« Une grosse marmite qui doit rester digeste » : comment World Climbing a concocté son calendrier 2027
Paris retrouve le circuit mondial, Tokyo et Los Angeles rejoignent la saison, d'autres villes restent sur le carreau. Le nouveau calendrier 2027 de World Climbing en dit long sur ce que cuisine la fédération pour le futur de l'escalade internationale. Et pour Vertige Media, Vincent Caussé, Sports & Events Director, en donne la secret sauce.

Depuis un an, l'homme qui a orchestré la grande brigade de l'organisation des compétitions d'escalade aux Jeux Olympiques de Paris, a changé d'air. En rejoignant World Climbing, il a quitté sa ville natale, Grenoble, pour s'installer à Turin. C'est là, dans la capitale piémontaise, où siège la fédération internationale d'escalade, que Vincent Caussé vient de coordonner l'une des annonces les plus structurantes de l'automne pour le milieu de la compétition d'escalade : la publication du calendrier international 2027. Quatorze étapes de World Climbing Series réparties sur quatre continents, un Championnat du monde à Brno (République tchèque), une saison de para-escalade record — et, pour la première fois depuis plusieurs années, Paris, Los Angeles, Tokyo et Shanghai au programme.
Publié le 30 septembre dernier, le communiqué de World Climbing met en avant deux types de destinations : les « iconic cities » — les grandes capitales mondiales — et les « historic locations », les sites qui ont forgé l'histoire de la discipline. Les grandes capitales côtoient ainsi Innsbruck (Autriche), Chamonix, Berne (Suisse) et Koper (Slovénie). Derrière cette dualité affichée, un processus que Vincent Caussé résume d'une formule : « C'est une espèce de puzzle géant ».
Tokyo, Paris, Los Angeles... l'escalade grimpe à la capitale
« Les grandes villes, comme pour n'importe quel autre sport, c'est une vitrine qui est d'une efficacité redoutable. » Lâchée au bout du fil, l'une des premières déclarations de Vincent Caussé dit beaucoup de la logique qui a guidé certains choix du calendrier 2027. La stratégie des « iconic cities » répond à un double impératif : le besoin d'une visibilité médiatique dans des marchés-clés, et le rapprochement d'un public de grimpeur·se·s urbain·e·s en pleine expansion. Car, selon le Sports & Events Director de World Climbing, ce sont bel et bien les salles d'escalade commerciales des grandes métropoles qui ont fait exploser la pratique depuis dix ans. Aller à leur rencontre, c'est s'exposer à un public déjà acquis et conquérir celui qui ne l'est pas encore.
« Souvent, ce sont des compromis. Ça peut être une cote moins bien taillée que ce qu'on voudrait dans l'idéal »
Vincent Caussé, Sports & Event Director de World Climbing
Paris cristallise l'attention côté français. La capitale n'avait plus accueilli de compétition du circuit mondial depuis les Championnats du monde de 2016 à Bercy. En avril dernier, Piero Rebaudengo, secrétaire général de World Climbing (et accessoirement supérieur de Vincent Caussé, ndlr) présentait dans nos colonnes l'étape parisienne comme « quelque chose qui arrivera tôt ou tard ». La décision est aujourd'hui actée : Paris accueillera une étape de bloc en septembre 2027. Reste à connaître le lieu exact. Sur ce point, Vincent Caussé choisit ses mots avec soin : « Les discussions sont encore en cours, on accompagne la FFME (Fédération française de la montagne et de l'escalade, ndlr). C'est presque fait mais il y a encore quelques réserves. » L'annonce devrait intervenir « d'ici deux semaines ».
Los Angeles et Tokyo complètent ce triptyque de villes olympiques — Tokyo 2020, Paris 2024, LA 2028 — réunies pour la première fois sur un même calendrier de circuit. À Los Angeles, les installations olympiques ne seront pas disponibles en 2027 : le site est temporaire et ne sera pas monté avant les Jeux. L'étape servira avant tout à familiariser les équipes organisatrices de « LA28 » avec les spécificités d'un événement d'escalade — un sport encore jeune dans le paysage olympique, qui exige ses propres infrastructures : ouvreur·se·s, nacelles, chantier de voies en pleine compétition. Tokyo, de son côté, sera l'une des trois villes à accueillir une étape de qualification olympique directe en 2028, aux côtés de Shanghai et d'Orlando, aux États-Unis.
Dans l'arrière-cuisine du calendrier
Construire ce calendrier revient à résoudre une équation à plusieurs inconnues. « Souvent, ce sont des compromis, admet Vincent Caussé. Ça peut être une cote moins bien taillée que ce qu'on voudrait dans l'idéal ». Il faut assembler une destination, une date, les contraintes d'un organisateur, les impératifs de World Climbing — tout en jonglant avec les événements qui occupent déjà certaines fenêtres clés de l'année : les European Games à Istanbul en juin, les Pan American Games à Lima en juillet-août, les Championnats du monde à Brno en août, et quatre qualificatifs continentaux à l'automne en Afrique du Sud, en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Chine. Les espaces libres se réduisent, les compromis s'accumulent.
Ce que Vincent Caussé décrit comme « des jeux de chaises musicales » entre les organisateurs — certains très flexibles sur les lieux et les dates, d'autres liés à des contraintes fixes — donne une idée de la complexité de la tâche. Le directeur compare alors son travail à celui d'un chef de brigade qui doit à la fois « rendre digeste une grosse marmite » et gérer les nouveaux éléments qui doivent être mis sur le feu. De plus en plus influente au sein de la fédération, la commission des athlètes a été informée du calendrier avant sa publication, mais n'a pas encore été associée au processus de construction. Ce sera le cas à partir de 2028. Et parce que les athlètes ont déjà faim, Vincent Caussé leur a déjà fait goûter son plat. Alors ? « Plutôt enthousiastes par l'ajout de ces nouvelles villes », répond-t-il brièvement.

Pour le prochain cycle olympique (Los Angeles 2028 – Brisbane 2032, ndlr), l'ambition est de sécuriser 70 à 80 % du calendrier avec des organisateurs récurrents, engagés sur plusieurs années. Les athlètes seraient associés en amont à la structuration du circuit — et non plus simplement informés en bout de chaîne. Un changement de méthode qui reconnaît une réalité souvent sous-estimée : le calendrier international est la colonne vertébrale sur laquelle les fédérations nationales construisent à leur tour leurs propres circuits. Quand il bouge, tout bouge.
Grosses chaleurs sur le « Disneyland de l'escalade »
Même fabriqué avec des compromis, un calendrier de compétitions fait toujours l'objet de fenêtres de tir. Sur les réseaux sociaux, les feux se nourrissent de l'étape de Madrid, programmée en juillet : l'une des périodes les plus torrides dans la capitale espagnole, régulièrement exposée à des températures dépassant 40 °C. Vincent Caussé ne l'esquive pas. Pour lui, ce n'est « certainement pas la meilleure époque ». Mais l'organisation d'élections politiques en Espagne au printemps aurait empêchée les alternatives. Reste l'adaptation : finales programmées à l'heure espagnole, qualifications ajustées pour éviter les pics de chaleur, mur orienté nord. « On a vécu Barcelone cet été, on ne va pas reproduire la même chose », assure le responsable.
« On avance mais on avance différemment »
Vincent Caussé, Sports & Event Director de World Climbing
La question de l'empreinte carbone d'un circuit – qui voyage sur quatre continents en moins d'un an – soulève aussi des questions. Là aussi, Vincent Caussé répond avoir dû faire preuve de pragmatisme : les étapes asiatiques ont été regroupées en début de saison — Tokyo, Keqiao, Shanghai, Wujiang, Gunsan d'avril à début mai — pour limiter les vols long-courriers répétés. Et les grandes villes présentent un avantage inattendu sur ce plan : un vivier local de spectateur·rice·s bien plus dense, réduisant d'autant les déplacements du public.
L'autre tension est celle des sites historiques qui s'éloignent du circuit principal. Briançon, dans les Hautes-Alpes, qui avait investi dans un mur de compétition de qualité et accueilli des étapes du circuit mondial, n'est plus au programme depuis 2024. Dans les commentaires Instagram de l'annonce, plusieurs voix déploraient que World Climbing se concentre sur les capitales au point de « devenir le Disneyland de l'escalade ». Mais selon Vincent Caussé, à chaque stade de développement d'un sport, les mêmes griefs émergent. « S'il y a 20 ou 30 ans, les réseaux sociaux avaient existé, les masters de Serre-Chevalier auraient reçu le même commentaire. » Sa réponse de fond tient en deux points : World Climbing travaille d'abord avec les fédérations nationales qui gèrent elles-mêmes les arbitrages entre le circuit international et les sites locaux engagés. Et le circuit européen, dont le calendrier 2027 était attendu dans les prochains jours, devrait offrir de nouvelles scènes internationales à des villes comme Briançon. « C'est aussi une nouvelle opportunité pour des étapes comme Briançon qui pourraient tout à fait revenir sur le devant international », ajoute Vincent Caussé. Et de conclure : « On avance mais on avance différemment. »













