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Travailler dans l'escalade : la passion ne paie toujours pas le loyer

Le Climbing Business Journal publie la deuxième édition de son enquête sur les rémunérations en salle d'escalade aux États-Unis. Derrière une satisfaction en hausse presque partout, les données dessinent une industrie qui se professionnalise sans avoir soldé ses angles morts. Analyse.


Salle d'escalade salaire
(cc) Megan O'Hanlon / Unsplash

3,47 sur 5. C'est la note moyenne de satisfaction au travail donnée par les ouvreur·se·s adjoints interrogé·e·s, celleux qui conçoivent et posent les blocs que les grimpeur·se·s viennent essayer chaque soir. Aucun poste d'encadrement n'affiche un score plus faible, et juste derrière viennent les entraîneur·se·s adjoint·e·s, à 3,56. Les deux métiers qui fabriquent le produit vendu par une salle d'escalade sont ainsi ceux dont les titulaires se déclarent les moins satisfait·e·s de leur sort.


Le chiffre figure dans le tableau de bord publié le 27 août 2026 par le Climbing Business Journal, média professionnel américain qui suit l'économie des salles depuis plus de dix ans. Cette deuxième édition d'une enquête lancée en 2024 arrive à un moment charnière : les exploitant·e·s interrogé·e·s par le même média décrivaient déjà, un an plus tôt, une conjoncture qui se tend entre hausse de leurs coûts et recul des dépenses de leurs client·e·s, quand leurs salarié·e·s ont entrepris de peser autrement dans la balance en se syndiquant salle après salle.


Précaution d'usage, le panorama n'est pas mondial. Les 1 590 réponses cumulées sur deux vagues, dont la dernière s'est déroulée du 1er avril au 31 mai 2026, viennent de 38 pays mais sont massivement nord-américaines, et le média ne s'en cache pas, ses moyennes valent « à l'échelle de l'enquête, pas de l'industrie ». Reste l'essentiel, un métier qui se jugeait jusqu'ici au ressenti et aux confidences entre collègues dispose de trente-quatre fiches de poste chiffrées.


Plus heureux, vraiment ?


Premier enseignement, presque contre-intuitif, la satisfaction au travail progresse : sur les trente métiers présents dans les deux éditions, elle augmente dans vingt-six cas, quelle que soit la taille de la salle ou l'ancienneté du salarié. Les rémunérations en expliquent une partie, les moyennes ajustées au coût de la vie local grimpant de 27 % dans le Sud et de 21 % dans l'Ouest américains. Les avantages sociaux suivent la même pente, mais pas pour tout le monde : la part des temps pleins couverts en santé ou par un plan de retraite augmente pour presque chaque poste, quand elle recule, chez les salarié·e·s à temps partiel, pour chacun d'entre eux.


Des salariés tirés dans tous les sens, contraints de porter plusieurs casquettes, mal payés au regard des responsabilités qu'on leur confie et incapables de suivre la hausse du coût de la vie dans leur ville

De son côté, le Climbing Business Journal avance une autre hypothèse, moins flatteuse. Plusieurs travaux montrent qu'en période de tension économique la satisfaction déclarée augmente mécaniquement, parce que les perspectives de départ se raréfient et qu'il devient plus facile d'apprécier un emploi stable, « surtout dans une industrie animée par la passion », note le média. La satisfaction d'un·e salarié·e qui n'a plus vraiment le choix de partir ne dit donc pas grand-chose de la manière dont il est traité.



Nouveauté décisive, les répondant·e·s ont indiqué pour la première fois leur volume horaire réel, et près d'un·e salarié·e à temps plein américain·e sur quatre dépasse les 40 heures hebdomadaires dans sa seule salle principale. Le chiffre paraît modeste au regard de l'économie du pays, où la moitié des temps pleins franchissent cette barre selon l'institut Gallup, mais il ignore les vacations dans une autre salle, les cours donnés à côté et/ou le second emploi hors du secteur, si bien que la proportion réelle est plus élevée dans une industrie où le cumul fait figure de norme. Les commentaires libres du sondage racontent le reste, et se répètent d'une réponse à l'autre : des salarié·e·s tiré·e·s dans tous les sens, contraint·e·s de porter plusieurs casquettes, mal payé·e·s au regard des responsabilités qu'on leur confie et incapables de suivre la hausse du coût de la vie dans leur ville. Ces conditions quotidiennes, plus encore que le nombre d'heures, alimentent l'épuisement professionnel, et frappent d'abord ceux dont le métier ne se délègue pas, l'ouvreur·se qui renouvelle l'offre et l'entraîneur·se qui fidélise les licenciés.


Un écart qui ne se referme pas


L'antidote est simple : du repos payé. Sauf qu'outre-Atlantique, il est empaqueté sous l'acronyme PTO pour « Paid Time Off », qui rassemble congés, jours fériés et arrêts maladie dans un pays où aucune loi fédérale n'en garantit le moindre. La moyenne s'établit à 116 heures par an, soit un peu moins de trois semaines. Cela dit, la distribution est plus parlante : 74 % des temps partiels et 9 % des temps pleins n'en ont aucun, et parmi ceux qui dépassent les 40 heures, près de la moitié reçoivent moins que cette moyenne. Les postes administratifs et de direction demeurant les mieux dotés, le repos payé récompense la responsabilité plutôt que la pénibilité.


Les salaires des femmes sont inférieurs à ceux des hommes de 11%. C'est 23% de moins pour les salarié·e·s non binaires

Constat déjà présent en 2024 et toujours là deux ans plus tard, les rémunérations diffèrent selon le genre. Ramenés à un coût de la vie identique, les salaires annuels moyens des femmes restent inférieurs de 11 % à ceux des hommes, et ceux des personnes non binaires de 23 %. L'écart se creuse même avec le parcours, atteignant 29 % chez les répondants qui cumulent onze ans d'expérience ou plus et un diplôme équivalent à la licence. Sur les deux vagues réunies, les hommes sont mieux payés dans 64 % des métiers. Le secteur reste en avance sur son pays, où une femme gagne 82 cents quand un homme gagne un dollar, contre 89 cents dans les salles d'escalade, selon les données compilées par USAFacts. Un retard un peu moins grand, mais un retard tout de même.


Quand les salaires deviennent un rapport de force


Ces chiffres ne tombent pas dans un secteur silencieux. Depuis des mois, les salarié·e·s des salles américaines s'organisent, et la rémunération comme les conditions de travail se sont installées au centre d'un affrontement syndical que Vertige Media suit depuis ses débuts, de la vague de syndicalisation des salles aux campagnes menées sous la bannière de Climbing Workers United, qui fédère ces initiatives d'un établissement à l'autre. Le conflit a pris par endroits un tour ouvert, jusqu'à l'appel au boycott lancé contre Movement Gyms, l'un des plus gros réseaux du pays, dont Aaron Vanek, figure de cette mobilisation, détaillait les ressorts dans nos colonnes. À la lumière de ce contexte, les hausses relevées par le Climbing Business Journal cessent d'être une courbe statistique pour devenir l'enjeu d'une négociation en cours, où chaque camp a besoin de données.

Néanmoins, une mise en garde s'impose avant toute transposition, car ces données ne se lisent pas avec des lunettes françaises : cinq semaines de congés garanties par la loi, une assurance maladie qui ne dépend pas de l'employeur, une convention collective, et le cœur du rapport américain perd ici son sens. L'enquête pointe en revanche un manque par contraste, car dans un parc français en croissance spectaculaire, aucune enquête publique ne documente, à notre connaissance, ce que gagnent ces milliers de salarié·e·s ni combien de temps ils restent en poste.


En 2026, cette histoire a changé et les pages qu'a noircies l'escalade au fil des ans racontent davantage un secteur d'activité comme un autre, plutôt qu'une industrie où des gens ne seraient qu'animés par des élans passionnés

L'histoire de l'escalade est pleine de gens qui ont accepté de gagner peu pour évoluer près de de leur passion. Cette économie a construit le secteur et en reste la principale zone d'ombre, car là où travailler est présenté comme un privilège, réclamer davantage passe vite pour une ingratitude. En 2026, cette histoire a changé et les pages qu'a noircies l'escalade au fil des ans racontent davantage un secteur d'activité comme un autre, plutôt qu'une industrie où des gens ne seraient qu'animés par des élans passionnés. Le monde de l'escalade tourne aujourd'hui sur l'axe des pertes et des profits. Celui du développement, de la structuration, des banqueroutes et de l'économie financiarisée. Là où certain·e·s exploitant·e·s peuvent s'enrichir. Mais là, aussi, où il devient difficile de faire accepter à une jeune génération que l'on peut faire 40h hebdomadaires par pure passion. Là où il devient compliqué d'ignorer le droit du travail.


C'est précisément là que des chiffres deviennent utiles. L'ouvreur adjoint à 3,47 sur 5 n'a rien appris de ce rapport sur sa propre fatigue, mais il y a trouvé de quoi la situer, entre une fourchette de salaire pour son poste et un volume horaire de référence. Aucune statistique n'a jamais signé un accord d'entreprise, et rien de tout cela ne comblera des écarts de rémunération. Mais un secteur qui se compte devient un secteur où l'on peut négocier, et les salles qui savaient mesurer leur fréquentation commencent à mesurer ceux qui les font tourner. Pour le meilleur ou pour le pire ?

Retrouvez le rapport complet de Climbing Business Journal ici
 
 

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