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« Dans l'outdoor, tout le monde prétend que le racisme n'existe pas »

En fin d'année dernière, l'organisation Opening Up The Outdoors (OUTO) a publié la première étude quantitative européenne sur le racisme dans l'outdoor. On y apprend notamment qu'en Allemagne, 65% des personnes racisées subissent des discriminations dans les espaces naturels. Ça, personne ne le sait. Mais est-ce que quelqu'un a envie de le savoir ? Interview sur une forme d'ignorance blanche.


Opening Up The Outdoors
© OUTO

Vertige Media : Pourquoi est-il encore nécessaire en 2025 de prouver par la recherche que les personnes racisées subissent du racisme dans les espaces naturels en Allemagne ?

Opening Up The Outdoors (OUTO) : Parce que c'est révélateur. Dans notre étude, un participant nous disait : « Le mouvement Black Lives Matter en 2020 a lancé la conversation, mais le traitement médiatique n'a pas changé. C'est toujours : "Y a-t-il du racisme en Allemagne ?" » On a l'impression qu'on est passé à autre chose sans jamais vraiment avoir répondu à la question. C'est une forme de déni.

Vertige Media : D'où vient-il ?

(OUTO) : Historiquement, l'Allemagne a été très réticente à reconnaître le racisme. Jusqu'à récemment, vous ne pouviez pas être citoyen·ne allemand·e si vous veniez d'un autre pays. C'est une question d'héritage. En Allemagne, et surtout dans le milieu outdoor, tout le monde prétend que le racisme n'existe pas. Donc si vous êtes issu·e d'une minorité ethnique et que vous en êtes victime, vous êtes tout simplement oublié·e.


Vertige Media : Vous pensez avoir levé ce déni avec votre étude ?


OUTO : Nous avons lancé cette étude pour notre communauté de changemakers en Allemagne. Iels avaient besoin de données sur le sujet. Iels ne peuvent pas aller voir une autorité locale pour organiser quelque chose pour un groupe spécifique si ce groupe n'existe pas statistiquement. Cette étude est donc un outil pour leur permettre de sensibiliser sans être constamment nié·e·s. Désormais, quand quelqu'un les questionne en leur demandant « Pourquoi organisez-vous des activités spécifiquement pour les personnes de couleur ? », iels peuvent envoyer cette étude au lieu de devoir constamment éduquer les personnes blanches.


Vertige Media : Comment OUTO est-elle née ?


OUTO : On a toutes et tous connu·e·s des moments qui nous ont fait réaliser l'ampleur du problème. Plusieurs d'entre nous pratiquent des sports d'évasion depuis longtemps, que ce soit le ski, le snowboard, le trail, l'escalade. Pour la plupart, on vient de milieux urbains où ces activités étaient très peu pratiquées par des personnes de couleur. Beaucoup d'entre nous travaillent dans l'industrie outdoor avec de grandes marques. Et en tant que personnes racisées, on se retrouve souvent seul·e dans ces espaces. Ce qui nous a toutes et tous marqué·e·s, c'est ces événements où l'absence de diversité devenait criante. L'UTMB à Chamonix, par exemple. On s'attendait à voir une vraie diversité, surtout dans le trail avec les athlètes est-africains. La réalité était tout autre. On pouvait compter sur les doigts d'une main le nombre de personnes noires présentes.


Opening Up The Outdoors
© OUTO

On est rentré·e·s de ces événements avec des questions. On a commencé à chercher : est-ce que quelqu'un travaille sur ce sujet au Royaume-Uni, en Europe ? Il n'y avait rien. On y a vu une opportunité de lancer la conversation. Le problème, c'est que dans l'industrie outdoor, les gens avaient d'autres priorités : la durabilité, l'environnement… Et puis George Floyd est arrivé (un citoyen afro-américain de 46 ans décédé le 25 mai 2020 à Minneapolis après avoir été étranglé par un policier, ndlr). On a repris contact avec le secteur et on les a de nouveau interpellé·e·s. On se trouvait à un moment assez rare où les gens s'arrêtaient vraiment pour réfléchir. C'était pendant le COVID, on avait du temps. On a donc eu beaucoup de conversations avec certains grands noms de l'industrie. Et de là, OUTO est né.


Vertige Media : De quoi parlez-vous exactement avec les marques à ce moment-là ?


OUTO : On a beaucoup parlé de la représentation des personnes de couleur dans l'industrie outdoor. Beaucoup de ces personnes ont grandi dans des espaces urbains avec des codes culturels de la ville, que cela concerne la musique, les vêtements… L'industrie outdoor a été créée par des personnes qui ont grandi en montagne. À aucun moment, iels ne pensent aux personnes qui habitent dans un immeuble en banlieue de Paris. On leur a d'ailleurs demandé frontalement : « Le mec noir, la jeune fille asiatique, vous en pensez quoi ? ».


« En tant que personne racisée, quand on ferme les yeux et qu'on imagine un·e grimpeur·se sur une falaise, on ne pense jamais à quelqu'un qui nous ressemble »

Aujourd'hui, ce qu'on essaie de faire avec OUTO, c'est éduquer l'industrie outdoor, mais aussi utiliser leur soutien pour sensibiliser des communautés de personnes racisées afin de leur donner accès aux espaces naturels. Leur montrer que c'est aussi le leur. On a beaucoup travaillé sur le concept de racialisation de l'espace. En tant que personne racisée, quand on ferme les yeux et qu'on imagine un·e grimpeur·se sur une falaise, on ne pense jamais à quelqu'un qui nous ressemble. Ces représentations, formées en partie par l'industrie, nous conduisent à penser que nous ne sommes clairement pas à notre place dans ces endroits.


Vertige Media : Votre étude est la première du genre. Pourquoi est-il si rare de produire ces données ?


OUTO : Aux États-Unis et au Royaume-Uni, vous pouvez demander assez facilement l'origine ethnique d'un individu. En France et en Allemagne, vous n'êtes techniquement pas autorisé·e à poser la question. On a donc eu beaucoup de mal à trouver un institut d'études quantitatives qui veuille bien collaborer avec nous. En réalité, vous pouvez recueillir certaines données. Il faut juste respecter une certaine méthodologie. Pour nous, cela reflète deux choses. D'abord, le niveau de désinformation dans l'industrie de la recherche. Mais aussi le fait qu'elle n'avait sans doute pas envie de chercher à savoir.


Vertige Media : Votre étude souligne que 65% des personnes racisées subissent des discriminations en milieu naturel en Allemagne. Qu'est-ce qu'elles vivent concrètement ?


OUTO : Il y a évidemment différents niveaux d'intensité. Certain·es répondant·es nous ont confié qu'iels se faisaient insulter ou cracher dessus. Vous avez donc un niveau explicite de discriminations mais il y a aussi, et plus généralement, un stade implicite. C'est la raison pour laquelle on parle de culture, d'action et de conversation. On le disait, le fait que nous ne voyons pas de personnes qui nous ressemblent crée un sentiment d'exclusion. Le truc, c'est que ce soit des personnes de couleur ou blanches, 90% des gens de notre panel déclarent vouloir sortir dans la nature parce qu'iels trouvent que c'est bon pour eux/elles. Pour les personnes racisées, ce désir viscéral est systématiquement accompagné d'un sentiment de stress, d'inquiétude. Elles se demandent comment elles vont se sentir, si l'endroit sera safe.


« En sortant dans la nature, vous vous attendez à décompresser. Si vous êtes une personne de couleur, vous ne décompressez pas du tout, vous essayez de vous protéger »

Ce sentiment d'insécurité revient très souvent dans l'étude. Les gens sortent généralement dehors pour échapper au stress, pour profiter. L'attente qu'iels ont vis-à-vis de l'activité, c'est d'en revenir revigoré·e·s. Seulement, ce qu'on observe en Allemagne – mais c'est pareil en France ou au Royaume-Uni – c'est que les personnes racisées n'éprouvent pas ce sentiment de paix. En sortant dans la nature, vous vous attendez à décompresser. Si vous êtes une personne de couleur, vous ne décompressez pas du tout, vous essayez de vous protéger. Un espace qui est censé être « accueillant », « sûr », devient angoissant et tendu. Nous sommes impliqué·e·s dans le secteur de l'outdoor depuis des décennies. On doit encore porter un masque. On ne peut pas tout à fait être nous-mêmes dans ces espaces. C'est omniprésent, à chaque fois qu'on met un pied dehors. Noir·e·s et blanc·he·s partent en montagne avec le même désir d'épanouissement. Mais iels ne reviennent pas avec le même sentiment d'accomplissement.


Vertige Media : Votre étude souligne que deux tiers des personnes racisées préfèrent les activités outdoor collectives. Là où les personnes blanches déclarent aimer partir seules et rechercher l'isolement. Comment expliquez-vous cette différence ?


OUTO : Il nous arrive parfois d'organiser des rencontres en ligne. C'est d'ailleurs comme cela qu'OUTO a commencé pendant le COVID. Et quand les gens voyaient pour la première fois d'autres personnes qui leur ressemblaient, il n'était pas rare qu'ielles commencent à pleurer. C'est fort émotionnellement car c'est la première fois qu'ielles réalisent qu'ielles ne sont pas seul·e·s. Quand vous avez en face de vous un groupe de personnes qui comprend ce que vous pouvez ressentir, c'est très puissant.


Opening Up The Outdoors
© OUTO

Vertige Media : Qu'est-ce que cela dit du secteur de l'outdoor ?


OUTO : Il faut toujours repartir de l'histoire de ces sports. L'alpinisme est né à la fin du XIXème siècle dans des pays qui étaient déjà partis en conquérir d'autres. Une certaine classe de la société a alors pensé : « Puisque nous ne pouvons plus conquérir de pays, allons conquérir des montagnes ». L'alpinisme, puis l'escalade après lui, sont les héritiers de cette forme de colonialisme. Cette idée existe encore chez les Occidentaux. Quand quelqu'un fait un sommet, on entend encore souvent dire : « J'ai conquis cette montagne ». Vous n'entendrez jamais ce genre de phrases en Afrique ou en Asie. La conquête est un concept ancré dans la culture du monde occidental.


« Les activités outdoor sont structurellement blanches, masculines, expansionnistes et peu accueillantes »

Vertige Media : Les activités de sport d'évasion sont-elles structurellement élitistes et blanches ?


OUTO : On associe souvent l'absence de personnes de couleur dans ces activités à des raisons socio-économiques. Nous, avec OUTO, on remet cela en question. Il existe évidemment des barrières socio-économiques, mais on ne pense pas que ce soit l'explication principale. Nos recherches montrent que la vraie barrière, elle est d'abord culturelle. Ainsi, si le secteur de l'outdoor répond à ce problème de sous-représentation en donnant du matériel, il passe à côté. C'est d'ailleurs souvent une réponse très commode. Dans notre étude, on observe que l'accès aux équipements ou l'argent joue un rôle très similaire entre les répondant·e·s blanc·he·s et les personnes de couleur. Encore une fois, l'élément distinctif, c'est la culture. Donc oui, les activités outdoor sont structurellement blanches, masculines, expansionnistes et peu accueillantes. Maintenant, il faut choisir. Soit on décide de maintenir cette culture, soit on décide collectivement de la déconstruire. Cela pose une responsabilité à un autre endroit que les barrières socio-économiques.


Vertige Media : Comment l'industrie outdoor a-t-elle réagi à votre étude ?


OUTO : La première réaction est toujours la même : c'est d'abord le choc et la surprise. Les gens se demandent comment il est possible qu'iels n'aient pas été au courant avant. Puis, cette première réaction s'accompagne d'une prise de conscience. Les marques nous demandent désormais ce qu'elles peuvent faire. C'est sur ces sujets que l'on travaille actuellement, à travers des ateliers, du conseil.


Vertige Media : Comment les marques peuvent-elles éviter le « social washing » ?


OUTO : La prise de conscience est déjà une première belle étape. Généralement, après, elles sont sincères quand elles déclarent vouloir mettre en place davantage d'actions inclusives. Notre rôle, c'est d'attirer leur attention sur la diversité de leurs équipes. C'est bien de vouloir représenter davantage de personnes de couleur dans leurs campagnes mais ça reste du marketing. Beaucoup de marques outdoor ont encore des équipes 100% blanches. Elles célèbrent le fait de présenter des personnes noires et métisses dans leurs communications mais qui prend les photos ? Qui écrit la narration ? Qui sont les créatifs derrière les publicités ? Si on veut raconter des histoires vraies sur les nouvelles personnes qui composent le monde de l'outdoor, essayons de les raconter du point de vue de ces personnes-là. Sinon, ce seront toujours les mêmes histoires, simplement avec des visages différents.


Vertige Media : Qu'espérez-vous voir advenir dans le futur ?


OUTO : On sait que le changement ne viendra pas du jour au lendemain. On ne peut pas s'attendre à ce que le nouveau CMO de telle ou telle marque soit une femme de couleur. Mais on encourage les marques à tendre la main aux nouvelles communautés qui sont composées de beaucoup de talent. On doit sans cesse rappeler à cette industrie que cette conversation existe. Et qu'elle ne va pas disparaître. De plus en plus de personnes de couleur entreront dans le monde de l'outdoor. C'est le monde de demain. La question qu'on pose aux marques aujourd'hui c'est : est-ce que vous voulez en faire partie ou pas ? Télécharger et lire l'étude de Opening Up The Outdoors.

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