Espagne : le drapeau israélien menace la Coupe du monde
- Armelle Desmaison

- 26 mai
- 6 min de lecture
Après la Coupe d'Europe jeunes à Bruxelles, la Coupe du monde de Madrid risque d'être chahutée. En cause : la présence de la sélection israélienne. Cette contestation s'inscrit dans un mouvement plus large de solidarité avec la population palestinienne de l'autre côté des Pyrénées. Reportage sur place.

Pour profiter du soleil de ce début mai, Almu et Álvar ont disposé une table et des chaises sur la terrasse du mur d'escalade. Iels connaissent bien les lieux et leurs propriétaires. Même si la falaise reste leur lieu de prédilection, iels viennent s'entraîner régulièrement dans cette salle de bloc située dans une zone industrielle à une cinquantaine de kilomètres de la capitale espagnole. Derrière leurs lunettes de soleil, il est facile d'imaginer leur regard chaleureux, mais une fois entré dans le vif du sujet, leurs visages se durcissent. « Nous avons appris qu'ils se sont inscrits à la compétition hier », finit par lâcher Álvar. Le trentenaire faire référence à l'inscription des sept athlètes israéliens – trois femmes et quatre hommes - à la Coupe du monde d'escalade qui se tiendra du 28 au 31 mai prochain, à Alcobendas dans la banlieue madrilène.
« Nous espérions vraiment que la Fédération internationale agirait pour empêcher leur présence. Ce n'est pas le cas donc nous, nous serons présents ! »
Almu et Álvar, membres du collectif Climbers for Palestine Spain
Pourtant, une pétition signée par plus de 120 organisations espagnoles de tous horizons exigeait l'expulsion des représentants d'Israël des compétitions internationales, dont la World Climbing Series Comunidad de Madrid. Une demande qui aurait dû être examinée le mois dernier à l'Assemblée générale de la fédération internationale, mais qui, pour des raisons logistiques, a été reportée au prochain Sommet sur l'escalade. La pétition avait donc été lancée le 10 avril dernier par la Plateforme pour le Boycott Sportif d'Israël et le collectif Climbers for Palestine Spain dont font partie Almu et Álvar. « Nous espérions vraiment que la Fédération internationale agirait pour empêcher leur présence, soupire le grimpeur. Ce n'est pas le cas donc nous, nous serons présents ! » Sur Instagram, le collectif invite « la population à obtenir son entrée gratuite et à rester attentive aux actions qui seront organisées. » Qu'est-ce qui est prévu ? Le militant n'en dévoilera pas plus, mais il donne un détail : « Nous ne sommes pas un groupe fermé qui agit dans son coin, nous essaierons de proposer un action commune et ouvert au public ».
L'Espagne a plus qu'un Tour dans son sac
L'idée serait-elle de reproduire La Vuelta 2025 ? « C'est impossible de la reproduire, affirme Álvar. Mais nous sommes en contact avec les organisateurs de ce boycott. » La Vuelta, aussi connue sous le nom de Tour d'Espagne, est une des courses de cyclisme les plus populaires au monde. Son édition 2025 a été perturbée tout le long du parcours par des manifestations pro-palestiniennes qui s'opposaient à la participation de l'équipe Israel-Premier Tech.
Finalement, des milliers de citoyens ont envahi le tracé qui prenait fin en plein centre-ville de Madrid. Ils ont ainsi forcé les organisateurs à interrompre définitivement la course alors qu’il restait une cinquantaine de kilomètres, privant les coureurs de leur ultime sprint. Almu juge la réussite de cette action « à la popularité du cyclisme et à l'accès ». Comme pour le Tour de France, les étapes se déroulent sur des kilomètres qui échappent à un contrôle strict et qui attirent chaque année les passionné·e·s de vélo et les curieux·ses.

Cet épisode a fait le tour du monde. Pourtant, l'Espagne n'est pas connue pour sa culture de la contestation comme la France peut l'être. « La Vuelta est, à ma connaissance, la première manifestation à avoir eu une résonance nationale et internationale, indique Raúl Sánchez García, sociologue du sport et chercheur à l'Université Rey Juan Carlos. Sinon, au niveau local, on va retrouver des actions militantes, notamment dans le football. » Dans certaines régions de la péninsule comme en Catalogne, en Galice ou encore au Pays basque, la question identitaire est très politisée. « Durant la Copa del Rey (Coupe d'Espagne de football, ndlr), de manière récurrente, on entend l'hymne sifflé ou des pratiques de ce type », souligne le chercheur avant de rappeler que les premiers accrocs de La Vuelta ont commencé lors de l'étape qui traversait Euskadi. « Dans ces régions, il existe une conscience très forte de l'oppression des peuples », raison qui explique, selon Almu et Álvar, la sympathie de la société pour la lutte palestinienne.
« En prenant parti, les sportifs peuvent perdre beaucoup vis-à-vis de leurs sponsors. C'est pour ça qu'ils ne se mouillent pas »
Raúl Sánchez, sociologue du sport
De Lamine Yamal à Pedro Almodóvar
Peu de sportifs de notoriété nationale ou internationale se sont prononcés publiquement sur le conflit israélo-palestinien. « Des grimpeurs de premier plan nous ont contactés en privé pour acheter les tee-shirts de Climbers for Palestine, mais aucun ne partage ou ne publie sur les réseaux sociaux », indique Álvar. « En para-escalade, on trouve quelques prises de position », nuance Almu. Sur Instagram, Guillermo Pelegrín invitait, au printemps dernier, « à grimper pour la Palestine » lors d'une rencontre organisée en soutien à la cause. Ce para-sportif, qui monte régulièrement sur les podiums de Coupe du monde dans la catégorie B2 (déficience visuelle modérée), indique qu'il doit garder une posture neutre durant les compétitions. Une majorité de fédérations et institutions sportives internationales imposent un principe de neutralité religieuse et politique. « En prenant parti, les sportifs peuvent perdre beaucoup vis-à-vis de leurs sponsors, complète Raúl Sánchez. C'est pour ça qu'ils ne se mouillent pas. » Dans le football, quelques personnalités ont pris position comme le Français Karim Benzema dans un tweet publié dès octobre 2023. Le 11 mai dernier, c'est la jeune star du football espagnol, Lamine Yamal, qui brandissait un drapeau palestinien lors de la célébration du titre de champion de son club, le FC Barcelone.
Le monde de la culture espagnole semble plus enclin à s'exprimer sur les conflits internes ou externes du pays. « Depuis le début de la démocratie (1975, ndlr), je pense qu'il s'est installé cette tradition contestataire dans le cinéma ou le théâtre », juge le sociologue. Le cinéaste mondialement connu Pedro Almodóvar en est un très bon exemple. Le réalisateur, dont le cinéma était considéré comme provocateur à la sortie de la dictature de Franco, demande publiquement à son gouvernement de rompre toute relation avec l'État hébreu à l'été 2025. Quelques semaines plus tard, c'est au tour de Javier Bardem de marquer les esprits. L'acteur se rend aux Emmy Awards arborant autour du cou un keffieh – symbole national palestinien – et conclut son discours par un « Free Palestine ». Plus récemment, c'est le Concours Eurovision de la chanson que l'Espagne a boycotté aux côtés de l'Islande, de la Slovénie, de l'Irlande et des Pays-Bas.
Sí, se puede
La politique étrangère menée par le gouvernement de gauche marque une vraie rupture avec les autres États membres de l'Union européenne : embargo sur les armes et interdiction du passage dans les ports espagnols de bateaux transportant du combustible pour l'armée d'Israël ou encore une augmentation de l'aide humanitaire pour Gaza. En mai 2024, l'Espagne reconnaît officiellement l'État de Palestine, ce que fera la France plus d'un an après. Elle se joint à la plainte accusant Israël de génocide dans la bande de Gaza et déposée par l'Afrique du Sud auprès de la Cour internationale de justice. Récemment, le Premier ministre socialiste Pedro Sánchez s'est de nouveau distingué en demandant la fin de l’accord d'association entre l'UE et Israël. Almu et Álvar souhaiteraient que leur gouvernement prenne des mesures plus drastiques comme « acter l'expulsion de l'ambassadeur israélien du pays ».

La société espagnole a pu apparaître en avant-garde sur cette question en Europe, mais de plus en plus d'acteurs du monde de l'escalade se structurent à l'échelle internationale pour renforcer leur impact. Climbers for Palestine Spain s'inscrit désormais dans ce mouvement. « Nous nous organisons avec plusieurs collectifs à travers le monde : certains sont des antennes de Climbers for Palestine, d'autres sont liés au milieu de l'escalade, d'autres encore sont des salles ou des clubs de montagne », explique Álvar. La semaine dernière, une salle privée, Le Camp de Base, annonçait refuser d'accueillir une compétition officielle de World Climbing à Bruxelles (la fédération internationale de l'escalade, ndlr) en raison de la présence d'athlètes israélien·ne·s. À Alcobendas, un réseau de salles privées du nom de Sputnik a d'ores et déjà annoncé qu'il refuserait d'accueillir l'entraînement des athlètes israélien·ne·s. L'objectif est « d'organiser des manifestations, des actions de boycott et des événements d'information dans les mêmes lieux et aux mêmes dates que les compétitions d'escalade », reprennent les membres de Climbers for Palestine Spain. La Coupe du monde pourrait bien marquer la progression d'une longue ascension.












