Il vient d'investir dans un véhicule. Il assure que tous ses collègues qui ont une voiture sont dans la même situation. « Les seuls qui mettent un peu de ronds de côté, c'est ceux qui n'en ont pas. Et encore, c'est max 150 euros, hein », dit-il. Avant de rajouter : « On n'est pas dans la misère mais il ne faut pas avoir des goûts de luxe ». Acheter un appartement, il y pense. Mais seul, avec ce salaire, il voit cela comme un horizon lointain. « Les collègues qui ont réussi à le faire, c'est parce qu'ils ont eu l'apport d'un héritage », précise-t-il. Il déclare ne pas trop parler d'argent avec eux. Ce n'est pas tellement un sujet, ni avec ses ami·e·s en dehors du milieu de l'escalade d'ailleurs. Ce qui irrite Lucas, ce n'est pas tant le chiffre en bas de la fiche de paie. C'est l'écart entre ce qu'il touche et le niveau d'engagement qu'on lui demande. « Tous les soirs où j'encadre, je peux finir au poste. 15 secondes au mauvais moment, un gamin peut se fracasser, voire mourir. Ça, ça reste dans un coin de la tête », affirme-t-il. Selon lui, la vigilance requise est réelle, permanente et le salaire, lui, ne reflète pas ça. « Je ne me plaindrai plus jamais si j'arrive à 1 800 euros par mois. Même 1 600, ce serait déjà plus cohérent avec ce qu'on nous demande. » Le moniteur a déjà tenté. Son employeur lui répond toujours la même chose : « Techniquement, on ne peut pas payer plus ». Depuis son salaire d'alternant, Lucas a quand même été augmenté plusieurs fois en six ans. Cela dit, son intention n'est pas tellement d'être mieux payé – il sait que c'est trop compliqué – mais de réclamer des avantages spécifiques. « Quand j'ai été embauché après mon alternance, j'avais une liste de demandes, raconte-t-il. Ce n'est pas écrit dans mon contrat, c'est un accord oral, mais ça tient ». Des aménagements horaires, un seul dimanche travaillé par mois... « Ce n'est pas rien », plaque-t-il. Lucas n'est pas syndiqué. Il voudrait s'y mettre, pense que c'est important. Et en même temps, le jeune moniteur ne se voit pas rester des années avec ce boulot. « Je me donne 4 ou 5 ans, dit-il. Après, je me verrais bien encadrer mais à mon compte et plutôt en extérieur. Les gens ne se rendent pas compte, mais le bruit d'une salle d'escalade fatigue énormément. C'est constant : le bruit de la visseuse, les cris des gamins, la musique, le bar, le resto... Ça crève. En falaise, je suis certain que tu peux faire plus d'heures et te sentir moins fatigué. » C'est un peu ce qu'il voudrait que les clients comprennent. Car derrière le sourire de l'accueil et l'énergie des cours, « il y a pas mal de galères ». Suffisamment pour donner ce conseil aux jeunes qui voudraient se lancer : « Tu vas beaucoup te marrer, mais pas espérer devenir riche ! » *Le prénom a été changé. Ce format doit beaucoup à celui inventé il y a quelques années par Rue89 et intitulé « Porte-monnaie au rayon X »

  • Comment Summit Journal a élevé le journalisme d'escalade

    Fondé en 1955 par deux femmes qui cachaient leur genre, Summit compte parmi les pionniers du journalisme d'escalade américain. Michael Levy l'a ressuscité en 2024 sous le nom de Summit Journal. Portrait d'un pari éditorial obstinément libre. © courtoisie de Summit Journal Michael Levy ne porte pas souvent de costume. Pour ne pas dire jamais. Mais en ce début d'automne 2023, il ne sait pas trop où il met les pieds. Alors, il s'habille. Le jeune homme vient de décrocher un rendez-vous dans l'un des clubs les plus sélects de New York : le Harvard Club. Journaliste-grimpeur, le voilà tout cintré en train de chercher un vieil homme de 82 ans qu'il n'a jamais vu. David Swanson apparaît. Ancien président de l'Explorers Club, c'est une figure du milieu de la montagne américaine. Ils s'installent dans un salon lambrissé. Michael Levy expose son projet de relance. David Swanson l'écoute attentivement. Jusqu'à ce qu'il opine du chef et pose une condition : si le magazine n'est pas rentable dans cinq ans, les droits lui reviennent. Deal. L'héritier D'une poignée de main, Michael Levy vient de prendre en charge l'héritage de l'un des magazines d'escalade les plus emblématiques des États-Unis. Sur ses épaules se tiennent désormais 68 ans d'histoires verticales aussi diverses qu'insolites. Et pourtant, lorsqu'on le rencontre en visio, ce n'est pas vraiment un homme écrasé par l'histoire qui apparaît à l'écran. Depuis le Colorado d'où il est originaire, le trentenaire affiche un large sourire sous sa casquette. Voilà un peu plus de deux ans que « son » Summit Journal paraît. Depuis février 2024 et cette édition qui affiche un grimpeur suspendu au-dessus de la mer, l'aventure se passe, dit-il, « plutôt bien ». Il vient de mettre sous presse son cinquième numéro. Au moment de notre rencontre, en février 2026, il vient même d'apprendre que Summit Journal est nominé aux National Magazine Awards dans la catégorie « Best Still and Animated Illustrations ». Soit l'un des prix les plus prestigieux du secteur américain, dont les résultats seront connus dans les prochaines semaines. « Les prix, ça n'a pas vraiment d'importance pour moi, balaie-t-il. Mais bon, être reconnu aux côtés de The New York Times, The Verge ou The Atlantic, ça veut quand même dire quelque chose. » Au sommet de la pile, le numéro de février 2024, le premier après une pause de 27 ans © courtoisie de Summit Journal Tout porte à croire que, près de trois ans après, cette poignée de main au Harvard Club était un bon deal. Cela dit, l'histoire de Summit ne commence pas avec Michael Levy. Ni même avec David Swanson. Elle démarre en 1955, dans le sous-sol d'une petite maison brune perchée sur un éperon granitique, à Big Bear Lake, dans les montagnes de San Bernardino, en Californie. C'est là que Jene Crenshaw et Helen Kilness cousent et agrafent les numéros inédits du premier magazine mensuel d'escalade d'Amérique. Les deux femmes se sont rencontrées pendant la Seconde Guerre mondiale, à laquelle elles prennent part en tant qu'opératrices radio en Géorgie. Après l'armistice, elles mettent leurs maigres économies en commun, achètent une moto, apprennent à la conduire et traversent le pays ensemble. Arrivées sur la côte ouest, elles créent Summit Magazine avec une conviction simple : il manque un magazine sérieux sur l'escalade dans leur pays. Et visiblement, personne ne va le faire à leur place. Toutefois, pour la prendre, cette place, les fondatrices vont devoir changer de prénoms. Dans un monde totalement dominé par les hommes, Jene signe « J.M. Crenshaw » alors qu'Helen choisit « H.V.J. Kilness ». Dès le départ, le magazine dégage une âme singulière que Michael Levy qualifie aujourd'hui d'« ethos égalitaire ». « Royal Robbins, l'une des grandes figures de l'escalade nord-américaine, y était éditeur de 1964 à 1974, explique-t-il. Donc il publie ses chroniques sur les premières ascensions d'El Capitan et du Half Dome. Mais sur la page suivante, on pouvait lire l'histoire d'une mère de famille qui racontait ses sorties avec son fils. » Ce refus de l'élitisme, couplé à l'envie de s'adresser à « Monsieur Tout-le-Monde » va constituer l'une des marques de fabrique les plus durables du magazine. Le tirage atteint 10 000 exemplaires. Un chiffre que les fondatrices ne souhaitent pas dépasser, pour ne pas que le succès n'empiète sur leur temps d'escalade. Il leur arrive même de sauter des numéros en partant grimper plusieurs semaines. En 1989, Jene Crenshaw et Helen Kilness vendent. Summit devient Summit: The Mountain Journal, un trimestriel dit « grand format ». Cette première relance s'arrêtera en 1996 et le magazine disparaît pendant 27 ans. Des gros sous, Chris Sharma et quelques verres de whisky Il y a quelques années, Michael Levy n'avait encore jamais entendu parler de cette histoire. C'est une consoeur qui va l'éclairer. Avec une série d'essais publiés dans le magazine Alpinist, c'est Katie Ives qui raconte la trajectoire de Jene et Helen, la « Summit House », les initiales, la moto. Michael Levy est alors journaliste et éditeur, passé par Rock & Ice et Climbing avant que les deux titres ne soient absorbés par Outside Magazine. « À ce moment-là, la plupart des grimpeur·se·s n'avaient jamais entendu parler de Summit, confie-t-il. Katie l'a en quelque sorte épousseté. C'est ce qui l'a mis sur mon radar. Et depuis, ce nom, cette marque, sont restés dans un coin de ma tête pour toujours. » Les anciens numéros de Summit, respectivement de l'été 1964 et de mai 1957 © courtoisie de Summit Journal En 2023, le journaliste décide d'agir. Retrouver le propriétaire des droits prend du temps. La nièce de Jene, Paula Crenshaw, lui donne finalement un numéro de téléphone. « Il est peut-être encore en vie, lui souffle-t-elle. Il a dans les 80 ans passés. » Michael Levy appelle David Swanson, à qui il balance son pitch en deux minutes. Et très vite, le trentenaire se retrouve bien habillé dans un salon de club new-yorkais qui sent les boiseries et le scotch. En réalité, il y aura plusieurs rencontres entre Michael Levy et David Swanson. Suffisamment pour régler la question du nom du magazine, du logo, des droits sur les couvertures mythiques. Et du prix d'achat. « Assez modeste pour tenir sur mes économies et ne pas me mettre sur la paille si ça avait été un fiasco complet », élude le journaliste. Les deux hommes s'accordent aussi sur une clause dans le contrat : si Summit Journal n'est pas rentable dans cinq ans, les droits reviennent à Swanson. « Non pas qu'il veuille en faire quelque chose, reprend-t-il. Il voulait juste s'assurer que si je n'y arrivais pas, l'héritage de ce magazine ne disparaisse pas. » « Summit Journal est rentable dès le premier jour » Michael Levy dans le New York Times Avant le lancement, Michael Levy appelle Mike Rogge, l'éditeur de Mountain Gazette, un magazine de montagne ressuscité quelques années plus tôt. Même trajectoire, même combat. Rogge devient un mentor et convainc son poulain de passer de quatre numéros par an à deux, avec un triptyque : « Quality, quality, quality ». « Il m'a dit : "Si tu crois en la qualité de ce que tu fais, les autres y croiront aussi" », raconte Levy, qui commence à tracer sa propre voie et à livrer ses propres anecdotes. Dans un éditorial, le directeur de la publication raconte que l'été précédant la relance de Summit Journal, il s'est attaqué à la face sud du Moose's Tooth, en Alaska. Sur un relais, à mi-paroi, l'esprit n'est pas tout à fait là : il pense à la montagne de problèmes qui l'attendent à New York, au site internet qui tarde, à la logistique infernale des abonnements. Il rencontre un certain « Zach » sur la voie. La météo les bloque cinq jours au camp de base. Ils jouent aux cartes, boivent du whisky, partagent leurs vies dans la tente. Zachary Runyan est développeur web. Il deviendra directeur digital de Summit Journal. L'histoire derrière l'histoire Pour le lancement, Michael Levy a tout misé sur une stratégie de communauté : contacter tous les grimpeur·se·s professionnel·le·s avec qui il a échangé un email au fil des années, leur présenter le projet. « Comme des influenceurs », plaisante-t-il, avec un sourire légèrement embarrassé. Adam Ondra, Chris Sharma, Sasha DiGiulian : toutes et tous relaient l'annonce. En un mois, le repreneur atteint le nombre d'abonnés – qu'il taira – dont il a besoin pour que le projet soit viable. Quelques mois plus tard, il confie au New York Times que Summit Journal était « rentable dès le premier jour ». Comment est-ce possible ? Une stratégie de précommande bien pensée et « pas mal de chance ». Summit Journal a surtout un positionnement très affirmé. Le magazine paraît deux fois par an, en grand format, sur papier épais. Aucun article n'est mis en ligne : tout est réservé aux abonnés, qui paient 60 dollars par an. La publicité représente à peine 10 % des pages. Michael Levy préfère d'ailleurs appeler ses annonceurs des « partenaires de marque » : soit des entreprises ancrées dans la communauté de l'escalade, qui investissent parce que « c'est une bonne chose pour l'industrie ». Les revenus se partagent aujourd'hui à égalité entre abonnements et publicité. Le rêve de Levy ? « Fonctionner à 100 % sur les abonnements. » Les récentes hausses des tarifs douaniers lui ont rappelé pourquoi. Un annonceur qui faisait son beurre à l'étranger s'est retiré. « C'est 10 % de mes revenus annuels qui disparaissent d'un coup », assène-t-il. « Le print ressemble un peu au vinyle. Ce qui est vieux redevient nouveau. Il y a un public qui apprécie les objets qu'on peut tenir dans ses mains, poser sur une étagère. C'est devenu quelque chose d'un peu contre-culturel » Michael Levy, directeur de publication de Summit Journal Le budget de contenu par numéro tourne entre 40 000 et 50 000 dollars, un seuil que le directeur de la publication dépasse à chaque fois. « Parce que c'est ce qui m'importe le plus », justifie-t-il. Un portrait XXL de l'alpiniste français Benjamin Védrines a coûté plus de 10 000 dollars à lui seul. Mais le principe reste le même : la composante éditoriale doit rester la première ligne de budget. L'équipe, elle, demeure étroite. Michael Levy édite et publie, épaulé par Randall Levensaler à la direction artistique, son pote « Zach » à la direction numérique et deux collaborateur·ice·s à temps partiel. « J'aimerais les faire toutes et tous passer à temps plein. Il faut juste grandir un peu plus », confie-t-il. L'ambition est fixée à 10 000 abonné·e·s. Pour y parvenir, le journaliste de formation convoque encore et toujours la qualité éditoriale. Pour la sublimer, d'après lui, il faut choisir une voie engagée : celle du papier. Ce qui suppose de quitter le numérique. Si Summit Journal édite une newsletter et un compte Instagram, son directeur se méfie du Net comme d'un mauvais spit. « Sur Internet, c'est comme boire à un tuyau d'incendie, image-t-il. Il y a trop de choses, beaucoup de bonnes choses, mais on se perd dans le bruit. » Ses expériences malheureuses chez Rock & Ice et Climbing qui ont arrêté leurs déclinaisons imprimées l'ont vacciné. « Le print ressemble un peu au vinyle, tente-t-il. Ce qui est vieux redevient nouveau. Il y a un public qui apprécie les objets qu'on peut tenir dans ses mains, poser sur une étagère. C'est devenu quelque chose d'un peu contre-culturel. » Michael Levy, directeur de la publication de Summit Journal © courtoisie de Michael Levy Avec son héritage en bandoulière, Michael Levy cherche toujours à raconter « l'histoire derrière l'histoire ». Alors que ses concurrents se battaient pour couvrir une grande première himalayenne, Summit Journal a pris le temps de percer l'angle inattendu. La rédaction a trouvé que le portaledge utilisé pour l'ascension avait été conçu par un artisan qui le cousait dans son garage. Le papier n'a pas décrit l'ascension, il a raconté l'histoire de cet homme. « Je me demande constamment comment le magazine peut être un véhicule pour raconter des histoires humaines, et voir le monde sous différents angles : c'est ça qui me tient éveillé la nuit », résume Michael Levy. Il reste encore quelques pas pour atteindre le graal éponyme que le Summit Journal s'est donné. Dans une époque où une information en chasse une autre d'un seul swipe, une revue tente de suspendre les flux algorithmiques, les troubles de l'attention et les vues de trois secondes. Réussira-t-elle son pari ? « Le premier magazine d'escalade mensuel des États-Unis » est quoi qu'il en soit une des réponses les plus longues et les plus obstinées aux vicissitudes du monde de la presse. Et après 70 ans, elle s'écrit encore.

  • Alpine Skills : suivre ses compétences et son matériel en montagne

    D’abord pensée pour les élèves de l’École de la Montagne, la webapp Alpine Skills répond à un besoin concret : suivre la progression des compétences et mieux gérer le matériel. Un outil de terrain, conçu par des guides et des formateur·rices, aujourd’hui accessible à toutes et tous. À l’École de la Montagne, on ne promet ni sommets records ni expériences prêtes à consommer. On y apprend lentement, par étapes, en intégrant les gestes et la lecture du terrain. C’est dans ce contexte qu’est née Alpine Skills, une webapp imaginée par l'équipe pédagogique de l'École de la Montagne pour simplifier le suivi des apprentissages et la gestion du matériel au sein de la formation. Un projet pragmatique, qui pourrait trouver un écho plus large chez les alpinistes, les grimpeur·euses et les clubs en quête d’outils pour structurer leurs pratiques. De la pédagogie au numérique Avant d’être une application, Alpine Skills est la continuité d’une pédagogie. À l'École de la Montagne, la progression repose sur un suivi par compétences, construit avec des guides de haute montagne. « On a d’abord essayé Notion, puis un livret papier, raconte Hector, le co-fondateur. Mais ce n’était ni pratique, ni durable. L’idée de l’app s’est imposée d’elle-même : un outil que l’on garde sur soi, pendant et après la formation. Une boussole de progression. » Cette boussole, c’est une interface simple, où les élèves peuvent auto-évaluer leurs compétences, avant qu’elles soient relues et validées par les guides. L’idée n’est pas de distribuer des notes, mais de rendre visible l’évolution des apprentissages : identifier ce qui est acquis, ce qui reste fragile, ce qu’il faut retravailler. Une approche fidèle à la philosophie de l’école : apprendre à se situer avant de prétendre avancer. La compétence, définie simplement « Pour nous, une compétence, c’est un comportement que tu es capable de faire par réflexe, sans te poser de questions au moment où tu en as besoin. » Le ton est donné : ici, la compétence se mesure à la justesse du geste, pas au nombre de sorties. L’app distingue quatre niveaux : 0 : tu ne sais pas faire. 1 : tu as vu la notion, mais tu ne peux pas l’exécuter seul·e. 2 : tu y parviens lentement, avec concentration. 3 : c’est intégré, fluide, automatique. Ce barème ne cherche pas à standardiser la montagne : il aide simplement à nommer les étapes d’un apprentissage. « 90 % des gens sont plutôt humbles. Les 10 % restants se surestiment… », sourit Hector. Et cette honnêteté n’a rien d’anecdotique : elle est au cœur du processus. Dans un environnement où la pratique s’accélère, formaliser la progression devient une manière de préserver le sens : savoir pourquoi on fait, et non seulement ce qu’on fait. Le répertoire matériel, deuxième pilier L’autre versant du projet est né d’une réalité tout aussi concrète : la gestion du matériel. Entre listes de cordes, inventaires de dégaines et suivi d’équipement collectif, la logistique s’appuyait jusque-là sur des tableurs hétéroclites. « Comme beaucoup de clubs, on gérait tout sur Excel. Ça fonctionne… jusqu’au jour où l’on s’y perd », résume Hector. Alpine Skills propose désormais un répertoire intégré : chaque élément — corde, coinceurs, dégaines, textiles, DVA, skis — peut être renseigné, daté, relié à une discipline ou à une sortie. L’outil permet aussi d’organiser la répartition du matériel entre membres d’une cordée ou d’un groupe. Pour les structures, il ouvre la voie à un suivi global des EPI (équipements de protection individuelle) : traçabilité, contrôles, renouvellement. Rien d’exotique : simplement ce que la plupart font déjà, mais de façon dispersée. La différence, ici, tient à l’articulation entre savoir-faire et savoir-s’équiper : les deux faces d’une même autonomie. Un outil collectif, ouvert à toutes et tous À sa création, Alpine Skills n’avait pas vocation à sortir du cadre de l'École de la Montagne. Mais dès sa mise en ligne, l’évidence s’est imposée : les besoins dépassaient largement le cercle des élèves. « On va améliorer l’UX cette année et mieux comprendre l’usage. Est-ce qu’on a complètement planté ? Ou est-ce qu’il y a un vrai intérêt hors de l’école ? On verra », glisse Hector. « Tous les référentiels de compétences ont été construits avec des guides de haute montagne » Hector, co-fondateur de l’EDLM Le test grandeur nature est en cours, la webapp est déjà accessible à toutes et tous : clubs, associations, encadrant·es ou pratiquant·es autonomes peuvent la tester et contribuer à son évolution. Cette ouverture ne change pas la nature du projet : un outil de pédagogie appliquée, pas une start-up. Et c’est précisément ce qui fait sa crédibilité : Alpine Skills n’a pas été pensé pour séduire, mais pour servir. Des guides comme garde-fou Derrière chaque module, un principe : ne rien écrire sans les guides. « Tous les référentiels de compétences ont été construits avec des guides de haute montagne », insiste Hector. Même chose pour les listes de matériel. Ce travail collaboratif garantit la rigueur de l’ensemble et empêche le glissement vers le gadget. Alpine Skills n’impose pas une norme, il formalise un vocabulaire commun — celui du terrain. Vers une culture de la lucidité Alpine Skills ne remplace ni l’expérience, ni le compagnonnage. Il en prolonge l’esprit. En rendant visibles les apprentissages et les outils, il aide les pratiquant·es à se situer, à mieux préparer, à mieux transmettre. Dans un monde où la pratique se fragmente, l’application reconnecte la technique au sens : comprendre avant de faire, maîtriser avant de montrer. « À quoi ça sert de suivre tes compétences ? À voir celles que tu ne maîtrises pas et sur lesquelles il faut que tu progresses. » C’est simple, presque trop, mais c’est exactement ce que la montagne enseigne : la lucidité est la première forme de sécurité. Le mieux reste d’aller voir par vous-mêmes : créez un compte, testez, faites remonter vos retours. Article sponsorisé par L'École de la Montagne

  • « Juste grimper » : la fiction commode d’un sport sans problèmes

    Une phrase bien commode éblouit souvent les réflexions dès que l'on interroge l'escalade sur ces zones d'ombre. Car derrière le « juste grimper » se cache surtout une fiction : celle d'un sport qui pourrait échapper au réel. (cc) Mark McGregor / Unsplash Elle revient sans cesse. Cette phrase prononcée dès que l’escalade cesse de se regarder dans le miroir : « On est juste là pour grimper, pas pour faire de la politique ». La formule paraît raisonnable. Elle a même, au premier abord, quelque chose de sympathique : le désir d’un sport simple, d’une pratique comme refuge, d’un bloc comme parenthèse. L’idée est séduisante. Elle est surtout pratique. Car derrière l’appel au « juste grimper » se cache autre chose : la volonté de continuer à profiter d’un sport sans avoir à regarder ce qui, en lui, produit aussi de l’exclusion, du silence, de la domination ou de la violence. L'impossibilité d'une île On comprend pourtant ce désir. Personne ne pousse la porte d’une salle d’escalade pour penser aux défaillances fédérales, aux violences sexuelles, aux conflits d’intérêts, aux logiques de marché, aux rapports de pouvoir ou aux stratégies d’image des institutions et des entreprises. On vient chercher une ligne à résoudre, un corps qui s’éprouve, une communauté qui rassure, une fatigue plus nette que celle du quotidien. On vient pour grimper, tomber, rire, recommencer. On vient pour cette promesse presque enfantine : ici, au moins, les choses seraient simples. Mais les choses ne sont jamais simples. L’escalade n’est pas une île. Ce n’est pas un territoire moralement protégé par la magnésie, les tapis épais et les discours sur la communauté. C’est un sport, donc un espace social. Il y a des clubs, des salles, des fédérations, des entraîneurs, des équipes nationales, des mineur·e·s, des contrats, des sélections, des financements, des marques, des investisseurs, des intérêts économiques, des carrières qui commencent tôt et des dépendances qui s’installent vite. Il y a des lieux où l’on apprend, des lieux où l’on performe, des lieux où l’on attend d’être choisi·e. Et partout où il y a de l’autorité, de l’accès, de la reconnaissance ou de l’argent, il y a aussi la possibilité d’un abus. Il y a quelque chose d’étrange à voir certains acteurs parler sans cesse d’accessibilité, d’inclusion, de communauté, d’ouverture, puis s’agacer dès qu’un média prend ces mots au sérieux Dire cela, ce n’est pas juste politiser l’escalade. C’est simplement refuser de la décrire comme un conte pour adultes en chaussons. Le mot « politique », dans ces discussions, sert souvent d’épouvantail. Il arrive dès qu’un sujet dérange suffisamment pour ne plus pouvoir être rangé dans la catégorie confortable de l’anecdote. Parler de violences sexuelles ? Politique. Interroger la gouvernance fédérale ? Politique. Questionner le sportswashing ? Politique. Enquêter sur les conditions de travail dans les salles ? Politique. Montrer que l’accessibilité promise par certains acteurs du marché s’arrête parfois à la porte des réalités sociales ? Encore politique. À force, le mot ne désigne plus une idéologie : il désigne tout ce qu’on préférerait ne pas voir. C’est une manière très efficace de déplacer le problème. On ne discute plus des faits. On discute du droit d’en parler. Et c’est précisément là que le « juste grimper » devient une fiction commode. Non pas parce que grimper pour le plaisir serait suspect — heureusement que l’escalade reste aussi cela — mais parce que cette phrase transforme un privilège de spectateur en principe général. On peut « juste grimper » quand la salle reste un refuge. Quand le club reste accueillant. Quand l’entraîneur reste à sa place. Quand l’institution répond. Quand le corps n’a pas été exposé, menacé, disqualifié ou rendu vulnérable par ceux qui étaient censés l’accompagner. Pour celles et ceux qui subissent, l’escalade n’est plus une parenthèse. Elle devient parfois le lieu même du problème. « L’escalade se porterait mieux si [nous sautions] du haut d’un pont » Extrait d'une discussion avec l'un des responsables d'un réseau de salles d'escalade Vernis, vidi, vicci C’est ce que rappelait notre enquête publiée en décembre dernier sur le témoignage d’une grimpeuse de l’équipe de France, qui dénonçait une agression sexuelle et la manière dont la FFME avait traité son cas. C’est ce que rappellent aussi, dans des cadres radicalement différents, les affaires récentes en Indonésie, où huit athlètes ont signalé des faits de harcèlement sexuel et de violences physiques visant leur entraîneur en chef, ou aux États-Unis, où un cadre de USA Climbing a été arrêté dans une affaire liée à du matériel pédocriminel. Les faits ne se superposent pas. Les procédures non plus. Mais ils abîment tous la même illusion : celle d’un sport qui pourrait se croire naturellement sain parce qu’il se raconte comme libre. Il y a quelque chose d’étrange à voir certains acteurs parler sans cesse d’accessibilité, d’inclusion, de communauté, d’ouverture, puis s’agacer dès qu’un média prend ces mots au sérieux. Tant que l’accessibilité reste une promesse de marque, une ligne de manifeste, un argument de recrutement ou une valeur joliment posée sur une page Instagram, tout va bien. Mais dès qu’il s’agit de demander qui peut réellement entrer, rester, parler, signaler, être cru·e, être protégé·e, le discours devient subitement trop lourd, trop négatif, trop politique. Parfois, le vernis craque même franchement. Un responsable de l’un des principaux réseaux de salles d’escalade de la capitale nous a un jour lancé que « l’escalade se porterait mieux si [nous sautions] du haut d’un pont ». La phrase vaut moins pour sa violence que pour ce qu’elle révèle : dans un secteur qui aime tant parler de bienveillance, certains ne supportent la parole critique que lorsqu’elle ne les oblige à rien. Or rendre l’escalade accessible à toutes et tous, ce n’est pas seulement multiplier les salles, simplifier les abonnements ou produire des images de débutant·es heureux·ses sous une lumière douce. C’est aussi s’assurer que personne n’a besoin de se taire pour continuer à appartenir au groupe. C’est là que le verbe « protéger » cesse d’être une formule administrative. Protéger, ce n’est pas attendre que la justice ait tout dit pour prendre au sérieux ce qui est signalé. Ce n’est pas confondre prudence juridique et immobilisme moral. Ce n’est pas opposer la présomption d’innocence à la sécurité immédiate des personnes concernées. Protéger, c’est organiser un espace où la performance ne passe pas avant la vulnérabilité, où la réputation d’une institution ne vaut pas plus que la parole d’une athlète, où la continuité d’un système ne devient pas l’argument discret pour ne rien bouleverser. Regarder ces sujets en face, ce n’est donc pas politiser notre sport. C’est simplement s’assurer qu’il reste praticable pour tout le monde. Pas seulement pour celles et ceux qui peuvent se permettre de ne rien voir. Pas seulement pour les pratiquant·e·s du soir, les témoins tranquilles, les entreprises qui aiment les valeurs de l’escalade tant qu’elles restent suffisamment floues pour ne rien exiger. Pas seulement pour ceux qui voudraient que le sport soit un refuge pour eux, mais acceptent qu’il cesse de l’être pour d’autres. Pour tout le monde. C’est peut-être cela, finalement, que certains appellent « politique » : le moment où l’on prend au sérieux les mots qu’ils utilisaient jusque-là comme décoration. L’accessibilité. La communauté. La confiance. La liberté. Et si l’escalade veut continuer à se raconter ainsi, alors elle doit accepter que l’on vérifie, de temps en temps, si ce récit tient encore debout.

  • Fontainebleau : quand la grimpe rapporte des millions

    Une étude publiée en mars 2026 chiffre pour la première fois l'impact économique de l'escalade en forêt de Fontainebleau : entre 23 et 26 millions d'euros de retombées annuelles. Destination mondiale, terrain de jeu francilien, réserve UNESCO sous pression : selon les auteurs du rapport, cette manne reste dispersée dans une « économie de cueillette », sans stratégie collective ni gouvernance. (cc) Barthelemy de Mazenod / Unsplash Capitale mondiale de l'escalade en bloc naturel, Mecque incontestée de cette discipline depuis plus d'un siècle, la forêt de Fontainebleau génère chaque année entre 23 et 26 millions d'euros de retombées économiques directes. Ce chiffre, issu d'une étude publiée en mars 2026 par Seine-et-Marne Attractivité et Essonne Tourisme, objective pour la première fois le poids d'un site mythique qui accueille entre 1,1 et 1,3 million de journées de grimpe par an (une journée de grimpe correspond à une journée de pratique individuelle : deux personnes grimpant une journée équivalent à deux journées de grimpe, ndlr). Cette fréquentation massive, portée par une notoriété planétaire, fait de Bleau un objet d'analyse économique singulier : destination de référence pour les grimpeur·se·s du monde entier, terrain de jeu quotidien pour des dizaines de milliers de Francilien·ne·s, réserve de biosphère UNESCO sous pression. Une clientèle de CSP+ mal captée Les 23 à 26 millions d'euros de retombées annuelles se répartissent entre hébergements (28 %), commerces alimentaires (24 %), restaurants et bars (16 %), transports (16 %), matériel d'escalade (10 %). Le reste irrigue une économie du quotidien : kinésithérapeutes, cafés de village, stations-service. « Il s'agit d'une clientèle de CSP+ dont le niveau de dépenses est assez élevé, mais ne bénéficie qu'en partie au territoire car nous ne proposons pas tous les services nécessaires » Pascal Gouhoury, président de Seine-et-Marne Attractivité Le rapport identifie trois catégories de grimpeur·se·s. 74 000 touristes par an, dont 75 à 80 % d'étranger·ère·s, séjournent en moyenne 9 à 10 nuits dans le secteur. 400 000 excursionnistes francilien·ne·s viennent à la journée, souvent en RER ou en covoiturage. Environ 7 000 habitant·e·s grimpeur·se·s pratiquent jusqu'à 50 sessions annuelles. Une clientèle majoritairement constituée de CSP+, comme le souligne Pascal Gouhoury, président de Seine-et-Marne Attractivité auprès de nos confrères et consoeurs du Nouvel Économiste : « Il s'agit d'une clientèle de CSP+ dont le niveau de dépenses est assez élevé, mais ne bénéficie qu'en partie au territoire car nous ne proposons pas tous les services nécessaires ». D'après le rapport, la dépense moyenne varie selon les profils : 32 euros par jour pour un·e touriste, 19,50 euros pour un·e excursionniste, 14,50 euros pour un·e habitant·e grimpeur·se. Des sommes modestes qui, multipliées par plus d'un million de journées de grimpe, pèsent lourd dans l'économie locale. À titre de comparaison, l'étude sur le poids économique du surf en Nouvelle-Aquitaine — autre pratique outdoor de masse — établit une dépense moyenne de 48 euros par jour et par surfeur·se, soit 50 % de plus qu'un·e grimpeur·se touriste à Fontainebleau. Un écart qui révèle le potentiel économique inexploité de la destination. Dans le triangle Fontainebleau-Milly-la-Forêt-Nemours, que les auteur·ice·s du rapport identifient comme « zone cœur », 28 % des entreprises déclarent avoir des grimpeur·se·s dans leur clientèle. Pour certains secteurs, cela grimpe même à 32 % du chiffre d'affaires annuel. Les grimpeur·se·s viennent à « Bleau » naturellement, sans promotion. Ils restent parfois trois semaines, achètent dans les petites épiceries, mangent devant les blocs avant de grimper. Bref, une économie diffuse qui irrigue les TPE sans faire de bruit. Économie de cueillette L'enquête, menée de décembre 2024 à novembre 2025 auprès de 3 779 grimpeur·se·s et 1 037 entreprises locales, révèle que la destination rayonne par sa notoriété historique, amplifiée par des outils numériques non commerciaux : Boolder ou bleau.info, par exemple. Pas de campagnes marketing institutionnelles, pas de budget promotionnel : Fontainebleau fonctionne sur son mythe. C'est précisément ce fonctionnement que le rapport qualifie d'« économie de cueillette ». Selon les auteur·ice·s, la destination ne dispose d'aucune stratégie collective, d'aucune gouvernance partagée, d'aucune offre clairement identifiée. Les grimpeur·se·s viennent, dépensent, repartent, sans que le territoire ne capitalise vraiment sur ce flux. Pascal Gouhoury évoque pourtant des pistes : navettes entre hébergements et sites, vente de matériel sur place, consultations chez des kinés, activités de bien-être. D'après le rapport, l'escalade joue un rôle d'amortisseur de saisonnalité précieux. Pratiquée sur quatre saisons, avec des pics au printemps et à l'automne, elle lisse l'activité des TPE au-delà de l'été. Mais faute de structuration, ce potentiel reste sous-exploité, dispersé dans une multitude de commerces qui ne l'identifient pas toujours comme un secteur stratégique. L'âme qui cache la forêt Classée Réserve de biosphère UNESCO et intégrée au Parc naturel régional du Gâtinais français, la forêt subit de plein fouet les effets du changement climatique : épisodes de canicule, risques accrus d'incendie, érosion des sols. Selon le rapport, la fréquentation massive — grimpeur·se·s mais aussi randonneur·se·s, vététistes, touristes — fragilise cet écosystème unique. L'étude identifie plusieurs tensions : afflux de véhicules, déchets, matières fécales laissées sur place, érosion des sentiers, perturbations écologiques. La conscience environnementale varie fortement : les habitant·e·s sont vigilant·e·s et jouent souvent le rôle de sentinelles sur le terrain, les excursionnistes parisien·ne·s moins sensibles, les touristes étranger·ère·s encore moins. Ces derniers mois, plusieurs influenceur·se·s escalade ont cristallisé ces tensions. Prime, grimpeur français suivi par des centaines de milliers d'abonné·e·s, a publié en novembre 2025 une vidéo où il grimpe de nuit à Fontainebleau, crie après chaque passage réussi et perturbe la faune nocturne. Une influenceuse française, Jeanne Toinon, a été épinglée pour avoir campé dans une zone strictement interdite, alors que le bivouac est très encadré en forêt de Fontainebleau. Ces pratiques, relayées massivement sur les réseaux sociaux, alimentent les inquiétudes sur une banalisation des incivilités. D'après le rapport, Fontainebleau génère 25 millions d'euros annuels grâce à l'escalade, mais ne dispose d'aucun mécanisme pour réinvestir une partie de cette richesse dans la préservation du site. Contrairement à Margalef, village catalan qui a instauré des barrières payantes pour financer l'entretien de ses falaises, Bleau fonctionne en accès libre total, sans régulation économique. Une question se pose alors : Fontainebleau est-il destiné à devenir un parc à grimpeur·se·s comme Yosemite, avec ses cafés, ses lodges, ses sanitaires, son réseau routier dense, ses parkings bitumés et ses systèmes de circulation gérés par réservation ? Le modèle américain de la destination outdoor structurée — infrastructures lourdes, services commerciaux développés, régulation par la tarification — n'a rien d'évident dans le contexte français d'une forêt domaniale classée pas l'UNESCO, ni dans l'imaginaire des grimpeur·se·s attaché·e·s à la pratique libre et gratuite. Le rapport conclut sur une promesse : « L'enjeu pour 2026 sera désormais d'engager, avec toutes les parties prenantes du territoire, la co-construction d'un plan d'actions structurant ». Formulation prudente, qui ne détaille ni calendrier précis ni budget ni portage politique. Il n'empêche : les chiffres sont là, objectivés par un an d'enquête. Reste à savoir si ces données se transformeront en levier territorial assumé ou si Fontainebleau continuera de rapporter gros dans l'angle mort des politiques publiques, laissant les tensions environnementales s'accumuler pendant que les millions se dispersent. La suite dépendra de la capacité des acteurs locaux — élu·e·s, entreprises, associations de grimpeur·se·s, gestionnaires de la forêt — à construire collectivement un modèle qui assume pleinement le statut de Fontainebleau : une capitale mondiale du bloc, une destination économique majeure, mais également une réserve de biosphère à protéger.

  • États-Unis : un cadre de l’équipe vitesse arrêté pour exploitation sexuelle de mineurs

    Matthew Maddison, membre de l’encadrement de la vitesse de la fédération d'escalade américaine, a été interpellé le 28 avril 2026 dans l’Utah. Visé par dix chefs d’accusation pour exploitation sexuelle de mineur, son arrestation secoue une discipline en pleine ascension olympique. Matthew Maddison © USA Climbing Une sombre affaire vient de percuter l’escalade américaine. Selon les médias locaux KSL, TownLift et ABC4, Matthew Maddison, 37 ans et coach de l'équipe nationale de vitesse, a été placé en détention après une enquête de la Utah Internet Crimes Against Children Task Force. Dans la foulée, USA Climbing – la fédération d'escalade américaine – a prononcé une suspension administrative immédiate. L'institution précise qu'à ce stade, les faits allégués semblent sans lien avec ses responsabilités fédérales. Mais l’arrestation d’un cadre national soulève une question de plus en plus sensible : celle de la protection des sportif·ve·s face à leur encadrement direct. Crimes et châtiments L’enquête aurait débuté par un signalement transmis au National Center for Missing and Exploited Children via une plateforme de réseau social. Ce signalement pointait la mise en ligne présumée de fichiers de CSAM (child sexual abuse material). Traduction : du matériel pédocriminel. L’adresse IP et l’e-mail associés auraient permis aux autorités de remonter jusqu’à l’Utah. Lors d’une perquisition au domicile de Matthew Maddison le 28 avril 2026, les enquêteurs affirment avoir identifié plus de 30 fichiers présumés pédocriminels téléversés ou diffusés via le compte concerné. Selon l’affidavit de police cité par KSL et TownLift, l’intéressé aurait reconnu être le propriétaire du compte et de l’adresse e-mail. L’organisation insiste aussi sur le fait que les accusations semblent sans lien avec ses responsabilités sportives Matthew Maddison est désormais visé par dix chefs de sexual exploitation of a minor, classés en second-degree felony dans l’Utah. Une qualification passible, en cas de condamnation, d’une peine pouvant aller d’un à quinze ans de prison et jusqu’à 10 000 dollars d’amende. Les documents judiciaires font également état d’échanges en ligne où il aurait évoqué des abus sur des enfants prépubères. ABC4 souligne que les enquêteurs mentionnent également le fait que l'entraîneur travaillait directement avec des jeunes et voyageait régulièrement à l’international. Il reste, à ce stade, présumé innocent. Matthew Maddison n’était pas un acteur périphérique de l’escalade américaine. USA Climbing le présentait officiellement comme manager de l'équipe d'escalade de vitesse et préparateur physique. En février 2024, la fédération indiquait qu’il dirigeait un camp national de vitesse à Salt Lake City, réunissant 24 des meilleur·e·s spécialistes américain·e·s, dont plusieurs athlètes déjà qualifié·e·s pour les Jeux olympiques de Paris 2024, parmi lesquel·le·s Emma Hunt, Piper Kelly et Sam Watson. Aucun élément disponible ne lie ces athlètes aux faits allégués. Leur mention permet seulement de situer la place occupée par Maddison dans l’organisation du haut niveau américain. Son rôle, documenté par Tempus Magazine en juillet 2024, incluait la gestion des plannings, des déplacements et des plans d’entraînement à l’échelle nationale. Dans une déclaration transmise aux médias locaux, USA Climbing s’est dite « profondément troublée » par les accusations et l’a placé en congé administratif non rémunéré, affirmant sa coopération avec la justice. De la FFME à l’Indonésie, la protection des athlètes mise à l’épreuve Cette affaire survient dans un contexte de pression accrue sur les fédérations sportives. Le dossier entre en résonance avec plusieurs affaires récemment traitées par Vertige Media. En France, le 14 décembre 2025, une grimpeuse de l’équipe de France dénonçait par courriel à tous les membres de la FFME une agression sexuelle qu’elle dit avoir subie de la part d’un autre membre de l’équipe nationale. Si les faits diffèrent, les deux affaires interrogent la manière dont les fédérations traitent les situations impliquant des personnes placées au cœur du haut niveau. Un autre dossier récent, en Indonésie cette fois, pose la même question. Fin janvier 2026, huit athlètes du centre national indonésien auraient saisi la présidente de la fédération, Yenny Wahid, pour signaler des faits présumés de harcèlement sexuel et de violences physiques visant l’entraîneur en chef Hendra Basir. La fédération indonésienne d’escalade a alors décidé de le suspendre provisoirement. Selon les informations rapportées par la presse locale, cette mesure conservatoire lui interdisait notamment de diriger les entraînements, d’accéder aux installations et de communiquer avec les athlètes pendant l’examen du dossier. USA Climbing a annoncé une suspension immédiate après l’arrestation de Maddison Aux États-Unis, USA Climbing s’appuie sur des textes destinés à encadrer les interactions entre adultes et athlètes mineurs. La fédération indique aussi que ses employés sont soumis à des vérifications d’antécédents. Dans sa politique mise à jour en octobre 2025, la fédération rappelle toutefois qu’un contrôle sans élément disqualifiant ne constitue pas une « certification de sécurité ». Une précision qui trace, en pointillé, les limites des dispositifs administratifs de prévention. Ces trois affaires ne se superposent pas. Mais chacune, à sa manière, aligne les institutions sur la même ligne de crête : comment protéger les plaignant·e·s et les autres athlètes sans préjuger de l’issue d’une procédure ? Pour le moment, les réponses institutionnelles dessinent un même enjeu : la place donnée à la protection immédiate dans des environnements structurés par la performance, les sélections et la dépendance aux encadrant·e·s. Alors que l’escalade olympique se professionnalise, l’affaire rappelle que la maturité d’une institution ne se mesure pas seulement à sa capacité à produire des médailles, mais aussi à sa manière de prévenir les risques et de protéger les athlètes. La suite de la procédure visant Matthew Maddison se jouera désormais devant la justice de l’Utah.

  • L’escalade française face à son virage managérial

    Dans Le virage managérial de l’escalade en France, le sociologue Augustin Rogeaux analyse la mue d’une pratique longtemps associée à l’autonomie, désormais travaillée par les Jeux Olympiques, les salles privées et la gestion juridique des falaises. Une plongée dans l’âge du marché, de la gouvernance et de la standardisation. © Vertige Media Hier encore, l’escalade française aimait se raconter comme une pratique de traverse. Des falaises, des clubs, des passionné·es, des débats d’éthique au pied des voies, et cette idée tenace que grimper consistait aussi à rester un peu à côté du monde. À distance du sport-spectacle, de ses tableaux de bord, de ses formats calibrés, de ses mots froids. Ce récit n’a pas disparu. Il continue de nourrir l’imaginaire de la grimpe. Mais il ne suffit plus à décrire une discipline devenue olympique, urbaine, médiatique, juridicisée et économiquement structurée. Dans Le virage managérial de l’escalade en France, paru chez L’Harmattan, Augustin Rogeaux part d’un constat sobre : « L'escalade est un sport actuellement en pleine transformation ». La formule ouvre un livre qui ne raconte pas seulement l’augmentation du nombre de pratiquant·e·s ou l’ouverture de nouvelles salles, mais le changement de régime d’une pratique longtemps attachée à l’autonomie. Le livre suit quatre fronts : les Jeux Olympiques, la réorientation stratégique de la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME), l’essor des salles privées et la gestion controversée des sites naturels. Au centre, une question traverse l’ouvrage : que produisent les « logiques de rentabilité, de professionnalisation et de standardisation » dans un univers qui s’est longtemps pensé comme libre, autonome et relativement extérieur aux grands circuits du sport institutionnel ? La grimpe passe à l’écran Le premier acte de cette transformation se joue sous les anneaux olympiques. L’escalade entre aux Jeux de Tokyo, reste au programme à Paris, sera présente à Los Angeles, où elle doit également intégrer les Jeux Paralympiques. Pour la discipline, cette reconnaissance vaut consécration. Elle donne aux athlètes une visibilité nouvelle, installe le haut niveau dans un paysage plus lisible, attire institutions, partenaires et médias. Mais devenir olympique, c’est aussi accepter une règle simple : il faut être compris vite. Augustin Rogeaux rappelle que ce nouveau statut est le résultat d’un « important travail de lobbying et de formatage des compétitions ». Le mot compte. Pour séduire le CIO, les diffuseurs et un public largement extérieur à la culture grimpe, l’escalade a dû se rendre immédiatement déchiffrable : formats courts, suspense rapide, règles identifiables, images fortes, vainqueur·se·s clairement désigné·e·s. Une discipline faite de styles, de sensations fines et de cultures locales a dû apprendre la langue du direct. La question n’est donc plus seulement de savoir combien de salles peuvent ouvrir, mais quel type d’escalade ces lieux produisent La vitesse standardisée en est l’exemple le plus visible. Un mur identique, un itinéraire immuable, un duel limpide : le format répond parfaitement aux attentes du spectacle sportif mondialisé. Mais la transformation ne s’arrête pas à cette seule épreuve. Les finales, les récits autour des athlètes, la mise en scène des compétitions et le découpage des formats participent d’un même mouvement : faire entrer la grimpe dans les codes du sport télévisuel. Cette bascule rejaillit directement sur la FFME. La fédération n’est plus seulement chargée d’encadrer une pratique associative, de soutenir des clubs ou d’organiser des compétitions nationales. Elle doit accompagner une discipline olympique, structurer le haut niveau, répondre aux attentes de l’État, dialoguer avec les instances internationales et composer avec un environnement devenu plus concurrentiel. Le livre décrit ainsi une institution prise entre plusieurs missions : clubs, haut niveau, formation, sites naturels, compétition, financements et relations avec des acteurs privés de plus en plus puissants. Cette accumulation transforme sa manière d’agir. Elle impose des stratégies, des priorités, des indicateurs, des partenariats. En devenant olympique, l’escalade oblige son institution principale à parler une langue plus gestionnaire. Moins de magnésie sous les ongles, plus de dossiers sur la table. Le bloc en libre-service Le deuxième grand moteur de transformation est urbain. En quelques années, les salles privées sont devenues l’un des centres de gravité de la grimpe française. Il serait trop simple d’y voir seulement une marchandisation de la pratique. Les salles ont largement démocratisé l’escalade. Elles ont permis à de nouveaux publics d’entrer dans la discipline sans passer par les clubs, les falaises, les initié·es, la voiture ou la météo. Elles ont ouvert une porte. Mais cette porte donne sur un autre monde. L’escalade se découvre désormais souvent en ville, dans des lieux aménagés, payants, chauffés, encadrés et renouvelés en permanence. Le ou la grimpeur·se y devient aussi client·e. Le bloc, une expérience. L’ouverture, un produit à remplacer. L’abonnement, un indicateur de fidélité. La convivialité, un élément du modèle. La séance après le travail a ses codes, ses rites, ses promesses. Elle a aussi ses loyers, ses charges, ses marges et ses impératifs de remplissage. La falaise n’est plus seulement un espace de pratique. Elle est devenue un dossier. Un dossier administratif, politique, juridique, assurantiel Ce changement de décor n’est pas neutre. Il rapproche l’escalade d’autres secteurs du loisir urbain : fitness, bien-être, restauration, événementiel, réseaux de salles, franchises. Les acteurs privés ne sont plus de simples périphéries du monde fédéral. Ils créent des emplois, forment des ouvreur·se·s, attirent des investisseurs, structurent des communautés, construisent leurs propres récits et imposent leurs contraintes économiques. C’est l’une des tensions que met en évidence Augustin Rogeaux. En gagnant en accessibilité et en visibilité, l’escalade devient aussi plus standardisée, plus tarifée, plus dépendante d’équilibres économiques. La salle ouvre la pratique, mais elle la reformate. Elle installe un rapport plus régulier, plus urbain, plus consommable à la grimpe. On ne vient plus seulement grimper : on entre dans un lieu, une ambiance, un abonnement, parfois une marque. La question n’est donc plus seulement de savoir combien de salles peuvent ouvrir, mais quel type d’escalade ces lieux produisent. Quel lien entretiennent-ils avec les clubs, les fédérations, les ouvreur·ses, les territoires, les sites naturels ? Et que devient une culture historiquement construite autour de l’autonomie lorsque son principal point d’entrée devient un abonnement mensuel ? Falaises sous contrat Le troisième terrain est le plus ancien, mais aussi l’un des plus fragiles : les sites naturels. Dans l’imaginaire de l’escalade, la falaise occupe une place centrale. Elle incarne l’origine, le dehors, l’engagement, le rapport au rocher, la liberté d’accès. C’est le décor fondateur, celui que la salle imite parfois sans jamais pouvoir tout à fait le remplacer. Mais avec le développement massif de la pratique, la falaise est aussi devenue un objet de gestion complexe. Pendant longtemps, l’accès aux falaises a reposé sur des équilibres locaux : conventions, bénévolat, équipeur·se·s, clubs, topos, relations avec les propriétaires et les collectivités. Ce système a permis de construire un patrimoine immense de sites naturels d’escalade. Il a aussi masqué une fragilité juridique et financière que les accidents, les procédures et les questions de responsabilité ont rendue impossible à ignorer. La falaise n’est plus seulement un espace de pratique. Elle est devenue un dossier. Un dossier administratif, politique, juridique, assurantiel. Qui doit porter la responsabilité d’un site naturel ? La fédération, historiquement impliquée dans sa gestion ? Les collectivités, au nom du développement territorial et touristique ? Les propriétaires, parfois réticent·e·s à assumer ce risque ? Les clubs locaux, souvent proches du terrain mais limités en moyens ? Les pratiquant·e·s eux-mêmes, attaché·e·s à la liberté d’accès mais confronté·e·s à des contraintes de plus en plus lourdes ? L’escalade n’appartient plus seulement aux cultures de pratiquant·e·s, aux clubs et aux usages locaux Le sujet dépasse la sécurité : il touche au modèle culturel de l’escalade. Alors que les salles structurent l’accès urbain à la pratique, les falaises rappellent que la grimpe ne peut pas être réduite à un loisir indoor. Mais leur maintien suppose désormais des cadres, des budgets, des conventions, des arbitrages. Autrement dit, une forme de gestion que la culture grimpe a longtemps tenue à distance, comme si le rocher pouvait rester éternellement hors formulaire. Le risque est celui d’une géographie à deux vitesses. D’un côté, des sites visibles, touristiques, soutenus par les politiques locales et capables d’entrer dans des stratégies territoriales. De l’autre, des falaises plus modestes, moins fréquentées, moins valorisables, plus exposées à l’abandon, aux restrictions ou aux fermetures. Derrière la croissance générale de l’escalade, tous les espaces de pratique ne disposent pas des mêmes ressources ni de la même attention. Au fil de ces trois terrains — les Jeux, les salles, les falaises — Augustin Rogeaux décrit une discipline entrée dans une nouvelle phase. L’escalade n’appartient plus seulement aux cultures de pratiquant·e·s, aux clubs et aux usages locaux. Elle est désormais traversée par des logiques institutionnelles, économiques, juridiques et médiatiques qui déplacent ses centres de décision. Le « virage managérial » ne désigne donc pas une simple modernisation administrative. Il nomme un déplacement des centres de décision : celles et ceux qui organisent, financent, assurent, réglementent, diffusent, aménagent ou commercialisent la pratique pèsent de plus en plus sur son avenir. La grimpe continue de se jouer sur les murs, les blocs et les falaises. Mais une part croissante de son destin se décide désormais ailleurs : dans les fédérations, les collectivités, les bureaux d’assureurs, les conseils d’administration et les modèles économiques. Lire – Le virage managérial de l’escalade en France, de Augustin Rogeaux (Editions L'Harmattan, 368p.)

  • Virée du Yosemite pour un drapeau trans : « Quand on essaie de t’opprimer, le mieux que tu puisses faire, c'est de te célébrer »

    Le 20 mai 2025, la ranger et biologiste Shannon « SJ » Joslin déploie un drapeau trans sur El Capitan, l'une des plus célèbres parois d'escalade au monde. Trois mois plus tard, iel est licenciée par le parc national de Yosemite. Alors que l'administration Trump intensifie son offensive contre les droits LGBTQ+ et les fonctionnaires fédéraux, l'histoire de « SJ » révèle comment le pouvoir politique redessine le quotidien des personnes qui se battent pour l'accès à l'escalade. Une histoire qui pourrait bien concerner tous·te·s les grimpeur·se·s et sur laquelle Shannon SJ revient longuement pour Vertige Media. Shannon SJ Joslin © Ryan Moon Vertige Media : Vous avez travaillé pour le parc de Yosemite pendant quatre ans et demi. Quel était votre rôle ? Shannon SJ Joslin : J'avais deux missions principales. D'abord, je gérais le programme d'étude des chauves-souris en grande voie. Yosemite était cet endroit unique où on pouvait trouver des scientifiques qui étaient aussi grimpeur·se·s. Ensuite, je gérais toutes les données sur la faune terrestre du parc pour que les chercheur·se·s puissent travailler efficacement sur les espèces en danger. J'étais liée à Yosemite depuis 2008. C'est moi qui ai écrit le topo de bloc de Yosemite en 2013. Vertige Media : Comment votre identité en tant que personne trans et non-binaire s'articulait-elle avec votre travail ? Shannon SJ Joslin : J'ai été embauchée quand Biden était encore président des États-Unis. À l'époque, le service des parcs nationaux et le ministère de l'Intérieur (Department of the Interior, ndlr) nourrissaient de vraies initiatives d'inclusion et de diversité. La secrétaire à l'Intérieur était d'ailleurs une personne autochtone (Deb Haaland, la première Amérindienne à occuper un poste ministériel, ndlr), très progressiste. Dans cette atmosphère, célébrer la Pride et les droits LGBT était soutenu. Yosemite a connu l'une des plus grandes célébrations Pride du service des parcs nationaux. Mais en 2024, dès que l'hypothèse que Trump soit réélu s'est manifestée, les choses ont commencé à changer. Peu à peu, une ambiance de peur s'est installée. « Il y a une formation naturelle en forme de cœur sur El Capitan : un monolithe de granit iconique du parc. Je me suis dit : quelle meilleure façon de célébrer notre communauté que d'accrocher ce drapeau d'acceptation et d'identité à la base de ce cœur ? » Une fois que Trump s'est installé au pouvoir, c'est devenu très concret. Des règles ont été mises en place limitant notre soutien aux personnes de la communauté LGBT, leur recrutement, jusqu'aux mots que l'on pouvait utiliser dans nos rapports. Tout s'est arrêté. Vertige Media : Comment l'idée de déployer un drapeau trans sur El Capitan est-elle venue ? Shannon SJ Joslin : J'étais en route vers une manifestation dans le parc, vers ce qu'on appelle une « First Amendment Area », c'est-à-dire un endroit du parc où les manifestations sont autorisées. Les gens protestaient contre les récents licenciements fédéraux, alors que des milliers de fonctionnaires venaient d'être viré·e·s sans raison. Pour moi, quand quelqu'un essaie de t'opprimer, le mieux que tu puisses faire, c'est de te célébrer. Avec le sourire aux lèvres. Je trouve la communauté LGBT si belle. On naît dans un monde où toutes les traditions nous obligent à nous comporter de telle ou telle façon. Et il faut traverser ça pour découvrir qu'on est gay, ou que notre corps ne matche pas avec notre cerveau. C'est un très beau processus de découverte de soi. À Yosemite, il y a une formation naturelle en forme de cœur sur El Capitan. C'est un monolithe de granit iconique du parc. Je me suis dit : quelle meilleure façon de célébrer notre communauté que d'accrocher ce drapeau d'acceptation et d'identité à la base de ce cœur ? On grimperait, on prendrait des photos comme n'importe qui d'autre dans le parc, et on les distribuerait à la communauté trans pour se célébrer, se prendre dans les bras. Vertige Media : Saviez-vous que vous preniez un risque ? Shannon SJ Joslin : Non. Je ne pensais pas risquer quoi que ce soit parce qu'on est censé avoir toutes nos libertés pendant notre temps personnel. L'ironie, c'est qu'on venait de bénéficier d'une formation sur le Premier Amendement (qui est relatif à la liberté d'expression, ndlr) dans le parc. J'ai consulté des collègues qui m'ont dit : « Si tu le fais un jour où tu ne travailles pas, tu seras protégée par le Premier Amendement. » « SJ » sur El Capitan à côté du drapeau trans qu'elle a accroché avec des ami·e·s © courtoisie de « SJ » C'était loin d'être la première fois qu'on accrochait un drapeau sur El Capitan. Plusieurs employé·e·s du parc l'ont fait, et c'était ok. Nous, on l'a fait un mardi matin. C'était voulu : peu de gens regardent El Cap généralement à ce moment-là. On n'avait pas envie d'en faire trop. Le drapeau est resté accroché moins de trois heures, puis on l'a enlevé. Dans ce genre d'action, on a toujours peur que quelque chose se passe mal. Mais là, tout s'est parfaitement mis en place. À un moment, la lumière a éclairé le drapeau alors que le rocher était encore gris, et il brillait. Il ondulait silencieusement, exprimant toute sa symbolique dans une splendide nature. C'était magnifique. Vertige Media : Vous l'avez dit, d'autres drapeaux ont été accrochés sur El Capitan. En 2024, des grimpeur·se·s ont hissé une grande bannière « Stop the Genocide » en référence au conflit israélo-palestinien et des drapeaux américains ont été aperçus à plusieurs endroits du parc. Pourquoi le vôtre a-t-il fait l'objet d'un traitement différent ? Shannon SJ Joslin : C'est ironique, car ce drapeau est un drapeau d'identité, alors que les autres sont des drapeaux d'idéologie. Même si je les soutiens, ce sont des opinions. Le nôtre soulève une question d'identité. Et c'est la raison pour laquelle il a été ciblé. L'administration Trump entend éteindre cette identité. Pour le mouvement MAGA (de Make America Great Again, ndlr), nous sommes l'ennemi et il s'agit de nous diaboliser. La plupart des gens ne connaissent pas de personne trans, donc ils ne savent pas que nous sommes juste des gens qui essaient d'exister. La plupart de la communauté ne souhaite pas vraiment se faire remarquer. On veut juste vivre nos vies. Seulement, parce que nous n'avons pas les mêmes droits que les autres, on doit prendre position. Tant que nous n'aurons pas obtenu cette égalité, on devra continuer à militer pour nous-mêmes. Vertige Media : Que s'est-il passé après être descendu·e ? Shannon SJ Joslin : Le jour même, il ne s'est rien passé. En revanche, le lendemain, j'ai reçu une notification d'une nouvelle loi dans le règlement du parc, qu'on appelle le Superintendent's Compendium. C'est là que j'ai commencé à trouver ça louche, lorsque je me suis aperçu·e qu'ils essayaient d'antidater ce règlement au jour où on avait accroché le drapeau. Quelques jours plus tard, on m'a appris que j'étais placé·e sous enquête criminelle. Je pensais que c'était une posture. « Quand j'ai été viré·e, j'ai eu l'impression de perdre l'amour de ma vie. Comme si quelqu'un l'avait assassiné et que je ne pouvais rien faire. Je n'ai jamais connu un si grand chagrin. Je suis resté·e allongé·e par terre pendant deux jours » Et pourtant, quelques semaines après, je me retrouvais mis·e en examen. J'ai commencé à être interrogé·e — « As-tu été payée pour accrocher ce drapeau ? As-tu donné une casquette à Pattie Gonia pour qu'elle milite ? » (une drag queen devenue l'une des figures les plus visibles de l'activisme environnemental et LGBTQ+ aux États-Unis, ndlr). Des questions dingues. J'étais là genre : « Mais non, je voulais juste célébrer ! ». Un ou deux mois plus tard, on m'a convoqué·e dans le bureau de la surintendante adjointe. Elle s'est présentée, m'a serré la main et m'a tendu une lettre en me disant que j'étais viré·e. C'était le 12 août 2025. Vertige Media : Les surintendant·e·s qui composent la direction des parcs nationaux sont choisi·e·s par Washington. Comment fonctionne ce lien politique ? Shannon SJ Joslin : Les deux personnes au sommet de tous les parcs — les surintendant·e·s et leurs adjoint·e·s — n'ont pas été élu·e·s par des gens qui comprennent le lieu. Quand Trump est arrivé au pouvoir, notre surintendant·e et son·sa adjoint·e, tous·tes deux progressistes, ont été viré·e·s sans ménagement. À la place est arrivé Ray McPatton, un « bon vieux gars » avec un passé militaire et une terrible réputation. Vertige Media : Comment ce licenciement vous a-t-il affecté·e émotionnellement ? Shannon SJ Joslin : Il m'a écrasé·e. Les gens qui travaillent pour le service des parcs ne gagnent pas beaucoup d'argent. On vit dans des zones rurales, on sacrifie beaucoup pour gérer des endroits qu'on chérit. Cela devient toute notre vie. On s'entoure de nos collègues, on vit dans de petites villes. Ce qui nous motive chaque jour, c'est ce sentiment d'émerveillement d'évoluer dans un environnement magnifique. Quand j'ai été viré·e, j'ai eu l'impression de perdre l'amour de ma vie. Comme si quelqu'un l'avait assassiné et que je ne pouvais rien faire. Je n'ai jamais connu un si grand chagrin. Je suis resté·e allongé·e par terre pendant deux jours. C'était mon travail de rêve. Je suis scientifique, j'adore les chauves-souris, j'adore les données. Ce poste, c'était ce vers quoi ma vie m'avait orienté·e. Soudain, cet endroit où je voulais vivre pour le reste de mes jours m'a été enlevé. C'est comme si on m'avait déraciné·e. « À Yosemite, j'ai même essayé de postuler pour des postes bénévoles. Mais à cause de ce sentiment de peur, je suis devenu·e un·e paria » Shannon SJ Joslin, du temps où iel était encore employé·e par le parc Yosemite © courtoisie de « SJ » Vertige Media : Comment vous êtes-vous reconstruit·e ? Shannon SJ Joslin : Mes anciens collègues et mes voisin·e·s m'ont relevé·e. J'avais une amie qui débarquait, s'allongeait par terre avec moi et me disait : « Bon, on va accrocher des étagères aujourd'hui ». Mes collègues ont lancé une cagnotte pour que je puisse prendre le temps de réfléchir au lieu de devoir immédiatement trouver du boulot. À Yosemite, j'ai même essayé de postuler pour des postes bénévoles. Mais à cause de ce sentiment de peur, je suis devenu·e un·e paria. Ces personnes ont tellement peur qu'elles se voient obligées de me tourner le dos. C'est incroyablement bouleversant. Vertige Media : Comment la communauté de l'escalade a-t-elle réagi ? Shannon SJ Joslin : C'est très ambivalent. Pas mal de grimpeur·se·s locaux·ales m'ont soutenu·e. Mais les plus connu·e·s n'ont rien fait. C'est décourageant. En tant que personne qui prend soin de « la Mecque de l'escalade », on pourrait s'attendre à davantage de soutien. Ce serait bien de voir davantage de grimpeur·se·s pro s'engager. Nos emplois ont été politisés, ils et elles doivent sortir de leur neutralité. On passe tellement de temps à assurer l'accès à l'escalade que ne pas les voir nous soutenir devient exaspérant. Un·e grimpeur·se pro cisgenre hétéro blanc·he utilise Yosemite pour obtenir des sponsors. C'est très difficile de motiver cette personne à faire des déclarations publiques sur le licenciement de fonctionnaires qui sont pourtant essentiels à la poursuite de sa pratique. Ce silence commence à devenir assourdissant. Vertige Media : Où en êtes-vous aujourd'hui ? Shannon SJ Joslin : J'ai décidé de poursuivre le gouvernement fédéral en justice. Une partie du procès consiste à défendre les droits des fonctionnaires fédéraux à exercer leurs droits garantis par le Premier Amendement. L'objectif, c'est de les renforcer. Avec le service des parcs, on a aussi lancé un mouvement de syndicalisation. J'ai d'ailleurs été viré·e alors que nous étions en train de le construire, ce qui n'est pas censé arriver. « Célébrer qui on est n'est pas politique. C'est humain » Nous nous sommes engagé·e·s dans un mouvement pour les droits trans. C'est maintenant que ça se passe. On doit renforcer les droits trans dans ce pays de la même manière qu'on l'a fait avec les droits civiques et les droits gays. Et ça nécessite que les allié·e·s se montrent. Le mouvement des droits civiques ne se serait pas produit sans que certain·e·s blanc·he·s combattent aux côtés des personnes de couleur pour mettre fin à la ségrégation. Les droits trans ne seront pas garantis si davantage de personnes ne militent pas. On représente 1 ou 2 % de la population et nous sommes diabolisé·e·s. Avec un peu de chance, l'issue du procès nous donnera plus de droits. On a fait le job, on attend la défense du gouvernement. La prochaine audience a lieu le 14 mai. Vertige Media : Que diriez-vous à quelqu'un qui lit ceci en pensant que cela ne le concerne pas, qu'il veut juste grimper ? Shannon SJ Joslin : Si le gouvernement fonctionne bien pour toi, tu ne penses pas au gouvernement. Mais quand il cesse de fonctionner, quand il cible des gens, on a tous·tes une responsabilité de s'exprimer. L'escalade se pratique sur des terres publiques que nous gérons tous·tes. Quand celles et ceux qui protègent ces terres sont réduit·e·s au silence, viré·e·s ou forcé·e·s de partir pour qui iels sont, ça affecte tout le monde. Célébrer qui on est n'est pas politique. C'est humain. Et quand la célébration devient un acte de résistance, alors vient le moment où on a besoin d'allié·e·s.

  • Un homme, une voie : pour une cotation démocratique

    Les plus forts s'arrogent souvent le pouvoir de coter. Mais ont-ils vraiment raison ? Entre philosophie de la perception, intelligence collective et carcasses de bœuf, quelques concepts éprouvés démontrent que la foule grimpante peut être plus fiable que l'élite. La cotation n'est pas aristocratique, elle est bien démocratique. Et voici pourquoi. (cc) Frederick Shaws / Unsplash Il y a quelque temps, une voie venait d'être ouverte dans la salle que je fréquente, et comme toujours, chacun·e était libre de l'essayer avant que sa cotation ne soit annoncée. L'enchaînant, je la trouvais plus dure que ce que sa lecture ne me laissait supposer. Il m'a fallu batailler jusqu'au bout pour clipper le relais. Croyant faire preuve de prudence, je pris le parti de proposer 6c+, voire 7a, déclenchant une tornade de commentaires acerbes : « Et pourquoi pas 7b ? ». La cotation serait fixée à 6c. Un point, c'est tout. Prises et préjugés Cette anecdote illustre bien la tension qui existe entre deux conceptions de la cotation. La première a quelque chose d'aristocratique parce qu'elle prétend que la cotation retenue doit refléter les méthodes les plus simples, et donc la plus basse des propositions. Or, plus vous êtes fort·e, plus la chose va vous sembler facile, et ce sont donc les plus fort·e·s qui dictent la cote pour l'ensemble du groupe. En face, on trouve un autre modèle qui part d'un principe beaucoup plus démocratique : tout le monde est habilité à se prononcer, quel que soit son niveau, et la cotation doit s'établir sur la moyenne des propositions, pouvant donc être plus haute que ce qu'en pensent les plus fort·e·s. Évidemment, vous entendrez souvent ces dernier·ère·s plaider pour la première approche. C'est logique : iels défendent leur boutique. Quant à moi, je penche pour le modèle démocratique. D'abord, parce que ne faisant pas partie de leur groupe, je n'ai aucune envie de me laisser écraser par les plus fort·e·s. Mais surtout, parce que je pense qu'il y a de très sérieux arguments contre la conception aristocratique. Étymologiquement d'abord. L'aristocratie désigne le gouvernement des « meilleur·e·s ». Or, comme me le rappelait un ami, un·e grimpeur·se peut être très fort·e et d'une stupidité quasi complète. On ne voit donc pas pourquoi ses attributs physiques confèreraient la moindre valeur supplémentaire à son opinion. Mais, nous dira-t-on, pour devenir si fort·e, il a fallu beaucoup grimper, se confronter à différents styles, et c'est cette expérience-là que le·la fort·e grimpeur·se, ou plutôt, le·la grimpeur·se expérimenté·e, peut mettre en valeur pour réclamer un statut particulier et accaparer le pouvoir de coter. Le·la fort·e grimpeur·se n'est pas simplement un·e grimpeur·se fort·e, c'est aussi et surtout un·e meilleur·e grimpeur·se parce qu'il·elle grimpe beaucoup. « Il est tout à fait possible que les plus fort·e·s et les plus expérimenté·e·s perçoivent les prises plus grosses qu'elles ne le sont réellement » D'où mon deuxième argument. Dans sa Phénoménologie de la perception, Maurice Merleau-Ponty souligne que nos perceptions ne sont pas le reflet neutre des objets qui nous entourent. Elles sont déformées par notre corps, notre vécu, notre expérience, etc. Et, puisqu'elles sont à leur source, ces perceptions vont influencer nos idées et nos jugements à l'égard du monde autour de nous. Cette théorie que les Anglo-Saxons appellent l'« embodied perception theory » se trouve à la base d'une étude publiée par Rob Gray en 2014 dans l'International Review of Sport and Exercise Psychology, citée dans une excellente vidéo de Kris Hampton (grimpeur, coach et créateur de contenu américain, ndlr). Gray montre que « ce que nous percevons n'est pas la représentation fidèle de "ce qui est au dehors" mais plutôt le reflet de notre habileté à agir sur les objets de notre environnement ». De ce fait, dit-il, « les objets de l'environnement sportif sont perçus différemment par des experts et par des athlètes moins avancés ». Pour le prouver, le psychologue américain se fonde sur plusieurs expériences. Parmi d'autres exemples, Gray montre que des joueur·euse·s de golf voient le trou plus grand ou plus petit suivant leurs aptitudes personnelles. La vidéo de Kris Hampton Cotation, piège à cons ? Or, comme le souligne Kris Hampton, il n'y a aucune raison de penser que nous autres grimpeur·se·s échapperions à de tels biais cognitifs. Au contraire, il est tout à fait possible que les plus fort·e·s et les plus expérimenté·e·s perçoivent les prises plus grosses qu'elles ne le sont réellement. Pour eux·elles, la difficulté devient donc proportionnellement plus faible, et il faut abandonner l'idée que les plus fort·e·s sont plus aptes à coter correctement. Leur expérience et leur force auront tendance à leur faire sous-estimer la difficulté. C'est d'ailleurs la même chose pour les débutant·e·s et les plus faibles, qui auront tendance à la surestimer. Bref, personne n'a la moindre capacité à juger de façon objective la difficulté d'une action, qu'il s'agisse de jouer un drive ou de faire un 6a. « À la base, l'ouvreur propose une cote. Il ne cote pas. Ensuite, c'est l'ensemble des grimpeurs qui va déterminer la cote. C'est donc la collectivité qui va donner la cote » Un grimpeur interrogé Le sort de la conception aristocratique est réglé : les plus fort·e·s ne sont pas meilleur·e·s par cela seul qu'ils·elles sont fort·e·s. Leur voix n'a aucun privilège. Faut-il donc préférer une cotation démocratique où toutes les voix seraient égales ? Soit, mais dans ce cas, on doit admettre que Gérard, deux mois d'escalade et trois 5c, est aussi pertinent que Claudine, dont le carnet de croix déborde de 7b. Refuser le modèle aristocratique revient à admettre que la voix des débutant·e·s et des incompétent·e·s vaut autant que celle des meilleur·e·s et des plus fort·e·s. Est-ce bien raisonnable ? La cote de bœuf Dans un passage des Politiques, Aristote montre que l'opinion de la foule ignorante est meilleure que celle du meilleur ou de la meilleure d’entre eux. En réunissant un grand nombre d'individus aux opinions les plus diverses, et en les laissant discuter librement, vous entendrez s'exprimer toutes sortes d'avis, parmi lesquels la ou les meilleures solutions auront beaucoup plus de chances d'apparaître qu'en consultant un·e ou deux spécialistes. La masse augmente la probabilité de tomber sur la bonne réponse, parce qu'elle multiplie le nombre des réponses. Une sorte d'intelligence collective émerge de l'accumulation des ignorances. La chose a été confirmée à son corps défendant par Sir Francis Galton à la fin du XIXe siècle. Ce lord anglais, souhaitant prouver que la foule est idiote et qu'on ferait mieux de confier le pouvoir aux « meilleur·e·s », avait imaginé une petite expérience. Lors d'une foire agricole, il avait demandé au public d'estimer le poids d'une carcasse de bœuf. Parmi les 787 propositions retenues, il y en avait de plus ou moins fantaisistes. Mais, contre toute attente et au plus grand désespoir de notre aristocrate, l'estimation collective se révéla précise à la livre près, quand l'avis des meilleur·e·s spécialistes – les boucher·ère·s – était bien plus éloigné. En matière de cotation comme de bœuf, on peut estimer que c'est au contraire l'opinion de la foule qui est la meilleure. La moyenne des avis des débutant·e·s, des fort·e·s, des grand·e·s, des petit·e·s, des jeunes, des ancien·ne·s, des handicapé·e·s, cette moyenne-là (pourvu que chacun·e s'exprime de la façon la plus honnête et la plus indépendante possible) est en réalité meilleure que l'avis des fort·e·s grimpeur·se·s, des grimpeur·se·s d'expérience, des octo et nonogradistes, bref, de celles et ceux qui prétendent être « meilleur·e·s » et se réserver ce privilège particulier : le pouvoir de « dire la cote » comme d'autres « disent la loi ». Car coter est un pouvoir. C'est un instrument de domination par lequel quelques-uns imposent à tou·te·s leur opinion et leur jugement. Et c'est pourquoi coter ne peut pas être un acte individuel. Comme le soulignait un grimpeur que j'interrogeais récemment à ce sujet, « à la base, l'ouvreur propose une cote. Il ne cote pas. [Ensuite] c'est l'ensemble des grimpeurs qui va déterminer la cote. C'est donc la collectivité qui va donner la cote ». Coter ressemble ici à voter. Chacun·e propose, tout comme chacun·e vote, mais la cotation, de son côté, est comme l'élection : c'est un acte qui appartient au groupe sur la base de l'ensemble des opinions exprimées. Coter est l'acte souverain de la communauté tout entière qui ne saurait être usurpé par une minorité sous prétexte de sa compétence particulière, parce que le groupe dans son ensemble est toujours meilleur que la ou les meilleur·e·s de ses individualités. Donc, la prochaine fois que vous vous demandez combien vaut ce que vous venez de grimper, tâchez de donner votre opinion la plus honnête sans vous laisser influencer par celle des autres. Puis confrontez-la au maximum d'avis. Car la somme de vos jugements sera bien plus fiable que la parole du ou de la meilleur·e grimpeur·se du monde, et vous aurez par là fait votre devoir de grimpeur·se-citoyen·ne !

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