Le corps de l’escalade
Dans ce texte, l’autrice et doctorante en études afro-américaines Endria Isa Richardson explore ce que l’escalade fait au corps — et ce que le corps révèle des rapports de race, de territoire et de mémoire. Vertige Media republie ce récit originellement intitulé The Body of Climbing dans le cadre d’un nouveau partenariat avec le média américain Desire Lines.

Cet article a initialement été publié sur Desire Lines. Sur les terres des Serrano et des Shoshone de l’Ouest, il y a des blocs pour lesquels je traverse la Californie dans toute sa longueur. La roche est ancienne et prodigieusement immobile. Quand je pose la main contre sa surface rugueuse, mon corps tremble, pas elle. Mais la Terre est une roublarde : elle fait seulement semblant de ne jamais bouger. C’est ce que j’aime chez elle. À une époque, elle s’est pourtant déplacée de façon cataclysmique : le basalte s’est écrasé avec une force brutale contre la chair du magma, la peau du quartz et le squelette du granit. Ses couches ont paru se plier et se froisser. Elle est devenue une bouillie chaude et torturée. Les années ont passé, puis les siècles, puis les millénaires. L’eau s’est infiltrée dans les fissures et a transformé la roche en sol. Le sol s’est érodé, révélant des blocs tapis dans les entrailles de la Terre, nus comme de véritables os.
La Terre me joue des tours. C’est ce que j’aime dans l’escalade : le passage n’est jamais celui qu’on croit. La roche n’est jamais celle qu’on croit. Et pendant que je grimpe, je ne suis pas non plus la personne que je crois être.
Je cherche la trajectoire la plus évidente vers le haut, parmi les traces de magnésie et les petits creux. Facile, me dis-je. Évident. Je verrouille mes doigts sur une petite réglette – une prise fine que l’on saisit sur les dernières phalanges – et pose la pointe du pied contre un bombé lisse. Je tire fort avec la main gauche, pousse sur la carre étroite d’une chaussure et lance la main droite vers la trace de magnésie blanche au-dessus de ma tête. Un doigt accroche une prise glissante. Elle paraissait tellement plus grande vue du sol. Mon corps bascule et se retrouve en porte-à-faux au-dessus du vide. Pendant un instant, je pense que je ne fais qu'une pause. Et puis je tombe dans une rafale de vent cinglante, dure, plate et sèche comme la paume de la Terre qui se lève pour m’agripper les pieds et me faire basculer.
La Terre me joue des tours. C’est ce que j’aime dans l’escalade : le passage n’est jamais celui qu’on croit. La roche n’est jamais celle qu’on croit. Et pendant que je grimpe, je ne suis pas non plus la personne que je crois être. J’ai appris à grimper quand j’étais en première année de droit. Je voulais me changer les idées quelques heures par semaine, loin de mes études. Je me suis inscrite à un cours d’initiation. Tout le monde était blanc dans le groupe, sauf moi. L’instructeur – un étudiant en études supérieures qui grimpait avec tant d’élégance qu’on aurait dit qu’il dansait – nous a appris à nous encorder correctement au baudrier.
À vérifier, puis à revérifier, l'assurage. Et à nommer les différentes prises : bac, réglette, plat, prise latérale. Il nous a transmis toutes les informations dont, selon lui, nous aurions besoin pour grimper. Il n’a pas parlé du fait que tout le monde dans le groupe, sauf moi, était blanc. Il n’a pas parlé du fait que, lorsque nous grimperions dehors, aux États-Unis, nous le ferions sur des terres volées. Il a simplement dit : « L’escalade, c’est simple, efficace, pure et dure. C’est tout ».
J’ai souvent retrouvé cette idée dans le milieu dominant de l’escalade : grimper serait une activité simple que nous pratiquons avec nos corps, lesquels seraient encore plus simples que nos esprits. Parfois, le mot employé n’est pas « simple », mais « neutre », « universel » ou « apolitique ». Comme si les sensations de l’escalade étaient, par nature, différentes de celles de la politique, que nous éprouvons pourtant aussi avec nos corps. Après tout, que sont les effets de la suprématie blanche, sinon de la tension, de la joie, du soulagement, de la crispation, de la brûlure, des migraines, de la chaleur, de la faim, de l’hypertension, du diabète, de la rage, de la dépression, de l’exaltation et du chagrin ? Toutes ces choses, de façon chronique, aiguë ou dévastatrice, sont produites sciemment et délibérément : présentes dans certains corps, absentes dans d’autres. Ou devrais-je dire : « infligées à certains corps » et « accordées à d’autres ».
Nous grimpons avec nos corps, et rien de ce que nous faisons avec nos corps n’est simple.
Et pourtant. Sur ces terres, la roche semble immobile, dure au toucher, froide. Quand je réessaie le passage, je grimpe avec mes bras, mes côtes, mon souffle, mes ongles. Quand je quitte le sol pour monter sur le bloc, je suis joyeuse, maladroite et forte. Je me concentre pour faire enchaîner à mon corps une série de mouvements difficiles et magnifiques. Mon attention devient si étroite qu'il n’existe plus rien, à part mes bras, mes côtes, mon souffle, mes ongles, la roche et la rugosité particulière de sa peau contre celle, tout aussi singulière, de la mienne. La forme précise de la roche et celle, en réponse, de mon corps me remplissent et m’enveloppent de joie. J’ai l’impression de danser. Que pourrait-il manquer à cette expérience ? Elle est entière, pleine et, oui, simple.
Mes joues s’empourprent en constatant le vacarme de ces groupes de grimpeur·se·s blanc·he·s, et leur silence lorsqu’ils passent devant mes ami·e·s et moi. Pas un « bonjour », pas un « comment ça va ? »
Je tombe, heurte le sol, ris, puis me relève. Et maintenant, je suis à nouveau immobile dans mon corps, dans le désert, entourée d’autres personnes. Je remarque qu’autour de mes ami·e·s et de moi, au milieu de jeux joyeux et sérieux, je ne vois que des personnes blanches. Pourtant, nous sommes sur une terre qui reste administrée par des peuples autochtones, une terre entretenue et travaillée par des personnes noires et autochtones réduites en esclavage – même en Californie, cet État « libre ». Mes joues s’empourprent en constatant le vacarme de ces groupes de grimpeur·se·s blanc·he·s, et leur silence lorsqu’ils passent devant mes ami·e·s et moi. Pas un « bonjour », pas un « comment ça va ? ». Aucune conscience, semble-t-il, du fait de partager cet espace avec d’autres personnes et d’autres êtres, ni de l’effet qu’un peu de cordialité pourrait avoir pour aider d’autres grimpeur·se·s à s’y sentir les bienvenu·e·s. Mes tempes cognent d’agacement. Mes doigts se crispent, mon souffle s’accélère.
Je repense à ce qu’on m’a appris : l’escalade devait être simple, apolitique, réduite aux mouvements concrets et physiques du corps qui grimpe. Je pense à ce que je ressens lorsque je grimpe et je me dis : oui, c’est joyeux. Mais je me dis aussi que cet état relève d’une forme de dissociation, qui paraît simple sans l’être vraiment. C’est agréable, peut-être nécessaire pour venir à bout d’un passage difficile, mais ce n’est pas un état que l’on peut maintenir pendant tous les autres moments qui constituent l’essentiel de nos vies de grimpeur·se·s : quand nous parlons à d’autres grimpeur·se·s, quand nous restons simplement au pied d’une falaise, quand nous échangeons sur les forums de la communauté, quand nous marchons jusqu’au bloc.
Dans ces moments-là, j’ai besoin d’autre chose, d’une autre langue pour expliquer ce qu’est l’escalade.
Dans de nombreux contes populaires afro-américains, le personnage rusé sait que les choses sont rarement aussi simples qu’elles en ont l’air, et que rien ne vous fait tomber plus vite dans un piège que de vouloir simplifier ce qui ne l’est pas. Je cherche une manière de parler de l’escalade qui intègre ce que je sais en tant que grimpeuse noire, d'origine malaise, queer et femme : ce que j’aime dans l’escalade, c’est qu’elle me procure une joie comparable à celle de la danse. Et, tout comme un bloc n’est jamais seulement un bloc, la danse n’est jamais seulement de la danse. Et la joie n’a rien de simple. Je comprends alors qu'être grimpeur·se, ce n’est pas ressentir moins, mais davantage : ressentir la joie de danser sur la roche mais aussi la rage née de l’exclusion des personnes noires, autochtones, asiatiques et latinx des espaces naturels. Alors, pour parler d’escalade, j’ai besoin d’une langue aussi complexe et indocile que le corps.
J’ai appris à méditer auprès d’enseignant·e·s noir·e·s et asiatiques à l'East Bay Meditation Center et à Spirit Rock : Spring Washam, Lama Rod Owens et Larry Yang. Quand je médite régulièrement, ce que je remarque d’abord, ce sont les espaces entre les mots. Je prête davantage attention au rythme des battements de mon cœur et au souffle de ma respiration, à la tension de mes migraines chroniques nichées derrière un œil. La langue que j’utilise pour trier et organiser mes expériences passe au second plan. Et c’est un soulagement. Je parle anglais, et l’anglais est la langue par laquelle les colons européens ont perpétré le meurtre et le déplacement des peuples autochtones d’Amérique du Nord, ainsi que l’asservissement, la torture et le meurtre de populations africaines dans le cadre de la traite transatlantique. C’est une langue de l’extraction des ressources du monde naturel, une langue qui transforme les terres, les plantes, les animaux et les minéraux en marchandises.
Quand je médite, comme lorsque je grimpe, ma capacité à percevoir les sensations au moment où elles apparaissent – sans le filtre ni les jugements imposés par la langue anglaise et toute son histoire – s’accroît. Je développe ma capacité à écouter mes ancêtres d’Afrique de l’Ouest, de Malaisie et de Chine, ainsi que mes ancêtres autochtones d’Amérique du Nord, tels qu’ils se manifestent à l’intérieur de mon corps. Je m’ouvre aux informations sensorielles recueillies par les réseaux complexes de fibres nerveuses, de vaisseaux sanguins, de petits os et de cellules qui composent ma peau, mes yeux, mes oreilles, ma langue et mon nez. Je ressens ce que signifie exister dans ce corps qui me relie, par l’intermédiaire de mes arrière-arrière-arrière-grands-parents – et ainsi de suite –, à une époque antérieure à l’esclavage et à la colonisation. Je ne peux ni parler, ni écrire, ni même penser les mots justes pour décrire ce que cela fait d’habiter ce corps. Mais lorsque je médite, je peux éprouver ce que cela signifie d’être dans ce corps. Je suppose que la langue que je cherche est celle du corps : la sensation, le ressenti, le mouvement.
Ne pas ressentir l’absence de nombreuses personnes autochtones et noires dans les déserts, les gorges, les montagnes et les salles d’escalade des villes, c’est également habiter un certain type de corps : un corps engourdi, un corps fermé, un corps trompé par son désir de simplifier ce qui ne l’est pas.
L’escalade est aussi une langue que le corps comprend. Je déplace mon corps sur la roche. Parfois, cela signifie que je me concentre uniquement sur mon souffle, mes bras, mon ongle et la roche. Parfois, cela signifie que je me concentre sur mon corps, le paysage, les gens et l’histoire. Le meurtre et le déplacement forcé des populations autochtones et noires, sur tout un territoire et au fil du temps, au point que les personnes blanches sont devenues majoritaires sur les terres autochtones, ont été aussi violents que les forces qui ont transformé la Terre en magma, puis en pierre, puis en blocs. Je ressens l’absence de mes frères et sœurs dans mon corps : mon cœur s’emballe, mes paumes transpirent, mes yeux se plissent. C’est aussi le présent immédiat. C’est aussi une expérience incarnée. C’est aussi cela, grimper. Ne pas ressentir l’absence de nombreuses personnes autochtones et noires dans les déserts, les gorges, les montagnes et les salles d’escalade des villes, c’est également habiter un certain type de corps : un corps engourdi, un corps fermé, un corps trompé par son désir de simplifier ce qui ne l’est pas.
L’escalade nous apprend à habiter nos corps par la joie du mouvement, mais elle nous apprend aussi à supporter l’inconfort et la douleur, et à en tirer quelque chose. Si je tombe sans cesse dans un passage, c’est que je ne l’ai pas encore compris : je n’ai pas appris à le lire correctement, ni à entrer en relation avec lui. Peut-être que je n’ai pas les compétences nécessaires pour le grimper, ou peut-être que je ne suis pas assez forte. Je peux ressentir de la colère, de l’irritation, de la frustration et de l’agacement. Mais si je veux grimper, c’est mon corps et ma manière d’aborder le passage qui devront changer. La roche n’est pas le problème.
Les personnes autochtones et noires, comme les autres personnes racisées qui réclament des changements dans la communauté de l’escalade et dans le pays, ne sont pas le problème.
Sur ce bloc, sur les terres des Serrano et des Shoshone de l’Ouest, je vide mon esprit de tout ce qui voudrait que l’escalade soit « pure », « simple », « efficace » et « dure ». Je me sens joueuse, apeurée et vulnérable. Autrement dit, je laisse mon corps éprouver la complexité du fait d’être dans un lieu dont les personnes qui me ressemblent ont été chassées. Je regarde la roche. Le creux que j’avais repéré plus tôt est petit. Je vais essayer de le tenir, sans partir du principe que j’y arriverai. J’apprends à lire ce qui est là, et non ce que j’aimerais y trouver.
Mon corps et ceux de mes ancêtres se sont brisés le long des failles du traumatisme intergénérationnel. Ils ont porté le deuil et survécu à des bouleversements sismiques. Mon peuple et moi, comme la Terre, sommes des êtres rusés, qui disent : « Je ne suis pas celle que vous voyez. Je suis qui je suis. » C’est ce que j’aime dans l’escalade. Elle parle du corps, un corps politique, joyeux, exigeant, traversé par la rage, si doux et si retors. Je commence à danser.
Cet article a été traduit de l'anglais depuis la newsletter de Desire Lines.













