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Au Liban, l'escalade pour reprendre prise

Le Liban compte une petite communauté d'environ 300 grimpeur·se·s. Un groupe en expansion qui a dû s'adapter aux crises, aux guerres et au manque de moyens. Reportage.


Deux grimpeurs inspectent les voies d'un spot d'escalade au Liban.
À Beit Mery, un spot d'escalade au nord de Beyrouth © Sandro Basili pour Vertige Media

Beit Mery, à 15 kilomètres au nord de Beyrouth. Au milieu de majestueuses falaises escarpées se trouve l'un des précieux sites d'escalade du Liban, muni d'une trentaine de voies. En cette matinée de fin mai, une poignée de jeunes hommes se retrouvent au bord de la route asphaltée qui serpente entre les falaises. Pioches, sécateurs, larges sacs plastiques, cordes et mousquetons sur le dos, ils s'engagent sur un petit chemin escarpé, à peine visible depuis la route. « Nous allons faire trois groupes : le premier s'occupera de nettoyer le sentier jusqu'à l'olivier, puis le deuxième de l'olivier jusqu'à la plateforme où se trouvent les premières voies d'escalade et d'y reconstruire l'escalier de pierres. Enfin, le troisième se chargera de la dernière partie avec le pont à construire… », annonce Jad Khoury, grimpeur à l'initiative de cette journée de maintenance.


Développé depuis une dizaine d'années, ce spot continue d'être exploré chaque semaine par les ouvreur·se·s et équipeur·se·s, qui ont construit des relations de confiance avec les propriétaires terriens, les autorités et les communautés locales. En dix ans, ils y ont ouvert une trentaine de voies, du 5b+ au 7c+.


Un pont vers le paradis


Le groupe s'active pour nettoyer le sentier des plantes invasives, mais aussi des nombreux déchets laissés là au fil des années. Dans une anfractuosité de la montagne gît une ancienne décharge : pneus, plaques de ciment, seaux, vêtements, carcasse d'une poussette rose… « Nous allons nettoyer ce que nous pouvons, puis construire un pont pour relier les deux côtés, s'enthousiasme Jad. Là, il y a un Ailanthus altissima (appelé « arbre du paradis », il s'agit en réalité d'une espèce invasive qui empêche les autres plantes de pousser, ndlr), nous allons le couper et utiliser son bois pour construire le pont. » L'ouvrage permettra de relier le site existant à un autre secteur repéré de l'autre côté de la falaise, où le groupe espère ouvrir de nouvelles voies.


Une grimpeuse nettoie le pied des voies d'un spot d'escalade au Liban
© Sandro Basili pour Vertige Media

Au Liban, ces passionné·e·s ont fait de la protection de la nature une priorité. « C'est important que les grimpeur·se·s prennent soin de l'environnement et ne laissent aucune trace derrière eux. C'est comme si on faisait partie du site, de la falaise », explique Ramy Abu Khalil, également ingénieur agricole. Le trentenaire coupe les branches d'un arbuste épineux avant de s'accroupir pour montrer au reste du groupe une orchidée sauvage. Dans d'autres sites, comme celui très populaire de Tannourine, dans le nord du pays, les pratiquant·e·s entretiennent les chemins pour limiter l'érosion. « L'escalade ne consiste pas seulement à enchaîner cinq voies par jour. Il s'agit aussi de contribuer à la préservation des lieux, poursuit Jad Khoury, fondateur de Sit Start et de Rock Climbing Lebanon. Même si nous ne sommes pas à l'origine des dégâts, nous effectuons le travail de restauration. Notre but est aussi que tout le monde en profite, pas seulement celles et ceux qui pratiquent l'escalade. »


« Nous souhaitons que les autres découvrent comment ce sport a changé nos vies. Cela aide à surmonter sa peur, son stress, à oublier un peu la guerre… Nous voulons que les gens puissent vivre la même chose »

Léa, grimpeuse libanaise


Deux imposants sacs-poubelles se remplissent des déchets ramassés sur le site. Une fois remplis, ils sont remontés en rappel par les grimpeur·se·s. Léa Medawar, l'une des deux seules femmes présentes ce jour-là, assure la sécurité de ses amis pendant l'opération. Pour cette trentenaire qui grimpe depuis six ans, la communauté se retrouve autour d'une passion commune, et surtout, des valeurs partagées. « Nous souhaitons que les autres découvrent comment ce sport a changé nos vies, explique Léa. Cela aide à surmonter sa peur, son stress, à oublier un peu la guerre… Nous voulons que les gens puissent vivre la même chose. » Les deux lourds sacs sont hissés en rappel le long d'une voie baptisée « Du hummus pour le petit déjeuner », avant d'être transportés jusqu'à la route. Plus bas, le reste du groupe s'affaire toujours à la construction du pont et au nettoyage du secteur pour explorer la possibilité d'ouvrir de nouvelles voies. Jad Khoury scie avec force une branche de l'arbre du paradis. « En temps de crise, l'escalade est un filet de sécurité », lance-t-il.


Une grimpeuse sur les parois du Liban.
Léa Medawar, grimpeuse libanaise © Sandro Basili pour Vertige Media
Un spot d'escalade libanais
© Sandro Basili pour Vertige Media

Après tant d'années


« Quoi qu'il arrive au Liban, il y aura toujours quelqu'un pour grimper, toujours quelqu'un pour équiper des voies, pour camper près de la rivière et grimper chaque jour sur la falaise. Surtout pendant une guerre, surtout pendant une crise, surtout après une explosion, surtout en période d'instabilité… », renchérit Tino Deeck, grimpeur et réalisateur d'un documentaire sur ce sport depuis deux ans. Depuis plus de dix ans, le Liban traverse une succession de crises : effondrement économique et social depuis 2019, double explosion du port de Beyrouth en 2020, puis guerre entre le Hezbollah et Israël depuis octobre 2023. La dernière offensive, débutée le 2 mars, a déjà tué plus de 3 000 personnes et blessé 10 000 autres. Plus d'un million d'habitant·e·s ont été déplacé·e·s.



Malgré une trêve officiellement en vigueur depuis le 17 avril, l'armée israélienne continue de tuer les habitant·e·s, de bombarder le Liban et de raser des villages entiers dans la « zone tampon » au sud du fleuve Litani (un espace de contrôle militaire israélien à l'intérieur du territoire libanais de plus de 600 kilomètres carrés, dénoncé par le Liban et de nombreux acteurs internationaux comme une atteinte à la souveraineté du pays, ndlr) et d'envahir le territoire. Au cours de ces derniers jours, l'armée a appelé à évacuer toute la partie au sud du fleuve Zahrani (nord du fleuve Litani, ndlr), soit bien au-delà de cette « zone tampon », faisant craindre une occupation durable du territoire, comme entre 1980 et 2000.


« Il y a une dissonance entre le fait de grimper pour échapper à la réalité, et être dans un pays en guerre »

Tino, grimpeur libanais


Sur les téléphones, les notifications défilent, recensant frappes et bombardements dans le sud du pays. À Beit Mery, pourtant, le vacarme des bombes et des chars israéliens semble loin. Le chant des oiseaux couvre un instant le bourdonnement des drones. Malgré tout, la réalité finit souvent par rattraper celles et ceux qui cherchent dans l'ascension une échappatoire. Assis à l'ombre d'un caroubier, Tino Deeck se souvient d'une sortie à Tannourine. Ce jour-là, le réalisateur avait décidé de prendre ses distances avec le fracas de la guerre. Il s'échauffait au pied d'une voie lorsqu'un groupe d'enfants s'est approché. « Nous avons commencé à leur parler d'escalade, car ils ne connaissaient pas ce sport, nous leur avons montré », raconte celui qui se sait privilégié.


Les enfants s'essaient à grimper. Le groupe partage ensuite boissons et barres chocolatées. Mais la conversation prend rapidement une tournure plus grave. « Ils nous ont appris qu'ils venaient du sud, qu'ils avaient été déplacés de force, reprend-il. L'un d'eux nous disait que sa mère était partie vérifier l'état de leur maison, dans le sud, et qu'il ne savait pas si elle rentrerait le soir… » Les mains tremblantes du gaillard s'accrochent à sa caméra. Après un temps de pause, il ajoute : « Il y a une dissonance entre le fait de grimper pour échapper à la réalité, et être dans un pays en guerre ».

Deux grimpeurs libanais
À gauche, Ramy Abu Khalil, ingénieur agricole. Et à droite, Jad Al Khoury, à l'initiative de la journée de nettoyage à Beit Mery © Sandro Basili pour Vertige Media

Depuis les années 1980 et l'ouverture des premières voies par des militaires étrangers, l'escalade raconte un pays façonné par la colonisation, l'occupation, les crises et les conflits. À l'image de Climber Space, une marque de vêtements et structure organisatrice de sorties en pleine nature née en plein marasme sanitaire et économique. En 2020, les fondateurs ne trouvent plus de chaussons d'escalade en raison des restrictions imposées par la pandémie. « Nous avons commencé à réparer nos propres chaussures et à proposer plusieurs produits d'escalade pour le marché libanais, afin d'acheter local et de promouvoir notre culture… », explique Jad Issa, cofondateur de Climber Space avec ses deux frangins, Georges et Elias. Les trois frères se forment en autodidactes et obtiennent en quelques années les certifications Vibram et Scarpa. En 2022, ils créent Spacefest, un festival consacré à l'escalade organisé chaque été à Tannourine. « L'idée est de rassembler toute la communauté de l'escalade, les gens qui aiment les activités de plein air et ceux qui veulent découvrir ce sport, explique Jad Issa. Mais aussi de faire connaître notre pays et notre culture aux grimpeur·se·s qui viennent de l'étranger. »


Une salle d'escalade à Beyrouth
Elias en train de donner un cours dans une salle d'escalade à Beyrouth © Sandro Basili pour Vertige Media

« Je ne vais quand même pas abandonner »


À Beit Mery, l'après-midi avance. Les rayons du soleil jouent désormais à cache-cache avec la montagne. Charlie Sifri attache son harnais et prend place au pied de la paroi. Mains poudrées de magnésie, chaussons aux pieds, il se lance à l'assaut de la roche gris clair. Ses doigts cherchent les prises, tâtonnent. Le premier essai échoue. Il redescend, se replace. « Je ne vais quand même pas abandonner », lance-t-il en riant. Après plusieurs minutes d'effort, il finit par atteindre le sommet.


Grimpeur depuis sept ans, Charlie Sifri a aussi travaillé au développement de la discipline pour l'organisation suisse ClimbAID. À travers plusieurs programmes, l'organisation cherchait à créer des espaces sécurisés de dialogue entre les différentes communautés de la Bekaa, dans l'est du pays, mais aussi à proposer un soutien psychologique à travers l'escalade. « ClimbAID a introduit l'escalade dans la Bekaa auprès des communautés marginalisées. Ils ont réussi à emmener une première génération de femmes, libanaises et syriennes de la Bekaa, grimper à Tannourine, entre autres. Ils ont aussi intégré ces jeunes grimpeur·se·s de la Bekaa à la communauté plus large de l'escalade », explique l'ancien manager de projets.

Hassan Shehade, originaire d'Alep, en Syrie, a fait partie de ceux-là. Aujourd'hui grimpeur expérimenté, il transmet à son tour cette pratique aux plus jeunes. « Pour moi, l'escalade n'est pas seulement un sport, mais un mode de vie, explique-t-il depuis la Bekaa, où il vit toujours. Je sens que je fais partie de la communauté de l'escalade parce que ce sport crée des relations fortes entre les gens, fondées sur la confiance, le soutien et l'encouragement. » Il poursuit aujourd'hui ses efforts pour développer la discipline au Liban, mais aussi en Syrie, où il retourne régulièrement depuis la chute du régime de Bachar Al-Assad en 2024. Son prochain objectif : « ouvrir une voie d'escalade dans la montagne syrienne, qui représente la communauté libanaise et syrienne ».

Dans la falaise de Beit Mery, les derniers coups de marteau résonnent enfin. Les fronts sont perlés de sueur, les visages éclairés de sourires. L'arbre du paradis a disparu. Il est désormais possible de passer d'un côté à l'autre de la falaise sans difficulté. Pour Tino, cette construction reflète l'esprit des grimpeur·se·s du Pays du Cèdre : « Nous avons appris à réaliser les choses nous-mêmes et à établir nos propres règles, plutôt que de laisser quelqu'un venir de l'extérieur pour imposer les siennes, car nous connaissons notre terre, nous savons comment elle fonctionne ».


Le pont que Jad, Léa, Ramy et les autres viennent de construire tangue encore un peu. Mais à force d'entretien, de persévérance et de détermination, il devrait soutenir marcheur·se·s et grimpeur·se·s pendant plusieurs années. Et surtout, permettre à deux bords de la falaise d'être reliés.

 
 

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