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Journal d'un hôte d'accueil en salle d'escalade qui vous déteste, mais cordialement

il y a 11 minutes
8 min de lecture

Il y a, dans chaque salle d’escalade, quelqu’un à qui l’on demande d’encaisser les entrées, de retenir les prénoms et de faire vivre la communauté, tout en nettoyant derrière elle. Depuis son comptoir, cette figure discrète voit aussi se dessiner les habitudes d’un nouveau public, venu chercher dans la grimpe une certaine façon de se distinguer. Ce texte imagine la petite musique intérieure de l’un de ces hôtes.


Grimpeur hipster ?
(cc) Fethi Benattallah / Unsplash

Je ne connais pas vos métiers, mais je pourrais assez bien les deviner.


Il y a votre manière d’arriver avec un ordinateur sous le bras, de terminer un message avant de chercher votre abonnement, de dire « grosse journée » en retirant une veste conçue pour résister à une tempête en Patagonie. Je travaille à l’accueil d’une salle d’escalade parisienne. Je vous vois six fois par semaine. Je connais vos habitudes, vos conversations, votre manière de regarder les nouvelles têtes. À force d’analyse de terrain, je commence à connaître aussi la différence entre ce que vous venez faire ici et ce que vous aimez que cela dise de vous. Alors attention, je ne parle pas de tout le monde. Seulement de ce nouvel ensemble de grimpeur·se·s qui s’est épanoui de ce big-bang entre l'explosion des salles et celle de la culture marchande de « l'outdoor » de l’après-Covid. Un ensemble dont je reconnais le système de valeurs, puisque – entendons-nous bien – c'est aussi le mien.


Le diable s'habille en Patagonia

Vous venez grimper, donc. Vous appréciez également que ce choix vous distingue de celles et ceux qui vont soulever de la fonte devant un miroir. Vous aussi, vous aimeriez avoir une meilleure silhouette. Mais vous tenez à l'obtenir dans un environnement culturellement acceptable. Depuis ma caisse automatique, je vous trouve un petit air de famille. Il se voit dans vos âges qui lorgnent la mid-life crisis. Dans cette hyperpositivité face à l'échec permanent. Ou plus prosaïquement dans ces petits tatouages dont le dessin ressemble à ce qu’on faisait dans la marge d’un cahier, sauf que quelqu’un a été choisi avec soin pour le reproduire.

Vous portez un pantalon assez ample pour grimper, travailler, acheter du fenouil et donner votre avis sur une rénovation. Une polaire technique, des baskets aux couleurs discrètement compliquées. Vous n’avez pas forcément de l’argent. Parmi vous, certain·e·s attendent une facture impayée, comptent leurs séances, habitent toujours en colocation. Votre capital est surtout culturel : des références, du vocabulaire, une manière de reconnaître ce qui mérite l’attention. Cela ne paie pas le loyer, mais permet d’entrer dans certains lieux sans jamais se demander si l’on est à sa place.


La réglette a remplacé votre petit vin orange « glouglou ». Vous prononcez « lolotte » avec l’aisance autrefois réservée à vos découvertes de fromages affinés.

En quelques mois, vous connaissez les ouvreur·se·s, les secteurs de Bleau, les chaussons qu’il faut ressemeler. Vous n’êtes pas encore très fort·e·s, mais vous savez déjà reconnaître quelqu’un qui n’y connaît rien.

L’escalade vous va remarquablement bien.

On y travaille ses épaules, mais on parle de mouvement. On y compare ses performances, mais avec un vocabulaire à soi. Le même genre que celui qui vous assurait jadis une distinction dans les dejs en ville. En moins mainstream. La réglette a remplacé votre petit vin orange « glouglou ». Vous prononcez « lolotte » avec l’aisance autrefois réservée à vos découvertes de fromages affinés. Dans les rares dîners que vous avez encore le temps d’honorer, votre explication soutenue du développement olympique de l’escalade occupe désormais la place de votre avis sur le rassemblement de la gauche.


Vous détestez l’esprit de compétition. Je constate simplement que vous savez qui, parmi vos ami·e·s, a fait la noire du fond. Le marcel vous gêne dans ce qu'il dit lui, mais vous remontez volontiers les manches de votre tee-shirt « un peu loose ». Vous vous moquez des programmes de musculation, puis discutez pendant vingt minutes de la meilleure manière de renforcer les doigts. Je comprends l’attrait. En bloc, les efforts sont courts, les problèmes concrets. Pour des gens qui passent leurs journées à discuter de choses dont on ne sait jamais quand elles sont terminées, atteindre un bac avec les deux mains doit faire un bien fou.


Raclette, contre-culture et béton apparent


Vous avez trouvé ici un milieu qui ressemble au vôtre en ayant l’air de vous en sortir. Vous parlez spontanément à des inconnu·e·s avec qui vous découvrez ensuite trois ami·e·s en commun, une ancienne boîte dans la tech et le même micro-festival cet été. Le monde est petit. Le prix de l’entrée et la sociologie du quartier aident un peu. Les codes font le reste. Où poser ses affaires, comment attendre, quand encourager. Comme une bêta, tout cela s’apprend. Ce qui ne vous empêche pas de grimper sur vos contradictions. Vous jugez très fort la personne qui garde ses chaussettes, puis lui adressez un clin d’œil après son essai. Vous commentez à voix basse le grimpeur qui fait des tractions, avant d’aller lui demander un conseil. Comme dans la vie, vous aimez d’ailleurs circuler entre des mondes différents. Cette ouverture fait partie de votre charme. Elle vous permet aussi d’être à l’aise partout, tout en signalant que vous savez exactement où vous mettez les pieds. Vous pouvez apprécier ce que vous railliez cinq minutes plus tôt : vous avez les références nécessaires pour que cela passe pour de la curiosité plutôt que pour une faute de goût.


La salle suscite par exemple beaucoup de vocations bénévoles en programmation musicale, en direction artistique et en sélection des bières. Pour passer la raclette dans les douches, nous conservons en revanche une distance plus professionnelle.

C’est ce que j’aime dans vos discussions au comptoir. J’ai appris à laisser certains enchaînements se commenter eux-mêmes. Je vous ai entendu·e·s expliquer que vous aimiez cette salle parce qu’elle était simple. Il avait fallu neuf mois de travaux pour obtenir cette simplicité. Le béton apparent, le bois clair, les plantes qui survivent difficilement à la magnésie : rien n’est arrivé par hasard. Avant, les client·e·s demandaient si on avait un dévers. Certain·e·s veulent maintenant savoir qui a pensé l’espace. Vous inspectez la machine à café, avant même de me dire bonjour. C’est par ces repères subliminaux que vous vérifiez, presque inquiet·e·s, que vous êtes au bon endroit. Je vous entends parler de votre quartier dans les mêmes termes. Vous y avez trouvé de l’espace et une vie plus mélangée. Vous êtes ravis qu’un maraîcher bio ait ouvert en bas de chez vous. Un peu inquiets, déjà, qu’un deuxième arrive.


Vous ne voulez pas retrouver le club de sport de vos parents, ses hiérarchies trop visibles et ses conversations sur la réussite. Vous voulez pourtant conserver la possibilité de choisir vos fréquentations, votre décor, votre tranquillité. Ici, personne ne vous demande votre profession pour savoir si vous faites partie du cercle. Vous vous chargez de réinjecter vos soft skills autrement. La salle suscite par exemple beaucoup de vocations bénévoles en programmation musicale, en direction artistique et en sélection des bières. Pour passer la raclette dans les douches, nous conservons en revanche une distance plus professionnelle.

Mes patron·ne·s ont bien compris ce nouvel esprit. Iels savent attirer une clientèle à qui l’on propose de se sentir un peu « alternative ». Iels savent aussi le facturer. Vous n’êtes pas venu·e·s acheter une rébellion contre-culturelle, évidemment. Mais vous appréciez qu’un peu de son prestige soit compris dans l’abonnement. Votre matériel raconte la même histoire. Vous connaissez les gommes, les petites marques, un·e ressemeleur·se qui « travaille vraiment bien ». Vous n'êtes pas matérialiste mais les objets sont intéressants à partir du moment où ils racontent une histoire.


L'insoutenable légèreté de l'être

Vous parlez aussi beaucoup du « dehors ».

Certain·e·s vont à Fontainebleau toutes les semaines. D’autres attendent depuis trois ans que les conditions, les ami·e·s et leur agenda coïncident. Même si vous n'y allez jamais, la forêt occupe pourtant une place considérable dans vos conversations. Elle donne à vos séances entre deux réunions un horizon plus vaste que l’entretien du dos. Il y a du grès au bout de votre carnet de 10, des journées dont personne ne demande un feedback. Vous aimez imaginer cette vie disponible. Vous aimeriez simplement qu’elle reste compatible avec un revenu régulier, un appartement agréable et une bonne mutuelle.


Ici, vous pouvez avoir peur en haut d’un bloc tout en sachant à quelle heure vous serez chez vous. C’est une qualité rare pour une aventure. La météo ne vous décevra pas, quelqu’un a vérifié les prises et je suis là jusqu’à la fermeture. Vous pouvez vous concentrer sur votre engagement. Nous nous occupons des conditions générales.


Ce qui vous inquiète vraiment, c’est l’arrivée des autres. Pas au début. Au début, vous étiez les autres. On vous a expliqué les couleurs, prêté de la magnésie, présenté des gens. Puis vous avez progressé. Vous avez vos habitudes, vos connaissances, une place à table. Vous êtes devenu·e·s des habitué·e·s. C'est à partir de là que, à chaque fois que j'explique le fonctionnement à quelqu'un de nouveau, vos sourcils froncés sonnent le débarquement de la confiscation. Tout à coup, vous soupirez devant les groupes, vous réservez vos encouragements puis venez me dire que l'ambiance a changé. De petites choses qui rappellent aux nouveaux·elles venu·e·s qu’ils et elles entrent chez quelqu’un. Vous vouliez échapper aux vieux cercles fermés. Il vous aura fallu quelques mois pour vous inquiéter de la taille du vôtre.


Vous apprenez encore quelque chose. Vous avez le droit d’être maladroit·e·s, d’avoir peur, de recommencer sans devoir justifier le temps que cela prend. Votre progression ne sert ni votre entreprise ni votre dossier bancaire. Elle est à vous.

Je vous trouve parfois fatigant·e·s. Mais je serais mal placé pour prétendre que tout cela m’est étranger. Moi aussi, je connais les bons cafés, les vêtements qui ne font pas trop neufs, les endroits qu’il faudrait découvrir avant qu’ils soient découverts. J’ai acheté mon pantalon d’occasion, puis passé une soirée à vérifier ce qu’il coûtait neuf. Je partage vos goûts et une bonne partie de vos petites vanités. Je pourrais être à votre table. Mais ce soir, je dois la nettoyer. Mon SMIC ne me donne pas une lucidité particulière. Il m’aide surtout à remarquer le travail nécessaire à votre décontraction.


Pour le reste, je comprends votre embarras. Nous avions imaginé devenir des adultes un peu différent·e·s. Nous nous découvrons des préoccupations de plus en plus ordinaires, sans avoir le sentiment d’être devenu·e·s des gens ordinaires. Vous négociez un prêt, cherchez une école, comparez des devis. Vous aimeriez que cette vie conserve de la place pour autre chose que son bon fonctionnement. Moi, je n’en suis pas au prêt. Mais je voudrais bien un salaire plus confortable sans avoir l’impression d’abandonner tout ce qui me plaît. Je ne sais pas pourquoi je vous reprocherais de chercher une issue au même problème avec quelques années d’avance.

Alors vous venez ici. Vous apprenez encore quelque chose. Vous avez le droit d’être maladroit·e·s, d’avoir peur, de recommencer sans devoir justifier le temps que cela prend. Votre progression ne sert ni votre entreprise ni votre dossier bancaire. Elle est à vous.

Et il y a les autres. Celles et ceux qui remarquent votre absence, se souviennent de votre blessure, vous gardent une place. Je vous vois aider un·e débutant·e sans chercher à lui montrer votre niveau. Vous réjouir pour quelqu’un qui réussit un bloc que vous faites à l’échauffement. Dans ces moments-là, votre bienveillance n’a plus besoin d’être contée.

Vous ne menez plus une révolution que le capitalisme a déjà absorbée. Vous retombez sur une histoire sans code-barres ni charge symbolique instagrammable. Vous trouvez des ami·e·s, du plaisir, une raison de fermer votre ordinateur. C’est déjà beaucoup. Assez, même, pour que je comprenne votre attachement à cet endroit, malgré votre tendance à le croire plus ouvert quand il vous ressemble.


Car il n’y a pas de meilleur moment que celui où, après avoir zippé, vous vous retournez vers moi pour me dire combien ce bloc a bien été ouvert. Je vous vois repartir dedans comme un enfant de la balle, avec un grand sourire et de la magnésie sur la joue. Et alors, je finis par vous croire quand vous le dites : ici, vous pouvez enfin être vous-mêmes.

Cet article est issu d'une série fictionnelle consacrée à la petite musique intérieure de celles et ceux qui font vivre l’escalade. Histoire de croquer notre époque à travers leurs regards. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite.

 
 

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