Climbing Workers United : « On va doubler le nombre de salles syndiquées aux États-Unis »
- Matthieu Amaré
- il y a 8 heures
- 9 min de lecture
Ancien employé d'une salle d'escalade privée et désormais membre permanent de la principale force syndicale de l'escalade aux États-Unis, Aaron Vanek – 26 ans – explique en quoi la lutte pour les droits des travailleur·se·s du secteur est vitale. Depuis 2021, 27 salles se sont syndiquées aux États-Unis. Et pour lui, ce n'est que le début d'un mouvement qui pourrait bien transformer l'industrie.

Vertige Media : Il y a presque cinq ans, Movement Crystal City devenait la première salle d'escalade américaine à se syndiquer. Où en êtes-vous aujourd'hui ?
Aaron Vanek : Il existe aujourd'hui 27 structures syndiquées aux États-Unis, représentant plus de 1 000 travailleur·se·s. Les salles d'escalade sont maintenant une industrie fortement syndiquée selon les standards américains : on est à 10 % de densité syndicale, contre 6 % dans l'ensemble du secteur privé.
Vertige Media : Concrètement, qu'est-ce qui a changé pour les travailleur·se·s de l'escalade ?
Aaron Vanek : Dans le système américain, les vraies victoires arrivent par le contrat. Chez VITAL, où je travaillais avant de devenir organisateur permanent chez Climbing Workers United, on a énormément gagné en avantages. Des protections contre le licenciement abusif – aux États-Unis, si vous n'êtes pas syndiqué, votre employeur peut vous virer pour n'importe quelle raison. Des hausses de salaire, des congés payés, des primes pour les jours fériés. Et puis un truc qui peut sembler anecdotique mais qui comptait pour nous : le droit de s'asseoir. Chez VITAL, on devait rester debout toute la journée pour avoir l'air « disponibles ». Les clients nous disaient : « Pourquoi vous n'avez pas de chaises ? » On a gagné le droit d'avoir nos chaises. Ça peut sembler trivial, mais ça a changé nos journées.
Vertige Media : VITAL a signé rapidement. Mais Movement, la plus grosse chaîne du pays, bloque depuis des années. Comment expliquez-vous cette différence ?
Aaron Vanek : VITAL est une petite entreprise, ils ont négocié de bonne foi. Movement, c'est une autre histoire. C'est une énorme boîte soutenue par du private equity (un mode de financement consistant à investir dans des entreprises non cotées en Bourse, ndlr), qui a dépensé des centaines de milliers de dollars pour contourner le syndicat. Chez VITAL, je connais le propriétaire, on était donc assis en face du gars qui avait l'autorité de signer. Chez Movement, la CEO, on ne la verra jamais. Elle est complètement déconnectée de l'expérience des travailleur·se·s. Obtenir un contrat chez Movement demande un niveau d'influence et de pouvoir beaucoup plus élevé. Mais une fois qu'on aura fait tomber ce gros domino, ça signifiera qu'on peut boucler des négociations partout dans le pays.
Vertige Media : Qu'est-ce que Climbing Workers United exactement ?
Aaron Vanek : Climbing Workers United est une campagne nationale construite à partir des salles qui se sont syndiquées, séparément au départ. Toutes – sauf Vertical Endeavors – sont organisées avec Workers United, affilié au SEIU (pour Service Employees International Union, un des plus grands syndicats du pays, ndlr). Au début, chaque salle se battait dans son coin. On s'est rendu compte que pour vraiment changer les choses face à des groupes comme Movement, il fallait se rassembler à l'échelle de l'industrie. C'est donc Workers United qui finance nos activités. Depuis un an et demi, après avoir quitté VITAL, je suis organisateur à plein temps. J'accompagne donc les travailleur·se·s au quotidien. Je me réveille chaque matin en pensant : comment on acquiert du pouvoir dans cette industrie en tant que travailleur·se ? Ce qui est totalement un rêve pour moi.

Vertige Media : Comment fait-on pour syndiquer sa salle ?
Aaron Vanek : Le plus simple, c'est de nous envoyer un message sur Instagram. On répond tout de suite. À la première réunion, on explique le processus, la manière dont les employeur·se·s se positionnent souvent avec une démarche anti-syndicats, comment l'anticiper et la façon dont s'unir pour répondre à tout un tas de problèmes. C'est un processus discret. Je parle à des gens dans la même situation que moi il y a quatre ans, je les aide à devenir des leaders. Ils rassemblent leurs collègues, organisent l'élection, la remportent puis on négocie le contrat. On résume ça par : « Learn it, do it, teach it ».
Vertige Media : Pourquoi cette discrétion ?
Aaron Vanek : Légalement, les travailleurs·se·s ont le droit de s'organiser, mais dans les faits, le passage à l'acte est très faible. Si votre patron·ne sait que vous vous organisez avant que vous ne soyez protégé·e par un vote public, il peut vous virer en prétextant n'importe quoi – arriver deux minutes en retard, ramener « une mauvaise vibe »... À moins de pouvoir prouver que c'était dû à l'organisation syndicale, vous n'avez aucune protection légale.
« Un syndicat, c'est des travailleur·se·s qui se rassemblent pour prendre du pouvoir à l'employeur – les patron·ne·s ne seront donc jamais à l'aise avec l'idée »
Ensuite, stratégiquement, dès que vous rendez une campagne syndicale publique, l'employeur commence à dire et faire des choses pour la saborder. Un syndicat, c'est des travailleur·se·s qui se rassemblent pour prendre du pouvoir à l'employeur – les patron·ne·s ne seront donc jamais à l'aise avec l'idée. Le problème, c'est que ce risque qui expose les travailleur·se·s, les intimide. Et les stratégies employées par les patron·ne·s fonctionnent dans beaucoup de situations. Les gens ont peur, ils ne savent pas ce qui va se passer parce qu'ils ne l'ont jamais fait. Pour gagner une élection, il faut 50 % des voix, plus une. Si vous sortez du bois alors que vous avez parlé à la moitié des gens et que 10 d'entre eux·elles paniquent, vous perdez. Vous devez construire une majorité, un large consensus de gens qui se rallient autour de revendications communes, qui se font confiance. Si vous faites ça avant que le·la patron·ne le sache, vous avez beaucoup plus de chances de gagner.
Vertige Media : Le rapport du Climbing Business Journal montre que 73 % des exploitants des salles d'escalade se déclarent en difficulté. Quand un employeur dit « je ne peux pas me permettre de hausses de salaires », comment répondre ?
Aaron Vanek : Si vous comparez l'année 2025 à 2019 par exemple, la trajectoire moyenne reste quand même ascendante. Ensuite, les travailleur·se·s veulent que leurs salles fonctionnent. C'est leur travail, iels comprennent donc la réalité économique qui permet de l'exercer. Si l'employeur·se affirme qu'une hausse de salaire peut les mettre en difficulté, iels le comprendront. De toute façon, juridiquement, aux États-Unis, quand vous négociez un contrat, l'employeur·se est obligé·e d'ouvrir ses livres de comptes pour prouver qu'une augmentation de salaires est dangereuse pour l'équilibre financier de la structure. Ce que je vois dans toutes mes négociations, c'est que les employeur·se·s n'affirment jamais qu'iels ne peuvent pas payer plus leurs salarié·e·s. Tout ça pour ne pas avoir à le prouver. Ce qui pose une question : pourquoi ne le feraient-ils pas, s'iels ne pouvaient vraiment pas se le permettre ?
Vertige Media : Faites-vous une distinction entre la lutte face à Movement, soutenu par du private equity, et les petites salles indépendantes ?
Aaron Vanek : Oui. L'organisation de la lutte syndicale chez Movement va être différente de celle pour les droits au sein d'une petite salle. J'ai aidé les travailleur·se·s d'une salle indépendante qui s'appelle Dyno, dans le Michigan, à s'organiser. Pour elles·eux, le vrai enjeu n'était pas tant les salaires, mais la dignité, la sécurité de l'emploi, le besoin de bénéficier d'une voix qui compte. Ces travailleur·se·s se soucient profondément de leur salle. C'est différent de Movement, où le cadre est davantage conflictuel. Où on sait que l'entreprise essaie de payer les gens le moins possible pour maximiser ses profits.
« La vérité, c'est qu'organiser une lutte syndicale, c'est vraiment, vraiment, dur. Il y aura toujours une bonne excuse pour ne pas le faire. Les gens seront toujours fatigués, légitimement, parce qu'ils doivent cumuler trois jobs pour payer leurs factures »
Vertige Media : Comment maintenez-vous l'élan quand les négociations traînent ?
Aaron Vanek : Il s'agit de trouver les bons leaders, ceux qui ont la vision. Et mettre en place des actions pour maintenir la pression sur l'entreprise. Quand vous faites une action, il s'agit aussi de convaincre de nouvelles personnes à croire au pouvoir de ce que les travailleur·se·s sont en train de réaliser. Ça renforce lentement le pouvoir nécessaire pour gagner. Cette année, on a fait ça de manière très agressive chez Movement. Hier (l'entretien a été réalisé le 13 février 2025, ndlr), on a rendu publique la neuvième salle du réseau Movement qui rejoint le mouvement syndical. Avant-hier, on a organisé une practice picket line – une simulation de piquet de grève – devant la salle Movement de New York. On était 30 ou 40 personnes avec des pancartes, à scander des slogans. C'était un moment d'union, de joie aussi. C'est en continuant de faire ce genre de choses qu'on maintiendra la pression.

Vertige Media : Des organisateur·ice·s syndicaux, notamment ceux de la salle Movement de Crystal City, ont justement démissionné sous cette pression. Comment prévenez-vous le surmenage ou la fatigue de celles et ceux qui luttent ?
Aaron Vanek : C'est une très bonne question. Et elle dépasse d'ailleurs largement le secteur de l'escalade aux États-Unis. La vérité, c'est qu'organiser une lutte syndicale, c'est vraiment, vraiment, dur. Il y aura toujours une bonne excuse pour ne pas le faire. Les gens seront toujours fatigués, légitimement, parce qu'ils doivent cumuler trois jobs pour payer leurs factures. La façon de traverser ces épreuves, c'est de les aider à comprendre que, premièrement, l'histoire montre que quand les travailleur·se·s se rassemblent, se battent et construisent du pouvoir, iels sont capables de gagner. Et ensuite, c'est de les amener à créer de la solidarité. À le faire comprendre que c'est ensemble, vers un objectif commun, qu'iels parviendront à dépasser des épreuves pour améliorer leurs conditions de travail.
Vertige Media : Les États-Unis connaissent une vague de syndicalisation dans des entreprises comme Starbucks, Amazon, Apple. Dans le contexte politique actuel très tendu, comment le mouvement des travailleur·se·s des salles d'escalade s'inscrit dans ce tableau plus large ?
Aaron Vanek : Pour pas mal de monde, c'est encore bizarre car la salle d'escalade, c'est le dernier endroit où vous vous attendriez à voir un syndicat grandir. Le message, c'est que peu importe votre job, peu importe ce que vous faites, s'organiser en tant que travailleur·se vaut le coup. Se battre pour améliorer votre vie et celle de vos collègues, ça vaut le coup. Et si on peut montrer ça dans l'escalade, on envoie aussi le message que ça peut arriver n'importe où.
« L'industrie de l'escalade a tellement changé ces dix dernières années que les gens sentent bien que ces forces - qu'on peut appeler capitalistes – sont en train d'arriver dans notre communauté. Et qu'elles commencent à avoir un impact négatif »
Je pense particulièrement aux gens de ma génération. Il y a un vrai sentiment que c'est la concentration du pouvoir qui a causé beaucoup des problèmes qu'on vit aujourd'hui. On a toujours pas de système de santé, le système politique actuel est dominé par les milliardaires. Les gens le ressentent particulièrement en ce moment, avec les détails sur le nombre de personnes puissantes qui sortent sur les dossiers Epstein. Les gens sont vraiment frustrés. Iels ressentent un sentiment d'impuissance. Je pense que pour beaucoup, la réponse, c'est de se rassembler sur leur lieu de travail, quel qu'il soit, pour s'organiser, avoir de l'influence, acquérir du pouvoir et faire en sorte que ça fonctionne pour tout le monde. Je pense que c'est particulièrement vrai dans les salles d'escalade où il y a cet autre phénomène : l'industrie a tellement changé ces dix dernières années que les gens sentent bien que ces forces - qu'on peut appeler capitalistes – sont en train d'arriver dans notre communauté. Et qu'elles commencent à avoir un impact négatif.
Toutes les conversations que j'ai avec les travailleur·se·s de notre secteur à travers le pays convergent vers un même souhait : iels veulent s'organiser parce qu'iels veulent que leurs salles restent des endroits dans lesquelles iels peuvent continuer d'investir, dont iels peuvent se soucier. Les sociétés de private equity, les entreprises comme Movement, menacent ça parce qu'elles veulent juste que leur entreprise soit aussi rentable que possible.
Vertige Media : Beaucoup de grimpeur·se·s voient encore le travail en salle comme un boulot passion voire un boulot d'appoint, encore inscrit dans la culture du dirtbag climber. Cette perception est-elle en train de changer ?
Aaron Vanek : La question, c'est : pourquoi ça devrait être comme ça ? Pourquoi on ne pourrait pas élever nos attentes ? Je ne dis pas que chaque job en salle d'escalade doit payer 35 dollars de l'heure avec une pension de retraite. Mais il y a clairement un écart – dans certains endroits plus petit, dans d'autres beaucoup plus grand – entre ce qu'est la réalité des travailleur·se·s, à quel point les choses sont justes, ou à quel point elles pourraient l'être. Il s'agit d'aider les gens à mieux travailler et à mieux vivre.
Vertige Media : Pour la première fois, la salle Portland Rock Gym a accordé une reconnaissance syndicale volontaire en décembre 2025, sans passer par une élection. En quoi est-ce une avancée majeure pour votre organisation ?
Aaron Vanek : Ça montre que l'industrie sait que les syndicats sont là pour rester. Mais je pense aussi que c'est le reflet du pouvoir que ces travailleur·se·s ont obtenu. Si l'entreprise avait pensé pouvoir s'en tirer sans faire ça, je pense qu'elle ne l'aurait pas fait. Ça en dit long sur la place que les syndicats commencent à avoir dans le secteur de l'escalade.
Vertige Media : À quoi ressemblera 2026 selon vous ?
Aaron Vanek : On va doubler le nombre de salles syndiquées aux États-Unis. Le nombre de travailleur·se·s, aussi. On a une stratégie pour y arriver. L'an dernier, ce nombre a déjà pratiquement doublé. On construit tous les jours des infrastructures de campagne, on accompagne des leaders dans ces salles qui remportent leurs élections, qui se battent sur leurs contrats, et qui vont ensuite pouvoir partager leur expérience avec d'autres travailleur·se·s. C'est un processus qui, au fur et à mesure qu'il continue de se développer, ne fera que grandir.














