Deux ans, des menaces et 300 raisons de continuer
- Matthieu Amaré

- il y a 12 heures
- 4 min de lecture
Deux ans après son lancement, Vertige Media relance une campagne de dons. Pas pour survivre. Pour consolider un journalisme libre dans un milieu où l'indépendance ne se décrète pas. Elle se finance. Et on compte sur vous.

« L'escalade se porterait mieux si tu sautais d'un pont. »
C'était un jour de pluie, au téléphone, à la rédaction. La formule a tellement claqué qu'elle nous a laissés sans voix. La personne a donc raccroché là-dessus, a ciao bonsoir. La réplique ne visait aucun article en particulier. C'était « un tout ». Selon notre interlocuteur, nous faisions « du mal à l'escalade ». Pas après un article sur les meilleurs chaussons de bloc. Non, tout cela se passe en fin d'hiver après une série d'articles sur les luttes sociales de certain·e·s travailleur·se·s de l'escalade et quelques enquêtes sur des violences sexistes et sexuelles dans le milieu.
Penser les plaies
Cette année, on a aussi eu droit à « Retirez cet article ou je coule votre site » ou encore « On peut s'arranger financièrement si tu ne publies pas ça. » Sympa hein ? Bon, il y a plusieurs façons de regarder les choses quand on vous fait du chantage. Nous ne sommes pas des mentalistes ni des agents du RAID, alors on a commencé par faire la gueule. C'est pas hyper agréable à brûle-pourpoint. Mais en prenant un peu de hauteur, on a commencé par se convaincre que ces menaces étaient la meilleure preuve qu'on puisse nous donner : Vertige Media fait son boulot.
« Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire tort, il est de porter la plume dans la plaie »
Albert Londres, grand reporter français, en 1926.
Un média de grimpe qui ne dérange personne ne fait pas du journalisme. Au début du siècle dernier, l'un de nos plus illustres prédécesseurs écrivait ceci dans un de ses reportages les plus engagés où il dénonce les exactions commises au nom de la colonisation française. En 1926, Albert Londres publie Terre d'ébène avec cette phrase, devenue une devise : « Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire tort, il est de porter la plume dans la plaie ». Exactement un siècle plus tard, gageons que le paysage médiatique de l'outdoor n'a pas plongé dans beaucoup de blessures. Bien fourni en contenus calibrés pour ne froisser aucune marque, ce modèle a sa logique. La publicité nourrit les médias, les médias ménagent les annonceurs. Tout le monde est content. Sauf celles et ceux qui voudraient que les injustices cessent, que l'inclusion ne soit pas un slogan et que les informations soient vraiment des informations.
Vertige Media a choisi autre chose. Depuis deux ans, la rédaction a enquêté sur des scandales sexuels dans le milieu, documenté des violences sexistes et sexuelles dans les salles, couvert la lutte sociale des travailleur·se·s de l'escalade, décrypté la pollution des espaces de grimpe ou le dérèglement de certains acteurs économiques. Des sujets que peu de rédactions couvrent. Des histoires que certains préfèrent qu'on ne raconte pas. Ce dernier point est en général un bon indice pour comprendre qu'on tient un sujet. Chez nous, c'est même devenu une conviction profonde qui guide chaque article qu'on publie. Mais ce n'est pas tout. Cette année, la rédaction a aussi traité des « bonnes nouvelles ». Que ce soit le récit d'une aventure collective pour ouvrir une salle autogérée, la lutte de tout un peuple contre des financiers pour préserver un espace naturel ou celui d'une fratrie revenue dans leur pays en guerre pour reconstruire leur communauté par la grimpe, Vertige Media oeuvre aussi pour ce travail qu'on appelle « journalisme de solutions ». Désormais, des dizaines de milliers de grimpeur·se·s lisent Vertige. Il y a quelques semaines, on leur a donc directement posé la question : pourquoi ? Pour Clara, « Vertige parle d'escalade comme on aimerait en entendre parler plus souvent. Avec du fond, des doutes et autre chose que la performance ». Julien, lui, soutient « parce que j'ai envie que ce type de journalisme d'investigation existe dans l'escalade. Libre, documenté, parfois piquant ».
Le (sur)saut collectif
L'indépendance ne se décrète pas. Elle se finance. C'est un raisonnement logique : notre liberté éditoriale, c'est d'abord notre liberté économique. Et nous avons fait le choix de ne pas la financer avec un comble : le « mur payant » (ou paywall, en VO). Chez nous, tous les articles restent accessibles à toutes et tous, sans exception. Cela dit, les enquêtes longues, le reportage de terrain, les films, les interviews XXL, les grands récits... tout ceci a un coût réel. Si on ne veut pas dépendre des seuls annonceurs, si on veut rester libre de choisir nos sujets et nos angles sans avoir à rendre de comptes à personne d'autre qu'à vous, on a besoin que celles et ceux qui tiennent à ce travail décident de le financer directement.
« Vertige parle d'escalade comme on aimerait en entendre parler plus souvent. Avec du fond, des doutes, et autre chose que la performance »
Clara, lectrice de Vertige Media
L'an dernier, plus de 500 personnes l'ont fait. Grâce à elles, on a pu produire notre premier film, embaucher une apprentie journaliste à la vidéo, et travailler avec des journalistes pigistes professionnel·le·s qui nous ont permis de faire du reportage là où nous ne pouvions pas aller : en Syrie, à Madrid, en Ukraine... Aujourd'hui, on relance une campagne de dons. L'objectif ? 300 soutiens de plus avant le 30 juin. Pas pour survivre. Pour consolider un modèle. Pour que les pressions glissent, que la rédaction puisse travailler sans l'angoisse permanente du modèle économique, et que Vertige continue à exister comme il a choisi d'exister : sans compromis. Et avec une mission originelle : ouvrir la voix.
Donner à Vertige Media, c'est choisir un journalisme qui dérange les bonnes personnes. Celui qui donne de la visibilité à celles et ceux que le milieu préfère ignorer. Celui qui ouvre la voie à des personnes qui n'ont pas accès à un milieu encore trop souvent réservé à quelques-un·es. Celui qui résiste à ceux qui voudraient nous voir sauter d'un pont.
Le seul saut que l'on fera, c'est avec vous, pour s'accrocher au prochain relais.
Avec 800 soutiens autour de nous, c'est certain : on ne lâchera rien.












