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L’escalade à l’épreuve de Gaza : comment World Climbing s’enlise face aux appels au boycott d’Israël

Le collectif Climbers for Palestine s'organise à l'international pour exercer une pression croissante sur World Climbing autour de la présence d'athlètes israélien·ne·s sur le circuit officiel. Annulation à Bruxelles, manifestations à Madrid, courriers aux fédérations nationales : depuis plusieurs semaines, les confrontations se multiplient. La fédération internationale, elle, reste dans l'attente d'une réunion prévue cet été. Enquête sur un dossier qui monte, qui monte, qui monte.


Un grimpeur israélien lors de l'étape de Coupe du Monde à Madrid
Un grimpeur israélien pendant les qualifications de la Coupe du Monde à Madrid © Alberto Astudillo García

En escalade, il est très rare de voir des athlètes faire cela. Quand Adi Bark finit l'un des blocs des qualifications de l'étape de Coupe du monde d'escalade à Madrid, le grimpeur israélien se retourne vers la foule et porte l'index à ses lèvres. « Chut ». Dans l'imaginaire sportif, le geste est plutôt l'apanage des joueurs de foot qui réagissent aux supporters adverses ou aux journalistes critiques après avoir marqué un but. Là, Adi Bark s'adresse à une foule de manifestants venus scander des slogans pro-palestiniens à mesure que les athlètes floqués du drapeau d'Israël grimpent sur le mur. Ce jeudi 28 mai, la température affiche plus de 30 degrés à Alcobendas, dans la banlieue de Madrid. Iels sont pourtant une bonne centaine à se mobiliser pour chanter « Free Palestine » à tue-tête en brandissant de grands drapeaux palestiniens.


L'escalade du conflit


Climbers for Palestine Spain avait annoncé la couleur. Depuis quelques semaines, l'entité espagnole de ce mouvement international avait annoncé des mobilisations en marge du circuit officiel de compétitions de World Climbing, la fédération internationale d'escalade. Qu’il s’agisse de chants, d’une bronca ou de sifflets, l'opération du collectif espagnol s'inscrit dans une série d'actions de plus en plus visibles de la part de collectifs dénonçant la présence d'athlètes israélien·ne·s sur les compétitions officielles internationales d'escalade. À la mi-mai, c'est une salle privée belge connue pour ses fortes valeurs qui avait décidé de fermer ses portes à une épreuve qu'elle était censée accueillir — la World Climbing Europe Youth Series Brussels 2026 — en raison de la présence d'athlètes représentant Israël. Fait rarissime dans l'histoire du sport, World Climbing s'était vu contraint d'annuler l'édition.

Escalade Palestine
À gauche, Adi Bark et à droite Yakovovitch Tomer, grimpeurs israéliens en pleine compétition à Madrid © courtoisie de Climbers for Palestine Spain

Les groupes qui se prononcent en faveur du boycott d'Israël sur le circuit officiel de World Climbing n'entendent pas s'arrêter là. Pascal Etienne, membre du collectif français Grimpe Solidaire Internationale (GSI), l'affirmait récemment dans nos colonnes : « Désormais, World Climbing doit s'attendre à ce qu'il y ait une mobilisation sur toutes ses compétitions ». Organisée à l'international sous l'égide de Climbers for Palestine, plusieurs entités nationales ont adressé un courrier à leur fédération, la sommant de se positionner sur la présence des athlètes israélien·ne·s lors des compétitions. À ce jour, aucune fédération n'a répondu aux sollicitations ni donné suite aux demandes de rencontre que les collectifs ont formulées.


« Il n'a fallu que 4 jours après l'invasion de l'Ukraine pour exclure les athlètes russes de toute compétition sportive. Rien n'a été fait par l'IFSC pour bannir les grimpeurs et grimpeuses israélien·nes de ses compétitions »

Grimpe Solidaire Internationale, dans un courrier adressé à la FFME


Vertige Media a pu consulter la lettre envoyée par GSI et directement adressée à la présidente de la Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME), Sandra Berger, le 28 mai 2026. L'association, affiliée à la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail, ndlr) et engagée depuis plusieurs années dans des projets de développement de l'escalade en Palestine, y décrit les conditions dans lesquelles évoluent les grimpeurs et grimpeuses palestinien·ne·s : falaises équipées par leurs soins confisquées, accès refusé aux sites par des checkpoints militaires, importation de matériel entravée. Des membres de la Palestinian Climbing Association (la fédération d'escalade palestinienne, ndlr) ont même été arrêtés et détenus au titre de la politique israélienne de « détention administrative », sans inculpation, sans procès, sans durée définie.


GSI souligne également que la fédération israélienne d'escalade, l'ILCA (Israel Climbing Association, ndlr), est « directement impliquée dans divers processus niant les droits des grimpeurs et grimpeuses palestiniens, contrevenant ainsi aux règles de la fédération internationale ». En novembre 2025, la Palestinian Climbing Association avait déposé une demande formelle auprès du Conseil exécutif de World Climbing, demandant la suspension immédiate de l'ILCA. La réponse de World Climbing avait invoqué l'absence de fondement statutaire suffisant : les violations, selon la fédération, seraient le fait de l'État israélien, pas de la fédération d'escalade elle-même.

La lettre de GSI s'appuie aussi sur le précédent russo-biélorusse, devenu le point de référence du mouvement international : « Il n'a fallu que 4 jours après l'invasion de l'Ukraine pour exclure les athlètes russes de toute compétition sportive. Rien n'a été fait par l'IFSC pour bannir les grimpeurs et grimpeuses israélien·nes de ses compétitions ». L'association demande à la représentante de la FFME auprès de World Climbing de soutenir la demande d'exclusion lors de la prochaine assemblée générale, et sollicite un rendez-vous en amont pour en discuter.



La FFME dans l'expectative


La présidente Sandra Berger n'a pas répondu directement à GSI. Contactée par Vertige Media, la FFME a préféré ne pas faire de commentaire en précisant qu'elle « ne souhaitait pas s'exprimer tant qu'elle ne s'était pas concertée avec World Climbing, le CNOSF (Comité national olympique et sportif français, ndlr) ainsi que d'autres instances du sport ». Par ailleurs, une information qui circulait selon laquelle des athlètes israélien·ne·s s'étaient entraîné·e·s avec des membres de l'équipe de France a été démentie. La FFME a confirmé à Vertige Media que « des athlètes israéliens se sont entraînés à Paris dans des salles privées et à Karma Fontainebleau (une salle fédérale, ndlr) où ils ont pu croiser des athlètes français, mais rien n'a été organisé et aucun stage officiel n'était prévu ».


« Le fait que les athlètes israélien·ne·s arrêtent de concourir n'est pas à l'ordre du jour de World Climbing, ni, à notre connaissance, à l'ordre du jour d'aucune autre fédération internationale dans l'environnement olympique »

World Climbing dans une déclaration adressée à Vertige Media


La posture française n'est pas un cas isolé. À l'échelle internationale, le schéma se répète : les fédérations nationales attendent que World Climbing se positionne en premier. Dans une déclaration transmise à la rédaction de Vertige Media le 5 juin dernier, la fédération internationale défend sa position d'arbitre neutre. Elle dit reconnaître la légitimité des manifestations, mais pointe leurs conséquences sur « une majorité de personnes qui n'avaient aucun choix dans ces questions » : des jeunes athlètes contraints d'annuler leurs déplacements à Bruxelles, un public dont l'expérience à Madrid a été « ternie ». Sur l'annulation bruxelloise, World Climbing précise que « la salle privée n'a pas garanti l'ouverture de ses installations en présence d'athlètes israéliens », et qu'il n'existe « aucune règle ad hoc pour une compétition ».

Sur le fond, la position est celle du statu quo : « Le fait que les athlètes israélien·ne·s arrêtent de concourir n'est pas à l'ordre du jour de World Climbing, ni, à notre connaissance, à l'ordre du jour d'aucune autre fédération internationale dans l'environnement olympique ». La fédération conteste également l'accusation d'absence de dialogue, affirmant avoir « échangé plusieurs courriels » avec des membres de Climbers for Palestine Spain. « Le fait qu'elles n'aient pas aimé nos réponses ne signifie pas que nous n'avons pas eu de dialogue ». Néanmoins, la déclaration omet de préciser une chose : la question de la présence d'athlètes israélien·ne·s devait être soumise au vote lors d'une assemblée générale, prévue en avril à Riyad, en Arabie Saoudite. Cette assemblée avait été déplacée en format en ligne le 23 avril 2026, sans vote possible.


De leur côté, les instances israéliennes n'ont pas tardé à réagir. Dans une déclaration au média pro-israélien Israj, le président de l'ILCA Liad Agmon a salué l'annulation bruxelloise comme une décision empêchant, selon lui, « une discrimination antisportive ». Yael Arad, présidente du Comité olympique israélien, a dénoncé une tentative d'imposer une « haine aveugle d'Israël » dans le sport, affirmant que les athlètes israélien·ne·s continueront à porter leur drapeau « avec fierté » dans le monde entier. Sur son compte Instagram, la grimpeuse en Coupe du monde Ayala Kerem a réagi aux événements madrilènes : « Je crois que le sport compétitif est un bel endroit où les gens du monde entier s'unissent enfin, à égalité, dans la loyauté et le respect. Tenter de détruire cela n'aide personne ».


Réactions en chaîne


Contacté par Vertige Media, Climbers for Palestine Spain n'a pas tardé à réagir aux déclarations de World Climbing. Le même jour, le collectif répond sèchement : « Ce n'est pas que nous n'ayons pas accepté leurs réponses. C'est qu'ils n'en ont pas donné ». Entre septembre 2025 et mai 2026, le collectif affirme avoir transmis à World Climbing un rapport de 14 pages documentant les activités propres de l'ILCA en territoire occupé. Ce rapport est resté sans réponse de fond.


« Il n'existe tout simplement aucune règle obligeant les fédérations internationales à attendre les recommandations du CIO »

Climbers for Palestine Spain


Les griefs portent sur des éléments vérifiables. L'ILCA promeut au moins six secteurs d'escalade en Cisjordanie occupée et un dans le Golan syrien annexé, présentés sur son site comme « sites d'escalade naturels en Israël ». Le cas le plus documenté est celui d'Ein Yabrud : une falaise initialement équipée par des grimpeurs internationaux, incluse dans le guide Climbing Palestine en 2019, dont l'accès a été interdit aux Palestiniens avant octobre 2023. L'ILCA en a publié sa propre version portant les logos de l'IFSC (l'ancien nom de World Climbing, ndlr) et de l'UIAA (Union internationale des associations d’alpinisme, ndlr), en effaçant toute mention des équipeurs d'origine. La grimpeuse Ayala Kerem est par ailleurs sponsorisée par le groupe Shikun & Binui, inscrit depuis 2025 à la base de données onusienne des entreprises impliquées dans les activités de colonisation. L'ILCA collabore enfin avec une académie prémilitaire à la frontière de Gaza dont l'objectif déclaré est de préparer des jeunes Israélien·ne·s à intégrer des unités de combat d'élite.


Des manifestants lors de la Coupe du Monde d'escalade à Madrid
Lors de l'étape de la Coupe du Monde d'escalade 2026 à Madrid © Alberto Astudillo García

Face à ces éléments, le collectif liste plusieurs questions qu'il souhaite faire parvenir à World Climbing pour que cette dernière puisse se positionner. Il souhaite surtout revenir sur l'argument selon lequel les violations seraient le fait de l'État et non de la fédération. Et évoque une nouvelle fois le précédent russo-biélorusse ainsi que son épilogue. En mars 2022, les fédérations russe et biélorusse avaient été suspendues en quatre jours. En février 2026, quelques semaines seulement avant les incidents de Bruxelles et de Madrid, World Climbing avait levé cette même suspension. « Il n'existe tout simplement aucune règle obligeant les fédérations internationales à attendre les recommandations du CIO », écrit le collectif, rappelant que World Athletics (la fédération internationale d'athlétisme, ndlr) a agi de manière autonome dans le cas russe. « Les fédérations sportives nationales ne sont pas au-dessus du droit international », conclut le collectif.


« Il faut suspendre la fédération israélienne des compétitions tant qu'elle continuera à promouvoir des activités sportives dans les territoires occupés »

Marzio Nardi, figure de la grimpe italienne


Le dossier s'étend désormais à l'Italie. Les championnats du monde jeunes de World Climbing sont prévus à Arco du 18 au 25 juillet 2026. Climbers for Palestine Italy a annoncé une mobilisation, portée notamment par la figure de la grimpe italienne, Marzio Nardi, qui a publiquement demandé à la fédération de « suspendre la fédération israélienne des compétitions tant qu'elle continuera à promouvoir des activités sportives dans les territoires occupés ». La fédération italienne d'escalade (FASI, ndlr) surveille la situation de près. Son vice-président Ernesto Scarperi a indiqué au quotidien italien, Il T, vouloir « savoir s'il y aura des manifestations et si elles risquent de créer des problèmes d'ordre public ». En attendant, une autre étape se profile avant Arco. Du 10 au 12 juillet, l'ensemble des élu·e·s de World Climbing seront à Chamonix pour l'une des compétitions les plus prestigieuses du circuit. Des manifestations pourraient bien y avoir lieu. Une chose est sûre : ce cas sensible semble enliser la fédération dans une grande hésitation. Les collectifs ont signifié que chaque étape du circuit sera désormais scrutée, World Climbing se retrouvant dans une position de plus en plus inconfortable. Les réponses procédurales qu'elle oppose aux demandes n'éteignent pas les discussions : elles coincent l'institution. Les fédérations nationales, FFME en tête, attendent que la fédération internationale tranche avant de se prononcer. Alors pour l'heure, World Climbing peut simplement indiquer à Vertige Media qu'une assemblée générale extraordinaire est prévue le 23 juillet prochain pour aborder la question. D'ici là, le dossier risque encore de s’épaissir. Les membres de Climbers for Palestine comptent bien intensifier la pression sur la fédération internationale d'escalade. Et il faudra sans doute bien plus qu'un doigt sur la bouche pour éteindre les débats.

 
 

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