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« Signez ou on s'arrête » : des salarié·e·s du géant des salles d'escalade américaines préparent un mouvement historique

Le 20 juin dernier, les travailleur·se·s de Movement San Francisco ont lancé une campagne nationale invitant les client·e·s à s'engager à geler leur abonnement. Des milliers de dollars dépensés en honoraires d'avocats anti-syndicaux côté direction, dix salles syndiquées qui attendent toujours leur premier contrat côté salarié·e·s. Dans la plus grande chaîne de salles d'escalade d'Amérique du Nord, le bras de fer entre dans une nouvelle phase.


Les salarié·e·s de Movement Gym lors du « piquet d'entraînement » à San Francisco, le 20 juin 2026
Les salarié·e·s de Movement Gym lors du « piquet d'entraînement » à San Francisco, le 20 juin 2026 ©  courtoisie de Climbing Workers United

Le samedi 20 juin 2026, à 14 heures, une vingtaine de personnes se rassemblent devant la salle d'escalade Movement San Francisco, à quelques encablures du Golden Gate. Certaines portent des pancartes, d'autres distribuent des tracts aux abonné·e·s qui franchissent l'entrée. Iels ne leur demandent pas de rebrousser chemin. Iels leur tendent simplement un formulaire en ligne et une promesse à signer : vous gèlerez votre abonnement si les travailleur·se·s en donnent le signal. Au lendemain de cette action, plus de 300 abonné·e·s auraient déjà pris l'engagement de le faire.


Ce practice picket (littéralement : piquet d'entraînement, ndlr) — une manifestation symbolique destinée à tester la mobilisation avant une action plus large — marque officiellement le lancement d'une nouvelle campagne nationale portée par Climbing Workers United. Dans le même temps, à New York, Chicago, Philadelphie et dans la banlieue de Baltimore, des salarié·e·s de Movement distribuent les mêmes tracts devant leurs propres établissements.


Ce n'est pas le premier épisode de ce feuilleton social. En janvier dernier, Vertige Media racontait comment les salarié·e·s de Movement s'organisaient à un rythme inédit pour l'industrie de l'escalade, payé·e·s en moyenne 15 dollars de l'heure là où le living wage — le salaire permettant de vivre décemment — dépasse les 25 dollars dans des villes comme San Francisco ou New York. Aaron Vanek, organisateur à plein temps de Climbing Workers United, nous avait alors confié que Movement représentait le domino décisif : « Une fois qu'on aura fait tomber ce gros domino, ça signifiera qu'on peut boucler des négociations partout dans le pays. » Cet été, ce pari se joue au grand jour — et les travailleur·se·s ont décidé de faire monter la pression.

Dix victoires, zéro contrat


Depuis fin 2024, dix salles Movement Gyms ont voté pour rejoindre Climbing Workers United, syndicat affilié à Workers United. À San Francisco, en décembre dernier, le vote a été unanime. « Ce chiffre, l'unanimité, dit quelque chose de l'état d'esprit des équipes : la solidarité est forte », explique Merit Hagenkort, Front Desk Lead au Movement San Francisco, à Vertige Media. Pourtant, malgré ces dix élections remportées, aucun des sites concernés n’a encore obtenu de contrat collectif.


C'est là que le bât blesse. Dans le système américain du droit du travail, une élection syndicale ne produit d'effets concrets que lorsqu'un contrat est signé — et c'est souvent là que les employeurs font traîner les choses. Les revendications des travailleur·se·s de Movement sont claires : augmenter les salaires insuffisants, annuler ce que les syndicats appellent la pay compression (une compression salariale où les nouvelles embauches sont payées presque autant que les employé·e·s expérimenté·e·s, effaçant de fait l'ancienneté, ndlr), régler le sous-effectif chronique, le manque de postes à temps plein, l'absence de prime pour les jours fériés chez les ouvreur·e·s, et répondre aux préoccupations de sécurité liées à la qualité de l'air. « Il n'y a pas eu suffisamment d'investissements dans nos installations », résument les salarié·e·s.


 « Le message implicite de la direction, adressé aux salarié·e·s hésitant·e·s, c'est : rejoindre un syndicat va vous coûter cher »

Merit Hagenkort, salariée de Movement Gym San Francisco


Dans ce contexte de négociation au point mort, Movement vient d'envoyer le signal que les travailleur·se·s des salles syndiquées n'ont pas mis longtemps à décoder. La semaine précédant le piquet de San Francisco, la direction de la chaîne a annoncé de nouveaux congés payés pour les jours fériés, exclusivement pour les établissements non syndiqués — « une décision qui semble conçue pour saper notre organisation », dénonce Merit Hagenkort.


Selon les travailleur·se·s de Movement, la manœuvre est classique dans le répertoire des stratégies anti-syndicales (qu'on appelle union-busting en anglais, ndlr). « Le message implicite, adressé aux salarié·e·s hésitant·e·s, c'est : rejoindre un syndicat va vous coûter cher », explique Merit Hagenkort. Des charges pour pratiques déloyales du travail (les « unfair labor practice charges », ndlr) ont également été déposées devant les autorités fédérales américaines contre Movement — une procédure qui, si elle aboutit, peut légalement contraindre un employeur à revenir à la table des négociations de bonne foi.



Des avocats payés très cher


Selon Aaron Vanek, Movement aurait fait appel au cabinet d'avocats Jackson Lewis — spécialisé dans la défense patronale face aux syndicats et réputé pour ses tactiques d'obstruction — et paierait ses services très cher dans certains dossiers. « Imaginez comment cet argent pourrait être utilisé pour améliorer les salles ou payer les employé·e·s », souligne-t-il à Vertige Media.


« Le fait qu'ils répondent de cette façon montre qu'ils ont peur du pouvoir de leurs travailleur·se·s. Nous sommes convaincus que nous obtiendrons un contrat qui changera les conditions des employé·e·s de Movement. C'est une question de quand, pas de si »

Aaron Vanek, membre de Climbing Workers United

Pour les salarié·e·s de Movement, ce n'est pas un simple dérapage comptable. Leur employeur est soutenu par un fonds de private equity (investissement dans des entreprises non cotées en Bourse, ndlr) : engager de telles sommes relève d'un calcul précis — empêcher la syndicalisation d'une chaîne de trente salles, c'est protéger des marges construites en partie sur des bas salaires et une flexibilité maximale de la main-d'œuvre. Vertige Media a sollicité Movement pour obtenir une réaction à ces éléments. La chaîne n'a pas donné suite.

Aaron Vanek ne vacille pas pour autant : « Le fait qu'ils répondent de cette façon montre qu'ils ont peur du pouvoir de leurs travailleur·se·s. Nous sommes convaincus que nous obtiendrons un contrat qui changera les conditions des employé·e·s de Movement. C'est une question de quand, pas de si. »


La fédération priée de choisir son camp


L'offensive syndicale ne se limite pas aux portes des salles. Lynne Fox, présidente internationale de Workers United, a adressé en mai dernier une lettre à USA Climbing — la fédération américaine d'escalade — lui demandant de ne plus tenir de compétitions, qualifications ou championnats dans des établissements qui ne respectent pas les droits des travailleur·se·s, ce qui exclurait de fait Movement Gyms et Touchstone Climbing, la plus grande chaîne de salles de Californie, dont plusieurs établissements de la baie de San Francisco et de Los Angeles sont eux aussi en conflit avec Workers United. L'argument est direct : l'escalade est une discipline olympique depuis Tokyo 2020, et « lorsque USA Climbing s'associe à des établissements où la direction a commis des infractions au droit du travail ou où des conflits sociaux graves restent non résolus, elle risque d'écarter l'escalade des standards internationaux et d'exposer les athlètes, les événements et le sport lui-même à des dommages réputationnels », poursuit Lynne Fox.

« Lorsque USA Climbing s'associe à des établissements où la direction a commis des infractions au droit du travail (...), elle risque d'écarter l'escalade des standards internationaux »

Lynne Fox, présidente internationale de Workers United

Cette lettre intervient dans la foulée du dépôt de nouvelles charges pour pratiques déloyales contre Movement devant le National Labor Relations Board (NLRB), l'autorité fédérale de régulation des relations du travail. Les avocats des salarié·e·s y documentent du « surface bargaining » — une négociation de façade sans intention réelle d'aboutir — dans plusieurs salles : Wrigleyville et Lincoln Park (Chicago), Callowhill (Philadelphie), Gowanus, LIC et Harlem (New York), Crystal City (Virginie). « Chez nous, Movement négocie de mauvaise foi depuis le début de notre syndicalisation », résume Aliya Hunter, agente d'accueil au Movement Harlem. « Nous sommes prêt·e·s à faire ce qu'il faut pour obtenir un contrat. »

Le client fait loi


Face au mur patronal, Climbing Workers United change d'échelle. Si la direction ne négocie pas avec ses employé·e·s, peut-être qu'elle négociera avec ses client·e·s. La campagne lancée le 20 juin invite les abonné·e·s et visiteur·se·s à signer un freeze pledge — une promesse de geler temporairement leur abonnement. Il ne s'agit pas encore d'un boycott actif, mais d'un pré-engagement collectif produit par une masse critique de client·e·s qui, au moment choisi par les syndicats, suspendraient simultanément ses paiements. Une épée de Damoclès financière que les travailleur·se·s brandissent avant de la laisser tomber — si nécessaire. « Nous sommes reconnaissant·e·s pour la solidarité et le soutien que nous avons reçus des membres et des visiteur·se·s lors de notre piquet et dans les salles chaque jour, et cela ne fait que renforcer notre résolution », témoigne Merit Hagenkort.


Des salariés de Movement Gym brandissent des pancartes à San Francisco
À gauche : « On s'entraîne juste pour un contrat juste ». À droite : « Une paie décente, un planning décent et un mot sur la sécurité... maintenant ! » © courtoisie de Climbing Workers United

La logique n'est pas sans précédent. Workers United, le syndicat auquel est affiliée Climbing Workers United, est aussi l'organisation derrière la syndicalisation de centaines de cafés Starbucks aux États-Unis — une campagne considérée comme l'une des plus rapides et des plus abouties de l'histoire syndicale américaine récente. Les grimpeur·se·s ne sont pas des baristas, mais les ressorts sont identiques : des travailleur·se·s passionné·e·s par leur activité, prêt·e·s à se battre pour en faire une carrière viable, et une base de client·e·s suffisamment attaché·e·s à leurs salles pour exercer une pression réelle. Déjà, près de 500 travailleur·se·s employé·e·s par Movement Gyms se sont organisé·e·s au sein de Climbing Workers United. À l'échelle de toute l'industrie de l'escalade, ce sont désormais plus de 1 200 travailleur·se·s réparti·e·s dans 31 salles qui ont rejoint Workers United.

Movement reste le cas le plus symbolique, le plus scruté — et sans doute le plus déterminant pour l'ensemble de l'industrie nord-américaine. Comme un miroir tendu à un secteur qui a multiplié par deux et demi le nombre de ses salles en dix ans, passant d'environ 350 à près de 900 établissements aux États-Unis, sans que les conditions de travail aient suivi la même trajectoire. « Étant donné la vitesse de croissance de cette industrie, il n'y a aucune raison pour que ce ne soit pas une carrière viable pour nous », affirme Merit Hagenkort. Comprendre : un métier à temps plein, correctement rémunéré, avec des avantages sociaux et des perspectives d'avenir.

Le piquet du 20 juin à San Francisco était la première pierre visible d'un édifice en construction. Une campagne de gel des abonnements, la sollicitation de la fédération américaine, les recours qui se multiplient devant le Conseil national des relations au travail... et en face, le silence assourdissant de la direction de la principale chaîne de salles d'escalade des États-Unis. Pendant ce temps-là, aucun contrat n'a encore été signé chez Movement. Mais aucune salle syndiquée n'a non plus renoncé.

 
 

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