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Rééquiper les voies d'escalade : le vertige des générations futures

il y a 14 minutes
7 min de lecture

Les films, les livres et les articles à la gloire des grand·e·s ouvreur·se·s de voies d’escalade sont légion. Difficile, en revanche, d’en trouver sur les personnes qui les rééquipent. Alors que la France compte des dizaines de milliers de voies d’escalade en pleine nature, l’urgence n’est plus d’ouvrir de nouveaux itinéraires, mais d’entretenir l’existant… Et les volontaires manquent. Reportage au pied du mont Ventoux.


Alma Esteban
Alma Esteban à Saint-Léger-du-Ventoux © Charlotte Veldkamp

En ce mois de juillet caniculaire, la chaleur écrase le site d’escalade de Saint-Léger-du-Ventoux. Dans ces conditions, impossible de tenir les prises dans le secteur de la Baleine, une falaise très déversante où les voies sont principalement cotées en 7 et 8 (en escalade sportive, les cotations vont du 3, le plus facile, au 9, le plus difficile, NDLR). Les fort·e·s grimpeur·se·s ayant déserté les lieux, des membres du « Club des Vertiges », un club d’escalade local affilié à la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME), profitent de leur absence pour rééquiper certaines voies.

La vis au bout des doigts


Installés sur des cordes fixes, trois grimpeur·se·s oscillent dans les airs, une ribambelle d’outils accrochés au baudrier. Le vrombissement du « perfo » (une grosse perceuse capable d’entamer la roche, nda) résonne à intervalles réguliers, noyant le chant des cigales. De fines volutes de poussière blanche dégringolent la falaise. « Ça fait deux ou trois fois que je tombe sur une plaquette tellement desserrée que je pourrais la dévisser à la main », plaisante Vincent Cottalorda, membre du club. Avec Alma Esteban, monitrice d’escalade à Saint-Léger-du-Ventoux, et Pierre Duret, président du comité territorial de la FFME Vaucluse, il fait partie du trio de bénévoles qui mènent ce chantier de rééquipement.


Pour les amateur·rice·s de « couenne » (des voies d’escalade sportive d’une seule longueur, nda), Saint-Léger-du-Ventoux fait partie des sites emblématiques de l’escalade moderne. Les falaises y ont été équipées dans les années 1990 par Graou, le serial-équipeur des gorges du Verdon (auquel Vertige Media a consacré un film, nda). Depuis, le petit village provençal vit au rythme de la grimpe, comme l’explique Michel, propriétaire d’un petit gîte devenu la base arrière des grimpeur·se·s locaux·ales. « Aujourd’hui, plus de 60 % de mes client·e·s sont des grimpeur·se·s », dit-il. Mais, comme sur tous les sites équipés il y a un certain temps, les falaises de Saint-Léger-du-Ventoux ont besoin d’entretien. Pour Vincent Cottalorda, qui bataille avec son « perfo » dans un dévers dantesque, « rééquiper ici, c’est pas du luxe ! ».


Dans les années 1990, les ouvreur·se·s se contentaient de visser une série de points d’assurage en métal directement dans la roche pour créer une voie. « Ça tient un certain temps, mais à force de prendre des plombs (des chutes, ndlr), les points finissent par bouger », explique Pierre Duret, qui inspecte la voie qu’il rééquipe depuis le bas de la falaise. En bord de mer, l’humidité peut même aggraver le problème en faisant rouiller les vis en profondeur. Invisible à l’œil nu, cette corrosion fragilise les points d’assurage… et peut provoquer de dramatiques accidents : une personne qui grimpait en est morte sur l’île grecque de Kalymnos, en mars 2026.

En escalade, l’immense majorité des accidents en falaise reste liée à des erreurs humaines, et non à des points d’assurage qui sautent. Mais plus les voies vieillissent, plus elles deviennent dangereuses, raison pour laquelle elles doivent être rééquipées régulièrement. D’autant que les techniques d’équipement ont évolué depuis les années 1990 : les points d’ancrage ne sont plus vissés directement dans la falaise, mais scellés dans la roche à l’aide d’une résine ultrarésistante, censée durer des décennies. Les rééquipeur·se·s repassent donc dans les voies vieillissantes pour y percer de nouveaux trous, qu’iels remplissent de résine, avant d’y insérer une broche en acier afin de créer un nouveau point d’assurage, plus solide que l’ancien.


« Personne ne va féliciter un·e rééquipeur·se d’avoir entretenu un site »

Alma Esteban, monitrice d'escalade et équipeuse bénévole


Consumérisme, ego trip et gros chantiers


En France, deux structures coordonnent la quasi-totalité des chantiers de rééquipement. La FFME entretient les sites de couenne, c’est-à-dire les voies d’une seule longueur, tandis que la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM) se spécialise dans l’entretien des grandes voies, des itinéraires en plusieurs longueurs souvent situés en montagne. Le rééquipement doit être supervisé par un·e professionnel·le titulaire d’un brevet d’escalade. Sur les sites les plus fréquentés, où la vente des topos, ces guides des voies indiquant leur position et leur difficulté, génère suffisamment d’argent, les gestionnaires des sites ont parfois les moyens de payer des professionnel·le·s pour rééquiper les voies. Mais, sur des sites plus intimistes ou qui nécessitent un important travail de rééquipement, les chantiers sont principalement assurés par des bénévoles.


Pierre Duret et Alma Esteban
À gauche, Pierre Duret inspecte une voie. À droite, Alma Esteban se prépare à frapper. © Lyse Mauvais et Jamie Rutherford

« Il y a quelques années, quand on rééquipait la face nord, il y avait jusqu’à 16 perfos qui tournaient en même temps », se souvient Pierre Duret avec un brin de nostalgie. Aujourd’hui, iels ne sont plus que trois, et il est devenu difficile de rassembler plus d’une demi-douzaine de personnes sur un chantier. Ce sont souvent les mêmes qui reviennent d’un chantier à l’autre, ce qui interroge certain·e·s bénévoles, comme Alma Esteban. Faut-il y voir la manifestation d’une escalade de plus en plus tournée vers la consommation, avec des pratiquant·e·s qui découvrent souvent ce sport dans des salles privées et s’attendent à bénéficier d’infrastructures en bon état où qu’iels se trouvent ? L’égoïsme de jeunes générations qui veulent « performer » en falaise, mais pas consacrer du temps à entretenir leur terrain de jeu ? Ou plutôt la territorialité des « ancien·ne·s », les ouvreur·se·s et équipeur·se·s d’antan, qui refusent parfois qu’un·e autre équipeur·se retouche leur création ?



En l’absence de statistiques sur le nombre et le profil des personnes qui participent au rééquipement, difficile de répondre précisément à ces questions. Chacun·e a son avis.

Alma Esteban, la trentaine et les épaules sculptées par une pratique quasiment quotidienne de l’escalade, regrette que certain·e·s « jeunes » grimpeur·se·s ne viennent en falaise que pour performer. « J’ai déjà pris des remarques de la part de certain·e·s grimpeur·se·s parce que je rééquipais une voie dans laquelle iels avaient prévu d’aller ce jour-là. En gros, je les empêchais de boucler leur projet », confie-t-elle. Mais elle remarque aussi que certain·e·s « ancien·ne·s » rechignent à laisser des néophytes rééquiper « leurs » voies. « En fait, le défi, ce n’est pas seulement de rééquiper. C’est aussi de se frayer un chemin pour avoir l’occasion de le faire ! » Et puis, « le travail de rééquipement, c’est ingrat, souligne-t-elle. Personne ne va féliciter un·e rééquipeur·se d’avoir entretenu un site. » Alors qu’ouvrir une voie permet de marquer, à sa manière, l’histoire de l’escalade…


« Aujourd’hui, il y a quand même une densification des itinéraires. Les gens se concentrent sur des itinéraires réputés “sûrs”, considérés comme bien équipés. Et, en fait, ça augmente le risque d’accidents »

Nils Guillotin, coordinateur des stages de rééquipement de la FFCAM


Les cheveux blanchis par le temps et quatre décennies de rééquipement à son actif, Pierre Duret n’est pas surpris du désintérêt qu’affichent la plupart des grimpeur·se·s pour ce sujet.

« Il y a moins de 10 % des pratiquant·e·s qui sont licencié·e·s dans un club », rappelle-t-il.

S’il dit « ne pas porter de jugement » sur les personnes qui choisissent de ne pas prendre de licence, dont le prix contribue à financer le rééquipement des sites, il est moins tendre avec celles et ceux qui achètent, ou pire, éditent, des « topos pirates ». Le terme désigne les topos d’escalade réalisés par des acteur·ice·s privé·e·s, qui viennent concurrencer les topos « officiels » réalisés par la FFME et dont la vente finance le rééquipement des sites.


Les falaises de Saint-Léger-du-Ventoux
Les falaises de Saint-Léger-du-Ventoux © Charlotte Veldkamp

Demain, tou·te·s rééquipeur·se·s ?


Pour qu’une nouvelle génération de rééquipeur·se·s voie le jour, la FFME et la FFCAM organisent, chacune de son côté, des stages de formation. « L’objectif, c’est de former une communauté de rééquipeur·se·s, qu’on pourra ensuite solliciter pour entretenir les sites qui en ont besoin », nous explique Nils Guillotin, joint par téléphone. Il coordonne ces stages à la FFCAM. « On part du constat que certains endroits arrivent à trouver un modèle économique pour financer le rééquipement par des professionnel·le·s. Mais on est convaincu·e·s qu’à d’autres endroits, le seul modèle viable reste le modèle associatif », poursuit-il.


Depuis 2022, la FFCAM organise une quinzaine de stages par an, dans plusieurs départements. À titre d’exemple, en 2025, ces stages ont permis de former 56 personnes, dont 45 % de femmes, et de rééquiper 17 grandes voies. Ces stages visent aussi à transmettre les bonnes pratiques aux rééquipeur·se·s, afin d’éviter de se retrouver dans un monde où tout le monde, c’est-à-dire n’importe qui, se mettrait à rééquiper n’importe comment. Les « rééquipeur·se·s sauvages », qui rénovent des voies hors de tout cadre officiel, inquiètent Pierre Duret. « On ne sait pas où iels vont, ce qu’iels équipent, ni comment iels le font… »

Former les grimpeur·se·s au rééquipement découle aussi d’une certaine vision de l’avenir de l’escalade en milieu naturel, à l’heure où le nombre de pratiquant·e·s ne cesse d’augmenter.

« Au lieu d’étendre notre empreinte écologique sur de nouveaux lieux, on préfère rééquiper ce qu’on a déjà », déclare Nils Guillotin.


Reste à trouver des volontaires… notamment chez les femmes, qui sont historiquement peu représentées parmi les ouvreur·se·s et les équipeur·se·s. « La première fois que j’ai participé à un chantier de rééquipement en France, j’étais perçue comme moins légitime que les autres, parce que la présence d’une femme qui rééquipe n’était pas habituelle », se souvient Alma Esteban. Depuis 2023, elle organise des stages féminins pour former d’autres grimpeuses au rééquipement. Pour elle, l’enjeu est de taille. Au Mexique, son pays natal, « il n’y a pas eu de transmission à la nouvelle génération quand les équipeur·se·s pionnier·ère·s ont arrêté ». Il a fallu tout réapprendre… « Je pense que c’est aussi un risque en France s’il n’y a pas assez d’engagement des jeunes générations pour rééquiper. »


Pour Nils Guillotin, il en va surtout de la sécurité de tou·te·s. « Aujourd’hui, il y a quand même une densification des itinéraires. Les gens se concentrent sur des itinéraires réputés “sûrs”, considérés comme bien équipés. Et, en fait, ça augmente le risque d’accidents. »

C’est ce que veulent éviter Alma, Pierre et Vincent. Après une longue après-midi dans la fournaise estivale de Saint-Léger-du-Ventoux, à respirer de la poussière en bataillant contre la roche, iels auront rééquipé trois voies… sur les 300 que compte le site.



 
 

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