top of page

Paris-Kalymnos : accéder à l’escalade autrement (2/5)

Née d’une rencontre avec Eline Le Menestrel et Alain Robert, cette traversée de l’Europe par le rail interroge notre manière d’accéder aux sites d’escalade. Après plusieurs réflexions sur un quai parisien, le voyage commence. Paris-Kalymnos, deuxième relais.


Un train à Budapest
Un train à Budapest © Pascal Beria
Dans l’épisode précédent : une première longueur me conduisait vers la Grèce au départ de la gare de l’Est, à Paris, et m’amenait à réfléchir à l’impact environnemental des sports de nature comme l’escalade. Face au nombre croissant d’athlètes qui cherchent à transformer leurs pratiques, au risque de renoncer à leur carrière sportive, il y avait forcément un dilemme à comprendre. Une réflexion restée sans véritable réponse alors même que j’attendais un train qui n’arriverait jamais…

L’idée de cette escapade ferroviaire pour rejoindre la Grèce avait germé quelques mois auparavant, au cours d’une conversation autour d’un verre. Il faut toujours se méfier des conversations autour d’un verre. Elle succédait à la rencontre improbable entre Eline Le Menestrel et Alain Robert, à laquelle j’avais eu le plaisir d’assister. Deux figures de la grimpe aussi singulières que sympathiques, venues témoigner de leurs riches parcours, mais aussi de leurs engagements en faveur de l’environnement.

Une envie d'Europe


Si, pour le « French Spiderman » Alain Robert, déployer des banderoles au sommet des buildings et finir en prison pour le compte de Greenpeace est une forme d’activisme écologique, Eline Le Menestrel fait du respect de l’environnement le cœur même de sa pratique et de l’Ecopoint un critère de performance en escalade. « On va considérer qu’une voie est réussie si et seulement si on a minimisé notre impact écologique pour la réussir. Cela veut dire que si on doit prendre l’avion, la voiture, débroussailler toute une forêt vierge ou que sais-je pour enchaîner une voie, on va évaluer que cette performance n’a aucune valeur », témoignait-elle au micro de Vertige Media. L’idée m’était apparue lumineuse. L’esthétique de l’escalade réduit très souvent les grimpeur·se·s à leur prouesse sur le rocher, à l’exploit d’un enchaînement ou à celui d’une ouverture de voie. Il me semblait, à écouter Eline Le Menestrel, que ce n’était qu’une partie de la pratique. La plus visible, mais une partie seulement.

L’histoire raconte rarement les moyens parfois laborieux pour y parvenir. Or, la marche d’approche fait tout autant partie de la discipline. La réhabiliter, c’est montrer qu’on n’arrive jamais sans résistance au pied d’une falaise. Et permettre de conscientiser l’exemplarité d’un site dans l’esprit des grimpeur·se·s, mais aussi de leur public. « Ce projet s’attaque à un vrai problème puisque le plus gros impact d’un grimpeur aujourd’hui, c’est son mode de transport », continuait-elle. La phrase avait fait mouche. Nous en étions donc précisément là de notre conversation autour de mon verre désormais vide, à évaluer s’il était imaginable d’atteindre n’importe quel site d’escalade sans pour autant utiliser de transports carbonés. En d’autres termes, il s’agissait de juger si la posture d’Eline Le Menestrel était soluble dans la réalité du terrain.



La question était d’autant plus débattue qu’elle entrait en résonance avec une autre de mes obsessions : celle de démontrer que l’Europe est une réalité qui prend sa source dans la rugosité du terrain avant d’être celle, distante, des réglementations bruxelloises et des scandales de détournement de certains partis. On le sait, il n’y a rien de plus fort qu’une idée. Surtout lorsqu’on lui laisse le temps d’infuser. Je décidais donc de me lancer dans mon projet de traversée.


« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même »

Nicolas Bouvier


Mon objectif n’était pas la performance. Ça tombait plutôt bien, compte tenu de ma conception de l’escalade et, plus largement, de mon médiocre niveau de pratique, consciencieusement entretenu depuis plusieurs années. Ce qui m’intéressait, c’était d’explorer les chemins de traverse et le plaisir qu’on pouvait y trouver. Je voulais, par ce voyage, réhabiliter la manière de parvenir jusqu’au site. Ce qui ne se montre pas toujours sur les réseaux sociaux. Une recherche personnelle, mais aussi une démarche sociale et politique qui avait l’ambition de « tester l’Europe ». Voir la réalité derrière les discours célébrant la libre circulation des individus, dans une Europe pourtant parfois tentée par le repli sur soi. Redécouvrir une Europe géographique, aussi, avec ses passages de frontières, ses langues, ses vallées, ses cols, ses villes et ses campagnes. Je voulais voir le paysage changer. Ressentir les variations de température.


Les promesses de l'aube


L’accueil de cette idée n’avait pas vraiment fait l’unanimité. Certaines personnes de mon entourage avaient manifesté un intérêt poli. D’autres avaient considéré la démarche comme la quintessence d’un combat hors-sol qui ne s’attaque pas au fond du problème. La plupart des gens n’avaient carrément pas compris le délire. Pourquoi s’obstiner à préférer un voyage qui s’annonçait long, laborieux et risqué alors qu’un moyen rapide et vraisemblablement moins coûteux existait ? Ce questionnement témoignait déjà de la manière dont le voyage est aujourd’hui foncièrement inféodé aux notions de vitesse et d’efficacité, pour lesquelles le monde de la grimpe ne constitue pas, d’ailleurs, un modèle à suivre. L’escalade n’échappe pas à la tentation de la destination à cocher qui a un peu gangrené le voyage. On « fait » le Verdon un peu comme on « fait » la Thaïlande.


Je reconnais d’ailleurs que j’avais du mal à trouver des arguments pour expliquer mon projet. Et à la question « pourquoi ? », je n’avais pas trouvé de meilleure réponse que « pourquoi pas ? ». Ce qui, en matière de conviction, était quand même proche du degré zéro. « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même », écrivait l’auteur-voyageur Nicolas Bouvier. À l’image du voyageur réalisant son « Grand Tour » initiatique, j’avais donné un but à mon voyage, mais aucune raison véritable. Quoi qu’il en soit, je m’apprêtais à expérimenter ce jeu de patience. Et je n’allais pas être déçu.


Je suis parti un matin d’avril de mon domicile en région parisienne pour un court premier tronçon à vélo, destination : la gare de l’Est et ses promesses d’Europe. J’avais déjà l’habitude du temps long, des aléas et des haltes fortuites lors de randonnées pratiquées à vélo. C’était la première fois que je tentais l’expérience par le train. Un train, ce sont des horaires à respecter, un itinéraire difficile à infléchir et parfois des réservations à prévoir à l’avance. Le train était moins fatigant pour les jambes, mais les contraintes qu’il imposait me paraissaient beaucoup plus fortes en pratique. Le jour n’était pas encore levé lorsque je sautai, chargé d’un sac à dos qui allait me faciliter l’itinérance, dans un premier train qui m’emmenait vers le Levant. Là où la lumière commençait précisément à percer l’horizon.

Allemagne et bretzel
© Pascal Beria

Avec, pour premier cap, Budapest. Un tronçon franchi en une journée et trois longueurs, tout de même, traversant une partie de la France, de l’Allemagne et de l’Autriche, frôlant la frontière slovène, s’arrêtant le temps d’un bretzel à Francfort et à Vienne, avant d’entrer en Hongrie en suivant le cours du Danube. La première partie du voyage était une phase transitoire d’accoutumance qui ne faisait pas encore le deuil de l’accélération. Un peu comme l’eau fraîche que l’on se passe sur la nuque avant de plonger dans les vagues. Du TGV français à l’ICE allemand, la priorité restait la vitesse. Malgré les seize heures nécessaires pour parcourir les 1 500 kilomètres séparant les deux capitales, ce premier tronçon ne fut pas le choc chronologique attendu. La voie était facile à enchaîner.


« Quand les anges voyagent, le ciel sourit »

Proverbe allemand


Le paysage défilait à grande vitesse sous un ciel bleu foncé et une lumière rasante dont la climatisation des wagons adoucissait un peu la virulence. Une succession de paysages d’un vert tendre, typique du début du printemps, alternant espaces agricoles, forestiers et fluviaux ponctués de villages et de champs fleuris, donnait à voir une version de l’Allemagne qui m’était inconnue. Puis les paysages vallonnés de l’Autriche, d’où l’on percevait au loin les cimes encore blanches des Alpes, apportaient à leur tour une douceur apaisante jusqu’à la tombée de la nuit, lorsque nous avons franchi la frontière hongroise.


L’atmosphère était fortement teintée d’impressionnisme en ce début de voyage. « Wenn Engel reisen, lacht der Himmel », me confia, en passant, une voyageuse avec qui je partageais un bout de conversation. Un dicton allemand qui signifiait, en substance, « quand les anges voyagent, le ciel sourit ». Et le ciel souriait. J’avais franchi la moitié de mon itinéraire sans résistance, dans des paysages aux antipodes de l’Est bruineux et industrieux que j’avais imaginé. Il faut se méfier des présupposés. Alors pointait à l’horizon un risque que je n’avais pas envisagé. Et si, après tout, il n’y avait pas grand-chose à raconter de cette traversée européenne…

 
 

PLUS DE GRIMPE

bottom of page