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« Rien n'allait sur leur carte, tout était faux » : en montagne, l'IA génère des randonneurs perdus

il y a 18 minutes
8 min de lecture

Cet été, deux jeunes femmes se sont perdues dans les Pyrénées parce qu’elles avaient confié leur itinéraire à ChatGPT. Parmi beaucoup d’autres, ce fait divers révèle un phénomène qui s’étend : des millions de nouvelles et nouveaux pratiquant·e·s arrivent en montagne sans formation, guidé·e·s par des outils qui inventent des cartes, sous-estiment les dénivelés et ignorent la réalité du terrain. Dans les refuges, sur les sentiers et auprès des syndicats professionnels, l’inquiétude grandit.


Randonneur perdu avec IA
(cc) Blake Cheek / Unsplash

Il est presque 20 heures lorsque Julien Vignasse redescend vers la vallée de Cauterets, dans les Hautes-Pyrénées. C’est son heure préférée. Il fait bon, le soleil finit de caresser les crêtes et la descente vers la ville est un plaisir solitaire. Comme chaque jour en été, ce jeune accompagnateur en montagne et agent du Parc national des Pyrénées savoure la fin de sa mission de suivi du bouquetin. Seulement, ce jour-là, une anomalie s’invite dans ce tableau idyllique. Deux bras s’agitent dans sa direction.


Manifestement épuisées, deux jeunes femmes interpellent Julien Vignasse pour lui demander conseil. Elles cherchent le lac d’Estom et espèrent atteindre le refuge de Marcadau. Après un rapide coup d’œil aux Stan Smith des randonneuses, l’agent leur demande leur carte sur leur téléphone. Tout correspond en apparence : le relief, les points cotés, les sommets, les cols ou encore le réseau hydrographique. Sauf que rien ne correspond à l’expérience de terrain du professionnel et, par conséquent, à la réalité. Interdites, les jeunes femmes lui avouent avoir généré la carte sur ChatGPT. Julien Vignasse hausse les sourcils et leur conseille de regagner le refuge de Marcadau, puis de suivre les panneaux du parc pour les jours à venir. Avant de leur glisser : « Vous savez, le lac que vous cherchez, il est quand même trois vallées plus à l’ouest ».


Pardon, GPT


En rembobinant l’anecdote au bout du fil, Julien Vignasse confie ne pas avoir « halluciné ». « Depuis le début de l’été, j’ai dû croiser une trentaine de personnes égarées après avoir utilisé une carte trouvée sur Internet, indique-t-il. Donc si on multiplie ce chiffre par le nombre de collègues qui pourraient témoigner de la même chose, ça fait quand même un paquet de monde. » Pour l’heure, impossible d’établir un chiffre. Mais si l’on recense le nombre de faits divers dont s’est emparée la presse locale cet été, on peut rapidement se dire que nous sommes en présence d’un véritable phénomène.



Les seules statistiques que l’on peut mettre en regard de ces épisodes sont celles d’une étude réalisée par l’Union Sport & Cycle pour la Fédération française de la randonnée pédestre. Intitulée « La randonnée : l’activité préférée des Français », elle indique que 62 % des Français déclarent avoir pratiqué la randonnée au cours des douze derniers mois, soit près de 30 millions de personnes. L’itinérance concerne désormais 27 % des pratiquant·e·s et 47 % utilisent une application dédiée. Ces données ne disent rien du nombre de personnes perdues hors des sentiers battus. Cependant, elles confirment que la montagne est devenue une pratique de masse, tandis que sa préparation se fait de plus en plus depuis un smartphone.


« J’ai l’impression que la rando, maintenant, tu ne le fais plus pour toi. Tu le fais pour les autres »

Julien Vignasse, agent du Parc national des Pyrénées


Depuis Cauterets, ce que Julien Vignasse observe, c’est la vitesse à laquelle les nouvelles et nouveaux arrivant·e·s brûlent les étapes. « Maintenant, la montagne, on la banalise, on la rend de plus en plus accessible et on saute les étapes, tonne-t-il. Avant, quand on commençait la montagne, on faisait une rando à la journée. Après, on allait faire un pic. Après, on se lançait dans l’itinérance. Maintenant, les gens se lancent tout de suite dans l’itinérance. »

L’agent du parc en veut pour preuve l’affluence estivale autour de certains sommets emblématiques des Pyrénées. Sous le pic du Vignemale (situé à 3 298 m et réputé pour sa difficulté d’accès, ndlr), il décrit une fréquentation qui n’existait pas il y a encore quelques années. « On est à 130, 150 tentes juillet-août tous les soirs, affirme-t-il. Les gens dorment au refuge des Oulettes, en bas, pour aller faire le pic ou pour juste avoir la photo du lever de soleil sur le massif. »


Julien Vignasse
Julien Vignasse a peut-être trouvé un moyen génial de repérer les randonneur·se·s boosté·e·s à l'IA © Lilian Cazabet

C’est d’ailleurs dans ces refuges que l’accompagnateur en montagne entend souvent de jeunes randonneur·euse·s lui expliquer ce qui les a conduit·e·s dans les Pyrénées. « L'écrasante majorité d’entre eux me répondent "Inoxtag" (youtubeur populaire dont le film, Kaizen, sur son ascension de l’Everest, cumule à ce jour près de 50 millions de vues, ndlr) », confie Julien Vignasse. Pour lui, c’est une question d’influence. Ce qui l’agace un peu : « J’ai l’impression que la rando, maintenant, tu ne le fais plus pour toi. Tu le fais pour les autres ».


IA qu'à, faut qu'on


Pour Julien Laur, conseiller spécialisé sur les transitions environnementales des territoires de montagne et lui-même en cours de formation pour devenir accompagnateur, cette logique de l’image précède et conditionne le reste. « Il y a un double effet, qui est inspirationnel par les réseaux sociaux. Des personnes qui ne seraient pas forcément attirées par ça y vont aujourd’hui », explique-t-il. Le conseiller y voit plutôt une dynamique positive : cette tendance permet aussi d’attirer de nouveaux publics et de tordre le cou à une vision fermée et élitiste de la montagne. Le problème, pour l’expert, c’est qu’elle s’accompagne d’un angle mort. « Il y a une déconnexion entre ce que partage la personne et toute la difficulté, tout le chemin, qu’il a fallu pour arriver à cette expérience-là », dit-il.


« Aujourd’hui, on n’a pas encore connu de cas si graves que ça. Mais si l'IA se généralise, c’est une évidence qu’on va en avoir dans les mois à venir »

Julien Laur, conseiller spécialisé sur les transitions environnementales des territoires de montagne


Or, selon Julien Laur, l’intelligence artificielle s’accommode de ces raccourcis. C’est même, par définition, ce qu’elle génère. Au lieu d’orienter les utilisateur·ice·s vers la nécessité d’acheter un topo ou d’apprendre à lire une carte IGN (pour Institut national de l’information géographique et forestière, ndlr), ChatGPT va proposer des itinéraires simples, erronés, voire fictifs. Selon l’aspirant accompagnateur, les requêtes auprès de ChatGPT sont devenues « un réflexe » chez les jeunes générations. Adossez la simplicité de l’information au désir de vivre une aventure fantasmée sur les réseaux sociaux, et vous comprendrez mieux pourquoi beaucoup génèrent des itinéraires de randonnée en cinq minutes depuis leur canapé.


Au téléphone, Julien Laur avertit qu’il est loin d’être technophobe. De son propre aveu, il prépare lui-même certaines sorties avec des outils numériques. Son point ? La disparition d’un temps de travail que la préparation traditionnelle imposait. « Il s’agit vraiment de prendre le temps de la planification, continue l’intéressé. On doit pouvoir se dire : ça a l’air un peu raide, un peu exposé. En se renseignant, on peut trouver le témoignage de quelqu’un qui est passé par là. Si on n’aperçoit aucune trace sur les dernières années, c’est peut-être pas une bonne idée d’y aller. » Ce travail d’anticipation apprend aussi à reconnaître le moment où un projet dépasse le niveau d’un·e randonneur·euse. « ChatGPT apporte une réponse clé en main, qui peut parfois être erronée, et surtout dangereuse. En fait, c’est ça le risque, alerte Julien Laur. Fort heureusement, aujourd’hui, on n’a pas encore connu de cas si graves que ça. Mais si ça se généralise, c’est une évidence qu’on va en avoir dans les mois ou les années à venir. »


« Il faut apprendre à utiliser les nouveaux outils, mais aussi apprendre à s’en passer. On ne peut pas s’en remettre à la technologie sans maîtriser les méthodes de base en montagne »

Yannick Vallençant, président du Syndicat interprofessionnel de la montagne


Président du Syndicat interprofessionnel de la montagne (SIM), Yannick Vallençant voit dans ce phénomène quelque chose qui dépasse la question de l’IA. « Je trouve qu’il y a une dérive globale des pratiquants des sports de montagne vers l’assistanat complet, plaque-t-il. Alors que pour moi, la montagne, c’est une école d’autonomie. » Pour ce guide expérimenté, le vrai danger surgit le jour où l’aide disparaît. « Si les gens n’ont aucune autonomie et qu’ils sont entièrement dépendants d’un outil numérique, le jour où l’aide en question fait défaut, ça veut dire qu’ils sont complètement incapables de faire face à la situation, ou même de repérer que l’outil numérique qu’ils ont utilisé les a induits en erreur », poursuit-il.


Julien Laur et Yannick Vallençant
À gauche, Julien Laur et à droite Yannick Vallençant. Tous deux sur des itinéraires garantis sans IA © et Xavier Carton

Pour autant, Yannick Vallençant ne condamne pas la technologie. Il raconte un accident tragique survenu dans les Alpes, qui a fait plusieurs victimes parce que le guide n’avait pas réussi à faire fonctionner son GPS. « En l’occurrence, le guide n’avait pas su ou n’avait pas pu faire fonctionner son GPS, qui aurait pu le ramener tranquillement au refuge. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain », complète-t-il. En définitive, d’après le président du SIM, la technologie en montagne, et plus précisément l’intelligence artificielle, pourrait développer une accoutumance malheureuse. « Il faut apprendre à les utiliser, mais aussi apprendre à s’en passer, dit-il. On ne peut pas s’en remettre à la technologie sans maîtriser les méthodes de base en montagne. »


Cris d'oiseaux, U2 et deskilling


Pour Julien Laur, les structures qui pourraient assurer cette transmission peinent à toucher les nouveaux publics. Pourtant, c’est bien la transmission d’expérience qui permettrait d’éviter de possibles drames à l’avenir. « La connaissance d’expérience, ça s’acquiert avec le temps. Cette expérience est le fruit du transfert de ces connaissances, d’humain à humain. »

Dans un de ses nombreux posts LinkedIn consacrés aux enjeux de la pratique en montagne, le conseiller note d’ailleurs un enseignement majeur face à l’usage de l’IA : « (...) Le comble, c’est que ce sont toujours des humains qui rectifient le tir auprès des randonneurs déboussolés, voire en danger ».

Sur le terrain, des professionnel·le·s cherchent d’autres voies. Un collègue de Julien Vignasse intervient régulièrement dans les refuges avec une animation aussi originale que cinglante. « Il passe des morceaux d’Oasis ou de U2 et évidemment tout le monde reconnaît, raconte-t-il. Puis après, il leur passe des sons d’oiseaux. Et là... Il fait la même chose en montrant le logo des marques comme McDo, Amazon... Et après, il diffuse une image de feuille, et il va leur demander ce que c’est. Pareil, il n’y a plus personne. À la fin, il interpelle tout le monde dans le refuge : vous vous dites amoureux de la nature et vous venez d’avoir la preuve que vous ne la connaissez pas ». 

« On risque d'emmener les gens en montagne sur des itinéraires ultra balisés, ultra sécurisés. Et on va perdre le degré d’aventure »

Julien Laur, conseiller spécialisé sur les transitions environnementales des territoires de montagne


Pour Julien Laur, cette transmission doit s’organiser à plusieurs échelles et rencontrer les nouveaux publics là où ils se trouvent. « Il faut des relais sur le terrain, mais aussi des relais sur les réseaux sociaux », explique-t-il. Une façon d’imaginer une collaboration entre une influenceuse réputée et la Fédération française de la randonnée ? Selon lui, ce travail est déjà mené par certains territoires avec des créateur·ice·s de contenu locaux. Le cahier des charges se précise peu à peu : ne pas systématiquement géolocaliser les lieux fragiles, parler de préparation, montrer les règles du milieu… En revanche, celui qui conseille les organisations sait aussi que c’est loin d’être suffisant. Si rien ne change, Julien Laur entrouvre une issue qu’il redoute : « Si on perd complètement cette manière de fréquenter la montagne et cette sensibilité au milieu qui nous entoure, on va emmener les gens en montagne sur des itinéraires ultra balisés, ultra sécurisés. Et on va perdre le degré d’aventure ».


Représentant des professionnel·le·s de la montagne, Yannick Vallençant partage cette crainte et va même plus loin. S’en remettre à l’intelligence artificielle pourrait aussi conduire à une forme de perte de compétences. Le fameux « deskilling », observé par une multitude d’études scientifiques, tous secteurs confondus. Et en ce qui concerne le milieu montagnard, d’après le président du SIM, ce serait tout simplement inconcevable. « L’approche de la montagne, c’est de se confronter à des situations qui ne sont pas toujours simples, dit-il. C’est toujours un apprentissage progressif. Le but, à la fin, c’est d’être capable de se débrouiller. »

Et de conclure : « Et là, cela perd carrément tout son sens ».

 
 

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