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Quand un bloc devient-il morpho ?

il y a 14 minutes
5 min de lecture

Pourquoi certains blocs deviennent-ils « morpho » ? Des sciences de la perception à l’ouverture des Jeux olympiques, une notion permet de comprendre comment un mur identique peut offrir des possibilités très différentes selon les corps qui s’y confrontent.


Bloc morpho prise escalade
© Louis Lepron pour Vertige Media

Deux prises sont séparées de 80 centimètres. Pour une personne, elles se relient en statique. Pour une autre, il faut jeter. Une troisième restera peut-être dessous. Force, mobilité, technique, proportions du corps : toutes participent à définir ce qu’il est réellement possible de faire avec une même configuration. Les sciences de la perception ont un mot pour cette relation : l’affordance.


Autant on emporte le mouvement


Le terme vient du psychologue américain James J. Gibson. Dans The Ecological Approach to Visual Perception, publié en 1979, il développe sa théorie des affordances : les possibilités d’action qu’un environnement offre à un organisme capable de les réaliser. Une marche peut être montée, une ouverture franchie, un objet saisi. Mais cette possibilité ne dépend jamais seulement de l’environnement ou du corps : elle naît de la relation entre les deux.


Quinze centimètres supplémentaires ne rendent pas automatiquement une personne meilleure

En escalade, une prise ne peut donc pas être considérée comme simplement « atteignable » ou « trop loin ». Ludovic Seifert et ses collègues l’ont testé avec des grimpeurs experts auxquels ils demandaient successivement de toucher une prise, de la saisir, puis de poursuivre le mouvement. Tant qu’il s’agissait seulement de toucher ou de saisir, l’envergure renseignait encore assez bien sur la distance accessible. Dès qu’il fallait enchaîner plusieurs actions, les capacités effectives du grimpeur expliquaient mieux ce qu’il pouvait réellement faire.


Les chercheurs parlent d’« affordances imbriquées ». Une prise peut être à portée sans être réellement exploitable : on peut la toucher sans parvenir à la saisir, la saisir sans pouvoir libérer l’autre main, ou la tenir depuis une position qui ne permet aucune suite. Atteindre une prise et pouvoir grimper à partir d’elle sont donc deux choses différentes. La distance reste bien réelle, mais elle ne raconte qu’une partie du mouvement.


La voie de vitesse en offre une démonstration presque idéale puisque son mur est standardisé. Même inclinaison, mêmes prises, mêmes distances. Une analyse publiée en 2023 relève pourtant des différences dans les méthodes employées par les femmes et les hommes aux Jeux olympiques de Tokyo. Dans l’échantillon étudié, les femmes mesuraient en moyenne 1,63 mètre contre 1,77 pour les hommes et utilisaient davantage certains placements latéraux et rotations du bassin. Les auteurs relient notamment ces adaptations au fait que les mêmes distances représentent une portion plus importante de leur taille corporelle. Le mur est identique, les possibilités qu’il offre ne le sont pas tout à fait.


Pas d'avantages à un type de corps


Un bloc ressemble à un paysage figé. Une fois les prises vissées, sa géométrie ne bouge plus. Elle autorise certaines positions, certains équilibres et certains déplacements. Mais ce champ de possibilités n’est pas identique pour toutes les personnes qui viennent grimper. Une grande allonge peut permettre une liaison directe, davantage de mobilité conserver un pied, une petite main travailler autrement une pince, plus de puissance supprimer une séquence entière.


Les recommandations internationales d’ouverture demandent justement de tenir compte des portées minimale et maximale des compétiteur·rices afin de ne pas avantager nettement certaines tailles ou certains types de corps

Ces différences ne donnent pourtant pas un avantage permanent à un type de corps. Une revue de 74 études consacrées aux déterminants de la performance en escalade retrouve des résultats contradictoires pour les caractéristiques anthropométriques, alors que la force, l’endurance et la puissance spécifiques différencient beaucoup plus clairement les niveaux. Quinze centimètres supplémentaires ne rendent donc pas automatiquement une personne meilleure en escalade. Sur un passage précis, ils peuvent néanmoins transformer un jeté maximal en statique.



Le mot « morpho » recouvre alors des situations très différentes. Il peut désigner un mouvement simplement plus facile pour certains corps, une méthode différente imposée à d’autres, ou une configuration qui finit par fermer toute solution au-delà de certaines mensurations. Les mettre dans le même sac brouille vite le débat.


Le syndrome Ai Mori


La recherche consacrée à l’ouverture reste récente. En 2024, Julian Henz, Xavier Sanchez, Daniel Memmert et Jerry Medernach ont interrogé 78 ouvreur·se·s expert·e·s sur les compétences centrales de leur métier. Parmi les plus importantes figurent un large répertoire moteur, la capacité à anticiper les mouvements produits par une configuration et celle d’imaginer plusieurs stratégies de grimpe pour un même bloc.


Ouvrir ne consiste pas simplement à inventer une séquence que les autres devront reproduire. Les prises orientent vers certaines actions, en ferment d’autres et peuvent laisser plusieurs chemins vers le même résultat. Lors du forerunning, la phase où l’équipe teste les blocs avant la compétition, un mouvement prévu comme dynamique peut ainsi devenir statique pour une autre personne, un pied jugé indispensable disparaître de sa méthode ou une séquence se révéler presque sans solution pour certains gabarits. Les recommandations internationales demandent donc de tenir compte des portées minimale et maximale des compétiteur·rices, mais aussi du poids, du gabarit ou de la taille des doigts.


Aux Jeux olympiques de Paris, la question s’est matérialisée dès le premier bloc de la finale du combiné féminin. La Japonaise Ai Mori, 1,54 mètre, n’est jamais parvenue à établir le départ. Elle pouvait toucher les prises, mais pas produire le mouvement dynamique nécessaire pour les saisir et contrôler le balancier. Elle marquera zéro sur ce bloc avant de réussir notamment le troisième puis de signer le meilleur score de la finale en difficulté, terminant finalement quatrième.


Ai Mori ne parvient pas à faire le bloc aux JO de Paris (1' minute de la vidéo)

Après les Jeux, Olga Niemiec, l’une des ouvreuses olympiques, a expliqué que l’équipe avait passé beaucoup de temps à vérifier les différences de portée entre les athlètes. Le départ avait même été modifié parce qu’une version précédente paraissait davantage dépendre de la morphologie. La version retenue avait été testée par une ouvreuse de petit gabarit et l’équipe pensait Mori capable de la réaliser.

L’épisode résiste donc au verdict facile du « bloc trop morpho » autant qu’au « elle n’avait qu’à mieux sauter ». La différence de taille avait été identifiée et le mouvement adapté. Ce que l’équipe avait mal évalué, c’était la manière dont cette configuration précise rencontrerait les capacités d’une athlète précise. Ai Mori pouvait atteindre les prises. Elle ne pouvait pas, dans ces conditions, en faire quelque chose. Voilà une distinction assez utile pour parler des blocs morpho. Deux corps qui trouvent deux méthodes différentes ne posent pas nécessairement problème. Une petite personne peut dynamiser là où une grande reste statique. Une grimpeuse très mobile peut exploiter une position qu’une autre remplacera par davantage de puissance. Cette diversité fait partie de l’escalade. Le seuil devient plus intéressant lorsqu’une caractéristique corporelle ne change plus seulement la manière de résoudre le bloc mais conditionne l’accès à une solution. Autrement dit, quand les possibilités de compensation disparaissent.


Pour les ouvreur·ses, la question n’est donc pas de faire disparaître toute influence de la morphologie. Ce serait impossible. Elle consiste plutôt à regarder ce qu’il reste quand le corps change. Une autre technique peut-elle remplacer celle qui n’est plus disponible ? Une autre organisation du corps permet-elle de contourner la contrainte ? Ou le passage finit-il par tester presque directement une longueur de bras, une taille de main ou une amplitude articulaire ? Aucune ouverture ne neutralisera les différences entre les corps, mais elle peut en revanche décider de la place qu’elle leur laisse.


 
 

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