Paris-Kalymnos : le paradis sous tension (4/5)
- Pascal Beria

- il y a 2 heures
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De Sofia à Kalymnos, le voyage quitte les rails et révèle les fragilités d’un paradis mondial de l’escalade. Entre équipements à entretenir, ressources limitées et tourisme en plein essor, l’île doit trouver son équilibre. Paris-Kalymnos, quatrième relais.

Dans l’épisode précédent : traverser l’Europe m’a amené à une conclusion : le voyage en train à travers le continent est une affaire de contrastes. Et revenir au temps long du cabotage n’est pas toujours une garantie de tranquillité. Arrivé aux portes de la Grèce, j’allais aussi apprendre que tous les chemins ne mènent pas toujours à Athènes.
En voyage, c’est un peu comme en escalade. Il ne faut jamais présager de la réussite avant d’être complètement sorti de la voie. Les informations recueillies avant mon départ étaient ambiguës. Certaines annonçaient un franchissement de frontière entre la Bulgarie et la Grèce sans heurt. D’autres écartaient clairement toute possibilité de passage. Les plateformes de réservation ne disaient, pour leur part, rien. Or, il n’y a rien de plus obtus qu’un service numérique qui refuse de fournir une information. J’étais donc entré en ville en sachant qu’il y aurait sans doute un petit sujet à résoudre.
Hygiaphones, Steve Mc Queen et le sommet des dieux
Je me trouvais donc devant le comptoir de vente de la gare centrale de Sofia, confronté à la réalité. Aucun train ne passait la frontière. J’avais beau tenter ma chance à tous les guichets, la réponse restait la même. « No train. » Laconique, mais résolument claire. Et les guichetier·ère·s derrière leurs hygiaphones étaient visiblement peu disposé·e·s à approfondir le sujet. La Grèce se faisait désirer.
J’avais donc le choix. Soit revenir en arrière, plus haut sur l’itinéraire, vers un point d’aiguillage possible. Option que j’abandonnais rapidement, tenant pour inconcevable de reculer devant le premier crux venu. Et n’étant pas très sûr, en plus, de trouver un chemin plus praticable ailleurs. Soit tenter un passage de frontière en mode « Grande Évasion ». Mais je ne me sentais pas vraiment l’âme d’un Steve McQueen. Il me fallait trouver un plan B.
C’est donc en FlixBus et par la route que je franchis la frontière, rompant ainsi le contrat que je m’étais moi-même fixé. Le train « sans rupture de charge » était donc un mythe qui se heurtait aux réalités physiques de l’infrastructure et sans doute un peu aussi à l’héritage politique du pays. « Le réseau grec, c’est une histoire complexe », me confiait un voisin de voyage, sans prendre la peine, cependant, de m’en dire plus. Les cartes ne mentaient pas : la Grèce est une forteresse ferroviaire.
L’île de Kalymnos a acquis, depuis quelques années, la réputation de « paradis des grimpeur·se·s ». Une réputation pas vraiment usurpée, compte tenu des 5 000 voies ouvertes sur un territoire à peine plus grand que la ville de Paris
Si le bus a l’avantage de l’efficacité, il lui manque le charme indéfinissable du cabotage ferroviaire avec lequel j’avais fini par me familiariser. Je passais donc la frontière grecque presque sans m’en apercevoir, traversant le massif montagneux qui sépare les deux pays pour rejoindre la ville de Thessalonique, où je découvrais les rives de la mer Égée. C’était le quatrième jour de mon périple et l’envie d’arriver commençait à se faire sentir. Je reprenais donc le chemin des rails le lendemain pour une dernière longueur jusqu’à Athènes. Le réseau grec avait au moins le mérite de la simplicité. Une ligne unique, un train omnibus quotidien entre le nord et le sud et un tracé qui convoquait un imaginaire fécond, passant aux portes de la cité de Thèbes et sous les auspices du mont Olympe encore enneigé.
Les dieux m’étaient favorables et me portaient jusqu’au port du Pirée, terminus terrestre de ma pérégrination. Une dernière petite frayeur en cherchant, à pied, mon quai d’embarquement dans un port aux allures de mégapole bruyante et désordonnée, et j’embarquai sur un ferry. Le bateau allait prendre le relais et le ronronnement des turbines remplacer le rythme des bogies pour les douze prochaines heures, avec la promesse finale de toucher le calcaire de Kalymnos après un lent slalom entre les îles. À 3 h 30 du matin, je posai mon sac à terre. L’île s’était endormie depuis longtemps. Elle ne m’avait pas attendu.

La possibilité d'un McDo sur une île
L’île de Kalymnos a acquis, depuis quelques années, la réputation de « paradis des grimpeur·se·s ». Une réputation pas vraiment usurpée, compte tenu des 5 000 voies ouvertes sur un territoire à peine plus grand que la ville de Paris.
Grottes, dalles, colonnettes, stalactites et caillou bien abrasif composaient un terrain de jeu accueillant tous les niveaux. « It’s kind of cliché, but I went climbing in Kalymnos, and I gotta say, the Greek islands really lived up to their reputation for epic sunsets and just striking beauty » (« C’est un peu un cliché, mais je suis allé escalader à Kalymnos et je dois dire que les îles grecques ont vraiment été à la hauteur de leur réputation, avec des couchers de soleil épiques et une beauté à couper le souffle » nda), confiait un jour la star américaine de l’escalade Alex Honnold à un journaliste du National Geographic, histoire de renforcer un peu plus le mythe.
Le fort potentiel de l’île en fait une destination de choix et, dans le même temps, un symbole significatif des enjeux de développement que le monde de l’escalade doit aujourd’hui affronter. Une grande responsabilité pour une petite île. Mais aussi l’une des raisons qui ont motivé mon choix de destination. Comme souvent, le succès révèle son versant plus ombragé. Kalymnos est parfois présentée comme le Disneyland de la grimpe, tant les voies y sont nombreuses, bien équipées, souvent faciles d’accès et adaptées à tous les niveaux.
À l’instar de beaucoup de territoires insulaires, Kalymnos constitue un écosystème qui s’apparente à un laboratoire pour les enjeux environnementaux
Autant dire une « hype » qui, à tort ou à raison, n’est pas faite pour plaire à tout le monde. Certaines voix se font déjà entendre pour critiquer l’afflux de grimpeur·se·s au pied des falaises et la nécessité, parfois, d’attendre son tour pour pratiquer les voies les plus mythiques. Rançon du succès, Kalymnos est une destination à laquelle il est reproché de contribuer à une forme de macdonaldisation de l’escalade. Une critique qui ne serait finalement pas très grave si l’île n’avait pas été rattrapée, au mois de mars 2026, par l’actualité d’un accident fatal qui a jeté une lumière froide sur les dysfonctionnements d’un développement mal contrôlé de la pratique. En cause, une défaillance d’un matériel pas toujours adapté aux conditions marines de l’île.
L’équipement des parois en escalade sportive ne se soustrait pas aux contraintes des infrastructures. Un autre point commun inattendu avec le réseau ferré. Un ancrage de relais, ça s’use et ça doit se remplacer. Cette responsabilité est aujourd’hui prise en charge par Rebolt Kalymnos, une association qui regroupe une communauté de grimpeur·se·s de l’île et assure l’essentiel de cet entretien, parfois sur leurs propres deniers et souvent de manière bénévole. Une organisation qui fonctionne presque exclusivement grâce aux dons et qui alertait, bien avant l’accident, sur la précarité des équipements de l’île. Mais une poignée de personnes, aussi passionnées soient-elles, ne peut venir à bout de 5 000 voies à contrôler et à remplacer.
Jeter l'éponge
C’est donc une question de responsabilité collective qui se pose. Multiplier l’équipement des voies n’a de sens que si la question de leur entretien est prise en compte dès la conception du projet. Avant de devenir un spot mondial au tournant des années 2000, Kalymnos était d’abord une île en transformation, qui avait vu dans la grimpe une opportunité de remplacer le commerce traditionnel déclinant de l’éponge par un tourisme sportif a priori plutôt respectueux de l’environnement. Mais le développement du tourisme ne se fait jamais sans contrepartie. De nombreuses destinations en prennent aujourd’hui conscience. À l’instar de beaucoup de territoires insulaires, Kalymnos constitue un écosystème qui s’apparente à un laboratoire pour les enjeux environnementaux.
La question de l’accès à l’eau potable y est fondamentale. L’île est aussi confrontée aux enjeux du recyclage et contrainte de brûler continuellement et en plein air les déchets qu’elle produit. On y touche également du doigt la question de la dépendance énergétique, l’électricité de l’île étant acheminée depuis le continent. Les coupures ne sont pas rares et, soit dit en passant, effraient davantage les touristes privés de moyens de paiement que les Kalymniotes, habitué·e·s à ces intermittences. Mettre ces équilibres précaires en tension présente évidemment des menaces auxquelles l’escalade, qui demeure une pratique sportive à risque, est particulièrement sensible. Car le moindre accident peut avoir des conséquences dramatiques pour des secours d’urgence quasi inexistants.

Ce manque d’infrastructures et d’organisation porte ombrage au Climbing Festival, qui se tient chaque année sur l’île et que certain·e·s athlètes hésitent à rejoindre par crainte d’un accident. Beaucoup de voix s’élèvent par ailleurs pour critiquer ce festival, organisé sans réelle concertation ni véritable prise en compte des conséquences d’un afflux de visiteurs.
Le développement d’un tourisme de masse est une manne dont on commence à mesurer le coût réel sur les îles voisines. Sans en arriver là, Kalymnos doit trouver son équilibre. La responsabilité des grimpeur·se·s doit l’y aider, mais elle ne peut suffire à elle seule.
Début mai, quelques jours après mon passage sur l’île, une Commission de sécurité de l’UIAA, organisée en partenariat avec la municipalité de Kalymnos, devait réunir équipementier·ère·s et groupes de travail dédiés aux nouvelles normes de sécurité autour d’une même table, afin de discuter des pratiques et d’éviter que se reproduisent les drames qui ont endeuillé l’île. Plus largement, la municipalité devra rapidement se pencher sur la contribution du tourisme à l’entretien des voies et à la prise en charge de ses impacts sur l’environnement. C'est là, plus que jamais, une question de survie.












