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Paris-Kalymnos : que reste-t-il du voyage ? (5/5)

Arrivé à Kalymnos, il est temps de faire les comptes : 70 heures de trajet, près de 450 € et trois jours d’escalade. Au-delà du bilan, ce voyage révèle ce que le temps long, le train et la sobriété changent à notre manière de grimper. Paris-Kalymnos, dernier relais.


Grimpe à Kalymnos
Kalymnos par la grande voie © Pascal Beria
Dans l’épisode précédent : la lente pérégrination qui m’avait conduit de Paris à Kalymnos touche à sa fin. J’ai posé mon sac sur l’île. Je peux enfin me mesurer à son rocher et profiter de son décor. L’occasion de rappeler combien ce paradis de la grimpe est fragile et doit être préservé. Il est temps, pour moi, de faire le bilan de ce voyage…

« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage », chantait l’aède angevin. Le mien touchait à son but sur les rives de Kalymnos. Et, en effet, sans pour autant me prendre pour le héros d’Homère, j’étais assez heureux de mon voyage.


Le numérique, c'est pas automatique


Traverser le continent en train, c’était un peu attaquer une grande voie, topo en main, mais sans visibilité. Une progression qui ne laisse pas toujours voir ce qui se cache derrière le prochain relais, et sans garantie d’arriver dans les temps. Je cherchais à savoir, à mon départ, s’il était possible de rallier n’importe quel site d’escalade sans céder aux transports polluants et si cette invitation au voyage était un choix raisonnable pour atteindre les falaises de Kalymnos. Arrivé à destination, je pouvais désormais me risquer à une conclusion.

La réponse est oui. Mais, en fait, non. Mais, finalement, oui. Parce qu’évidemment, rien n’est jamais simple.


Oui, d’abord, parce que j’étais parvenu à remplir la première partie du contrat et à relier les deux bouts de l’Europe sans quasiment quitter le réseau ferroviaire. Il est donc à la portée de toutes et tous de le refaire. Et, en fait, non, parce que raisonnablement, rien ne tient dans cette expérience. Ni l’énergie nécessaire ni le budget demandé. Il m’aura fallu plus de 70 heures de déplacement pour relier la porte de mon domicile aux rives de Kalymnos. Des heures d’attente. Six jours de voyage. Côté budget, le train a un prix : celui de la carte Interrail, 323 €, des réservations, 43 €, et du ferry, 81 €, soit un total de presque 450 €, sans compter les multiples faux frais oubliés en route. En cette saison, il faut compter trois heures et 270 € en prenant l’avion. La comparaison est intenable.


J’allais passer trois jours à profiter du rocher de Kalymnos. Définitivement trop peu. Le prix à payer quand on fait le choix de ne pas prendre le raccourci de l’avion. Même quand on cherche à lui échapper, le temps finit toujours par vous rattraper.

Et oui, enfin. Parce qu’un voyage se mesure avant tout par ce qu’il en reste. Cette itinérance m’a fait expérimenter une Europe à deux vitesses, six langues, trois alphabets et trois monnaies. Une Europe mixte et diverse, imperceptible lorsqu’on la voit du ciel, mais que le train et l’escalade parviennent indirectement à tisser ensemble.


L’expérience d’Interrail, en elle-même, révèle combien le principe d’un numérique exclusif peut être source d’une grande vulnérabilité en voyage. Le pass Interrail est parfait vu du siège confortable d’un TGV. Il l’est beaucoup moins lorsque l’on est assis dans un Intercité roumain dépourvu de connexion Wi-Fi et de moyen de recharger son téléphone. D’une manière générale, le « tout-numérique » fait continuellement planer une menace de dysfonctionnement qui rend le déplacement toujours un peu précaire, à la merci d’une application incompatible, d’une connexion défaillante ou, plus simplement, d’une perte de matériel.


L'horizon d'Athènes © Pascal Beria
L'horizon d'Athènes © Pascal Beria

J’en ai fait l’expérience le jour où mon téléphone a obstinément refusé de s’allumer. Bug technique récalcitrant ou redémarrage intempestif, ce qui est certain, c’est qu’il m’a mis dans la position délicate de ne plus être en mesure de prouver la validité de mes titres de transport.

Le principe numérique ne dispense pas non plus d’avoir à passer par la case guichet pour valider ses réservations dans les régions où les services de billetterie n’ont pas encore été digitalisés, avec toujours cette crainte de se voir refuser l’accès à bord.


Il oblige, enfin, à connaître instinctivement le fonctionnement de l’application Interrail, dont l’ergonomie laisse parfois à désirer. J’en ai fait les frais au départ de Paris, en ne comprenant pas comment déclarer le début de mon voyage. Un détail sanctionné par 50 € d’amende. Le coût de l’apprentissage numérique, je suppose. Interrail s’avère être une liberté sous contrainte. Ce qu’on en retient, en tant que voyageur·se, c’est plutôt un état d’inconfort permanent.


Mon périple n’était pas spectaculaire parce que, précisément, il avait décidé de ne pas l’être.

Ce périple révèle également les efforts que réclame toute forme d’engagement. Passé au tamis du comparateur d’impact proposé par Mollow, mon voyage aura « coûté » 185 kg d’équivalent CO₂, soit 9 % du budget carbone annuel qui m’est alloué dans le cadre de l’accord de Paris. C’est 711 kg d’équivalent CO₂, soit 36 % de mon budget, si j’avais pris l’avion. Près de quatre fois plus. Certain·e·s trouveront le différentiel trop mince pour l’effort consenti. Tout déplacement, toute pratique de plein air a immanquablement un impact sur son environnement. Chercher à le minimiser demande généralement plus d’efforts que de choisir la simplicité offerte par les technologies. C’est la limite intrinsèque de la démarche.


Mais la simplicité offerte par les technologies n’est pas pour autant sans coût pour la société. Il ne s’agit ni de jeter l’opprobre sur une pratique en particulier ni de faire de cette réalité une caution pour l’inaction, mais de prendre conscience que des pistes alternatives existent et qu’elles peuvent être envisagées. Il faut juste faire en sorte de mieux les flécher et ajouter un tout petit peu de plaisir à les pratiquer.

La frugalité du spectacle


Pour finir, j’ai aussi découvert à quel point l’usage du train pouvait être multiple. Utilitaire, touristique, pressé, contemplatif, confortable, laborieux, sonore, coloré, en salle commune ou compartimentée. Cette pluralité est une source indéniable de densité et confirme que le voyage, au même titre que l’escalade, peut être une expérience sensorielle complète.


J’allais passer trois jours à profiter du rocher de Kalymnos. Définitivement trop peu. Le prix à payer quand on fait le choix de ne pas prendre le raccourci de l’avion. Même quand on cherche à lui échapper, le temps finit toujours par vous rattraper. C’est aussi une leçon de cette expérience de lenteur.



Il fallait désormais que j’entame le chemin du retour. On m’attendait ailleurs. L’épilogue de ce périple laissait donc un arrière-goût d’inachevé. Consacrer six jours de déplacement à trois jours d’escalade interroge la légitimité même du projet. N’aurait-il finalement pas mieux valu rester chez moi et me contenter de ma salle d’escalade locale ? « It’s a kind of adventure », m’a suggéré une rencontre de passage à qui j’expliquai les méandres de mon périple.

Tout bien considéré, ce que je venais de vivre me semblait plutôt être le contraire d’une aventure. Tout au plus un voyage au long cours, suivant une ligne de vie bien précise et imposant son tracé et son rythme.

La vie à Kalymnos © Pascal Beria
La vie à Kalymnos © Pascal Beria

J’étais loin des épopées flamboyantes qui peuplaient mon inconscient. Mon histoire ne convoquait ni déesse mythique ni menace à combattre. Elle n’explorait pas davantage le théâtre d’un conflit ou la prouesse d’une cordée. C’était la limite de l’exercice. Mon périple n’était pas spectaculaire parce que, précisément, il avait décidé de ne pas l’être. C’était une histoire qui cherchait la frugalité. Et la frugalité n’est pas spectaculaire. Elle se passe d’images Instagrammables. De révélation fracassante. Elle n’a pas d’histoire. Malgré les imprévus, les péripéties, les rencontres et les doutes, ce voyage tenait davantage de l’anti-aventure.


Contre toute attente, c’est Jean-Paul Sartre qui allait apporter une justification inopinée à ce périple. Surprenant compagnon de cordée et preuve que la philosophie a toujours quelque chose à nous dire lorsque l’on doute. « Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter », propose-t-il. À l’heure des exploits programmés et des expériences artificielles, raconter ce périple dans la longueur m’était apparu comme un acte de résistance. Charge donc aux lecteur·rice·s d’en faire une aventure…


Cet article est le cinquième et dernier épisode de notre série d'été consacrée au voyage de Pascal, entre Paris et l'île grecque de Kalymnos. Retrouvez l'ensemble des épisodes sur notre site.
 
 

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