Paris-Kalymnos : le temps long à l’épreuve des Balkans (3/5)
- Pascal Beria

- il y a 15 minutes
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De Budapest à Sofia, le voyage ralentit, les correspondances se compliquent et l’Europe ferroviaire révèle ses failles. Le temps long cesse alors d’être une idée pour devenir une véritable épreuve. Non, décidément, Pascal n'est pas en voyage d'affaires. Paris-Kalymnos, troisième relais.

Dans l’épisode précédent : les premières longueurs interrogeaient les raisons qui m’avaient poussé à m’embarquer pour cet étrange périple en train vers les falaises de Kalymnos. Un mélange d’envie d’expérimenter le paradoxe qui tiraille le monde de l’escalade, entre conquête des espaces et respect de l’environnement, et de volonté de tester, par l’expérience du chemin, la réalité du continent européen. Jusqu’à une conclusion inattendue : et si ce voyage à travers l’Europe n’était finalement rien d’autre qu’un long fleuve tranquille…
Mes premiers doutes furent rapidement chassés par cet indescriptible plaisir que nous partageons en regardant défiler le paysage par la fenêtre et en laissant le voyage fabriquer sa propre histoire. Le train est un espace de vagabondage captif. C’est le fameux train gaze. Encore un paradoxe qui confirme combien le voyage est riche de contradictions. Pas étonnant qu’il ait servi de cadre à nombre de peintres, de musicien·ne·s, d'écrivain·e·s ou de cinéastes. Entre huis clos et itinérance, l’univers du train est un théâtre propice à l’inspiration dont j’allais profiter.
Cendrars, d'Ormesson et la SNCF
On a beaucoup écrit sur le voyage et il ne s’agissait évidemment pas de prendre le risque de m’affronter aux plumes virtuoses d’un Cendrars, d’un Bouvier ou d’un Conrad. Je voulais simplement essayer de témoigner, en évitant autant que possible les poncifs, de l’expérience physique, culturelle et sensorielle du voyage en train. Sans parler de la dimension symbolique qui lui est propre. « Le train, c’est la vie. C’est un voyage qui ressemble à une existence, avec ses joies et ses douleurs, ses retards et ses arrivées », écrivait l’Immortel Jean d’Ormesson. Il y a, je crois, dans le défilement en plan-séquence des paysages, un moyen apaisant de rompre avec la dislocation de nos journées syncopées par les notifications, les posts, les alertes et les playlists. À condition, évidemment, d’y être réceptif. Le train impose une forme de linéarité, comme une œuvre pensée par un artiste, avec un ordre, un rythme et une durée qui lui sont propres. Une approche presque désuète, mais qui prend tout son sens une fois que l’on se retrouve captif d’un wagon.
Le voyage en train est chargé d’un très fort imaginaire romantique qui connaît d’ailleurs aujourd’hui un étonnant revival. Il y a forcément une raison à ce retour en grâce. L’expression d’un besoin d’abandon qui n’est pas toujours conforme à ce que l’industrie du tourisme cherche à nous vendre. Peut-être une volonté de retour à une expérience organique dans un monde de virtualité qui commence à soulever de sacrés doutes. Le voyage en train est une manière d’entrer en résonance. Pas une déconnexion, mais un retour à un rythme maîtrisé qui est peut-être aussi en rapport avec le succès que rencontre aujourd’hui la pratique de l’escalade. Une image à relativiser, cependant, tant elle est entretenue par son phénomène éditorial, ses programmes télévisés, ses chaînes YouTube et, comme il se doit, ses influenceur·se·s.
Un symbole du nomadisme moderne, présenté comme un idéal de fluidité et porté par des voyageur·se·s plus ou moins sponsorisé·e·s, ordinateur portable sur les genoux, matcha latte à portée de main, traversant en toute décontraction des paysages sublimes. La réalité est évidemment nettement plus nuancée. Cette image idéalisée est aussi celle d’un luxe qui ne dit rien des fermetures de petites lignes et des migrations pendulaires de banlieue. Pour le moment, cette réalité moins photogénique ne m’avait pas encore rattrapé.

La construction de l’itinéraire avait été, jusqu’à présent, la principale épreuve à surmonter.
Comme l’annonce le rapport remis par le Réseau Action Climat, « tout semble fait pour décourager les passagers de choisir le train lorsqu’il s’agit de voyager depuis la France vers l’Europe ». Je confirme. Trajets introuvables, modes de réservation multiples, manque de centralisation des informations et correspondances erratiques rendent la préparation du voyage assez peu rassurante. J’avais, pour ce voyage, fait le choix de la carte Interrail, qui m’ouvrait le réseau européen et me permettait de partir en mode « test and learn », sans me préoccuper des distances et des tarifs. L’application s’est révélée particulièrement performante pour construire des itinéraires sur mesure et à la volée.
« Faire circuler un même train à travers différents réseaux nationaux en Europe est une gageure en raison de la diversité des matériels, des infrastructures et des réglementations »
La SNCF
Malgré cela, choisir le train est vite apparu comme une expérience loin de la fluidité que certain·e·s voudraient nous faire croire. Les témoignages qui pullulent sur Internet dépassent rarement Berlin, Barcelone ou, pour les plus aventureux·ses, Copenhague. En fait, la création d’une Europe du rail ne semble pas encore être sortie des cartons des bureaux d’études.
La SNCF reconnaît elle-même que « faire circuler un même train à travers différents réseaux nationaux en Europe est une gageure en raison de la diversité des matériels, des infrastructures et des réglementations ». Le réseau ferré européen porte les stigmates d’une histoire européenne tourmentée. En préparant l’itinéraire, j’y ai perçu l’héritage des nationalismes et la douleur des conflits, dans lesquels le train est souvent considéré comme une vulnérabilité stratégique. Une réalité qui devient flagrante quand on cherche une porte de passage dans les Balkans.
L'odyssée
La Bosnie, le Kosovo, la Macédoine du Nord ou le Monténégro apparaissent comme des impasses ferroviaires. La Serbie n’offre pas non plus de garantie de passage aux frontières. Quant à l’Albanie, elle est un véritable désert. Si quelques infrastructures existent sur la carte, la réservation des billets s’est révélée impossible depuis la France. Il fallait donc construire l’itinéraire pas à pas, en mode découverte.
Contrairement à ce qu’on imagine, le retour au temps long n’est pas une garantie de détente. Emprunter l’omnibus, c’est aussi renouer avec une certaine idée de l’itinérance laborieuse.
En quittant Budapest en début d’après-midi, le temps s’est soudain mis à s’allonger. Progressivement. Irrémédiablement. Presque douloureusement. Plus l’itinéraire prenait le chemin du sud, plus l’allure du convoi devenait haletante. À l’approche de la frontière roumaine, le relief s’était affaissé. Le paysage défilait dans un mouvement de travelling latéral ininterrompu, lisse comme une dalle de 8a, hypnotique, alternant champs de céréales et de colza à perte de vue. Les gares de campagne étaient à peu près les seuls édifices qui émergeaient de ces paysages infinis. J’avais aussi subrepticement changé d’époque et chaque arrêt était l’occasion d’un spectacle iconoclaste où se croisaient, dans une chorégraphie parfaite, les gestes précis du personnel de gare et les mouvements des voyageur·se·s tout droit sorti·e·s d’un film d’Emir Kusturica.
La grande vitesse était désormais derrière moi. J’étais entré dans le rythme lent du cabotage. Le train avait muté en créature rampante, frayant son chemin dans des décors sans fin, craquant dans les virages, poussif mais fidèle et résolu à avancer. Le ciel bleu foncé continuait à illuminer le trajet, ajoutant encore à l’impression de léthargie générale, jusqu’à ce que la tombée du jour mette un terme au spectacle. Le voyage allait continuer dans la pénombre, en compagnie de partenaires de voyage avec qui j’allais devoir passer la nuit, mais qui, pour beaucoup, ne semblaient pas vouloir dormir.
Contrairement à ce qu’on imagine, le retour au temps long n’est pas une garantie de détente. Emprunter l’omnibus, c’est aussi renouer avec une certaine idée de l’itinérance laborieuse.
Prévoir l’autonomie de bouffe pour une durée de voyage indéterminée. Répondre aux multiples contrôles de billets à chaque arrêt et aux contrôles de police aux frontières. Gérer au passage les changements de devise et de fuseau horaire, condition essentielle pour ne pas manquer une halte décisive. Intégrer, malgré tout, les retards chroniques, en espérant qu’ils n’aient pas d’incidence sur les correspondances. Et surtout, anticiper les changements de train sans jamais vraiment savoir où l’on se situe sur le trajet. Se tromper de gare, c’est l’assurance de rester coincé sur un quai jusqu’au passage d’un hypothétique train. Pas très envie de tenter l’expérience. J’essayais donc, tant bien que mal, de suivre ma progression par GPS dans un train dépourvu de connexion. Contre toute attente, la décélération se révélait plutôt une source de stress. Mais pour le moment, le réseau tenait. Le train gardait sa promesse de trait d’union. C’était l’essentiel.
Sofia, c'est plus fort que toi
Il m’a fallu 29 heures, 70 arrêts en gare et trois changements pour couvrir les 900 km qui séparent Budapest de Sofia. L’arrivée en fin d’après-midi dans la capitale bulgare allait mettre un premier terme à cette odyssée qui tenait définitivement plus de la grande voie que du bloc. Au lever du jour, après une ultime correspondance, le paysage s’était mis une fois de plus à changer radicalement. Il s’était escarpé, ponctué de cours d’eau et peuplé de petits villages accrochés aux roches des Balkans. De loin en loin, les dômes bombés de petites églises orthodoxes regardaient passer notre convoi sous un ciel toujours lumineux.
La forêt avait envahi le paysage et laissait entrevoir, de loin en loin, les cimes enneigées qui, imaginai-je, marquaient la frontière avec la Serbie voisine. Le mercure commençait à grimper, comme pour me rassurer. Je progressais lentement, mais avec opiniâtreté.
Le train traçait tranquillement sa voie, fenêtres ouvertes, laissant entrer une brise légère qui chassait peu à peu l’engourdissement de la longue nuit passée à attendre. Au cours des dernières heures, le tracé s’était mis à suivre le cours d’un petit fleuve entre deux massifs montagneux parfaitement bucoliques. La vitesse n’avait pas beaucoup augmenté, mais le mental reprenait le dessus.

À mon arrivée en fin d’après-midi, Sofia s’est immédiatement révélée accueillante. À vrai dire, je ne m’étais pas particulièrement fait d’idée préconçue sur cette escale. Chapeautée par un sommet enneigé rassurant, la capitale bulgare avait un petit air de station thermale, riche de vestiges romains, chrétiens, ottomans et soviétiques. Un parfait concentré de l’histoire tumultueuse du continent. À mon arrivée, les rues étaient remplies d’une effervescence due, au regard des maillots de foot portés par la moitié de la ville, à la victoire de l’équipe locale. Sofia se révélait jeune, vive et ensoleillée, mais aussi incertaine quant au franchissement de la frontière qui devait m’amener en Grèce.












