30 ans, toujours debout : comment une salle indépendante a traversé les mutations de l’escalade
En 1996, Pierre Serin ouvrait à Toulouse une salle de bloc qui ressemblait davantage à une grotte qu’aux complexes actuels. Trente ans plus tard, le fondateur et gérant de Solo Escalade a rattrapé son époque. L'occasion de revenir sur la démocratisation de l'escalade, les modèles économiques des salles et les choix qui ont permis à son entreprise indépendante de rester dans la course.

Vertige Media : Comment es-tu arrivé à l’escalade ?
Pierre Serin : Je suis professeur d’EPS donc je m’intéressais déjà à l’escalade. J’avais fréquenté le centre d’entraînement en montagne des Pyrénées et pratiqué l’alpinisme dans l’armée. À Toulouse, je grimpais sur les briques des berges de la Garonne. En 1996, j'ai rencontré une équipe en Ariège qui m’a proposé de m’associer à son projet : monter une salle d'escalade. Au départ, ça ressemblait plus à une grotte. C'était une grande maison équipée, avec un bar et un atelier. Ça sentait la colle, il y avait de la poussière et presque pas d’aération. Il n’existait que trois ou quatre salles en France à l'époque.
Vertige Media : Qui y venait ?
Pierre Serin : On accueillait des alpinistes, des débutants et de futurs moniteurs, mais c’était très confidentiel. On réparait du matériel, on fabriquait des prises et on en vendait aux clubs. Formés à la ressemelle des chaussons à Avignon, on réparait notamment les chaussures et sacs Decathlon. Comme les produits pétaient tout le temps, on faisait du volume ce qui nous a permis de survivre un temps. On bossait jour et nuit. On se sortait un petit salaire par mois, mais le quotidien était quand même particulier. On dormait sur place. Je peux te dire que beaucoup de couples ont éclaté.
Vertige Media : Comment l’escalade était-elle perçue à cette époque ?
Pierre Serin : Comme une activité dangereuse. Même dans ma famille, on trouvait ça un peu fou de prendre autant de risques. En falaise, les proches ne comprenaient pas toujours ces histoires de corde et d'assurage. En revanche, les parents voyaient bien que leurs enfants grimpaient partout. L'escalade est un truc naturel chez eux. Et la salle de bloc, avec ses tapis, devenait une solution rassurante : au moins, leur gamin n’allait pas se faire mal. La vraie première clientèle est venue comme ça, c'était surtout des familles. Et ça l'est encore aujourd'hui. On a déménagé la salle dans un autre quartier de Toulouse, à l'Union. On a tout fait nous-mêmes : les murs, la plomberie, la maçonnerie et la charpente. Je bricolais un peu, ça nous a permis d'économiser pas mal de sous. Une fois le lieu ouvert, on a distribué des tracts à la sortie des écoles et on est rapidement montés à 300 élèves par semaine. Soit la plus grande école d'escalade du Sud-Ouest.

Vertige Media : Quand la salle est-elle devenue une destination en soi pour les grimpeur·se·s, et plus seulement un lieu d’entraînement pour la falaise ?
Pierre Serin : Les premiers enfants ont grandi et ont continué à grimper en salle. Aller dehors prend du temps, coûte de l’argent et oblige à faire de la route. En salle, on retrouve vite ses amis. La falaise est désormais plutôt réservée aux gros séjours. Les enfants ont adopté l’escalade comme le foot ou le rugby : c'est devenu un loisir urbain.
« Ce qui fait fonctionner le modèle, ce sont les cours, les familles, les week-ends et les anniversaires »
Dès les années 2000, je me suis aperçu que la pratique devenait beaucoup moins confidentielle : la falaise est passée après et le bloc est devenu un terrain de jeu en ville. Le vrai boom, je le situe il y a une quinzaine d’années, avant l’arrivée de l’escalade aux Jeux olympiques. On faisait alors entre 15 et 20 % de croissance chaque année. Le mouvement est surtout passé par les enfants et les anniversaires : on en organisait quatre à six par week-end. Les enfants revenaient avec leurs copains, puis amenaient leurs parents. C'est eux qui leur disaient : « Essaie, tu verras, c’est chouette ».
Vertige Media : Quel est aujourd’hui le véritable moteur économique de ta salle ?
Pierre Serin : Les familles et les enfants. Les grimpeurs assidus ne suffisent pas à eux seuls. Ce qui fait fonctionner le modèle, ce sont les cours, les familles, les week-ends et les anniversaires, avec les abonnements à côté. Nos moniteurs ont tout de suite été polyvalents : accueil, ouverture, ménage et cours. On était vite dix ou douze à L’Union, contrairement aux salles qui fonctionnent avec quelques grimpeurs bénévoles. Certains acteurs toulousains ont d’abord visé le haut niveau avant de comprendre qu’il fallait proposer des cours. Même si bon, chaque salle doit trouver son public.
Vertige Media : Comment as-tu vécu l’arrivée des grands réseaux et la multiplication des salles ?
Pierre Serin : Avec inquiétude. J’ai construit ma salle moi-même, donc les structures paraissaient parfois vieillotes. Les nouveaux arrivants proposaient un standing supérieur et on nous disait souvent que la salle était sale. Je me demandais forcément s’ils allaient nous prendre nos clients. Je ne cherche pas forcément à être le meilleur, mais j’ai gardé un esprit de compétition. J’ai fait de l’athlétisme : on se bat contre soi-même, on ne peut pas forcément finir premier mais on veut rester dans la course. Quand les grands réseaux sont arrivés, on a redoublé d'efforts. Et on a continué à faire plus de 20 % de croissance.
« En 30 ans, Solo a toujours été rentable, jusqu’à cette année où on devrait terminer l'année autour de 7 % de déficit »
Vertige Media : Qu’est-ce qui a permis à Solo de rester dans la course ?
Pierre Serin : On a continué à investir : je change régulièrement les volumes, je remets les prises à neuf et je refais les tapis. Je bricole aussi, je réfléchis en permanence à la manière d'améliorer le lieu et quand une décision est collective, on essaie de tout faire d'abord par nous-mêmes. Ça ne nous rend pas immensément riches, mais ça nous permet de tenir debout. Solo a toujours été rentable, jusqu’à cette année où on devrait terminer l'année autour de 7 % de déficit. On est dix-huit CDI, avec pas mal de jeunes à temps partiel. Avant le Covid, je pensais qu'on allait dépasser le million d’euros. Aujourd’hui, on se situe autour de 900 000 euros de chiffre d'affaires. Les choses sont devenues plus imprévisibles. Avec la baisse du pouvoir d'achat, les gens comptent leur argent et viennent davantage en heures creuses pour économiser des sous. La conjoncture économique est vraiment difficile. Il va bien falloir voter en 2027.

Vertige Media : Aujourd'hui deux modèles s'opposent : celui des réseaux, fondé sur la croissance, et le tien, plus artisanal. Qu’est-ce qui les distingue ?
Pierre Serin : J’ai connu le modèle des réseaux de l’intérieur : j’ai été associé à François Petit (Ndlr : ancien champion du monde d’escalade et fondateur du réseau de salles Climb Up) avant de pouvoir vite en sortir. Je trouve que derrière le discours « on fait ça pour l’escalade », l’objectif est surtout de faire de l'argent et de s’implanter partout. Dans ce modèle, certaines salles pilotes gagnent beaucoup d’argent mais il faut s'implanter partout. Or, les loyers, le prix des murs, la hausse du coût de l'énergie, les aléas économiques rendent ce modèle extrêmement risqué. C'est celui de la start-up : on injecte beaucoup d'argent, on renonce à la rentabilité immédiate en espérant un gain futur. Moi, j'ai effectivement choisi un modèle plus artisanal où l'on fait avec ses moyens mais où l'on reste aussi maître de ses décisions.
« La salle idéale passera peut-être par un mélange d’escalade et de parkour, avec des mouvements très accessibles. Il faut démocratiser la discipline et toujours rester attentif à l’éternel débutant »
Vertige Media : Est-ce aussi pour cette raison que tu refuses le modèle de la franchise ?
Pierre Serin : Ne surtout pas faire de franchise ! C'est peut-être le meilleur conseil que je peux donner à celles et ceux qui veulent se lancer. Avec la franchise, on vous impose une communication, une politique commerciale, une manière d’accueillir les gens et de vendre des carnets ou des abonnements. Vous n’êtes plus maître de ce qui se passe dans votre salle. Moi, je ne veux pas pousser les gens à consommer : s'ils viennent faire de l'escalade, c'est d'abord pour prendre du plaisir. Je crois aussi qu'il faut être sur place. Quand on ouvre une salle loin de chez soi et qu’on met quelqu’un en gestion, on ne voit plus ce qui se passe et on ne peut plus impulser ses idées. On ne voit plus non plus les problèmes et tout à coup, une crise, une grève, survient sans qu'on ait pu l'anticiper. Quand on est sur place, on réagit tout de suite.
Vertige Media : Tu as vendu des parts à certain·e·s salarié·e·s. Est-ce que cette équipe te pousse à imaginer une autre forme de développement ?
Pierre Serin : Oui. Plutôt que de refaire une immense salle à Toulouse, on regarde le prix des loyers et on se dit qu’il faudrait peut-être changer d'approche. On se pose la question de créer de petites salles de quartier, avec peu de personnel, des loyers faibles et des tarifs accessibles. Ce modèle existe déjà au Japon. On pourrait imaginer un fonctionnement en partie autonome et de temps en temps des évènements ou des soirées pour préserver la convivialité et le lien.
« Quand on est constamment exposé à la magouille et au chacun pour soi, on finit par se demander pourquoi on ne ferait pas pareil. Ce n’est pas l’esprit de l’escalade »
Vertige Media : Si ces petites salles dessinent une partie du futur, que faudra-t-il préserver dans la manière d’ouvrir et de faire découvrir l’escalade ?
Pierre Serin : Je pense qu'il ne faut pas réduire la salle à la compétition ou la concevoir pour les forts grimpeurs. Les ouvreurs doivent comprendre que ce qui nous fait vivre, ce sont les familles et les enfants. Et ça, les meilleurs savent le faire. Si on leur propose des blocs impossibles à lire, on les perd. Il faut des mouvements beaux, ludiques et accessibles, pour donner envie de revenir. La salle idéale passera peut-être par un mélange d’escalade et de parkour, avec des mouvements très accessibles. Il faut démocratiser la discipline et toujours rester attentif à l’éternel débutant.

Vertige Media : Tu as dit : « Il va falloir bien voter en 2027 ». Quel lien fais-tu entre la politique et ton activité ?
Pierre Serin : Je ne veux faire la publicité de personne mais mon expérience m'a appris des choses simples à calculer. Si demain on augmentait les salaires, on donnerait du pouvoir d'achat et on ferait revenir les gens dans les salles. Une petite PME comme la mienne ne peut pas augmenter seule les salaires de 10 ou 15 %. Il faudrait que les grandes entreprises, leurs actionnaires et l’État contribuent davantage. Avec davantage de pouvoir d’achat, on peut aussi mieux payer les salariés et la communauté gagnerait en solidarité. Quand on est constamment exposé à la magouille et au « chacun pour soi », on finit par se demander pourquoi on ne ferait pas pareil. Ce n’est pas l’esprit de l’escalade. Si l’extrême droite arrive au pouvoir, on se surveillera les uns les autres. À l'accueil, je ne saurai plus à qui parler, si je peux échanger librement. On pourrait aussi être agressé parce qu’on appartient à la communauté LGBT. Pour moi, ce serait un monde terrible.













