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Comment des hippies ont sauvé le Yosemite de l'Amérique du Sud

Dans la vallée de Cochamó, au sud du Chili, une poignée de grimpeur·se·s et d'habitant·e·s a passé vingt ans à bloquer barrages, routes et projets hôteliers. En décembre 2025, ils ont finalisé l'achat de 325 000 hectares de Patagonie sauvage pour 63 millions de dollars. Plongée dans une incroyable histoire.


Des grimpeurs hippies ont sauvé une vallée au Chili
© Austin Siadak

Il pleut souvent à Cochamó. Rodrigo Condeza le sait depuis la première fois qu'il a mis le pied dans cette vallée du sud du Chili, il y a plus de vingt ans. Rien de bien important comparé à ce que la nature a conféré au lieu. Parmi cent autres choses : le granite, la forêt et ces alerces (grands conifères d'Amérique du Sud, ndlr) vieux de trois mille ans qui n'ont jamais croisé un parking. « Je crois que c'est l'endroit le plus beau du monde », affirme-t-il depuis son écran d'ordinateur, posé dans sa nouvelle maison située près d'un lac au sein d'une réserve naturelle chilienne. Cette phrase, il la prononce depuis 20 ans. À 52 ans, il la répète encore avec le ton de celui qui a définitivement cessé de s'en excuser.


Et au milieu, coule une rivière


La vallée de Cochamó est souvent comparée à Yosemite. Elle en a les big walls, les prairies, les cascades, la rivière qui serpente entre des îlots de forêt dense. « Je crois que c'est le Lonely Planet qui, dans les années 90, a commencé à parler du "Yosemite de l'Amérique du Sud" », précise Rodrigo. Cette comparaison, le guide l'a toujours refusée. « C'est vrai qu'il y a des similarités, concède-t-il. Mais Cochamó, c'est Yosemite avant les routes, les hôtels et les centres commerciaux pour touristes. La vraie différence, c'est que nous, on a encore le choix. » Pour les grimpeur·se·s, la vallée n'est accessible qu'à pied, au bout de cinq heures de marche sous un sac de vingt kilos, ou à cheval grâce aux arrieros (ces guides locaux qui transportent hommes et matériel à cheval, ndlr). Une fois sur place, les parois s'élèvent sur plusieurs centaines de mètres. Les fissures sont longues, régulières, taillées dans un granite parmi les plus propres du monde. Les premier·ère·s grimpeur·se·s à y ouvrir des routes, dans les années 1990, ont dû se frayer un chemin à travers la jungle avant de poser les mains sur le rocher. Aujourd'hui encore, les topos circulent sous forme de dessins soigneusement pliés dans des bocaux en verre, laissés au pied des voies pour le prochain passage. Le lieu a ses rituels.

Il a aussi ses gardiens.


« Aimer un endroit ne suffit pas à le protéger, il faut être prêt à se battre »

Rodrigo Condeza, leader de la lutte pour la préservation de Cochamó


En 2003, Rodrigo Condeza quitte Puerto Montt (grande ville portuaire du sud du Chili, à environ cent kilomètres de Cochamó, ndlr) et s'installe dans la vallée avec sa famille. Guide de montagne de formation, il lance une entreprise de trekking, de kayak de mer et de randonnée à cheval. Il achète quatre hectares au plus profond de la vallée, encore plus loin que La Junta, le cœur de la zone d'escalade. Un ruisseau traverse sa parcelle. Alors il demande logiquement les droits sur l'eau. On les lui refuse. Et la réponse va l'étonner. « On m'a dit que le ruisseau était déjà planifié (sic) », raconte Rodrigo. Comprendre : il appartient à quelqu'un d'autre. Et quand le nouvel acquéreur creuse, il est pris d'un vertige. En remontant le cours d'eau et la manière dont il va être utilisé, il découvre un projet titanesque : sept centrales hydroélectriques en cascade, des kilomètres de lignes à haute tension pour alimenter les mines de cuivre, le tout relié aux réseaux d'énergie industrielle à moins de cent kilomètres de là. « On est reculé, à Cochamó, explique-t-il. Et en même temps, on est aussi très proches de Puerto Montt, des lignes électriques, de l'industrie forestière. C'est pour ça qu'il y a eu autant de pression sur ce territoire sauvage. » À partir de cette découverte, Rodrigo n'arrive pas à faire semblant. « Quand quelque chose ne me semble pas juste, une énergie différente se met en mouvement en moi, psychanalyse-t-il en faisant mouliner ses mains. Ce type en apparence tranquille qui aime rigoler devient tout à coup un combattant acharné. C'est irrationnel mais c'est plus fort que moi. »


La Vallée de Cochamo, au Chili
La vallée de Cochamó © Rodrigo Manns

Un paradis aux enchères


Rodrigo Condeza rencontre alors Daniel Seeliger, un grimpeur américain installé dans la vallée depuis 2004 avec sa femme Silvina, qui a ouvert le premier camping de La Junta. Ensemble, entourés de voisin·e·s, d'acteur·ice·s du tourisme local et de propriétaires fonciers, ils fondent une ONG, la première de quatre qui se succéderont au fil des années. La lutte s'organise. Les locaux enchaînent une cinquantaine de réunions avec des élus, des associations, des directions du tourisme régional. À chaque présentation, la même diapositive finale : une image de la vallée de Cochamó asséchée avec un panneau planté à un carrefour. « Quel chemin choisissons-nous ? Le tourisme ou l'hydroélectricité ? Yosemite ou Hetch Hetchy (une vallée de Yosemite, inondée pour alimenter San Francisco en eau et devenue le symbole des espaces naturels sacrifiés au développement, ndlr) ? » Lorsque les voies légales s'épuisent, Rodrigo et consorts vont jusqu'à acheter six concessions minières à 1 200 dollars pièce pour bloquer physiquement les sites potentiels de barrage.


 « Une œuvre d'art environnementale incomparable à chérir comme un Picasso ou un Monet »

La description de Cochamó dans le catalogue de la maison de vente aux enchères, Christie's


Après trois ans de combat, en 2009, la présidente chilienne de l'époque – Michelle Bachelet – décrète le bassin versant de Cochamó première réserve hydrologique du pays. Le projet hydroélectrique est enterré. « Quand j'ai su que le décret était réel, j'ai pleuré », confie Rodrigo. La victoire est réelle. Elle est aussi provisoire. Depuis 2007, un investisseur du nom de Roberto Hagemann rachète discrètement des parcelles dans la vallée, morceau par morceau. L'homme a fait fortune dans les mines et l'immobilier. Il voit dans ces terres une opportunité rare : assembler en un seul tenant une mosaïque de propriétés dispersées entre plus de 200 familles, une opération si complexe que personne d'autre n'avait voulu s'y risquer avant lui. Hagemann y consacre quinze ans de sa vie. Son projet, une fois la propriété réunie : des routes pour entrer dans la vallée, des hôtels au bord du lac, des gondoles pour une clientèle internationale prête à payer cher pour voir la Patagonie depuis un café en terrasse.

Cochamo por siempre !
© Valentina Thenoux et Austin Sadiak

Rodrigo et ses partenaires s'y opposent à chaque nouvelle tentative. Puelo Patagonia, une autre ONG que le guide a fondée avec des ami·e·s en 2013, finit par infliger une défaite à Hagemann devant la Cour suprême en 2017. Bloqué à chaque recours, incapable d'obtenir les autorisations nécessaires, Hagemann change de stratégie. En prenant un virage complètement dingue. En 2018, l'homme d'affaires confie à la célèbre maison de vente aux enchères, Christie's, le mandat de vendre la propriété pour 150 millions de dollars.

Dans le catalogue de Christie's, la propriété est coincée entre une villa en bord de mer et un manoir anglais. La vallée de Cochamó est décrite comme « une œuvre d'art environnementale incomparable à chérir comme un Picasso ou un Monet ». Personne ne se manifeste, mais l'annonce fait le tour du monde. Elle atterrit dans les boîtes mail des conservationnistes, dans les conversations des grimpeur·se·s habitué·e·s de la vallée, dans les bulletins des fondations philanthropiques. En 2022, après avoir obtenu les titres définitifs sur l'ensemble de sa propriété, Hagemann se retrouve dans une position étrange. Il possède légalement 325 000 hectares. Il ne peut pourtant pas les développer ni trouver d'acheteur au prix fort. Rodrigo y voit une fenêtre. L'idée est simple, presque folle : et si c'étaient eux qui achetaient ?


Des hippies, le New York Times et une bataille de chats


Contacter Hagemann après dix ans d'affrontements est un pari risqué. Un avocat organise la première rencontre. De l'aveu de Rodrigo Condeza, les deux premières réunions ressemblent à « une bataille de chats ». Puis, lentement, quelque chose se déplace. Hagemann est dans une impasse : il possède un territoire qu'il ne peut ni développer ni vendre au prix escompté. Puelo Patagonia a besoin que la terre soit protégée par un vendeur prêt à négocier plutôt que de tomber entre les mains d'un inconnu. « Au fond, on savait tous les deux qu'on avait besoin l'un de l'autre », dit Rodrigo. Le fils de Hagemann, grimpeur habitué des parois de Cochamó, aurait aussi encouragé son père à vendre aux conservationnistes.


« Le New York Times a écrit que c'était une bande d'hippies qui avait acheté le Yosemite chilien. C'était à peu près vrai. On n'avait aucune légitimité à faire ça »

Rodrigo Condeza, leader de la lutte pour la préservation de Cochamó


L'ONG propose 50 millions de dollars. Hagemann en demande 100. Pendant un an, ils négocient. L'accord final se scellera pour 63 millions. Il y a quelque chose d'inconfortable à l'idée que la seule façon de soustraire un espace naturel à la logique du marché soit d'en payer le prix fort, avec les mêmes instruments que ceux qui menaçaient de l'exploiter. Rodrigo ne l'ignore pas. « Le New York Times a écrit que c'était une bande d'hippies qui avait acheté le Yosemite chilien, confie-t-il dans un petit rire. C'était à peu près vrai. On n'avait aucune légitimité à faire ça. » En revanche, ils ont du culot. Car au moment de signer, les « hippies » n'ont aucun dollar en poche. Ce qui suit tient du bouche-à-oreille et du travail acharné. La Freyja Foundation, la Wyss Foundation, The Nature Conservancy et Patagonia rejoignent la coalition baptisée Conserva Pucheguín. « On a lancé un appel comme le feraient des loups, dépeint Rodrigo. Et ça a marché, d'autres loups ont rejoint la meute. » Après dix-huit mois de levée de fonds internationale, la transaction est finalisée en décembre 2025.


Le film que Patagonia a consacré à l'histoire de la préservation de Cochamó

La propriété est désormais entre les mains d'ONG. Après avoir fait le tour du monde pour boucler le financement, Rodrigo Condeza ne compte pas se reposer. Le guide a encore un plan : placer 80% du territoire protégé sous statut de parc national, les 20% restants gérés par la communauté locale. Car, malgré sa victoire historique, notre homme ne se berce pas d'illusions. Le Chili dépense deux dollars par hectare pour ses parcs nationaux, contre trente au Costa Rica et cinquante aux États-Unis. Et la montée de la droite radicale dans le paysage politique chilien (José Antonio Kast, figure d'extrême droite, a remporté l'élection présidentielle chilienne en décembre 2025, ndlr) rappelle que les victoires de conservation ne sont jamais définitivement gravées dans la roche. « Un statut de parc national, ça ne suffit pas, plaque-t-il. Le pouvoir politique peut tout gâcher. On est en train de l'apprendre, comme les gens aux États-Unis l'apprennent en ce moment. »

Selon Rodrigo Condeza, « aimer un endroit ne suffit pas à le protéger, il faut être prêt à se battre ». Lui a recommencé à grimper à Cochamó il y a deux ans. Ses enfants, 13 et 15 ans, l'ont entraîné sur le rocher. Depuis qu'il a repris, il affirme comprendre à nouveau « dans son corps » ce que la vallée fait aux gens qui y arrivent, et pourquoi certains n'en repartent plus tout à fait les mêmes. Depuis que l'endroit appartient aux habitant·e·s de la vallée, le guide peut aujourd'hui caresser un rêve. Celui d’imaginer que, dans cent ans, les générations futures verront encore la pluie tomber sur une nature luxuriante, et pas sur des parkings.


 
 

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