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Bloc et difficulté en équipe de France : qu’est-ce qui fait la diff’ ?

Il faut remonter près de 10 ans en arrière pour retrouver une victoire française en Coupe du monde de difficulté. Alors que l'équipe de France de bloc cartonne sur le circuit international, comment expliquer le « décrochage » des « diffeux » ? Un panel d'experts dégaine quelques explications.


Sam Avezou en Coupe du monde de difficulté à Séoul en septembre 2025
Le Français Sam Avezou à Séoul en septembre 2025 © Nakajima/Timmerman pour World Climbing

Édimbourg, 23 septembre 2017. Dans cette finale d'étape de Coupe du monde de difficulté, Julia Chanourdie et Romain Desgranges s'élancent quasiment en même temps sur leur voie respective. Face à eux, des grimpeur·se·s dont les noms résonnent encore aujourd'hui : Stefano Ghisolfi, Sean Bailey, Janja Garnbret ou encore Jakob Schubert. Malgré le plateau de prestige, c'est bien Romain Desgranges qui aura les faveurs du commentateur qui le surnomme carrément « le Roger Federer de l'escalade ». Prémonitoire. Car si Julia Chanourdie perd son combat assez tôt dans la voie, le Français la déroule comme un beau revers long de ligne. Et sera le premier à atteindre le top. C'est la troisième fois que le Français se couvre d'or cette saison-là. Une nouvelle victoire qui lui permettra même de finir à la première place du classement général de la Coupe du monde 2017.

 

Bloqués

 

La consécration de Romain Desgranges reste une des dernières victoires françaises lors d'une étape de Coupe du monde de difficulté. Près de 10 ans après, l'athlète a troqué le dossard d'athlète pour le t-shirt de manager de la difficulté au sein de la Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME). Dit autrement : Romain Desgranges est entraîneur de l'équipe de France de difficulté. Et c'est en cette qualité que Vertige Media le contacte pour discuter de l'état des lieux des Bleus dans la discipline. Au bout du fil, l'ancien champion trace tout de suite un parallèle avec le bloc. En presque une décennie, l'escalade compétitive a connu une véritable bascule. Jadis épreuve reine des compétitions, la difficulté semble désormais en retrait face au bloc qui attire une grosse partie de l'écosystème. Pour preuve, il suffit de constater les performances de l'équipe de France de bloc mais aussi la densité de grimpeur·se·s français·e·s qui trustent les podiums internationaux. « Il y a des locomotives en bloc, comme Oriane [Bertone, ndlr] ou Mejdi [Schalck, ndlr] qui tirent tout le monde vers le haut », précise Romain Desgranges.


« Qui a envie de regarder sur Instagram des reels d'une voie entière avec un grimpeur qui se repose sur des prises pendant un tiers du temps ? »

Guillaume Levernier, entraîneur de club à Massy

 

Pour Lucien Martinez, grimpeur français de haut niveau et ancien rédacteur en chef du magazine Grimper, c'est désormais une certitude. « Il n'existe un retard des Français en difficulté que parce qu'ils performent à très haut niveau en bloc », explique-t-il à Vertige Media. Depuis 2021, les « locomotives » filent à très vive allure. Ce sont plus de dix podiums pour Mejdi Schalck, et une quinzaine pour Oriane Bertone. Quand ce ne sont pas d'autres athlètes qui se parent d'or, comme Naïlé Maignan en 2025 ou tout récemment, Zélia Avezou lors de la première étape de la Coupe du monde 2026 à Keqiao, en Chine. En prise directe avec le sujet, Arthur Rebollo – champion d'Europe de bloc U21 en 2025 –, invoque aussi cette « densité » de grimpeur·se·s de bloc. Pour lui, la France est une des nations les mieux dotées. Lorsqu'il se souvient de ses compétitions dans l'Hexagone, il précise ressentir un niveau de pression très élevé tant le plateau est relevé. « Alors que les championnats d'Europe, comparés aux sélectifs d'équipe de France, c'était la fête dans ma tête », raconte-t-il en souriant.


Guillaume Levernier propose une autre lecture. Entraîneur dans le club de Massy (91), ce grimpeur chevronné préfère lire entre les lignes d'une approche générationnelle. Il évoque ainsi les réseaux sociaux qui orientent les nouveaux·elles grimpeur·se·s vers une vision de l'escalade consommatrice et spectaculaire. « Qui a envie de regarder sur Instagram des reels d'une voie entière avec un grimpeur qui se repose sur des prises pendant un tiers du temps ? », apostrophe-t-il. Autre attribut de l'époque : « la gratification instantanée ». Guillaume Levernier explique qu'il lui arrive souvent de commencer sa séance dans un bloc qui semble impossible. Puis de parvenir au rétablissement après une trentaine d'essais. C'est chose impossible en voie, où travailler un crux (passage le plus compliqué de la voie, ndlr) peut demander une certaine mise en place, sans parler de l'enchaînement qui demandera un repos conséquent à chaque échec.


Romain Desgranges et Guillaume Levernier
À gauche, Romain Desgranges et à droite, Guillaume Levernier © courtoisie de la FFME et de Guillaume Levernier

La difficulté, c'est compliqué

 

En 1985, les premières compétitions d'escalade se déroulaient directement en falaise, au bout d'une corde. À l'origine, c'est tout simplement la hauteur qui rendait le spectacle captivant. La discipline a continué de rester l'épreuve reine pendant deux décennies jusqu'à ce que le bloc, et dans une moindre mesure la vitesse, vienne grignoter son hégémonie. S'il est difficile de dater précisément la bascule, Romain Desgranges trouve aussi une explication dans les infrastructures publiques et privées qui peuvent « fabriquer » des grimpeur·se·s de haut niveau. Car force est de constater que les ouvertures de nouvelles salles d'escalade sont largement dominées par le bloc. « C'est beaucoup plus accessible, poursuit l'entraîneur. Un mur de bloc se monte plus facilement qu'un mur de 16 mètres. Ça coûte moins cher, c'est plus simple à exploiter. En difficulté, il y a plus de contraintes, une voie ce n'est pas 5 prises mais 50, il ne faut pas une échelle mais une nacelle… Tout est plus lourd à mettre en place. »


« L'éventail gestuel du bloc apporte un charme propre à la pratique et que l'on retrouve bien moins en difficulté »

Arthur Rebollo, champion d'Europe de bloc U21 en 2025.

 

En retraçant le développement de la pratique sur les deux dernières décennies, Lucien Martinez est convaincu que l'explosion des salles commerciales a libéré l'escalade de bloc. Selon lui, ces structures privées ont préféré développer des murs moins hauts pour rendre la grimpe plus accessible, « pour que tout le monde puisse y trouver son compte, pour que le débutant, dès sa première séance, s'amuse et ne soit pas trop frustré », déroule-t-il. De manière contre-intuitive, cette inclusivité a favorisé l'émergence d'une escalade technique. « La complexité d'une ascension s'est alors déplacée dans la bonne exploitation de qualités techniques plutôt que physiques, explique l'ancien journaliste. Coordinations, dalles techniques, etc. Ce que l'on appelle plus ou moins l'escalade moderne. » Résultat ? La France excelle dans ce style. Les dalles françaises sont, pour ainsi dire, formatrices dans le monde entier, et le niveau de certain·e·s grimpeur·se·s d'élite français·e·s sur ce segment ne fait que confirmer cet atout.

L'arrivée des salles commerciales aurait bel et bien chamboulé la manière de penser l'escalade, créant ainsi une toute nouvelle génération de grimpeur·se·s. En ajoutant à cela le grand nombre d'ouvreur·se·s français·e·s, d'aucuns soulignent une position de pionniers sur le circuit international. Néanmoins, tout se passe comme si cet accompagnement à l'évolution de la pratique se faisait au détriment de la difficulté française. En tant que jeune athlète, Arthur Rebollo confie que le bloc – encore, lui – apporte davantage de facteurs de performance. « L'éventail gestuel du bloc apporte un charme propre à la pratique et que l'on retrouve bien moins en difficulté, indique-t-il. Les dalles, dynamiques ou coordinations sont presque inexistantes sur une voie. » Conséquence : la possibilité de sortir du lot est aussi plus importante. Les styles de grimpe étant plus variés, le nombre de grimpeur·se·s spécialisé·e·s augmente de facto. Ce qui donne une chance à chacun·e, suivant le style des ouvertures d'une compétition.


« Les murs de Coupe du monde de difficulté sont trop courts. C'est tellement intense, violent et pas si long que ce seront toujours les plus forts en force qui s'exprimeront le mieux dans la voie »

Lucien Martinez, auteur et ancien rédacteur en chef de Grimper.

 

Rocher canon

 

Le 11 février dernier, un grimpeur français de 17 ans venait à bout du Bombé Bleu, à Buoux. Erwan Legrand venait alors de libérer le dernier projet légendaire de l'escalade mondiale, coté 9b, sur lequel les plus grands noms de la discipline se sont cassé les dents. Avant lui, Seb Bouin s'est imposé comme le deuxième ascensionniste au monde d'un 9c. Et Jules Marchaland prouve régulièrement qu'il peut tutoyer ce qui se fait de plus dur sur le rocher. Bref, les Français brillent en falaise. Alors pourquoi ne montent-ils pas sur la plus haute marche du podium en compétition ? « Cela n'a rien à voir, plaque Lucien Martinez. La réalité, c'est que les compétitions internationales ne sont pas, ou plus, adaptées aux falaisistes, ces grimpeurs endurants qui savent prendre des repos sur de mauvaises prises. » Selon lui, « il n'y a tout simplement pas de compétition faite pour eux ». Il poursuit : « Les murs de Coupe du monde de difficulté sont trop courts. C'est tellement intense, violent et pas si long que ce seront toujours les plus forts en force qui s'exprimeront le mieux dans la voie ».

La médiatisation de l'escalade et la nécessité de produire toujours plus de spectacle n'y sont pas pour rien. La fédération internationale, World Climbing, doit faire évoluer les formats en conséquence en privilégiant des enchaînements plus rapides, plus dynamiques, l'ajout d'un temps maximal, moins de repos… « Ce sont les grimpeurs les plus forts physiquement qui dominent le circuit de la difficulté, confirme Arthur Rebollo. Quelques profils moins physiques peuvent tirer leur épingle du jeu mais ils se comptent sur les doigts d'une main… » À Bali, l'an dernier, un jeune athlète français à la fine silhouette avait réussi à se hisser sur la deuxième marche du podium d'une étape de Coupe du monde de difficulté. Max Bertone, le frère d'Oriane, remportait une médaille bienvenue pour la difficulté française. Avant le lancement de la saison internationale, Romain Desgranges nous confiait que cette performance était « annonciatrice de la suite ». Le 9 mai dernier, lors de la dernière étape en date de difficulté à Wujiang, en Chine, deux Français – Sam Avezou et Victor Guillermin – se sont glissés en finale.

 
 

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